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23 décembre 2013 1 23 /12 /décembre /2013 08:24

 

L'effort humain

n'est pas ce beau jeune homme souriant

debout sur sa jambe de plâtre

ou de pierre

et donnant grâce aux puérils artifices du statuaire

l'imbécile illusion

de la joie de la danse et de la jubilation

évoquant avec l'autre jambe en l'air

la douceur du retour à la maison

Non

l'effort humain ne porte pas un petit enfant sur l'épaule

     droite

un autre sur la tête

et un troisième sur l'épaule gauche

avec des outils en bandoulière

et la jeune femme heureuse accrochée à son bras

L'effort humain porte un bandage herniaire

et les cicatrices des combats

livrés par la classe ouvrière

contre un monde absurde et sans lois

L'effort humain n'a pas de vraie maison

il sent l'odeur de son travail

il est touché aux poumons

son salaire est maigre

ses enfants aussi

il travaille comme un nègre

et le nègre travaille comme lui

L'effort humain n'a pas de savoir-vivre

l'effort humain n'a pas l'âge de raison

l'effort humain a l'âge des casernes

l'âge des bagnes et des prisons

l'âge des églises et des usines

l'âge des canons

et lui qui a planté partout toutes les vignes

et a accordé tous les violons

il se nourrit de mauvais rêves

et il se saoûle avec le mauvais vin de la résignation

et comme un grand écureuil ivre

sans arrêt il tourne en rond

dans un univers hostile

poussiéreux et bas de plafond

et il forge sans cesse la chaîne où tout s'enchaîne

la misère le profit le travail la tuerie

la tristesse le malheur l'insomnie et l'ennui

la terrifiante chaîne d'or

de charbon de fer et d'acier

de mâchefer et de poussier

passée autour du cou

d'un monde désemparé

la misérable chaîne

où viennent s'accrocher

les breloques divines

les reliques sacrées

les croix d'honneur les croix gammées

les ouistitis porte-bonheur

les médailles des vieux serviteurs

les colifichets du malheur

et la grande pièce de musée

le grand portrait équestre

le grand portrait en pied

le grand portrait de face de profil à cloche-pied

le grand portrait doré

le grand portrait du grand divinateur

le grand portrait du grand empereur

le grand portrait du grand penseur

du grand sauteur

du grand moralisateur

du digne et triste farceur

la tête du grand emmerdeur

la tête de l'agressif pacificateur

la tête policière du grand libérateur

la tête d'Adolf Hitler

la tête de monsieur Thiers

la tête du dictateur

la tête du fusilleur

de n'importe quel pays

de n'importe quelle couleur

la tête odieuse

la tête malheureuse

la tête à claques

la tête à massacre

la tête de la peur. 

 

Jacques Prévert, Paroles 

prevert2.gif

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21 décembre 2013 6 21 /12 /décembre /2013 08:53

Les mains de Jeanne-Marie

 

Jeanne-Marie a des mains fortes, 

Mains sombres que l'été tanna, 

Mains pâles comme des mains mortes. 

- Sont-ce des mains de Juana? 

 

Ont-elles pris les crèmes brunes

Sur les marchés des voluptés? 

Ont-elles trempé dans des lunes

Aux étangs de sérénités? 

 

Ont-elles bu des cieux barbares, 

Calmes sur des genoux charmants? 

Ont-elles roulé des cigares

Ou trafiqué des diamants? 


Sur les pieds ardents des Madones

Ont-elles fané des fleurs d'or?

C'est le sang noir des belladones

Qui dans leur paume éclate et dort.

 

Mains chasseresses des diptères

Dont bombinent des bleuisons

Aurorales, vers les nectaires? 

 Mains décanteuses de poisons?

 

Oh! quel rêve les a saisies

Dans les pandiculations?

Un rêve inouï des Asies,

Des Khengavars ou des Sions?

 

- Ces mains n'ont pas vendu d'oranges,

Ni bruni sur les pieds des dieux:

Ces mains n'ont pas lavé des langes

Des lourds petits enfants sans yeux.

 

Ce ne sont pas mains de cousine

Ni d'ouvrières aux gros fronts

Que brûle aux bois puant l'usine

Un soleil ivre de goudrons.

 

Ce sont des ployeuses d'échines,

Des mains qui ne font jamais mal,

Plus fatales que des machines,

Plus fortes que tout un cheval!

 

Remuant comme des fournaises,

Et secouant tous ses frissons,

Leur chair chante des Marseillaises

Et jamais des Eleisons!

 

ça serrerait vos cous, ô femmes

Mauvaises, ça broierait vos mains,

Femmes nobles, vos mains infâmes

Pleines de blancs et de carmins.

 

L'éclat de ces mains amoureuses

Tourne le crâne des brebis!

Dans leurs phalanges savoureuses

Le grand soleil met un rubis!

 

Une tache de populace

Les brunit comme un sein d'hier;

Le dos de ces Mains est la place

Qu'en baisa tout Révolté fier!

 

Elles ont pâli, merveilleuses,

Au grand soleil d'amour chargé,

Sur le bronze des mitrailleuses

A travers Paris insurgé!

 

Ah! quelquefois, ô Mains sacrées,

A vos poings, Mains où tremblent nos

Lèvres jamais désenivrées,

Crie une chaîne aux clairs anneaux!

 

Et c'est un soubresaut étrange

Dans nos êtres, quand, quelquefois,

On veut vous déhâler, Mains d'ange,

En vous faisant saigner les doigts!

 

Arthur Rimbaud, Poésies 1870-1871 

Rimbaud.jpg

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19 décembre 2013 4 19 /12 /décembre /2013 07:26

Il rêvait de lys blancs, 

D'un rameau d'olivier, 

Des seins de son aimée épanouis le soir. 

Il rêvait, il me l'a dit, d'un oiseau

Et des fleurs de l'oranger. 

Son compliquer son rêve, il percevait les choses

Telles qu'il les ressentait... et les sentait.

Une patrie, il me l'a dit,

C'est savourer le café de sa mère,

C'est rentrer à la tombée du jour. 

Et la terre? Je lui demandai. 

Il répondit: Je ne la connaissais pas. 

Je ne sentais pas qu'elle était ma peau et mon coeur, 

Ainsi qu'il est dit dans les poèmes. 

Mais soudain je la vis, 

Comme une boutique... une rue... des journaux. 

Je lui demandai: L'aimes-tu? 

Il répondit: mon amour est une brève promenade, 

Un verre de vin... une aventure. 

- Donnerais-tu ta vie pour elle? 

- Non! 

Je ne suis lié à cette terre que par un éditorial... un discours enflammé! 

On m'a enseigné à aimer son amour. 

Mais je n'ai pas senti son coeur se fondre avec le mien. 

Je n'ai pas humé l'herbe, les racines et les branches...

- A quoi ressemblait son amour? 

Brûlant comme les soleils... la nostalgie? 

Il fit front: 

- Ma voie à l'amour est un fusil, 

Des fêtes revenues de vestiges anciens, 

Le silence d'une statue antique

D'époque et d'origine indéterminées! 

Il me parla de l'instant des adieux, 

De sa mère

Pleurant en silence lorsqu'on l'envoya

Quelque part sur le front...

De sa voix éplorée, 

Gravant sous sa peau un souhait nouveau: 

Aah si seulement les colombes grandissaient au ministère de la défense...

Aah si les colombes!...

 

... Il fuma une cigarette, puis il me dit

Comme s'il échappait d'un marécage de sang: 

J'ai rêvé de lys blancs, 

D'un rameau d'olivier...

D'un oiseau étreignant le matin

Sur la branche d'un citronnier...

- Qu'as-tu vu? 

- Mes actes, 

Ronces rouges explosées dans le sable... les poitrines...

   et les entrailles.

- Combien en as-tu tué?

- Difficile de les compter...

Mais je n'ai été décoré qu'une fois.

 

Je lui demandai, me faisant violence:

S'il en est ainsi, décris-moi un seul cadavre.

Il rectifia sa position, caressa son journal plié

Et me dit comme s'il me chantait une ritournelle:

Tente de vent sur les gravats,

L'homme enlaçait les astres brisés.

Une couronne de sang ceignait son large front

Et sa poitrine était sans médailles,

Puisqu'il s'était mal battu.

Il avait l'aspect d'un paysan, d'un ouvrier ou d'un marchand ambulant.

Tente de vent sur les gravats... Il mourut

Les bras jetés comme deux ruisseaux à sec.

Et lorsque j'ai cherché son nom dans ses poches,

J'ai trouvé deux photos,

L'une... de sa femme,

L'autre... de sa fille...

Je lui demandai: En es-tu attristé?

Il m'interrompit: Mahmoud, mon ami,

La tristesse est un oiseau blanc

Etranger aux champs de bataille. Et les soldats

Commettent un péché, s'ils s'affligent.

Je n'étais, là-bas, qu'une machine crachant un feu rouge

Et changeant l'espace en un oiseau noir.

Plus tard,

Il me parla de son premier amour,

De rues lointaines,

Des réactions après la guerre,

Des fanfaronnades à la radio et dans les journaux.

Et lorsqu'il dissimula sa toux dans son mouchoir,

Je lui demandai: Nous reverrons-nous?

Il me répondit: Dans une ville lointaine.

 

Au quatrième verre,

J'ai dit, taquin: Ainsi tu partirais... Et la patrie?

Il me répondit: Laisse tomber...

Je rêve de lys blancs,

D'une rue qui gazouille et d'une maison éclairée.

Je quête un coeur bon, non des munitions,

Un jour ensoleillé, non un instant de folle victoire... fasciste.

Je quête un enfant souriant au jour,

Non une place dans la machine de guerre.

Je suis venu ici vivre le lever des soleils,

Non leur coucher.

 

Il me fit ses adieux... Il était à la recherche de lys blancs,

D'un oiseau accueillant le matin

Sur un rameau d'olivier.

Il percevait les choses

Telles qu'il les ressentait... et les sentait.

La patrie, il me l'a dit,

C'est boire le café de sa mère

Et rentrer, à la tombée du jour, rassuré.

 

Mahmoud Darwich, La terre nous est étroite , 1967

 

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17 décembre 2013 2 17 /12 /décembre /2013 06:55

Classe 17


Je me souviens C'était je crois tout près de Saint-Michel-en-Grève

Mais peut-être après tout que je confonds la vie avec le rêve

 

Je ne savais pas qu'on pût ainsi traiter des êtres humains

 

Je me souviens Il était venu des gens de tous les villages

On en voyait arriver au loin par les sables de la plage

 

Il y avait des groupes de paysans sur tous les chemins

 

Des villégiateurs avec leur marmaille de toile blanche

Des bourgeois de Lannion qui poussaient jusque-là le dimanche

 

Un monde au bord de la mer avec des chapeaux noirs et des gants

 

De plus en plus le temps gris de l'été tournait à l'étouffoir

Avec tout ça les coiffes conféraient aux prés un air de foire

 

Le ciel portait un manège d'oiseaux criards et fatigants

 

Tout à coup les pêcheurs abandonnent leurs filets dans les roches

Les jambes sont pleines d'enfants qui courent et crient qu'ils approchent

 

Et les voilà chargés de poussière et d'humiliation

 

Troupeau confus les boutons arrachés aux capotes de terre

Sans armes sans ceinturons enroués à force de se taire

 

Le pas rompu le visage étrangement sans expression

 

Couleurs des murs longés les yeux gris une barbe de trois jours

Blonde ou rousse et le regard égaré des fauves et des sourds

 

Les voilà comme un cheminement maudit dans les champs pierreux

 

Plus grands que nature à côté des fusils Gras qui les escortent

A travers ce pays où pour eux les maisons n'ont pas de portes

 

Ce pays qui n'a que des bornes kilométriques pour eux

 

Ils ont la tête qui retentit toujours des tirs de barrage

Et trop de poux qu'on leur permette de dormir dans le fourrage

 

C'est près de Reims qu'on les a pris comme des mouches dans la craie

 

Cette terre a le crâne dur On a bien du mal à s'y faire

Elle a gardé morts et vivants à son abri tout un hiver

 

Mais un beau matin de printemps en a livré tous les secrets

 

Depuis ce jour leur long malheur s'étire comme une couleuvre

Ils ne sont que des prisonniers que l'on achemine à pied d'oeuvre

 

Ils ont marché marché marché comme ils vivaient dans les tranchées

 

Ils ont marché marché marché jusqu'au-delà de la fatigue

Les pieds et la mémoire en sang rêvant la Saxe ou le Schlesvig

 

Et sans savoir où ils allaient ils ont marché marché

 

Après tout les voilà contents d'être sortis de la bataille

Des fermiers tâtent leurs mollets pour voir si c'est du bon bétail

 

On a des morts dans la commune on les remplacera comment

 

Celui-là tenez le rouquin nous servirait pour les cultures

Est-ce qu'ils sont très exigeants sur la question nourriture

 

Avec tous ceux qui sont partis on prendrait bien des Allemands

 

             O créatures

 

Royaume ancien de la légende aux confins des vents et des pluies

Les esclaves vendus les bagnards enchaînés sur les galères

 

Et sur la tour guettant Tristan

                                        mourait avant les heures claires

Avant Yseult d'Irlande ensemble et l'aube à genoux près de lui

 

Il n'est plus d'enchanteur ni de fée ô Bretagne imaginaire

Rien que des prisonniers exécutant un travail ordinaire

 

Un petit chemin de fer côtier de Saint-Michel à Plestin

Ah ce n'est pas la vie de palace ou la cour du roi Arthur

S'ils tentent de s'enfuir les G.V.C. tirent dessus pour sûr

Mais à côté de ceux qui sont au front les plaindre est enfantin

 

Vous ignorez comment vivent les ouvriers français sans doute

Ou les Nord-Africains qu'on emploie à l'empierrement des routes

 

C'était vrai J'étais en ce temps là profondément ignorant

Il y avait tant de grands mots que je ne savais lesquels croire

Et les beaux nuages passaient toujours au fond de mon miroir

Le monde avec lenteur prenait pour moi des habits différents

 

Louis Aragon Le roman inachevé, 1956 

 

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15 décembre 2013 7 15 /12 /décembre /2013 06:28

Le poète contumace

 

Sur la côte d'Armor. - Un ancien vieux couvent, 

Les vents se croyaient là dans un moulin-à-vent, 

Et les ânes de la contrée, 

Au lierre râpé, venaient râper leurs dents

Contre un mur si troué que, pour entrer dedans, 

On n'aurait pu trouver l'entrée. 

 

- Seul - mais toujours debout avec un rare aplomb, 

Crénelé comme la mâchoire d'une vieille, 

Son toit à coups-de-poing sur le coin de l'oreille, 

Aux corneilles bayant, se tenait le donjon, 

 

Fier toujours d'avoir eu, dans le temps, sa légende...

Ce n'était plus qu'un nid à gens de contrebande, 

Vagabonds de nuit, amoureux buissoniers, 

Chiens errants, vieux rats, fraudeurs et douaniers. 

 

Pour les gens du pays, il ne les voyait pas: 

Seulement, en passant, eux regardaient d'en bas, 

Se montrant du nez sa fenêtre; 

Le curé se doutait que c'était un lépreux; 

Et le mère disait: - Moi, qu'est-ce que j'y peux, 

C'est plutôt un Anglais...un être

 

Les femmes avaient su - sans doute par les buses - 

Qu'il vivait en concubinage avec des Muses!...

Un hérétique enfin... Quelque Parisien

De Paris ou d'ailleurs. - Hélas! on n'en sait rien.- 

Il était invisible; et comme ses Donzelles

Ne s'affichaient pas trop, on ne parla plus d'elles. 

 

- Lui, c'était simplement un long flâneur, sec, pâle; 

Un ermite-amateur, chassé par la rafale...

Il avait trop aimé les beaux pays malsains. 

Condamné des huissiers, comme des médecins, 

Il avait posé là, soûl et cherchant sa place

Pour mourir seul ou pour vivre par contumace...

 

Faisant, d'un à-peu-près d'artiste, 

Un philosophe d'à peu près, 

Râleur de soleil ou de frais, 

En dehors de l'humaine piste. 

 

Il lui restait encore un hamac, une vielle.

Un barbet qui dormait sous le nom de Fidèle;

Non moins fidèle était, triste et doux comme lui, 

Un autre compagnon qui s'appelait l'Ennui. 

 

Se mourant en sommeil, il se vivait en rêve. 

Son rêve était le flot qui montait de la grève, 

Le flot qui descendait; 

Quelquefois, vaguement, il se prenait attendre...

Attendre quoi ... le flot monter - le flot descendre -

Ou l'Absente... Qui sait?

 

Le sait-il bien lui-même? ... Au vent de sa guérite,

A t-il oublié comme les morts vont vite,

Lui, ce viveur vécu, revenant égaré, 

Cherche t-il son follet, à lui, mal enterré? 

 

- Certe, Elle n'est pas loin, celle après qui tu brames, 

Ô cerf de Saint Hubert! Mais ton front est sans flammes...

N'apparais pas, mon vieux, triste et faux deterré...

Fais le mort si tu peux ... Car Elle t'a pleuré!

 

- Est-ce qu'il pouvait, Lui! ... n'était-il pas poète...

Immortel comme un autre?... Et dans sa pauvre tête

Déménagée, encor il sentait que les vers

Hexamètres faisaient les cent pas de travers.

 

- Manque de savoir-vivre extrême - il survivait-

Et - manque de savoir mourir - il écrivait... 

 

Tristan Corbière, Les Amours Jaunes (1873)


Tristan-Corbiere.JPG


 

 


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