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28 septembre 2019 6 28 /09 /septembre /2019 06:47
Tribut à Tristan 5 - Frère et soeur jumeaux (Les Amours Jaunes, 1873)
Tribut à Tristan 5 - Frère et soeur jumeaux (Les Amours Jaunes, 1873)

Tristan Corbière est un immense poète, d'une grande modernité, qui a su nourrir la poésie d'un refus du beau style et du formalisme éthéré, d'un réalisme cru et d'un souci d'expression intime et sociale, un poète d'une grande inventivité verbale mêlant une culture littéraire certaine nourrie à la mamelle de Villon, Baudelaire et consorts, un sens de l'irrévérence et le souci de faire rentrer la langue de la rue dans le poème. Un homme de la bohème d'une sensibilité maladive, mélancolique, goguenarde, et cynique, portée sur l'auto-dérision et le sens du paradoxe, le refus de l'esprit de sérieux, manifestant aussi de vrais sentiments, un intérêt pour la vie populaire, les marginaux, les chansons et coutumes du peuple, notamment de Basse-Bretagne.  Son unique recueil, "Les Amours Jaunes" n'est paru, de manière très confidentielle, qu'en 1873, deux ans avant sa mort. C'est Verlaine qui l'a fait connaître après sa mort en lui consacrant notamment une de ses études sur "Les Poètes maudits" en 1884.   Il sera ensuite un des poètes favoris du mouvement Dada (Tristan Tzara préfacera une édition des "Amours Jaunes" en 1947) et surréaliste.

Tristan est né à Morlaix, au manoir de Coat Congar, en Ploujean, le long de l'avenue de Launay. 

Il est né Édouard (Édouard-Joachim), comme son père, homme d'affaires self-made-man, ancien mousse, patron d'une compagnie de navigation transportant marchandise et voyageurs entre Morlaix et Le Havre, et grand écrivain maritime à succès, auteur du "Négrier", roman édité quatre fois de son vivant. Sa mère Marie-Angélique était une Puyo, d'une famille de notable morlaisiens.

Le nom de plume de notre poète, Triste-en-Corps-Bière, Tristan Corbière, dit sa conscience de la mort qui progresse en lui, son humour noir, et son goût du macabre et du spectacle, son rire jaune de dandy malheureux et maladif.

Tristan est mort à Morlaix et est enterré au cimetière Saint-Martin. Il a vécu à Morlaix de 1845 à 1859, date où il rejoint le Lycée Impérial de Saint-Brieuc. Il sera très malheureux, puis poursuivra le lycée à Nantes, avant de revenir en Bretagne, sans pouvoir passer son bac, tentant de se soigner de ses terribles rhumatismes et sa tuberculose à Roscoff, dans la maison de vacances de ses parents.

Il a vécu plusieurs années à Roscoff, multipliant les canulars et les scandales, comme entre 1864 et 1868, puis à Morlaix à nouveau en 1869 après un voyage à Italie. Il s'est installé à Montmartre après la Commune, en 1872, avant de mourir dans sa trentième année à Morlaix en 1875. Tristan Corbière est enterré au cimetière Saint-Martin, non loin de la gare de Morlaix.

Nous avons voulu dans le Chiffon Rouge rendre hommage à ce génie précoce trop peu connu du grand public, poète universel et plus grand des Morlaisiens dans le domaine de l'art sans doute.

De la sorte, nous publierons régulièrement pendant un mois des poèmes de Tristan pour le partager avec les lecteurs du "Chiffon Rouge" la modernité, la beauté mendiante et l'émotion, de cette poésie.

 

Lire aussi:

Tribut à Tristan - 4. Le poète contumace

Tribut à Tristan - 3. Bohème de chic

Tribut à Tristan: 2- A la mémoire de Zulma, vierge-folle hors barrière et d'un LOUIS - Colonelle à la Commune

Tribut à Tristan - 1. Epitaphe

Tribut à Tristan 5 - Frère et soeur jumeaux (Les Amours Jaunes, 1873)

Frère et sœur jumeaux (1873)

Ils étaient tous deux seuls, oubliés là par l'âge...
Ils promenaient toujours tous les deux, à longs pas,
Obliquant de travers, l'air piteux et sauvage...
Et deux pauvres regards qui ne regardaient pas.

Ils allaient devant eux essuyant les risées,
– Leur parapluie aussi, vert, avec un grand bec –
Serrés l'un contre l'autre et roides, sans pensées...
Eh bien, je les aimais – leur parapluie avec ! –

Ils avaient tous les deux servi dans les gendarmes :
La Sœur à la popotte, et l'Autre sous les armes ;
Ils gardaient l'uniforme encor – veuf de galon :
Elle avait la barbiche, et lui le pantalon.

Un Dimanche de Mai que tout avait une âme,
Depuis le champignon jusqu'au paradis bleu,
Je flânais aux bois, seul – à deux aussi : la femme
Que j'aimais comme l'air... m'en doutant assez peu.

– Soudain, au coin d'un champ, sous l'ombre verdoyante
Du parapluie éclos, nichés dans un fossé,
Mes Vieux Jumeaux, tous deux, à l'aube souriante,
Souriaient rayonnants... quand nous avons passé.

Contre un arbre, le vieux jouait de la musette,
Comme un sourd aveugle, et sa sœur dans un sillon,
Grelottant au soleil, écoutait un grillon
Et remerciait Dieu de son beau jour de fête.

– Avez-vous remarqué l'humaine créature
Qui végète loin du vulgaire intelligent,
Et dont l'âme d'instinct, au trait de la figure,
Se lit... – N'avez-vous pas aimé de chien couchant ?...

Ils avaient de cela – De retour dans l'enfance,
Tenant chaud l'un à l'autre, ils attendaient le jour
Ensemble pour la mort comme pour la naissance...
– Et je les regardais en pensant à l'amour...

Mais l'Amour que j'avais près de moi voulut rire ;
Et moi, pauvre honteux de mon émotion,
J'eus le cœur de crier au vieux duo : Tityre ! –
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Et j'ai fait ces vieux vers en expiation.

Tristan Corbière

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25 septembre 2019 3 25 /09 /septembre /2019 06:02
Tribut à Tristan - 4. Le poète contumace

Tristan Corbière est un immense poète, d'une grande modernité, qui a su nourrir la poésie d'un refus du beau style et du formalisme éthéré, d'un réalisme cru et d'un souci d'expression intime et sociale, un poète d'une grande inventivité verbale mêlant une culture littéraire certaine nourrie à la mamelle de Villon, Baudelaire et consorts, un sens de l'irrévérence et le souci de faire rentrer la langue de la rue dans le poème. Un homme de la bohème d'une sensibilité maladive, mélancolique, goguenarde, et cynique, portée sur l'auto-dérision et le sens du paradoxe, le refus de l'esprit de sérieux, manifestant aussi de vrais sentiments, un intérêt pour la vie populaire, les marginaux, les chansons et coutumes du peuple, notamment de Basse-Bretagne.  Son unique recueil, "Les Amours Jaunes" n'est paru, de manière très confidentielle, qu'en 1873, deux ans avant sa mort. C'est Verlaine qui l'a fait connaître après sa mort en lui consacrant notamment une de ses études sur "Les Poètes maudits" en 1884.   Il sera ensuite un des poètes favoris du mouvement Dada (Tristan Tzara préfacera une édition des "Amours Jaunes" en 1947) et surréaliste.

Tristan est né à Morlaix, au manoir de Coat Congar, en Ploujean, le long de l'avenue de Launay. 

Il est né Édouard (Édouard-Joachim), comme son père, homme d'affaires self-made-man, ancien mousse, patron d'une compagnie de navigation transportant marchandise et voyageurs entre Morlaix et Le Havre, et grand écrivain maritime à succès, auteur du "Négrier", roman édité quatre fois de son vivant. Sa mère Marie-Angélique était une Puyo, d'une famille de notable morlaisiens.

Le nom de plume de notre poète, Triste-en-Corps-Bière, Tristan Corbière, dit sa conscience de la mort qui progresse en lui, son humour noir, et son goût du macabre et du spectacle, son rire jaune de dandy malheureux et maladif.

Tristan est mort à Morlaix et est enterré au cimetière Saint-Martin. Il a vécu à Morlaix de 1845 à 1859, date où il rejoint le Lycée Impérial de Saint-Brieuc. Il sera très malheureux, puis poursuivra le lycée à Nantes, avant de revenir en Bretagne, sans pouvoir passer son bac, tentant de se soigner de ses terribles rhumatismes et sa tuberculose à Roscoff, dans la maison de vacances de ses parents.

Il a vécu plusieurs années à Roscoff, multipliant les canulars et les scandales, comme entre 1864 et 1868, puis à Morlaix à nouveau en 1869 après un voyage à Italie. Il s'est installé à Montmartre après la Commune, en 1872, avant de mourir dans sa trentième année à Morlaix en 1875. Tristan Corbière est enterré au cimetière Saint-Martin, non loin de la gare de Morlaix.

Nous avons voulu dans le Chiffon Rouge rendre hommage à ce génie précoce trop peu connu du grand public, poète universel et plus grand des Morlaisiens dans le domaine de l'art sans doute.

De la sorte, nous publierons régulièrement pendant un mois des poèmes de Tristan pour le partager avec les lecteurs du "Chiffon Rouge" la modernité, la beauté mendiante et l'émotion, de cette poésie.

Le Poète Contumace, Les Amours Jaunes (1873) -

Extraits:
"Sur la côte d'ARMOR. – Un ancien vieux couvent,
Les vents se croyaient là dans un moulin-à-vent,
Et les ânes de la contrée,
Au lierre râpé, venaient râper leurs dents
Contre un mur si troué que, pour entrer dedans,
On n'aurait pu trouver l'entrée.

– Seul – mais toujours debout avec un rare aplomb,
Crénelé comme la mâchoire d'une vieille,
Son toit à coups-de-poing sur le coin de l'oreille,
Aux corneilles bayant, se tenait le donjon,

Fier toujours d'avoir eu, dans le temps, sa légende...
Ce n'était plus qu'un nid à gens de contrebande,
Vagabonds de nuit, amoureux buissonniers,
Chiens errants, vieux rats, fraudeurs et douaniers.

– Aujourd'hui l'hôte était de la borgne tourelle,
Un Poète sauvage, avec un plomb dans l'aile,
Et tombé là parmi les antiques hiboux
Qui l'estimaient d'en haut. – Il respectait leurs trous, –
Lui, seul hibou payant, comme son bail le porte :
Pour vingt-cinq écus l'an, dont : remettre une porte. –

Pour les gens du pays, il ne les voyait pas :
Seulement, en passant, eux regardaient d'en bas,
Se montrant du nez sa fenêtre ;
Le curé se doutait que c'était un lépreux ;
Et le maire disait : – Moi, qu'est-ce que j'y peux,
C'est plutôt un Anglais... un Être.

Les femmes avaient su – sans doute par les buses –
Qu'il vivait en concubinage avec des Muses !...
Un hérétique enfin... Quelque Parisien
De Paris ou d'ailleurs. – Hélas ! on n'en sait rien. –
Il était invisible ; et, comme ses Donzelles
Ne s'affichaient pas trop, on ne parla plus d'elles.

– Lui, c'était simplement un long flâneur, sec, pâle ;
Un ermite-amateur, chassé par la rafale...
Il avait trop aimé les beaux pays malsains.
Condamné des huissiers, comme des médecins,
Il avait posé là, soûl et cherchant sa place
Pour mourir seul ou pour vivre par contumace...

Faisant, d'un à-peu-près d'artiste,
Un philosophe d'à peu près,
Râleur de soleil ou de frais,
En dehors de l'humaine piste.

Il lui restait encore un hamac, une vielle,
Un barbet qui dormait sous le nom de Fidèle ;
Non moins fidèle était, triste et doux comme lui,
Un autre compagnon qui s'appelait l'Ennui.

Se mourant en sommeil, il se vivait en rêve.
Son rêve était le flot qui montait sur la grève,
Le flot qui descendait ;
Quelquefois, vaguement, il se prenait attendre...
Attendre quoi... le flot monter – le flot descendre –
Ou l'Absente... Qui sait ?

Le sait-il bien lui-même ?... Au vent de sa guérite,
A-t-il donc oublié comme les morts vont vite,
Lui, ce viveur vécu, revenant égaré,
Cherche-t-il son follet, à lui, mal enterré ?

(...)
– Est-ce qu'il pouvait, Lui !... n'était-il pas poète...
Immortel comme un autre ?... Et dans sa pauvre tête
Déménagée, encor il sentait que les vers
Hexamètres faisaient les cent pas de travers.
– Manque de savoir-vivre extrême – il survivait –
Et – manque de savoir-mourir – il écrivait :

(...)

Penmarc'h – jour de Noël.

Tristan Corbière (1845-1875)

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24 septembre 2019 2 24 /09 /septembre /2019 07:23
Tribut à Tristan - 3. Bohème de chic

Tristan Corbière est un immense poète, d'une grande modernité, qui a su nourrir la poésie d'un refus du beau style et du formalisme éthéré, d'un réalisme cru et d'un souci d'expression intime et sociale, un poète d'une grande inventivité verbale mêlant une culture littéraire certaine nourrie à la mamelle de Villon, Baudelaire et consorts, un sens de l'irrévérence et le souci de faire rentrer la langue de la rue dans le poème. Un homme de la bohème d'une sensibilité maladive, mélancolique, goguenarde, et cynique, portée sur l'auto-dérision et le sens du paradoxe, le refus de l'esprit de sérieux, manifestant aussi de vrais sentiments, un intérêt pour la vie populaire, les marginaux, les chansons et coutumes du peuple, notamment de Basse-Bretagne.  Son unique recueil, "Les Amours Jaunes" n'est paru, de manière très confidentielle, qu'en 1873, deux ans avant sa mort. C'est Verlaine qui l'a fait connaître après sa mort en lui consacrant notamment une de ses études sur "Les Poètes maudits" en 1884.   Il sera ensuite un des poètes favoris du mouvement Dada (Tristan Tzara préfacera une édition des "Amours Jaunes" en 1947) et surréaliste.

Tristan est né à Morlaix, au manoir de Coat Congar, en Ploujean, le long de l'avenue de Launay. 

Il est né Édouard (Édouard-Joachim), comme son père, homme d'affaires self-made-man, ancien mousse, patron d'une compagnie de navigation transportant marchandise et voyageurs entre Morlaix et Le Havre, et grand écrivain maritime à succès, auteur du "Négrier", roman édité quatre fois de son vivant. Sa mère Marie-Angélique était une Puyo, d'une famille de notable morlaisiens.

Le nom de plume de notre poète, Triste-en-Corps-Bière, Tristan Corbière, dit sa conscience de la mort qui progresse en lui, son humour noir, et son goût du macabre et du spectacle, son rire jaune de dandy malheureux et maladif.

Tristan est mort à Morlaix et est enterré au cimetière Saint-Martin. Il a vécu à Morlaix de 1845 à 1859, date où il rejoint le Lycée Impérial de Saint-Brieuc. Il sera très malheureux, puis poursuivra le lycée à Nantes, avant de revenir en Bretagne, sans pouvoir passer son bac, tentant de se soigner de ses terribles rhumatismes et sa tuberculose à Roscoff, dans la maison de vacances de ses parents.

Il a vécu plusieurs années à Roscoff, multipliant les canulars et les scandales, comme entre 1864 et 1868, puis à Morlaix à nouveau en 1869 après un voyage à Italie. Il s'est installé à Montmartre après la Commune, en 1872, avant de mourir dans sa trentième année à Morlaix en 1875. Tristan Corbière est enterré au cimetière Saint-Martin, non loin de la gare de Morlaix.

Nous avons voulu dans le Chiffon Rouge rendre hommage à ce génie précoce trop peu connu du grand public, poète universel et plus grand des Morlaisiens dans le domaine de l'art sans doute.

De la sorte, nous publierons régulièrement pendant un mois des poèmes de Tristan pour le partager avec les lecteurs du "Chiffon Rouge" la modernité, la beauté mendiante et l'émotion, de cette poésie.

Bohème de chic
Ne m'offrez pas un trône !
A moi tout seul je fris,
Drôle, en ma sauce jaune
De chic et de mépris.

Que les bottes vernies
Pleuvent du paradis,
Avec des parapluies...
Moi, va-nu-pieds, j'en ris !

- Plate époque râpée,
Où chacun a du bien ;
Où, cuistre sans épée ,
Le vaurien ne vaut rien !

Papa, - pou, mais honnête, -
M'a laissé quelques sous,
Dont j'ai fait quelque dette,
Pour me payer des poux !

Son habit, mis en perce,
M'a fait de beaux haillons
Que le soleil traverse ;
Mes trous sont des rayons.

Dans mon chapeau, la lune
Brille à travers les trous,
Bête et vierge comme une
Pièce de cent sous !

- Gentilhomme !... à trois queues :
Mon nom mal ramassé
Se perd à bien des lieues
Au diable du passé !

Mon blason, - pas bégueule,
Est, comme moi, faquin :
- Nous bandons à la gueule,
Fond troué d'arlequin. -

Je pose aux devantures
Où je lis ; - DÉFENDU
DE POSER DES ORDURES -
Roide comme un pendu !

Et me plante sans gène
Dans le plat du hasard,
Comme un couteau sans gaine
Dans un plat d'èpinard.

Je lève haut la cuisse
Au bornes que je voi :
Potence, pavé, suisse,
Fille, priape ou roi !

Quand, sans tambour ni flûte,
Un servile estafier
Au violon me culbute,
Je me sens libre et fier !...

Et je laisse la vie
Pleuvoir sans me mouiller,
En attendant l'envie
De me faire empailler.

- Je dors sous ma calotte,
La calotte des cieux ;
Et l'étoile pâlotte
Clignote entre mes yeux,

Ma Muse est grise ou blonde...
Je l'aime et ne sais pas ;
Elle est à tout le monde...
Mais - moi seul - je la bats !

A moi ma Chair.de.poule !
A toi ! Suis-je pas beau,
Quand mon baiser te roule
A cru dans mon manteau !

Je ris comme une folle
Et sens mal aux cheveux,
Quant ta chair fraîche colle
Contre mon cuir lépreux !
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23 septembre 2019 1 23 /09 /septembre /2019 06:07
Tribut à Tristan: 2- A la mémoire de Zulma, vierge-folle hors barrière et d'un LOUIS - Colonelle à la Commune

Tristan Corbière est un immense poète, d'une grande modernité, qui a su nourrir la poésie d'un refus du beau style et du formalisme éthéré, d'un réalisme cru et d'un souci d'expression intime et sociale, un poète d'une grande inventivité verbale mêlant une culture littéraire certaine nourrie à la mamelle de Villon, Baudelaire et consorts, un sens de l'irrévérence et le souci de faire rentrer la langue de la rue dans le poème. Un homme de la bohème d'une sensibilité maladive, mélancolique, goguenarde, et cynique, portée sur l'auto-dérision et le sens du paradoxe, le refus de l'esprit de sérieux, manifestant aussi de vrais sentiments, un intérêt pour la vie populaire, les marginaux, les chansons et coutumes du peuple, notamment de Basse-Bretagne.  Son unique recueil, "Les Amours Jaunes" n'est paru, de manière très confidentielle, qu'en 1873, deux ans avant sa mort. C'est Verlaine qui l'a fait connaître après sa mort en lui consacrant notamment une de ses études sur "Les Poètes maudits" en 1884.   Il sera ensuite un des poètes favoris du mouvement Dada (Tristan Tzara préfacera une édition des "Amours Jaunes" en 1947) et surréaliste.

Tristan est né à Morlaix, au manoir de Coat Congar, en Ploujean, le long de l'avenue de Launay. 

Il est né Édouard (Édouard-Joachim), comme son père, homme d'affaires self-made-man, ancien mousse, patron d'une compagnie de navigation transportant marchandise et voyageurs entre Morlaix et Le Havre, et grand écrivain maritime à succès, auteur du "Négrier", roman édité quatre fois de son vivant. Sa mère Marie-Angélique était une Puyo, d'une famille de notable morlaisiens.

Le nom de plume de notre poète, Triste-en-Corps-Bière, Tristan Corbière, dit sa conscience de la mort qui progresse en lui, son humour noir, et son goût du macabre et du spectacle, son rire jaune de dandy malheureux et maladif.

Tristan est mort à Morlaix et est enterré au cimetière Saint-Martin. Il a vécu à Morlaix de 1845 à 1859, date où il rejoint le Lycée Impérial de Saint-Brieuc. Il sera très malheureux, puis poursuivra le lycée à Nantes, avant de revenir en Bretagne, sans pouvoir passer son bac, tentant de se soigner de ses terribles rhumatismes et sa tuberculose à Roscoff, dans la maison de vacances de ses parents.

Il a vécu plusieurs années à Roscoff, multipliant les canulars et les scandales, comme entre 1864 et 1868, puis à Morlaix à nouveau en 1869 après un voyage à Italie. Il s'est installé à Montmartre après la Commune, en 1872, avant de mourir dans sa trentième année à Morlaix en 1875. Tristan Corbière est enterré au cimetière Saint-Martin, non loin de la gare de Morlaix.

Nous avons voulu dans le Chiffon Rouge rendre hommage à ce génie précoce trop peu connu du grand public, poète universel et plus grand des Morlaisiens dans le domaine de l'art sans doute.

De la sorte, nous publierons régulièrement pendant un mois des poèmes de Tristan pour le partager avec les lecteurs du "Chiffon Rouge" la modernité, la beauté mendiante et l'émotion, de cette poésie.

Triste-en-Corps-Bière le facétieux poète maudit, triste, drôle, nihiliste à la manière d'un fou du roi de Shakespeare, marin et dessinateur, polisseur de mots ,de formules et d'images à la trajectoire si éphémère.

 
Tristan Corbière, Les Amours Jaunes

Bougival 8 mai

À la mémoire de Zulma
vierge folle hors barrière
et d'un Louis
Elle était riche de vingt ans,
Moi j'étais jeune de vingt francs,
Et nous fîmes bourse commune,
Placée, à fond-perdu, dans une
Infidèle nuit de printemps...

La lune a fait un trou dedans,
Rond comme un écu de cinq francs,
Par où passa notre fortune :
Vingt ans ! vingt francs !... et puis la lune
En monnaie - hélas - les vingt francs
En monnaie aussi les vingt ans !
Toujours de trous en trous de lune,
Et de bourse en bourse commune...
- C'est à peu près même fortune !

- Je la trouvai - bien des printemps,
Bien des vingt ans, bien des vingt francs,
Bien des trous et bien de la lune
Après - Toujours vierge et vingt ans,
Et... colonelle à la Commune !

- Puis après : la chasse aux passants,
Aux vingt sols, et plus aux vingt francs...
Puis après : la fosse commune,
Nuit gratuite sans trou de lune.
 
Saint-Cloud. Novembre
Tribut à Tristan: 2- A la mémoire de Zulma, vierge-folle hors barrière et d'un LOUIS - Colonelle à la Commune
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22 septembre 2019 7 22 /09 /septembre /2019 11:52
Tribut à Tristan - 1. Epitaphe
Tribut à Tristan - 1. Epitaphe
Tribut à Tristan - 1. Epitaphe

Lire Tristan Corbière (juillet 1845-mars 1875), le Rimbaud breton à la destinée pathétique, est une expérience unique, parfois difficile car certains poèmes font une grande place à la langue populaire et argotique oubliée de l'époque, ou sont au contraire savants et précieux, mais une expérience magique souvent, quand on tombe sur les pépites au milieu du pot-pourri, car Tristan a une vraie modernité dans son goût du paradoxe et de l'auto-portrait, dans l'observation et le sens du concret, le refus du lyrisme facile, et un sens de la formule remarquable. 

Fils d'Edouard Corbière, notable morlaisien, écrivain d'aventure maritime à succès, patron de la compagnie de navigation Morlaix-Le Havre, Tristan a grandi entre les manoirs de son père à Morlaix et Roscoff. Atteint de rhumatisme articulaire ou de tuberculose, sa maladie le marque physiquement à l'adolescence et lui empoisonne l'existence. 
Adepte de l'auto-dérision, de l'humour noir, de l'intrusion du trivial, du parler populaire, dans la poésie, c'est un peu le Gainsbourg tragique et malheureux, et inconnu du grand public, de l'époque. 

 

Le poète d'un recueil unique "Les Amours Jaunes", éclectique et sombre, entre auto-portrait désabusé, satire sociale, célébration de la mer, des coutumes et parlers de la Bretagne bretonnante, eut des amours malheureux, mais une capacité de transcender la tristesse en rire et grotesque. Il s'abîma à Paris et n'y connut pas la gloire littéraire courtisée, écrivant et dessinant des caricatures pour une presse satirique de droite anti-communarde. 
Apollinaire et les surréalistes firent justice à son talent et sa poésie chercheuse et novatrice, et Jean Moulin, sous-préfet de Châteaulin, fut fasciné par cette figure tragique et ses poèmes, particulièrement ceux sur les Bretons du peuple, pleins de tendresse, lui qui réalisa des gravures magnifiques inspirées par la poésie de Tristan Corbière au milieu des années 30.

Tristan Corbière est un immense poète, d'une grande modernité, qui a su nourrir la poésie d'un refus du beau style et du formalisme éthéré, d'un réalisme cru et d'un souci d'expression intime et sociale, un poète d'une grande inventivité verbale mêlant une culture littéraire certaine nourrie à la mamelle de Villon, Baudelaire et consorts, un sens de l'irrévérence et le souci de faire rentrer la langue de la rue dans le poème. Un homme de la bohème d'une sensibilité maladive, mélancolique, goguenarde, et cynique, portée sur l'auto-dérision et le sens du paradoxe, le refus de l'esprit de sérieux, manifestant aussi de vrais sentiments, un intérêt pour la vie populaire, les marginaux, les chansons et coutumes du peuple, notamment de Basse-Bretagne.  Son unique recueil, "Les Amours Jaunes" n'est paru, de manière très confidentielle, qu'en 1873, deux ans avant sa mort. C'est Verlaine qui l'a fait connaître après sa mort en lui consacrant notamment une de ses études sur "Les Poètes maudits" en 1884.   Il sera ensuite un des poètes favoris du mouvement Dada (Tristan Tzara préfacera une édition des "Amours Jaunes" en 1947) et surréaliste.

Tristan est né à Morlaix, au manoir de Coat Congar, en Ploujean, le long de l'avenue de Launay. 

Il est né Édouard (Édouard-Joachim), comme son père, homme d'affaires self-made-man, ancien mousse, patron d'une compagnie de navigation transportant marchandise et voyageurs entre Morlaix et Le Havre, et grand écrivain maritime à succès, auteur du "Négrier", roman édité quatre fois de son vivant. Sa mère Marie-Angélique était une Puyo, d'une famille de notable morlaisiens.

Le nom de plume de notre poète, Triste-en-Corps-Bière, Tristan Corbière, dit sa conscience de la mort qui progresse en lui, son humour noir, et son goût du macabre et du spectacle, son rire jaune de dandy malheureux et maladif.

Tristan est mort à Morlaix et est enterré au cimetière Saint-Augustin. Il a vécu à Morlaix de 1845 à 1859, date où il rejoint le Lycée Impérial de Saint-Brieuc. Il sera très malheureux, puis poursuivra le lycée à Nantes, avant de revenir en Bretagne, sans pouvoir passer son bac, tentant de se soigner de ses terribles rhumatismes et sa tuberculose à Roscoff, dans la maison de vacances de ses parents.

Il a vécu plusieurs années à Roscoff, multipliant les canulars et les scandales, comme entre 1864 et 1868, puis à Morlaix à nouveau en 1869 après un voyage à Italie. Il s'est installé à Montmartre après la Commune, en 1872, avant de mourir dans sa trentième année à Morlaix en 1875. Tristan Corbière est enterré au cimetière Saint-Martin, non loin de la gare de Morlaix.

Nous avons voulu dans le Chiffon Rouge rendre hommage à ce génie précoce trop peu connu du grand public, poète universel et plus grand des Morlaisiens dans le domaine de l'art sans doute.

De la sorte, nous publierons régulièrement pendant un mois des poèmes de Tristan pour le partager avec les lecteurs du "Chiffon Rouge" la modernité, la beauté mendiante et l'émotion, de cette poésie.

Triste-en-Corps-Bière le facétieux poète maudit, triste, drôle, nihiliste à la manière d'un fou du roi de Shakespeare, marin et dessinateur, polisseur de mots ,de formules et d'images à la trajectoire si éphémère.

 

Lire aussi:

La Pastorale de Conlie - Tristan Corbière dénonce dans un poème de facture novatrice et populaire le martyre des soldats Bretons de novembre à décembre 1870 sur le plateau de Conlie

 

Cimetière Saint Augustin à Morlaix: la tombe de Tristan Corbière, Édouard pour l'état civil.

Cimetière Saint Augustin à Morlaix: la tombe de Tristan Corbière, Édouard pour l'état civil.

Cimetière Saint Augustin à Morlaix: la tombe de Tristan Corbière, Édouard pour l'état civil.

Cimetière Saint Augustin à Morlaix: la tombe de Tristan Corbière, Édouard pour l'état civil.

Épitaphe

Tristan CORBIERE
"Les Amours jaunes"

Sauf les amoureux commençons ou finis
qui veulent commencer par la fin il y
a tant de choses qui finissent par le
commencement que le commencement
commence à finir par être la fin la fin
en sera que les amoureux et autres
finiront par commencer à recommencer par
ce commencement qui aura fini par n’être
que la fin retournée ce qui commencera
par être égal à l’éternité qui n’a ni
fin ni commencement et finira par être
aussi finalement égal à la rotation de
la terre où l’on aura fini par ne
distinguer plus où commence la fin d’où
finit le commencement ce qui est toute
fin de tout commencement égale à tout
commencement de toute fin ce qui est le
commencement final de l’infini défini
par l’indéfini—Égale une épitaphe égale
une préface et réciproquement

(SAGESSE DES NATIONS)

Il se tua d’ardeur, ou mourut de paresse.
S’il vit, c’est par oubli ; voici ce qu’il se laisse :

— Son seul regret fut de n’être pas sa maîtresse. —

Il ne naquit par aucun bout,
Fut toujours poussé vent-de-bout,
Et fut un arlequin-ragoût,
Mélange adultère de tout.

Du je-ne-sais-quoi. — Mais ne sachant où ;
De l’or, — mais avec pas le sou ;
Des nerfs, — sans nerf. Vigueur sans force ;
De l’élan, — avec une entorse ;
De l’âme, — et pas de violon ;
De l’amour, — mais pire étalon.
— Trop de noms pour avoir un nom. —

Coureur d’idéal, — sans idée ;
Rime riche, — et jamais rimée ;
Sans avoir été, — revenu ;
Se retrouvant partout perdu.

Poète, en dépit de ses vers ;
Artiste sans art, — à l’envers,
Philosophe, — à tort à travers.

Un drôle sérieux, — pas drôle.
Acteur, il ne sut pas son rôle ;

Peintre : il jouait de la musette ;
Et musicien : de la palette.

Une tête ! — mais pas de tête ;
Trop fou pour savoir être bête ;
Prenant pour un trait le mot très.
— Ses vers faux furent ses seuls vrais.

Oiseau rare — et de pacotille ;
Très mâle … et quelquefois très fille ;
Capable de tout, — bon à rien ;
Gâchant bien le mal, mal le bien.
Prodigue comme était l’enfant
Du Testament, — sans testament.
Brave, et souvent, par peur du plat,
Mettant ses deux pieds dans le plat.

Coloriste enragé, — mais blême ;
Incompris… — surtout de lui-même ;
Il pleura, chanta juste faux ;
— Et fut un défaut sans défauts.

Ne fut quelqu’un, ni quelque chose
Son naturel était la pose.

Pas poseur, — posant pour l’unique ;
Trop naïf, étant trop cynique ;
Ne croyant à rien, croyant tout.
— Son goût était dans le dégoût.

Trop crû, — parce qu’il fut trop cuit,
Ressemblant à rien moins qu’à lui,
Il s’amusa de son ennui,
Jusqu’à s’en réveiller la nuit.
Flâneur au large, — à la dérive,
Épave qui jamais n’arrive….

Trop Soi pour se pouvoir souffrir,
L’esprit à sec et la tête ivre,
Fini, mais ne sachant finir,
Il mourut en s’attendant vivre
Et vécut, s’attendant mourir.

Ci-gît, — cœur sans cœur, mal planté,
Trop réussi — comme raté.

 

Tribut à Tristan - 1. Epitaphe
Tribut à Tristan - 1. Epitaphe
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25 juillet 2019 4 25 /07 /juillet /2019 15:12
Aragon

Aragon

Paul Eluard

Paul Eluard

Neruda en 1951

Neruda en 1951

"La chance voulut que j'ai en France, et pour longtemps, comme amis intimes, les deux plus grands représentants de sa littérature: Paul Eluard et Aragon. C'étaient - ce sont toujours - deux curieux classiques de la désinvolture, que leur authenticité vitale situe au plus haut de la forêt française. En même temps, ils sont les partisans naturels et inébranlables de la morale historique. Peu d'êtres différent autant entre eux comme ces deux hommes. 

Avec Paul Eluard, je pus souvent jouir du plaisir poétique de perdre mon temps. Si les poètes répondaient avec franchise aux enquêtes, ils révéleraient le secret: rien n'est plus beau que de perdre son temps. Chacun a son style pour ce goût vieux comme le monde. Avec Paul je perdais la notion du jour et de la nuit qui s'écoulaient et je n'ai jamais si si nos propos avaient ou non de l'importance.

Aragon, lui, est une machine électronique de l'intelligence, de la connaissance, de la virulence, de la rapidité éloquente. J'ai toujours quitté la maison d'Eluard en souriant sans savoir pourquoi. De quelques heures passées avec Aragon je ressors épuisé car ce diable d'homme m'a obligé à réfléchir. Les deux ont été d'irrésistibles et loyaux amis et leur grandeur antagonique est peut-être ce qui me plaît le plus en eux. 

(...)

En 1937, nous étions à Paris, et notre principale activité était la préparation d'un congrès mondial d'écrivains antifascistes qui devait se tenir à Madrid. C'est là que je commençait à connaître Aragon. Ce qui me surprit d'abord chez lui c'était son incroyable capacité de travail et d'organisation. Il dictait toutes les lettres, les corrigeait, s'en souvenait. Pas un détail ne lui échappait. Il restait de longues heures à travailler dans notre petit bureau. Et après, on le sait, il écrit de gros livres en prose et sa poésie est la plus belle de la langue française. Je l'ai vu corriger les épreuves des traductions qu'il venait de faire du russe et de l'anglais, et les refaire sur le même papier d'imprimerie. Il s'agit, en vérité, d'un homme prodigieux, et je m'en rendis compte dès cette époque".

Lire aussi:

COMMUNIST'ART: Louis Aragon par Hector Calchas

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18 novembre 1952, mort de Paul Eluard

Miguel Hernandez: La poésie reste une arme chargée de futur - Jean Ortiz, L'Humanité, 23 juillet 2019 - suivi de Miguel Hernandez par Neruda

1970-1973 : Salvador Allende par Neruda (J'avoue que chez vécu)

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24 juillet 2019 3 24 /07 /juillet /2019 06:11
Miguel Hernandez

Miguel Hernandez

Miguel Hernandez La poésie reste « une arme chargée de futur »
Mardi, 23 Juillet, 2019

Lanceurs d'alerte en 1939. 2/29. Dès les années 1930, le chevrier, auteur autodidacte met immédiatement son écriture au service du prolétariat et de la République espagnole. De sa courte vie – il décède à 32 ans –, il est resté fidèle, à en mourir, à ses idéaux communistes.

 

Moins célébré que le chantre de l’Andalousie, Garcia Lorca, le poète autodidacte Miguel Hernandez, de Orihuela (Alicante), aux origines fort modestes, qui fut chevrier jusqu’à son adolescence, mit immédiatement sa poésie « au service » du prolétariat et de la République. Une poésie certes de combat, de guerre même, effervescente, qui soulève, incite, manifeste, d’une esthétique sobre, efficace, des formes le plus souvent resserrées, denses et transparentes à la fois, de grande tension et force expressive, notamment dans ses poèmes élégiaques. Celui qu’il dédie à son premier fils, mort avant d’avoir 1 an, arrache les larmes. Tout comme l’élégie à Ramon Sijé, son frère d’âme, cultivé, le passeur, le ­ compagnon inséparable, mort à Orihuela.

Le chanteur Paco Ibañez a érigé le poème Andaluces de Jaen en un monument, un hymne de colère contre les grands propriétaires des oliveraies et le travail esclave des journaliers. Le poète les appelle à « se lever courageusement », à refuser l’esclavage au milieu de « tant d’oliviers » aux troncs noueux, aux olives généreuses, qui poussent « non pas grâce à l’argent, ni à la sueur du maître », mais au travail éreintant des ouvriers agricoles. Combien de siècles la servitude va-t-elle encore durer ? interroge le poète.

Madrid accueille le second Congrès international des écrivains antifascistes, auquel il participe. Les intellectuels majoritairement sympathisants de la République se trouvent tiraillés entre le positionnement empathique et l’engagement total, fusionnel, charnel. Hernandez, lui, a choisi, naturellement, le côté prolétaire de la barricade, malgré les convulsions en cours, le fusil et les mots, jusqu’à produire une « poésie armée »… À Madrid, au contact de son ami Pablo Neruda, il devient communiste (à 21 ans), rejoint le mythique Quinto Regimiento (protecteur des arts), donne des récitals poétiques sur le front pour stimuler miliciens, soldats de l’Armée populaire. El rayo que no cesa (1934-1935), Vientos de pueblo (1 937)… Une nouvelle fois, artistes et intellectuels sont appelés par les organisations antifascistes à « être dans la boue jusqu’à la ceinture », selon Antonio Machado, dans l’action commune, dans le partage d’une épopée. Cet engagement n’implique pas que le poète soit condamné à ne chanter que les prouesses du collectif. La guerre antifasciste d’Espagne met en jeu et en cause la dignité et le courage de chacun. Homme et combattant s’impliquent jusqu’à ce que reculent les limites. La poésie devient révolution ; peu d’hommes et de femmes se sont autant donnés à la fois à leur création et à leurs combats.

« Je suis né d’un ventre malheureux et pauvre », « Ainsi je sortis de terre », « assis sur les mots »

Courte et tragique vie que celle de Miguel Hernandez. Sans lieu commun. Le « chevrier autodidacte » a beaucoup lu, y compris les classiques, et acquis une dimension reconnue à Madrid (qui l’attire), et bientôt internationalement. Il est né en octobre 1910 : « Je suis né d’un ventre malheureux et pauvre », « C’est ainsi que je sortis de terre », « assis sur les mots ». La terre, le troupeau, la poésie, la révolution, les « corps qui naissent vaincus et tristes meurent ».

À la fin de la guerre, Miguel Hernandez se réfugie au Portugal, qui le renvoie en Espagne, aux mains de la garde civile et de Franco. Libéré une première fois, il est à nouveau arrêté et condamné à mort lors d’un procès sommaire en 1940. À la suite d’interventions nombreuses, la peine sera commuée en 30 ans de prison. Commence alors un long et sordide voyage, d’obscurité et d’humidité, de faim et de murs, une errance dans plusieurs prisons. Atteint d’une grave tuberculose, sans soins adéquats, il décède le 28 mars 1942. À 32 ans. Sa femme, Josefina Manresa, et leur enfant vivent dans un dénuement absolu. Dans les poèmes écrits en prison, on trouve la résistancielle Berceuse à l’oignon, pour son deuxième fils, né en 1939 : « Mon fils, au creux du berceau de la faim/se nourrissant du sang de l’oignon/Mais ton sang brillait de sucre givré. » L’oignon devient la nourriture, le « givre » de tous les jours. Immense et glacé, mais parsemé d’infimes clartés.

En prison, il termine également son Cancionero y romancero de ausencias. Toujours la poésie, arme de lutte. Les mêmes mots : la cellule, la terre, le pain, le souffle du vent, la nudité, l’ombre, mais une ombre constellée d’étoiles. L’espoir. Au terme d’une vie, porté par les « vents du peuple », Miguel Hernandez est resté fidèle, à en mourir, à ses idéaux communistes. « Au revoir, camarades, frères et amis/Saluez de ma part le soleil et les blés. »

Jean Ortiz
Miguel Hernandez: La poésie reste une arme chargée de futur - Jean Ortiz, L'Humanité, 23 juillet 2019 - suivi de Miguel Hernandez par Neruda

Pablo Neruda consacre un chapitre de ses Mémoires J'avoue que j'ai vécu à Miguel Hernandez et à la rencontre lumineuse qu'il a eu avec lui:

" A peine arrivé à Madrid, et devenu comme par enchantement consul du Chili dans la capitale espagnole, je connus tous les amis de Garcia Lorca et de Rafael Alberti. Ils étaient nombreux. Quelques jours plus tard, j'étais un poète de plus parmi les poètes espagnols. Ce qui ne nous empêchait pas, Espagnols et Américain, d'être différents. Cette différence, naturelle, entre nous, les uns l'affichent avec orgueil, et les autres, par erreur. 

Les Espagnols de ma génération étaient plus fraternels, plus solidaires et plus gais que mes compagnons d'Amérique latine. Pourtant, je pus constater en même temps que nous étions plus universels, plus au courant des langages et des cultures. Peu d'Espagnols parlaient une autre langue que la leur. Lorsque Desnos et Crevel vinrent à Madrid, je dus leur servir d'interprète pour qu'ils se comprennent avec les écrivains espagnols.

L'un des amis de Federico (Garcia Lorca) et de Rafael (Alberti) était le jeune poète Miguel Hernandez. Quand nous fîmes connaissance, il arrivait en espadrilles et pantalon de velours côtelé de paysan de ses terres d'Orihuela, où il avait gardé des chèvres. Je publiai ses vers dans ma revue Cheval vert: le scintillement et le brio de son abondante poésie m'enthousiasmaient. 

Miguel était si campagnard qu'il se déplaçait entouré d'un halo de terre. Il avait un visage de motte de glaise ou de pomme de terre qu'on arrache d'entre les racines et qui conserve une fraîcheur de sous-sol. Il vivait et écrivait chez moi. Ma poésie américaine, avec ses horizons nouveaux, ses plaines différentes, l'impressionna et le transforma.

Il me racontait des fables terrestres d'animaux et d'oiseaux. Cet écrivain sorti de la nature était comme une pierre intacte, avec une virginité de forêt, une force et une vitalité irrésistibles. Il m'expliquait combien il était impressionnant de coller son oreille contre le ventre des chèvres endormies. On entendait ainsi le bruit du lait qui arrivait aux mamelles, la rumeur secrète que personne d'autre que lui, le poète-chevrier, n'avait pu surprendre.

D'autres fois il me parlait du chant du rossignol. Le Levant espagnol, son pays d'origine, était rempli d'orangers en fleur et de rossignols. Comme au Chili ce chanteur sublime n'existe pas, ce fou de Miguel voulait recréer pour moi dans sa vie même l'harmonie de son cri et son pouvoir. Il grimpait à un arbre de la rue, et du plus haut des branches, sifflait ou gazouillait comme ses chers oiseaux natals. 

(...) Le souvenir de Miguel Hernandez ne peut se détacher des racines de mon cœur. Le chant des rossignols d'Orihuela, leurs tours sonores érigées dans la nuit parmi les fleurs d'oranger, étaient pour lui une présence obsédante et constituaient une part du matériel de son sang, de sa poésie terrestre et rustique, dans laquelle se fondaient tous les excès de la couleur, du parfum et de la voix du Levant espagnol, avec l'abondance et la bonne odeur d'une jeunesse puissante et virile.

Son visage était le visage de l'Espagne. Taillé par la lumière, ridé comme un champ labouré, avec ce petit côté de franche rudesse du pain et de la terre. Ses yeux brûlants, flambant sur cette surface grillée et durcie par le vent, étaient deux éclairs de force et de tendresse.

Et je vis sortir de ses paroles les éléments même de la poésie, mais modifiés par une nouvelle grandeur, par un éclat sauvage, par le miracle du vieux sang transformé en descendance. J'affirme que dans ma vie de poète, et de poète errant, il ne m'a jamais été donné d'observer un phénomène semblable de vocation et d'électrique savoir verbal".

(Pendant la guerre civile après le coup d’État de Franco ) "Federico avait été assassiné à Grenade. Miguel Hernandez, de chevrier, s'était transformé en verbe militant. Dans son uniforme de soldat, il récitait ses vers en première ligne.

(...) Miguel Hernandez chercha à se réfugier à l'ambassade du Chili qui durant la guerre avait accueilli une quantité énorme de franquistes: quatre mille personnes. L'ambassadeur, Carlos Morla Lynch, qui se prétendait pourtant son ami, refusa l'asile au grand poète. Au bout de quelques jours, Miguel était arrêté et emprisonné. Il mourut de tuberculose, dans son cachot, sept ans plus tard. Le rossignol n'avait pas supporté sa captivité".

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23 juin 2019 7 23 /06 /juin /2019 06:55
Communist'Art : Vladimir Maïakovski

Étrange personnage que Vladimir Maïakovski.

Communiste de la première heure, très engagé dans la Révolution, il est en même temps très égocentrique et aime à se mettre en scène dans ses textes.

« Là où le regard trop court des hommes s’interrompt,
A la tête des hordes affamées, Article Maiakovsky a 17 ans
Avec la couronne d’épines des révolutions
S’avance l’an mil neuf cent seize.
Et moi je suis parmi vous son précurseur ;
Je suis partout où l’on a mal
Je me suis crucifié
Sur chaque goutte de flot lacrymal.
Il ne faut plus rien pardonner.
J’ai cautérisé les âmes où poussait la tendresse.
C’est plus difficile que de prendre mille Bastille. »


Sans doute a-t-il foi en la mission novatrice du poète, à la façon d’Arthur Rimbault.

"Votre pensée

rêvant dans votre cerveau ramolli,

comme un laquais repu se vautre au gras du lit,

je la taquinerai sur un morceau de cœur sanglant,

j'en rirai tout mon saoul, insolent et cinglant.

Dans mon âme je n'ai pas un seul cheveu blanc,

ni la douceur des vieilles gens!

A mon puissant verbe, le monde est tremblant,

je vais - superbe

avec mes vingt-deux ans.

Tendres!

Vous mettez votre amour dans les violons.

C'est dans les timbales qu'un dur met l'être cher.

Mais vous ne pouvez pas vous retourner les chairs.

Pour n'être comme moi que lèvres tout au long".

Il est né en 1893 à Bagdadi dans le Caucase où son père est garde forestier. Il abandonne ses études et est mobilisé pendant la Première Guerre Mondiale. Sa vie de soldat lui inspire un long poème « La Guerre et le Monde ». Dans ces années, le mouvement futuriste, qui célèbre la vitesse et la modernité, est très influent en Italie et en Russie. Maïakovski y adhère. Son recueil « Le Nuage en pantalon » connaît un grand retentissement.

Claude Frioux écrit dans la préface à l'Anthologie poétique de Maïakovski chez Gallimard A pleine voix: "Le Nuage en pantalon", "La flûte de vertèbres" et "La guerre de l'univers" dessinent tout un système d'implications du motif amoureux tragique. L'amour vécu du poète est insoutenablement malheureux à cause du monde dominé par l'argent, la guerre, la grossièreté bourgeoise qui bafoue l'esprit de ferveur.  Aussi bien lutter contre le conflit déclenché en 1914 par les cupidités impérialistes, pour la modernité de l'art, les opprimés du monde industriel et surtout pour promouvoir sur la terre un style d'existence chaleureux et affranchi, c'est combattre pour rendre l'amour possible".

Figure étrange, il aime à déclamer ses vers, vêtu d’une blouse jaune. Sa passion pour Lily Brik, sœur d’Elsa Triolet et femme d’Ossip Brik, lui inspire le recueil « La Flûte des vertèbres ». Ses pièces de théâtre satiriques « Mystère-bouffe », « La Punaise », « Les Bains » sont mises en scène par « Meyerhold », qui sera exécuté en 1942 sur les ordres de Staline.

Dans le recueil paru sans nom d'auteur « 150 000 000 », composé en 1919-1920, en pleine guerre civile, il utilise des « vers en escalier » qui deviendra constante dans son œuvre. "150 000 000" décrit la lutte mythique du peuple russe soulevé comme symbole des classes opprimées contre la citadelle du capitalisme, les Etats-Unis de Wilson. Cette odyssée révolutionnaire de plus de 1700 vers exprime sur un ton tour à tour pathétique, fantastique et drolatique mais toujours plein de joie et d'optimisme, l'élan profond et imprévisible de la Russie des Soviets". 

Dans ce long poème, Maïakovsky exalte la révolution. Cependant, Lénine ne l’apprécie pas du tout, le jugeant trop difficile pour les masses encore peu instruites. Les critiques acerbes de Lénine à l’encontre de « 150 000 000 »ne seront publiées qu’après 1958, avec le « dégel ». On a voulu préserver l’image de « Maïakovsky poète engagé totalement dévoué à la cause communiste ». Or, Vladimir Maiakovsky a toujours défendu sa liberté d’artiste, et ce malgré sa conscience politique. 

Il célèbre Lénine après sa mort, il l’appelle « le plus terrestre des hommes ». Mais il ne peut aimer l’évolution bureaucratique et bientôt criminelle du régime stalinien.

Qu’est-ce qui le poussera à mettre fin à ses jours le 14 avril 1930 ?

Le poète qui exhortait la jeunesse à vivre à la mort d’Essenine est lui aussi « reparti vers les étoiles ». Il aura des funérailles nationales.

D'après un article réalisé par Christine Laurant

-Traductions françaises :

– Vers et Proses, traduction Elsa Triolet, Editeurs Français réunis, 1952
– Lettres à Lili Brik (1917-1930) traduction Andrée Robel, 1969
– Maïakovsky – Poèmes 1913-1917 traduction Claude Frioux Editions Messidor-Temps Actuels 1984
– Maïakovsky – Poèmes 1918-1921 traduction Claude Frioux Editions Messidor-Temps Actuels 1985
– Maïakovsky – Poèmes 1922-1923 traduction Claude Frioux Editions Messidor-Temps Actuels 1986
– Maïakovsky – Poèmes 1924-1930 traduction Claude Frioux Editions Messidor-Temps Actuels 1987
Vladimir Ilitch Lénine traduction Henry Deluy Edition Le Temps des Cerises 2011
Jean Ferrat fera référence à Maïakovski dans sa chanson « je ne chante pas pour passer le temps »

Ce qui nous étonne aujourd’hui, alors que le recul des ans éclaircit la pensée, c’est de voir à quel point certains destins sont liés. Liés par le sang, liés par l’histoire, liés par les vers. Aragon et Maïakovski, Elsa Triolet Lili Brik. Deux grands poètes ayant deux sœurs pour muses, et deux pays, la France et la Russie, deux langues et deux cultures auxquelles ils ont laissé les plus fous des poèmes d’amour qui aient jamais été écrits. Un amour au prisme duquel devait se métamorphoser le temps, un amour qui a traversé l’Histoire et qui demeure intact au-delà des révolutions et des tourmentes du 20e siècle.

 

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8 juin 2019 6 08 /06 /juin /2019 12:15
Un grand poète victime de la barbarie nazie - le 8 juin 1945, mort de Robert Desnos au camp de Terezin
Un grand poète victime de la barbarie nazie - le 8 juin 1945, mort de Robert Desnos au camp de Terezin
Louis Aragon
"Je pense à toi Desnos qui partis de Compiègne
Comme un soir en dormant tu nous en fis récit
Accomplir jusqu'au bout ta propre prophétie
Là-bas où le desti
n de notre siècle saigne"

("Complainte de Robert le diable" extrait du recueil Les Poètes publié en 1960

 

 

Mort de Robert Desnos le 8 juin 1945
« La poésie de Desnos est celle du courage », où « l’idée de liberté court comme un feu terrible », dit Éluard au retour des cendres de son ami. Né avec le siècle et le cinéma, Desnos fut de toutes les aventures de son époque, surréaliste notamment. Auteur d’une force et d’une simplicité rares, résistant jusqu’à en mourir, il succombe au camp de TEREZIN le 8 juin 1945

Grâce à divers petits boulots, l’apprenti poète peut se consacrer à ce qui le requiert. Il étend considérablement le champ de ses lectures. Après Victor Hugo, c’est toute la lyre qu’il découvre et explore, l’élan et la force des rythmes, le souffle d’une parole qui doit être proférée. En juillet 1918, Desnos, antimilitariste, est déclaré bon pour le service. Toute une jeunesse se sent sacrifiée à un idéal patriotique qu’elle ne partage pas.
C’est ainsi à la croisée du surgissement des images produites par le cinéma muet et de la parole portée par le rythme du vers que se situent les premières expériences poétiques du jeune Desnos. Bien entendu, l’actualité littéraire le requiert. C’est vers dada que se porte la curiosité du jeune homme – il tente d’entrer en contact avec André Breton, mais sans succès.
Plus encore que la littérature, la guerre avec l’Allemagne préoccupe Desnos et les jeunes gens qu’il fréquente alors.
Après son service militaire (1920-1921), Desnos, revenu à Paris au printemps 1922, rencontre André Breton et ses amis Aragon, Éluard, Soupault, Péret, au moment où Dada s’achève et où le mouvement surréaliste cherche à se définir. L’effervescence inventive du groupe, son acharnement à mettre à mal la littérature traditionnelle, son refus des valeurs bourgeoises, son anticléricalisme trouvent en lui un adepte enthousiaste. Il se révèle immédiatement à l’aise dans l’écriture automatique dont Breton et Soupault avaient donné l’exemple dès 1919 avec « les Champs magnétiques ».
Après ces expériences de sommeils, le rôle moteur de Desnos dans les recherches surréalistes, « rôle nécessaire, inoubliable », dira plus tard Breton, est terminé.
Il va désormais poursuivre son chemin au sein du groupe, en lui apportant ses propres inflexions.
Paraissent alors le recueil de poèmes « C’est les bottes de 7 lieues cette phrase “ Je me vois ” » (1926) et les proses surréalistes « Deuil pour deuil » (1924) et « la Liberté ou l’Amour! » (1927). Puis, Breton lui signifie son exclusion du groupe surréaliste dans le « Second Manifeste du surréalisme». Aragon, de son côté, tire à boulets rouges sur « Corps et Biens » publié par Desnos en 1930.
Un autre grief intervient de façon majeure: Desnos gagne sa vie comme journaliste. Il écrit dans « Paris-Soir», « le Soir », « Paris matinal » et « le Merle». Garder sa liberté de plume dans des journaux qui subissent les pressions de leurs commanditaires n’est pas chose facile.
Desnos pratique un journalisme d’auteur, au sein de journaux aux ambitions médiocres
De 1933 à 1939, il propose des émissions littéraires, musicales, de divertissement ou d’information par lesquelles l’auditeur est amené à participer à la réalisation radiophonique.
Dans le même temps, il est de ceux que la montée du nazisme en Allemagne a tôt alertés. L’arrivée d’Hitler au pouvoir, la montée du fascisme en Espagne et en Italie l’amènent à se rapprocher de l’Association internationale des écrivains pour la défense de la culture. À partir de 1936, membre de la Maison de la culture, il publie des articles dans la revue « Commune » et dans le journal « Ce soir » créé par Aragon et Jean-Richard Bloch en mars 1937 pour rassembler les « intellectuels de gauche». Desnos est un « compagnon de route » des communistes, sans jamais entrer au Parti. Dès 1942, Desnos œuvre à la Résistance, fabrique de faux-papiers, trace le relevé des fortifications ennemies, avec « l’inestimable satisfaction d’emmerder Hitler».
Mobilisé en septembre 1939, le pacifiste de cœur part à la guerre contre Hitler avec la conviction que c’est le seul moyen de sauvegarder la liberté.
Robert Desnos participe aux revues clandestines, et signe Cancale ses poèmes en argot « À la caille » contre les collaborateurs et les nazis. À l’automne 1943, il s’engage dans l’action directe avec André Verdet, du réseau Combat.
Arrêtés en février 1944, ils sont déportés le 27 avril en Allemagne, selon un étrange parcours qui reste inexpliqué: Auschwitz, puis Buchenwald (où Verdet reste), puis FLOSSENBOURG et enfin FLÖHA. Après une marche de la mort en avril-mai 1945 qui conduit les survivants de FLÔHA au camp de TEREZIN (THERESIENSTADT, actuelle République tchèque), Desnos, épuisé, est victime de l’épidémie de typhus qui régnait dans le camp récemment libéré par l’Armée rouge.

Lu sur la page Facebook de Robert Clément, notre camarade du Val de Marne.

Un grand poète victime de la barbarie nazie - le 8 juin 1945, mort de Robert Desnos au camp de Terezin
Desnos, alias Robert le Diable, le veilleur du Pont-au-Change
Jeudi, 5 Mars, 2015- L'Humanité, Marie-José Sirach

Il est mort d’épuisement et de maladie le 8 juin 1945 au camp de Terezin. Le Printemps des poètes
lui rend un vibrant hommage le mardi 10 mars, à 12 heures, au Théâtre du Vieux-Colombier.

Toute sa vie durant, sa courte vie, Robert Desnos l’a consacrée à la poésie, à l’écriture. Il est né en 1900 près de la Bastille, on l’imagine baguenauder dans les ruelles de ce quartier encore populaire de la capitale. Mauvais élève, il quitte très vite les bancs de l’école, ce qui ne l’empêche pas, à tout juste dix-sept ans, de publier ses premiers poèmes dans la Tribune des jeunes, revue socialiste d’alors. Déjà, il retranscrit sur des petits carnets ses rêves. En 1919, il se consacre pleinement à l’écriture et compose en alexandrins, soigneusement ordonnés en quatrains, le Fard des argaunotes. Ami de Benjamin Péret, c’est par son entremise qu’il rejoint les surréalistes qui se retrouvaient alors au Certa, un café passage de l’Opéra, où Breton organisait des soirées d’écriture poétique sous hypnose. Le 25 septembre 1922, Desnos fait un tabac auprès de ses pairs bluffés par les vers qu’il prononce en état de sommeil hypnotique. Aussitôt accepté chez les surréalistes, il est de toutes les manifestations de ce mouvement littéraire. André Breton l’évoque dans un article paru dans le Journal littéraire du 5 juillet 1924 : « Le surréalisme est à l’ordre du jour et Desnos est son prophète. »

En 1925, il entre à Paris-Soir et écrit la Liberté ou l’amour, qui sera censuré aussi sec par le tribunal de la Seine. Quelque temps après, il publie The Nigth of Loveless Nigths (la Nuit des nuits sans amour), poème de facture classique loin de l’influence surréaliste, baudelairien dans l’écriture dont la révolte sous-jacente qui pointe au détour de chaque mot ne lui vaut pas l’« excommunication » de Breton. Inclassable, son écriture oscille entre alexandrins et vers libres, entre quatrains et prose, entre tragique et révolte. Touche-à-tout, d’une curiosité insatiable, il aime la chanson, le jazz, la samba, rédigera des réclames radiophoniques ainsi que le générique du feuilleton Fantômas et même des notices pharmaceutiques !

Quand, au début des années trente, le mouvement surréaliste traverse une crise profonde, Desnos rejoint la dissidence et cosigne le troisième Cadavre, celui qui enterre Breton. La rupture est consommée. Desnos décide de poursuivre sa route poétique seul mais pas en solitaire, totalement immergé dans le chaos du monde à venir, conscient et engagé. En 1934, il adhère aux mouvements d’intellectuels antifascistes (l’Association des écrivains et artistes révolutionnaires) et, en 1936, au Comité de vigilance des intellectuels antifascistes. Choqué par le refus de Blum de soutenir la République espagnole, Desnos s’éloigne de ses positions pacifistes : la France doit se préparer à la guerre pour défendre son indépendance, sa culture et son territoire, et pour faire obstacle au fascisme. Mobilisé en 1939, Desnos ne se laissera abattre ni par la défaite de juin 1940, ni par l’occupation de Paris. Il poursuit ses activités journalistiques à Aujourd’hui, le journal d’Henri Jeanson. Après l’arrestation de ce dernier, le journal est soumis à la censure allemande mais, « mine de rien », comme disait Desnos, il continue de la déjouer. Depuis juillet 1942, il fait partie du réseau Agir. Parallèlement à ses activités clandestines, Desnos continue d’écrire. Fortunes (1942) trace le bilan des années trente. Suivent les couplets d’État de veille (1943) et de Chantefables (1944) « à chanter sur n’importe quel air ». Puis le Bain avec Andromède (1944), Contrée (1944), et les sonnets en argot, comme le Maréchal Ducono, virulente attaque contre Pétain. Arrêté le 22 février 1944, il connaîtra la prison de Fresnes, le camp de Compiègne puis ceux de Buchenwald, de Flossenbürg et Terezin. « La poésie de Desnos, c’est la poésie du courage », dira Paul Éluard lors des obsèques du poète en octobre 1945. Aragon écrira un long poème (mis en musique et chanté par Ferrat). Desnos, c’est ce « Robert le Diable » : « Je pense à toi Desnos qui partis de Compiègne / Comme un soir en dormant tu nous en fis récit / Accomplir jusqu’au bout ta propre prophétie / Là-bas où le destin de notre siècle saigne ».

 
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2 juin 2019 7 02 /06 /juin /2019 06:06
COMMUNIST'ART: Mahmoud Darwich, le poète national palestinien, voix universelle de l'amour et de la nostalgie (1941-2008)
COMMUNIST'ART: Mahmoud Darwich, le poète national palestinien, voix universelle de l'amour et de la nostalgie (1941-2008)

« J'ai la nostalgie du pain de ma mère, du café de ma mère, Des caresses de ma mère… Et l'enfance grandit en moi… » : ainsi commence Oummi, fameuse ode à sa mère (1966).

 

« J'ai la nostalgie du pain de ma mère,

Du café de ma mère,

Des caresses de ma mère...

Et l'enfance grandit en moi,

Jour après jour,

Et je chéris ma vie, car

Si je mourais,

J'aurais honte des larmes de ma mère !

 

Fais de moi, si je rentre un jour,

Une ombrelle pour tes paupières.

Recouvre mes os de cette herbe

Baptisée sous tes talents innocents

Attache-moi

Avec une mèche de tes cheveux,

Un fil qui pend à l'ourlet de ta robe...

Et je serai, peut-être, un dieu,

Peut-être un dieu,

Si j'effleurais ton cœur !

 

Si je rentre, enfouis-moi,

Bûche, dans ton âtre.

Et suspends-moi,

Corde à linge, sur le toit de ta maison.

Je ne tiens pas debout

Sans ta prière du jour.

J'ai vieilli. Ramène les étoiles de l'enfance

Et je partagerai avec les petits des oiseaux,

Le chemin du retour...

Au nid de ton attente ! »

 

( A ma mère, 1966)

 

Mahmoud Darwich est un poète universel, un poète dont les images toutes personnelles, nourries de la culture du Levant, de la Palestine, font naître des échos et des émotions instantanés dans le cœur du lecteur, le ramenant au plus nu, au plus sensible, au plus beau de la vie, à son enfance. Cette émotion vibrante, c'est celle de l'amour et de la nostalgie, cette langue, d'une simplicité biblique en apparence, qui entremêle en permanence les étoiles et les oiseaux, le cosmos et le rêve, les sens et le for intérieur, c'est celle d'une vie qui se ressaisit dans sa grandeur première en-deça et par-delà les vicissitudes de l'histoire. C'est une bouée de sauvetage.

 

«  Mais que pouvais-je contre le fait que mon histoire individuelle, celle du grand déracinement de mon lieu, se confondait avec celle de mon peuple ? Mes lecteurs ont ainsi tout naturellement trouvé dans ma voix personnelle leurs voix personnelle et collective. Mais moi, lorsque j'ai chanté en prison ma nostalgie du café et du pain de ma mère, je n'aspirais pas à dépasser les frontières de mon espace familial. Et lorsque j'ai chanté mon exil, les misères de l'existence et ma soif de liberté, je ne voulais pas faire de la « poésie de résistance » comme l'a alors affirmé la critique arabe, et je ne pouvais imaginer que les lecteurs trouveraient en moi un palliatif poétique démesuré pour continuer à espérer après la défaire de ce que l'on appela la « guerre des Six-jours » » (Mahmoud Darwich, 1999)

 

Peu de poètes ont parlé à la conscience du peuple, ont pu la faire vibrer et la nourrir d'images, d'espoirs, de beauté et d'aspiration au bonheur, comme Mahmoud Darwich, en Palestine, et plus largement dans les pays arabes. Et cela à partir d'une poésie qui ne cherche jamais à dépasser le subjectif et le point de vue humain pour de la théâtralisation historique ou idéologique.

 

Chez Mahmoud Darwich, il y a un humanisme fondamental de la vision poétique qui non seulement prend en charge et combat l'injustice de l'histoire et de l'occupant colonial mais restitue toujours aussi la réalité intime complexe au-delà des clivages de la guerre.

C'est pourquoi ce poète résistant a pu aussi toucher profondément des lecteurs juifs israéliens.

Anne Berthod écrit en 2018 dans Télérama à l'occasion d'une retrospective Darwich: « Romantique avant tout, Darwich n’a jamais eu pour ambition d’être la voix du nationalisme arabe. Lui voulait être un poète de l’amour. La mystérieuse Rita, dont le nom a fait le tour du monde arabe grâce à Marcel Khalifé, est évoquée dès les premiers recueils (La Fin de la nuit, Les oiseaux meurent en Galilée…). En 1995, Darwich raconte enfin l’histoire de cette danseuse juive (nommée Tamar dans la réalité), rencontrée autrefois au bal du Parti communiste israélien, dont il était adhérent. La guerre des Six-Jours (1967) aura eu raison de leur intense idylle… « Entre Rita et mes yeux : un fusil. Et celui qui connaît Rita se prosterne. Adresse une prière. A la divinité qui rayonne dans ses yeux de miel. » Rita incarne l’amour impossible. A travers elle, Darwich, toujours très métaphorique, pleurait à la fois la femme et sa terre bafouée ».

 

A lire aussi ce magnifique poème, d'une beauté déchirante : « Le soldat qui rêvait de lys blanc » :

 

«  Il rêvait de lys blancs, 

D'un rameau d'olivier, 

Des seins de son aimée épanouis le soir. 

Il rêvait, il me l'a dit, d'un oiseau

Et des fleurs de l'oranger. 

Sans compliquer son rêve, il percevait les choses

Telles qu'il les ressentait... et les sentait.

Une patrie, il me l'a dit,

C'est savourer le café de sa mère,

C'est rentrer à la tombée du jour. 

Et la terre? Je lui demandai. 

Il répondit: Je ne la connaissais pas. 

Je ne sentais pas qu'elle était ma peau et mon coeur, 

Ainsi qu'il est dit dans les poèmes. 

Mais soudain je la vis, 

Comme une boutique... une rue... des journaux. 

Je lui demandai: L'aimes-tu? 

Il répondit: mon amour est une brève promenade, 

Un verre de vin... une aventure. 

- Donnerais-tu ta vie pour elle? 

- Non! 

Je ne suis lié à cette terre que par un éditorial... un discours enflammé! 

On m'a enseigné à aimer son amour. 

Mais je n'ai pas senti son coeur se fondre avec le mien. 

Je n'ai pas humé l'herbe, les racines et les branches...

- A quoi ressemblait son amour? 

Brûlant comme les soleils... la nostalgie? 

Il fit front: 

- Ma voie à l'amour est un fusil, 

Des fêtes revenues de vestiges anciens, 

Le silence d'une statue antique

D'époque et d'origine indéterminées! 

Il me parla de l'instant des adieux, 

De sa mère

Pleurant en silence lorsqu'on l'envoya

Quelque part sur le front...

De sa voix éplorée, 

Gravant sous sa peau un souhait nouveau: 

Aah si seulement les colombes grandissaient au ministère de la défense...

Aah si les colombes!...

 

... Il fuma une cigarette, puis il me dit

Comme s'il échappait d'un marécage de sang: 

J'ai rêvé de lys blancs, 

D'un rameau d'olivier...

D'un oiseau étreignant le matin

Sur la branche d'un citronnier...

- Qu'as-tu vu? 

- Mes actes, 

Ronces rouges explosées dans le sable... les poitrines...

   et les entrailles.

- Combien en as-tu tué?

- Difficile de les compter...

Mais je n'ai été décoré qu'une fois.

 

Je lui demandai, me faisant violence:

S'il en est ainsi, décris-moi un seul cadavre.

Il rectifia sa position, caressa son journal plié

Et me dit comme s'il me chantait une ritournelle:

Tente de vent sur les gravats,

L'homme enlaçait les astres brisés.

Une couronne de sang ceignait son large front

Et sa poitrine était sans médailles,

Puisqu'il s'était mal battu.

Il avait l'aspect d'un paysan, d'un ouvrier ou d'un marchand ambulant.

Tente de vent sur les gravats... Il mourut

Les bras jetés comme deux ruisseaux à sec.

Et lorsque j'ai cherché son nom dans ses poches,

J'ai trouvé deux photos,

L'une... de sa femme,

L'autre... de sa fille...

Je lui demandai: En es-tu attristé?

Il m'interrompit: Mahmoud, mon ami,

La tristesse est un oiseau blanc

Etranger aux champs de bataille. Et les soldats

Commettent un péché, s'ils s'affligent.

Je n'étais, là-bas, qu'une machine crachant un feu rouge

Et changeant l'espace en un oiseau noir.

Plus tard,

Il me parla de son premier amour,

De rues lointaines,

Des réactions après la guerre,

Des fanfaronnades à la radio et dans les journaux.

Et lorsqu'il dissimula sa toux dans son mouchoir,

Je lui demandai: Nous reverrons-nous?

Il me répondit: Dans une ville lointaine.

 

Au quatrième verre,

J'ai dit, taquin: Ainsi tu partirais... Et la patrie?

Il me répondit: Laisse tomber...

Je rêve de lys blancs,

D'une rue qui gazouille et d'une maison éclairée.

Je quête un coeur bon, non des munitions,

Un jour ensoleillé, non un instant de folle victoire... fasciste.

Je quête un enfant souriant au jour,

Non une place dans la machine de guerre.

Je suis venu ici vivre le lever des soleils,

Non leur coucher.

 

Il me fit ses adieux... Il était à la recherche de lys blancs,

D'un oiseau accueillant le matin

Sur un rameau d'olivier.

Il percevait les choses

Telles qu'il les ressentait... et les sentait.

La patrie, il me l'a dit,

C'est boire le café de sa mère

Et rentrer, à la tombée du jour, rassuré.

( 1967)
 

 

La « Guerre des six jours » est passée par là. Nous sommes en 1967. Et Mahmoud Darwich passe une nuit à boire avec Shlomo Sand, à sa libération de prison, alors que le jeune soldat israélien, fils d'un juif polonais communiste et petit-fils d'un républicain catalan, vient de combattre et « pacifier », « humilier », à Jérusalem-est... Le soldat qui rêvait de « Lys blanc », si l'on en croit Shlomo Sand, c'est lui.

https://www.alterinfo.net/Shlomo-Sand-ou-la-nouvelle-guerre-du-Soldat-qui-revait-de-lys-blancs-de-Mahmoud-Darwich_a40842.html

Rédigé à chaud, en 1967, ce poème qui met en scène un soldat israélien, Shlomo, donc, s'apprétant à quitter son pays, meurtri par la violence et les horreurs commises, a fait scandale aussi bien en Israël que du côté palestinien. Darwich a parlé des réactions polarisées suscitées par ces vers : « Le secrétaire général du Parti communiste israélien a dit “comment se fait-il qu’il écrive ce genre de poème ? Est-ce qu’il nous demande de quitter le pays pour devenir des amants de la paix ?’’ Et pendant ce temps, les Arabes affirment : “comment ose-t-il humaniser un soldat israélien ?’’ »

***

En 1967, Mahmoud Darwich a 26 ans.

Il est né, deuxième enfant d'une famille qui en compte huit, à Birwa, un village de Galilée près de Saint-Jean-d'Acre. En 1948, pendant la Naqba, les forces juives le jettent avec les siens sur les routes de l'exil.

L'écrivain syrien, opposant de gauche, Subhi Hadidi, rappelle ce souvenir de Darwich dans la note bio-bibliographique qui accompagne le recueil anthologique de Mahmoud Darwich « La terre nous est étroite et autres poèmes »  (NRF Gallimard, 2000).

« Je m'en souviens encore... Je m'en souviens parfaitement. Une nuit d'été, alors que nous dormions, selon les coutumes villageoises, sur les terrasses de nos maisons, ma mère me réveilla en panique et je me suis retrouvé courant dans la forêt, en compagnie de centaines d'habitants du village. Les balles sifflaient au-dessus de nos têtes et je ne comprenais pas ce qui se passait. Après une nuit de marche et de fuite, nous sommes arrivés, ainsi que l'ensemble de ma famille, dans un village étranger aux enfants inconnus. J'ai alors innocemment demandé : Où suis-je ? Et j'ai entendu pour la première fois le mot Liban.... Depuis ces jours au Liban, je n'ai pas oublié, et je n'oublierai jamais, les circonstances dans lesquels j'ai fait connaissance avec le mot patrie. Pour la première fois, et sans y avoir été préparé, je me suis retrouvé dans une longue file, attendant la distribution des rations alimentaires par une organisation de secours aux réfugiés. Je me souviens que le plat principal était constitué d'une portion de fromage jaune. C'est là que j'ai entendu les mots qui allaient ouvrir devant moi des fenêtres sur un univers nouveau : patrie, guerre, les nouvelles, les réfugiés, l'armée, les frontières... Avec ces mots, je découvrais une réalité nouvelle, celle qui me priverait à jamais de mon enfance ».

 

Quand, traversant la frontière clandestinement avec son oncle et un guide, Mahmoud Darwich revient un an plus tard dans son village, c'est pour constater qu'il a été rasé par les nouveaux maîtres et qu'une colonie a été installée à sa place.

La famille de Darwich va s'installer clandestinement dans un autre village, à Dayr-al-Assad. Les instituteurs de Mahmoud le cachent à chaque descente de la police israélienne, « non sans lui avoir appris, pour le cas où il serait pris, de ne jamais dire qu'il a été au Liban, mais qu'il appartient à l'une des tribus bédouines du Nord palestinien » (Subhi Hadidi).

Mahmoud s'initie à la poésie antéislamique avec ses instituteurs, et aussi aux traditions poétiques arabes avec les paysans chanteurs qui surviennent clandestinement au village, pourchassés par la police israélienne.

« J'avais douze ans, raconte Darwich, lorsqu'on me demanda de lire un poème à l'école pour célébrer l'anniversaire de la création de l’État d'Israël !... J'écrivis un poème dans lequel je parlais de la souffrance de l'enfant en moi qui fut expulsé et qui, lorsqu'il revint, trouva quelqu'un d'autre habitant sa maison et labourant le champ de son père. Je le fis en toute innocence. Le lendemain, le gouverneur militaire me convoqua et me menaça, non de m'emprisonner mais d'interdire à mon père de travailler, si je récidivais. Je trouvai la menace terrifiante. Si mon père était interdit de travailler, qui m'achèterait les crayons et le papier ? J'ai compris ce jour-là que la poésie est une affaire plus sérieuse que je ne croyais et qu'il me fallait décider de poursuivre ou d'interrompre ce jeu dangereux ».

 

***

Jeune adulte, Darwich s'inscrit au Parti communiste israélien, judéo-arabe

Darwich va continuer à résister par les mots, c'est ce qui lui vaudra d'être emprisonné à cinq reprises entre 1961 et 1967. C'est à Haïfa qu'il rejoint clandestinement en 1961 le parti communiste israélien, le Maki, regroupant des Israéliens laïcs et non sionistes et des Palestiniens. Il collabore à ses deux publications al-Ittihâd et al-Jadîd, les deux seuls organes d'expression des Palestiniens en Israël.

En 1964, il sera reconnu internationalement comme une voix de la résistance palestinienne grâce à son recueil Rameaux d'olivier (Awraq Al-zaytun). Le poème Identité (Inscris : Je suis arabe, en langue arabe Bitaqat huwiyya: Sajel ana arabi), le plus célèbre du recueil, dépasse rapidement les frontières palestiniennes pour devenir un hymne chanté dans tout le monde arabe.

« Inscris !
Je suis Arabe
Le numéro de ma carte : cinquante mille
Nombre d'enfants : huit
Et le neuvième... arrivera après l'été !
Et te voilà furieux !


Inscris !
Je suis Arabe
Je travaille à la carrière avec mes compagnons de peine
Et j'ai huit bambins
Leur galette de pain
Les vêtements, leur cahier d'écolier
Je les tire des rochers...
Oh ! je n'irai pas quémander l'aumône à ta porte
Je ne me fais pas tout petit au porche de ton palais
Et te voilà furieux !


Inscris !
Je suis Arabe
Sans nom de famille - je suis mon prénom
« Patient infiniment » dans un pays où tous
Vivent sur les braises de la Colère
Mes racines...
Avant la naissance du temps elles prirent pied
Avant l'effusion de la durée
Avant le cyprès et l'olivier
...avant l'éclosion de l'herbe
Mon père... est d'une famille de laboureurs
N'a rien avec messieurs les notables
Mon grand-père était paysan - être
Sans valeur - ni ascendance.
Ma maison, une hutte de gardien
En troncs et en roseaux
Voilà qui je suis - cela te plaît-il ?
Sans nom de famille, je ne suis que mon prénom.


Inscris !
Je suis Arabe
Mes cheveux... couleur du charbon
Mes yeux... couleur de café
Signes particuliers :
Sur la tête un kefiyyé avec son cordon bien serré
Et ma paume est dure comme une pierre
...elle écorche celui qui la serre
La nourriture que je préfère c'est
L'huile d'olive et le thym


Mon adresse :
Je suis d'un village isolé...
Où les rues n'ont plus de noms
Et tous les hommes... à la carrière comme au champ
Aiment bien le communisme
Inscris !
Je suis Arabe
Et te voilà furieux !


Inscris
Que je suis Arabe
Que tu as raflé les vignes de mes pères
Et la terre que je cultivais
Moi et mes enfants ensemble
Tu nous as tout pris hormis
Pour la survie de mes petits-fils
Les rochers que voici
Mais votre gouvernement va les saisir aussi
...à ce que l'on dit !

DONC

Inscris !
En tête du premier feuillet
Que je n'ai pas de haine pour les hommes
Que je n'assaille personne mais que
Si j'ai faim
Je mange la chair de mon Usurpateur
Gare ! Gare ! Gare
À ma fureur !

« Lorsque je repense à ces années, je revois la formidable capacité de la poésie à se répandre, alors qu'elle ne quête ni solitude ni grande vogue et que ni l'une ni l'autre ne sont des critères pour juger de sa beauté. Mais je sais aussi, quand je pense à ceux qui dénigrent la « poésie politique », qu'il y a pire que cette dernière : l'excès de mépris du politique, la surdité aux questions posées par la réalité et l'Histoire, et le refus de participer implicitement à l'entreprise de l'espoir » (Mahmoud Darwich, 1999)

C'est aussi grâce à leur reprise en chanson, notamment par le Bob Dylan du Levant, Marcel Khalifé, figure de proue de la chanson contestataire dans les années 1970, que Darwich, figure de l’intelligentsia palestinienne et arabe peu connue alors du grand public au début des années 60, a pu avoir une telle résonnance.

L’ami Khalifé a si bien porté ses mots qu’en 1999 il a été poursuivi par un tribunal à Beyrouth pour avoir cité le Coran dans la chanson O mon père, je suis Joseph, adaptée d’un de ses poèmes. Quelque deux mille fans chantèrent la chanson incriminée dans une manifestation de soutien, et le chanteur fut relaxé.

En 1970 Darwich est assigné à résidence à Haïfa à la suite de la publication d'articles politiques jugés trop virulents par la justice en Israël. À la suite de cela, il demande un visa d'étudiant pour quitter le pays. Il se rend à Moscou. Il y étudie l'économie politique marxiste. Il disparaît en 1971. On le retrouve quelque temps plus tard au Caire, où il travaille pour le quotidien Al-Ahram. Puis il part s'installer à Beyrouth en 1973, il dirige le mensuel Shu'un Filistiniyya (Les affaires palestiniennes) et travaille comme rédacteur en chef au Centre de Recherche Palestinien de l'OLP et rejoint l'organisation. En 1981, il crée et devient rédacteur en chef du journal littéraire Al-Karmel.

 

L'expérience de la prison a cultivé chez Darwich la force de la nostalgie et le sentiment de la vie :

 

Ma Prison (1966)

 

Mon adresse a changé.

L'heure de mes repas,

Ma ration de tabac, ont changé,

Et la couleur de mes vêtements, et mon visage et ma silhouette.

La lune,

Si chère à mon cœur ici,

Est plus belle et plus grande désormais.

Et l'odeur de la terre : parfums.

Et le goût de la nature : douceurs.

Comme si je me tenais sur le toit de ma vieille maison,

Une étoile nouvelle,

Dans mes yeux, incrustée.

 

Poésie sensuelle, romantisme lyrique, poésie révolutionnaire et patriotique, l'art de Mahmoud Darwich est tout cela à la fois, et consécutivement parfois. Au début des années 1970, Darwich, réfugié au Liban, souffrira de n'être plus perçu que comme un symbole national et un chantre du combat pour la libération de la Palestine. Il cherchera à expérimenter de nouvelles formes esthétiques et à cultiver le lyrisme et l'épopée en dehors des thèmes proprement patriotiques.

***

La plume de l'OLP et d'Arafat

Darwich est en même temps un politique, serviteur de la cause de la Libération de la Palestine et du retour des réfugiés. « Aujourd'hui, je suis venu porteur d'un rameau d'olivier et du fusil du combattant de la liberté. Ne laissez pas tomber le rameau d'olivier de ma main », déclare Yasser Arafat à l’ONU en 1974. Le discours est signé Darwich, journaliste militant qui va devenir la plume de l’OLP.

En 1982, l'invasion israélienne du Liban va faire reprendre à Darwich comme à son peuple et à ses amis de l'OLP le chemin de l'exil. Darwich écrit alors un poème-fleuve qu'il publiera en 1983, « Eloge de l'ombre haute », qu'il qualifie lui-même de poème documentaire. « Mais ne se contentant pas de dresser une grande fresque de l'invasion, de la résistance de la capitale libanaise puis des massacres de Sabra et Chatila, Darwich se pose des questions existentielles sur le sens des massacres et sur l'odyssée moderne des Palestiniens qui ont repris la mer »( Subhi Hadidi) :

 

« Et nous chantons en cachette :

Beyrouth est notre tente.

Beyrouth est notre étoile.

 

Fenêtre ouverte sur le plomb de la mer

Une rue et un muwashshah nous emportent.

Beyrouth est la forme de l'ombrage.

Plus belle que son poème, plus simple que les ragots,

Elle nous séduit de mille commencements ouverts et

d'alphabets nouveaux :

Beyrouth est notre tente,

Beyrouth est notre unique étoile

 

(…)

Beyrouth est témoin de mon cœur.

De ses rues, j'émigre, et de moi,

Suspendu à un poème sans fin.

Je dis : Mon feu ne meurt pas...

Colombes sur ses immeubles,

Paix sur ses décombres...

Je referme la ville ainsi qu'un livre

Et je porte la terre menue, telle un sac de nuages.

Je me réveille et, dans les habits de mon cadavre, je cherche trace de moi.

Et nous rions : Nous sommes encore en vie,

Tout comme le reste des gouvernants.

Merci au journal qui n'a pas annoncé que j'étais tombé là-bas par inadvertance...

J'entrouve les petits chemins devant l'air, ma foulée, les amis de passage

L'hypocrite marchand de pain et l'image nouvelle de la mer.

Merci Beyrouth les Brumes.

Merci Beyrouth les Décombres...

Mon âme s'est brisée. Je jetterai mon cadavre en pâture pour que les invasions me frappent encore,

Que les envahisseurs me livrent au poème... »

 

(La Qasida de Beyrouth, 1984)

 

Puis après un bref passage à Tunis puis au Caire, Darwich s'installe à Paris. Dans les recueils qu'il y écrit, il apparaît plus habité par ses questions intérieures, ses interrogations métaphysiques, et le dialogue avec d'autres poètes. Ses poèmes marquent un travail expérimental affirmé.

***

En 1995, Mahmoud Darwich quitte Paris et s'installe à Ramallah, d'où il continue de diriger la revue intellectuelle de la gauche critique arabe, al-Karmil (Le Carmel) publiée à Beyrouth.

Il s'oppose aux accords d'Oslo et incarne une ligne dure (ou lucide) refusant de céder à l'occupant et à ses soutiens internationaux. Elu membre du comité exécutif de l'OLP en 1987, il quitte l'organisation en 1993 pour protester contre les accords d'Oslo, dénonçant l'attitude conciliante de l'Organisation dans les négociations et « préférant une paix mais une paix juste ».

Il meurt le 9 août 2008 à Houston aux Etats-Unis, dans un hôpital, des suites de sa troisième intervention chirurgicale au cœur, à 67 ans (il avait déjà subi deux opérations du cœur en 1984 et 1998).

 

«  Pour un Palestinien, "la politique est existentielle", estimait Mahmoud Darwich. "Mais la poésie est rusée, ajoutait-il. Elle permet de circuler entre plusieurs probabilités. Elle est fondée sur la métaphore, la cadence et le souci de voir derrière les apparences", de voir "la vie, les rêves, les illusions..., le meilleur, le beau (...). Son seul véritable ennemi, c'est la haine." Aussi n'était-ce pas un hasard si le personnage du Christ, "ce Palestinien", l'avait touché par "son discours d'amour et de clémence, par cette idée qu'il est le Verbe". Pour Mahmoud Darwich, la cécité d'Israël, son entreprise d'affaiblissement systématique de l'Autorité palestinienne, l'incurie de cette dernière, le "despotisme universel" des Etats-Unis, les despotes locaux et l'exception dont bénéficie l'Etat juif en matière de droit international, étaient les causes des régressions intégristes "passéistes" de mouvements tels que le Hamas palestinien. Dans le monde arabe, et plus généralement musulman, comme en Occident, "des forces concourent à exacerber le choc des identités", estimait-il. "C'est une période transitoire, mais le présent se noie dans la tragédie". » (Mouna Naïm, dans l'article d'hommage du Monde consacré à Darwich le 11 août 2018).

 

« Etat de siège »

Un poème inédit de Mahmoud Darwich. Ramallah, publié en janvier 2002 dans Le Monde Diplomatique

ci, aux pentes des collines, face au crépuscule et au canon du temps
Près des jardins aux ombres brisées,
Nous faisons ce que font les prisonniers,
Ce que font les chômeurs :
Nous cultivons l’espoir.

* * *

Un pays qui s’apprête à l’aube. Nous devenons moins intelligents
Car nous épions l’heure de la victoire :
Pas de nuit dans notre nuit illuminée par le pilonnage.
Nos ennemis veillent et nos ennemis allument pour nous la lumière
Dans l’obscurité des caves.

* * *

Ici, nul « moi ».
Ici, Adam se souvient de la poussière de son argile.

* * *

Au bord de la mort, il dit :
Il ne me reste plus de trace à perdre :
Libre je suis tout près de ma liberté. Mon futur est dans ma main.
Bientôt je pénètrerai ma vie,
Je naîtrai libre, sans parents,
Et je choisirai pour mon nom des lettres d’azur...

* * *

Ici, aux montées de la fumée, sur les marches de la maison,
Pas de temps pour le temps.
Nous faisons comme ceux qui s’élèvent vers Dieu :
Nous oublions la douleur.

* * *

Rien ici n’a d’écho homérique.
Les mythes frappent à nos portes, au besoin.
Rien n’a d’écho homérique. Ici, un général
Fouille à la recherche d’un Etat endormi
Sous les ruines d’une Troie à venir.

* * *

Vous qui vous dressez sur les seuils, entrez,
Buvez avec nous le café arabe
Vous ressentiriez que vous êtes hommes comme nous
Vous qui vous dressez sur les seuils des maisons
Sortez de nos matins,
Nous serons rassurés d’être
Des hommes comme vous !

* * *

Quand disparaissent les avions, s’envolent les colombes
Blanches blanches, elles lavent la joue du ciel
Avec des ailes libres, elles reprennent l’éclat et la possession
De l’éther et du jeu. Plus haut, plus haut s’envolent
Les colombes, blanches blanches. Ah si le ciel
Etait réel [m’a dit un homme passant entre deux bombes]

* * *

Les cyprès, derrière les soldats, des minarets protégeant
Le ciel de l’affaissement. Derrière la haie de fer
Des soldats pissent — sous la garde d’un char -
Et le jour automnal achève sa promenade d’or dans
Une rue vaste telle une église après la messe dominicale...

* * *

[A un tueur] Si tu avais contemplé le visage de la victime
Et réfléchi, tu te serais souvenu de ta mère dans la chambre
A gaz, tu te serais libéré de la raison du fusil
Et tu aurais changé d’avis : ce n’est pas ainsi qu’on retrouve une identité.

* * *

Le brouillard est ténèbres, ténèbres denses blanches
Epluchées par l’orange et la femme pleine de promesses.

* * *

Le siège est attente
Attente sur une échelle inclinée au milieu de la tempête.

* * *

Seuls, nous sommes seuls jusqu’à la lie
S’il n’y avait les visites des arcs en ciel.

* * *

Nous avons des frères derrière cette étendue.
Des frères bons. Ils nous aiment. Ils nous regardent et pleurent.
Puis ils se disent en secret :
« Ah ! si ce siège était déclaré... » Ils ne terminent pas leur phrase :
« Ne nous laissez pas seuls, ne nous laissez pas. »

* * *

Nos pertes : entre deux et huit martyrs chaque jour.
Et dix blessés.
Et vingt maisons.
Et cinquante oliviers...
S’y ajoute la faille structurelle qui
Atteindra le poème, la pièce de théâtre et la toile inachevée.

* * *

Une femme a dit au nuage : comme mon bien-aimé
Car mes vêtements sont trempés de son sang.

* * *

Si tu n’es pluie, mon amour
Sois arbre
Rassasié de fertilité, sois arbre
Si tu n’es arbre mon amour
Sois pierre
Saturée d’humidité, sois pierre
Si tu n’es pierre mon amour
Sois lune
Dans le songe de l’aimée, sois lune
[Ainsi parla une femme
à son fils lors de son enterrement]

* * *

Ô veilleurs ! N’êtes-vous pas lassés
De guetter la lumière dans notre sel
Et de l’incandescence de la rose dans notre blessure
N’êtes-vous pas lassés Ô veilleurs ?

* * *

Un peu de cet infini absolu bleu
Suffirait
A alléger le fardeau de ce temps-ci
Et à nettoyer la fange de ce lieu

* * *

A l’âme de descendre de sa monture
Et de marcher sur ses pieds de soie
A mes côtés, mais dans la main, tels deux amis
De longue date, qui se partagent le pain ancien
Et le verre de vin antique
Que nous traversions ensemble cette route
Ensuite nos jours emprunteront des directions différentes :
Moi, au-delà de la nature, quant à elle,
Elle choisira de s’accroupir sur un rocher élevé.

* * *

Nous nous sommes assis loin de nos destinées comme des oiseaux
Qui meublent leurs nids dans les creux des statues,
Ou dans les cheminées, ou dans les tentes qui
Furent dressées sur le chemin du prince vers la chasse.

* * *

Sur mes décombres pousse verte l’ombre,
Et le loup somnole sur la peau de ma chèvre
Il rêve comme moi, comme l’ange
Que la vie est ici... non là-bas.

* * *

Dans l’état de siège, le temps devient espace
Pétrifié dans son éternité
Dans l’état de siège, l’espace devient temps
Qui a manqué son hier et son lendemain.

* * *

Ce martyr m’encercle chaque fois que je vis un nouveau jour
Et m’interroge : Où étais-tu ? Ramène aux dictionnaires
Toutes les paroles que tu m’as offertes
Et soulage les dormeurs du bourdonnement de l’écho.

* * *

Le martyr m’éclaire : je n’ai pas cherché au-delà de l’étendue
Les vierges de l’immortalité car j’aime la vie
Sur terre, parmi les pins et les figuiers,
Mais je ne peux y accéder, aussi y ai-je visé
Avec l’ultime chose qui m’appartienne : le sang dans le corps de l’azur.

* * *

Le martyr m’avertit : Ne crois pas leurs youyous
Crois-moi père quand il observe ma photo en pleurant
Comment as-tu échangé nos rôles, mon fils et m’as-tu précédé.
Moi d’abord, moi le premier !

* * *

Le martyr m’encercle : je n’ai changé que ma place et mes meubles frustes.
J’ai posé une gazelle sur mon lit,
Et un croissant lunaire sur mon doigt,
Pour apaiser ma peine.

* * *

Le siège durera afin de nous convaincre de choisir un asservissement qui ne nuit
pas, en toute liberté !!

* * *

Résister signifie : s’assurer de la santé
Du cœur et des testicules, et de ton mal tenace :
Le mal de l’espoir.

* * *

Et dans ce qui reste de l’aube, je marche vers mon extérieur
Et dans ce qui reste de la nuit, j’entends le bruit des pas en mon intention.

* * *

Salut à qui partage avec moi l’attention à
L’ivresse de la lumière, la lumière du papillon, dans
La noirceur de ce tunnel.

* * *

Salut à qui partage avec moi mon verre
Dans l’épaisseur d’une nuit débordant les deux places :
Salut à mon spectre.

* * *

Pour moi mes amis apprêtent toujours une fête
D’adieu, une sépulture apaisante à l’ombre de chênes
Une épitaphe en marbre du temps
Et toujours je les devance lors des funérailles :
Qui est mort...qui ?

* * *

L’écriture, un chiot qui mord le néant
L’écriture blesse sans trace de sang.

* * *

Nos tasses de café. Les oiseaux les arbres verts
A l’ombre bleue, le soleil gambade d’un mur
A l’autre telle une gazelle
L’eau dans les nuages à la forme illimitée dans ce qu’il nous reste

* * *

Du ciel. Et d’autres choses aux souvenirs suspendus
Révèlent que ce matin est puissant splendide,
Et que nous sommes les invités de l’éternité.

Mahmoud Darwich

 

Ismaël Dupont, 30 mai 2019 

 

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