Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
2 mai 2014 5 02 /05 /mai /2014 18:01
Histoire. Premiers "1er mai", de Chicago à Vallauris
Défilé chantant, discours et remise de cadeaux, banquet et bal populaire : à Vallauris ce 1°Mai 1909, le premier dans l’histoire de la cité des potiers, on est loin, très loin des émeutes sanglantes de mai 1886 à Chicago qui amèneront la II° Internationale, par la voix du français Raymond Lavigne, à proposer, le 20 juin 1889 « que soit organisée une grande manifestation à date fixe de manière que dans tous les pays et dans toutes les villes à la fois, le même jour convenu, les travailleurs mettent en demeure les pouvoirs publics de réduire légalement à huit heures la journée de travail… ».

« Le jour viendra où notre silence sera plus puissant que les voix que vous étranglez aujourd’hui ».Augustin Spies, anarcho-syndicaliste américain, condamné à mort et pendu le 11 novembre 1886 à Chicago.

« Vous qui ne craignez pas de faire massacrer les ouvriers et de jeter en prison des membres de la CGT sous prétexte d’entrave à la liberté du travail, nous vous demandons ce que vous allez faire devant les menaces du syndicat patronal de Vallauris ! ». Léon Morel, secrétaire général de la Bourse du travail de Nice. Lettre de septembre 1908 au président du Conseil, Georges Clémenceau, après le lock-out des ouvriers potiers.

Ainsi donc, le 1° mai 1886, suivant le mot d’ordre de l’American Federation of Labour (AFL, Fédération américaine du travail) des dizaines de milliers de travailleurs américains sont en grève afin d’obtenir la réduction horaire de la journée de travail. Le 1° mai a été choisi par le syndicat car c’est la première journée comptable pour les entreprises. Dans les défilés revendicatifs, les salariés  arborent un triangle rouge sur leurs poitrines pour symboliser le partage de la journée en huit heures de travail, huit heures de sommeil et huit heures de loisirs. Ce mouvement de grève, bien que très suivi, n’est  qu’un demi-succès car plus de 300 000 travailleurs sont obligés de poursuivre l’action  pour obtenir cette « journée de huit heures ». L’historien américain Howard Zinn (1) a retrouvé quelques traces de ces prolongations : « à Detroit , onze mille personnes défilèrent. A New York ils étaient vingt- cinq mille à participer à une retraite aux flambeaux emmenée par les trois mille quatre cents membres du syndicat des boulangers. A Chicago quarante mille personnes firent grève, toute l’activité ferroviaire cessa et la plupart des entreprises furent paralysées. Les marchés aux bestiaux fermèrent également leurs portes. La milice de l’Etat avait été dépêchée sur place et la police était prête. Le « Mail » de Chicago exigeait qu’Albert Parsons, imprimeur et August Spies, tapissier, les responsables anarchistes de l’Association internationale des travailleurs soient tout particulièrement tenus à l’œil ». C’est que, sous leur impulsion, la Central Labour Union (Union centrale du travail, anarcho-syndicaliste) avait adopté à l’automne 1885 une vigoureuse et menaçante résolution : «  qu’il soit entendu que nous appelons instamment la classe salariée à s’armer pour opposer à ses exploiteurs le seul argument réellement efficace : la violence ».

Le 3 mai, devant les locaux de la société Mac Cormick Harvester Works, alors que les grévistes et leurs partisans se battent contre des briseurs de grève, la police tire sur un groupe de manifestants qui fuyait l’endroit, faisant de nombreux blessés et quatre morts. Furieux, Spies se rend à l’imprimerie du « Arbeiter Zeitung » (le journal des travailleurs immigrés allemands, NDR) et tire un tract en anglais et en allemand : « Revanche !Aux armes travailleurs !Depuis des années vous endurez les plus abjectes humiliations, vous vous épuisez au travail , vous offrez vos enfants en sacrifice aux seigneurs industriels. En bref toute votre vie vous avez été des esclaves misérables et obéissants pour satisfaire la cupidité insatiable et remplir les coffres de votre voleur et fainéant de maître. Aujourd’hui que vous lui demandez de soulager votre fardeau il envoie ses tueurs vous tirer dessus. Pour vous tuer ! Nous vous exhortons à prendre les armes ! Aux armes ! ». Un rassemblement est alors organisé le 4 mai, au Haymarket Square de Chicago. Trois mille personnes y participent. Tout se déroule pacifiquement. Puis comme l’orage se fait menaçant et l’heure tardive, la foule commence à se disperser. Un détachement composé de cent quatre-vingts policiers s’avance pour demander aux orateurs de faire cesser la réunion .C’est alors qu’une bombe explose au milieu des policiers faisant soixante dix blessés dont sept allaient bientôt expirer. « La police répliqua en tirant sur la foule faisant à son tour plusieurs morts et deux cents blessés. Sans même savoir qui avait lancé la bombe la police arrêta huit responsables anarchistes de Chicago » relate Howard Zinn.

Un an après un procès inique qui souleva l’indignation dans le monde entier, quatre des anarchistes condamnés – Albert Parsons, August Spies, Adolph Fisher et George Engel – furent pendus. Louis Lingg, un jeune charpentier de 21 ans se suicida en cellule, les trois autres restèrent des années en prison. On n’a jamais su  qui avait lancé la bombe…

La conséquence principale de ces évènements qui ont entraîné une répression sans précédent aux Etats Unis où la police procéda à des centaines d’arrestations d’activistes, fut la décision prise par le Congrès de l’AFL à Saint Louis en décembre 1888, relayée l’année suivante par l’Internationale, de faire du 1° mai , une grande journée revendicative des travailleurs. En France, il faudra une bonne dizaine d’années et la création de la Confédération générale des travailleurs (CGT) en 1895 à Limoges, pour  que cette «  fête des travailleurs »  (rebaptisée « fête du Travail » par Pétain en 1941) s’enracine vraiment dans le paysage social et politique.

La tragédie de Fourmies – l’armée tuant à coups de Chassepot dix manifestants pacifiques dont huit jeunes de moins de 21 ans à l’issue du défilé du 1° mai 1891- ne refroidit pas les ardeurs syndicales .D’année en année , à l’image d’une classe ouvrière qui prend conscience de son nombre et de sa force, les participants sont de plus en plus nombreux et déterminés .

Dans la petite bourgade ouvrière de Vallauris, par exemple, ce sont pas moins de 1500 personnes qui se rassemblent sur la place des écoles, le 1° mai 1909, à l’appel des syndicats des potiers, des engobeuses, des enfourneurs de poterie, du bâtiment , des boulangers et des charretiers. Le journal républicain   « l’Avenir de Vallauris » raconte : « le cortège se forme et cette foule de travailleurs des deux sexes parcourt les principales artères de la ville en chantant l’Internationale. On se rend ensuite dans la spacieuse cour du café de France où est servi le vermouth d’honneur. Le citoyen Corporandy, président du syndicat des potiers ouvre la série des discours ».Le plus acclamé de ces discours sera celui du «  citoyen Maffert » auquel il est offert « un magnifique plat peint à la barbotine par l’artiste Louis Bô » qui a inscrit au revers : «  le prolétariat triomphant à son camarade Louis Maffert ».

Ce prolétariat triomphant de Vallauris, c’est celui qui sort tout juste d’un interminable conflit qui l’a opposé au patronat local , lequel a utilisé sans vergogne, l’arme qu’il croyait fatale , du « lock-out »  autrement dit, en français, du « tout le monde dehors ! ».

Inventée au début de la révolution industrielle dans les villes anglaises de Manchester et Liverpool et d’ailleurs rajoutée, un siècle après, à l’arsenal répressif de Thatcher pour détruire le syndicalisme britannique, cette «  grève des patrons » est expérimentée pour la première fois à Vallauris, en juillet 1908. Tout part  de l’usine Lombard, va s’étendre à  trente cinq fabriques de la cité potière et concerner mille deux cents travailleurs. « Le samedi 18 juillet à 18 heures la sirène de la machine à pétrir la terre lance pour la dernière fois son cri strident dans l’espace. C’est pour les ouvriers le glas funèbre leur annonçant que le lock-out va prendre effet » racontera dans une brochure syndicale, Etienne Lieutaud, membre de la Chambre syndicale ouvrière et principal animateur de la section de Vallauris du Parti socialiste. La veille du lock-out, les patrons vallauriens  s’étaient montrés complètement sourds aux revendications des ouvriers potiers déposées par le conseil de leur syndicat : augmentations des salaires, durée maximale du temps de travail et projet d’assurance chômage. 

Deux mois après ce coup de force patronal, Léon Morel, secrétaire général de la Bourse du Travail de Nice adresse une lettre ouverte à Georges Clémenceau,  « Le Tigre » qui fait donner l’armée contre les grévistes, dénommé ironiquement par le syndicaliste niçois, « défenseur de la liberté du travail ». «  La vie ouvrière de cette cité (de Vallauris) d’ordinaire si travailleuse se trouve suspendue, la ruine et la misère règnent en maîtresse de par la volonté d’une poignée d’individus sans scrupules qui ne craignent pas d’affamer toute une population »  constate-t-il  avant de conclure, en faisant allusion aux manifestants tués par les forces de l’ordre lorsque Clémenceau était ministre de l’Intérieur  : «  prenez garde, le peuple de Vallauris se réveille, il va maintenant montrer les dents et peut être cela va-t-il vous donner un nouveau crime à ajouter à votre conscience ! Tachez au moins que cela n’arrive pas. Invitez les patrons qui se mettent en dehors de la légalité à cesser cette attitude inhumaine. Il en est peut être encore temps ».

En fait Clémenceau n’interviendra pas  à Vallauris. Par contre dans la commune voisine de Golfe Juan, seront dépêchées la troupe pour disperser une manifestation d’un millier de personnes et la gendarmerie pour briser une grève à l’usine d’émaux céramiques L’Hospied et Cie. A Vallauris même, le bataillon de ligne cantonné en périphérie de la commune observera une sorte de neutralité tout en montrant qu’il se tenait prêt à intervenir en cas de « troubles ». Mais ce sont les patrons qui finiront par battre en retraite .Le 2 décembre soit pratiquement cinq mois après le début du conflit un accord sera arraché, portant notamment sur les salaires .Ce sera une grande victoire pour le syndicat des ouvriers qui aura su s’adapter parfaitement à une nouvelle donne économique.

En quelques dizaines d’années de la fin du XIX° siècle, Vallauris et son activité économique principale, la poterie,  ont en effet beaucoup évolué. Certes, la matière première, cette argile réfractaire exceptionnelle qui permet la fabrication  d’ustensiles culinaires ainsi que les pinèdes dont le bois alimente les fours sont toujours là. Elles ont attiré dès le XVI° siècle des familles Gênoises qui ont repeuplé un canton dévasté par la peste durant le siècle précédent. Familles qui ont transmis de génération en génération, savoir faire et acharnement au travail. Mais à la «  Belle Epoque » on ne descend plus la production (la « terraille ») à dos de mulet jusqu’à Golfe Juan pour y être embarquée. Le chemin de fer apparu à partir des années 1860 a tout changé. Lorsqu’éclate ce grand conflit  de 1908 il n’y a plus d’ateliers « familiaux » comprenant le plus souvent un artisan avec son ouvrier et son apprenti mais des fabriques qui se sont au fil du temps regroupées en sociétés capitalistes composant une industrie  qui au plus fort de son histoire va  employer des milliers d’ouvriers. C’est une industrie qui exporte et se diversifie. Exemple type de cette évolution : la société Massier à Golfe Juan. Fondée en 1883 par deux frères, Clément et Delphin, simples tâcherons lorsque Vallauris ne comptait dans les années 1860 que 200 habitants, cette usine emploie 120 ouvriers durant cette année 1887 où elle devient fournisseur officiel de la couronne d’Angleterre. Vallauris aura bientôt plus de 7000 habitants, tous liés à des degrés divers à cette nouvelle industrie connue pour ses pignates (« marmites » en italien) en terre mais au sein de laquelle la poterie artistique tient une place grandissante.

Une industrie qui fait appel à toutes sortes de métiers .Il y a les mineurs qui exploitent l’argile servant autant à la fabrication de vaisselle que de briques ou de tuiles. Il y a dans les pinèdes les bûcherons qui confectionnent toujours les fagots mais fendent le bois à la machine. Il y a les batteurs qui préparent les cônes de pâte pour les tourneurs. Il y a les ouvriers potiers (certains sont appelés les pignatiés) et les maîtres potiers qui préparent l’objet, les engobeuses (ce sont souvent des femmes) qui posent la glaçure, les enfourneurs qui font cuire, les mouleurs , émailleurs , sculpteurs …

Leur unité de mesure du travail fourni, rare survivance des temps anciens, c’est la «  charge ». Une charge c’était autrefois la quantité d’argile maximum qu’un mulet était capable de transporter soit 160 kg .Sachant que la moitié de cette masse est de l’eau, la charge payée à la sortie du four est équivalente au nombre d’objets que l’on peut fabriquer avec 80 kg de matière première. Enfin cette charge est divisée selon des calculs différents selon la taille des objets fabriqués. C’est sur le paiement de cette charge – 5,50 francs sans règlementation des horaires- que le bras de fer s’engagea entre le syndicat des potiers bien implanté parmi les tourneurs et les engobeuses depuis sa création en 1886 et un patronat divisé en fait en deux  associations  : celle de 35 petites entreprises pratiquant le lock-out et celle de 7 grosses sociétés cherchant avant tout à absorber les petits.

Mais c’est dans un contexte de surproduction que le conflit éclata en juillet 1908. Au point que l’on peut a posteriori se demander si le lock-out qui vise avant tout à ruiner toute négociation n’avait pas pour premier objectif de liquider les stocks sans payer les ouvriers. Pierre Corporandy, le président du syndicat des ouvriers potiers n’est pas loin de le penser qui déclare au quotidien « Le Petit Niçois » en septembre suivant : « à la source du conflit nous ne trouvons aucune question qui motive les usiniers à nous fermer les portes de leurs fabriques étant donné que le syndicat n’avait posé aucun ultimatum mais proposait tout simplement une discussion , un examen contradictoire du projet de règlementation du travail et d’endiguement de la surproduction ».

Ainsi les patrons du « syndicat des 35 » font durer leur grève qui est particulièrement dure pour les enfourneurs. Ils ont été les derniers à être lock-outés soit une semaine après les pignatiés mais ils n’ont formé leur syndicat qu’en 1906 et donc leur caisse de secours est plutôt maigre. Les tourneurs n’ont pas ce problème car ils sont affiliés à la CGT (syndicat de la Céramique) et bénéficient de la solidarité financière de la Confédération. Heureusement pour les syndicats, le front patronal va se craqueler après ces deux premiers mois de conflit .La réputée société Clément Messier annonce le 23 septembre qu’elle met à la disposition des ouvriers potiers dans son usine de Golfe Juan une zone de production de poterie culinaire dans l’un de ses ateliers de poterie artistique !Peu après d’autres gros patrons proposent des tours et des fours. Cependant cette « générosité patronale » ne concerne qu’une poignée de travailleurs. Pour la grande masse des lock-outés, bien aidés cependant par l’avocat socialiste Louis Maffert désigné comme arbitre-ouvrier, l’automne est la saison des privations de toutes sortes. Ils  devront finalement endurer leur calvaire jusqu’au 1° décembre. Ce jour là rapportent les gazettes locales une foule immense d’ouvriers potiers accompagne Louis Maffert depuis la gare où il vient d’arriver en provenance de Nice au début de l’après midi, jusqu’à la mairie de Vallauris. Là, l’arbitre-ouvrier et celui de la préfecture M. Soleau doivent entendre les représentants des patrons et des syndicats. Après deux heures d’audiences, Maffert  apparaît sur le perron de l’Hôtel de Ville et demande aux manifestants qui gardent leur calme comme ils ont gardé leur unité durant ces cent cinquante journées de conflit, de patienter jusqu’au lendemain matin .Un accord est en vue on discute des détails…

Effectivement le 2 décembre 1908 à 9 heures «  l’allégresse est générale à Vallauris »  comme le racontera « Le Petit Niçois ».L’augmentation est de 0,75 franc en moyenne par charge soit 13,6% ! Aussi important pour les ouvriers : leur syndicat est officiellement reconnu comme interlocuteur des patrons qui s’engagent à ne pas prendre de sanction en cas de grève. On fête  ces acquis au café de France. Dans la cour des centaines d’ouvriers  potiers boivent le vermouth de la victoire…et les paroles de Maffert. Ce dernier après avoir détaillé le contenu de l’accord, engage les ouvriers à prélever 25 centimes par charge pour reconstituer leur caisse de chômage.

L’avocat socialiste est conscient que la guerre qui s’engage entre une classe dirigeante qui a tous les pouvoirs et une classe ouvrière de plus en plus consciente de sa force , sera longue .Mais la victoire remportée à Vallauris est d’importance car c’est tout le mouvement syndical qui sort renforcé. A Vallauris même, il est décidé dans la foulée de créer une Union locale des syndicats. Chacune des organisations, pas seulement celles des potiers, versera à une caisse commune de secours .Ce qui permettra, par exemple, à Césarie Ferrandou , présidente du syndicat des engobeuses d’annoncer , en mars 1913, que «  les employées sans travail recevront après une semaine de chômage une indemnité journalière de un franc et ce pendant cinq semaines ». Plus jamais les travailleurs de Vallauris ne se laisseront prendre à la gorge par un lock-out.

C’est donc à l’Union locale des syndicats que revient l’idée de transformer le premier « 1° mai » de Vallauris en une grande fête populaire de solidarité. Après les discours et le vermouth de la victoire, sur le coup de midi, une collecte est organisée au profit des grévistes de Mazamet « qui produit la somme appréciable de 49 francs ».La journée se poursuit par un banquet républicain de deux cents cinquante couverts et jusqu’à cinq heures par une «  partie récréative durant laquelle de talentueux amateurs se font entendre dans un répertoire varié ».On en oublie pas pour autant la principale revendication du monde ouvrier qui avait provoqué les évènements de Chicago. Une missive est portée à la préfecture par une délégation de syndicalistes qui, reprenant de précédentes motions ouvrières adoptées à la Bourse du travail de Nice, affirme : «Monsieur le préfet , les ouvriers unis en ce jour pour affirmer leur solidarité et revendiquer par tous les moyens en leur pouvoir leurs droits, viennent vous prier de transmettre au gouvernement qu’ils seraient heureux de voir le Parlement voter la journée de huit heures. Ils vous informent que toutes les occasions seront saisies par le prolétariat organisé pour obtenir ce résultat ». 

Après l’assassinat de Jaurès, le temps du muguet et de son ruban rouge à la boutonnière (apparu pour la première fois à Paris en 1907 en remplacement de la fleur d’églantine, symbole du printemps) ne reviendra que le 1° mai 1919, pour un défilé de la victoire. Une semaine auparavant, le 2 avril, le Sénat avait ratifié une loi sur la journée de huit heures !

  1. Une histoire populaire des Etats-Unis de 1492 à nos jours. Howard Zinn. Traduction Frédéric Cotton. Editions Agone.
Partager cet article
Repost0
30 décembre 2013 1 30 /12 /décembre /2013 17:15

vue Morlaix 16e   

Morlaix, c'était quand j'étais enfant la ville de mes grands-parents, résidant dans un immeuble de la rampe Saint Augustin, lui artisan peintre et petit patron à la fibre de gauche, laïque, dont le père était de sensibilité communiste et qui en avait gardé des principes d'honnêteté et la résolution rare de pas se payer davantage que ses employés. Nous partagions une commune passion pour le football et c'était la seule oreille attentive avec celles de mes frères pour écouter narrer les exploits du FC Nantes. Très sociable, délégué DDEN, il connaissait tout le monde, les édiles de gauche et de droite en particulier, et nous racontait un nombre d'anecdotes incroyable avec un joli sens de la narration. Mamie, née dans le quartier de la Madeleine où je vis maintenant, fille de cheminot, ne sortait guère de chez elle car elle était casanière mais elle illuminait par sa bienveillance et sa gentillesse. C'était aussi la ville de plusieurs oncles et tantes, de mes cousins, la ville où mon père venu de Saint Pol de Léon avait fait sa terminale à Tristan Corbière après avoir fui le Kreisker et vécu à 18-22 ans, à l'époque du combat pour Plogoff dans lequel il était très engagé, avec sa sensibilité écologiste de gauche. En m'y installant avec ma famille il y a six ans, venu de Normandie où l'Education Nationale m'avait envoyé travailler comme prof de philo à Mortain, j'ai redecouvert cette ville à l'intense poésie et à la beauté émouvante quand on la voit d'une hauteur, marchant dans les venelles, avec un ciel bleu lumineux délavé par les pluies de la nuit ou de la journée. Comme l'histoire me passionne, et en particulier l'histoire bretonne et le passé des lieux où je vis, j'ai voulu retracer pour mieux la connaître moi-même la quinzaine de siècles d'histoire de Morlaix. On parlera ici surtout de l'histoire politique, économique, militaire, religieuse, des grandes tendances, des figures marquantes, des notables, des évènements qui ont laissé une empreinte au moment où ils se sont produits et pour l'avenir. Mais nous faisons ce chemin à travers les siècles également pour retrouver un peu du cadre de vie et du quotidien des obscurs, et pour ce qui me concerne, de quelques uns de mes ascendants de la région, un tonnelier de Pleyber-Christ mort assommé par une barrique devant la Manu, une arrière arrière grand-mère Moisan asphyxiée au gaz de retour d'Indochine dans la rue du Mur, de papetiers de Plourin et Pleyber-Christ, de paysans du Léon: ces Jaffrès, Spagnol, Malgorn, Fouillard, Gorgeu, Huet, Rideler, Guenon qui vécurent à Plouvorn, Saint Martin, Taulé, au Cloître St Thégonnec au 18e siècle. L'histoire permet de ressusciter les morts et de vivre d'autres vies que la sienne. Elle est un voyage toujours recommencé, qui enflamme l'imagination. Elle donne de la hauteur, le sens du relatif, permet de prêter attention à la précarité des choses humaines, aux permanences et aux cycles, comme aux progrès irréfutables et irreversibles. Elle nourrit aussi la passion pour l'action en nous offrant des exemples de grandeur et en donnant de la profondeur d'héritage à une situation vis à vis de laquelle nous devons nous situer sans l'avoir choisie.  Elle justifie l'effort d'être à la hauteur de sa tâche qui s'impose à nous. Je livre ici la première partie de mes notes, qui relèvent essentiellement d'un travail de compilation à partir de lectures auxquelles je dois tout, n'ayant pas fait de recherche personnelle dans les archives moi-même. J'espère que ce petit exposé de l'histoire de Morlaix ne comportera pas trop d'erreurs et sera de lecture agréable et instructive.    

Ismaël Dupont

 

De la fondation de la ville à l'âge classique

Une histoire de Morlaix, première partie

Par Ismaël Dupont (compte rendu de lectures)

 

Naissance de la ville.

      A l'époque romaine, Morlaix est probablement un petit castrum au croisement de voies de communication importantes. L'emplacement actuel de la ville se situe sur la voie romaine qui longe le nord de la Bretagne et relie Suindinum (Le Mans) à la pointe septentrionale du Finistère par Jublains, Corseul, Reginea (Erquy), Gesobrivate (Brest). Outre cette grande pénétrante, Morlaix donne accès à sept voies secondaires différentes, notamment celle conduisant à Quimper. La première fondation de la ville de Morlaix est aussi liée sans doute à la nécessité de franchir la rivière à guet, qui fixe l'habitat à l'époque romaine (Toute l'histoire de la Bretagne des Origines à nos jours, Skol Vreizh – p. 79-80).

La position de Morlaix présente des avantages stratégiques indéniables: « un vaste plateau couronné de forêts, dominant deux vallées et commandant l'extrémité intérieure d'un havre profond et sinueux, au confluent de deux rivières, au point aussi où les premières routes qui, suivant parallèlement la côte, franchissaient ces rivières » (Joachim Darsel, Histoire de Morlaix des origines à la Révolution – Le Bouquiniste, 1997).

Au début de son livre Bretagne d'hier. Morlaix, tome 1, l'érudite et historienne de Morlaix, Marthe Le Clech fait état des témoignages inégalement fiables que nous avons sur la fondation de la ville:

« Le Morlaisien Albert le Grand, le père de l'historiographie bretonne, dans son livre paru en 1636, « Vies, gestes, mort et miracles des Saints de la Bretagne Armorique » indique qu'à l'époque romaine le port s'appelait Hanterallen et l'oppidum Julia. » Seulement, Albert le Grand s'appuyait sur le témoignage d'un certain Conrad, censément archidiacre de Salsbury, aumônier du roi d'Angleterre Henri II Plantagenet et on se demande si l'écrit de celui-ci n'était pas une supercherie historique antidatée.

Marthe Le Clech nous apprend que « le premier document conservé où figure le nom de Morlaix est l'Acte de Fondation de Saint-Martin rédigé en latin. Le 12 mars 1128, le Vicomte Hervé de Léon fit don aux moines de Marmoutier d'une terre « juxta Castrum meum, quod vocatur Mons-Relaxus » (auprès de mon château-fort qui est appelé Morlaix). « Comment traduire Relaxus? … Là aussi les avis divergent. Faut-il traduire par Mont ample, vaste, large ou étendu? Mont découpé? La colline du Château s'étend effectivement en direction de Plourin ».

Morlaix appartient à ces villes bretonnes qui se développent « au fond des abers » comme Dinan, Lannion, Landerneau, Quimper, « correspondant au point extrême que les navires peuvent atteindre à marée haute. « C'est aussi le lieu où il devient possible de construire un premier pont, en raison du rétrécissement du lit des cours d'eau » (Bretagne une histoire, Louis Elégouet, CRDP de Bretagne). Du coup, c'est un passage obligé pour les échanges, qu'il devient avantageux de contrôler et de protéger pour la noblesse féodale.

C'est ainsi une ville qui se développe au pied d'un château comme Dinan, Auray, Fougères, Guérande, Guingamp, Hennebont, Pontivy, Vitré, etc.

Morlaix, c'est le Jarlot et le Queffleut qui forment de grandes vallées à l'abri des collines de Kernéguès, de Saint-Martin et de la Madeleine, et se rejoignent pour former le Dossen rejoignant la mer. « Trois collines? , écrit Robert Le Goff dans sa préface au livre d'Anne Guillou sur La manufacture des tabacs . La vieille chanson morlaisienne a simplifié le décor pour faciliter la rime. Disons plutôt trois grands plateaux séparés par le creusement du cheminement des eaux. Au nord-est, le Trégor, au sud-ouest, le Léon, et au sud tout court les monts d'Arrée qui commencent à s'élever dès la sortie de la ville ».

 

Une ville médiévale prospère exposée aux ravages de la guerre.

 

Une ville commerçante et religieuse passée sous la dépendance des ducs de Bretagne au XII e siècle

      Ville « fluvio-maritime » (Fastes et malheurs de la Bretagne ducale 1213-1532), Morlaix bénéficie au Moyen-âge d'un arrière pays agricole assez riche qui fournira des céréales, du lin et du chanvre, des produits textiles manufacturés, du papier aux commerçants, lesquels font aussi vivre des prêteurs. Ce port de fond de ria peut aussi redistribuer des produits importés, au premier rang desquels le vin. La pêche à la morue, aux merlus, aux congres et la salaison des poissons doivent aussi constituer une ressource importante pour Morlaix dès l'époque médiévale.

A la fin du 12e siècle, Morlaix, dont s'empare le souverain Henri II Plantagenet en 1187, passe des mains des comtes de Léon au duc de Bretagne, d'ascendance capétienne.

Auparavant, en 1179, Geffroy Plantagenet avait confisqué le Léon au comte Guyomarc'h IV et la châtellerie de Morlaix-Lanmeur était revenu au domaine ducal. Guyomarc'h V, le successeur de Guyomarc'h IV, vicomte du Léon, parvint provisoirement à reprendre Morlaix avec l'appui de la population locale mais l'année suivante Henri II, roi d'Angleterre, assiégea Morlaix et malgré une résistance de neuf semaines contre l'anglais, la ville, réduite à la famine et bombardée par des engins lanceurs de pierre, dut se rendre. C'était le début d'une histoire tour à tour extrêmement conflictuelle puis riche d'échanges avec les Anglais, qui a fortement marqué le visage et l'évolution de la ville.

Joachim Darsel, dans son remarquable ouvrage sur l'histoire de Morlaix avant la révolution, décrit ce à quoi ressemblait la ville au XIII e siècle, quand elle passe sous l'autorité des ducs de Bretagne:

« Que représentait Morlaix à la fin du XIIIe siècle? Bien peu de chose sans doute. D'abord un amas de maisons tapies à l'ombre protectrice du château, puis côté Léon, un gros faubourg: celui de Bourret (Saint-Martin et la Villeneuve); deux autres, côté Tréguier, le Viniec (Créac'h Joly, les Ursulines) et Saint-Mélaine, tous séparés de la ville par des ponts; enfin trois prieurés: ceux de Saint-Mathieu, de Saint-Mélaine et de Saint-Martin, fondés par les vicomtes de Léon et accordés aux abbayes de Fineterre, de Rennes et de Marmoutiers » (p.19).

      La ville compte alors depuis une époque récente un édifice religieux imposant: le couvent des Dominicains, dit couvent des Jacobins (l'ordre s'était placé sous la protection de Saint Jacques), avec la magnifique rosace de sa maîtresse vitre. Dominique Guzman, le fondateur de ce célèbre ordre mendiant, prédicateur castillan, était venu à Morlaix en 1213 et la ville fut appuyée pour accueillir ce couvent qui fut une école où ont fait leurs premières études des intellectuels renommés de l'époque comme le théologien Hervé Nedelec, docteur de l'Université de Paris, général de l'ordre des Dominicains qui canonisa Thomas d'Aquin et composa 250 ouvrages de théologie. Ce couvent des Jacobins reçut plus tard des hôtes de marques: la reine Anne (en 1516), Marie Stuart (en 1548), les parlementaires des Etats de Bretagne (en 1772).

L'autre grand bâtiment religieux de la ville, l'église Notre-Dame-du-Mur, « centre de la vie religieuse, commerciale et civile de la cité » (Joachim Darsel), est consacrée en 1295. «Cette même année, le duc transférait au Mur la Confrérie de la Trinité, primitivement établie à Saint-Mathieu. Cette confrérie, qui aurait été une union de prières établie entre les moines, le vicomte de Léon et certains particuliers, se transforma en compagnie de commerce. Elle groupa les marchands de toile et tisserands, car Morlaix, jusqu'au début du 19e siècle, fut gros centre de fabrication et d'exportation de toiles ». La confrérie devint particulièrement riche en délivrant des sceaux d'authentification pour la qualité des toiles, en prélevant des amendes sur les fabricants exposant des produits défectueux, et grâce aux dons de ces membres, les notables de la ville. Notre-Dame-du-Mur, qui a disparu du fait des conséquences du démantèlement des biens religieux sous la révolution, était doté d'un clocher, chef d'œuvre de l'art gothique et rival du Kreisker. L'église était haute de 85 mètres en tout, contre 77 mètres pour le kreisker, et comme elle était déjà construite à flanc de colline, sa tour servait de repère aux navigateurs entrant dans le port de Morlaix.   

Dès le début du XIVe siècle, les marins de Morlaix commercent avec les ports de Normandie et des îles anglo-normandes, avec l'Angleterre et la Gironde. De nombreux bateaux bretons fréquentent le port de Bordeaux au début du XIVe siècle: ils viennent de Morlaix comme de Nantes, Saint-Malo, Audierne... Les marins de Morlaix transportent aussi des marchandises pour des négociants d'autres régions: « on voit par exemple des Morlaisiens transporter du vin de La Rochelle en Flandre pour le compte d'un marchand florentin » (Louis Elegouet, Bretagne une histoire). En 1463, Jean Calloët, un marin commerçant de Morlaix, voit sa caravelle descendant au sud de l'Espagne chargée de draps, de toiles, de froment, intercepté par des pirates du pays Basque, et toute sa marchandise confisquée (Bretagne une histoire, Louis Elegouet, p.106). En 1533, à Arnemuiden, un avant-port d'Anvers, 815 navires sur 995 enregistrés sont bretons... Les Bretons, et parmi eux, les Morlaisiens sont les grands rouliers de l'Europe occidentale, avec leurs bateaux à faible tonnage.

On construit des nefs ducales dans des chantiers naval (au Dourduff probablement, mais aussi peut-être directement sur les quais) comme à Brest et Saint-Malo.

 

Une ville frondeuse: fin XIV e siècle, Morlaix dans la guerre de succession de Bretagne.

      La guerre civile Blois-Monfort, dite guerre de succession de Bretagne, un épisode terrible de la guerre de Cent ans, va mettre provisoirement fin à cette prospérité naissante de Morlaix. Jean III le duc de Bretagne était mort sans laisser de testament: Jean de Montfort, son frère, disputa la succession à Jeanne, sa nièce, épouse de Charles de Blois, neveu du roi de France. La France prit parti pour Jeanne, le roi d'Angleterre pour Montfort. Morlaix pris le parti de Blois et lui demeura fidèle.

En 1363, Morlaix accueille Du Guesclin alors qu'il marche avec ses compagnies françaises sur la Cornouaille. L'année suivante Charles de Blois est tué à la bataille d'Auray. Le duc Jean de Montfort vient symboliquement marquer sa souveraineté sur Morlaix en 1366 et pour amadouer les bourgeois ayant préféré son rival, il pose la première pierre du portail de Notre-Dame du Mur. Mais quand la Bretagne se révolte contre Jean, Morlaix est une des premières villes à entrer dans l'insurrection. La garnison anglaise de 300 hommes, qui tenait la ville pour le nouveau du duc de Bretagne, est chassée avec l'aide des troupes de Du Guesclin. Mais quand Du Guesclin s'éloigne de Bretagne, le duc Jean de Monfort et les Anglais reconquièrent le terrain. Jean IV reprend la ville de Morlaix en 1374. Avant son entrée dans la ville, les bourgeois de Morlaix, craignant que la population fut massacrée et la ville payée, envoie au duc honni vingt-neuf hommes chargés de payer pour la ville, vingt-neuf bourgeois se sacrifiant pour éviter le pillage de la ville. Le duc les fait pendre à des gibets sur la Roche Coroller (actuellement venelle de la Roche). « En quittant Morlaix, Jean IV laisse une troupe anglaise de 800 hommes dont les cruautés poussèrent les Morlaisiens à une nouvelle révolte en 1376. Ils appelèrent les Français qui les aidèrent à exterminer la garnison » (Joachim Darsel, Histoire de Morlaix des origines à la Révolution). Mais le second traité de Guérande, en 1381, rend la ville de Morlaix au duc.

Vers 1375-1376, la fin de la guerre civile bretonne qui a duré en tout vingt ans a ruiné la province et ravagé Morlaix et sa région.

      « A Saint Pol, la chapelle Notre-Dame du Kreisker a été totalement brûlée, le couvent des Carmes profané, et plusieurs années après, toutes les traces du passage des armées ne sont pas encore effacées. En 1431, les bourgeois se plaignent toujours d'avoir une cathédrale « choiste en ruine »... Les couvents des Dominicains de Morlaix, de Quimperlé sortent appauvris de la tourmente, dépouillés de leurs trésors et de leurs manuscrits précieux » (Fastes et malheurs de la Bretagne ducale, p.126).

Villes et campagnes ont terriblement souffert des pillages comme des sièges, qui n'ont respecté ni églises ni abbayes et la marine marchande a sombré dans la tourmente de cette traduction régionale de la guerre de cent ans. Le sort de la région de Morlaix n'est pas différent de celui de l'ensemble de la Bretagne, à l'issue de cette guerre de succession de Bretagne qui a provoqué brigandages, mauvaises récoltes et disettes: la Bretagne, qui comptait 1,2 million d'habitants vers 1390 n'en contient plus qu'un million vers 1450.

      A la fin du XIVe siècle, Morlaix compte un peu plus de 4000 habitants (comme Fougères, Guérande, Quimper, Vitré), derrière Vannes et Dinan (5000 habitants), Rennes (13000 habitants) et Nantes (14000 habitants). En dehors de l'enceinte fortifiée, la ville doit garder un aspect champêtre, avec des jardins, des prairies et des vignes.

 

XVe siècle: essor maritime et commercial de Morlaix

      Au 15e siècle, Morlaix est donc une des 8 villes bretonnes qui comptent, même si, de manière générale, la population des villes bretonnes n'est pas très impressionnante par rapport à d'autres régions, les citadins ne représentant que 7% de la population bretonne. On apprend en lisant Marthe Le Clech (Bretagne d'hier, Morlaix tome 1) qu'elle compte en 1491 165 cabarets pour 4000 à 5000 habitants. Le commerce du textile, la fortune des armateurs génèrent un embellissement de la ville. Davantage de taxes indirectes et d'impôts rentrent: les recettes de la municipalité passent de 500 à 1000 livres à la fin du XV e siècle.

 

Aspect de la ville au XVe siècle.

En 1418, Vincent Ferrier, le futur St Vincent Ferrier, prêche pendant 15 jours à Morlaix du haut de la rue des fontaines, auprès de l'hôtel-dieu, avec sa voix forte que l'on entendait dit-on de la colline d'en face, près du château.

Au milieu du XVe siècle s'installe une nouvelle fondation pieuse à Morlaix, le monastère des Cordeliers, installé à l'emplacement de l'actuelle maison de retraite Saint-François, au milieu de la forêt de Cuburien, les moines Cordeliers faisant office de soignants pendant les épidémies.

L'enceinte fortifiée de Morlaix mesure un peu plus d'un kilomètre. Elle compte cinq portes avec pont-levis. La dernière, celle du Bourret (entrée de notre rue de Brest), fut détruite en 1854. Joachim Darsel explique que cette enceinte fortifiée « prend naissance au pied du château, s'accroche au roc qui domine le Queffleut (actuel chemin de l'hospice) et depuis le pont Bourret (entrée de la rue de Brest) suivait le cour de cette rivière (sous la place Emile Souvestre) prenait à droite vers la porte Notre-Dame (jusqu'à l'hôtel d'Europe), rejoignait le cours du Jarlot qu'elle remontait par la Tour d'Argent, la rue des Lavoirs puis remontait par le Dossen, et la porte Saint-Yves » (en haut de la rue du Mur) ».

Le faubourg Saint-Mathieu (rue haute, rue basse, rue des bouchers, place du March'Hallach...) est donc en dehors de l'enceinte principale même s'il est lui aussi protégé par des défenses et clos de portes fortifiées. Le prieuré de St Mélaine, au-dessus du centre-ville côté Tréguier, a aussi ses portes fortifiées :du côté de Créac'h Joly, l'ancienne rue du Collège; près des Ursulines dans le faubourg de Viniec; à l'entrée de la rue des Fontaines vers Sainte-Marthe (emplacement actuel du Carmel); la dernière, vers le Créhou, protégeait la venelle aux prêtres. Le faubourg de Saint-Martin a aussi ses fortifications et ses portes.

Le faubourg Saint-Martin (de la rue Villeneuve à la rue Longue) a lui aussi ses portes et ses défenses autonomes.

« Morlaix ne compte pas de places, en dehors de celle, exiguë, du Pavé (carrefour de la rue Carnot, au débouché des rues Notre-Dame et du Mur); ses ruelles sont étroites et sombres ». (Joachim Darsel).

Entre la ville close (qui commence à l'est de la rue Carnot) et le confluent du Jarlot et du Queffleut (mairie actuelle), c'est l'île Notre-Dame.

Le port arrive au-delà de l'île Notre-Dame jusqu'au niveau de l'actuelle place des otages, devant Saint Mélaine. L'église Saint-Mélaine, autrefois un modeste édifice placé sous la protection de l'abbaye Saint-Mélaine de Rennes, fut rebâtie à neuf à partir de 1489.

      Les voies d'accès à Morlaix sont compliquées, difficilement praticables. On arrive depuis Rennes ou Paris dans la ville par la rue des Vignes, et on prend la route de Brest par la rue Villeneuve.

Morlaix compte aussi un ospital, à l'emplacement de l'actuelle Place de Viarmes. Celui-ci a disparu après le terrible incendie de 1731, qui a permis de créer la place actuelle, baptisée du nom de l'intendant de Bretagne de l'époque, et le nouvel hôpital a été construit en bas du complexe de l'actuel hôpital (rue de Brest). Cet ospital fondé au XIV e siècle tire sans doute son son origine, selon Joachim Darsel, d'une maladrerie fondée par les Templiers pour soigner la lèpre, à laquelle on annexa par la suite diverses dépendances agglomérées autour de la chapelle Sainte-Marthe. Un hôpital distinct s'installa rue des Fontaines (venelle avant la rue Sainte-Marthe en direction du Carmel) et place de Viarmes, en bordure du Jarlot, il devait aussi y avoir un hôtel-Dieu entretenant les pauvres.

 

Une ville de corsaires et de grands négociants: les Coatanlem

Au début du XVe siècle, les Anglais se livrent à la piraterie sur les côtes bretonnes. On arme alors à St Pol de Léon une flotte de 30 vaisseaux qui sous le commandement du morlaisien Jean de Penhoët, capitaine de Morlaix, rejoint et bat la flotte anglaise au large de Saint Mathieu. Après trois heures de combat, il ramène à Brest 40 vaisseaux ennemis.

La famille noble des Coatanlem participe aussi activement à Morlaix à l'armement et aux échanges commerciaux.

Daniel Appriou, dans Au coeur de Morlaix (Keltia graphic), raconte que Jean Coëtenlem, sieur de Keraudry en Plouézoc'h, né à Morlaix vers 1455, pirate en free lance, qui, après avoir essayé un refus auprès du duc de Bretagne, s'engage comme corsaire auprès du roi de France, pillant des bateaux marchands anglais (bien que l'Angleterre soit à l'époque l'alliée de la Bretagne) et espagnols entre Saint Mathieu et l'île de Bréhat avec sa nef amirale « La Cuiller ». « Jean Coatanlem assure la police de la Manche Occidentale dont il se fait un véritable fief. Les négociants de St Pol de Léon et de Morlaix lui verse un pourcentage sur la valeur des cargaisons qu'il convoie » (Joachim Darsel, opus cité – p.35). Pour se désennuyer de cette vie de « chien de garde », il attaque et pille de temps en temps des navires étrangers, anglais surtout. Les Anglais envoient trois vaisseaux de Bristol en finir avec le corsaire breton mais les hommes de Jean Coatanlem « taillent leurs ennemis en pièces, entrent même à Bristol, incendient la ville et emmènent prisonniers les principaux notables de l'endroit. C'était pousser un peu loin la plaisanterie et l'amour de la bagarre ». (Joachim Darsel). Le duc de Bretagne François II, qui a déjà reçu plusieurs plaintes de négociants anglais et espagnols, et qui est officiellement un allié de l'Angleterre, éloigne Jean de Coatanlem. Celui-ci se rendit alors avec toute sa flotte à Lisbonne où il succéda à Christophe Colomb comme amiral du roi du Portugal. En 1486, on le trouve aussi au service de René II de Lorraine, alors en guerre contre Charles VIII.

Son neveu, Nicolas de Coatanlem, « se fit une énorme fortune, mais par d'autres moyens, transportant jusqu'en Angleterre, Hollande ou en Espagne les toiles, vins et sels bretons. En 1492, Nicolas, refusant de voir la Bretagne s'associer de nouveau à la France, complota avec Maurice de René, capitaine de Morlaix. « Le but de cette conjuration était (…) de livrer la Bretagne à l'Angleterre » ; le complot échoua, les conjurés furent jugés et emprisonnés au Louvre.

Nicolas de Coatanlem était un grand patriote breton: pendant la guerre entre la Bretagne et la France, qui allait coûter l'indépendance de la Bretagne en 1488, il avait ravitaillé par deux fois, à ses risques et périls, la ville de Nantes assiégée par les Français en 1487. L'année suivante, il s'était battu courageusement à Saint-Aubin-du-Cormier, où la Bretagne perdit la guerre et sa liberté. C'est pour sortir la Bretagne d'une dépendance humiliante vis à vis de la France que Nicolas avait comploté. Sa grande fortune lui permet toutefois d'être pardonné par le successeur de Charles VIII, le premier époux d'Anne de Bretagne.

Deux mois plus tard, Nicolas Coatenlem était de retour à Morlaix où il reprenait son commerce de toiles. Les succès commerciaux hâtèrent sans nul doute son retour en grâce puisqu'en 1500 Louis XII et Anne de Bretagne ordonnaient au Morlaisien d'armer et d'avitailler la célèbre nef La Cordelière construite à Morlaix (au Dourduff). Elle coula tragiquement devant Brest après avoir soutenu le pape Alexandre VI contre les Turcs ». La Cordelière était un navire de six à sept cent tonneaux, à l'équipage breton, qui faisait la fierté de la région.

En août 1513, la Cordelière, commandée par Hervé de Porzmoguer, s'engage dans un combat avec les Anglais suite à une attaque de ceux-ci: poursuivie par plusieurs vaisseaux anglais, elle sombre aux larges de la pointe Saint Matthieu, entraînant dans l'abîme le navire anglais « Le Régent » accroché à son flanc. « Environ 650 Anglais et 500 Bretons et leur capitaine périrent », raconte Marthe Le Clech.

Dans le sillage de ce désastre, les pillages se multiplient sur les côtes. Nicolas Coatenlem mourut en 1519 au manoir de Penanru et fut enterré dans l'église des Jacobins à Morlaix » (Daniel Appriou, opus cité).

 

XVI e siècle: une période de violence et de vitalité commerciale

 

La reine Anne à Morlaix (1506)

Après s'être remariée à Louis XII, suite à la mort accidentelle de Charles VIII, la duchesse Anne, « gentille Reyne », fait son Tro Breizh et en 1506, elle est accueillie à Morlaix, logée au couvent des Dominicains, probablement parce que le château était en réparation. « La ville lui fit présent d'un petit navire d'or enrichi de pierreries et d'une hermine apprivoisée portant au cou un collier de perles » (Joachim Darsel). On organisa de mémorables fêtes avec des danses pour la Reine Anne. Le 23 septembre 1518, Morlaix reçut une autre visite royale, celle de François Ier, le mari de Claude de France, la fille d'Anne de Bretagne, dont le mariage scella définitivement le rattachement de la Bretagne à la France.

 

Le sac de Morlaix par les Anglais (1522)

Voulant punir les Morlaisiens après leur demi-échec de 1513 (la disparition du Régent avec la Cordelière) et les pertes infligées par Jean et Nicolas de Coatenlem, les Anglais décidèrent d'une expédition contre Morlaix. Après le sac, la ville, complètement ruinée, demeura dix ans dans la désolation.

Marthe Le Clech raconte cet épisode tragique: « Un traître, Latricle, lieutenant du capitaine de Morlaix, avertit les Anglais qui étaient en rade à bord de soixante navires, que les nobles de la ville étaient à une revue militaire à Guingamp et les bourgeois négociants à Noyal-Pontivy. A la faveur du crépuscule les Anglais remontèrent la rivière sur de légères embarcations mais les bûcherons qui travaillaient en face de Saint-François Cuburien firent tomber dans l'eau une dizaine d'arbres pour leur barrer le passage. Les pirates gagnèrent donc la ville à pied... Les maisons des plus riches bourgeois furent pillées et brûlées. Les archives de la ville disparurent dans l'incendie de l'habitation de Dominique Calloët, procureur de la ville (maire). Les églises furent pillées aussi et Notre-Dame du Mur devint en partie la proie des flammes. L'Histoire a gardé le souvenir de deux vaillants défenseurs, Jehan Piriou, recteur de Ploujean et chapelain de la collégiale du Mur, qui releva le pont-levis de la Porte Notre-Dame et abattit, armé d'un mousquet, bon nombre d'assaillants avant de succomber lui-même. Une chambrière (Suzanne Le Borgne?) du 18 Grand Rue, leva une vanne qui communiquait avec la rivière, remplit ainsi d'eau le sous-sol, puis souleva une trappe qui s'ouvrait sur la cave; quatre-vingts Anglais tombèrent dans le piège et se noyèrent. L'héroïne paya de sa vie sa témérité: elle fut défenestrée et s'écrasa Grand-Rue. A l'aube, des Anglais chargés de butin et de prisonniers rejoignirent leurs vaisseaux. Cependant (dit-on), six à sept cents ennemis avinés furent égorgés dans les bois du Styvel (Coatserho) par les troupes du comte de Laval accourues en hâte de Guingamp. Le sang anglais rougit les eaux d'une source située en contre-bas et appelée depuis « Fontaine aux Anglais » ». (Bretagne d'hier, Morlaix tome 1, p.10).

 

La construction du Château du Taureau (1540-1552)

De manière à se protéger de nouvelles attaques anglaises, les bourgeois morlaisiens demandèrent au gouverneur de Bretagne d'intervenir auprès du roi de France afin qu'ils puissent construire et armer à leur frais une forteresse à l'entrée de la rade. Le roi accepta que les impôts sur les vins déchargés au port soient affectés à l'entretien du fort et de sa milice. Les travaux de construction du château du Taureau commencèrent en 1542. En 1544, on y plaça un gouverneur morlaisien, Jean de Kermellec, et une garnison de 23 soldats. A partir de 1564, les maires de Morlaix devinrent de droit, leur année d'exercice révolue, capitaine du Taureau pour un an.

Cette puissante forteresse sécurisa le port de Morlaix et permit un regain d'activité pour le commerce.

Par la suite néanmoins, des conflits s'élevèrent entre les administrateurs de la cité morlaisienne et les gouverneurs du Taureau.

Cette capacité des bourgeois morlaisiens à construire et armer le château du Taureau témoigne de la prospérité commerciale retrouvée de la ville à cette époque. La guerre de succession de Bretagne est déjà loin, mais ce sont les ravages de la guerre de la Ligue qui s'approchent. Avant d'en parler, faisons un petit aparté sur les ressorts de la richesse commerçante de Morlaix.

Morlaix a le monopole de la commercialisation à l'international des toiles de lin (les crées) du Léon, exportées en Angleterre, en Hollande, en Espagne, et dans le Nouveau Monde. La production léonarde de toile fine de lin représente 10000 kilomètres de toile par an. Le dynamisme de Morlaix et de l'arrière-pays léonard, celui des enclos paroissiaux, entre la fin du XVe siècle et le XVIe siècle, est lié à l'essor de l'industrie toilière. La Bretagne bénéficie de conditions favorables pour la culture et le travail du chanvre et du lin: un climat humide favorable à la pousse et à leur préparation, blanchissage et tissage. « A partir de la fin du XVe siècle, la demande de toiles augmente considérablement. En Europe d'abord, où un progrès certain du niveau de vie permet l'achat par des couches de plus en plus larges de la population, de toiles de lin pour fabriquer des chemises, des nappes, des serviettes. Le développement des échanges commerciaux nécessite l'utilisation croissante de toiles de chanvre pour les voiles de bateaux et pour l'emballage de marchandises de toutes sortes, qui voyages sous forme de balles, ballots ou fardeaux... Surtout un marché nouveau et riche d'avenir apparaît au-delà des mers à la suite des Grandes Découvertes, dans les colonies portugaises et surtout espagnoles en Amérique. Les colons européens réclament des toiles de lin blanches, légères et fraîches à la peau qui jouent dans les climats tropicaux le rôle que joueront plus tard les toiles de coton... Le Léon est la patrie de la manufacture des créés. D'après une hypothèse, le terme crée viendrait du breton kriz « chemise ». Leur longueur est uniformément de 100 aunes, environ 122 mètres. La fabrique s'est étendue progressivement, à partir de Saint-Pol-de-Léon, Landerneau et surtout Morlaix, dans presque tout le Léon, de la côte nord de Sizun-Commana-Plounéour Menez, qu'elle n'a jamais dépassé, au sud, à la frontière avec l'évéché de Tréguier, à l'est jusqu'à une ligne Brest-Lesneven à l'ouest » (Toute l'histoire de la Bretagne des origines à nos jours, Skol Vreizh, p. 342). L'apogée de la fabrique des crées se situe à la fin du XVIIe siècle, avec 80 à 90000 pièces, contre 20 à 25000 vers 1580.

Cet enrichissement par le commerce de la toile nourrit la floraison de l'art religieux dans tout le Léon et à Morlaix. Morlaix à des ateliers d'artistes sculpteurs et bâtisseurs prestigieux comme celui de Jacques Lespagnol. Les paroisses s'enrichissent avec l'activité artisanale et commerciale. A Saint-Mathieu, paroisse de Morlaix, les recettes passent de 128 livres en moyenne à 1530 à 1549 livres pour la période 1570-1590, ce qui lui permet de se lancer dans la construction de son grand clocher.

La construction du clocher de Saint-Mathieu, entamée en 1548, ne sera achevée qu'en 1699. La tour Saint-Mathieu est une belle manifestation de l'art de la Renaissance en Bretagne.

Les artisans bâtisseurs (tailleurs de pierre, maîtres d'œuvre, charpentiers) de Morlaix travaillent aussi des assemblées paroissiales des bourgs toiliers voisins, du Léon principalement.

La croissance de l'activité commerciale et des richesses à Morlaix fait venir des bourgeois de Haute-Bretagne, de Normandie, du Bordelais d'autres provinces françaises et des Irlandais qui feront souche à Morlaix. A Morlaix, l'élément immigré ou importé tient des places de commandement. « Sur 32 maires qui se succèdent à Morlaix de 1706 à 1789, 22, soit plus des deux tiers, portent un patronyme français » (Louis Elégoët, « Les Juloded sous l'Ancien Régime », dans Elites et notables de Bretagne de l'Ancien Régime à nos jours, Presse de l'UBO).

Des nobles suspendent provisoirement leurs privilèges d'exemption d'impôts et leur statut de remparts armés de la société – comme la coutume bretonne les y autorise – pour s'installer dans le commerce et construisent à l'imitation des manoirs de campagne des maisons à lanterne. Laissons Joachim Darsel les décrire avec précision: « Une maison à lanterne est en réalité un édifice de deux maisons séparées par une cour vitrée. La première de ces maisons prend jour sur la rue, la deuxième sur la cour, et toutes deux prennent des vues secondaires sur la pièce du milieu qui forme une cour vitrée. Un escalier à vis, très richement décoré de boiseries sculptées, situé à l'angle de la pièce vitrée et de la partie donnant sur la rue, dessert toutes les pièces de devant. A chaque palier d'arrivée, une sorte de balcon en bois finement mouluré, accoté au mur mitoyen, donne accès aux pièces de derrière correspondantes. Ces balcons, superposés par étage, forment ce qui est appelé ... les ponts d'allée. Surplombant la grande pièce centrale, ils forment une espèce de galerie d'un aspect très original... Notre vieille cité possède encore une bonne douzaine (sinon plus) de ces maisons à lanterne: les plus connues en sont: celle dite de la « Reine Anne », l'hôtel du Lion d'or, le N°9 de la Grand'Rue, etc... »

Cette prospérité morlaisienne qui s'affirme fortement autour des années 1540 va à nouveau être remise en cause par la guerre, en l'occurrence celle de la Ligue.

 

Morlaix à la fin des guerres de religion, sous la domination de la Ligue.

      Morlaix a abrité un court moment une des églises réformées parmi les plus anciennes de Bretagne; En 1538, un dénommé Alain Guézennec arracha une hostie des mains d'un prêtre officiant en l'église Saint-Melaine. Quelques temps après, il fut brûlé vif dans le carrefour en face de l'église. Mis à part cela, on n'a pas de témoignages d'affrontements entre protestants et catholiques dans la région, la communauté protestante ayant été trop rapidement démantelée.

En revanche, au moment de la prise de pouvoir d'Henri IV, Morlaix va être rattaché à la Ligue par le duc de Mercoeur, successeur des Guise, et son allié, Alexandre de Kergariou, seigneur de Ploujean. La ligue commande Morlaix à partir de 1583 avec des mercenaires espagnols qui se comportent comme des brigands. Joachim Darsel raconte que sous la domination de la Ligue, se donnant le titre de « Sainte Union », la ville était dirigée par « une sorte de tripot » (installé officiellement au couvent des Jacobins mais tenant réunion dans les cabarets) et constitué par « des prêtres, des gens de guerres, des juges, des commerçants, que régentait un farouche ligueur, l'archidiacre du Pou-Castel ». Ce beau monde fait ripaille, écoute les dénonciations de suspects, ordonne les pendaisons.

Une partie des bourgeois de la ville ne supporte plus les Ligueurs et décide de trahir le gouverneur en proposant la capitulation au maréchal d'Aumont, envoyé par Henri IV pour combattre la Ligue, et qui stationne auprès de Lanmeur avec ses troupes. Aumont pénètre avec 3000 soldats dans la ville le 25 août 1594 avec la complicité de bourgeois morlaisiens au petit matin et les Ligueurs, surpris, sont forcés de se réfugier à l'intérieur du château avec 60 gentilhommes et 500 soldats. Pendant 24 jours, reclus sans vivres dans un château assiégé et bombardé en parmanence, Rosempoul résista avec ses hommes au maréchal d'Aumont. Chez les assiégés bombardées par des pièces d'artillerie installées sur la plate-forme du clocher du Mur, puis sur celle de St Mathieu, on mangeait chevaux, chiens, chats, rats et souris. Mais voyant que Mercoeur et les espagnols, installés aux environs de Plourin, refusaient de s'engager ensemble dans la bataille contre les troupes loyalistes du maréchal d'Aumont suite à un différend touchant le pillage ou non de la ville reconquise, Rosampul offrit sa reddition. La démolition du Château puis décidée quelques années après par le maréchal d'Aumont et les habitants de Morlaix qui ne voulaient plus supporter les lourds frais de réparation et d'entretien. Les pierres qui en provinrent servirent en partie à la construction du premier hôtel de ville, place de l'Éperon, commencée en 1610 (l'hôtel de ville actuel date de l'époque de Louis Philippe). 

 

Au XVII e, Morlaix résiste plutôt bien au déclin de la Bretagne

      Morlaix après les guerres de la Ligue: des années difficiles

« A l'issue des guerres de la Ligue, la ville de Morlaix, toute pantelante, n'aspirait qu'à se rétablir dans le calme. Hélas! le bilan de luttes intestines allait se faire longuement et lourdement sentir. Les campagnes dévastées et livrées au pillage ne nourrissent plus les paysans qui, réduits à la famine, meurent comme des mouches, où se réfugient dans les villes pour s'y nourrir des détritus des citadins. Les cochons abandonnés errent nos nos rues fétides et font office de boueux. En 1600, on permet aux pauvres de l'hôpital de les arrêter et de les ramener au profit de leur établissement. Les remparts sont en ruines; leurs fosses envahis par la vase » (Joachim Darsel. Opus cité, p.66).

Autre calamité, la peste produit aussi des pertes nombreuses chez les Morlaisiens: après avoir déjà fait irruption au siècle précédent en 1564, 1566, 1568, 1593, elle décime à nouveau Morlaix en 1631 et en 1640... Les malades sont alors pris en charge par les Recollets de Cuburien (emplacement de la maison de retraite Saint-François, sur la route de Locquénolé) qui ont remplacé les Cordeliers en 1622.

La guerre de trente ans va continuer à aggraver les souffrances du peuple et le climat d'insécurité et d'agitation. Joachim Darsel en fait bien part en évoquant un épisode de trouble et le jugement alarmiste d'un contemporain:

« Les 16 et 17 août 1639, une violente émeute éclate dans le faubourg de la Villeneuve au sujet de la perception des deniers communs. La milice bourgeoise, incapable de la réprimer, est suppléée par la noblesse des environs et les principaux bourgeois de la ville. Les responsables du mouvement furent arrêtés et sévèrement punis; mais la sédition fermenta jusqu'à l'arrivée des compagnies irlandaises qui vinrent contenir le peuple et soutenir la perception des droits de la ville.

Vers le milieu du siècle, l'anarchie la plus complète règne à Morlaix, selon certain factum paru en 1654 qui désigne nommément les officiers de la ville comme fauteurs de désordres et voies de fait exercées contre de nombreux particuliers. Ainsi, à l'issue de toute guerre civile, se règlent – avec intérêt, hélas! - les vieux comptes de sang... « Toute la ville est tenue en sujétion; l'on y affronte, l'on attaque, l'on bat, l'on vole, l'on y tue le monde hardiment et sans crainte, s'étant fait de sept à huit ans derniers tant de meurtres et de crimes capitaux qui n'ont été suivis d'aucune punition, qu'il semble qu'il n'y a plus à présent aucune loi qui défende les meurtres et les voleurs ».

 

      Louis XIV et Colbert affaiblissent la Bretagne: la révolte des Bonnets Rouges

Les auteurs de La Bretagne Province (1532-1789) – Histoire de la Bretagne et des pays celtiques tome 3 (Skol Vreizh, 1980) montrent comment la Bretagne s'est globalement appauvrie sous le règne de Louis XIV.

La création de nouveaux impôts indirects (taxes sur le papier timbré, le tabac, la vaisselle d'étain) que la Bretagne doit fournir pour financer la guerre de Hollande à partir de 1670 va être à l'origine de la révolte du Papier timbré, qui se traduit d'abord en avril 1675 par des émeutes dans les villes de Rennes, Dinan, Nantes, Lamballe, Dol, Guingamp, liées au mécontentement anti-fiscal puis par des révoltes contre l'exploitation seigneuriale et le clergé dans les campagnes de Cornouaille, du Pays Bigouden, et du Poher (pays de Carhaix). On tue des nobles, on humilie des recteurs et des agents du fisc. « Pillages et destructions de châteaux, molestages et parfois exécutions (une douzaine) se succèdent à Briec, Chateaulin, Combrit, Douarnenez, Pont L'Abbé, Ploemeur, Plounéour, Gourin et dans les environs de Carhaix... Dans un second temps, la révolte s'organise, les paysans légifèrent, à la suite d'assemblées générales où prédominent désormais les beaux parleurs, les écrivains de village, c'est à dire les paysans aisés. Socialement plus modérés, ils rédigent d'assez nombreux textes où l'on trouve une revendication moyenne, commune à la majorité. Ce sont des programmes, soit des plaintes où l'on critique l'impôt, la justice, les droits seigneuriaux, qui évoquent avec un siècle d'avance les cahiers de doléance de 1789 ». Dans de nombreuses communautés villageoises du sud Finistère, les droits féodaux sont abolis. A la mi-juillet, la région de Carhaix s'embrase, avec notamment le pillage du presbytère de Commana et l'attaque du château de Kergoat, non loin de Scaër. Des milliers de révoltés du Poher se reconnaissent comme chef le notaire royal Sébastien Le Balp mais tentent en vain de prendre le port de Morlaix. Selon la Gazette d'Amsterdam, toujours bien informée, apeurés par cette révolte égalitariste paysanne, « les Anglais qui étaient à Morlaix commencent à trousser bagage pour se retirer ailleurs avec leurs effets » (Toute l'histoire de la Bretagne des origines à nos jours, Skol Vreizh -2013).

La mort de Le Balp, le 3 septembre 1675, marque la fin de la révolte en centre-Bretagne.

La répression de cette révolte des révoltes des Bonnets Rouges à partir d'août 1675 est féroce. « Les troupes de Colbert vivent sur le pays (600 hommes en Cornouaille), arrêtent, torturent, et exécutent publiquement les meneurs, envoient aux galères les paysans-soldats. A Quimper, Carhaix, Pontivy, Hennebont, il y a beaucoup de pendaisons. Plus tard, 20000 dragons séjournent tout l'hiver en Bretagne, pillant les villages rebelles comme en un pays ennemi conquis ».

      Le recul de l'exportation de toiles à la fin du XVII e siècle

Outre les conséquences de l'augmentation du prélèvement royal et seigneurial alors que l'activité économique ne progresse pas et les effets démographiques et sociaux de la répression de la révolte des Bonnets Rouges, et du fait que des milliers de soldats vivent sur le pays, la prospérité économique bretonne est victime de la politique économique de Colbert de restriction des importations pour développer la draperie française en taxant les draps étrangers. 

Depuis le 15e siècle, l'achat des draps constitue la contrepartie des ventes bretonnes, surtout de toiles, à l'Angleterre, le commerce breton étant largement bénéficiaire dans ses échanges avec l'Angleterre (vente d'eau de vie, de toile, de papier...). Les guerres (de la Ligue d'Augsbourg de 1689 à 1697, puis de la succession d'Espagne de 1702 à 1713) interompent par ailleurs le trafic commercial entre la Bretagne et l'Angleterre. « Entretemps, les Anglais ont fait appel aux toiles hollandaises et allemandes et surtout, ont développé des « fabriques » de toiles en Irlande qui produit aussi du chanvre et du lin ».

Le déclin du « roulage breton » qui fait péricliter beaucoup des 130 ports bretons s'explique par le protectionnisme économique de Colbert en même temps que par les innovations techniques des armateurs étrangers: les Hollandais construisent ainsi des navires d'un tonnage trois fois plus élevé que ceux des Bretons qui ne pourraient de toute manière pas les absorber dans leurs ports de fonds de ria. Au XVII e siècle, pendant que Roscoff se spécialise dans un trafic original et lucratif de contrebande (thé et eau de vie) avec l'Angleterre, Morlaix reste tout de même des trois premiers ports bretons, avec Nantes et Saint-Malo, et devant, mais plus pour longtemps, les jeunes ports de Lorient et de Brest. Il exporte des productions de son arrière-pays (blé, miel, papier, toiles: des crées assez grossières qui sont vendues aux paysans d'Espagne) et y redistribue des produits importés (vin, fer, épices). Morlaix continue aussi à importer des draps anglais du Devon et d'Exeter pour une valeur de 1 million de livres au XVII e siècle. « Marchands de Morlaix et d'Exeter échangent mutuellement leurs fils qui viennent apprendre dans le pays voisin « l'art de la marchandise » et la langue, c'est à dire à Morlaix, à la fois le français et le breton. On aurait compté ainsi jusqu'à 600 commissionnaires anglais à Morlaix vers 1660. Après 1640, Londres devient le principal débouché des toiles bretonnes... Le papier accompagne assez régulièrement les cargaisons de toiles vers l'Angleterre, mais la valeur de ce trafic n'atteint que 10% de celui des toiles. La Hollande en a également acheté mais ce marché est presque complètement perdu à la fin du XVIIe siècle » (Toute l'histoire de la Bretagne des origines à nos jours, Skol Vreizh, 2013 – p. 333).

« En 1600, l'évêché du Léon fabrique 20000 pièces de toile et en 1680 80 000, ce qui correspond à une longueur de près de 10000 kilomètres. A cette époque, le Léon est la deuxième région textile de France après celle de Rouen …Le début des années 1680 marque l'apogée de la manufacture toilière léonarde. A partir de cette époque, sa production commence à reculer. Ce déclin est entraîné par la politique mercantiliste de Colbert. Cherchant à vendre le plus possible de toiles à l'étranger tout en y achetant le moins possible, ce ministre de Louis XIV provoque la fermeture progressive du marché des toiles du Léon. Dès lors, les crées ne se vendent quasiment plus que dans la péninsule ibérique, notamment en Espagne. En 1788, leur production est tombée à 20500 pièces ». (Louis Elégoët, article dans Elites et notables en Bretagne de l'Ancien Régime à nos jours).

Ainsi, dès 1730, le morlaisien de Boisbilly adressait pour les Etats de Bretagne une requête alarmiste au roi Louis XV: « La ville de Morlaix d'où il sortait autrefois près de 300 vaisseaux par an pour l'Europe, l'Espagne, le Portugal, le Levant, l'Angleterre, la Hollande, le Nord, la pêche de Terre-Neuve, envoye à peine aujourd'hui 6 vaisseaux en Espagne, et tous les autres commerces sont interdits, perdus ou diminués ».

En effet, en 1660, l' « Acte de Navigation » voté par le Parlement britannique édicte en faveur de la marine anglaise un régime protectionniste prohibitif qui va générer une perte de la clientèle anglaise des toiles morlaisiennes. C'est pourquoi Joachim Darsel avance que « malgré le succès de quelques rares familles, le commerce de Morlaix se trouve à la fin du XVII e siècle en très nette décadence », notamment pour ce qui est des toiles à voile, les Anglais s'approvisionnant désormais chez eux ou en Irlande. « Celle-ci est due à des causes multiples: d'abord aux guerres continuelles qui avaient interrompu les relations commerciales; à la ruine des escadres navales qui eut pour conséquence la disparition de notre flotte marchande; enfin aux innombrables offices créés par le Roi au paiement desquels la bourgeoisie et les corporations épuisèrent leurs dernières ressources. De 1690 à 1711, la ville de Morlaix eut à débourser environ 120 000 livres pour achat et réunion de charges nouvelles; quelques années avant la Révolution, elle payait encore 3000 livres d'intérêts pour une partie de cette somme qu'elle avait dû emprunter ».

A Morlaix, l'industrie de la toile est contrôlée par la confrérie de la Trinité, rattachée à l'église du Mur. Celle-ci attribue les certifications, et jusqu'au XVI e siècle saisit les toiles défectueuses et limite l'accès à la profession. C'est ensuite le corps municipal qui assure ces fonctions. Le marché de la toile se pratique en particulier au XVIème siècle dans les magasins-fabriques de la rue Longue de Bourret, et devant elle, au croisement de l'actuelle rue de Brest et de la rue Gambetta. Au XVII e siècle, le commerce de la toile se fait à l'hôtel de ville. Au début du XVIIIe siècle, le tissage devient l'apanage des campagnes et les négociants morlaisiens ne jouent plus qu'un rôle d'intermédiaires.   

Morlaix, novembre 2013

 

Morlaix: de la fondation de la ville au 17e siècle. Une histoire de Morlaix, première partie

Morlaix au XVIIIe siècle: Une histoire de Morlaix, deuxième partie

Morlaix pendant la Révolution (I), Une histoire de Morlaix, troisième partie

Morlaix pendant la Révolution (II), Une histoire de Morlaix, troisième partie

 

Partager cet article
Repost0
30 décembre 2013 1 30 /12 /décembre /2013 17:06

    vue manu Morlaix 18e

Histoire de Morlaix, deuxième partie    

par Ismaël Dupont (compte rendu de lecture)  

Morlaix au XVIIIe siècle.

Alors que la croissance urbaine est assez forte en Bretagne au XVIII e siècle, seul Saint Malo déclinant (de 25000 habitants en 1700 à 15000 en 1750), la population morlaisienne (9000 habitants à la fin XVIIIe siècle) a tendance à stagner et Morlaix rentre dans le rang comme ville moyenne de Bretagne. « Sa bourgeoisie d'armateurs, de négociants, de boutiquiers diminue en nombre et en importance au cours du siècle. De plus, elle comprend une part croissante de non-Bretons, Normands surtout, Bayonnais, voire Flamands et Irlandais. Ceux-ci viennent comme en « territoire colonial » s'y enrichir et repartent fortune faite » (Claude Robert, Toute l'histoire de la Bretagne, Skol Vreizh 2013, chapitre 6. p.407). Rien à voir bien sûr avec Nantes (dont la population au cours du XVIIIe passe de 50 000 à 90 000 habitants), Rennes (40 à 45 000 habitants en 1789), Brest (40 000), Lorient (20 à 25 000).  

Morlaix au XVIIIe siècle reste une ville industrieuse, avec un négoce de la toile en déclin ( la courbe d'arrivées des crées des paroisses toilières du Léon à Morlaix baisse, de 46000 pièces en 1742 à 20500 en 1788) mais une manufacture de tabac en essor, une ville qui s'embellit et dont la noblesse et la bourgeoisie commerçante et libérale participent au mouvement culturel des Lumières.

Morlaix est la ville de Bretagne à la fin du XVIIIe siècle qui compte le plus de loges maçonniques (quatre). Celles-ci sont fréquentées par l'élite sociale (clergé compris) et diffusent des idéaux progressistes et rationalistes qui préparent la Révolution Française.

A la fin du XVIIIe siècle, la ville compte aussi une Chambre de lecture, c'est à dire une société littéraire diffusant les idées des Lumières. « Cette Chambre de Littérature et de Politique fut fondée, nous rapporte Marthe Le Clech, en 1778. Ses promoteurs furent Macé de Richebourg, négociant et maire, le marquis de Coëtlosquetet l'abbé de Pennanpratreprésentant respectivement le Tiers-Etat, la Noblesse et le Clergé. Un règlement fut adopté et douze commissaires choisis dans tous les ordres et états furent élus pour l'administrer. La municipalité lui accorda deux salles pour ses réunions à l'hôtel de ville... Le principe de la Chambre était de mettre à la disposition d'un certain nombre de lecteurs « éclairés » des journaux et une bibliothèque d'ouvrages choisis. Les gazettes et journaux proposés aux premiers sociétaires furent: la Gazette de France, le Mercure de France, le Journal du Commerce, la Gazette de Leyde, le Courrier de l'Europe, le Journal de Paris, le courrier d'Avignon... Le 20 juillet 1780, les 33 volumes de l'Encyclopédie (de Didérot et d'Alembert) furent réceptionnés bien qu'interdits ». La Chambre Littéraire dont la plupart des membres (112 abonnés en 1780) adhéraient à l'une des quatre loge maçonniques, est un foyer intellectuel réservé aux « élites » sociales: nobles, clergé, bourgeois. (Bretagne d'hier, Morlaix. Tome 1: p.83-84). Avant la création de cette Chambre littéraire, les esprits éclairés de l'époque, aristocrates, bourgeois, clercs, avaient pris l'habitude de débattre ensemble dans les loges maçonniques ou dans les couvents, en particulier celui des Jacobins, qui reçoit « le Journal des Savants » et « le Mercure Galant » et possède également une belle bibliothèque. On vient y discuter avec les moines et parfois les opinions s'affrontent. « Ainsi, note Jeanne L'heron dans son très beau portrait de Alexandre Expilly dans son époque (Un morlaisien dans la Révolution. L.A Expilly Recteur de Saint-Martin), en 1777, alors que se tiennent à Morlaix les Etats de Bretagne, justement dans l'église des Jacobins, l'opposition verbale est forte entre le clergé et la noblesse d'une part, la riche bourgeoisie d'autre part. C'est à ce moment qu'apparaît la nécessité d'un endroit neutre où tous les points de vue pourront être évoqués. Ainsi naît l'idée de la Chambre de Littérature et de Politique, institut existant déjà dans d'autres villes bretonnes... La première réunion se tient le jeudi 3 décembre 1778 à 10h du matin dans la grande salle de l'hôtel de ville. Beaumont, le père du futur maire sous l'empire et la restauration, l'abbé de Pennamprat et le recteur Expilly sont nommés trésoriers de la Chambre Littéraire, et Macé de Richebourg et le docteur Bouëstard de la Touche sont nommés secrétaires.

Un personnage remarquable est significatif de ce Morlaix bourgeois des Lumières, Armand Dubernad (né à Bayonne en 1741 et mort à Morlaix en 1799), ayant vécu à Séville, dont le frère, Sauveur Dubernard, fut consul de Toscane. Ce commerçant issu d'une riche familles de négociants et d'aventuriers cosmopolites établit des sociétés de commerce entre Morlaix, Séville et Cadix dans les années 1776-1790, participant à un regain de l'activité commerciale sur Morlaix. Il fut le premier président du tribunal de commerce. Il occupe des fonctions importantes dans la principale loge maçonnique de Morlaix, « l'École des mœurs ». Élu maire en 1783 puis en 1787, il prône la suppression des monastères de la ville, s'opposant alors vigoureusement à Jean-François de La Marche, évêque de Léon, et à l'évêque de Tréguier. Il deviendra pendant la Révolution un membre actif du Club Breton puis du Club des Jacobins. Au moment de la guerre avec les Anglais à partir de 1793, il tentera d'armer des vaisseaux corsaires pour prendre des bateaux ennemis (qu'il rachète) mais ses navires se font prendre par l'Anglais et Dubernad perd une partie de sa fortune dans cette affaire.

On peut citer parmi les familles huppées et influentes d'armateurs la famille noble Daumesnil, originaire de la région caennaise, qui donna un maire dynamique à la ville dans les années 1730.   La famille Anthon, originaire de Roscoff, s'illustra également et s'enrichit dans la guerre de course à qui elle donna de grands capitaines morlaisiens, en s'associant avec la famille Cornic.  

Joachim Darsel note toutefois dans Le port de Morlaix et la guerre de course (Le Bouquiniste, 2005) que, contrairement à Nantes et à Saint-Malo, Morlaix n'a pas connu d'aristocratie commerçante se maintenant sur plusieurs générations à la tête de la vie économique, sociale et politique locale. Pourquoi ? Parce que les nobles qui ont laissé selon la coutume de Bretagne « dormir » leur noblesse en délaissant le service des armes pour s'adonner au commerce étaient tentés, surtout à partir du XVIIe siècle où les préjugés inégalitaires liés à la noblesse reviennent en force, de délaisser le commerce une fois enrichis pour revenir dans leurs droits et leurs privilèges :

« Les familles nobles de la région, écrit Joachim Darsel, ne « s'entremirent au faict de marchandises » que lorsqu'elles y furent contraintes par la nécessité ; et dès qu'elles eurent réparé les brèches de leur fortune, elles s'empressèrent d'acheter les charges militaires ou administratives qui leur étaient proposées (ou imposées!) puis se contentèrent de tenir leur rang. Il en fut exactement de même de la bourgeoisie. Il est vrai qu'à partir de la fin du XVIIe siècle, une très malheureuse recrudescence du sentiment nobiliaire fit considérer comme présomption de roture le fait même d'avoir compté parmi ses ascendants quelques négociants : on conteste, par exemple, aux Le Blonsart de Kervézec, certaines prééminences dans l’Église de Garlan parce que plusieurs Le Blonsart avaient été marchands à Morlaix » (p. 153).

La place de l'Éperon (devant l'hôtel de ville et face au port), rénovée en 1728 (par recouvrement des rivières jusqu'au bas de la Rampe Saint-Mélaine), devient la plus considérable de Morlaix, rendez-vous des « habitants et personnes éminentes » qui s'y assemblaient pour discuter affaires. Celle place fut progressivement prolongée de quais en pierre de taille allant côté Treguier jusqu'au délà du Styvel et côté Léon jusqu'à l'entrée de l'allée Saint-François. « A la fin du XVIIIe siècle, le Queffleut et le Jarlot étaient presque entièrement recouverts dans leur passage en ville, de même que le produit de leur confluence qui allait se jeter dans le bassin face aux escaliers de Saint-Mélaine » (Joachim Darsel). C'est également à la fin du XVIIIeme siècle que l'église de Saint Martin, gravement endommagée par un orage en 1774, est reconstruite grâce à des levées de fonds sur les propriétaires de la ville et sur la manufacture de tabacs. L'église actuelle a été construite par Jean-Baptiste Souvestre, le père de l'écrivain et philosophe saint-simonien Emile Souvestre, issu d'une famille de tanneurs guingampais.

Les « élites » morlaisiennes parlent français mais ne se désintéressent pas tous pour autant du breton, ne serait-ce que par nécessité de communication. En 1626 déjà paraissait à Morlaix un dictionnaire bilingue destiné à un public de bourgeois et de commerçants: Dictionnaires et colloques françois et breton. Traduits en Breton par G. Quicquer de Roscoff.Le futur gouverneur de la compagnie française des Indes, Dupleix, baptisé en l'église Saint-Mathieu, grandit dans notre ville, comme le grand corsaire Charles Cornicun peu plus tard. A la fin du siècle, c'est le futur Général Moreau, fils d'un notaire opulent, général de la Révolution, héros des guerres de Hollande et futur rival de Bonaparte, qui naît et grandit à Morlaix.

Tout le monde ne vit pas dans l'opulence à Morlaix, loin de là. Dans la région, le déclin de l'industrie toilière se ressent par un appauvrissement de certains bourgs ruraux. La hausse moyenne des prix du grain en Bretagne est forte (+70% entre 1726 et 1789), créant chez les pauvres des difficultés de subsistance, particulièrement lorsque les récoltes sont mauvaises à la suite d'été pluvieux. Des crises dans le monde rural se font sentir périodiquement, et affectent aussi les villes: ainsi, entre 1741 et 1743, le nombre des morts double à Guiclan pendant 3 années à cause de mauvaises récoltes et d'une forte hausse du prix des céréales, mais aussi d'une épidémie de typhus et de dysentrie. Le typhus, que l'on appelle en Bretagne « maladie de Brest », est amené à Brest par des équipages contaminés. Le développement de la dysentrie et de la typhoïde est lié à la contamination des eaux potables par des eaux usées.

L'embellissement de Morlaix au XVIIIe siècle, c'est aussi la construction de la nouvelle église de Saint-Martin. L'ancienne église, construite à la fin du XVe siècle sur les plans de Beaumanoir et sur le modèle de l'église Saint-Melaine, avait subi les assauts de la foudre en 1771 : le recteur Alexandre Expillys’apprêtait à confesser une communiante qui mourut sur le coup... Le bâtiment n'était alors plus qu'une ruine, ayant perdu sa charpente sur les deux tiers de sa longueur. La reconstruction de l'église commence en 1775 avec de la pierre de taille de Lesquiffiou en région morlaisienne, des ardoises de Châteaulin, et de la belle pierre blanche décorative de l'île Callot. Le premier architecte se revèle incompétent et c'est finalement le père d'Emile Souvestre, historien, philosophe utopiste et collecteur de la culture orale traditionnelle bretonne né à Morlaix, Jean-Baptiste Souvestre, qui achèvera l'ouvrage en 1788 après 14 ans de travaux.

 

La manufacture de tabac  

« Les premières traces de l'existence d'une fabrique de tabac à Morlaix remontent aux années 1680, note Anne Guillou dans son livre La manufacture de tabac. C'est à Penn-an-Ru (Troudousten en Ploujean), là où se situait le manoir du célèbre armateur Nicolas de Coatanlem, que l'on traitait le tabac venant de Hollande. Près du manoir aux belles proportions, des ateliers et un moulin où l'on broyait les feuilles avaient été aménagés... En 1730, on doit envisager d'agrandir les locaux de Penn-an-Ru... Le 4 août 1734, le terrain marécageux de « Palud Marant », propriété des Moellien de Tronjolly, est retenu et acquis pour la somme de 26 000 livres » par la Compagnie fermière. La construction dure 4 ans, de 1736 à 1740, sous Louis XV. François Blondel réalise les plans.   « Le granit de l'île Callot, acheminé par des gabares, prend forme entre les mains des tailleurs de pierre qui édifient une citadelle ouvrière à l'entrée de la ville. Les six imposantes bâtisses sont achevées en 1740... Tabacs à mâcher, à priser, andouillessont fabriqués à Morlaix. Le nombre d'ouvriers est fluctuant: de 1000 à 1200 en 1750, ils ne sont plus que 750 en 1776... Sous l'Ancien Régime, le travail à la Manufacture ne se fait pas dans de bonnes conditions d'hygiène. La santé des ouvriers est précaire et l'état sanitaire des personnels est préoccupant. Une sentence de police fait déplacer vers l'entrée de la ria de Morlaix (sur la commune actuelle de Locquénolé) le brûlis des côtes de tabac avariées, qui jusque-là enfumait les ateliers ».  

« Selon certains observateurs, la vie des ouvriers de la Manu sous l'Ancien Régime était meilleure que celle des autres travailleurs de l'industrie. Exempts de corvée, ils avaient le loisir de cultiver l a terre des environs. Malgré cela, les motifs de mécontentement se révèlent au grand jour et, en 1770, les ouvriers ficeleurs de carottes de la Manufacture adressent une requête aux Etats de Bretagne pour obtenir une réduction de leur capitation. Mais leur plainte reste vaine. A la veille de la Révolution, les produits vendus chaque année par la Ferme du tabac sont variés. On vend de la poudre à priser, des rôles et des carottes. Les rôlesse présentent sous la forme de cordages formés de feuilles de tabac que le consommateur peut, à son gré, râper pour obtenir de la poudre, fragmenter au couteau pour bourrer une pipe. Il peut aussi le mâcher. Les carottesdésignent plusieurs rôlescompressés et ficelés formant un boudin de fort diamètre. Bientôt, la Ferme décide de vendre de la carotte,râpée à l'avance par ses soins pour contrecarrer les fraudeurs qui ont tendance à mêler à la poudre d'autres substances.

Des enfants sont employés à la Manufacture de tabac, certains envoyés par l'hôpital de la Charité, y fabriquant des chevilles.

En parallèle de la manufacture de tabac, Morlaix abrite une fabrique de « pipes à fumer » à Troudousten sur le site de Penn an Ru.

Un port de Morlaix qui retrouve une activité florissante au cours du XVIIIe siècle après des années difficiles

Joachim Darsel, dans son livre passionnant Le port de Morlaix et la guerre de course. Les corsaires à Morlaix(2005, Le Bouquiniste, 22 place Allende Morlaix) expose bien les différents facteurs qui vont être préjudiciables au commerce et au trafic maritime dans le port de Morlaix au début du XVIIIe siècle :  

« Le XVIe siècle et les premières décades du XVIIe siècle avaient été pour notre région une époque de grande activité et de prospérité... Mais le lourd tribut que le négoce morlaisien dut payer au trésor royal pour se libérer des innombrables offices de jurés mouleurs de bois, visiteurs, lesteurs, délesteurs de navires, etc, venant après des sacrifices épuisants consentis au cours des dernières guerres, eut pour conséquence de saigner à blanc le commerce local. Or, l'acte de navigation, voté par le Parlement d'Angleterre en 1660, en privant les fabricants de toile de leur clientèle d'outre-Manche allait porter un premier et rude coup à la vie économique de notre cité. Et si, en 1665, suivant Colbert, on pouvait rencontrer à Morlaix près de 600 commissaires ou marchands anglais, à la fin du même siècle, ceux-ci avaient presque tous disparu ». (p.62). Par ailleurs, jusqu'au XVIIe siècle, l'importation des semences de graines de lin à partir des ports de l'Europe du Nord dont les paysans bretons avaient besoin car le lin dégénère vite en Bretagne était exclusivement le fait du port de Morlaix. Ce monopole est ensuite passé à Roscoff. Au XVIe et au XVIIe siècle, toujours, des navires morlaisiens partaient pour la grande pêche ( à la morue principalement) au large de terre Neuve. Au XVIIIe siècle, les armateurs morlaisiens renoncent presque à cette activité, qui va désormais être prise en charge par Paimpol, Saint Malo. Vers 1740, Mathurin Cornic, le père de Charles Cornic, et quelques autres marchands essayèrent de reprendre l'activité de pêche à la morue mais leur tentative, qui ne donna pas des résultats très probants, fut complètement abandonnée après le désastre de la capture par les Anglais en 1755, avant toute déclaration de guerre, sur les bancs de Terre-Neuve de 200 barques françaises, événement qui préludait la guerre de Sept-Ans. Au début du siècle des Lumières, les négociants en toile de Morlaix se sont laissés réduire au rôle de simples commissionnaires et armateurs de Saint-Malo. Vers les années 1740, ces bourgeois de Morlaix tentent de reprendre l'exportation directe de toile vers Cadix, l'Espagne et l'Amérique et ils s'élèvent vivement en 1759 contre la prétention du port de Saint-Malo à devenir une zone franche, libre de taxes, qui si elle avait été suivie d'effets, aurait définitivement ruiné le port de Morlaix. En 1780, des lettres patentes établissent que seuls Morlaix, Landerneau et Saint-Malo sont habilités à exporter des « crées » : c'est qu'auparavant, à partir des années 1740, les bourgeois de Morlaix se remettent à acheter des bateaux pour exporter leurs toiles. En 1759, M. Bernard et Miron écrivent : « nous avons à Morlaix 8 navires du port de 200 tonneaux jusqu'à 300 tonneaux qui ne se bornent pas au seul transport des toiles, mais vont au Levant, à l'Amérique Méridionale, à Vera-Cruz, à Carthagène » (Joachim Darsel, opus cité, p. 68).

Les armateurs de Morlaix ne participent pas au commerce triangulaire et à la traite des esclaves. Seul le capitaine F.J Doguet commandant de la Junonfit en 1802 une tentative infructueuse de commerce d'esclaves.

Une des grandes ressources du port de Morlaix, on le verra un peu plus loin, fut la guerre de course et la vente des prises, mais il faut savoir tout de même que la guerre avec l'Angleterre, qui intervient à quatre reprises au XVIIIe siècle, occupant quasiment vingt ans, ralentissait ou annihilait d'autres formes d'échanges commerciaux.

Un handicap fondamental du port de Morlaix au XVIIIe siècle était le mauvais état du port, l'envasement du chenal et du port et son inadaptation à la dépose des marchandises par des navires dont le tonnage ne cessait d'augmenter. Les morlaisiens ont conscience de ce défi : on cure le port et la rivière, on redresse le chenal, on prolonge les quais, on commence la grand'place... Tout au long du XVIIIe siècle, on va réfléchir au problème de l'accessibilité du port pour la flotte commerciale et militaire, si crucial pour la prospérité de Morlaix.  

Marthe Le Clech (Bretagne d'hier Morlaixtome 1) raconte qu' « en 1727 le port de Morlaix était fermé en amont par la place de l'Éperon, devant l'hôtel de ville, et s'arrêtait en aval un peu au-delà de la Villeneuve et de l'enclos des Capucins (bas de la rampe Saint-Nicolas). Son entrée était étranglée par deux hauts rochers (actuellement, l'un à la bifurcation des routes de Lanmeur et du Dourduff, l'autre presque en vis à vis à Porz an Trez)... Le port était envasé par les alluvions du Jarlot et du Queffleuth et par les déblais. Là où des navires de quatre cents tonneaux avaient mouillé autrefois, abordaient à peine des barques de quarante. Les marchandises étaient donc transportées en rade. Monsieur de Boisdilly, dans un mémoire de 1747 écrivit: « Ces vaisseaux reçoivent aujourd'huy leur chargement en rade par le moyen de barques ou allèges, ce qui est sujet à bien des inconvénients surtout en hiver où les toiles séjournent 3 ou 4 jours dans les barques et sont parfois avariées avant d'entrer à bord. Le déchargement se fait de la même façon » ».Des projets de nettoiement et de rénovation du port fleurirent au début du XVIIIe siècle, sans voir le jour, du fait de l'opposition de certains intérêts privés.

C'est sous le mandat (1733-1737) du maire Joseph Daumesnil (1701-1771) que l'on entrepris d'élargir la rivière et de créer un nouveau port. Joseph Daumesnil était issu d'une famille originaire de Normandie.

Formé en 1733, un projet de nouveau port consista en un bassin à flot fermé par deux écluses dans le Dourdu (rivière de Morlaix ou Dossen) prévoyant un curage de la rivière sur 4 ou 5 pieds. Le projet, relancé dans les années 1760, n'aboutit pas. Finalement, la construction d'un bassin à flot à Morlaix ne commencera qu'en 1845.

Néanmoins, selon les dires de Daniel Appriou (Au cœur de Morlaix), sous la magistrature de Daumesnil, le centre de gravité de Morlaix se déplaça vers le port (et non plus autour du Château), qui devint le plus important de Basse-Bretagne. La majorité des quais actuels date de son époque. C'est lui aussi, à l'époque de la construction de l'actuelle Manufacture de tabacs, qui fit débuter les travaux de l'hôpital de Morlaix. L'ancien hôpital de la Renaissance qui occupait l'actuelle place des Viarmes (baptisé du nom de l'intendant de Bretagne) avait été détruit ainsi que les échoppes et maisons avoisinantes dans un incendie qui dura plusieurs jours en 1731. On couvrit alors le Jarlot depuis l'Hôtel de Ville jusqu'à la place des Viarmes et la rue d'Aiguillon.

Retiré de ses fonctions, Daumesnil écrivit lui aussi une Histoire de Morlaix avant de mourir et d'être enterré au cimetière de Saint Martin.

En 1771, on commence tout de même un quai de halage côté Trégor, ébauche du cours Beaumont. Parallèlement, une centaine de soldats venus de Brest occupés à ce quai de halage établissent les chaussées d'un nouveau chenal. Tous ces travaux imposèrent de lourds sacrifices à la ville. Faute de fonds disponibles, ils furent interrompus en 1777. «  En 1789 la chaussée de Kéranroux (côté Trégor), établie sur des bases fragiles, s'écroula sur une longueur de vingt toises. L'entrepreneur Pierre Le Loarer commença la réfection mais la Révolution suspendit les travaux. A la fin du siècle, avec l'aide financière du département, la ville fit consolider le chemin de halage par les pauvres de l'atelier de charité ».

Morlaix, le principal port de corsaires français au XVIIIe siècle avec Saint-Malo 

L'historien Joachim Darsel dans Le port de Morlaix et la guerre de course  met en évidence combien Morlaix joua un rôle important dans la guerre de course en ce siècle si troublé, où pas moins de quatre conflits se sont succédé, opposant la France à l'Angleterre, la Manche et l'Atlantique étant des champs de bataille où s'illustrèrent particulièrement les grands marins de la région de Morlaix :

« Le XVIII e siècle fut l'âge d'or de la guerre de course... Plus de quatre cent bâtiments corsaires fréquentèrent le port de Morlaix... Dans le décompte des armements que nous avons pu relever avec quelques précisions, Morlaix arrive en tête avec 75 navires, contre 73 à Saint-Malo ; viennent ensuite : Dunkerque (47), Brest (22), Granville (20), Roscoff (14), Nantes (12), Le Havre (8)... » (p. 72).

Morlaix, note Joachim Darsel (opus cité, p. 171), « en raison de sa position à l'entrée de la Manche, était un lieu de relâche très fréquenté des corsaires opérant entre Ouessant et les Sorlingues... Les seuls centres vraiment importants de vente de prises furent en Bretagne, Saint-Malo, Nantes et Morlaix ». « A quoi devons-nous attribuer cette prédilection des écumeurs de mer pour notre cité ? S'interroge Joachim Darsel. Sans doute au fait que la rade de Morlaix était relativement sûre (le naufrage de L'Alcide ne fut qu'un malheureux accident) et que, poursuivis par un ennemi plus fort, désemparés par le combat ou par la tempête, contraints de se ravitailler en vivres frais et munitions, les corsaires venaient, en toute confiance, se placer sous la protection du Taureau. Mais ce fut surtout sa réputation de ville accueillante par excellence, de gros centre commercial et industriel (du moins jusqu'au XIXe siècle) fréquenté par des navires des plus diverses provenances et où presque tout le commerce mondial avait des représentants, ce fut cela surtout qui valut à Morlaix d'être une bourse importante du commerce corsaire ».

 

Ainsi, un grand armateur de Granville comme Couraye du Parc envoie toutes ses bâtiments capturés et leur contenant se faire vendre à Morlaix. « Conduits directement, soit au quai du Léon, soit à celui des Lances, ou allégés au préalable, en rade, d'une partie de leur cargaison, les navires déclarés de bonne prise trouvaient rapidement preneurs. C'est que la guerre de course, de part et d'autre, causait d'importants vides dans les flottilles marchandes... Bien souvent, les prises devenaient la propriété de négociants et d'armateurs étrangers, présents à Morlaix, lors des adjudications ou représentés par des courtiers ou commissionnaires. On trouve ainsi au milieu du XVIIIe siècle des armateurs de Rotterdam, d'Amsterdam, de Lisbonne, de Berlin, de Bilbao, qui achètent à Morlaix des prises de guerre corsaires (Joachim Darsel, p. 173).

 

« Quand aux marchandises, le plus souvent exotiques, enlevées à quelques navires anglais, espagnol, hollandais ou autre, en provenance des Indes ou des Amériques, elles étaient vendues aux enchères par les juges de l'Amirauté, puis par le juge de paix, soit dans les magasins des armateurs, du corsaire preneur (ou de leurs commissionnaires), soit dans la grande salle de la maison commune. Ces ventes de prises devaient présenter un pittoresque coup d’œil car, sur le carreau, s'offraient aux acquéreurs les objets les plus disparates. On y trouvait de tout et pour tous les goûts : espingoles, escofilons, peaux de cabris, de tigres, d'élans, de visons, de loups-cerviers, de martres, de castors, d'ours ; bijoux, bœuf salé, sucre, coton, quinquina, écailles de tortues, tabacs, raisins, eaux de vie, copahu, ipécacuana, lingots d'or et d'argent, bois de campêche, laque, argenterie, objets de piété, livres de prix, etc. Les négociants Morlaisiens – mais surtout les intéressés dans les corsaires – réalisaient ainsi sur place des occasions très avantageuses. Cependant, lorsque les marchandises étaient particulièrement précieuses, des avis, imprimés chez Guyon, Plusquellec, Guilmer Frères... étaient adressés aux commerçants des villes voisines : Brest, Quimper, Landerneau, Lannion, Guingamp, Saint-Brieuc, Saint-Malo, etc. En 1758, les armateurs de Morlaix informèrent les gentilhommes réunions à Saint-Brieuc pour la session des États de Bretagne de leurs prochaines liquidations. Les objets du culte trouvés à bord des prises étaient le plus souvent offerts aux églises. Ainsi le grand christ de bois, à l'expression étrange et douloureuse, accompagné de la Vierge et de Saint-Jean, groupe provenant de la collégiale de Notre-Dame-du-Mur et ornant actuellement l'église Saint-Mathieu »

Pendant la guerre de succession d'Espagne (1702-1713), une centaine de bâtiments corsaires arrivent à Morlaix, sans compter les corsaires morlaisiens. Citons parmi ces derniers la Sainte-Anne, frégate de 200 tonneaux commandée par Nicolas Le Brignouqui, en 1706, arraisonne deux bateaux de Plymouth et de Londres, prend des otages, et gagne ainsi des milliers de livres sterling. La Marquise de Maintenon, modeste bâtiment de 18 tonneaux, commandé par le sieur Houin-Picard, n'est pas en reste, prenant quatre bateaux anglais en 1707 et 1708.

« La guerre de succession d'Autriche (1743-1748), poursuit Joachim Darsel, fut pour Morlaix l'occasion de recevoir une soixantaine de corsaires armés à Saint-Malo, Granville, Nantes, Bayonne, Le Havre, Saint-Brieuc, Dipee, Dunkerque, sans compter les vaisseaux du roi et ceux armés dans notre propre port ». Parmi les bateaux corsaires morlaisiens, citons le Triton, navire de 250 tonneaux et 18 canons qui servit d'abord à acheminer des toiles vers Cadix, avant de faire la course au retour. En 1747, ce fier vaisseau coule auprès de Saint Domingue. Citons aussi La Comtesse de la Marck (20 tonneaux, 2 canons, 30 hommes), « équipé par Mathurin Cornic, père de Charles Cornic-Duchêne, l'un des hommes les plus importants de la place. Originaire de Bréhat, celui-ci, qui fut tour à tour capitaine, négociant, armateur, était venu tenter sa chance à Morlaix... Le tonnage réduit du navire obligea ses deux capitaines à adopter une tactique spéciale qui consista, le plus souvent à guetter dans le voisinage des côtes d'Angleterre ou de France, les bâtiments marchands qui passaient à leur portée. Le faible tirant d'eau du corsaire, permettait en effet à celui-ci de s'aventurer et de s'abriter fort près de la terre, là où nul n'osait se risquer à le poursuivre » (p.76, opus cité).

Pendant la guerre de Sept-Ans (1755-1763), Morlaix reçoit moins de bateaux corsaires avec leurs prises (une soixantaine) car une partie de la flotte française, qui n'était pas spécialisée dans la course mais servait aussi à la pêche et au commerce, a préalablement été détruite par les Anglais à Terre-Neuve : 200 navires et 100 barques, avec à leurs bord 6000 matelots et 1500 soldats tués ou prisonniers. Charles Cornic, dont on contera les exploits un peu plus tard, se fait les dents lors de cette guerre sur les bateaux anglais sur la Comtesse de la Marck, la Sainte-Marthe, leVigilant, le Saint Jean-Baptiste.

La Guerre de l'Indépendance américaine(1778-1783) débute dans notre région, comme le remarque Joachim Darsel : « En 1777 l'Angleterre saisit, soit dans ses ports, soit en mer, pour 17 millions de bâtiments français, ceci pour répondre sans doute à l'attitude de Louis XVI qui prêtait ouvertement son concours aux colonies américaines insurgées... Or, c'est au large de nos côtes, à la hauteur de Plouescat que sera tiré le premier coup de canon de ce conflit. Le 17 juin 1778, la frégate française La Belle Poule attaquée par le vaisseau anglais L'Aréthuse dut se réfugier dans l'anse de Kernic. Le lendemain, on enterrait à Plouescat, les corps de Green de Saint-Marsault, capitaine en second, et de deux matelots qui avaient été tués au combat. La guerre rendue inévitable par l'immixtion de la France dans les affaires américaines et par les déprédations dont elle s'étaient rendus coupables à notre égard les Anglais était, peu après, officiellement déclarée... Au cours des hostilités, Morlaix arma une dizaine de bateaux et reçut des prises faites par près de 70 autres unités régulières, dont 29 de Dunkerque, 13 de Saint Malo, 11 d'Amérique, 6 de Granville, 5 de Brest, etc » . Des Acadiens combattent avec nos marins et on trouve aussi des capitaines insurgés américains, souvent venus de Boston, au commandement de navires américains et français. « De 1780 à 1782, sur 33 corsaires qui amenèrent des prises à Morlaix ou y débarquèrent des otages de rançon, 12 étaient commandés par des insurgés » (Joachim Darsel).

A l'issue des expéditions de course, Morlaix sert de lieu d'hébergement des prisonniers de guerre maritime anglais, surtout. Plusieurs prisons sont situées à Créach Joly, dans des tours vis à vis du couvent des Dominicains (les Jacobins), qui trempent dans le Jarlot. Ces prisons, note un rapport adressé à l'ingénieur de la province de Bretagne en 1783, doivent pouvoir accueillir entre 200 et 300 prisonniers. Le Roi à partir du XVIIe siècle offre des primes par prisonnier au commandant corsaire afin d'arrêter la pratique cruelle qui consistait souvent à jeter par-dessus bord les prisonniers. La plupart du temps, les corsaires ne ramènent pas jusqu'à leur port d'attaque ou de liquidation des prises leurs prisonniers : ils les remettent à des bateaux neutres ou en territoire neutre. Souvent aussi, les prisonniers bénéficient d'une liberté surveillée, peuvent sortir en journée, payent leur gîte à un particulier. Ces prisonniers-otages sont libérés contre rançon ou la libération de prisonniers français.

A la fin de chaque croisière fructueuse, raconte Joachim Darsel, nos corsaires morlaisiens et français se réjouissent dans les tavernes. « Chaque mise hors d'un corsaire était l'occasion de bombances qui se déroulaient à l'Hôtel du Treilly Royal ; ou de Bourbon (baptisé des Français en 1793)... ; ou du Vieux Pélican tenu par Marguerite Levinec puis par la veuve Bonnay (1765) ; au café du « Bon goût » à François Piriou, dit la Maison (1786). Les cabarets des Irlandais Corven, Magnamara (Mac Mara), Corrin, Carné, Pie, ainsi que du fameux Martin... étaient surtout fréquentés par les hommes d'équipage ou par la pègre du port ». Martin « tenait quai de Léon une auberge plus ou moins famée à l'enseigne de la Harpe Couronnée ayant une arrière-boutique que fréquentait la jeunesse des deux sexes » (Joachim Darsel, Le port de Morlaix et la guerre de course p.185-186). Dans cette auberge fut arrêté en 1749 Rodophe, le « prince de Macao », un aventurier escroc et beau parleur noir qui écumait les ports, séduisait les prostituées, oubliait de payer ses notes, tantôt se disait des Antilles où ses parents auraient été de riches planteurs, tantôt se disait originaire de Côte d'Ivoire. Interrogé par l'officier de police Moreau, ce truculent personnage « déclara avec assurance et hauteur qu'il se nommait Rodolphe, qu'il était prince de Macao aux Indes Orientales, fils d'un roi de ce pays et âgé de 25 ans. Élevé dans le palais de ses aïeux, il avait rencontré, prétendait-il, dans une de ses promenades dans les environs de Macao un missionnaire qui l'avait converti au catholicisme et lui avait administré, en grand secret, le sacrement du baptême. Un autre prince du sang (sic) espérant faire écarter le dauphin ( !!) Rodolphe du trône de Macao, le dénonça à son père. Le roi était un fervent boudhiste ; furieux de la conversion de son fils, il ordonna qu'on lui tranchât la tête ; mais la reine, sa mère, le fit évader. Il réussit à s'embarquer sur le navire le Mettais Querquanny en partance pour le Portugal. Il avait, avec lui, un millier de livres de poudre d'or, don généreux de sa mère. Arrivé à Lisbonne, il y fut princièrement traité ; mais, de son côté, il eut à faire de grosses dépenses, voulant porter dignement un nom illustre dans toutes les Indes. Trop rapidement, hélas ! Il jeta aux yeux de tous sa poudre d'or et, pour que les témoins de sa splendeur ne s'apitoyassent pas sur sa misère, il se rendit en France, espérant bien y rencontrer au Havre, de riches marchands hollandais avec lesquels il avait été en relations à Batavia. Pour son malheur, il ne les avait pas découverts ; aussi avait-il résolu de se rendre en Bretagne « certain de trouver dans ce bon pays, si pieux, un accueil d'autant plus sympathique que lui, prince de Macao, avait souffert et perdu sa couronne pour l'amour de Notre Seigneur Jésus-Christ » (Joachim Darsel, p.187-188) ... Le mythomane magnifique finit misérablement parmi les contagieux de Bicêtre où il était enfermé à la suite de son arrestation morlaisienn

Morlaix, port refuge pour les persécutés jacobites et acadiens

Morlaix, terre d'asile, cela ne date pas d'hier...

Olivier Cromwell avait engagé en 1649 avec l'invasion de l'Irlande un processus qui s'était achevé à la fin du XVIIe siècle avec la défaite du roi catholique Jacques VII. Ses partisans, les jacobites, privés de liberté religieuse, interdits de commercer les produits de leur agriculture avec l'Angleterre (leur laine notamment), chassés de leurs terres par des protestants, presbytériens écossais notamment, émigrent vers la France, l'Espagne, l'Angleterre. Plusieurs familles jacobites irlandaises font souche à Morlaix, en paroisse de Saint Martin notamment.

Près de 70 ans plus tard, des déportés Acadiens, colons d'origine française (normande et poitevine notamment) s'étant installés au Canada , persécutés par les Anglais après leur conquête complète du Canada, débarquent à Morlaix, venus de Nouvelle-Ecosse. 80 familles, 250 personnes, s'installent dans notre ville, qui met à disposition des logements de particulier ou de petites casernes attenantes à des maisons et commerces situés rue Haute, rue des Nobles, quartier Villeneuve, rue Longue du Bourret. « Ce fut d'ailleurs dans cette dernière rue, raconte Joachim Darsel, si pittoresquement accidentée, que s'installa définitivement par la suite le gros de l'émigration acadienne. Ces morlaisiens d'adoption s'appelaient Le Blanc, Boudreaux, Le Bourg, Bouterie, Daigre, Granger, Hébert, Moreau, Richard, Terriot, Thibaudeau, Trahan, Vincent, etc. On retrouve beaucoup de ses hommes avides de revanche dans les navires corsaires morlaisiens pendant la guerre de l'indépendance d'Amérique

Charles Cornic, corsaire républicain

Charles Cornic Duchêne naît à Morlaix en 1731. Daniel Appriou, dans son livre Au Cœur de Morlaix,nous présente sa vie extraordinaire: « Il est élevé dans une famille de marins et embarque comme mousse à huit ans, parcourant les océans sur les navires de son père jusqu'en Irlande, Espagne, Saint Domingue, Terre Neuve. A dix-neuf ans, il rentre comme subalterne dans la marine royale mais la quitte rapidement pour aller protéger les navires marchands contre les corsaires anglais. Le ministre de la Marine lui donne alors une corvette de six canons, l'Agathe; ses nombreux succès le rendent célèbre, le roi lui octroie une pension de cinq cents livres. A bord de la Félicité, il s'empare de nombreuses frégates anglaises, puis, sur le Protée... il capture en moins d'un mois cinq vaisseaux de la compagnie des Indes. Le butin est énorme mais Cornic ne garde rien pour lui ». Cornic attire la jalousie des officiers nobles du Grand Corps, arborant l'uniforme rouge, se bat en duel avec eux, avec son uniforme bleu d'officier roturier. Il « devient rapidement l'idole de Brest mais la haine des jaloux démeure si grande qu'on doit lui attribuer une garde personnelle ». « Quand la paix est signée, le Morlaisien commence un long travail de rectification des cartes françaises; il lève les plans de rades, de ports, des côtes de Roscoff à Bréhat ». On lui doit aussi le balisage de la baie de Morlaix en 1776. En 1789, il écrit « Je suis un ami de la Révolution ». En l'an II de la République (1793), Charles Cornic proposa à la Commission de Marine et des Colonies de créer un port à l'entrée de la rade de Morlaix puis, en 1802, il s'adressa au général Bonaparte, Premier Consul de la République Française, pour demander la création d'un bassin de relâche pour vaisseaux de guerre dans la rivière Le Dourdu (les eaux noires) qui débouche au Dourduff. Le but de Cornic, alors retiré en son château de Ploujean, était de faire de Morlaix un nid de corsaires qui serait le point de départ des attaques vers l'Angleterre. Avant cela, à la fin de la révolution, il fut nommé général de l'artillerie à Bordeaux pour combattre les Anglais. Charles Cornic meurt en 1809 à l'âge de 68 ans en son château de Suscinio.

Morlaix, le 30 juillet 2013.

 

Morlaix: de la fondation de la ville au 17e siècle. Une histoire de Morlaix, première partie

Morlaix au XVIIIe siècle: Une histoire de Morlaix, deuxième partie

Morlaix pendant la Révolution (I), Une histoire de Morlaix, troisième partie

Morlaix pendant la Révolution (II), Une histoire de Morlaix, troisième partie

 

Partager cet article
Repost0
30 décembre 2013 1 30 /12 /décembre /2013 17:05

Jean Victor Marie Moreau (1792)

 Victor Moreau, général de l'armée du Rhin (1792)

Morlaix pendant la Révolution

"Une histoire de Morlaix", troisième partie

par Ismaël Dupont (compte rendu de lecture)

 

Morlaix à la veille de la révolution

Bruno Baron présente un tableau intéressant et vivant de Morlaix à la veille de la révolution en introduction de son Morlaix sous la révolution (éditions du Dossen, 1988), livre sur lequel nous nous appuierons souvent pour écrire ce chapitre:

« Morlaix, à la veille de la Révolution, peut sans doute être considérée comme la capitale économique de la Basse-Bretagne, grâce à l'intense activité portuaire régnant alors. Celle-ci permet à une majorité de la population de vivre, et est régie par de grandes familles ou des groupes de négociants, originaires pour la plupart de Morlaix ou de régions comme le Nord et la Gironde. Cette poignée d'hommes, ayant souvent bâti leur fortune dans le commerce avec l'étranger (Angleterre, Espagne) ou les relations entre les grands ports français de l'époque (Bordeaux, Dunkerque, Nantes...), dirige cette activité considérable qu'est le commerce maritime. Ce port permet à Morlaix de recevoir des produits bruts tels que le vin ou le tabac qui, à travers la manufacture, employant en 1789 environ 900 personnes, se trouve être la source de la deuxième activité économique de la ville. Morlaix est une cité privilégiée du commerce avec son port, mais aussi de nombreuses foires et marchés où régulièrement les paysans des alentours vendent leurs productions et leur bétail, permettant ainsi aux citadins de se ravitailler en produits frais. Cette situation économique florissante implique une population importante où l'on compte fort peu d'indigents, puisqu'en 1789, sur 9623 habitants (pour 1520 feux), on dénombre seulement 93 mendiants »

En 1774, dans le cadre d'une initiative nationale du ministre des Finances Turgot, l'évêque de Saint-Pol de Léon, Monseigneur de la Marche, commande une enquête sur la mendicité dans son diocèse. Alexandre Expilly, le recteur de Saint-Martin, son futur opposant en tant qu'évêque républicain, réalise avec zèle cette étude et lui la renvoie rapidement. Sa réponse nuance un peu les données précédentes. Sous le ministère d'Alexandre Expilly, la paroisse de Saint-Martin englobe Sainte-Sève, Saint-Martin Ville et une partie de Saint-Martin des Champs, dans les limites qui partent au nord du pont de Lannuguy, en remontant la rivière de Morlaix jusqu'au Queffleuth (rue de Brest et route de Carhaix). A la veille de la révolution, Saint-Martin compte environ 4000 paroissiens. 1500 habitent « les champs ». « Cette partie... dit Expilly dans sa réponse à l'enquête épiscopale, n'a presque point de pauvres parce qu'aussitôt qu'ils manquent ou croient manquer du nécessaire, ils accourent se fixer en ville ». La partie « ville » comprend environ 2500 personnes « dont il y a plus d'un quart pauvres et dans le besoin ». En effet, commente Jeanne L'herron (Un Morlaisien dans la révolution L.A Expilly, recteur de Saint-Martin, éditions du Dossen, 1989), « la misère est grande à Saint-Martin, comme dans l'ensemble du pays. Bien que la situation du Léon apparaisse dans la France d'Ancien Régime comme privilégiée, elle se détériore dans les décennies qui précèdent la Révolution. Plusieurs facteurs contribuent à cette dégradation. Tout d'abord la hausse du prix des céréales, consécutive à la spéculation engendrée elle-même par une série d'hivers difficiles. Celui de 1788-1789 en particulier fut très rigoureux. Les prix connaissent une flambée à partir de 1775 et la cherté du blé, denrée de base, accroît la misère. En outre, l'activité textile, sur laquelle le Haut Léon avait fondé sa richesse aux siècles précédents, se trouve elle aussi...en déclin dans le dernier quart du XVIIIe siècle... Enfin les salaires sont médiocres, principalement à la manufacture des tabacs que « l'on peut regarder » toujours selon Expilly « comme étant la pépinière de pauvres à Morlaix » » (p.13).

Bruno Baron note aussi que « les employés des armateurs ou de la manufacture ont bien des difficultés à atteindre un niveau de vie décent ». Il poursuit : « Morlaix est assurément une ville riche, où les pouvoirs économiques, politiques et sociaux sont totalement entre les mains des négociants, dont les familles se succèdent depuis plusieurs générations à la tête de la communauté, veillant ainsi plus commodément sur leurs propres intérêts ».

Ces hommes, souvent instruits, suivent les courants idéologiques de l'époque et appartiennent tous soit à la « Chambre de Littérature » fondée en 1778 (et dont le futur évêque constitutionnel, le recteur de Saint-Martin Alexandre Expilly,est un des fondateurs) soit à l'une des quatre loges maçonniques: « La Noble Amitié » créée en 1746 (de recrutement, de caractère et d'esprit d'esprit résolument aristocratiques), « La Fidèle union » et « l'École des Mœurs » née en 1777 (d'origine et de préoccupations plus roturières), et enfin la toute jeune « Parfaite Égalité » qui voit le jour au début de l'année 1789. A « l'école des mœurs » appartient le médecin de l'hôpital Bouëstard de la Touche, un homme cultivé et éloquent à la bibliothèque extrêmement riche pour l'époque.

Ces loges joueront à la veille de la Révolution un rôle-clef dans la propagation des idées révolutionnaires même si par la suite elles cessent toute activité lors des évènements nationaux.

Pouvoirs économique, social, et politique à Morlaix se confondent à la veille de la révolution, note Bruno Baron.« La main mise des négociants sur l'administration locale s'avère flagrante, en 1788, car depuis le 4 janvier, Morlaix est dirigée par le maire, Michel Behic, les échevins Armand Dubernad et Rannou et les sept jurats: Ange Macé de Richebourg, Jean-Baptiste Béau, Resguern Le Denmat, Jean Diot, Pierre Barrere, Jean Dessaux, et enfin Mathieu Beaumont, avocat, le seul à ne pas relever de la grande famille du négoce. Ces hommes, choisis par la communauté, servent également de lien entre la population et les différentes instances, telles que le Parlement ou l'Intendant de Bretagne ».

Joachim Darsel, s'appuyant sur un témoignage d'époque, apporte de nouveaux éléments pour planter le décor du Morlaix pré-révolutionnaire : « La situation du port et de la ville de Morlaix était, à la veille de la Révolution, particulièrement florissante. Alors que le nombre des navires ayant reçu passeport à leur sortie était de 127 à 134 au début du XVIIIe siècle, on en comptait 343 en 1784, 525 en 1785. Cambry (pendant l'époque révolutionnaire) déclara notre port « sans comparaison le plus commerçant du Finistère ». « Des navires de 3 à 400 tonneaux peuvent débarquer les marchandises à la porte de leurs propriétaires »... « L'entrée du port était extrêmement dangereuse avant les travaux que le citoyen Cornic imagina de faire exécuter et qui furent achevées sous ses ordres en 1776 (établissement de tours, tourelles, organaux d'amarrage, balises) »...Cambry remarque que la place « n'a ni bourse ni édifice public » particulièrement destiné à ses ventes, au dépôt de ses marchandises et poursuit ainsi la description de notre cité : « les deux quais, la place du Peuple et le prolongement de cette place qui conduit aux Jacobins, sont les seules parties de la commune qu'on puisse citer ; le reste est un amas confus de baraques mal alignées, humides, obscures ; de rues malpropres, assez bien pavées cependant, de maisons abattues, repaires d'ordures et d'infections. On trouve cependant au sommet des montagnes qui cernent la ville quelques asiles du goût et de la propreté, des jardins alignés, cultivés avec soin, dans la plus heureuse exposition ».

Prémices de la révolution

A la fin de l'année 1788, on convoque les États afin de trouver une solution aux problèmes économiques et politiques de la France. Le 7 décembre, Pierre-Louis Mazurié de Pennanech et Jean Diot (négociant originaire de Dunkerque) représentent Morlaix à Rennes aux États de Bretagne. Dans l'hôtel de ville construit en 1623 (le nôtre, au même emplacement, date du règne de Louis-Philippe: 1836) commença la préparation des États de Bretagne, répétition générale des États généraux de Versailles en mai 1789.

Jusqu'alors au XVIIIe siècle, la lutte pour le maintien des libertés et des droits particuliers de la Province bretonne, menée particulièrement par la noblesse, était soutenue par l'ensemble de la population et canalisait les ardeurs politiques contestatrices. Mais dès la fin de 1788, le refus des privilégiés de consentir à quelque modification de la constitution bretonne au profit du Tiers Etat entraîne la rupture entre ces groupes et amène une remise en cause des privilèges des aristocrates dans la bourgeoisie bretonne. A Rennes, le Parlement se prononce contre le doublement des représentants du Tiers-Etat (pour avoir une délégation plus conforme à son importance numérique). Les députés du Tiers demandent alors le vote par tête et non plus par ordre.

Le 21 janvier 1789, l'intendant de Bretagne demande aux représentants du Tiers-Etat de rentrer chez eux face à la mésentente entre les représentants des trois ordres.

Louis XVI convoque les États Généraux le 24 janvier 1789.

Le 26 janvier 1789, des troubles éclatent à Rennes où les patriotes du Tiers sont conduits notamment par le Morlaisien, pour l'heure étudiant en droit et futur général de la République, Moreau. Le petit peuple, instrumentalisé par la noblesse, prend alors parti contre les étudiants en droit défendant les droits du Tiers-Etat. Une troupe d'agitateurs, composée pour une grande part de domestiques de nobles, s'attaqua à des étudiants devant la porte d'un café. Moreau organisa la résistance, fit enlever les armes de la milice bourgeoise de leur magasin et appela à la rescousse 400 étudiants de Nantes. Le lendemain, les étudiants se rendirent maîtres du pavé sur lequel on trouva de nombreuses bricoles (cordes qui servaient aux chaises à porteurs), d'où le nom de "journée des bricoles" qui est resté. Les affrontements continuèrent le jour suivant, car toute la jeunesse qui soutenait les idées nouvelles vint se mettre sous les ordres de Moreau.

Le lendemain, la révolution compte ses premiers morts et ils sont rennais: un garçon boucher et deux aristocrates. C'est que les étudiants en droit patriotes se sont armés.

Le 3 avril 1789, Morlaix apprend par une missive de ses députés que l'Assemblée du Tiers-Etat breton, réunie à l'hôtel de ville de Rennes, a prononcé l'exclusion des nobles, des anoblis, des sénéchaux. Quelques assemblées de corporations et de quartiers organisèrent l'assemblée générale du Tiers-Etat et de la Sénéchaussée à l'hôtel de ville de Morlaix, qui rédigea le 9 avril 1789 ses cahiers de doléances, et désigna les grands électeurs qui allaient avec ceux de Lannion participer à l'élection de quatre députés aux États Généraux; trois en fait car c'est sur ordre du roi qui fut désigné un armateur morlaisien, Pierre-Louis Mazurié de Pennanech. Le Lay de Grantugen représente aussi Morlaix aux États généraux. Le député le plus célèbre de Morlaix sera néanmoins Alexandre Expilly, représentant du clergé, puis de la Nation dans la Constituante. Pour le comprendre, il faut faire un petit pas de côté.

Le 16 avril, les nobles bretons et le haut clergé décident de boycotter les États Généraux à Versailles, au motif que selon eux, les députés de Bretagne devraient être mandatés par les Etats de Bretagne selon les coutumes anciennes reconnaissant les droits traditionnels de la province et non élus dans les sénéchaussées. Dans le diocèse du Léon, Monseigneur Jean-François de La Marche, né en 1729 dans une grande famille d'Ergué-Gabéric en Cornouaille, ancien militaire et évêque dévoué, proche du peuple (on lui attribue l'introduction de la pomme de terre dans le Léon et on l'appelle volontiers « Eskop ar patates », l'évêque aux patates) mais conservateur, réussit à obtenir du bas clergé du Léon qu'aucun membre du clergé séculier ou régulier ne siège aux États Généraux, malgré la volonté opposée d'Alexandre Expilly, proche des idées de réforme du Tiers. A l'inverse, à Rennes, Nantes, Vannes, Tréguier, Saint Brieuc, Dol, Saint-Malo, le bas clergé envoie des députés aux États Généraux. Le 5 mai, lors de la première réunion des États Généraux à Versailles, il n'y a donc pas de représentant du clergé léonard, mais début août, devant l'évolution des événements, les représentants du clergé réunis à nouveau par Monseigneur de la Marche se ravisent et mandatent Alexandre Expilly et Dom Verguet, prieur de l'abbaye royale du Relecq, à l'Assemblée Constituante. A cette date, celle-ci a déjà aboli la monarchie absolue (juin 1789) et les droits seigneuriaux (4 août 1789) au nombre desquels figure la dîme due au clergé.

Dans leurs cahiers de doléance, les Morlaisiens, représentant bien sûr le plus souvent des bourgeois et commerçants ou hommes de loi instruits, ne vont pas jusqu'à imaginer ces possibilités mais réclament plusieurs réformes fondamentales:

  • la votation par tête aux États Généraux

  • le retour périodique des États Généraux (pour aller vers un système parlementaire)

  • la liberté de la presse, de l'expression

  • l'égalité devant les peines de justice

  • la réduction des taxes sur les actes de justice et les contrats

  • l'égalité d'accès des roturiers et des nobles aux compagnies ou offices prestigieux (publics, militaires).

  • La réforme des finances publiques et du train de vie de l'État préalable à toute augmentation d'impôt

  • La suppression des privilèges fiscaux des nobles et du clergé

  • La fin de la vente des titres de noblesse et la création d'une véritable aristocratie des talents et des services rendus.

Premiers bouleversements révolutionnaires

Les Etats Généraux s'ouvrent à Versailles le 5 mai 1789, rassemblant 1129 députés (290 nobles, 360 ecclésiastiques, 611 membres du Tiers-Etat). Le 20 juin, les députés du Tiers se réunissent dans la salle du jeu de Paume et prêtent leur célèbre serment de ne se séparer qu'avoir doté la France d'une constitution. Dix jours plus tard, l'Assemblée Nationale est instituée. Morlaix réagit peu aux premiers événements parisiens. La nouvelle de la prise de la Bastille le 14 juillet n'est connue que cinq jours plus tard et n'entraîne aucune liesse patriotique. « Le manque d'informations ne permet sans doute pas aux notables d'analyser clairement la situation, comme le prouve cette lettre du 22 juillet 1789 où l'Assemblée de Morlaix annonce son dévouement au Roi, mais adhère totalement aux décrets passés et futurs qui émaneraient de l'Assemblée Nationale Constituante, puis termine superbement par un hymne à la monarchie! » (Bruno Baron, p. 22). « Cette absence de préoccupations politiques générales n'est pas partagée par toute la population, car en juillet est créée sous la présidence de François Andrieux un comité des « jeunes volontaires nationaux » au rôle parfaitement symbolique. Pourtant, ces jeunes gens se prennent au sérieux et réussissent à obtenir, le 21 août 1789, un poste de garde attaché à la surveillance des quais. Cette jeune génération se tourne résolument vers la Révolution ».

En septembre 1789, première conséquence de l'abolition des privilèges et des droits féodaux de la nuit du 4 août, la ville de Morlaix décide de ne plus verser ses honoraires annuels au gouverneur du château du Taureau. La ville envoie aussi des notables et des volontaires qui soutenir les autorités de Lannion, où des troubles s'étaient élevés contre la réquisition de grains pour les troupes cantonnées aux environs.

Deux années de crise économique dans les campagnes sont propices aux troubles et à l'insécurité. Les bourgeois patriotes, avant-garde de la Révolution en province (à Paris, c'est différent), se voient d'abord comme des gardiens de l'ordre. Ainsi, Alain Pennec écrit dans l'article « La Bretagne de la révolution à l'empire » (Toute l'histoire de la Bretagne des origines à nos jours, Skol Vreizh 2013): « il y a concomitance pendant l'été 1789 entre l'agitation paysanne et la formation des milices nationales... La garde nationale revêt un caractère évident de défense de tous les possédants devant la menace des catégories sociales dangereuses... Parmi ces conflits, c'est l'affaire de Lannion qui a le plus grand retentissement dans toute la province. Elle provoque la colère de tous les jeunes citoyens bretons qui offrent leur appui ou marchent pour rejoindre le détachement de 1500 hommes, que Brest a immédiatement dirigé sur Lannion pour récupérer 260 sacs de grain et arrêter les « mal-intentionnés ». Les Lannionnais affolés rendent les grains et il y a quelques incarcérations. L'effet de cette démonstration de force intimide profondément les campagnes de Basse-Bretagne et Brest est dès lors approvisionnée sans difficultés. Cette affaire a un autre résultat: elle renforce davantage la coopération interurbaine et débouche sur la préparation de la Fédération de Pontivy en janvier, où 150 citoyens des villes bretonnes sous la présidence du morlaisien Jean Victor Marie Moreau, prévôt des étudiants de Rennes, vont s'assurer de leur secours mutuel pour défendre la Constitution. Cette fédération est suivie en février d'une autre regroupant cette fois les représentants des municipalités bretonnes » (p.442-443). Entre septembre 1789 et janvier 1790, les municipalités de Morlaix, Lannion, Guingamp s'étaient déjà réunies à cinq reprises pour discuter de la déclaration de l'évêque de Tréguier, de la culture du lin, de la suppression des privilèges, de l'application de la Constitution.

La crise économique a une autre conséquence politique qui se fait ressentir sur le plan local: le 6 octobre 1789, un décret prévoit la réquisition de la vaisselle en or et en argent pour combler le besoin d'argent du gouvernement. Le maire de Morlaix Michel Behic veille scrupuleusement à l'application de cette loi, demandant par exemple un inventaire de l'église de la Collégiale de Notre-Dame du Mur et invitant « tous les membres de la municipalité et du conseil permanent à déposer à la mairie toutes les boucles d'or et d'argent pour participer à la contribution patriotique ». Le 9 décembre 1789, le maire reçoit la mission de recenser tous les biens du clergé. L'Assemblée Nationale avait décidé le 2 novembre la confiscation des biens de l'Église, ou du moins leur mise à disposition de la Nation, à l'initiative de l'évêque défroqué Talleyrand Perigord, soutenu sur cette question par le morlaisien Alexandre Expilly.

Le 28 janvier 1790, la révolution se traduit concrètement pour les Morlaisiens par l'élection du Conseil Municipal sur un mode plus démocratique mais non pas néanmoins au suffrage universel. Pour voter, il faut être citoyen actif, français, avoir au moins 25 ans, payer une contribution directe égale à trois journées de travail, ne pas être domestique. Pour être éligible, il faut payer une contribution directe égale à dix journées de travail. A l'issue des élections, c'est l'avocat Yves-Joseph Le Denmat de Kervern, né à Callac en 1750, qui se retrouve à la tête de la municipalité. C'est à lui que revient la lourde de tâche d'obtenir un inventaire des biens des Ursulines et du Carmel.

La fin de la province Bretagne: Morlaix manque t-elle un virage en ne réclamant pas d'être chef-lieu de département?

Au début de la révolution, les députés du Tiers Etat breton, qui affronte la noblesse depuis décembre aux Etats de Bretagne, vont faire figure d'avant-garde de la révolution. Le Club Breton est formé le 30 avril 1789 par le comité des députés de la province. « C'est l'ébauche d'un parti moderne, fer de lance des réformes constitutionnelles. Les députés bretons, logés à Versailles – boulevard de la Reine et avenue Saint-Cloud – se réunissent régulièrement au sol-sol du café Amaury et manifestent précocement pour la liberté de la presse. Ils sont nombreux parmi les rédacteurs des lois fondamentales de la Constituante... Le 20 juin 1789, le serment du jeu de Paume met en scène parmi les acteurs essentiels le père Gérard, Jean Lanjuinais, Isaac Le Chapelier, Le Guen de Kerangal... » (Serge Bianchi, article « La fin de la province de Bretagne », dans 11 questions d'Histoire qui ont fait la Bretagne.Skol Vreizh 2009, p.81).

Lors de la nuit du 4 août, dont la préparation revient au Club Breton (le président de la séance est Le Chapelier, député de Rennes), les députés bretons du Tiers rallient ceux du Dauphiné et acceptent un peu gênés et forcés par leur radicalité réformatrice, de renoncer aux libertés bretonnes, à l'autonomie et au particularisme en matière fiscale, pour remettre les lois entre les mains d'une Nation décidée de supprimer les privilèges, contrairement aux députés bretons du clergé. Le Parlement et les Etats de Bretagne sont abolis les 3 et 5 novembre 1789. Le Chapelier s'exclame en février 1790: « Où est la nation bretonne? Dans 1500 gentilhommes et quelques ecclésiastiques ou dans 2 millions d'hommes? ». En février 1790 toujours, la fédération des municipalités Morlaix-Guingamp- Lannion rallie le projet constitutionnel et renonce aux privilèges de la Province.

En novembre 1789, lorsque les anciennes provinces sont divisées en département au cours d'un processus de négociations complexes et tendues, Morlaix ne réclame pas, contrairement à Saint Malo, « son » département (Léon ou Léon/ Trégor: de Brest jusqu'au Trieux: ce qui aurait correspondu au nord de la Basse-Bretagne bretonnante), Quimper étant le chef lieu de la Cornouaille. Une fois la décision de constituer le Finistère dans ses limites, Quimper parvint à emporter la décision face à son rival Landerneau. Landerneau redevint chef-lieu de département pendant la période montagnarde (juillet 1793-novembre 1794).

La politique religieuse de la Révolution et ses conséquences locales

En février, le « Comité écclésiastique » de l'Assemblée Constituante, commission de 15 membres que présidera bientôt Alexandre Expilly et où siège le professeur de droit ecclésiastique rennais Jean-Louis Lanjuinais, propose la suppression des ordres religieux. Les vœux monastiques solennels ne sont plus reconnus et les ordres et congrégations sont interdits. Le clergé représentait en 1789 165 000 personnes dans une France de 26 millions d'habitants. Le clergé régulier – 82000 moines, religieux, et religieuses – était le mal aimé de l'ordre. On jugeait ce clergé vivant à l'écart du monde, sans toujours travailler, comme improductif, coûteux pour la société, lui qui possédait une grande partie des 10% de terres du royaume dont le clergé assumait la propriété. Les vœux de chasteté et de pauvreté apparaissaient contre nature, de même que l'absence de liberté régnant dans les couvents et les monastères. En revanche, la population était bien plus attachée à ses curés ou recteurs (en Bretagne) s'acquittant de leurs missions spirituelles pour et avec les gens ordinaires, étant le plus souvent originaires de la paroisse ou du pays, parlant la langue du peuple tout en étant plus instruit que lui. A la suite de cette décision qui n'émeut guère l'opinion, Monsieur de La Marche qui sent la menace fait publier un avertissement : « L'esprit d'insubordination et de révolte viole dans plusieurs provinces les droits les plus sacrés de la Religion et de la Société, brise les liens de l'obéissance, se livre à des excès aussi criminels dans leurs motifs que funestes dans leurs suites ». Monseigneur Le Mintier, évêque de Tréguier, plus violemment contre-révolutionnaire encore, évoque lui avec nostalgie « le temps où les riches jouissaient sans crainte de leur opulence et où le plébéien satisfait de son sort vivait content de son état ». Sa diatribe se termine par cet avertissement qui sent bon la défense du privilège ; « Si aujourd'hui on envahit le patrimoine et les propriétés des deux premiers ordres de l'état qui vous garantira les vôtres pour l'avenir ? ».

Pourtant, note Jeanne L'Herron, à qui nous devons ces citations, « ces réactions restent ponctuelles et, en février 1790, nombre de clercs participent à la mise en place des nouvelles administrations. Plus d'un curé, à la faveur de la nouvelle loi, est élu maire de sa commune. A Crozon par exemple, le curé Meillard recueille 642 voix sur 651 ; à Locronan, c'est également le curé qui est nommé premier officier municipal... Et dans son ensemble, jusqu'en juillet 1790, le bas clergé proteste de son dévouement au nouvel état de choses, montrant véritablement un accord entre l'Eglise et la Révolution » (Un morlaisien dans la Révolution L.A Expilly Recteur de Saint-Martin, p.25).  

La « Constitution civile du clergé » est votée le 12 juillet 1790.

Elle prévoit l'alignement des diocèses sur les départements : les diocèses de Dol, Saint Pol de Léon, Tréguier, Saint-Malo sont ainsi supprimés.

Mais surtout, le clergé relève maintenant de la Nation à la constitution et à la loi de laquelle il doit se soumettre, dans sa discipline extérieure, les prêtres étant d'ailleurs élus par les citoyens actifs, catholiques pratiquants et croyants ou non et étant payés par la Nation (10000 livres pour les évêques, dont Alexandre Expilly, d'accord avec Robespierre, est parvenu à réduire le traitement par rapport à ce que demandaient des députés, se basant sur leurs revenus avant la révolution, 1200 livres pour les curés de campagne), sachant que celle-ci est désormais propriétaire des anciens biens ecclésiastiques.

L'Assemblée est divisée sur ce projet radical par son gallicanisme. Le pape Pie VI, interpellé par Monseigneur de La Marche et l'évêque de Quimper, ne dit rien, conseille la prudence. Mais dans les diocèses, les paroisses, beaucoup de prêtres s'inquiètent. Alexandre Expilly publie un texte d'explication des nouvelles dispositions religieuses qu'il a portées : « Ils vous trompent d'une manière bien criminelle lorsque, pour alarmer vos consciences, ils vous insinuent que les décrets de l'Assemblée Nationale préparent la chute de la religion. Loin que ces décrets lui portent atteinte, elle n'en sera que plus vénérée et ses ministres n'en deviendront que plus respectables. Le dogme n'a point été attaqué par la Constitution civile du clergé, elle n'embrasse que des objets de discipline extérieure sur lesquels l'autorité laïque est essentiellement compétente ».

En novembre 1790, le décret qui va imposer le serment de fidélité à la Constitution au clergé va mettre le feu au poudre.

En septembre 1790, à la mort de l'évêque de Quimper, Alexandre d'Expilly le brestois, fils d'un petit officier de la marine, devient le premier évêque constitutionnel, et un des premiers roturiers aussi, élu par les citoyens, dont une grande majorité de clercs, par 233 voix contre 105 voix à Monseigneur de La Marche, qui n'était pas candidat et appelait au boycott du scrutin (une indemnité de 50 livres était offerte aux électeurs qui se déplaçaient pour contrer l'influence des opposants à la Constitution civile du clergé). Pendant des mois, Alexandre Expilly sera ostracisé par les autres évêques, grands seigneurs hostiles aux idées révolutionnaires pour la plupart, et le pape ne daignera pas le reconnaître. Après son sacre fêté par les patriotes de Quimper et de Landerneau, Expilly est accueilli à Morlaix le 7 avril 1791, entouré et suivi de la garde nationale, à cheval et à pied : Morlaix le reçoit bien mais son ancien subordonné, l'abbé Guerlesquin, réprouve publiquement son choix d'accepter l'église de la Révolution.

Monseigneur de la Marche de son côté se refuse de prêter serment et mène une campagne active pour dissuader le clergé finistérien et breton de prêter serment à la Constitution révolutionnaire. De fait, 80% environ du clergé en Bretagne et dans le Finistère refusera de prêter serment, ne voulant mettre la religion sous la dépendance de la République. Le pape condamne officiellement la Constitution civile du clergé le 10 mars 1791.

Dans le Finistère, en mai 1791, seulement 140 prêtres fonctionnaires publics sur 593 ont accepté de prêter le serment de fidélité à la Constitution tel que l'exige le décret du 27 novembre 1790. Dans le Léon, dont Monseigneur de La Marche continue à influencer le clergé depuis l'Angleterre où il est exilé en publiant lettres et mandements hostiles et virulents, 90% des prêtres refusent : 27 sur 272 prêtent serment.

Jusque là, l'église avait été plutôt favorable à la révolution: le bas-clergé avait participé activement à la rédaction des cahiers de doléance, réclamant l'amélioration de sa condition, parfois l'élection des évêques par leurs recteurs comme dans le Trégor, la réduction des privilèges.

L'assemblée Nationale prévoyait qu'après l'expiration du délai prévu par le décret du 27 novembre 1790 sur la Constitution civile du Clergé, les prêtres réfractaires seraient remplacés. A Morlaix, à la date fixée, seuls les curés de Saint-Melaine jurèrent d'être « fidèles à la Nation, à la Loi et au Roi et de maintenir de tout leur pouvoir la Constitution décrétée par l'Assemblée Nationale et acceptée par le roi ». Les autres membres de la population ecclésiastique sont considérés comme réfractaires et on suspend leur traitement. Maurice Derrien, proposé par Louis-Alexandre Expilly pour s'installer à l'église du Mur, devient le premier curé élu de Morlaix, ce qui provoque la colère du recteur de Saint-Mathieu, l'abbé Pitot. Cette époque est celle d'une profonde dissension entre religieux « assermentés » et « réfractaires ». On voit même une double procession pour fêter un même saint!

A Plabennec, il faut 400 hommes de troupes pour installer un prêtre assermenté que voulait déloger les paysans. A Plougoulm, le sacristain refuse de servir le prêtre F. Le Coarant, installé par la municipalité. A Saint-Pol, le jour de la Fête-Dieu, le curé assermenté Dumay se fait humilier puisque, sur le parcours de la maigre procession qui se rend de la cathédrale au Kreisker, composée essentiellement de représentants de la municipalité et de notables, il n'y a pas de fleurs, de tentures comme à l'accoutumée, et la tour du Kreisker reste silencieuse, les cordes des cloches ayant été subtilisées.

Voyant que les incidents se multiplient, Expilly durcit sa position. Mettant en avant les difficultés de cohabitation de plus en plus fréquentes entre réfractaires et assermentés, l'évêque obtient du Directoire du département le 21 avril 1791 un arrêté au terme duquel « les prêtres non assermentés devront désormais se tenir à 4 lieues de leur ancienne paroisse ».

A Morlaix, « Société des Amis de la Constitution » dénonce des Dominicains, des prêtres, accusés de tenir des propos séditieux, anti-patriotiques, et elle réclame la fermeture des églises, jugées prêtes à soutenir un coup de force contre-révolutionnaire, après l'annonce de la nouvelle de « l'enlèvement du Roi et de sa famille » fin juin 1791. Les administrateurs du District de Morlaix sont jugés trop modérés vis à vis des réfractaires par les administrateurs du département.

Le 2 juillet 1791 , le Directoire du Finistère décide d'autoriser et d'encourager l'arrestation des réfractaires. Plusieurs seront détenus au couvent-prison des Carmes puis au château de Brest.

En juillet 1791, le chapelain des Carmélites de Morlaix, l'abbé Morvan, et d'autres prêtres réfractaires commencent à être chassés de leurs fonctions tandis que leurs biens sont confisqués. Le Conseil Général finistérien décide de réduire l'influence du clergé en exigeant qu'une seule messe journalière soit dite à Morlaix. Dès la fin de l'année 1791 commence la « chasse aux réfractaires ». Le 3 décembre, le Conseil Municipal reçoit l'ordre du Directoire du district d'arrêter certains religieux. Le maire de l'époque, Jean Diot, est modéré, refuse de recourir à la force publique et se rend lui-même dans les églises et les couvents où il trouve porte close: prêtres et aumôniers ont pris la fuite. Sur ordre de l'administration centrale, six cloches appartenant à des églises destituées sont enlevées. En janvier 1792 est établi un inventaire dans les divers couvents de la ville: Carmel, Bénédictines du Calvaire, Ursulines.

En août 1792, le Directoire du département décide de faire enfermer des prêtres réfractaires au Château du Taureau, de remettre une prime de 60 livres à qui les fera arrêter. Le district de Morlaix réclame la déportation de la quinzaine de prêtres réfractaires qualifiés « d'ennemis de la chose publique » enfermés au château du Taureau. En mars 1793, vingt neuf prêtres enfermés au château seront effectivement déportés à Brême.

Malgré les décrets qui imposent le culte constitutionnel, le culte traditionnel reste célébré clandestinement. Poursuivis, chassés des églises, les prêtres réfractaires sont hébergés chez des familles, dans des caves, des greniers, des granges. A Saint-Martin des Champs, les appellations de Toul ar Person ou Toul ar Bellec donnés plus tard à des réduits dissimulés dans certaines fermes attestent de cette vie clandestine.

Morlaix, 30 décembre 2013 

Morlaix: de la fondation de la ville au 17e siècle. Une histoire de Morlaix, première partie

Morlaix au XVIIIe siècle: Une histoire de Morlaix, deuxième partie

Morlaix pendant la Révolution (I), Une histoire de Morlaix, troisième partie

Morlaix pendant la Révolution (II), Une histoire de Morlaix, troisième partie

 

Partager cet article
Repost0
30 décembre 2013 1 30 /12 /décembre /2013 11:45

 

465px-EXPILLY

Morlaix pendant la Révolution (II)

Une histoire de Morlaix, troisième partie

Par Ismaël Dupont (compte rendu de lectures)

 

L'appauvrissement de la ville, la fin de la Manufacture

Début février 1791, un décret rétablit dans toute l'étendue du royaume la liberté de culture, de fabrication et de débit du tabac, ce qui met en péril les ressources de huit cent familles morlaisiennes. Le 12 mars 1791, le maire Yves-Joseph Le Denmat de Kervern est prévenu d'une prochaine pénurie de tabac. Il décide de demander l'autorisation de remplacer la manufacture par une régie nationale. L'Assemblée Nationale et le contrôleur des finances s'y opposent, prétextant la disparition du monopole d'État. Les bâtiments de la Manu sont vendus par lot. Il ne manque pas d'acquéreurs. Une production très réduite de tabac, à caractère privé, se poursuit dans l'enceinte de la Manu. Morlaix compte onze ateliers privés de fabrication de tabac à consommer. La Manufacture d'État ne rouvrira ses portes que sous l'Empire en 1811. En attendant, la création de pétits ateliers ouverts par des familles de négociants ne permet pas de refournir du travail à l'ensemble des anciens manufacturiers. L'accroissement de la misère provoque la colère du petit peuple et, le 6 mai 1791, une émeute éclate. Le Denmat de Kervern fait appel à la Garde Nationale, qui a auparavant fusionné avec le petit groupe des « jeunes patriotes », et les principaux meneurs de l'émeute sont enfermés au château du Taureau.

La proclamation de la nouvelle Constitution a lieu le 9 octobre 1791. Elle prévoit le maintien du suffrage censitaire et organise la prise de pouvoir politique et administrative de la bourgeoisie. Le 10 octobre 1791, la Garde Nationale morlaisienne doit intervenir pour mater une nouvelle émeute des anciens ouvriers de la manufacture, qui essaient de prendre d'assaut le bâtiment du District.

Le renchérissement des grains est une des causes de ces émeutes. Le 28 novembre 1791, la municipalité interdit tout embarquement de vivres. Et le 8 décembre, elle avertit le Directoire du Finistère de l'existence d'un trafic clandestin des grains ayant pour but de créer une disette des produits de première nécessité pouvant amener de nouveaux troubles. Le Département ne peut agir à cause de la liberté du commerce du grain. Morlaix est pourtant au bord de la pénurie et la pauvreté atteint le seuil critique.

Un rapport transmis par Jean Diot le 7 mai 1792 fait état, sur une population de 10 029 habitants, de 4607 d'indigents ayant besoin d'assistance (près de la moitié de la population!), de 1416 enfants de pauvres, de 579 vieillards ou infirmes hors d'état de travailler, de 500 pauvres malades et de 200 mendiants ou vagabonds. Jean Diot ajoute dans son document quelques propositions: « Il y aurait moyen d'établir à Morlaix diverses maisons de travail productives où l'on pourrait recueillir nombre de pauvres ouvriers tels que les tisserands, les fileuses. L'atelier de travail de l'hôpital de charité (créé en 1790) pourrait employer un plus grand nombre de pauvres s'il y avait des fonds pour acheter des matières premières. La demoiselle Kerallo emploie dans un atelier de charité pour une filature environ trente pauvres femmes et filles. Il faudrait à Morlaix une avance d'environ 50000 livres avec lesquelles on occuperait au travail les gens pauvres et oisifs dont la ville fourmille ». Le maire Jean Diot, après avoir annoncé à la Supérieure des Ursulines qu'elle ne peut enseigner à des filles de moins de quatorze ans, puisqu'elle n'a pas prêté serment, démissionne, fragilisé par sa tentative de dissolution de la très jacobine et anti-cléricale « Société des amis de la Constitution ».

Morlaix gérée par les « démocrates » ou républicains avancés.

Jean-Marie Baudier, chirurgien de profession et nouveau maire succédant à Jean Diot, applique les décisions nationales de suppression des congrégations à partir d'août 1792. En août toujours, avec des centaines de patriotes morlaisiens, il vient mater une révolte à Scrignac. En septembre 1792, une liste des suspects à interpeller est établi par François Andrieux, l'ancien chef des « jeunes patriotes » de 1789 et le nouveau Procureur de la commune. 49 femmes et 26 hommes dont Mathieu Beaumont (juge, banquier, et négociant, traitant avec les nobles émigrés, le père de Charles Beaumont, futur maire de la ville sous l'empire et la restauration, à qui l'on doit les travaux qui donnèrent naissance au Cours Beaumont, sur la rive Trégor du Port) Joseph Moreau (le père du général Moreau, notaire travaillant pour des nobles émigrés), sont arrêtés avec l'accord du conseil municipal, taxés d'incivisme et d'intelligence avec les Émigrés contre-révolutionnaires. Les femmes sont enfermées au Calvaire et les hommes dans une maison située quai de Léon. Cette rafle fait peur aux notables et personne n'ose s'insurger contre elle publiquement, craignant de connaître le même sort. Le 18 septembre 1792, la municipalité ferme la Chambre de Littérature et de Politique.

Le 21 septembre 1792 se tient la première séance de Convention Nationale proclamant l'abolition de la royauté et l'établissement de la République.

« Après ce bouleversement, écrit Bruno Baron, les bourgeois morlaisiens adhèrent aux doctrines révolutionnaires, ou demeurent monarchiens ou constitutionnels comme Pierre-Louis Mazurie de Pennanech (ex-député de Morlaix aux Etats Généraux en mai 1789) qui va, bien malgré lui, être propulsé sur le devant de la scène politique morlaisienne. En effet, le 2 octobre au soir, deux gendarmes de la Garde Nationale se rendent à son domicile et l'arrêtent pour avoir tenu une assemblée de citoyens actifs dans la cour du couvent de Saint-Dominique afin de rédiger une pétition demandant la liberté des personnes détenues depuis le 12 septembre, ou, en cas de culpabilité, leur transfert devant une autorité compétente. Pierre-Louis Mazurie de Pennanech est enfermé au château du Taureau. Le maire, François Andrieux, accablent l'ex-député dans une lettre envoyée au Directoire.

Le 24 octobre 1792, le conseil municipal annonce aux religieuses du Carmel, du Calvaire et des Ursulines qu'elles doivent quitter leurs bâtiments respectifs pour le 29 du mois. Le Carmel est transformé en prison et les Ursulines deviennent « l'hôpital militaire du Bel-Air ».

 

Le retour aux affaires d'une équipe municipale modérée, confrontée à la disette, à la guerre avec l'Angleterre et à la révolte paysanne dans le Léon.

Le Directoire du Finistère décide de gracier les détenus maintenus pour cause d'incivisme et de parenté avec les Emigrés. Jean-Marie Baudier n'est pas réélu comme maire aux élections municipales du 10 décembre 1792. C'est François Postic qui occupera désormais la fonction et tous les anciens membres du Conseil Municipal démocrate et révolutionnaire de Morlaix sont remplacés: on voit ainsi revenir des notables arrêtés 3 mois plus tôt, le 12 septembre, comme Jean Le Noan ou Joseph Moreau. François Andrieux, le procureur, est lui aussi évincé.

La nouvelle municipalité doit gérer à nouveau le grave problème des subsistances. Le 16 janvier, on apprend que le grenier public abritant des réserves de grains est vide. La famine menace la ville. Heureusement, les communes voisines de Guimaëc, Plouegat-Guerrand, Lanmeur, Plougasnou, Plouézoch, Garlan, Plouigneau, Taulé, Henvic, Carantec, Pleyber-Christ, Saint-Thégonnec, Plounéour Ménez (...etc.) décident d'approvisionner Morlaix.

Le 21 janvier 1793, Louis XIV est guillotiné. Les puissances européennes se dressent contre la France. Le ministère de la marine ordonne aux autorités de la région de Morlaix de « mettre embargo sur tous les navires anglais, prussiens, autrichiens et russes » et d' »interdire la sortie des ports de la République par tous les moyens » à ces navires. Le 7 février, le District demande au maire de prendre des mesures exceptionnelles pour protéger la baie par peur d'une attaque anglaise. Le mort est désormais presque interdit à la circulation, ce qui supprime la première ressource de Morlaix. Le 26 février arrive un deuxième ordre d'embargo touchant les navires espagnols et ceux des villes hanséatiques. Cela signifie la destruction du trafic international et la chute libre de l'économie locale.

Le 2 mars 1793, le maire lance un nouvel appel pour contrer la disette.

Le 14 mars, 20 volontaires morlaisiens partent rejoindre les troupes françaises. Dans la journée du 16, trois vaisseaux anglais tentent de s'emparer du château du Taureau mais un corsaire les met en fuite.

Le 19 mars, les canonniers de la Garde Nationale se rendent à Saint-Pol-de-Léon pour lutter contre une violente émeute paysanne où plusieurs personnes perdent la vie. Saint-Pol de Léon est assiégée par des paysans de Plouescat, Plougoulm, Cléder, Sibiril, Plouvorn, Saint-Vougay. Une colonne républicaine réussit à les repousser. Mais les insurgés tentent de s'emparer de Lesneven. Le général Canclaux les y attend. Les insurgés veulent couper les communications des républicains croyant Canclaux à Ploudalmézeau et détruisent le pont de Kerguidu. Les 400 hommes de la garnison de Saint-Pol de Léon comprenant des volontaires du Calvados et des 60 gardes nationaux de Morlaix marchent sur Kerguidu pour réparer le pont. Le 24 mars au matin, ils subissent et repoussent des attaques de plusieurs milliers paysans insurgés (3000?) à Plougoulm sur les collines auprès de la vallée du Guillec. Canclaux, avec entre 300 et 1000 hommes, vient à leur secours. La bataille, faite d'escarmouches, dure jusqu'en fin d'après-midi. Les insurgés perdirent entre 120 et 250 hommes à cette bataille de Kerguidu, en Plougoulm, tandis que les forces républicaines, en raison sans doute de la faiblesse de l'armement des rebelles, n'eurent pas de pertes. Les communes rebelles furent désarmés, mises à l'amende, et l'insurrection dans le Léon prit fin après cette bataille de Kerguidu qui annonce les guerres de la Chouannerie.

Pour maintenir l'ordre au sein du pays, on met en place des « comités de surveillance révolutionnaires » et une loi du 25 mars 1793 crée le « comité de sûreté générale » composé de 25 membres, dont Robespierre et Danton.

Sur le plan local, la nourriture continue à manquer. La ville fait face à une augmentation du nombre de malades, doit fournir la subsistance à de nouvelles forces militaires et subvenir aux besoins des femmes et enfants de ceux qui se sont engagés dans les armées républicaines. Pendant les mois de mai et juin 1793, la vie municipale s'organise autour de l'absence de vivres et de la participation aux conflits. Morlaix envoie des munitions et 25 hommes pour défendre Rennes contre les forces de la chouannerie.

Le 20 juillet, on organise une souscription pour acheter une partie de la cargaison d'un navire chargé de grains qui doit arriver au port et le 10 août, le conseil municipal veille au bon déroulement de la première « Fête de l'Unité et de l'Indivisibilité de la République ».

La loi sur les suspects, l'affrontement Montagne-Gironde et le début de la terreur

Le Procureur de la commune, Claude Guillaume-Durivage avertit les citoyens le 15 septembre 1793 que toutes les armoiries qui se trouvent sur les maisons doivent être détruites.

La Convention, écrit Bruno Baron, « promulgue la loi dite « des suspects » pour se protéger des sympathisants de l'Ancien Régime. De ce jour, les comités de surveillance révolutionnaires obtiennent « le pouvoir de faire arrêter, même sur simple dénonciation anonyme, tout citoyen qui ne pouvait présenter un certificat de civisme ou que la rumeur qualifiait de suspect ». Sont classés dans dans cette catégorie: « les partisans de la tyrannie et du fédéralisme, les ennemis de la liberté, les parents d'émigrés, les émigrés rentrés en France et toute personne à qui le certificat de civisme avait été refusé ».

L'installation de l'ordre nouveau et la laïcisation de la société prennent forme aussi dans les symboles: le 31 juillet 1793, la mairie de Morlaix récupère les registres des églises contenant mariages, naissances, décès. Les noms de rues et de places qui rappellent la religion ou l'Ancien Régime sont modifiés: la rue des Nobles (haut de l'actuelle place Allende, aujourd'hui rue du Mur) est rebaptisée « rue de l'Egalité », la venelle aux prêtres « rue de la rampe », la section Saint-Mathieu devient « section des Halles », la section Saint-Martin, « section de la Roche », la section Saint Melaine, « section de la Maison Commune ».

Face à toutes ces nouveautés, et en particulier face à la domination tatillonne de l'administration et des villes, à la misère qui s'installe et aux mesures prises contre les prêtres réfractaires qui vident les paroisses de leurs recteurs, les paysans du Léon prennent les armes, menés par d'anciens nobles. Alertée, l'administration du district garnit les abords de la ville de canons et envoie une délégation aux communes rebelles. Finalement, la Garde Nationale marche le 7 octobre sur la rébellion, dont les acteurs se dispersent sans combattre.

A la convention, les relations entre Girondins et Montagnards sont au conflit ouvert. Le Directoire du Finistère soutient le camp des Girondins, voyant d'un mauvais œil les interventions de plus en plus fréquentes des sans-culottes à la Convention. Dès septembre 1792, le Directoire arrête le représentant en mission de la montagne, Royou, dit « Guermeur », un ami de Marat. Celui-ci est enfermé au château du Taureau, mais sous pression des Montagnards, la Convention ne tarde pas à l'en faire sortir. La Montagne se souviendra de cette attitude des représentants du Finistère, qui le 15 décembre 1792 attaquent directement les chefs de la Montagne : «... Marat, Robespierre, Danton et leurs collègues... Ces hommes ont le titre de vos collègues, mais ils sont indignes de l'être. Vous n'avez rien de commun avec ces scélérats... Chassez-les donc. Éloignez-les au plus tôt, repoussez-les lors des délibérations... ». Le Finistère propose à la Convention une garde bretonne pour la « protéger » des sans-culottes des faubourgs : des centaines de « fédérés » brestois arrivent ainsi à Paris en janvier 1793.

Le 21 janvier 1793, la décapitation de Louis XVI change le rapport de force : 3 députés du Finistère sur 9 seulement ont voté la mort de Louis XVI (Gomaire, député de la convention et vicaire d'Expilly qui a pris sa place à l'Assemblée, vote le bannissement), les Girondins ont été mis en minorité. Le déclenchement de l'insurrection de Vendée en mars 1793 pousse à la radicalisation, dénonce comme traîtres à la Révolution en danger les tièdes et les modérés...

Jeanne L'herron raconte cet épisode tragique de la révolution dans notre département : «  L'élimination des Girondins de l'Assemblée et l'arrestation de 27 d'entre eux le 2 juin 1793 amènent les représentants du Finistère à se révolter ouvertement. A l'initiative du Finistère, les représentants des cinq départements bretons réunis à Rennes décident de fédérer autour d'eux treize autres départements de l'Ouest «afin de former une représentation nationale provisoire si la dissolution de la Convention était rendue inévitable ». Le pas est franchi. La guerre est ouverte. Un comité central est formé qui a pour but de lever des troupes contre la « répression des anarchistes »... Les fédérés des départements de l'Ouest doivent rejoindre la troupe des fédérés de Caen afin de marcher sur la capitale « non pour combattre les Parisiens mais les délivrer de l'oppression de leurs tyrans ». En fait, la la grande aventure des fédérés se termine à Pacy-sur-Eure, que l'on peut à peine qualifier de bataille, où les Bretons se laissent surprendre par les maigres troupes de la Convention le 13 juillet 1793. La répression va suivre et s'exercer d'une manière impitoyable contre les administrateurs du Finistère soupçonnés d'avoir été le moteur du fédéralisme ».

A la Convention, les montagnards décident de transférer de Quimper à Landerneau le chef lieu de département et le 19 juillet, 18 administrateurs finistériens sont décrétés avoir «tenté d'usurper l'autorité du souverain en se rendant coupables d'entreprises contre-révolutionnaires ». L'évêque constitutionnel et ex-député Expilly est du nombre.    

Le 12 octobre 1793, Alexandre Expilly est arrêté avec Yves-Joseph Denmat de Kervern, notable morlaisien. Ils sont enfermés à Saint-Pol-de-Léon. Une autre série d'arrestations est déclenchée le 17 brumaire an II (7 novembre 1793) et frappe plusieurs notabilités morlaisiennes, dont Pierre-Louis Mazurie de Penannech, le député des États Généraux, et François Barazer-Lannurien, le procureur de la commune. Jean-Marie Beaumont, à qui l'on reproche d'avoir protégé des prêtres réfractaires et des nobles, est lui aussi arrêté.

Les Montagnards qui composent le Comité de Surveillance, épurent la ville en se servant de la « loi des suspects ». Ces arrestations ébranlent Morlaix mais la municipalité, extrêmement prudente et apeurée sans doute, n'y fait aucune allusion lors de ses délibérations.

Le 7 novembre 1793, un décret substitue à la religion catholique un culte civique qui devient le 10 novembre le « Culte de la Raison ». La collégiale de Notre-Dame du Mur est transformée en temple laïque, puis deviendra « Temple des Lois et de la Raison » le 23 février 1794 (l'église, vendue ensuite comme bien national, sera amputée d'une partie de ses bâtiments et son clocher, encore plus haut que celui du Kreisker à Saint-Pol de Léon, s'écroulera le 28 mars 1806, fragilisé par ces transformations...).

Bruno Baron souligne que « le plus grand centre d'intérêt demeure le problème économique... Le Conseil Général de la commune fixe le salaire d'une journée de travail pour un ouvrier et le prix maximal pour la mouture de grain ». On commence à abandonner les sacro-saints principes du libéralisme économique. Morlaix donne donner des chevaux pour l'armée, les contributions pèsent lourds sur les habitants en période de crise et la ville, suite à une pétition, décide d'en prendre une partie à sa charge. La municipalité s'intéresse de plus à la question sociale. Elle a désormais la charge de l'hôpital, même si la gestion est toujours assurée par d'anciennes religieuses, les Filles de Saint-Thomas. Jeanne L'herron rappelle dans son livre consacré à Alexandre d'Expilly que le nouvel hôpital de Morlaix, édifié en 1737 à l'emplacement actuel de l'hôpital (partie basse), était présidé par l'évêque de Tréguier et sa bonne marche était assurée par des religieuses, les Dames de St Thomas de Villeneuve. L'hôpital n'était pas seulement un lieu de soins : on y trouve côte à côte « des vagabonds, des mendiants, des filles perdues, des enfants trouvés et enfin des malades... (Henri Stofft et Jean Segalen, Bouëtard, médecin, philosophe, franc-maçon, et jacobin) ». Sous l'ancien régime, l'hôpital reçoit des taxes des navires qui mouillent à Morlaix et fournit en échange un jeune mousse pour dix hommes d'équipage. En 1793, ajoute Bruno Baron, « les conseillers municipaux et notables de Morlaix décident de placer à la tête de l'hôpital six citoyens choisis sur une liste établie par la Société populaire, organisation regroupant des personnes qui se disent favorables au régime, espérant ainsi jouir d'une certaine tranquillité. Elle compte environ 200 membres, parmi lesquels on retrouve, sous la présidence d'Armand Dubernad, Jean-Baptiste Beau, Joseph Boutet, Jean-Jacques Bouetard de la Touche, Jean-Marie Baudier, le secrétariat étant assuré par Pierre Diot.

Mais, bientôt, plusieurs membres de cette Société Populaire sont arrêtés, et le maire aussi, François Postic,remplacé par Michel Gilbert. Michel Gilbert est tailleur de pierre, sa nomination correspond aussi à une évolution sociologique de la représentation communale. « Pour la première fois, les rênes de la ville échappent à la haute bourgeoisie », constate Bruno Baron. Sur l'équipe municipale resserrée de 13 membres, on trouve un cordonnier, un ferblantier, un perruquier, un taillandier et plusieurs négociants.

En janvier 1794, on saisit tous les objets de luxe des couvents et des églises et chapelles. L'argenterie est déposée à la maison commune et brisée par des orfèvres afin de mettre ce trésor à disposition de la République. Les biens des prêtres déportés sont également saisis. En février, le maire demande à expulser les sœurs responsables de la maison de charité et que l'on confie ce service à l'hôpital militaire situé dans l'ancien couvent des Ursulines.

La politique de déchristianisation est violente. Voilà ce qu'on peut lire sur le site infoBretagne.com au sujet de la terreur et de la politique anti-religieuse à Morlaix :

« Le 1er Nivôse an II (21 Décembre 1793), les cloches sont descendues de leurs tours et expédiées à Brest pour être fondues. Le 25 (14 Janvier 1794), ordre est donné de détruire les signes de féodalité et de royauté qui se trouvent dans les églises, et de faire disparaître de l’extérieur toutes les statues qui y sont placées. En Janvier et Février 1794, on enlève les grillages des églises supprimées, les croix et les images des Saints, et on interdit au curé constitutionnel de se livrer à quelque manifestation ostensible du culte. Le 14 Germinal (3 Avril), on interdit les sonneries de l'Angeluset de l'Agonie. Le 10 Floréal (29 Avril), le citoyen Derrien est convié à déguerpir de l’église de Saint-Martin, où il avait cherché asile, cette église devant servir désormais d’hôpital militaire. Le 16, on expédie à la Monnaiel’argenterie des églises de Morlaix.« A la date du 9 Thermidor (26 Juillet 1794), écrit M. Le Guennec, toutes les églises de Morlaix étaient désaffectées, sauf peut-être Saint-Mathieu, dernier abri du citoyen Derrien. Les Jacobins et les Capucins étaient transformés en casernes ; Saint-Melaine et le Calvaire en magasins, Saint-Martin et les Ursulines en hôpitaux, les Carmélites en prison ; le Mur, après avoir servi de Temple de la Raison, puis de Temple de l'Etre suprême, était abandonné et dans le plus grand délabrement. Partout, on avait décapité ou renversé les statues, objets de la vénération de nos ancêtres, brisé à coups de marteaux et de pierres les brillantes verrières armoriées, fouillé les tombeaux et troublé la cendre des morts pour arracher aux châsses leur enveloppe de plomb.Les tours, veuves de leurs cloches, demeuraient muettes. Plus d’enterrements religieux, de sermons, de processions ; à peine une courte messe basse hâtivement récitée, dans un coin d’église dévastée, par un prêtre jureur, et troublée souvent par de grossières incartades comme celle de cet officier qui monta certain jour dans la chaire du Mur pour entonner devant la foule indignée une chanson révoltante.Cependant, de vaillants confesseurs de la foi, bravant la prison et la mort, étaient demeurés cachés à Morlaix, et à travers mille périls, continuaient à exercer le ministère sacré, célébrant la messe dans les greniers, bénissant les mariages, baptisant les enfants, administrant les mourants. Dans la rue des Bouchers, paraît-il, la messe était dite régulièrement chaque dimanche, en une salle à la porte de laquelle veillait une bande résolue de solides bouchers, leur redoutable couteau à la ceinture. Les espions du District et de la municipalité les tenaient bien au courant, mais ceux-ci, malgré les arrêtés sanguinaires des représentants du peuple, répugnaient à pourchasser les prêtres, et ne s’y décidaient qu’à leur corps défendant. Un seul des ecclésiastiques cachés fut arrêté, c’était un capucin, le P. Joseph de Roscoff, que le tribunal révolutionnaire de Brest envoya à l’échafaud.Note : L’abbé Augustin Clec'h, prêtre de Plestin-les-Grèves, fut arrêté à Morlaix le 20 Juin 1794, et guillotiné à Brest le 1er Juillet suivant, avec Anne Le Prince et Anastasie Le Blanc, ses receleuses.

Le P. Noirot, ancien procureur des Jacobins, fut plus heureux. Il se trouvait chez une vieille dame, lorsque des officiers municipaux se présentèrent pour effectuer dans la maison une visite domiciliaire. Ils, allaient pénétrer dans la chambre où étaient le P. Noirot et la dame lorsque celle-ci eut une inspiration subite. Elle fit asseoir le moine, petit et maigre, sur un fauteuil, se plaça elle-même sur ses genoux, jeta autour d’eux un ample manteau, et reçut tranquillement les commissaires en s’excusant de ne pouvoir quitter son fauteuil à cause de son état de santé. Sans concevoir aucun soupçon, ceux-ci fouillèrent les appartements, puis se retirèrent bredouille »(Le Guennec).

Dans un hiver 1794 où la disette menace, Michel Gilbert se plie à toutes les mesures gouvernementales et dénonce des religieuses ayant refusé de prêter serment au Comité de Surveillance Révolutionnaire. Bruno Baron raconte que « le 29 ventôse, un groupe de citoyennes se rend au siège du district pour insulter ses membres. L'identité de ces femmes est bien entendu communiquée immédiatement au maire pour qu'il prenne des sanctions ». Le maire entend même faire un inventaire des biens à saisir appartenant à des émigrés de la ville mais son conseil municipal refuse, en précisant que seul le Directoire du District a la possibilité de remplir cette tâche.

Le 5 avril 1794 (29 germinal), Danton est conduit à la guillotine. Robespierre est pour quelques semaines le seul maître à bord. En avril toujours, le « procès » des dix-huit anciens administrateurs du Finistère a lieu à Brest, conduit par le Tribunal Révolutionnaire. Jeanne L'herron raconte que « le 19 mai 1794 (30 floréal), toute la garnison de Brest est sous les armes. Dès 6 heures du matin, 4000 hommes de troupe sont échelonnés le long des rues que les accusés doivent se rendre au Château à l'ancienne chapelle de la Marine devenue « temple de la Concorde », et sur la façade de laquelle on peut lire : « Justice du peuple ». 800 hommes sont chargés de l'escorte et de la surveillance des accusés le long du trajet ». Deux jours plus tard, le verdict tombe : les accusés, dont Alexandre Expilly, l'évêque bleu, amateur de Voltaire et de progrès social, sont condamnés à mort, accusés d' « être auteurs ou complices d'une conspiration contre la liberté du peuple français tendant à rompre l'unité et l'indivisibilité de la République ». Cheveux coupés, mains liés derrière le dos, ils sont envoyés en charrette à l'échafaud comme tant d'autres avant eux, lequel se situe sur la place du château rebaptisée « place du triomphe du peuple ». Autre histoire tragique typique de la Terreur, le père de Victor Moreauest lui aussi décapité à Brest à la même période, accusé de faire affaire avec les émigrés en tant qu'homme de loi, alors que son fils, général de l'armée du Nord, aligne les victoires en Hollande. Au printemps et à l'été 1794, bien d'autres morlaisiens ont été guillotinés : des habitants qui cachaient des objets du culte chez eux ou qui donnaient refuge à des prêtres réfractaires notamment.

La fin de la Montagne et de la Terreur: la situation sociale et économique à Morlaix reste difficile.

Robespierre est guillotiné le 10 Thermidor an II (28 juillet 1794). Dans le Finistère, le tribunal révolutionnaire cesse de fonctionner le 11 août 1794. Les portes des prisons s'ouvrent à des prisonniers politiques : Pierre-Louis Mazurie de Penannech, Jean-François Barazer-Lannurien, Mathieu Beaumont, Pierre Barrere et autres notables morlaisiens qui se retrouvent libres avec tous leurs droits de citoyens après un an d'incarcération.

La situation alimentaire dans la ville est toujours critique. Le conseil général de la commune, après requête auprès du Département, obtient 1580 quintaux de blé mais on s'aperçoit que c'est un vieux blé risquant de provoquer des maladies. Qu'importe, nécessité faisant loi, on le déclare apte à la consommation...

Cambry, qui n'est pas forcément un observateur impartial note dans son recueil d'observations « Voyage dans le Finistère » : « Les négociants persécutés par le régime de la Terreur, ruinés par les réquisitions, arrêtés par l'incertitude du moment, n'osent plus rien entreprendre, ils attendent des lois stables et des bases inébranlables sur lesquelles ils puissent bâtir. »Il ajoute : « Les mœurs des Morlaisiens sont doux ils ont eu en général moins de vivacité d'esprit que de conduite et de raison pendant les accès les plus brûlants de la fièvre anarchique. La société populaire n'a pas porté les premiers coups, elle agissait avec circonspection dans les moments d'incertitude. Aucune atrocité n'a souillé cette commune, elle n'a pas versé le sang humain ».

En octobre 1794, le conseil municipal du maire Michel Gilbert, qui reste en poste un certain temps malgré sa fidélité vis à vis de la politique montagnarde, établit des règles de distribution du blé : le blé ne sera remis que sur présentation de billets de subsistance. La force armée assurera la protection des grains pour éviter les désordres créés par chaque nouvel arrivage. C'est dire si le nombre d'indigents et d'affamés à Morlaix est nombreux... Le 14 novembre 1794, le maire demande à la Garde Nationale de distribuer la viande et de la surveiller sous la halle durant la nuit. De nombreuses plaintes, déposées au bureau municipal, prouvent qu'à cette époque, le marché noir se porte bien.

Le 1er Frumaire an III (décembre 1794), Michel Gilbert démissionne, sentant sans doute qu'il n'est plus en odeur de sainteté depuis la chute de Robespierre et il est remplacé comme maire par Jean Diotqui retrouve son ancien siège. La ville est entièrement menacée par la famine. Bruno Baron souligne : « Jean Diot essaie de trouver des solutions originales. Il écrit tout d'abord directement à la Convention Nationale pour lui demander d'intervenir immédiatement. Mais celle-ci est impuissante. Le 24 nivôse an III, le maire sollicite pour les ouvriers du tabac une augmentation égale à la moitié de leur salaire, espérant ainsi relever le pouvoir d'achat de la population. Puis la municipalité met en place un bureau pour la vérification des assignats, permettant de lutter contre la mise en circulation des faux documents ».

Jean Diot publie le 24 février 1795 un arrêté ordonnant « la prompte mise en liberté de toutes les personnes arrêtées et détenues comme suspectes par mesure de sûreté générale ». Mais il restait fort peu de prisonniers. Tout le monde ne bénéficie pas de la même indulgence. Les membres actifs du Comité de Surveillance Révolutionnaire de l'an II réclament le 28 avril 1795 un passeport leur permettant de quitter l'arrondissement, craignant des représailles. Les passeports sont refusés. « Le 4 mai 1795, Jean Diot avertit la Convention que l'arbre de la liberté a été frappé de plusieurs coups de sabre, qu'il soupçonne « des partisans du système de sang de l'infâme Robespierre », qu'il a procédé à l'arrestation des membres de l'ex-comité révolutionnaire » (Bruno Baron, p.73). Épuisé par l'exercice de ses fonctions, Jean Diot réclame que le conseil municipal soit remplacé car, dit-il, « nous avons beaucoup de travail et nous ne pouvons plus nous occuper de nos propres affaires … Nous ne pouvons plus continuer nos fonctions, nous sommes épuisés ».

Le 20 mai 1795, le nouveau maire (nommé sur proposition de Jean Diot) de Morlaix est Théodore Gratien. A ses côtés, que des notables : la haute bourgeoisie reprend le pouvoir. Le 27 mai 1795, Le Bozec, agent national, informe Théodore Gratien que les mesures nécessaires contre les partisans de Robespierre n'ont pas été appliquées. Deux jours plus tard, le maire reçoit l'ordre du Directoire du District de désarmer les hommes « connus pour avoir participé aux horreurs commises sous la tyrannie qui a précédé le 9 Thermidor ». « Le conseil, note Bruno Baron, refuse d'agir tant qu'il ne possède pas des preuves écrites de la culpabilité de certains citoyens » (p.74).

La chute de Robespierre marqua un temps d’arrêt à la persécution religieuse, mais ce n'était que provisoire. Vers la fin d'Avril 1795, une chrétienne de Morlaix afferma l’église de Saint-Mathieu, et ne cacha pas son dessein d’y ouvrir le culte public par des prêtres insermentés. A la même époque, trois prêtres fidèles, Lannurien, Savidan et Sannier, se présentèrent à la mairie, et les deux derniers déclarèrent qu’ils exerçaient en ville les fonctions du culte privé. Mais un décret du 7 Vendémiaire an IV (28 Septembre 1795), demanda aux ecclésiastiques de reconnaître par serment la souveraineté de l’universalité des citoyens français, et de promettre soumission aux lois de la République. Refusant ce serment, les prêtres insermentés de Morlaix durent de nouveau se cacher, pour éviter la peine de la déportation, prévue par un décret du 4 Brumaire (26 Octobre). Fin octobre, suite à un arrêté des représentants du peuple, on communique à Théodore Gratien la liste des prêtres à interpeller : les abbés Forestier, Savidan, Mathezou, Le Corre et Penn. On ne trouve aucun de ces prêtres. L’abbé Derrien et ses vicaires Cotty et Frout firent seuls le serment exigé par la loi.

Le 4 octobre 1795 (12 Vendémiaire), un groupe de conjurés royalistes attaque la Convention, mais l'insurrection est matée le lendemain par Bonaparte, sous les ordres de Barras. Suite à cela, les représentants du peuple Jean Bon Saint-André, Guezno, Guermeur, déclarent le Finistère en état de siègent craignant une intrusion des royalistes : le débarquement de Quiberon est resté dans les mémoires. Un peu partout des groupes se forment pour parer au péril royaliste. Dans les rues de Morlaix, on placarde la nuit du 6 au 7 octobre une affiche disant :

« Les citoyens Moreau, Barrere, Briand, De Valencour, Duplessix-Pegasse, Penannec'h, Prigent, Robinet et l'abbé Rouchon préviennent tous les habitants de Morlaix qu'ils sont décidés à ne plus faire les aristocrates attendu les circonstances actuelles, et qu'ils jurent de ne plus paraître en public comme royalistes, qu'au contraire ils seront désormais des terroristes forcenés et qu'ils ne fréquenteront plus les Diot, Dubernad, Boutin, Gratien, Huon, Boucault, Homon Neveu, Hyenne, Duplessix-Roquelin, et par même le banquier de Charrette, ni aucun chouan prêtre ». Les auteurs de cette annonce accusent une série de notables d'être ou d'être devenus clairement contre-révolutionnaires. Il n'y aura pas de réponse à ce placard qui sent le désir de régler des comptes, d'ailleurs partagé des deux côtés.

Le 26 octobre 1795, la Convention Nationale se sépare et laisse place au gouvernement établi par la Constitution de l'an III : le Directoire. L'organisation du découpage administratif et des pouvoirs publics est revue. Morlaix n'a plus un maire mais un président d'administration municipale. Il s'agit du docteur Jean-Jacques Bouestard de la Touche.

Ses fonctions restent essentiellement d'approvisionner la troupe (le 14 janvier 1796, Morlaix doit lui fournir 100 bœufs), de la loger (à l'été 1796, 10 000 soldats stationnent sur la commune), d'organiser l'approvisionnement de la ville vaille que vaille. La répression contre les prêtres réfractaires se poursuit. On crée une école primaire publique à Morlaix. L'hospice civil, qui doit donner une partie de ses ressources aux militaires, se voit « contraint » de chasser les indigents n'étant pas originaires de Morlaix mais des communes rurales alentour.

Jean-Jacques Bouëstard de la Touche démissionne de ses fonctions le 1er février 1797, épuisé lui aussi par la difficulté de la tâche et retourne à ses fonctions premières : il vient d'être nommé médecin titulaire de l'hôpital militaire. Denis Duquesne le remplace pour son second mandat. Bruno Baron atteste que c'est un bon maire : « Lors de son premier passage à la tête de la ville, Denis Duquesne avait laissé l'image d'un homme dévoué à ses concitoyens. Son second mandat ne trahit pas cette réputation. Le Président-maire veille sur le commerce, cherche des solutions pour apporter de l'aide aux plus défavorisés et prend de nombreuses mesures sociales. Il décide par exemple, le 9 fructidor an V (26 août 1797), d'accorder le quart des recettes des spectacles se tenant sur la commune aux veuves des défenseurs de la patrie et à l'hospice civil ».

Au Conseil des Cinq Cent à Paris, les conservateurs reviennent en force : le Général Pichegru et le Marquis Barbe-Marbois demandent l'abolition des mesures prises contre les nobles émigrés et les prêtres réfractaires. Barras décide d'un coup d'Etat pour perpétuer l'esprit de la révolution et fait arrêter 77 députés de tendance royaliste le 4 septembre 1797 (coup d'Etat du 18 Fructidor an V).

Ces événements provoquent aussi des remous à Morlaix. Le 29 fructidor (15 septembre), jour de la loi excluant les ex-nobles de la fonction publique, les administrateurs de Morlaix écrivent « aux citoyens législateurs et aux citoyens directeurs » pour affirmer leur soutien et leur indignation. Le 17 septembre 1797, dans un climat de paranoïa, Jean-Marie Jézequel, Commissaire du pouvoir Exécutif demande aux habitants de dénoncer les étrangers et d'indiquer ceux que la population héberge.

Malgré tout, expose Bruno Baron, « sous l'impulsion de Denis Duquesne, Morlaix reprend vie. Le Président-maire redonne une vitalité aux foires et marchés. Le 11 brumaire an VI (1er novembre 1797), il informe les communes de Thégonnec, Pleyber, Plounéour-Ménez, Sizun, Guimiliau, Guiclan et Landivisiau que leurs habitants peuvent désormais revenir vendre leurs toiles tous les samedis dans les salles basses de la Maison Commune. Le 25 brumaire an VI (15 novembre 1797), le Président-Maire écrit au corps législatif pour lui demander de lever un impôt indirect au profit de la commune, finançant les grands travaux dont la ville a besoin. Il avance même l'idée d'une taxe sur les boissons rentrant dans le port ». Denis Duquesne est réélu Président-maire le 14 juin 1798 (26 prairial an VI).

Le 20 mars 1799, on inaugure le Temple de la loi. Cette manifestation draine beaucoup de monde et le public peut assister aux discours de Denis Duquesne et de Jean-Jacques Bouëstard de la Touche.

Duquesne tient un discours dans l'esprit du temps, c'est à dire hostile aux idées révolutionnaires avancées, voulant garder les acquis libéraux de 1789 dans l'ordre et le respect de la propriété : « La souveraineté nationale se perpétue dans une république quand on règle l'usage de la liberté sur le bonheur public, et que l'amour de l'égalité se referme dans des bornes que la nature et les lois ont posées. Elle se conserve encore lorsque chaque citoyen souscrit à ses devoirs au nom de la patrie. Elle s'anéantit, au contraire, non seulement quand on prend l'espoir d'égalité, mais encore quand on prend celui de l'égalité extrême et que chacun veut être l'égal de celui qu'il a choisi pour exercer le pouvoir ».

Le discours de Bouëstard de la Touche est bien plus révolutionnaire et « robespierriste » dans l'esprit : « Citoyens, la fête que nous célébrons aujourd'hui suffira pour m'autoriser à vous dire que cette enceinte est auguste, qu'elle l'est par son nom seul. C'est le temple de la loi, qui doit avoir sa religion et son culte, car la loi, source de toutes les vertus sociales, émane de l’Être suprême. Le premier, il dicta ces lois éternelles, ces principes immuables par lesquels se meut et se conserve ce vaste univers, toujours puissant et toujours revivifié. O toi, qui sous les auspices de ce moteur universel fait constamment triompher nos défenseurs de ces hordes d'esclaves qu'arment contre toi les rois impies... ».

Morlaix, 30 décembre 2013

 

Morlaix: de la fondation de la ville au 17e siècle. Une histoire de Morlaix, première partie

Morlaix au XVIIIe siècle: Une histoire de Morlaix, deuxième partie

Morlaix pendant la Révolution (I), Une histoire de Morlaix, troisième partie

Morlaix pendant la Révolution (II), Une histoire de Morlaix, troisième partie

Morlaix pendant la Révolution (I), Une histoire de Morlaix, troisième partie

Partager cet article
Repost0
26 décembre 2013 4 26 /12 /décembre /2013 09:22

Emission "Là-bas si j'y suis" sur Ambroise Croizat.

Croizat-2.jpg

 

Qui se souvient de Ambroise Croizat?... En dehors de quelques lecteurs de l'Humanité, de militants de la CGT ou du Parti Communiste, et plus récemment des lecteurs du Fakir ou autres auditeurs de Là-bas si j'y suis qui grâce au travail du brillant François Rufin, ont pu redécouvrir ce personnage historique extraordinaire mais aujourd'hui partiellement tombé dans l'oubli?

Quel média, quel éditorialiste, quel intellectuel médiatique aborde l'œuvre révolutionnaire et néanmoins si proche de nous de ce député communiste ouvrier, fils du peuple, que la République capitularde, puis Vichy, firent croupir dans leurs prisons abjectes, à Paris puis en Algérie, avant qu'il ne soit libéré en 1943 et ne contribue à mettre en place les bases de la démocratie sociale à la française au sortir de la guerre, après avoir été un des contributeurs du programme du CNR: « Les jours heureux ».

Le devoir de mémoire, on s'y astreint volontiers quand il s'agit de remuer les plaies avec une certaine complaisance voyeuriste ou sensationnaliste, de confronter l'homme et la nation à leurs limites, à leurs souffrances passées, à leurs puissances de destruction et de division, mais surtout, se disent les gardiens de la mémoire, petits ou grands bourgeois serviteurs du système qui se conçoivent aussi souvent comme des gardiens du troupeau, n'allons pas montrer, en faisant revivre des figures héroïques et populaires de la conquête sociale, que la volonté du peuple a su être souveraine, que le progrès social rapide et réel, facteur d'émancipation immédiate des travailleurs, ont pu être d'actualité.

On efface les traces ...

Les traces de la fierté et de la combativité ouvrière, de la République sociale et de la contribution décisive qu'y ont apporté les luttes des travailleurs et des communistes admirablement dévoués, intelligents et rassembleurs, formés par l'expérience de l'injustice sociale, les combats ouvriers, les jours lyriques du Front Populaire, la répression sans pitié d'une droite revancharde et collaboratrice, la Résistance et l'espérance d'un monde meilleur.

L'historien Michel Etiévent, universitaire de Grenoble qui a collaboré récemment au film « Les jours heureux » de Gilles Peret, nous permet de découvrir ce si noble modèle d'humanité et d'action politique au service du peuple dans une biographie magnifiquement illustrée qui fait la part belle aux dits et écrits de Croizat et de ses compagnons, Ambroise Croizat ou l'invention sociale (Editions GAP, 20€).

croizat_invention_sociale.jpg

J'ai rencontré Michel Etiévent à la fête de l'Humanité Bretagne de Lanester et nous espérons pouvoir l'inviter à venir parler à Morlaix au printemps prochain d'Ambroise Croizat et de ses réalisations comme député, négociateur du programme du CNR, ministre du Travail de la Libération.

Les éléments d'information qui suivent sont tous empruntés au livre de Michel Etiévent dont on ne saurait trop recommander l'achat et la lecture. 

Ambroise Croizat est né en 1901 dans la vallée de la Tarentaise, en Savoie.

Son père, originaire de Chambéry, est ferblantier dans la métallurgie et « travaille douze heures par jour, face à l'éclat des fours, sept jours sur sept (la loi sur l'attribution du congé hebdomadaire ne date que du 13 juillet 1906), le visage et les mains brûlés par les ébarbures de métal en fusion ». Ils travaillent d'abord à Notre-Dame de Briançon et vivent dans une maisonnette de deux pièces bien exigües pour une famille de cinq, mais c'était le lot commun du peuple à l'époque. En 1906, son père, ayant récemment adhéré au Parti Ouvrier Français et à la CGT est un des meneurs d'une grande grève organisée après un accident de travail ayant causé la mort de huit ouvriers. Il est licencié et doit embaucher à Ugine, dans une autre usine, dont il sera à nouveau chassé pour activités syndicales.

Ambroise commence à travailler à treize ans comme apprenti ajusteur-outilleur dans une usine de Lyon. A 19 ans, au sortir de la guerre, il adhère à la Jeunesse socialiste qui rejoint la IIIème Internationale et prend vite des responsabilités dans le Syndicat CGTU des Métaux. Dans les années 1920, Ambroise Croizat milite contre le militarisme, pour une paix plus juste avec l'Allemagne, contre le colonialisme et la guerre du Rif au Maroc, quand Pétain et Franco s'associent pour éliminer les insurgés dans les montagnes du Nord du Maroc. En 1926, il devient permanent du PCF à Paris, puis secrétaire général de la Fédération CGTU des métaux, pour laquelle il organise des grèves partout en France pour les salaires, la réduction du temps de travail, contre le chômage. En 1934, le PCF et la CGTU lancent une stratégie de Front Populaire face à la montée de la menace fasciste et la tentative de coup d'état du 6 février 1934. Les mots d'ordre de la gauche unifiés sont « Pain, Paix, Liberté ». L'unité de la CGT sera finalement réalisée le 1er mars 1936, deux mois avant l'arrivée du Front Populaire au pouvoir. Aux élections législatives du 28 avril 1936, Croizat devance le candidat socialiste sortant de 900 voix environ dans la circonscription de Plaisance, 14e arrondissement de Paris puis il est élu député avec trois mille voix d'avance sur le candidat de droite.

« Devant la porte de l'usine,

Le travailleur soudain s'arrête.

Le beau temps l'a tiré par la veste,

Et comme il se retourne

Et regarde le soleil,

Tout rouge, tout rond,

Souriant sous un ciel de plomb,

Il cligne de l'œil

Familièrement:

Dis-donc camarade soleil,

Tu ne trouves pas

Que c'est plutôt con

De donner une journée pareille

A un patron? »

A l'image de ces Paroles de Jacques Prévert, l'été 1936 est lumineux. Dès la victoire du Front Populaire, un vaste mouvement de grèves avec occupations d'usines traverse la France. Le but est autant d'aider le gouvernement face au patronat que de le pousser à entreprendre les profondes réformes réclamées depuis longtemps par la classe ouvrière. Tout commence à l'usine Bréguet-Le Havre, une usine de construction d'avions, le 9 mai, à l'initiative des métallos. Croizat est présent sur place. Il encourage le mouvement qui s'étend à l'ensemble de la métallurgie: dès le 14 mai, les ouvriers de Block à Courbevoie, de Lavalette à Saint-Ouen, d'Hochkiss à Levallois prennent en main leurs usines. Les 33 000 travailleurs de Renault à Billancourt les rejoignent le 28 mai. Le mouvement s'étend aux grands magasins pour paralyser, fin mai, la France entière. Partout, on prend possession des ateliers. On y entretient l'outil, on y découvre les loisirs et la culture. Le 7 juin s'ouvrent les discussions qui aboutiront aux Accords de Matignon qui donneront à la classe ouvrière les congés payés, les 40 heures, les conventions collectives, le libre exercice du droit syndical.. Dans les entreprises, les salaires augmentent de 15 à 40%, doublent parfois. Une énorme flambée syndicale accompagne le mouvement. Le 25 novembre 1936, à la tribune du Congrès d'unité de la Fédération des métaux, Croizat dresse un premier bilan: « En mars dernier, nous étions 40 000, en juin 100 000, aujourd'hui 700 000, repartis en 725 syndicats. A Lyon, de 1000 adhérents en trois syndicaux lors de l'unité, le syndicat unifié enregistre aujourd'hui 25 000 cartes. Marseille passe de 600 à 15 000 adhérents, Bordeaux de 300 à 10 000, dans le Haut Rhin, 97% des ouvriers se sont syndiqués. Partout, les métallos ont été à la pointe du mouvement et s'enorgueillissent aujourd'hui de l'avoir déclenché. La France vit de belles heures. Jamais de son histoire, le mouvement ouvrier n'aura connu de telles conquêtes. En un mois a té réalisé ce que trente législatures n'étaient jamais parvenues à accomplir. Le patronat a cédé mais restons vigilants. Tout reste à faire. Dans chaque secteur, chaque entreprise, il faut maintenant défendre et faire germer les acquis obtenus. Tout dépendra du syndicat, de sa puissance. Tout dépendra de nous, et de nous seuls...  ».

Depuis mai 1936, Croizat siège à la « Commission spéciale » du gouvernement qui a été chargée d'élaborer les réformes et veille à leur application sur le terrain. En 1937, il inaugure des maisons de repas, des parcs de loisirs, des colonies de vacances pour la classe ouvrière. Mais dès février 1937, le gouvernement, sous la pression du patronat, décide d'une pause dans les réformes. La guerre civile en Espagne, et le refus de Blum et du gouvernement, sous la pression anglaise notamment, de venir en aide à la République assiégée par les fascistes, éloigne les communistes de leurs alliés socialistes et radicaux. Le 12 novembre 1938, le gouvernement Daladier publie une série de décrets-lois qui instaurent la baisse des salaires, déjà fortement grignotés par l'inflation (50% en 2 ans), des impôts nouveaux et surtout la fin de la semaine des 40 heures, qualifiée pour l'occasion de « loi de paresse et de trahison nationale ». Entre ces parlementaires qui vont remettre la République dans les mains de Vichy et l'UMP actuelle, la comparaison s'impose... Daladier le capitulard s'écrie déjà tel un Jean-François Copé, reprenant le discours haineux des privilégiés vis à vis de la classe populaire: « Cette loi est responsable de tous les maux de l'économie. On ne peut avoir une classe ouvrière à deux dimanches et un patronat qui s'étrangle pour faire vivre le pays ». En novembre 1938, suite à de grandes grèves ouvrières suivies de licenciements arbitraires et d'états de sièges policiers, le gouvernement envoie les troupes devant les entreprises. Le 1er décembre 1938, 36 000 ouvriers sont licenciés dans l'aéronautique et les arsenaux, 8000 dans la chime et l'autombile. Plus de la moitié sont des responsables syndiquaux CGT. Dans son modeste appartement du 79, rue Daguerre où il vit depuis 1936, Croizat rédige son édito: « Le 30 novembre, le patronat a opéré le savant triage qu'il attendait. Il tient sa revanche sociale sur 1936. Des femmes ont faim, des enfants ont froid. L'homme n'est plus au travail. Partout, les consignes ont été données par les patrons revanchards. Des listes noires circulent. Les sous-traitants des grandes entreprises ont été sommés de ne pas embaucher des ouvriers licenciés sous peine de voir leurs commandes supprimées. La haine est partout. Ils ont défendu leurs outils parce qu'ils croyaient en la grandeur de la France, en ses traditions de dignité, en cet espoir que mai 1936 avait fait éclore. Plus que jamais, nos solidarités vont vers eux. C'est eux, la France. Cette France bafouée par ceux qui ne rêvaient que de revanche ».

Le mouvement ouvrier est décapité. Début 1939, avec l'aval de Daladier, Hitler s'empare de la Tchécoslovaquie. Le pacte germano-soviétique signé à l'été 1939, les communistes, contre lesquels on avait déjà prévus des mesures de rétorsion en cas de conflit avant la connaissance du pacte, sont jetés en pâture. Le 27 août, l'ensemble de la presse communiste est interdite. Le 26 septembre, le PCF est dissous. 666 élus sont déchus. Le 7 octobre 1939, Croizat est arrêté sur les marches de l'Assemblée Nationale, puis enfermé à la Prison de la Santé avec d'autres députés communistes, dont le père de Guy Môquet, bientôt fusillé à Chateaubriand, Prosper. L'extrême-droite réclame purement et simplement la loi martiale pour les communistes. En Janvier 1940, Croizat fait parti des 36 députés communistes condamnés à 5 ans de prison au terme d'un simulacre de procès, sous l'impulsion des anciens collègues de l'Assemblée Nationale, dont certains appartenaient à la majorité du Front Populaire. En octobre 1941, Croizat est au côté de Prosper Môquet quand le député communiste apprend l'assassinat de son fils Guy, arrêté le 13 octobre 1940 alors qu'il distribuait des tracts, le plus jeune des otages cégétistes ou communistes fusillés à Châteaubriand. Dans son ouvrage « Le temps des illusions », le chef de cabinet de Pétain révéla, quelques temps plus tard, que le nom de Guy Môquet ne figurait pas sur la liste des otages de Châteaubriand. Le ministère de l'Intérieur l'avait « rajouté ».

En avril 1941, Croizat et ses camarades communistes sont envoyés en prison en Algérie, où ils vivent dans des conditions de détention très dures. Le débarquement allié à Alger a lieu le 8 novembre 1942 mais les députés communistes ne sont libérés que le 5 février 1943, après trois ans d'enfermement. Les communistes dérangent, inquiètent. Les Américains craignent qu'une fois libérés, ils ne deviennent vite les principaux animateurs de la politique anti-vichyste et soulèvent entre autre le problème du droit à la Liberté des pays du Maghreb. Et de fait, une fois libéré, Ambroise Croizat contribue à réorganiser le mouvement communiste et le syndicat au Maghreb, à tel point qu'en janvier 1944, la CGT affiche 120 000 adhérents en Afrique du Nord. Dès août 1943, dans un discours devant un public d'ouvriers, il parle de cette France nouvelle qui naîtra de la Libération: « Redonner à la Nation sa grandeur et aux travailleurs la place qu'ils méritent par leur effort et leur sang versé sera notre tâche. Les larmes et la mort n'auront pas été vaines. Elles accoucheront d'une France nouvelle, celles des nationalisations et de la Sécurité Sociale ».

« En septembre 1943, Ambroise Croizat rejoint, au titre de la CGT clandestine, l'Assemblée Consultative instaurée autour du Conseil National de la Résistance créé par De Gaulle à Alger le 3 juin 1943. Il préside la commission du Travail. C'est là que va prendre vie le programme du Conseil National de la Résistance. «Véritable déclaration des droits nouveaux, charte des futures grandes réformes nées dans la nuit et le feu du maquis ». (Michel Etiévent).

Le lien de la résistance aux conquêtes sociales de la Libération, c'est d'abord un contexte politique: c'est la gauche et les communistes qui à partir de 1943 constituent les gros bataillons de la résistance armée intérieure tandis que même la résistance de droite ou de centre-droit se déporte vers la gauche en voyant le patronat et la droite traditionnelle s'enfoncer dans la collaboration en France occupée et en mesurant combien l'unité de la Résistance, qui ne peut se faire que sur un projet politique commun, est précieuse pour gagner et la guerre et préparer l'après-guerre, éviter une soumission de la France aux probables vainqueurs américains. C'est aussi une donnée existentielle: la lutte forge et se nourrit du rêve, de l'exigence, de l'optimisme: elle est surtout le fait d'hommes jeunes qui rêvent d'un pays neuf débarrassé des injustices, des faillites démocratiques et sociales de l'avant-guerre, celles-ci s'étant encore aggravées pendant l'occupation. Dans la douleur, la soif de vivre est immense: c'est elle qui permet d'endurer en attendant des lendemains meilleurs, de s'astreindre à une discipline de fer, de consentir au sacrifice de sa vie en sachant qu'il prépare un monde meilleur, que le combat ne sera pas vain. « La souffrance engendre les rêves, écrit Michel Etiévent, et les rêves parlent tout haut ». Et l'auteur de citer De Gaulle lui-même, homme d'ordre qui a cette époque considère la réforme sociale et morale de la France inéluctable: « Impossible de ne pas entendre la voix profonde du peuple comme on entend la rumeur de la mer... La France délivrée ne voudra ni reprendre la route de l'abîme, ni demeurer dans celle de l'esclavage. D'avance, elle a choisi un chemin nouveau. Elle aura subi trop d'épreuves pour ne pas être résolue à de profondes transformations. Elle veut que cesse un régime économique dans lequel les grandes sources de la richesse nationale échappaient à la Nation, où la conduite des entreprises excluait la participation des organisations des travailleurs ».

 

Le Conseil National de la Résistance, né le 27 mai 1943 grâce aux efforts de Jean Moulin notamment, chargé par le général de Gaulle de travailler à unifier la résistance intérieure et à la soumettre à l'autorité du général, à l'époque rival de Giraud, soutenu par les américains et même les anglais en sous-main, trace les contours de son programme révolutionnaire par l'ampleur et le caractère structurel des réformes proposés, même s'il ne met pas à bas le capitalisme, se contentant de le neutraliser en partie et de créer de nombreuses espaces de socialisation des richesses, est arrêté le 15 mars 1944. Il paraît en zone sud sous le nom simple et magnifique « Les jours heureux » et décline au futur liberté, démocratie économique, solidarité, avec pour fondement L'humain et l'intérêt général d'abord. « Mettre définitivement l'homme à l'abri du besoin, en finir avec l'indignité, la souffrance, le rejet, l'exclusion ». Les mots esquissent les grandes réformes qui fondent une nouvelle République de citoyens ayant conquis une égalité fondamentale. L'invention sociale est en marche: « Instaurer une véritable démocratie économique et sociale impliquant l'éviction des féodalités économiques et financières de la direction de l'économie... Retour à la Nation des grands moyens de production monopolisés, fruit du travail commun, des sources d'énergie, des richesses du sol-sol, des compagnies d'assurance et des grandes banques... Droit d'accès dans le cadre de l'entreprise aux fonctions de direction et d'administration pour les ouvriers et participation des travailleurs à la direction de l'économie... Droit au travail... Liberté de pensée et d'expression ».

Le chantier s'ouvre à la Libération avec une classe ouvrière grandie par engagement dans la résistance, une CGT à cinq millions d'adhérents, un parti communiste à 27% des voix... Le « Parti des Fusillés », premier parti de France, a acquis le prestige et l'autorité d'un parti national, d'autant que les groupes FTP ont accepté de rendre les armes pour que s'installent les commissaires de la République et l'autorité des lois plutôt que celles des maquis. En Octobre 1945, 5 millions de voix se portent aux législatives sur les communistes, qui obtiennent 151 députés à l'Assemblée Nationale. Le 13 novembre 1945, De Gaulle, chef du gouvernement provisoire, fait appel à cinq communistes. Aucun grand ministère régalien mais Charles Tillon au ministère de l'armement, François Billoux à l'Economie Nationale, Marcel Paul à la Production Industrielle, tandis que Maurice Thorez se voit confier un ministère d'état et qu'Ambroise Croizat hérite du travail et de la Sécurité Sociale.

 L'ordonnance qui crée la Sécurité Sociale paraît le 4 octobre 1945. La protection sociale, qui relevait jusque là des « Assurances sociales » (loi du 5 avril 1928, combattue par les patrons d'entreprises jusqu'à la nouvelle loi du 1er juillet 1930), ne protégeait contre la maladie qu'une faible partie des salariés et de leurs ayant droit. A peine un tiers de la population française... Le système était anarchique, avec une multitude de caisses patronales, confessionnelles, syndicales, mutuelles, concurrentes entre elles et n'offrant pour la plupart qu'une protection aléatoire. Pour les retraites (loi de 1910), la couverture est dérisoire ou inexistante. Pas plus d'un million de Français en bénéficient, alors que 5 millions d'entre eux pourraient y prétendre et n'ont pour seuls recours que la charité et leurs économies. 

 

"Désormais, analyse Michel Etiévent, la sécurité sociale devient un droit fondamental, universel, obligatoire et solidaire et non un mécanisme d'assurance couvrant un risque. Dans l'esprit d'Ambroize Croizat, la Sécurité Sociale devait couvrir tous les travailleurs, salariés ou non (loi du 22 mars 1946). Les non-salariés (petits commerçants, professions libérales et artisans notamment) refusèrent par la voix de leurs responsables, qui n'acceptaient pas de se laisser assimiler à de "vulgaires prolétaires". Beaucoup le regretteront. 

Le nouveau système va "digniser" l'ensemble autour de quatre mots clefs: 

L'unicité: une institution unique, obligatoire, couvrira désormais l'ensemble des domaines de la protection sociale, des "risques sociaux", dit-on à l'époque (maladie, vieillesse, décès, invalidité ainsi que les accidents du travail, gérés jusque-là par les assurances privées). "L'ambition, déclarait Croizat à l'Assemblée, le 20 mars 1946, est d'assurer le bien-être de tous, de la naissance à la mort. De faire enfin de la vie autre chose qu'une charge ou qu'un calvaire". 

L'universalité: la couverture est étendue à tous les citoyens, avec la volonté de généraliser à court terme le nouveau système. Et ceci malgré l'opposition de certaines professions qui refuseront de s'y intégrer....

La solidarité: c'est la pierre angulaire du système. Solidarité inter-générations, solidarité actifs-inactifs, malades bien-portants. Le tout financé par les richesses créées dans l'entreprise. En ce qui concerne le financement de l'institution, les propos de Croizat sont d'une modernité brûlante: "Outre le fait que cela grèverait fortement les contribuables, disait-il, faire appel au budget de l'Etat serait subordonner l'efficacité de la politique sociale à des considérations purement financières qui paralyseraient les efforts accomplis". 

Démocratie enfin, et c'est là "l'exception française" car seule une gestion par les intéressés eux-mêmes peut garantir que la santé restera un droit fondamental pour tous. Là encore, les mots du ministre sont novateurs: "Pour la première fois, l'appareil nouveau met la gestion de l'intérêt des travailleurs dans les mains des travailleurs eux-mêmes. Ceci est d'autant plus important car l'assurance (et particulièrement pour les accidents du travail) relevait jusqu'à ce jour de compagnies commerciales et, pour les allocations familiales, d'une gestion purement patronale". 

L'ordonnance n'avait fait qu'énoncer les principes. Il restait à bâtir l'édifice. Ce sera l'oeuvre principale de Croizat. Entouré d'une équipe au sein de laquelle on retrouve entre autres, Marcel Willard, Jean Briquet, Maurice Patinaud, Marcel Lamour, Le Quéré, Henri Raynaud, le "bâtisseur de la Sécu" y consacrera l'essentiel de ses deux années de ministère. Deux ans d'un chantier immense, rendu possible par l'élan de solidarité et le nouveau rapport de forces politiques qui suit la Libération. Tout est à faire, substituer à l'immense fatras des 1093 Caisses diverses et organismes privés un système cohérent, décentralisé, bâti autour de 138 Caisses primaires d'assurance-maladie et 113 caisses d'allocations familiales, essentiellement gérées - au début tout du moins- par les travailleurs...".. 

En mai 1946, grâce aux efforts d'Ambroise Croizat, une loi accorde une pension de retraite à tous les salariés âgés de plus de 65 ans. Quand Croizat quittera le gouvernement en mai 1947, le montant des retraites sera majoré de 130 à plus de 200%. 4 millions de français bénéficient de la retraite.

Croizat présente ainsi dans un discours à l'Assemblée Nationale le 4 août 1946 le sens de son action gouvernementale:

"La sécurité sociale, née de la terrible épreuve que nous venons de traverser, appartient et doit appartenir à tous les Français et à toutes les Françaises, sans considération politique, philosophique ou religieuse. Ce qu'elle donne aux Français ne résulte pas de la compassion ou de la charité, elle est un droit profond de la nature humaine. Elle sera, nous en sommes sûrs, d'une portée considérable à long terme. Elle permet d'espérer, en raison des perfectionnements postérieurs qui pourront lui être apportés, voir la France et la République se placer au premier rang des nations du point de vue du progrès social...".

Le travail de Croizat au ministère du travail ne s'arrête pas là. Le 25 février 1946, il fait voter la loi sur la majoration des heures supplémentaires (25% entre 40 et 45h, 50% au-delà, 100% les dimanches et jours fériés). Il fit de même pour l'augmentation des primes et le travail de nuit et du dimanche. C'est également Croizat qui fixe la durée des congés payés à un mois pour les jeunes de moins de 18 ans et à 3 semaines pour la classe d'âge entre 18 et 21 ans. Il est également à l'origine d'un vrai service public de l'emploi, de la refonte d'une grande partie du Code du Travail, de la revalorisation des rentes des mutilés du Travail et des vieux mineurs, de la création d'un Conseil national du Travail chargé d'examiner les projets relatifs à la législation sociale, mais également d'innover en la matière. Il engage un vaste chantier dans le domaine de la formation professionnelle pour libérer l'enseignement technique de la tutelle patronale ou confessionnelle. Grâce à ses efforts et à ceux de Maurice Thorez, de nouveaux statuts de la fonction publique sont adoptées. "On y trouve des avancées extraordinaires comme la reconnaissance intégrale du droit syndical, la participation des syndicats à la gestion du personnel, la démocratisation du recrutement, l'égalité des sexes pour l'accès à la promotion dans les services publics". On développe la prévention des accidents et des maladies du travail en créant la médecine du travail, les ancêtres des comités hygiène et sécurité. On attribue pour la première fois un rôle économique et décisionnel aux comités d'entreprise. En avri 1946, Croizat propose d'instituer l'égalité de salaire entre homme et femme: "Si l'égalité politique est une victoire partielle, l'égalité économique est une victoire complète" dit-il alors. 

" Aux côtés de Marcel Paul, complice de longue date, il se battra avec acharnement pour imposer le statut des mineurs (14 février 1946) et celui du personnel du gaz et de l'électricité (22 juin 1946). Il cosignera d'ailleurs ces documents, qui vont transformer les conditions matérielles, sociales et culturelles des agents de ces deux services publics. On retrouve en effet, dans les deux statuts, des avancées considérables: sécurité d'emploi, protection sociale de haut niveau, unicité de traitement, activités sociales gérées par les travailleurs eux-mêmes, 1% des recettes d'EDF pour les électriciens et les gaziers".

Pour faire comprendre et obtenir une mise en oeuvre concrète de ces mesures en contournant les obstacles et les difficultés, Croizat effectue des centaines de déplacements, aussi bien à Paris qu'en province. Il y démontre sa capacité d'écoute et son humilité, en même temps que son sens de l'efficacité et du travail bien fait.

Cette profond mouvement de rénovation sociale de la société française pour l'universalité de l'accès au droit et la souveraineté du travail va pourtant s'interrompre.

En 1946, le patronat redresse la tête, sabote l'application du programme du CNR. Les tensions au sein du gouvernement croissent. Droite et socialistes freinent les nationalisations ou remettent en cause les statuts des mineurs, des gaziers et électriciens, des cheminots et des travailleurs de chez Renault... Ils entament la guerre d'Indochine. Le blocage des salaires et la flambée des prix créent un climat social tendu. Les pressions des Américains sur le gouvernement s'accentue pour faire sortir les communistes.

L'éviction a lieu le 5 mai 1947. Le motif est la solidarité trop voyante des communistes aux revendications des ouvriers de Renault. En réalité, dans un contexte de début de guerre froide, les Américains monnayent leur aide à la France contre une marginalisation des communistes.  

Evincé du gouvernement, Croizat reprend à plein temps la tête de la Fédération CGT de la métallurgie. En cette année charnière, les grèves contre le blocage des salaires et la vie chère se multiplient: mineurs, métallos, dockers, ouvriers de chez Renault. "La police intervient. Elle embarque, incarcère. Partout, au coeur des carreaux de Lorraine ou du Pas de Calais, la violence s'installe. A Firminy, dans le bassin de la Loire, la grève lancée le 4 octobre 1948 tournera à l'émeute entre mineurs et CRS pour la possession du puits". 2 mineurs sont tués par balle.

Croizat tonne en décembre 1947 dans l'Union des métallurgistes: "Ce gouvernement n'a pas hésité à faire tirer sur les grévistes, à employer des gaz lacrymogènes, en un mot, à mettre tout en oeuvre pour venir à bout de la résistance ouvrière. Rien n'a été ménagé. On a utilisé des mesures répressives et spéculé à fond sur la misère et la faim des valeureux combattants... Si Hitler n'a pas réussi à mater le peuple, ce n'est pas Jules Moch et ses sbires qui y parviendront".  

Plus tard, en 1950, Croizat bataille contre le plan Schuman et le projet de Communauté du Charbon et de l'Acier avec l'Allemagne. Il y voit un projet de mise sous tutelle américaine, de réduction de l'indépendance industrielle de la France. Il remet aussi en cause les cadences et la productivité imposés par le patronat dans les industries.

En juillet 1950, Croizat, déjà éprouvé par un cancer du poumon, perd son fils, ouvrier électricien de 26 ans, dans un accident du travail à Lyon. Il meurt le 12 février 1951 après une opération qui n'a pas suffit. Son cortège funèbre, le 17 février 1951, rassemble des centaines de milliers de personnes venus lui rendre hommage.

A cette vie exemplaire et si riche de réalisations durables et révolutionnaires, nous avons le désir d'être fidèles à notre humble niveau en perpétuant et prolongeant l'héritage et surtout en commençant par le défendre face à la réaction capitaliste progressant depuis 30 ans sous des gouvernements de droite comme (prétendument) de gauche sous couvert de modernisme, d'adaptation à la mondialisation, à la concurrence internationale.

Ismaël Dupont


croizat-1.jpg


 


Partager cet article
Repost0
13 septembre 2013 5 13 /09 /septembre /2013 06:12

ob_9c5003ff4e3bf7ab5c7fcf802f8ea0dd_michel-simon.jpg

 

Article de l'Humanité - mercredi 11 septembre - par Dany Stive

 

Le sociologue Michel Simon, militant communiste infatigable, est décédé

 

Durant toute sa vie, Michel Simon a conjugué un travail intellectuel rigoureux et une conviction communiste profonde. Collaborateur apprécié et assidu de la presse communiste, il est décédé dans sa 87e année, fidèle à un engagement forgé en pleine guerre froide.

 

En 2006, Michel Simon se retournant sur le chemin parcouru, s'interrogeait dans un texte publié sur le site de la Fondation Gabriel Péri: "Peut-on avoir été membre du Parti communiste français (ou pire, l'être resté) et avoir satisfait (ou satisfaire) aux normes d'autonomie critique hors desquelles il n'y a pas de posture intellectuelle authentique?" Avec sa rigueur et sa franchise habituelles, il s'imposait dans la foulée une règle interdisant toute complaisance: "Conscient des ruses d'une mémoire portée à l'autojustification, je m'appuieai exclusivement sur des textes que j'ai publiés ès qualités dans des organes communistes". Quelques lignes plus loin, le sociologue lance: "En 1951, dans le climat d'extrême tension qui régnait alors (on était au paroxysme de la guerre froide), j'ai rejoint le PCF (à reculons, si j'ose dire) et je ne l'ai jamais regretté."

Pourtant, ni la sociologie ni l'engagement communiste ne relevaient de l'évidence pour lui? A l'Ecole normale supérieure qu'il intègre en 1947, Michel Simon était aussi "farouchement hostile à un collaborationnisme à dominante de droite" (le port de l'étoile jaune en 1942 fut pour lui une "expérience décisive structurante") qu'opposé au PCF. Alors que bien des collègues sont encartés au PCF, il ferraille contre eux, opposé aux "confiscations du pouvoir à l'Est" comme "au piétisme et à l'intolérance" de nombreux communistes. Le combat anticolonial, la solidarité avec les ouvriers en grève modifieront son approche. Le lien avec la classe ouvrière restera un fil rouge toute sa vie, dans son engagement comme dans son travail. De ses rencontres avec les ouvriers, il disait: "C'est peu de dire que j'ai beaucoup appris dans ces échanges...". 

Il était philosophe de formation, mais la sociologie prit de plus en plus de place dans sa réflexion. Il publie la Contribution de la psychanalyse à la compréhension des faits sociaux, sous la direction de Georges Davy, fréquente les cours de Lévi-Strauss et Leroi-Gourhan, collabore avec George Friedmann... Nommé professeur de philosophie à Nancy, puis prof de khâgne au lycée Faidherbe à Lille, il publie des articles relevant de la sociologie à la Nouvelle Critique et dans les Cahiers internationaux de sociologie. Il passe un an à la Sorbonne, et Raymond Aron patronne sa candidature au CNRS et, en 1969, il intègre l'Institut de sociologie de Lille où il créera le Centre lillois d'études et de recherches sociologiques et économiques (Clersé). 

En 1966, il rencontre le sociologue Guy Michelat, avec qui il multipliera les travaux. Celui-ci se souvient: "Je travaillais alors dans une petite boîte privée qui faisait des enquêtes d'opinion dites qualitatives. Nous avions proposé nos services au PCF. Nous avons été reçus par Jacques Duclos, qui nous a déclaré qu'il nous faisait toute confiance mais en précisant qu'il serait bon que "quelqu'un de chez nous" suive nos travaux. C'était Michel Simon. Pendant plus de quarante ans, nous avons travaillé ensemble. Et nous avons bien rigolé, aussi!". 

Avec Michel Simon, la presse communiste perd un collaborateur assidu, observateur attentif de la société française". 

 

     

 

 

 

Et à lire sur le blog du PCF Bigouden: http://pcbigouden.over-blog.com/ ... ce magnifique et simple hommage de sa nièce à notre camarade finistérien, Michel Simon.

 

Ce mercredi, nous avons accompagné Michel

Nous sommes retrouvés pour les obsèques de Michel Simon , notre Camarade notre ami, c'était mercredi 11 septembre 2013, au Crématorium de Quimper.

A l'émotion qui tous nous tenait et que je suis incapable de transcrire, je préfère laisser la parole à la nièce de Michel, Anne Simon...

 

Vogue Michel tes amis, tes camarades ont hissé les voiles.

Il y a à peine deux mois, Michel se trouvait là où il a toujours été heureux : sur son bateau, aux Glénans, avec ces amis qui n’ont cessé, ces dernières années tout comme ces dernières semaines, de l’entourer et de partager avec lui le meilleur comme le pire. Michel ne faisant jamais les choses à demi, il en a profité pour exploser son safran, ce qui m’a bien fait rire : comme il me le disait à sa décharge, il n’avait jamais repéré qu’il y avait un rocher à cet endroit, et on en apprend donc à chaque navigation. Lors de cette dernière croisière, il manquait quelqu’un sur le bateau pour que le bonheur soit parfait.

Jeannine, grande barreuse, avec son magnifique sourire, et sa capacité jamais démentie à rembarrer son capitaine de mari s’il l’embarquait là où elle n’avait pas envie d’aller. Et je le dis avec émotion : Michel, jusqu’à la fin, a été amoureux de cette très belle femme, discrète et solide, sensible et droite, et me montrait encore il y a peu une photo d’elle à Venise, qui suggère qu’effectivement, Anita Ekberg à Rome peut aller se rhabiller…

Sur ce bateau, il manquait aussi Félix, le chien du bonheur, avec son art de vous saloper les pantalons blancs par débordement de tendresse. Pour moi donc, penser à Michel et Jeannine, c’est penser au bateau, c’est penser au chien, c’est penser à la vraie vie, la vie dans le vent et la houle. Michel, pourtant, n’a jamais largué les amarres, et le grand large ne lui a jamais fait perdre de vue ce qui se passait sur la Terre.

Il faut dire qu’il avait expérimenté dès l’enfance ce dont sont capables les hommes quand on les laisse faire. Il l’avait rappelé à l’enterrement de Gérard, son frère, voir ce dernier porter l’étoile jaune à dix ans ou se retrouver avec lui en prison, toujours au même âge, ça marque. La guerre leur aura cependant permis de saisir qu’au cœur même de l’enfer, il reste toujours de belles âmes et un Limousin rouge, et je rends hommage à la famille Giry, qui les a accueilli à Saint-Laurent-sur-Gorre.

Penser à Michel, c’est donc penser à son engagement indéfectible.

Il y d’abord son engagement professionnel en sociologie, dans l’étude, avec notamment son compagnon de route Guy Michelat, de la classe ouvrière ; Michel était aussi très impliqué dans la configuration symbolique de la recherche (il fut le fondateur de l’Institut fédératif de recherches sur les économies et les sociétés industrielles). Cet engagement sociologique ne peut être dissocié de son engagement en politique.

Qui ne le sait, Michel fut un acteur majeur du Parti communiste français, qui a été pour lui bien davantage qu’un parti : le rêve réalisable d’une société meilleure, une société sans colonisation, une société sans marginalisation.

Dans la maison de Michel trainent des dossiers tous récents, où il collectait il y a encore quelques semaines ce qui le marquait dans l’actualité. Car il a été actif jusqu’à la fin, même si cette dernière année a été une année difficile pour lui. Année difficile, qui a pourtant comporté de grands moments de bonheur et de solidarité : avec les amis du bateau, Milo (le seul qui puisse revendiquer d’avoir été son professeur !), Guy, André, mais aussi avec tous ceux qui n’ont cessé de le soutenir et de nous aider, amis ou cousins comme Marcel Tilly et Jean-Pierre Kohen, personnel soignant attentif et chaleureux, aides à domicile dévouées.

Moments partagés aussi avec Monique sa belle-sœur, si proche ; avec Pierre son neveu qui lui a amené ses enfants il y a à peine un mois ; avec Jean, Eve et Jehan le petit dernier de la famille Simon. Avec Philippe, mon compagnon qui avait toujours le mot pour le faire rire. Avec aussi et surtout Marie-Claire Sonnic, dont le soutien indéfectible, la générosité et l’amitié ont été pour mon oncle la force 4 qui a permis de faire voguer le bateau jusqu’au dernier port. A vous tous qui êtes là, merci. Quand je cesserai de parler, nous nous recueillerons quelques minutes en écoutant un mouvement du Requiem de Mozart, Mozart dont Michel souhaitait qu’on l’écoute pour ce dernier jour de partage, de même qu’il a choisi la photo avec Jeannine que vous voyez devant vous. Michel est mort samedi dernier, sans souffrance, dans une chambre qui donnait sur la mer. Souhaitons-lui bon vent.

Anne SIMON

Partager cet article
Repost0
11 septembre 2013 3 11 /09 /septembre /2013 15:57

Voici, sur le coup d'Etat de Pinochet contre la République sociale d'Allende, un très bon article avec des films d'archives que nous a conseillé et mis en lien un camarade du Front de Gauche Morlaix:  

 

http://www.allocine.fr/article/fichearticle_gen_carticle=18626844.html

 

Le 11 septembre 1973, 3 ans après l'installation d'une coalition de rassemblement de gauche qui avait en particulier nationalisé des gisements miniers, accompli une première réforme agraire au profit des pauvres, les généraux félons ont voulu briser l'élan du gouvernement d'unité populaire (UP) du socialiste SAlvador Allende, avec l'appui des Etats-Unis de Kissinger, traquant de manière massive les opposants de gauche et les syndicalistes. La dictature de Pinochet fera 40000 victimes, dont 38000 torturés et 3000 exécutés et "disparus"...

Le journal L'Humanité a sorti un hors série exceptionnel sur le 11 septembre 1973 (8 euros). Pour le commander: http://www.humanite.fr/medias/hors-serie-chili-lespoir-assassine-548260

 

hs_chili.jpg

 

" Ce nouveau hors-série exceptionnel de l’Humanité est accompagné d’un CD conçu par le groupe Zebda autour de la figure du grand musicien martyr Victor Jara, auquel ils rendront également hommage sur la grande scène de la Fête de l’Humanité, samedi 14 septembre.

Nos deux envoyés spéciaux, Cathy Ceïbe et Bernard Duraud, se sont rendus au Chili au printemps et en ont ramené reportages et entretiens avec des grandes figures historiques ou intellectuelles, engagées dans les combats politiques et syndicaux, d’hier et d’aujourd’hui : Hugo Fazio, Guillermo Teiller, Barbara Figueroa, Camilla Vallejos, Eduardo Contreras… auxquels s’ajoutent ceux du cinéaste Patricio Guzman, de l’universitaire John Dinges, ou encore de la réalisatrice Marie-Monique Robin…

L’expérience révolutionnaire des cent jours de l’Unité populaire, le rôle de Salvador Allende, les figures du grand poète, Nobel de littérature, Pablo Neruda, de Victor Jara ou de la figure communiste historique Gladys Marin font revivre cette période et éclairent les raisons du coup d’État puis de la répression sanglante qui s’est ensuivie.

Ce hors-série Chili, l’espoir assassiné est exceptionnel aussi par la richesse de ses illustrations, avec un travail iconographique qui en fait un outil historique à part entière, avec, en particulier, un reportage photo de Raymond Depardon réalisé, à l’époque, à Santiago sous la botte.

Portraits, analyses, points de vue rythment ce numéro exceptionnel, avec les témoignages de José Fort et Jean Ortiz, journalistes à l’Humanité envoyés au Chili en 1973 et 1978, et les contributions de Patrick Apel-Muller, Fabien Cohen, Frank Gaudichaud…

Enfin, des documents d’époque vous donneront à voir comment l’Humanité en a rendu compte et a accompagné le vaste mouvement de soutien au peuple chilien, au Chili même et en exil. À lire en exclusivité : un entretien avec Amaya Fernandez Allende, petite-fille du président assassiné" . 

 

A lire dans un des livres de mémoires de Pablo Neruda, J'avoue que j'ai vécu, Pablo Neruda qui fut avant d'être l'allié son adversaire communiste aux élections présidentielles, ce portrait d'Allende et de la République sociale chilienne de 1970 à 1973:

 

"Mon peuple a été le peuple le plus trahi de notre temps. Du fond des déserts du salpêtre, des mines de charbon creusées sous la mer, des hauteurs terribles ou gît le cuivre qu'extraient en un labeur inhumain les mains de mon peuple, avait surgi un mouvement libérateur, grandiose et noble. Ce mouvement avait porté à la présidence du Chili un homme appelé Salvador Allende, pour qu'il réalise des réformes, prenne des mesures de justice urgentes et arrache nos richesses nationales des griffes étrangères.

Partout où je suis allé, dans les pays les plus lointains, les peuples admiraient Allende et vantaient l'extraordinaire pluralisme de notre gouvernement. Jamais, au siège des Nations Unies à New York, on n'avait entendu une ovation comparable à celle que firent au présent du Chili les délégués du monde entier. Dans ce pays, dans son pays, on était en train de construire, au milieu des difficultés immenses, une société vraiment équitable, élevée sur la base de notre indépendance, de notre fierté nationale, de l'héroïsme des meilleurs d'entre nous. De notre côté, du côté de la révolution chilienne, se trouvaient la constitution et la loi, la démocratie et l'espoir.

De l'autre côté il ne manquait rien. Ils avaient des arlequins et des polichinelles, des clowns à foison, des terroristes tueurs et des geôliers, des frocs sans conscience et des militaires avilis. Tous tournaient dans le carrousel du mépris. Main dans la main s'avançaient le fasciste Jarpa et ses neveux de Patrie et Liberté, prêts à casser les reins et le coeur à tout ce qui existe, pourvu qu'on récupère l'énorme hacienda appelée Chili. A leur côté, pour égayer la farandole, évoluait un grand banquier danseur, éclaboussé de sang: Gonzalez Videla, le roi de la rumba, lequel, rumba par-ci, rumba par-là, avait depuis belle lurette livré son parti aux ennemis du peuple...

Le Chili a une longue histoire civile qui compte peu de révolutions et beaucoup de gouvernements stables, conservateurs et médiocres. De nombreux présidaillons et deux grands présidents: Balmaceda et allende. Curieusement, l'un et l'autre sortent du même milieu: la bourgeoisie riche, qui se fait appeler chez nous "aristocratie". Hommes de principes, obstinés à rendre grand un pays amoindri par une oligarchie médiocre, ils eurent la même fin tragique. Balmaceda fut contraint au suicide parce qu'il refusait de livrer aux compagnies étrangères nos riches gisements de salpêtre. Allende fut assassiné pour avoir nationalisé l'autre richesse du sous-sol chilien: le cuivre. Dans les deux cas, les militaires pratiquèrent la curée. Les compagnies anglaises sous Balmaceda, les trusts nord-américains sous Allende, fomentèrent et financèrent des soulèvements d'état-major. 

Dans les deux cas, les domiciles des présidents furent mis à sac sur l'ordre de nos distingués "aristocrates". Les salons de Balmaceda détruits à coups de hache. La maison d'Allende, avec le progrès, fut bombardée par nos héroïques aviateurs.

Pourtant, les deux hommes se ressemblent peu. Balmaceda fut un orateur fascinant. Il avait une nature impérieuse qui le rapprochait chaque jour davantage du pouvoir personnel... Allende ne fut jamais un grand orateur. Gouvernant, il ne prenait aucune décision sans consultations préalables. Il était l'incarnation de l'anti-dictateur, du démocrate respectueux des principes dans leur moindre détail. Le pays qu'il dirigeait n'était plus ce peuple novice de Balmaceda mais une classe ouvrière puissante et bien informée. Allende était un président collectif; un homme qui, bien que n'étant pas issu des classes populaires, était un produit de leurs luttes contre la stagnation et la corruption des exploitateurs. C'est pourquoi l'oeuvre réalisée par Allende dans un temps si court est supérieure à celle de Balmaceda; mieux, c'est la plus importante dans l'histoire du Chili. La nationalisation du cuivre fut une entreprise titanesque. Sans compter la destruction des monopoles, la réforme agraire et beaucoup d'autres objectifs menés à terme sous un gouvernement d'inspiration collective.

Les oeuvres et les actes d'Allende, d'une valeur nationale inapréciable, exaspérèrent les ennemis de notre libération. Le symbolisme tragique de cette crise se manifeste dans le bombardement du palais du gouvernement; on n'a pas oublié la Blitzkrieg  de l'aviation nazie contre des villes étrangères sans défense, espagnoles, anglaises, russes; le même crime se reproduisait au Chili; des pilotes chiliens attaquaient en piqué le palais qui durant deux siècles avait été le centre de la vie civile du pays.

J'écris ces lignes hâtives pour mes Mémoires trois jours seulement après les faits inqualifiables qui ont emporté mon grand compagnon, le président Allende. On a fait le silence autour de son assassinat; on l'a inhumé en cachette et seule sa veuve a été autorisée à accompagner son cadavre immortel. La version des agresseurs est qu'ils l'ont découvert inanimé, avec des traces visibles de suicide. La version publiée à l'étranger est différente. Aussitôt après l'attaque aérienne, les tanks - beaucoup de tanks- sont entrés en action, pour combattre un seul homme: le président de la république du Chili, Salvador Allende, qui les attendait dans son bureau, sans autre compagnie que son coeur généreux, entouré de fumée et de flamme...."

 

(Pablo Neruda, J'avoue que j'ai vécu , Folio p. 514 à 517).  

 

 

Partager cet article
Repost0
27 mars 2013 3 27 /03 /mars /2013 16:30

guerre-d-algerie.jpg

Le 19 mars 1962: la fin de la guerre d'Algérie?

Pour la première fois cette année, le 19 mars est devenu la date de commémoration officielle de fin de la guerre d'Algérie. Cela grâce à Hollande et aux parlementaires de gauche qui ont donné droit à une vieille revendication des anciens appelés d'Algérie, regroupés principalement dans la FNACA, qui voulaient que cela soit la date de la fin des combats militaires et du début du retrait du contingent qui soit choisie: le 19 mars 1962, jour des accords d'Evian.

 

Le 19 mars, la France célèbre le retour à la paix après tant de sacrifices, tant de brutalités, tant de souffrances, de vies saccagées ou traumatisées.  

Et c'est ce qui ne plaisait pas aux pieds noirs, pour qui le calvaire allait vraiment commencer, aux descendants de harkis, aux nostalgiques de l'Algérie française et à l'armée de métier, qui ne s'est pas remise d'avoir perdue politiquement une guerre qu'elle croyait avoir presque gagnée militairement, nouvelle humiliation après la défaite en Indochine après laquelle elle s'était jurée de prendre sa revanche.

 

Les Algériens célèbrent plutôt l'anniversaire du 1er juillet 1962, date effective de l'Indépendance, les pieds noirs et les descendants de harkis savent que pour eux la guerre n'étaient pas finie au 19 mars 1962 et que cette date a coïncidé avec un tournant fatal du conflit.

De fait, le 19 mars 1962, c'est surtout la date des appelés en Algérie, jeunes français nés entre 1932 et 1943 et effectuant de l'autre côté de la Méditérranée une conscription militaire très "spéciale" pendant deux ans environ, appelés du contingent qui ont été plus de 2 millions à combattre dans une guerre qui ne disait pas son nom, que l'on désignait pudiquement d'"évènements" en Métropole ou que l'on qualifiait de "pacification", mais qui a fait quand même 20000 tués (près de 30000 selon certaines sources, dont la FNACA) et 40000 blessés dans l'Armée Française en sept ans de 1955 à 1962, selon les recensements rendus officiels au moment des accords d'Evian. A la fin de la guerre, il y avait à peu près 500 000 appelés en Algérie.

 

C'est en 1956 que Guy Mollet a rappelé les disponibles, les garçons qui avaient déjà fait leur service militaire, et fait passer le service de 12 à 18 mois, puis à 24, en violation complète du mandat reçu par la majorité parlementaire de gauche en 1955, que la population avait plutôt missionné pour faire la paix en Algérie.

 

Le bilan de cette guerre est très lourd.

9000 français de souche ont été tués directement au combat par les résistants indépendantistes algériens, 4500 ont été tués dans des accidents (erreur de manipulations d'armes, tir à l'aveuglette, erreur de cible, accidents de la route...).  Les autres tués de l'Armée Française au 19 mars 1962 sont les légionnaires (2000), les musulmans (plus de 2000). Les victimes civiles françaises du conflit au 19 mars 1962 représentent autour de 3600 morts, mais il y en aura beaucoup d'autres après le 19 mars.

Du côté de l'Armée de Libération Nationale Algérienne, il y a eu selon l'armée française autour de 141 000 rebelles tués.

Avec les civils musulmans tués par le FLN, le MNA ou par l'armée française, le total des Algériens Musulmans tués au 19 mars 1962 s'éleverait selon les chiffres français à 243 378 morts. Le FLN, à son congrès de Tripoli de juin 1962, livra une évaluation beaucoup plus haute qui longtemps fit force de loi: "Un million de martyrs sont tombés pour la cause de l'indépendance de l'Algérie", et près de 300 000 orphelins, trois millions de déplacés. 

 

Le 19 mars, le cessez-le-feu est proclamé en Algérie avec la conclusion des accords d'Evian. Ceux-ci reconnaissent pour la première fois la réalité de la guerre au moment où l'on signe sa fin: "Un cessez-le-feu est conclu. Il sera mis fin aux opérations militaires et à la lutte armée sur l'ensemble du territoire algérien le 19 mars à 12 heures". Et encore: "Les citoyens français d'Algérie auront une juste et authentique participation aux affaires publiques. (...) Leurs droits de propriété seront respectés. Aucune mesure de dépossession ne sera prise à leur encontre sans l'octoi d'une indemnité équitable préalablement fixée". "A Evian, explique Benjamin Stora dans son Histoire de la guerre d'Algérie 1954-1962 (Repères, La Découverte, 1993), les négociateurs du GPRA ont fait quelques concessions concernant le droit des Européens (double nationalité pendant trois ans, puis option pour la nationalité algérienne, ou un statut de résident étranger privilégié), le régime du Sahara (droit de préférence pour la distribution des permis de recherche et d'exploitation par les sociétés françaises pendant six ans, paiement des hydrocarbures algériens en francs français) et les bases militaires (Mers el Kebir reste à la France pour une période de quinze ans et les installations du Sahara pendant cinq ans). En contrepartie, la France se déclare disposée à apporter son aide économique et financière à l'Algérie indépendante"...

 

En réalité, la signature des accords d'Evian ne marque pas dans les faits la fin de la guerre en Algérie.

La guerre franco-française entre l'OAS, l'armée ou les représentants de l'Etat, guerre dont sont victimes aussi beaucoup de civils français ou musulmans favorables à l'indépendance algérienne, se poursuit: un peu en France mais surtout en Algérie.

Déjà, entre le 15 et le 28 janvier 1962, il y avait eu 73 attentats en France, puis l'attentat début février contre l'immeuble d'André Malraux qui avait coûté la vue à une petite fille de quatre ans, Delphine Renard, succédant à un attentat contre Jean-Paul Sartre, avait suscité en retour l'énorme manifestation de gauche contre l'OAS (500 000 manifestants) et le danger fasciste des radicaux de l'Algérie Française, qui s'était soldé à cause de la répression brutale de la police de Papon par les 9 victimes du métro Charonne: 8 morts le jour de la manifestation et 1 à l'hôpital des suites de ses blessures, dont 3 femmes. C'était le 8 février 1962. Tous étaient militants de la CGT et huit du Parti Communiste. 1 million de personnes se sont rassemblés pour leurs funérailles quelques jours après, dans une démonstration impressionnante de douleur et de sympathie.

   

Avant le 19 mars 1962 et après, des ratonnades et les exécutions de musulmans s'effectuent dans les grandes villes algériennes, dont les quartiers européens sont majoritairement acquis à l'OAS et en révolte contre l'armée loyaliste. Ainsi, l'écrivain et ami de Camus, Mouloud Feraoun, est tué le 15 mars 1962 par l'OAS ainsi que 5 autres dirigeants de centres sociaux éducatifs. Dans son journal, il écrivait le 28 février: "Depuis deux jours, je suis enfermé chez moi, pour échapper aux ratonnades..." (Benjamin Stora, opus cité, p. 75). En avril 1962, c'est la guerre civile franco-française dans les villes algériennes: les plasticages, mitraillages, enlèvements, exécutions prennent une cadence infernale. Les blindés et les avions attaquent des immeubles européens tandis que l'OAS et ses partisans organisent des chasses à l'homme contre les musulmans et des exécutions ciblées. "A la fin du mois d'avril, une voiture piégée explose dans un marché, très fréquenté par les Algériens, en ce moment du Ramadan. C'est une première du genre (le 2 mai, le même procédé, une voiture piégée, qui explose dans le port d'Alger, fait 62 morts et 110 blessés, tous musulmans). En mai, à Oran, quotidiennement, 10 à 50 Algériens sont abattus par l'OAS. La férocité est telle que ceux qui habitent encore des quartiers européens les quittent en hâte". Cette escalade de violence de l'OAS s'effectue dans un contexte desespéré pour les partisans de l'Algérie Française: Salan, Jouhaud sont arrêtés; à partir de la fin mai 1962, 8000 à 10000 pieds noirs quittent l'Algérie chaque jour. 

 

En juin 1962, la plupart des pieds noirs cherchent à embarquer pour se refugier en France. Dans les semaines avant mais surtout après l'Indépendance de l'Algérie à partir d'août 1962, entérinée par rérérendum le 1er juillet 1962 (6 millions d'électeurs répondent "oui" à la question "Voulez-vous que l'Algérie devienne un Etat indépendant coopérant avec la France dans les conditions définies par la déclaration du 19 mars 1962?", 16534 répondent "non"), des dizaines de milliers de supplétifs musulmans de l'armée française, les harkis, abandonnés par de Gaulle et l'Etat français qui s'est servi d'eux pour donner corps au mythe de la pacification et du soutien musulman, sont exterminés dans des conditions terribles. Mr Mesmer et Michel Debré, premier ministre, ordonnent la mise aux arrêts des officiers qui ont malgré les consignes permis à des compagnies de harkis de rentrer en France, où ils seront parqués dans des camps pendant des années.  

Beaucoup d'entre eux ont combattu pour la France plus ou moins contraints par l'armée française, leurs chefs de village, ou par la nécessité de se protéger ou de prendre sa revanche après des violences du FLN. C'est souvent moins par patriotisme français ou algérien qu'à l'issue de micro-histoires locales et familiales marquées par l'engagement dans les régiments tirailleurs maghrébins pendant la guerre de 39-45 puis la guerre d'Indochine, par la conscription forcée, par la violence, la  misère et la spoliation, que les paysans musulmans s'engagent aux côtés des fellaghas indépendantistes ou de l'armée française. Un rapport transmis à l'ONU estime à 263 000 hommes le nombre de musulmans ayant combattu dans les unités supplétives de l'armée ou groupes d'autodéfense, sachant que beaucoup ont aussi fait défection avant la fin de la guerre.

 

En tout cas, si de Gaulle, par lucidité et sous la pression internationale et intérieure,  a pu engager l'Algérie sur la voie de la décolonisation après avoir promis de la maintenir dans le territoire français, c'est en grande partie grâce aux appelés qui n'ont pas suivi leurs officiers quand ceux-ci ont voulu désobéir au pouvoir civil de métropole et installer un pouvoir militaire en Algérie, pour pratiquer la guerre à outrance afin d'éliminer définitivement la résistance indépendantiste. C'est pourquoi, beaucoup d'appelés ont été choqués que l'on réintègre du temps de Mitterrand, en 1983, les officiers supérieurs félons et extrêmistes de l'OAS dans leur grade, droits et privilèges, après qu'ils aient déjà été grâciés, amnistiés. Cette même OAS qui, à la fin de la guerre d'Algérie, avait envisagé de prendre en otage les appelés pour établir un rapport de force avec la République.    

 

Pourquoi cette escalade de violence?

Quand la Guerre d'Algérie éclate sans qu'on le réalise vraiment avec les attentats de la Toussaint, le 1er novembre 1954, la France vient de se faire humilier en Indochine (défaite de Diên-Biên-Phu en mai 1954).

 

Sur une guerre qui a fait au total 500 000 morts entre 1947 et 1954, l'armée française a perdu 60000 hommes en Indochine  sur un corps expéditionnaire de 250000 hommes. La France n'est aucunement prête à accorder son indépendance à un territoire qui est constitué de 3 départements français, où vivent un million d'européens installés là souvent depuis des générations à côté et parmi neuf millions d'Algériens musulmans qui sont des citoyens de seconde zone, votant dans un collège électoral séparé, ayant des salaires vingt-huit fois inférieur aux Européens, un accès aux postes de la fonction publique très réduit (8 fonctionnaires musulmans sur 2000 du gouvernement général d'Algérie), un taux de scolarisation très faible (15% des enfants musulmans sont scolarisés: on compte un étudiant européen pour 227 habitants européens, un étudiant musulman pour 15342 habitants musulmans).

 

Malgré de nombreuses exemples de coexistences pacifiques et fraternelles entre communautés, la violence est déjà présente dans les relations sociales, les inégalités très importantes de statut et de condition entre arabes et kabyles d'un côté,  pieds noirs européens de l'autre, même si, comme on le dit fréquemment et à juste titre, ces derniers étaient en majorité, non de riches exploitateurs, mais des travailleurs honnêtes aux revenus modestes.

 

La barbarie, le désir de libération et de revanche sont inscrits dans l'histoire de la colonie algérienne.

C'est en 1830 sous Charles X que l'armée française rentre à Alger mais les combats, féroces et déjà marqués par une dimension d'extermination des rebelles, se poursuivront jusqu'en 1844. Lamartine ne s'y trompait pas, qui disait dans un discours sur la colonisation d'Alger à la chambre des députés le 11 juin 1836: "La colonisation par soi-même consiste à exterminer un peuple pour y implanter un peuple nouveau... Ce système, la Chambre a jugé et jugera de jour en jour de ce qu'il coûte en hommes et en sang... Vous comprendrez que pour dix mille cultivateurs que vous aurez amené là, vous serez obligés d'avoir quarante mille hommes toujours sous les armes. Voilà la vérité: chaque épi vous coûterait un homme et du sang; la colonisation, de cette manière est impossible, je dis plus, elle serait atroce". 

En 1871-1872 encore, la révolte d'El Mokrani est réprimée avec une violence terrible: les terres sont confisquées et distribuées à des milliers d'Alsaciens et Lorrains fuyant l'annexion prussienne.

Plus proche de nous, le péché originel de la quatrième République: le 8 mai 1945, à Sétif, des drapeaux algériens sont brandis lors du défilé célébrant la fin de la seconde guerre mondiale. La police tire: s'ensuit une émeute qui fait 103  morts chez les européens et une centaine de blessés et mutilés. La répression est odieuse: le général Duval qui l'organise parle de 7500 victimes algériennes, mais le consul américain et le parti populaire algérien parlent eux plutôt de 40000 victimes. Le général Duval prévint alors: "Je vous ai ramené la paix pour dix ans mais si vous ne changez pas le statut de l'Algérie ça recommencera".  

Cette action violente, meurtrière, criminelle, de la France en Algérie depuis 1830 n'est sans doute pas pour rien dans la forme extrêment sauvage et cruelle que va prendre la guerre d'Algérie, cette violence irriguant d'ailleurs ensuite également l'histoire contemporaine de l'Algérie.    

 

Après les attentats de la Toussaint, dès novembre 1954, c'est la fuite en avant: des colonnes de blindés, des bataillons de paras déferlent sur les Aurès.

C'est déjà la guerre.

Le 31 mars 1955, à la demande du gouverneur Jacques Soustelle, l'Assemblée Nationale vote l'état d'urgence, qui renforce les pouvoirs de l'armée dans la zone des Aurès et autorise le regroupement des populations "contaminées" dans des "camps d'hébergement". Après le soulèvement du Constantinois en août 1955, la France rappelle 60000 réservistes et décrète le maintien sous les drapeaux de 180000 libérales. Le contingent s'ajoute désormais aux bataillons de CRS, de gendarmes, de légionnaires, pour mener une véritable guerre. Le 2 janvier 1956, c'est la victoire d'un Front républicain (socialistes et radicaux) aux élections législatives, où les communistes gagnent 50 sièges: ce n'est pas un plebiscite pour la fermeté en Algérie, loin de là. Et pourtant, Robert Lacoste, nommé résident en Algérie par Guy Mollet, dépose le 9 février 1956 un projet de loi "autorisant le gouvernement à mettre en oeuvre en algérie un programme d'expansion économique, de progrès social et de réforme administrative, et l'habilitant à prendre toutes mesures exceptionnelles en vue du rétablissement de l'ordre, de la protection des personnes et des biens et de la sauvegarde du territoire". Le 12 mars, est votée avec l'appui du PCF cette loi sur les "pouvoirs spéciaux" qui suspend la plupart des garanties de la liberté individuelle en Algérie.  Pendant qu'il engage la décolonisation de l'Afrique Noire avec les lois cadre Deferre et qu'il instaure la troisème semaine de congés payés chez Renault, le gouvernement intensifie la guerre en Algérie peu après que l'indépendance ait été accordée au Maroc et à la Tunisie.      

 

A partir de janvier 1957, Alger est livré aux paras de Massu et Bigeard qui quadrillent la casbah et ont tous les pouvoirs pour la vider des sympathisants et militants du FLN. La torture est pratiquée systématiquement: les prisonniers "suicidés" ou exécutés, pour nombre d'entre eux, une fois qu'ils ont parlé. 3000 personnes disparues à Alger en quelques mois: la ville est nettoyée avec les méthodes les plus inhumaines.

 

Le directeur de L'Alger Républicain, Henri Alleg, un communiste passé dans la clandestinité pour ne pas être arrêté par les paras, est arrêté le 12 juin 1957 et séquestré à El-Biar dans la banlieue d'Alger pendant un mois entier, où les paras et policiers lui infligeront toutes sortes de tortures sadiques. Henri Alleg tirera de cette expérience terrible un livre de témoignage à valeur universelle, La question, qui paraît en France aux éditions de Minuit en janvier 1958, révélant au grand public l'ampleur et la gravité du phénomène de la torture, dont sera aussi victime avant d'être exécuté un ami de Henri Alleg, communiste lui aussi, le mathématicien Maurice Audin.

 

Dès le printemps 1957, la CGT et les communistes deviennent très critiques en France par rapport à la guerre d'Algérie alors qu'en Algérie, beaucoup de communistes, notamment des juifs, soutiennent clandestinement la rebellion au risque de leur vie.

 

Benoît Frachon, au 37e Congrès de la CGT à Evry au printemps 1957, dit ainsi:

"... Depuis 1946, notre pays n'est pas sorti des guerres coloniales, sanglantes et ruineuses. Il y a actuellement, un million deux cent mille hommes sous les armes. La moitié est composée de soldats de métier. La guerre d4Algérie coûte un milliard et demi par jour. Elle n'est pas menée dans l'intérêt de la classe ouvrière, ni dans l'intérêt de la France. Nous la rencontrons sur notre route chaque fois que nous luttons pour nos revendications, chaque fois que des impôts nouveaux s'abattent sur nous...".

 

Ce n'est pas encore une défense de l'indépendance pour elle-même... D'ailleurs, le PCF n'appelle pas à l'insoumission même si, de fait, les appelés qui refusent de combattre et diffusent de la propagande anti-guerre sont souvent communistes, notre ami Jean Dréan de Plouigneau en sait quelque chose, lui qui a payé son audace anti-guerre d'un emprisonnement de plusieurs mois.

 

En juillet 1957, une grenade est lancée sur le siège du Parti Communiste à Brest, qui prolonge la maison des syndicats, car le PCF fait désormais campagne contre les pouvoirs spéciaux et pour la paix en Algérie, par le biais de l'autodétermination. Il y avait chez les militants communistes une solide tradition anti-guerre coloniale puisque, en, dépit des évolutions et de l'ambiguïté de leur parti pendant la guerre d'Indochine, ils s'étaient largement engagé, en 1952 notamment, pour la libération d'Henri Martin et la paix au Vietnam.

 

L'Algérie va surtout faire l'objet d'une mobilisation de masse des communistes à partir de janvier 1960, pour réclamer la paix et la négociation et défendre la République contre les militaires factieux. Le 1er février 1960, 10 millions de travailleurs sont en grève sur le plan national pour la défense des libertés démocratiques et républicaines, pour qu'un terme soit mis à l'insurrection. Dans le Finistère, il y a des milliers de manifestants, et 90% des travailleurs font la grève à Brest!  

 

En juillet 1960, un meeting pour la paix en Algérie organisé par les syndicats (CGT, CFTC, FO, FEN, SGEN...) regroupe à Brest 2000 personnes. On y réclame le cessez-le-feu et la garantie du droit à l'auto-détermination.       

  

La guerre des appelés 

Ils représentaient 80% des effectifs de l'Armée Française.

Ils sont arrivés en Algérie entre 1955 et 1962 après souvent une traversée mouvementée de la Méditerranée dans les cales des grands paquebots en direction de Philippeville, et une arrivée sans réelle préparation psychologique, à des moments très différents de la guerre, pour rejoindre des postes qui leur donnerait une vision de l'Algérie et de ce conflit différente de celle d'autres appelés. Ils étaient censés maintenir l'ordre, pacifier le pays, participer au développement du pays et l'arracher à la terreur qu'y installaient des nationalistes radicaux et barbares présentés comme minoritaires. Ils servaient  de vaguemestres, de maçons, de chauffeurs, de gardes, d'instituteurs, de préposés "au maintien de l'ordre", participaient aux opérations contre les rebelles.   

L'Algérie, c'était loin de la France, mais c'était tout de même un million d'européens au mode de vie proche de celui de la France méridionale, une mise en valeur agricole du territoire et une modernisation des villes attribuée à l'influence civilisatrice de la France.

Les appelés étaient partagés dans leurs opinions comme le montre le poignant documentaire précurseur de Patrick Rotman et Bertrand Tavernier à base de témoignages recueillis dans la région de Grenoble - La guerre sans nom (1992).

La plupart n'avaient pas envie de se battre, n'étaient nullement des inconditionnels de l'Algérie Française et ne décoléraient pas qu'on les envoie massivement s'engager après leur période d'instruction très dure souvent dans un conflit très loin de leurs préoccupations.

Certains étaient plutôt anti-colonialistes.

La majorité sans doute, quoique généralement écœurée de devoir partir et s'engager dans une aventure dangereuse, considérait crédible le discours politique et militaire dominant suivant lequel la majorité des arabes et kabyles musulmans aimaient la France républicaine mais était pris en otage par des cruels terroristes décidés à mener la politique du pire.

Les plus idéalistes se disaient qu'ils étaient là pour protéger les musulmans, les sortir de la misère où les avaient malheureusement laissé les pieds-noirs, les pouvoirs locaux indigènes et la République.

C'est ce qu'on peut notamment lire dans un très beau et émouvant journal d'Algérie réécrit après coup d'après des notes couchées au jour le jour à l'époque, Les larmes du djebel, du nantais Jacques Maisonneuve, qui a servi dans un fort de montagne perdu auprès d'un village de l'Algérois.

Jacques Maisonneuve raconte avec beaucoup de noblesse d'âme et de sincérité sa découverte de l'Algérie, qu'il aime immédiatement malgré, rapidement, la peine de voir des camarades tués ou affreusement mutilés par les mines posées sur la route par l'ALN, malgré le caractère insondable des populations rurales, en apparence soumises et alliées à l'Armée Française, avec qui ses chefs collaborent, mais qui travaille souvent en sous-main pour les fellaghas, malgré l'horreur des représailles du FLN contre les traîtres ou les rétifs, malgré la brutalité des inspections de l'armée dans les mechtas, de ses rapports avec la population après des attentats ou des attaques, malgré les tortures régulières de suspects au fort isolé où il est cantonné.

Jacques Maisonneuve est un humaniste, à l'époque convaincu de la possibilité de former une société multi-culturelle tolérante et pacifique en Algérie, sous l'égide la République. C'est un homme généreux, intelligent et ouvert, qui aime les arabes et souffre sincèrement de voir que c'est la population civile algérienne, déjà miséreuse dans les campagnes, vit un cauchemar, tiraillée entre FLN et armée française. Son plaisir, c'est de pouvoir enseigner aux jeunes arabes dans l'école improvisée du village, apparue avec la guerre et la pacification, les rudiments de calcul, de lecture et de géographie qui leur permettront d'échapper peut-être à la misère de leur bled.

Sa souffrance, avoir pilonné à l'obus depuis le fort de Sidi Simiane des positions civiles sur ordre et avoir été peut-être la cause de la mort d'innocents.

En même temps, Jacques Maisonneuve raconte très bien l'extraordinaire camaraderie entre les appelés également soumis à la peur, aux doutes moraux, à la souffrance d'être loin des êtres et des lieux chers à leur coeur, leur capacité à se faire des copains issus d'autres milieux sociaux que les leurs, leur sens du sacrifice pour les autres, qualités morales qui cohabitent chez certains avec un manque de respect des Algériens musulmans, une violence certaine dirigée contre eux, par stress, racisme, "devoir" ou par vengeance.

Il est vrai que le discours de propagande des militaires de carrière et l'expérience de la mort des camarades ou les récits sur les compatriotes tués par les nationalistes algériens avaient tendance à endurcir et parfois à fanatiser les appelés. La guerre d'Algérie, pour les appelés du contingent, ça été quelque chose d'ambivalent et de contradictoire: l'occasion de belles rencontres, de manifestation de fraternités qu'ils n'ont sans doute jamais retrouvées par la suite, mais en même temps l'expérience du mal, de la domination (les appelés découvrent des populations civiles qui les craignent, leur sont totalement soumis  en apparence), de la souffrance irréparable, de la terreur causée à d'autres et subie ...     

 

Le départ en Algérie était rarement gai, comme le suggère très bien Jacques Brel dans sa chanson déchirante, « La Colombe »:

 

Pourquoi l'heure que voilà

Où finit notre enfance

Où finit notre chance

Où notre train s'en va?

 

Pourquoi ce lourd convoi?

Chargé d'hommes en gris

Repeints en une nuit

Pour partir en soldats?

 

Pourquoi ce train de pluie

Pourquoi ce train de guerre

Pourquoi ce cimetière

En marche vers la nuit?

 

Nous n'irons plus au bois

La Colombe est blessée

Nous n'allons pas au bois

Nous allons la tuer...

 

Récemment, Isabelle Maury, rédactrice en chef à Elle, dans un excellent livre de journaliste, L'empreinte de la guerre Paroles d'appelés en Algérie (Jean-Claude Lattès, 2012), s'est intéressé au regard porté cinquante ans après par les anciens appelés sur leur expérience de la guerre en Algérie et ses prolongements dans leur existence.

Chacun, en fonction des tâches qu'il a eu à faire, de la région où il a été affecté en Algérie, de l'époque à laquelle il y a été envoyé, de ses opinions de départ et de son caractère, a un ressenti différent par rapport à cette guerre et a été différemment affecté par elle.

Alain, jeune intellectuel parisien, a été envoyé en Kabylie en janvier 1960, il avait déjà un préjugé défavorable sur la légitimité et la nécessité de cette guerre. Il parle avec révolte des méthodes de l'armée française: « Sur les sept cent jours que j'ai passés là-bas, seulement douze ont dû être l'occasion d'échanges de tirs, de combats réels même si on ne voyait pas l'adversaire... Le danger n'a été que relativement lointain pour moi. Pour autant j'ai vu des Algériens morts, brûlés par le napalm, quand l'aviation bombardait. Tout flambait en même temps, c'était horrible, le napalm et ces types grillés dessous. Si quelque chose a changé en moi à ce moment-là et pour toujours c'est d'assister à cette barbarie. JAMAIS PLUS! Une fois, on été réunis à plusieurs compagnies par un colonel qui nous a expliqué qu'il y avait neuf millions d'Algériens et que, pour que la guerre finisse, six millions, c'était le maximum: « Vous avez compris, les gars, ce qui vous reste à faire... ». Ça voulait dire en clair « faut en liquider trois millions », pour lui, c'était de la guerre massacre, rien d'autre. La guerre, c'est le déshonneur permanent, il n'y a pas de guerre en dentelles, c'est l'irrespect constant des militaires, primitif, bestial, carnassier vis à vis de la population. Vous, vous êtes le guerrier, les autres sont des salauds, des traîtres, des menteurs, des « melons » comme ils les appelaient, des objets, pas des êtres humains . J'ai eu la « chance » de ne pas être confronté à la torture, mais j'ai vu des prisonniers emmenés, le boucher du village, par exemple. C'était un fellagha. On l'a mis dans un camion avec un sac sur la tête, ils l'ont sûrement exécuté. Ça arrivait souvent, ils appelaient ça: « aller ramasser les champignons », ils emmenaient les types, on ne les revoyait jamais... En Algérie, on nous a fait croire qu'on allait pacifier un pays en éliminant quelques assassins, résultat, on a parqué les populations, balancé du napalm! Il aurait fallu donner l'indépendance ou la citoyenneté française pleine et entière au peuple algérien. On ne l'a pas fait, le pas était franchi et leur guerre de libération avait un sens ».

Le témoignage de Victor Lavergne, appelé du Périgord Noir ayant lui-même résilié son sursis universitaire pour partir volontairement en Algérie en décembre 1960, concorde avec la vision très noire de cette guerre présentée par Alain, même si Victor Lavergne était lui, au départ, plutôt convaincu du bien fondé et de la moralité de la mission de l'armée française:

"J'ai donc résilié mon sursis universitaire pour partir en Algérie. Et du reste, je ne partais pas à la guerre mais en mission de pacification! Il faut le reconnaître, j'étais content de partir à l'aventure pour aider une population moins chanceuse que moi et qui, dans certains douars, mourait de faim. J'étais en Algérie française, à l'époque, je pensais qu'il n'y aurait aucun problème à ce que des gens qui n'ont pas la même culture, la même religion puissent s'entendre ensemble...".

Victor Lavergne est envoyé dans un petit village en Kabylie, entre Constantine et Djidjelli, perché sur un piton. "Le matin, à huit heures, on partait en opération, ratisser le bled, fouiller les mechtas à la recherche d'armes ou de fellaghas, contrôler les paysans, leur demander des papiers. Ou bien on partait en patrouille de jour comme de nuit... Et on continue les patrouilles. Voilà, je suis un soldat, le bon soldat, je pars en opération, je monte la garde. Et les chocs se succèdent. L'attitude des gradés d'abord. Nous avions un adjudant-chef qui, sans doute, avait été très frustré par l'échec de l'armée française en Indochine. Il traitait la population algérienne comme il avait traité la population vietnamienne, une sous-humanité à laquelle il ne fallait absolument pas faire confiance: tous des voleurs, des menteurs, des fainéants. Ce discours avait, malheureusement, un certain écho chez les appelés... Chez nous, quand il y avait des dégâts humains, on appelait la Légion qui venait ratisser, pour, soi-disant, nous aider. En réalité, ils méprisaient les appelés. Nous n'étions pas sur le terrain avec eux, mais on savait ce qu'il s'y passait. Un jour, pour trouver un pistolet automatique caché, ils ont tué cinquante hommes, indifféremment villageois et possibles fellaghas. Tout le monde était suspect... J'ai le souvenir d'un copain qui patruillait dans un oued, à la tombée de la nuit. Il a vu, soudain, une ombre se dresser devant lui, il a tiré par réflexe, c'est un gamin qui a pris la balle en pleine tête. Six mois après, cet homme était toujours hanté. Je l'ai perdu de vu, j'ignore ce qu'il est devenu".

 

Pour les appelés qui refusent les ordres ou sont négligents dans leur application, les sanctions peuvent être terribles: envoyés en camp de concentration dans le désert pour les insoumissions les plus graves et les plus "politiques", obligés de dormir à l'extérieur des camps, des barbelés, sous la menace d'une exécution ennemie, pendant une semaine ou quinze jours, ou envoyés en opération dangereuse plus fréquemment que de raison.

 

La grande majorité des appelés n'a pas participé aux tortures - celles-ci étant "du ressort" des parachutistes, du DOB, service spécial de renseignements, des SAS.  En revanche, ils en ont été souvent les témoins ou ont entendu les cris des suppliciés, car sur le théâtre des opérations de ratissage et d'élimination des maquis de rebelles algériens, la torture sur les suspects fait partie des moyens ordinaires de collecte des renseignements. Victor Lavergne raconte ainsi: "Une seule fois j'ai été confronté à la torture. On rentrait d'opération. On trouve le lieutenant SAS devant le camp avec un adjudant, deux appelés et la fameuse gégène. J'ignorais qu'il en existait une dans le camp. Le gars était déjà très amoché. Des soldats regardaient, certains avaient les mains dans les poches, indifférents. Je réagis: "Putain, vous n'allez pas faire ça!" . "Lavergne, tu nous emmerdes, de quoi tu te mêles!" "Attendez, c'est lamentable ce que vous faîtes". "On pense que c'est un sympathisant, un passeur d'armes, il faut qu'il nous donne les caches et ses complices, tu crois que c'est pas plus lâche de fermer les yeux, de le laisser partir". "Vous me faites chier, les mecs". Et je tourne les talons, je m'en vais. J'ai protesté et je suis rentré en haussant les épaules. "Vous me faites tous chier, si c'est ça l'armée, j'en ai marre, quel avilissement!" Mais au fond, avoir protesté n'a servi à rien. Gueuler me donnait bonne conscience" (L'empreinte de la guerre, p.84).

 

Certains appelés ont pu recevoir l'ordre d'exécuter avec ou sans procès expéditif des prisonniers ou ont été amenés à participer à des actions de brutalisation de la population, des viols, des humiliations. Ce n'est pas la majorité cependant, la guerre la plus "sale" étant "conduite" par l'armée de métier et les légionnaires.

 

Pour certains appelés, une minorité d'individus ayant des forces exigences morales ou une conscience politique, les méthodes de l'armée sont plus insupportables encore que la peur de l'ennemi. "En Algérie, raconte Pierre Joxe, qui a surtout travaillé dans le renseignement en Algérie à partir de 1960 pour faire un travail de renseignement en prévention contre les officiers rebelles de l'OAS, ce n'est pas la peur de la guerre qui était la plus destabilisante, c'était la négation des valeurs fondamentales qu'on avait sucées avec le lait de nos mèresz, l'existence de la torture, des camps de regroupements comme si on faisait un remake de la gestapo et des camps de concentration. A petite échelle, le nombre était moindre, on n'a pas gazé d'Algériens mais cela restait incompréhensible que la France mette en oeuvre ce qu'elle avait farouchement combattu".  

 

Ces appelés ont beaucoup souffert en Algérie et après, tout au long de leur vie, des conséquences de cette expérience bouleversante qu'il ont rarement pu raconter aux parents, épouses, enfants qui n'avaient pas connu la même histoire. Sur tous, cette guerre a laissé une trace indélibile.

 

Ce 19 mars 2013, nous saluons ces aînés qui ont perdu leur innocence et tutoyé l'horreur en Algérie, victimes de la raison d'Etat et de l'obstination coloniale et militaire. De retour à leur foyer, ils ont souvent eu beaucoup de difficultés à parler de leur guerre et ils n'ont pas vraiment non plus bénéficié d'un soutien et d'une écoute de la société. Beaucoup ont vu leur vie ravagée par ce qu'ils ont vu, ressenti, et fait en Algérie. Cela a marqué toute une génération, une génération sacrifiée. Faire le partage des bons et des mauvais,  arbitrer le conflit de légitimités concurrentes dans ce conflit atroce était et reste complexe: avec le recul, cela apparaît comme une évidence que les Algériens, soumis par la force et relegués dans un statut de sous-citoyens, avaient le droit à leur auto-détermination et à leur indépendance, et qu'ils ne pouvaient probablement l'obtenir qu'en la conquérant d'abord par l'insoumission et la révolte, mais les pieds noirs étaient aussi dans leur patrie et les idées indépendantistes n'étaient pas forcément majoritaires au départ. La République avait aussi quelques raisons de s'accrocher à son département où vivait une forte communauté se sentant de plein pied dans la France et ses valeurs. Ce qui est sûr, c'est que la décision de l'escalade repressive et de la guerre d'éradication de la rebellion a eu des conséquences terribles pour la jeunesse française et pour l'histoire future de l'Algérie, ce pays frère et francophone, qui est toujours très marqué par les stigmates de cette barbarie.         

 

Ismaël Dupont.

 

PS: je remercie Pierre Maugere, membre de la FNACA de Guerlesquin, de m'avoir sensibilisé à l'histoire des appelés d'Algérie et de m'avoir prêté plusieurs ouvrages, comme notre ami Paul Dagorn, ancien coopérant en Algérie.       

 

 

 

      

Partager cet article
Repost0
6 février 2013 3 06 /02 /février /2013 07:57

 

Comment expliquer que d'anciens communistes comme Napolitano, actuel président de la République Italienne, Massimo D'Alema, Walter Veltroni, et tant d'autres, se retrouvent depuis quelques années en position de cautionner ou de mettre en oeuvre à l'intérieur du centre gauche une politique social-libérale en Italie alors que jusqu'à la fin des années 1980, le Parti Communiste Italien était encore très puissant électoralement, réalisant des scores de 25 à 27% aux élections nationales et gérant de nombreuses municipalités?

 

Berlinguer-copie-1.jpg

 

Cet essai de Guido Liguori, un universitaire militant, philosophe spécialiste de Gramsci, analyse de manière très intéressante l'histoire du PCI et le processus qui à la fin des années 1980 a conduit à sa disparition pour céder la place à un quasi néant du côté de la gauche de transformation sociale en Italie.

"La fin du parti, écrit Guido Liguori, aura été également la fin de la participation politique de masse, non pas épisodique ou mouvementiste, dans la société italienne, et il ne reste rien de semblable chez les héritiers du PCI. Un immense patrimoine politique, historique, humain s'est ainsi perdu".

C'est un livre qui donne des grilles de lecture et des outils conceptuels pour comprendre et soumettre à une évaluation critique l'évolution vers un positionnement réformiste et sociale-démocrate avancé qui s'est faite sentir aussi à l'intérieur du PCF et de sa direction, particulièrement du temps de Robert Hue, sous l'influence d'une perte de foi en notre mission historique, des pratiques gestionnaires et électoralistes prenant le pas sur les objectifs de transformation globale de la société. 

A mon avis, qui je crois est partagé par beaucoup de militants communistes, en même temps que la radicalisation de la mise en crise de la société par le capitalisme financier, le projet politique cohérent et ambitieux du Front de Gauche, tournant résolument le dos aux logiques capitalistes dans de multiples domaines et rendant possible la reconstitution progressive d'une gauche de combat et d'ambition révolutionnaire, et l'élan populaire et citoyen grandissant qu'il génère depuis sa création en 2008, permettent de redonner aux communistes la fierté de leur histoire, de leur nom, de leur rôle historique, et les amènent à vouloir renforcer a contrario de 20 ans au moins de délitement idéologique et de remise en cause des fondamentaux marxistes, un projet de société révolutionnaire pour le Parti, basé sur le refus de la "real politik" libérale et le retour de la lutte des classes.

A cet égard, la préface d'Emmanuel Dang Tran qui accuse la direction communiste actuelle de vouloir saborder l'héritage communiste à l'exemple italien en construisant le Front de Gauche et en étant partie prenante du PGE me semble être un contre-sens ne servant pas à tirer les bons enseignements de ce livre qui en contient de nombreux.

Guido Liguori est d'ailleurs beaucoup moins sévère sur l'idéal du communisme démocratique tournant le dos de fait à  l'héritage autoritaire du bolchevisme et du "socialisme réel" puisque c'est depuis les années 50 et avant cela même, grâce à l'influence intellectuelle de Gramsci, une des particularités remarquables du Parti Communiste Italien, laquelle n'impliquait aucunement son effacement comme parti de masse et force capable d'entraîner le progrès social, même sans exercer le pouvoir, le PCI ayant eu un rôle majeur sous Togliatti notamment après guerre dans la construction d'une démocratie sociale avancée en Italie.

 

Le début du livre, consacré à analyser sur un plan idéologique l'histoire du PCI jusqu'au milieu des années 1980, est passionnante. Je n'évoque ici que les grandes lignes de ce développement d'histoire politique.   

 

Togliatti, dirigeant du PCI dans les années 50 et au début des années 60 (il meurt en 1964) a été le père d'une théorie des "réformes structurelles" qui permettait d'échapper à l'alternative réductrice et dommageable "entre réformisme et utopisme révolutionnaire. On isolait des objectifs intermédiaires, sur lesquels on pouvait rassembler de grands fronts de lutte, qui permettraient de changer les rapports de force en faveur de la classe ouvrière et de ses alliés. Togliatti voulait échapper à l'alternative réformes/révolution, en rénovant la redéfinition du concept de révolution opérée par Gramsci: non plus seulement un seul évènement bref et décisif mais un processus, dans lequel on pouvait également intégrer les réformes, à condition que les équilibres dans les rapports de force basculent, et puissent rendre le pouvoir entre les mains des capitalistes à ceux qui luttent contre lui". (p.41). Les communistes italiens du temps de Togliatti étaient à la fois rassemblés par et dans le mythe de l'URSS, mais aussi sur "une conscience bien ancrée du fait qu'ils devaient appuyer leur lutte pour le socialisme sur le maintien et l'élargissement de la démocratie".  

 

Le successeur de Togliatti, Enrico Berlinguer, a radicalisé une critique de la limitation et suppression des libertés individuelles dans les pays du "socialisme réel" que l'on trouvait déjà chez le dernier Togliatti. Tout en passant un certain nombre de compromis avec la démocratie-chrétienne pour réaliser des avancées sociales concrètes immédiates, il a voulu faire l'idée de démocratie aboutie, populaire et sociale, le socle même du projet de société communiste, la fin vers laquelle il tend et le moyen d'y tendre. Dans les années 1968-1969, "s'affirma la question fondamentale d'un contre-pouvoir disséminé dans le corps social, avec la naissance de milliers de conseils d'usine, de secteur, de quartier, etc. Non pas une situation de "dualité des pouvoirs", mais un bourgeonnement de la démocratie de base qui, dans la vision de la gauche communiste, devait accompagner le "caractère central du gouvernement", en étirer les limites, répondre à la volonté de participation, d'engagement politique, d'un nouveau sens civique démocratique... Le PCI tira de ce vaste mouvement des bénéfices du point de vue politique, organisationnel et électoral; ses sections se remplirent de "morceaux de société" que jamais auparavant l'on était parvenu à approcher: non seulement des jeunes, mais aussi des indépendants, techniciens, intellectuels de masse, des femmes, des personnes nouvelles qui "naturellement" se tournaient vers le parti communiste porteurs d'une forte demande, bien que diverse et variée, de changement". Guido Liguori reconnaît tout de même que, peut-être un peu comme en France à la même époque, "le parti dans son ensemble resta cependant bien en-deça des demandes d'élargissement des libertés, de subversion des hiérarchies, d'innovation culturelle, de changement également des formes de vie quotidienne, des rapports interpersonnels et familiaux, de la sexualité, qui venaient de la société".

 

Parallèlement, dans les années 70, le PCI pris peu à peu indépendance et distanciation critique par rapport à l'URSS et au modèle communiste bureaucratique et autoritaire que la grande puissance incarnait, avec ses Etats satellites, se faisant la force motrice un potentiel eurocommunisme. Ainsi, "le 2 novembre 1977 à Moscou, lors du 70e anniversaire de la révolution d'Octobre, Berlinguer affirmait: "La démocratie est une valeur historiquement universelle sur laquelle on peut fonder une société socialiste" . Parallèlement, anticipant de plusieurs décennies l'actuelle conversion écologique progressive du PCF sous l'influence du Front de Gauche à une remise en cause critique du productivisme et de la société de consommation, Berlinguer souhaitait en 1977 "le dépassement de "modèles de consommation et de comportement inspirés d'un individualisme exacerbé" et "l'abandon de besoins matériels créés artificiellement" et un développement "austère", tourné vers d'autres biens, définis comme "authentiques", tels que "la culture, l'instruction, la santé, un rapport libre et sain avec la nature" (p.56). Le projet de société communiste ne peut en effet faire l'impasse d'une remise en cause fondamentale de la civilisation et du mode de vie dominant créé par le capitalisme: la revendication salariale et économique sont nécessaires mais ne peut se suffire à elle-même. Berlinguer dénonçait aussi comme facteur d'aliénation et de perte de vigueur démocratique la professionnalisation de la politique, laquelle ne devait pas conduire le PCI, dans le sillage des sociaux-démocrates de Craxi, à abandonner pour l'opportunisme électoraliste sa visée de dépassement du capitalisme:

 

" Le paysage politique italien changeait rapidement, se préparait le "CAF" (Craxi-Andreotti-Forlani), une alliance Démocratie Chrétienne- PSI qui n'avait pas, à la différence du vieux centre-gauche, d'axe programmatique réformateur et qui finit par être une répartition des pouvoirs et des clientèles. Egalement au niveau international se répandaient des idéologies antidémocratiques, "décisionnaires" ou de "gouvernance" qui voyaient la démocratie et la question de la participation comme un problème, et dont le secrétaire socialiste Craxi se fit le partisan en Italie. Berlinguer comprit avant bien d'autres que le processus mis en route pouvait avoir de graves conséquences pour la démocratie (celles qui seront en partie révélées avec l'Opération mains propres). C'était la dégénerescence de tout un système politique, la trahison de la démocratie constitutionnelle, à laquelle les partis devaient garantir la participation, au lieu de détourner illicitement les ressources et de concentrer tout le pouvoir entre leurs mains. Berlinguer percevait cela comme "le coeur du problème italien", le dénonçait ainsi: "Les partis d'aujourd'hui sont surtout des appareils de pouvoir et de clientèle, ils ont occupé l'Etat et toutes ses institutions (...) toutes les "opérations" que les diverses institutions sont appelées à accomplir sont conçues avant tout en fonction de l'intérêt du parti ou des courants ou du clan". Contre ce cancer de la politique se dressaient les communistes, désormais restés presque les seuls, pour le dirigeant sarde, à faire de la politique mus par des passions et des idéaux, en défendant les intérêts non de groupes ou d'individus, mais de grandes portions de la société: "Nous, nous pensons que les privilèges doivent être combattus partout où ils se cachent, que les pauvres, les exclus, les laissés-pour-comptez doivent être défendus, et qu'on doit leur donner la parole et la possibilité concrète de peser".

Etre communistes, selon les mots de Berlinguer, n'avait pas une connotation seulement morale, éthique, mais s'enracinait dans une critique précise du capitalisme: les communistes étaient convaincus qu'on "pouvait et qu'on devait discuter de la façon dont il fallait dépasser le capitalisme compris comme mécanisme, comme système". Malgré l'insistance de l'intervieweur Eugenio Scalfari, Berlinguer n'acceptait pas la formule selon laquelle le PCI aurait été désormais seulement  un parti socialiste "sérieux" (pour le distinguer du parti de Craxi, désormais socialiste seulement par le nom). Nous communistes - précisait Berlinguer - "nous voulons construire sérieusement le socialisme... C'est justement pour sauver la démocratie (...) qu'il faut dépasser le capitalisme". 

 

Berlinguer se posait le problème de l'identité du parti, désormais secoué par de trop nombreux éléments: le manque de débouchés d'une politique qui avait pu sembler triomphante; les années passées dans le domaine du pouvoir local, qui avaient formé un "parti d'administrateurs" trop enclin au compromis; l'ouverture à des cadres issus de 1968, arrivés aux sommets avec une culture politique partiellement différente, sans être suffisamment rodés, et générationnellement portés à voir immédiatement la politique comme un métier, comme débouché professionnel; en conséquence la diminution des fonctionnaires d'extraction prolétarienne, la réduction drastique de "l'ancienneté de service" des permanents et le moindre poids de la formation acquise dans les "écoles de parti" avant de prendre des positions de responsabilité et de pouvoir. Enfin, dans la seconde moitié des années 70 et ensuite dans les années 80, la concurrence avec le PSI de Craxi qui, dans certaines régions du pays avait contaminé jusqu'à cette droite communiste qui, en conflit avec Berlinguer, faisait de plus en plus de l'unité avec les socialistes son mot d'ordre" (p59-62).

 

Toute ressemblance avec la situation politique française et celle du PCF depuis les années 1980 n'est peut-être pas purement fortuite...

 

A l'inverse, "Berlinguer entendait selon Guido Ligori aller à la "reconquête" des ouvriers, de ce peuple que la "politique des deux temps" avait éloigné du parti. En 1980 aux portes de Fiat, devant les ouvriers engagés dans une lutte très rude contre les licenciements et la mise au chômage technique, Berlinguer promettait le soutien des communistes à toute mesure de lutte que les travailleurs auraient démocratiquement décidée, y compris l'occupation des usines. Berlinguer confirma quelques années plus tard, à la veille de sa mort, cette position de défense du monde du travail, en lançant, contre l'avis d'une partie du groupe dirigeant du PCI et d'une bonne partie des dirigeants syndicaux les plus modérés - le référendum pour abroger le "décret de san Valentino" avec lequel le gouvernement Craxi avait modifié unilatéralement au détriment des travailleurs l'"échelle mobile". C'était un facteur de conflit éminemment politique et symbolique, qui dépassait largement l'enjeu économique réel. On cherchait à isoler le PCI et à affirmer une culture "décisionnaire" contre celle de "concertation" et de contrôle démocratique de l'exécutif". (p. 64).    

 

A l'opposé de Berlinguer, la droite du PCI derrière Napolitano "se réclamait de Togliatti, de son "analyse différenciée", de sa politique qui voulait faire pression sur le centre-gauche et les socialistes, mais non les considérer comme des ennemis. On ne percevait pas ainsi la différence entre les années 60 et les années 80, entre le premier centre-gauche réformateur dans ses origines et le nouvel accord de pouvoir du CAF" (p.65).     

 

Dans les années 80, après la mort de Berlinguer en 1984 à la suite de laquelle, aux élections européennes le PCI devient le premier parti italien en termes de vote(11 700 000 voix, 33% des suffrages exprimés!), le Parti Communiste Italien va s'engager dans une spirale de déclin beaucoup moins rapide et important néanmoins que le PCF (fragilisé de surcroît par l'expérience de la participation gouvernementale et du tournant de la rigueur, l'OPA réalisée par le PS sur l'électorat de gauche et la fuite vers l'abstention de l'électorat populaire).

 

Ce déclin du PCI est d'abord lié à une situation objective, un climat international et une nouvelle phase de transformation et d'expansion brutale du capitalisme. L'analyse que fait Guido Ligori de ces facteurs d'affaiblissement du PCI vaut aussi pour le PCF et est très claire et complète, quoique déjà formulée dans ses différentes composantes. Elle montre aussi que les communistes auraient peut-être pu davantage limiter ce déclin en prenant conscience plus tôt des nouveaux problèmes posés par l'époque.

 

"Au niveau mondial, l'on avait d'une part les complications chroniques de la crise du "bloc socialiste", face auxquelles Gorbatchev allait bientôt effectuer une tentative de sauvetage aussi extrême que vouée à l'échec, de l'autre les courants néolibéraux triomphants, agressifs et populistes, représentés par Reagan et Thatcher, qui jouaient - en s'appuyant sur la vaste restructuration capitaliste en marche au niveau planétaire - l'air de la revanche anti-ouvrière et néoconservatrice. A la restructuration de la production vint s'ajouter la crise de "l'Etat providence".

Face à ces phénomènes, la réflexion et la capacité d'analyse du PCI furent tout à fait insuffisantes, car il ne saisit pas toute la radicalité des changements du système productif qui conduisait à une nouvelle composition de classe, à un bouleversement de pans entiers de la société, au déclin des vieilles figures sociales face à de nouveaux types de travail et de travailleurs.

En particulier, la force quantitative et politique de la classe ouvrière, base principale de l'action du PCI, s'érodait. Du point de vue quantitatif, les processus de robotisation et d'informatisation de la production causaient une diminution de la force de travail industrielle. D'un point de vue politique, la réduction numérique et stratégique de la grande usine à cause des processus de déconcentration et d'externalisation de la production ("l'usine diffuse") était une des raisons (même si ce n'était pas la seule) qui affaiblissait la perception de soi des ouvriers en tant que classe, corps collectif, sujet politique.

Il s'agissait d'un changement d'ère. C'était le début d'une dynamique structurelle d'érosion des positions des classes laborieuses et donc des communistes (le PCI étant vraiment "le parti de la classe ouvrière") à tous les niveaux. A l'ère des grands mouvements collectifs succéda le repli individualiste, désigné par Christopher Lasch comme La Culture du narcissisme et si bien décrit dès le sous-titre de l'édition italienne de son livre, L'individu fuyant le social dans une ère de désillusions collectives: perte d'attrait de la chose publique et "apothéose de l'individualisme" autant de phénomènes qui peu à peu gagnaient des secteurs croissants de la société et face auxquels la section du PCI, la commaunauté-parti, était destinées à apparaître comme dépassés...".

 

L'affaiblissement du PCI est également lié à une évolution endogène, un processus d'acculturation mené par le haut et qui s'est traduite par une conversion à peine retenue à l'idéologie de la "fin des idéologies" et du pragmatisme visant l'amélioration et non plus la transformation du système, et par une remise en cause de la centralité de la lutte des classes et de la légitimité de l'histoire révolutionnaire communiste. Au début des années 80, l'obsession des cadres dirigeants d'affirmer afin de lutter contre un sentiment de ringardisation un communisme de nouvelle génération, plus ouvert sur les mutations de la société, les revendications individuelles et sociétales, s'est accompagné d'une forme de renoncement progressif à la critique globale du système capitaliste et à la tradition du militantisme ouvrier et populaire.

 

Se faisant photographier en train d'embrasser son épouse, le premier secrétaire Occhetto, élu en 1987, a symbolisé ce virage du nouveau PCI incubé dans ces années 80 qui ont vu la grande offensive néo-libérale en cédant dans sa communication personnelle aux dérives de l'américanisation de la vie politique par la mise en scène de la vie privée et l'obsession pour le nouveau, le moderne. Ce communiste rénovateur de formation intellectuelle solide a voulu construire un communisme post-marxiste basé sur un progressisme en matière sociétal et écologique, et un réformisme fort en matière sociale. Il a oeuvré pour "le remplacement de l'analyse de la société en termes de classe, propre à la tradition marxiste, par une analyse de la société en termes d'individus, de droits individuels et de citoyenneté, propres à la tradition libérale et libéral-démocrate" (p.116). La critique vis à vis des expériences ratées du communisme autoritaire, la perception des évolutions sociales, a conduit à identifier l'ambition politique moderne au seul projet démocratique, entendu dans toutes ses acceptions, y compris en terme de démocratie sociale et économique, mais surtout de développement du droit à la différence et du droit des minorités.  

 

Quand on lui demandait s'il ne fallait pas que les communistes donnent naissance à une nouvelle formation adaptée aux enjeux de l'époque où ils se regrouperaient avec des non-communistes progressistes, Occhetto répondait: "Ceci est encore prématuré. Mais notre perspective est celle-ci: établir un vaste espace de convergence entre des forces différentes, laïques et catholiques. Lorsque nous y parviendrons, cet espace trouvera certainement ses symboles. A des faits politiques nouveaux correspondront des symboles nouveaux (...). Ni le libéralisme ni le marxisme ne sont plus en état de fournir des schémas adaptés à nos sociétés, beaucoup plus complexes qu'auparavant. C'est dans ce but que nous sommes en train de ré-examiner toute notre tradition politique". (p.117).

 

Sur le plan international, Occhetto et Napolitano, tout en témoignant de l'intérêt pour la réforme de Gorbatchev, étaient tout entiers absorbés par un rapprochement avec l'Internationale socialiste.  

 

La renonciation au nom du "parti communiste" était dans l'air en 1989: elle a finalement succédé à une renonciation progressivement de plus en plus affirmée à l'intérieur du PCI à l'essence communiste elle-même, c'est à dire à la volonté et à l'espoir révolutionnaire, à l'idée qu'il existe un horizon social et politique souhaitable, nécessaire et possible au-delà du capitalisme.  

 

Au travers d'un essai extrêment détaillé d'histoire politique, Guido Liguori montre comment entre 1989 et 1991 le plus grand parti communiste de masse, riche de 1,2 millions d'adhérents représentant toutes les couches de la société et encore deuxième force politique italienne en termes de suffrages, va très rapidement dilapider ce capital unique, au préjudide de la participation politique populaire et de la vigueur des idéaux de progrès social dans l'Italie contemporaine.

 

Le remplacement du PCI par le Parti Démocrate de Gauche, la formation du Chêne, coïncida avec le commencement d'une triste trajectoire de dégringolade électorale et d'affadissement idéologique. Aux premières élections législatives qui eurent lieu après la fin du PCI, le 5 avril 1992, le nouveau parti, PDS, obtient 16,1% des suffrages (6 317 000 voix) contre 26,58% pour le PCI aux législatives de 1987 (10 250 000 voix).

 

Avec le recul, on observe que la disparition volontaire du PCI a considérablement fragilisé toute la gauche italienne et ouvert un boulevard pour la captation d'une partie de l'électorat populaire par la droite populiste ultra-libérale.   

 

Ismaël Dupont

 

ARTICLE SUR LE LIVRE ET ENTRETIEN AVEC L'AUTEUR SUR LE SITE INTERNET DE L'HUMANITE.

 

Guido Liguori, philosophe spécialiste d’Antonio Gramsci, est l’auteur de Qui a tué le Parti communiste italien ? Loin de s’attacher aux seuls débats de 1989, il s’efforce de dévoiler les racines intellectuelles et philosophiques de la décision de dissoudre le Parti communiste italien, le plus influent en Occident, pour créer le Parti démocrate de gauche.

 

Quelles sont les raisons principales 
de la dissolution du Parti communiste italien (PCI) ?

Guido Liguori. On trouve plusieurs ­raisons, mais il en existe une de fond. Le PCI était depuis longtemps devenu une fédération de partis, tenus ensemble par une histoire, une tradition. Mais ses composantes s’éloignaient de plus en plus l’une de l’autre. L’initiative du secrétaire du PCI, Achille ­Occhetto, de proposer un changement de nom du parti (le 12 novembre 1989 – NDLR) a redistribué les cartes. Il a pu compter sur deux courants au sein du groupe dirigeant. Le sien (le centre qui dirige le parti – NDLR) et la droite du parti, qu’on appelle les «miglioristes», dont vient l’actuel président de la République, Giorgio Napolitano, et qui était depuis longtemps ­favorable à la transformation du PCI en une force sociale-démocrate. Une autre partie du groupe dirigeant envisageait la transformation du PCI, mais pas en un parti social-démocrate et n’était donc pas d’accord avec les «miglioristes». Mais ils se sentaient à l’étroit, jugeaient dépassés la tradition, l’idée, le nom de communiste.

 

Qui donc ?

 

Guido Liguori. Une partie de l’entourage d’Achille Occhetto qui vient de la gauche du parti. Il plonge ses racines dans «l’ingraïsme» (l’aile gauche mouvementiste du PCI qui se référait à Pietro Ingrao – NDLR) et qui était sous l’influence de l’idée d’une modernisation de la société et de la lutte défendue à l’époque par le quotidien la Repubblica. Si le changement a été permis, c’est par l’initiative d’Achille ­Occhetto, inattendue pour le groupe dirigeant. Si la base a suivi, c’est que l’état d’esprit est : «Si le secrétaire fait quelque chose, c’est qu’il sait pourquoi, c’est pour tromper l’ennemi, même si je ne le comprends pas moi-même.» Si la veille de la proposition, on avait demandé l’avis des militants, 90% auraient refusé une telle perspective.

 

Dans votre essai, vous citez plusieurs personnes pour qui, dans la pratique, le PCI n’était plus communiste. Quel est votre avis ?

 

Guido Liguori. C’était un parti communiste. Pour être plus précis, pour beaucoup de composantes, c’était encore un

parti communiste. Nombreux sont ceux qui n’auraient jamais eu l’idée de changer le nom du PCI si Achille Occhetto n’en avait fait la proposition. Parmi ceux-là, Massimo D’Alema (qui deviendra chef de gouvernement entre1998 et 2000 – NDLR). Ce dernier était l’un des plus intelligents défenseurs de l’héritage de Palmiro Togliatti (l’ancien secrétaire du PCI entre 1938 et 1964 – NDLR). Au cours de l’été 1989, il était encore de ceux qui polémiquaient contre ceux qui proposaient, déjà alors, de changer le nom du parti. Mais en novembre, il change d’avis. Pourquoi ? Parce que c’est le secrétaire qui a fait la proposition. Dans un entretien, il résume bien la mentalité communiste. Il estime que, pour guider un ­autobus déjà en marche, il faut monter dedans et essayer d’en fixer la direction. C’est naturellement une illusion.

Il est utile de rappeler qu’à l’époque Mikhaïl Gorbatchev dirigeait encore l’Union des ­Républiques socialistes soviétiques (URSS) et se disait «élève» du communiste italien. ­Personne ne pouvait alors imaginer que, deux ans plus tard, l’URSS n’existerait plus, ni ­envisager que la nouvelle force politique créée par le PCI s’éloignerait toujours davantage de celui-ci, voire de la gauche.

 

Vous indiquez que des secteurs toujours 
plus importants du PCI, et jusque dans 
les sommets du parti, ont fait leur culture politique différente de celle du communisme. Avec plus de 20% des suffrages, le PCI occupait un espace politique plus important que ceux de ses homologues européens. 
Quand on est si grand, est-ce possible de se prémunir de l’influence sociale-démocrate ?

 

Guido Liguori. La culture politique du PCI ­provient d’Antonio Gramsci et Togliatti. Dès les années 1920 et 1930, le concept de révolution est redéfini. Il prend en compte la différence entre sociétés arriérées comme la Russie et sociétés capitalistes avancées et complexes, où la ­révolution a failli. En prison, Gramsci envisage la révolution comme un processus et non comme une prise du palais d’Hiver. Ce concept, repris par Togliatti à la fin du stalinisme dans les années 1950 et 1960, cherche à dépasser la division au sein du mouvement ouvrier entre réformistes et révolutionnaires. Togliatti propose des «réformes de structures», c’est-à-dire qu’avec des changements partiels, s’accumulent des forces et se déterminent des situations qui vont dans le sens du socialisme. C’est, selon moi, la raison pour laquelle le Parti communiste italien occupe dans la société italienne un espace aussi important. Il dépasse, en les maintenant ensemble, les traditions ­réformistes et révolutionnaires, mais pas dans un sens ­social-démocrate.

 

N’y a-t-il pas un risque, quand on maintient cette contradiction entre réformistes et révolutionnaires en son sein de faire entrer dans ses rangs des gens qui, autrement, seraient au PS ?

Guido Liguori. Le risque existe toujours. La ­question est : qui dirige le processus ? Quelle est la culture hégémonique au sein du parti ? Le jeu était beaucoup plus sûr tant qu’il y avait une référence obligée à l’alliance avec l’URSS. Car cette dernière permettait d’opérer n’importe quel jeu tactique de droite tout en maintenant une physionomie communiste. Telle était la façon de faire de Giorgio Amendola, de la droite du parti, qui était profondément ­philosoviétique et a même soutenu l’intervention en Afghanistan.

 

À partir des années 1970, de nouvelles demandes sont adressées aux partis de gauche. Le PCI en tient compte. Vous constatez qu’Occhetto donne une nouvelle définition de l’égalité en reprenant la théorie de John Rawls sur l’égalité des chances. Les droits sont mis en avant. Vous êtes très critique face à cette évolution, car elle ferait disparaître la lutte des classes. N’y avait-il pas le risque que le PCI reste à côté de ce qui se passe dans la société, s’il ne prenait en compte ces questions ? Le thème de la méritocratie mobilise beaucoup les jeunes Italiens qui ont fait des études aujourd’hui.

 

Guido Liguori. Pour moi qui suis gramscien, 
la bataille des idées est extrêmement importante. Dans une grande partie du groupe ­dirigeant communiste, mais aussi chez les ­intellectuels de référence, les idées de la tradition communiste ont toujours plus été relativisées en faveur de nouvelles traditions culturelles. Sur certaines questions, comme le féminisme, l’environnementalisme, cet ajustement était nécessaire. Mais dans d’autres, ­certaines idées ne sont intéressantes qu’articulées à la lutte de classes. Si elles se substituent à cette dernière, cela change la nature du parti et du groupe ­dirigeant.

C’était le signe d’une culture ­politique diverse, qualifiée en Italie de libérale-socialiste.

Vous parlez des droits. D’un point de vue politique, il est juste d’intervenir sur cette question, de défendre la démocratie, les conditions minimales de vie des travailleurs. Mais le problème théorique est qu’il y a des droits différents. Il y a les droits qui relèvent des libertés, qui sont justes et doivent être préservés. Il y a les droits sociaux, qui relèvent de la social-démocratie classique : droit au travail, au logement, à la santé, etc. Et défendre ces derniers devient risqué quand est perdue la référence à la lutte de classes. Car quel est le fondement de ces droits ? Pour un catholique, il provient du fait que l’on est tous fils de Dieu. Qu’en est-il pour qui n’est pas catholique ? Les droits ne reposent sur aucun fondement, ils sont sujets aux rapports de forces sans lesquels ils n’ont aucun effet. En outre, qui est le sujet de ces droits dans de tels discours ? À la place de la lutte de classes succède un discours culturel et théorique sur l’individu.

Concernant l’égalité des chances, c’est une théorie libérale de gauche, mais très différente de la tradition socialiste. Car cette théorie dit que tout le monde a le droit de devenir manager, sans toutefois rien critiquer du fait que ce dernier peut gagner beaucoup plus que les autres. La théorie de l’égalité des chances envisage une société comme une piste de 100 mètres que tout le monde a le droit de parcourir en moins de dix secondes. Elle oublie que si certains obtiennent des positions, c’est au détriment des autres.

 

Vous faites allusion au fait que lorsque le secrétaire du PCI de 1972 à 1984, Enrico Berlinguer, a ouvert le parti à de nouvelles questions, avec un succès qui ne s’est pas démenti dans les urnes, il n’y a pas eu de réelle nouvelle définition de ce qu’est le nouveau communisme. Cela a été important pour la suite ?

 

Guido Liguori. En effet, il y a eu un déficit de conscience théorique. Cela a permis à la droite du parti d’utiliser certaines évolutions ­nécessaires de la période berlinguérienne pour renverser la ligne et l’identité du parti. Ce manque de prise en compte de la dimension théorique remonte à la période de Togliatti. Le primat a été donné à la politique. La théorie était implicite. Car ne pas l’expliciter accordait plus d’espace au jeu tactique.

 

Certains maux de la République italienne d’aujourd’hui, à savoir des «partis légers», l’exécutif fort qui remplace la participation de masse, ne viennent pas que de Silvio Berlusconi. Comment ces idées ont-elles fait leur chemin, jusque dans le PCI ?

 

Guido Liguori. On a observé une reddition des dirigeants communistes au processus d’américanisation de la politique dans les années 1980, sous l’influence des télévisions berlusconiennes, qui a conduit à une personnalisation de la politique, à une plus forte délégation, et à une politique de l’image. Cela correspondait à une évolution de la société. Il fallait à l’époque voir si cette évolution devait être combattue, ou s’il fallait au contraire l’utiliser. Or Achille Occhetto et ses proches étaient convaincus de leur rôle : s’adapter aux processus de modernisation de la politique et de la société. Le mot clé d’Occhetto dans son opération de changement de nom a été «nouveau». Son idéologie a été nommée : «novisme».

 

D’où vient le renoncement du PCI à imposer une hégémonie culturelle dans le pays ?

 

Guido Liguori. Il date d’après la mort d’Enrico Berlinguer en 1984. Dans les années 1970, on observe l’entrée dans le PCI de nombreux cadres qui viennent des générations qui ont fait 1968 et ont participé au mouvement étudiant. Cela a changé le parti. Car 68 semblait demander le communisme, en réalité, il réclamait la modernité, dont l’Italie avait fort besoin. C’était juste, mais c’était une pensée individualiste très lointaine de la tradition et des idéaux communistes. Cela a créé les préconditions pour les changements des années 1980. Le personnel politique qui arrive après 1968 est surtout attentif au processus de modernisation. Tant que Berlinguer était là, le mélange avec la culture communiste a réussi. Mais ensuite, quand le PCI a connu ses défaites électorales, il y a eu un changement d’avis et ont crû, dans le parti, les cultures non communistes. Et ce d’autant plus que la culture libérale-socialiste, avec ses appareils hégémoniques (ses fondations, ses journaux comme la Repubblica), ses liens internationaux, a engagé une critique méthodique de tous les piliers de la culture communiste, gramscienne et léniniste dans les années 1970.

 

Outre les partis communistes, que reste-t-il de l’histoire et de l’influence du PCI en Italie ?

 

Guido Liguori. Il existe cette idée de réunir tous les cercles «Enrico Berlinguer» d’Italie, qui sont des associations culturelles et parapolitiques, souvent gérées par des militants inscrits à aucun parti. Il y a cette tentative de faire naître une association pour la défense de l’histoire du PCI. Et l’an dernier, une très grande exposition, «Avanti popolo», consacrée à l’histoire du PCI, a enregistré un formidable succès. Dans la société italienne, il existe encore des milliers de militants qui, après la fin du PCI, ne se sont inscrits nulle part. C’est le cas de la majorité des anciens adhérents du PCI. Ils auraient envie d’être agrégés dans une force de gauche. L’idée d’un communisme démocratique est encore vivante dans la société italienne.

 

Qui a tué le PC italien ? Dans Qui a tué le Parti communiste italien ?, Guido Liguori décrit les dernières années du plus grand PC d’Occident, en prenant le parti de l’examen de ses évolutions idéologiques et théoriques. Dans ce portrait, on découvre les travers de l’Italie depuis les années 1980, comme la personnalisation de la vie politique. On constate le poids de l’idéologie «moderne» de «gouvernance» jusque dans le PCI : un exécutif aux pouvoirs renforcés 
par rapport au Parlement prend le pas sur la démocratie et son corollaire, la participation populaire. Cette 
vision empoisonne la réforme institutionnelle depuis 1990. L’ouvrage pose d’autres questions. Comment 
le communisme peut-il – et c’est nécessaire ! – intégrer des thématiques nouvelles, sans y perdre son âme : égalité des chances, exigence de droits. On regrettera la préface, qui se livre à des parallèles hasardeux entre les évolutions du PCI et du PCF. On appréciera les derniers chapitres qui détaillent les débats et les difficultés de ceux qui tentent de sauver le communisme dans la Péninsule. Qui a tué le Parti communiste italien ? Guido Liguori, traduit 
de l’italien par Anthony Crezegut, Aymeric Monville, Éditions Delga, 2011, 13,20 euros.

                     

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : Le chiffon rouge - PCF Morlaix/Montroulez
  • : Favoriser l'expression des idées de transformation sociale du parti communiste. Entretenir la mémoire des débats et des luttes de la gauche sociale. Communiquer avec les habitants de la région de Morlaix.
  • Contact

Visites

Compteur Global

En réalité depuis Janvier 2011