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28 août 2014 4 28 /08 /août /2014 11:22
25 août 1944. Le métallo et les généraux
Par Roger Martelli25 août 2014
25 août 1944. Le métallo et les généraux ((de face) De Gaulle, Leclerc, Juin et Rol-Tanguy)(de face) De Gaulle, Leclerc, Juin et Rol-Tanguy
 

Fruit d’une insurrection populaire et d’une large union des différentes forces de la Résistance, la Libération de Paris est parfaitement symbolisée par l’alliance entre Rol-Tanguy, Leclerc et de Gaulle. Retour sur les heures qui ont lié le destin de la France et celui de sa capitale.
Le 7 août 1944, le chef régional des FFI d’Ile-de-France, Henri Tanguy, dit "Rol", écrit à ses troupes clandestines : «  Nous sommes à la veille d’une insurrection dans notre région. » Le propos n’a certes alors rien de déraisonnable. Depuis que les Anglo-américains ont débarqué en Normandie, la population parisienne vit dans l’attente, angoisse et espérance entremêlées, et les autorités allemandes s’inquiètent d’un état d’esprit qu’elles ont du mal à décrypter. Mais l’occupant est loin de désarmer et conserve des forces armées importantes dans la capitale, alternant les gestes d’apaisement et les violentes intimidations.
La Résistance est certes prête au combat. Le 12 juin, l’état-major militaire du CNR, le COMAC, enjoint par télégramme aux troupes FFI d’intensifier l’action armée : « Primo : soutenir pat tous moyens action alliée ; Secundo : intensifier partout guérilla destruction dépôts carburant, etc. ; Tertio : sabotage généralisé des productions ennemies. » La France libre n’entend pas déléguer aux seules armées alliées le soin de libérer le sol national. Mais Paris ne fait pas encore partie des points stratégiques du conflit en cours. L’Île-de-France relève de ce que l’on appelle la zone "de l’intérieur", « occupée par l’ennemi et non immédiatement visée par la progression alliée ». De fait, les Américains, au début août, ont l’intention de contourner la capitale, craignant l’enlisement des batailles de rue acharnées. A priori, ni les Alliés ni les forces armées de la France libre n’ont prévu à court terme un soulèvement général dans la capitale.
Paris ne sera pas Varsovie
Pourtant, tout s’enchaîne en quelques jours, dès la seconde semaine d’août. Le signal déclencheur est donné par le monde du travail. Le 10 août, les cheminots se mettent en grève, suivis par les PTT, le bâtiment, les métallos, puis le métro. Le 14, les organismes résistants de la police décident de se lancer ouvertement dans le mouvement et Rol prend l’initiative de rompre la stricte clandestinité qui prévalait jusqu’alors. Entre le 10 et le 17, la répression s’emballe : le 17 août, trente-sept résistants sont massacrés à la cascade du bois de Boulogne. Ce même 17 août, le Comité parisien de libération, présidé par le syndicaliste André Tollet, décide de passer à l’insurrection.
Le 18, tout bascule. La CGT et la CFTC lancent un mot d’ordre de grève générale, les élus communistes appellent à l’insurrection et Rol lance son ordre de mobilisation générale :« Français, tous au combat. Ouvrons la route de Paris aux armées victorieuses. Vive De Gaulle, vive la France. » Le 19, la Préfecture est occupée par les policiers résistants. À partir de là, les combats ne cesseront plus, malgré les tentatives de trêve. Le 21 août, la presse résistante paraît au grand jour. Le 22, Paris se couvre de barricades. Au même moment, le général Leclerc, qui piaffe d’impatience à Laval, donne l’ordre à sa 2e DB de marcher sur Paris. Le 24 août, un détachement blindé, comprenant un fort contingent de républicains espagnols, entre dans Paris, tandis que les forces de Leclerc et celles de la 4e division d’infanterie américaine approchent de la capitale.
Le 25 août, enfin, Leclerc entre dans Paris. Le gouverneur militaire du Gross Paris, le général von Choltitz, capitule. À la demande expresse d’un des trois responsables du COMAC, Maurice Kriegel-Valrimont, l’acte officiel de reddition est signé à la fois par Leclerc et par Rol. D’abord irrité par la signature du responsable FFI, le général de Gaulle, arrivé quelques instants plus tard, entérine sans barguigner la double signature : « Le général allemand commandant la région du grand Paris vient de capituler entre les mains du général Leclerc et du commandant des Forces françaises de l’Intérieur. » Paris ne connaîtra pas le sort tragique de Varsovie. Avec 1.800 tués du côté résistant (contre 3.200 du côté allemand), les pertes sont restées relativement modestes.
Union pour l’insurrection
Paris, comme Marseille et Lille, s’est libéré sur la base d’une insurrection populaire. Cela n’avait rien d’évident. Depuis le 6 juin, la résistance française est active par ses sabotages et ses actions de guérilla. Mais elle ne dispose pas d’un armement qui lui permet d’envisager des affrontements massifs avec une armée allemande qui n’est pas encore au bord de l’effondrement. Tous, dans les forces de la France libre, ne sont pas chauds pour un mouvement insurrectionnel, soit par crainte d’un combat déséquilibré, soit par peur d’un mouvement dominé par les communistes. Mais, au bout du compte, la logique de l’insurrection a été suivie et entérinée par l’ensemble des acteurs français. Sans doute doit-on y voir la conjugaison de plusieurs facteurs.
On ne saurait négliger, tout d’abord, ce qui est un trait fondamental de la Résistance elle-même. Elle et diverse, traversée de contradictions et de conflits souvent âpres. Mais elle est parvenue, à la différence d’autres pays comme la Grèce et la Yougoslavie, à maintenir son unité. Son union est fondée sur une conviction majeure : pour que la France reste une puissance indépendante, sa libération ne peut procéder de la seule intervention des armées alliées. De Gaulle se méfie des communistes, mais il ne veut pas d’une administration américaine. Les gaullistes, les 20-21 juin, plaident à Paris pour installer une trêve sur le terrain, mais le Général ne goûte guère leur choix. La présence de Rol à la gare Montparnasse le heurte, mais il sait que l’action FFI, impulsée ou non par des communistes, est décisive pour l’avenir du pays.
Gérer une armée clandestine n’est pas comme administrer une armée régulière, avec ses stocks d’armements répertoriés, ses transmissions et sa logistique. À l’été de 1944, la Résistance armée est sous le contrôle d’organismes multiples. Théoriquement, depuis le début de l’année, les forces militaires sont unifiées dans le cadre des FFI. Mais qui dirige de fait ? Le général Koenig que de Gaulle a désigné, ou bien l’état-major constitué par le CNR, le COMAC, avec à sa tête le trio des trois "V" (Pierre Villon, Jean de Voguë, Maurice Kriegel-Valrimont) ? Sans compter que, sur le terrain, les choses se compliquent avec la persistance des anciens groupements, FTP, Armée secrète, MLN, etc. Or, malgré ces tiraillements, la machine a remarquablement fonctionné, parce que, à quelques exceptions près, l’esprit d’efficacité et donc d’union l’a emporté aux moments décisifs. Quand il s’agit de désigner le chef d’état-major régional des FFI, au début de 1944, la première tentation est d’écarter les FTP des postes de responsabilité majeur. Mais dès l’instant où Villon et Valrimont insistent pour que Rol-Tanguy soit désigné, une majorité se constitue très vite en leur faveur. En cela, la double signature de Leclerc et de Rol au bas de l’acte de reddition du 25 aout n’a rien d’une anomalie, ni même d’une surprise.
Paris, symbole du peuple moderne
Le second facteur qui explique l’ampleur et le succès de l’insurrection tient aux caractères de la région capitale. Paris et sa banlieue forment à la fois un vaste réservoir économique, un foyer industriel et ouvrier et un creuset d’intense politisation. À la veille de la guerre, la région parisienne est à la fois le terrain d’exercice privilégié des ligues d’extrême droite et le symbole de l’expansion antifasciste du Front populaire. Elle est le territoire par excellence du communisme urbain et de l’immigration européenne politisée. Elle a fourni une part décisive des combattants des Brigades internationales, qui compteront dans l’encadrement militaire de la Résistance.
C’est dans la région parisienne, comme dans les centres urbains de Marseille ou de Lille, que s’exprime, de la manière la plus vivace, la continuité fondamentale du combat antifasciste et du combat résistant, de la lutte sociale et de l’action patriotique. Henri "Rol" Tanguy est ouvrier métallurgiste dès l’âge de quatorze ans, communiste depuis 1925 et secrétaire des métallos parisiens depuis 1936. André Tollet, qui préside le Comité de libération de Paris, est un ébéniste du faubourg Saint-Antoine, militant de la CGTU dès quinze ans, communiste au même moment et secrétaire de l’Union régionale CGT en 1936. Quand les responsables de la Résistance s’interrogent encore sur l’opportunité d’une insurrection dans la capitale, c’est la lutte sociale qui tranche, par la grève qui paralyse Paris entre le 10 et le 15 août.
25 août 1944 Le général Leclerc présente au général de Gaulle la convention de redditon qu'a également signée le colonel Rol-Tanguy (avec le béret).
L’insurrection parisienne est en cela un remarquable concentré de ce que fut la Résistance française : l’effet d’une impulsion patriotique, mais colorée par la symbolique de l’antifascisme qui domina l’espace urbain de 1934 à 1939 ; un mouvement éthique et politique, mais enraciné dans une sensibilité populaire qui le tourne vers le social. Au total, la Résistance ne fut ni de droite ni de gauche, mais c’est l’esprit de la gauche sociale qui lui donna ses couleurs et ses saveurs, par en bas.
Rol, Leclerc, de Gaulle. L’ouvrier communiste a la foi bolchevique chevillée au corps, mais il a intériorisé les contraintes du métier des armes et redoute tout autant l’attentisme frileux que l’aventurisme débridé. Leclerc, aristocrate pétri d’Action française, figure militaire par excellence, a compris que la régénération française ne peut se faire sans un peuple trahi par ses élites en 1940. Quant à de Gaulle, que rien au départ n’attire vers une République parjurée, militaire obsédé par l’idée de la continuité intrinsèque de l’État, dirigeant qui ne redoute rien tant que la « chienlit », il s’est convaincu que l’État ne retrouvera pas ses droits sans le socle populaire seul à même de le légitimer.
Le métallo et les deux généraux : peut-on trouver plus belle image de ce que fut la Libération de la France ?
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27 août 2014 3 27 /08 /août /2014 07:58

Né en 1933, Jean Dréan, l'homme à la haute stature solide de breton taillé dans le roc et au collier de barbe à la mode des certitudes anciennes, personnalité haute en couleurs que nombreux, de tous bords, connaissent et apprécient à Morlaix et à Plouigneau, vient d'intégrer une maison de retraite à Quimper pour accompagner son épouse dont les problèmes de santé s'opposaient à un retour à la maison.

Cela a été un choix douloureux pour ce pilier de la section communiste et de la CGT de Morlaix, un franc-tireur plein de crânerie, d'esprit d'indiscipline d'humour malicieux et d'intelligence, un obstiné prêt à soulever ciel et terre pour que son parti, sa CGT, ses parlementaires et ministres œuvrent enfin pour la prise en compte des enjeux du vieillissement et la mise en place d'une civilisation de la personne âgée basée sur la Sécurité Sociale Universelle et le partage des richesses.

Jean Dréan a encore toute sa lucidité, sa vivacité d'esprit, sa mémoire et des tonnes d'histoires plus ou moins exemplaires, mais souvent drôles et passionnantes, à nous raconter. Voici déjà quelques unes d'entre elles, écrites une nuit sans sommeil à la maison de retraite.

Chacun sait ce qu'il gardera de cet homme généreux et rebelle qui a su rester curieux et ouvert pour les jeunes et la nouveauté, mais son vécu n'est pas connu de tous et intéressera sans nulle doute. Il éclaire en particulier ses attaques verbales courageuses il y a quelques mois face à une Marine Le Pen méprisante et ses menaçants nervis du service d'ordre du Front National venus sonder le terrain d'une région traumatisée par la crise de l'agro-alimentaire sur le marché de Guerlesquin: s'il devait n'en rester qu'un, ce serait encore lui, n'en doutons pas, qui ferait barrage aux héritiers du fascisme et de l'OAS.

Le vécu d'un modeste citoyen engagé

Notre génération a connu des turbulences: les camps de concentration, le goulag, Oradour, la torture en Algérie, Dien Bien Phu la capitulation. Aujourd'hui tout le monde musulman est en ébullition: parfois sanguinaire, cruel, barbare. On viole, on égorge à tour de bras. Dans une indifférence coupable. Certes avec quelques réactions.

Aujourd'hui le camarade Ismaël me sollicite pour expliciter une tranche de vie, certes modeste, mais trop souvent absente de l'évolution de notre Pays, de son histoire. Le refus des guerres coloniales, le traité d'Evian. Son contenu, entre autre la coopération découlant de ce traité.

Pour expliciter, comprendre un temps soit peu mon engagement citoyen de toujours, quelques rappels.

Durant la guerre 39-45, quoique très jeune, j'ai pratiqué la débrouillardise, le chapardage, le hors la loi. Il fallait survivre: on allait mon frère et moi traire les vaches pendant la nuit, étrangler les poules. Père cheminot – il entretenait les voies près de Rosporden – il a modestement participé au sabotage de son outil de travail. Ma mère était garde-barrière: les trains ravitaillant la troupe allemande à Brest s'arrêtaient devant chez nous: des cheminots complices nous indiquaient les wagons intéressants à piller: nous récupérions de l'huile, des matières premières que nous échangions ensuite avec les paysans, parfois contre des cochons que nous envoyons en boîte de conserve à des camarades de résistance parisiens. En 44, mes parents nous envoyaient mon frère et moi avec nos deux chiens ravitailler le maquis avec une brouette: en arrivant dans les bois auprès des résistants, quelle n'a pas été ma surprise en voyant que leur commandant était mon instituteur, Mr Le Corre. Celui-ci n'a même pas eu besoin de me faire promettre de garder le secret. L'ennemi: le boche. Les cheminots résistants de toujours ont été les premiers a déclencher la Grève insurrectionnelle.

1947: ils ont continué la lutte. Soutien aux mineurs en grève en bloquant les trains de charbon. Les champions de la trahison permanente entraient en action: Jules Moch créait les CRS pour gazer les mineurs en grève.

1949: entrée à la SNCF, école d'apprentissage.

1953: adhésion à la CGT. Participation à la grève historique contre les prétentions d'une droite revancharde. Le fameux président du Conseil Laniel prétendait casser le statut de cheminot, massacrer le service public ferroviaire (déjà!). Un mois d'une grève dure. Le pays paralysé. Démission de Laniel. Décrets abrogés. Interdit du droit de grève (j'étais hors statut), j'ai été licencié. Soupe populaire à Clichy. Adhésion au PCF (mon père était déjà communiste) puis réintégration à la SNCF.

1954: Appel sous les drapeaux. Mont Valérien. La guerre d'Indochine fait rage. Les fellaghas s'agitent. Le canal de Suez s'enflamme. Nationalisé par Nasser. La France et l'Angleterre se précipitent dans une action de représailles coloniale. Les Nations Unies condamnent. La France capitule.

L'Algérie à son tour s'enflamme: les forces progressistes appellent au refus. Avec trois appelés, trois cheminots, une nuit nous inondons les murs de la Caserne d'affiches fourrnies par les cheminots communistes des ateliers de la Garenne . « Paix en Indochine, Paix en Algérie ».

Le lendemain matin, le commanbdant sonne le tocsin. Tout le monde consigné. Arrivée de la police militaire. Silence dans les rangs. Dénoncés deux mois plus tard par des « nostalgiques des colonies » du contingent comme nous. Jugement sans sommation: cellule-prison. Le commandement était désorganisé en France: les cadres de l'armée opérant en Indochine, en Algérie. Surprise un matin. Appelé au commandement de la compagnie qui m'adresse un message très particulier: « vous disparaissez du paysage, je ne veux plus entendre parler de vous ».

Destination Centre de sélection de Guingamp. Comme Testeur. Pourvu du BEPC, je faisais passer des tests aux appelés. Inespéré et hasard de son engagement.

Dix ans plus tard m'a été explicité la vérité sur ce miracle. Ce jeune commandant, rappelé à l'époque, était tout simplement le fils d'un cheminot communiste. Il avait abusé de son autorité.

Le dénouement: Ho Chi Minh triomphait, Ben Bella franchissait la frontière tunisienne avec ses troupes. La France capitulait dans la débâcle et les attentats de l'OAS.

Toutes ces péripéties digérées, je répondais à un Appel des Accords d'Evian: coopération technique en Algérie. Détaché de la SNCF à la « SNCFA ». Mon épouse acceptait un détachement d'enseignement. Bien sûr, c'était une décision d'importance. L'aventure dans un monde sortant d'une guerre salie par la torture.

Quel accueil dans ce pays meurtri, saccagé, méprisé? Embarquement Marseille pour Annaba (ex Bône). Voyage superbe en première classe (les arabes étaient entassés dans les cales) !!! Débarquement le lendemain. Quelle surprise: un pays grouillant d'arabes!!! Du soleil. Puis train pour Souk Arhas. Gros centre ferroviaire. 600 cheminots. Accueil par un cadre cheminot algérien. Qui pour me saluer me tend la main gauche. J'ai appris quelques mois après par lui-même – sans rancoeur ni haine- qu'il avait été torturé par les Paras de Le Pen.

Seul européen parmi 600 cheminots algériens. Vraiment surpris et interrogatif sur la qualité des installations ferroviaires: ce qui était manuel en France était mécanisé là-bas. C'était l'effet du plan de modernisation de Constantine. J'ai dû me former rapidement en prenant des cours du soir pour me mettre à niveau par rapport à ces installations modernes. Le monde à l'envers: c'était moi qui était censé apprendre aux autres. Le plan de Constantine et ce chemin de fer moderne était surtout là pour acheminer le fer, le phosphate, le pétrole sur l'Europe. Pas pour le bonheur du peuple algérien.

Rapidement au boulot. Accompagnateur de 8 jeunes algériens. Jeunes surpris de voir un européen en bleu de travail, sac à outils sur le dos. Moi-même, j'étais surpris du niveau de connaissance de ces jeunes algériens, des musulmans qui n'hésitaient pas à puiser une bière dans le frigo présent en permanence dans le 4/4 sur rail qui servait à nous déplacer, frigo approvisionné par mes soins.

Là aussi surprenant. Aucune rancoeur, aucun rejet de l'ordre donné, de l'engagement volontaire.

Notre parcours de travail s'étendait sur 200 km le long de la frontière tunisienne. Des paysages superbes, le maquis, le sable des montagnes. Une multitude de Djellabas. Le terrain propice à la pénétration de fellaghas dans l'Algérie Française. Là aussi, je fus surpris par l'accueil dans un monde que nous avons bafoué, massacré, traité au Napalm. J'ai visité avec le commandant de la place de Tebessa des galeries de mine qu'ils utilisaient à la barbe du colon pour franchir la frontière (technique à la Hamas).

Je passerais sur les villages de montagne passés au Napalm, les défoliants pour dénuder les caches des fellaghas.

Rien d'exceptionnel pour une guerre de pacification. Accueil dénué de tout esprit de revanche. Ce qui prouve bien comme avec le camarade Ho Chi Minh du Vietnam qu'il eut été possible d'instaurer un climat de coopération économique profitable aux peuples. De quoi écrire un roman.

Je terminerai sur quelques anecdotes.

A chaque voyage retour nous avions la possibilité de ramener une voiture neuve entièrement détaxée. Personnellement et pour cause, j'alimentais le chef de la police de Souk Arhas et le patron des douanes, ceci prouvant s'il en était besoin la tendance à la mise en place d'une Mafia qui a conduit progressivement l'Algérie à sa situation d'aujourd'hui. Ces personnages me gratifiaient de leur carte de visite. Bien utile. Par exemple, au cours d'une ballade en montagne (50° à l'ombre), dépourvu de tout papier d'identité, j'ai été embarqué brutalement par une patrouille. Mis à l'ombre. Soudain me vient l'idée de demander au chef de poste d'appeler le numéro du chef de la police sans lui dire à qui ce numéro appartenait. Garde à vous au téléphone: mille excuses et retour à la maison avec la jeep de la patrouille. La raison: entre l'Algérie et la Tunisie existait un fort trafic de Kif. Quatre anglais étaient signalés dans la montagne. Il y eut confusion à notre dépens.

Je m'appelle Dréan. A 50 km de Souk Arhas, il y avait une ville s'appelant « Drean », le nom d'un martyr de l'ALN. Les contrôles de police étaient légion, à chaque entrée de localité. Un jour, je me trouvais dans une file de contrôle. Se présente un policier. Je lui confie mon passeport: il l'ouvre, se met au garde à vous et me fait déboîter de la file, le nom l'ayant certainement impressionné. Un autre jour, un tapis que j'avais commandé arriva au bureau de poste de Drean tandis que je l'attendis chez moi pendant quatre mois.

Mon épouse, institutrice détachée, pendant 5 ans, le temps de ma coopération, fit la leçon à 40 jeunes algériens (qu'elle avait troqué contre 8 élèves français dans son école de village des Côtes du Nord). Le matin 40, l'après-midi une foule aussi impressionnante. Un silence, une discipline tout aussi surprenante. De jeunes palestiniens sortant des grandes écoles américaines – interdits de rentrer en Palestine – enseignaient l'arabe aux jeunes algériens. Coopérants, nous avions droit au consulat d'acheter du Ricard, du Porto détaxé. Ces jeunes palestiniens se faisaient un plaisir d'en déguster à la maison. Bien que musulmans m ais fortement teintés laïques. Après deux ou trois coups, le débat sur le colonialisme ressurgissait. Cordialement. Mais prévoyant et réaliste. « Ce que vous avez fait dans vos ex colonies et ailleurs, vous le paierez cher, très cher, pendant longtemps ». Un constat sans haine. Aujourd'hui nous y voilà.

J'ai connu de retour en France 20 ans après des Algériens sans pays. Après guerre, les nombreux algériens engagés dans l'Armée Française contre les nationalistes vietnamiens en Indochine ont reçu l'ordre de déserter en Indochine. Condamnés en France. Pourchassés en Algérie. Des vies brisées.

Le plus sanguinaire. Le Parti Communiste Algérien (PCA), soutien du FLN pendant la guerre de libération, y compris avec des ressortissants européens, d'ailleurs désavoués par le PCF même si celui-ci demandait la clémence pour les militants anti-colonialistes arrêtés et condamnait tortures et exécutions clandestines, était fortement implanté chez les cheminots. J'avais lié connaissance avec eux. Boumediene exile Ben Bella. Prend le pouvoir. Constatant la disparition de plusieurs camarades du P.C.A dans les gares environnantes, je m'en inquiète auprès d'un camarade de l'UGTA. Réponse: t'occupe pas de ça, c'est pas ton affaire. Huit jours après, dix d'entre eux étaient retrouvés égorgés dans un oued. Une multitude de drames affreux. J'ai connu tous les 15 jours l'aterissage d'un Boeing américain à Annihi. Repartant avec 500 jeunes algériens pour l'Afghanistan traquer les russes. Que sont-ils devenus aujourd'hui? Irak, Syrie, Mali....

 

Jean Dréan

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19 août 2014 2 19 /08 /août /2014 07:20

 

Le Parti communiste naît en 1921 (il ne prendra ce nom qu'en 1922) à l'issue du Congrès de Tours de la SFIO qui voit une majorité de congressistes adhérer aux conditions de l'Internationale Communiste créée en 1919, dans le sillage de la révolution russe.

Le choix des militants socialistes qui rallient le communisme est dicté par la critique d'une direction jugée trop réformiste, opportuniste, bourgeoise, qui avait justifié la stratégie d'Union Sacrée pendant la guerre. Mais aussi par l'enthousiasme suscité par les promesses de monde nouveau portées par la révolution russe et le renouveau de l'espoir révolutionnaire qu'elle porte. 

La minorité critique vis à vis de la ligne de défense nationale et de guerre à outrance est montée en puissance entre 1916 et 1920. Ébranlés par l'horreur de la guerre et la passivité voir la complicité des dignitaires socialistes vis à vis de généraux et d'hommes politiques sacrifiant les hommes inutilement, beaucoup de militants ressentent le besoin d'un redressement moral, d'une réappropriation de la tradition ouvrière et révolutionnaire du socialisme.

Parmi les 80% d'adhérents de la fédération de la Seine, la plus importante de la SFIO, qui votent l'adhésion à la Troisième Internationale, un certain nombre sont d'origine bretonne, dont Marcel Cachin, le directeur de l'Humanité depuis octobre 1918, leur chef de file. Ces majoritaires qui font le choix de la régénération populaire, révolutionnaire, pacifiste et internationaliste de la SFIO. Ils comptent dans leurs rangs moins d'élus, de députés, de professions libérales que ceux qui se rangent derrière la motion Blum (60% sont des élus parmi les partisans de la motion Blum, 25% parmi ceux de la motion Cachin-Frossard) mais plus d'ouvriers, d'instituteurs, de jeunes, à l'écoute de la déception des masses rurales vis à vis de la politique de guerre, écœurés par ce qu'ils ressentent parfois comme les dérives oligarchiques d'élus plus préoccupés par le pouvoir et ses petits privilèges que par le militantisme pour changer la société.

La rupture avec les pratiques parlementaires sociales-démocrates est à l'ordre du jour. Le climat social agité à la fin de la guerre et de l'immédiate après-guerre, l'aspiration à une politique de Paix de beaucoup de français d'origine populaire font monter, en même temps que les adhésions syndicales, les effectifs de la SFIO et beaucoup de ces nouveaux militants réclament un nouveau souffle pour le Parti et voient d'un bon œil la révolution russe.

Nationalement, selon Yves Santamaria (Histoire du Parti communiste français, La Découverte. 1999), la SFIO avait doublé en 1919 ses effectifs par rapport à 1914: la guerre a joué comme un vecteur de politisation à gauche, en rupture avec la société bourgeoise.

Toutefois en novembre 1919, c'est une Chambre bleu horizon, et une droite revancharde qui sort gagnante des élections législatives. Les socialistes ont moins de députés qu'en 1914, malgré les progrès en voix. Nombre de grandes grèves de 1920 aboutissent à des échecs. L'époque est à la remise en question, et peut-être aussi à la remise en cause de l'indépendance syndicale par rapport au politique, qui doit retrouver les chemins révolutionnaires du syndicalisme tout en lui proposant un débouché global dans la promesse d'une autre société.

Ainsi, écrit Jean-Jacques Monnier dans Histoire d'un siècle Bretagne 1901-2000 L'émancipation d'un monde publié en 2010 chez Skol Vreizh, en Bretagne au lendemain de la guerre, « le Parti Socialiste progresse et quadruple ses effectifs entre 1918 et 1920. Les adhérents les plus anciens comme les élus sont opposés à l'adhésion à la IIIe Internationale (communiste), enjeu du congrès national réuni en décembre 1920 à Tours, mais une nette majorité des militants y semble favorable. Même s'ils sont peu nombreux – les Bretons disposent de cinq fois moins de mandats qu'un département comme le Nord-, les deux tiers de leurs délégués, menés par la Rennaise Louise Bodin, se déclarent favorables à l'adhésion... Malgré ses positions en pointe contre l'occupation de la Ruhr en 1923 ou la guerre du Rif au Maroc, le PC décline en Bretagne suite à la bolchevisation imposée par Moscou à partir de 1923: les effectifs vont chuter de moitié et Louise Bodin quitte le parti en 1926 » (p.136).


 

Louise Bodin, la « bolchevique aux bijoux ».

 Née en 1877, cultivée, issue d'un milieu bourgeois, la parisienne Louise Berthaux s'installe à Rennes, ville qu'elle n'aimait guère, après son mariage avec le professeur de l'école de médecine de Rennes Eugène Bodin.  En révolte contre son milieu social, elle surmonte le remords d'être une privilégiée en prenant le parti de la Révolution et des dominés. Certains rennais la surnommaient la « bolchevique aux bijoux » : c'est également le titre de sa biographie par Colette Cosmier (La bolchevique aux bijoux, Louise Bodin - édition Pierre Horay – 1988). Les militants communistes la surnommeront eux la « Bonne Louise » après 1922. Louise Bodin fait partie des rennaises qui ont fondé le groupe local de l'Union Française pour le vote des femmes. Avant et pendant la guerre, elle professe des idées pacifistes. En 1917, elle est avec Colette Reynaud la fondatrice et la l'animatrice du journal « La voix des femmes » où collaborent des féministes connues comme Nelly Roussel et Hélène Brion. Elle écrit beaucoup d'articles, pour le Populaire, L'Humanité en particulier. En 1920, au congrès de la SFIO, elle est élue pour devenir membre de la commission administrative del'Humanité. Elle adhère en 1920 à la IIIème Internationale et va jouer un rôle majeur pour l'implantation du Parti Communiste en Ile-et-Vilaine. Elle devient secrétaire de la Fédération départementale du PC en 1921, et membre du Comité Directeur du Parti Communiste où elle défend la ligne la plus à gauche, celle de Souvarine. Elle crée le journal la « Voix Communiste » à Rennes, qui fusionnera avec le journal communiste brestois « Germinal » pour former « la Bretagne Communiste » de 1923 à 1926, qu'elle anime quand la maladie lui en laisse la possibilité. En 1926, elle représente le parti à l'Internationale Communiste. Elle rallie l'opposition à la direction du PC soviétique et rompt ses liens avec le PC français dans la foulée. Elle meurt en 1929, trois ans après, à Rennes.

 

Avant le congrès de Tours, la fédération socialiste du Finistère avait déjà donné des signes d'émergence d'une critique radicale de la direction SFIO, de poussée à gauche et d'éclatement possible.

C'est ce que raconte Claude Geslin dansToute l'histoire de la Bretagne Des origines à nos jours (Skol Vreizh, 2012):

«  Pendant l'année 1918 et en 1919, l'évolution des socialistes vers le pacifisme est beaucoup plus radicale. La propagande antimilitariste brestoise reprend de plus belle au lendemain de la guerre pour protester contre le départ de Brest de convois destinés à ravitailler les ennemis des Bolcheviks. Des grèves de dockers éclatent à l'occasion. Dans le même temps, les Fédérations socialistes bretonnes voient leur influence grandir et elles se structurent. Celle du Finistère passe de 400 adhérents en 1918 à 900 en 1919 et 1500 en 1920. Mais se pose le problème de l'adhésion à la 3e Internationale. A Brest, les deux députés du Finistère, Masson et Goude, ainsi que Nardon, le maire de la ville, suivent le centre-reconstructeur de Longuet. Mais une minorité importante se dégage bien vite en faveur de l'adhésion. Elle grandit à tel point qu'elle l'emporte largement au congrès de Brest, le 5 décembre 1920, destiné à préparer le congrès de Tours. La nouvelle majorité refusant d'appliquer la représentation proportionnelle traditionnelle au comité fédéral, malgré la désapprobation des instances nationales du Parti Socialiste, la minorité d'E. Goude qui contrôle Le Cri du Peuple quitte la Fédération le 18 décembre. Un comité fédéral est mis en place. Ainsi, avant Tours, une fédération socialiste bretonne a déjà éclaté préfigurant ce qui va se passer sur le plan, national ».

Les mandats au congrès de Tours des socialistes bretons vont dans le sens de ceux de la majorité des socialistes français: dans l'Ile et Vilaine, 8 pour Cachin, 4 pour Longuet, 3 pour Blum, et dans le Finistère 26 sur 36 pour l'adhésion à la 3e Internationale...

 

Après la scission politique entre SFIO vieille maison et SFIC, c'est autour de la CGT de se fissurer suite à l'exclusion des communistes, réunis dans les Comités Syndicalistes Révolutionnaires. Les anarchistes, nombreux à la CGT, se partagent entre la CGT légitimiste et la CGTU communiste où ils cherchent à contrebalancer l'influence des communistes. Beaucoup seront poussés à la sortie néanmoins comme R. Martin à Brest, qui redeviendra en 44 secrétaire CGT des métaux, puis secrétaire de l'UL CGT de 1948 à 1950, avant de passer à la CGT-FO.

 

Marcel Cachin

Marcel Cachin

L'une des figures les plus marquantes du socialisme, puis du communisme français au 20e siècle, est bretonne et bretonnante. Marcel Cachin naît le 20 septembre 1869 dans le petit bourg de Plourivo, à côté de Paimpol. Son père est gendarme, sa mère fileuse de lin. Excellent élève, il fait ses études au lycée de Saint Brieuc, puis de Rennes, et enfin à l'Université de Lettres de Bordeaux où il sera professeur de philosophie pendant 15 ans. Il s'engage au Parti Ouvrier Français de Jules Guesde et de Paul Lafargue et en 1900, il devient conseiller municipal de Bordeaux. A Amsterdam en 1904, il se prononce pour l'unification des socialistes puis devient délégué à la propagande de la SFIO, écumant les meetings partout en France pour le compte du parti pendant 7 ans. Dès les années 1900, il s'engage contre le colonialisme, et entreprend entre 1908 et 1911 des voyages en Algérie dont il fait des nombreux compte-rendus. En 1912, il remplace Paul Lafargue comme rédacteur del'Humanité. En 1914, il est élu député du 18e arrondissement de Paris. Au déclenchement de la guerre, il est partisan de l'Union Sacrée et du Gouvernement de Défense Nationale. Le Gouvernement lui confie une mission auprès de Mussolini, alors dirigeant syndical socialiste, pour mener une campagne en faveur de l'entrée en guerre des Italiens avec la France et la Grande-Bretagne. Il est aussi en 1917 à Saint-Pétersbourg avec deux autres députés socialistes pour persuader Kerensky et le gouvernement provisoire de continuer la guerre contre l'Allemagne. Le 27 décembre 1918, il devient directeur de L'Humanité. Il le restera jusqu'à sa mort en 1958. Du 13 juin au 12 août 1920, Cachin fait partie avec Frossard des deux « pèlerins » envoyé par la direction de la SFIO à Moscou et Pétrograd pour envisager la possibilité d'une reconstitution de l'Unité de l'Internationale Socialiste après la faillite des mouvements sociaux-démocrates pendant la guerre, la révolution bolchevique, l'écrasement de la révolution spartakiste. Frossard, secrétaire général de la SFIO, avant son voyage en Russie, est hostile à une importation des pratiques bolcheviques autoritaires en France, à la notion de dictature du prolétariat.

Cachin, tout en étant marqué évidemment par la tradition démocratique et parlementaire du socialisme français, croit aux promesses de la Révolution Russe et considère que l'Unité de l'Internationaliste Socialiste ne peut se faire qu'autour du Komintern et de Moscou. Au début de leur voyage, Cachin et Frossard sont mal reçus par Lénine et aux blessures d'amour-propre s'ajoutent, pour les deux dirigeants, les impressions défavorables: misère, terreur policière (« Lénine, note Cachin, parle à tout instant de faire fusiller les gens »). Froissard et Cachin, sous peine d'être exclus de Russie sont plus ou moins sommés d'adhérer individuellement à la IIIe Internationale après avoir dû se repentir de la stratégie d'Union Sacrée. Ils plaident en vain pour que Longuet puisse rejoindre l'internationale communiste , lui qui était du parti de la Paix à partir de 1916, même s'il a eu des démêlées avec d'autres partisans pacifistes du camp zimmerwaldien proches des bolcheviks et refuse de considérer la scission inévitable. Ils sont là bas en concurrence avec les délégués de l'ultra-gauche de la SFIO, le Comité de la IIIe Internationale de Boris Souvarine, qui les soumet à des critiques féroces auprès des bolcheviques. Peu à peu pourtant, la « conversion » s'opère au fil des discussions et dans l'enthousiasme du Congrès de l'Internationale Communiste le 19 juillet 1920. Au retour en France, Cachin et Frossard taisent les éléments à charge sur le nouveau Régime, justifient la dictature du prolétariat, la violence bolchevique, par le danger et les armes de la Réaction. Cachin situe le communisme dans la tradition française: « un communiste est un jacobin lié au prolétariat ».

Au retour de Russie, dans ses Carnets, Marcel Cachin écrit: « L'agonie de la IIe Internationale... c'est la fin tragique d'un temps, d'une époque du socialisme qui fut grande et féconde: les évènements sont venus, qui ont hâté la dissolution de cet organisme qui n'a pu survivre à 1914. (…). Mais c'est un fait certain: c'est que dans les grandes lignes, la méthode, la tactique nouvelles sont fixées; il faut agir dans le sens de Moscou, car d'abord ils ont montré le chemin et ont déjà accompli une moitié de leur tâche, celle qui est la moins aisée, la destruction du régime de l'argent » (cité par Romain Ducoulombier dans Camarades La Naissance du Parti Communiste en France, éd. Perin, 2010 – p. 208).

Du 25 au 30 décembre 1920, Marcel Cachin sera avec Frossard, Clara Zetkin, Boris Souvarine, Vaillant-Couturier, un des artisans de la victoire du camp de l'adhésion à la IIIe Internationale et aux conditions de Moscou, face à la minorité fidèle à la IIe Internationale: Longuet, le gendre de Marx, pourtant minoritaire pacifiste et hostile à l'Union Sacrée pendant la guerre, Blum, Sembat, et la droite de Renaudel.

Cachin devient membre du Comité Directeur de la SFIC, futur parti communiste, et fait partie des 8 membres sur 24 qui sont restés en place après quelques années, alors que seize sont exclus ou démissionnent. En 1922, Froissard lui-même est contraint à la démission puisque Trotski refuse l'appartenance à la franc-maçonnerie dans les rangs de l'IC. Au lendemain de la mort de Lénine en 1924, Cachin reste fidèle à la direction du Parti Communiste Russe et à Staline, contrairement par exemple à Souvarine et à la gauche du PCF, favorables à Trotski, et qui ne tardent pas à se faire exclure.

Sous l'égide de Cachin, l'Humanité se transforme en organe du PCF à partir du 8 février 1923 et le 4 octobre 1924, elle arbore la faucille et le marteau avec une citation de Lénine. Le journal compte 200 000 lecteurs pour un Parti Communiste comptant 900 000 électeurs à l'époque. En 1924, Cachin est condamné à un an de prison pour avoir appelé à ne pas participer à la guerre coloniale du Rif. La même année, il est nommé membre du Comité Exécutif de l'Internationale Communiste.

Dans les années 30 , où l'influence politique communiste s'étend au niveau national, Marcel Cachin est un des partisans de la mise en place d'un Front Populaire de vigilance anti-fasciste avec les socialistes et les radicaux. La lutte contre « l'impérialisme français », qui vaut au Maroc, en Syrie, en Algérie, en Indochine, en Alsace (dont le PCF défend un statut d'autonomie depuis son rattachement à la France en 1918) produit aussi dans une certaine mesure un regard bienveillant vis à vis de l'affirmation des cultures populaires régionales, et des revendications identitaires, bretonnes notamment

Marcel Cachin est également très attaché à la Bretagne, on le verra faire des discours en breton aux fêtes communistes dans le pays bigouden. En mars 1935, il participe aux côtés de l'abbé Perrot, d'Olier Mordrel (le futur militant fasciste breton), à l'enterrement de son ami Yann Sohier, le fondateur d'Ar Falz (la Faucille), un groupe de défense e l'enseignement de la langue bretonne à l'école publique par fondé par des instituteurs laïques progressistes (avant de rejoindre le PNB, Yann Sohier était très proche du communisme). Il faut savoir que dans les années 1920 à 1932, le PCF analyse de manière favorable le développement du mouvement autonomiste, dans la lignée de la politique officielle de promotion des nationalités à l'encontre de l'impérialisme russe tsariste de l'URSS. En 1932, L'Humanité est ainsi un des rares journaux à ne pas condamner l'attentat de la mairie de Rennes contre le monument de l'Union de Bretagne à la France (perpétré probablement par le chimiste et futur fondateur de l'unité SS Bezen Perrot Célestin Lainé). Jean-Jacques Monnier raconte dans Résistance et conscience bretonne 1940-1945 (Yoran Embanner, 2007) qu'en 1932 toujours, «  la visite d'Edouard Herriot, président du Conseil, à l'occasion du quatrième centenaire du « Traité d'Union », donna lieu dans l'Humanité à ce titre sans ambiguïté: « Le pacifiste Herriot fête en la Bretagne le réservoir des troupes fraîches » puis au commentaire suivant: Il n'a point parlé de l'écrasement de toute civilisation celtique par la France, de l'abandon culturel où le pays dominateur a laissé la Bretagne, refusant de reconnaître la langue du pays, détruisant toute culture, étendant l'ignorance. Réservoir d'hommes, parc à boucherie de guerre, c'est tout ce qu'Herriot considère en Bretagne » (8 août 1932).

Cachin souhaite le développement et une meilleure reconnaissance de la culture et de la langue bretonne, cette dernière qu'il considère comme « la langue des paysans et des socialistes bretons ». A un moment où le PCF tend à se rapprocher du patriotisme français jacobin propre au reste de la Gauche avec la stratégie du Front Populaire, Marcel Cachin prend la tête du groupe des Bretons Emancipés, une organisation communisante anti-fasciste implantée dans l'importante diaspora bretonne en région parisienne: on y retrouve l'ethnologue et peintre Creston, de Saint-Nazaire. De mai 37 à juin 39, Marcel Cachin dirige la revue « War Zao » (« Debout »), dont le sous-titre est « contre le fascisme oppresseur des individus et des Peuples, dressons le Front Populaire breton ». « War Sao » publie les paroles de l'Internationale en breton adaptées par le morlaisien, membre pendant la guerre du PNB, Delalande-Kerlann, alors secrétaire général d'Ar Falz. Le journal préconise aussi l'hymne national breton, le Bro goz, proposé par Taldir Jaffrenou en 1905, mais en fait traduit en breton quelques années avant par un pasteur gallois. Dès le numéro 1 de la revue « War Sao », Marcel Cachin précise l'optique du mouvement:

« … nous sommes décidés en même temps à défendre les legs émouvants des générations qui ont fait des Bretons ce qu'ils sont aujourd'hui. La langue bretonne, la

culture bretonne, la tradition bretonne, nous voulons ici les respecter et les faire aimer. Nous voulons être les plus hardis pionniers et constructeurs de la véritable civilisation humaine de demain. Mais nous contribuerons à cette grande oeuvre avec les qualités et les vertus propres du peuple dont nous sommes issus, dont nous sommes fiers (...) ». (cité par Jean-Jacques Monnier, Résistance et conscience bretonne. p.33).

Dans les colonnes de « War Sao », poursuit Jean-Jacques Monnier, on lit les articles de Creston, de Eliès en Breton (alias Abeozen) et la publicité en faveur de la méthode de breton de l'instituteur Yann Sohier, le père de Mona Ozouf, fondateur d'Ar Falz-Skol Vreizh. Elle s'intitule Me a lenno(« Je lirai »). Plusieurs des Bretons Emancipés vont s'engager dans la Guerre d'Espagne au côté des Brigades Internationales comme René Hamon, mort au combat sur le front de l'Ebre, Joseph Loisel, Emilienne Morin (la compagne quimpéroise du dirigeant anarchiste Buenaventurra Durruti, assassiné le 19 novembre 1936), Jean Cremet, futur résistant ... (cf. Jean-Jacques Monnier, opus cité. p. 36).

En 1939, le PCF est interdit en raison du Pacte Germano-Soviétique: Marcel Cachin se réfugie dans son Goëlo natal. Les Allemands viennent l'y arrêter en 1941 et le contraignent à signer un document il condamne publiquement les attentats individuels des premiers francs-tireurs engagés dans la Résistance contre l'Allemagne. Des extraits de cette déclaration seront utilisés à grande échelle par les Allemands sur des affiches en mai-juin 1942, au moment où la résistance armée communiste s'affirme. Les militants communistes des FTP bretons dirigés par Charles Tillon, Louis Bon, mareyeur à Saint-Brieucx, « enlèvent » début août 1942 Marcel Cachin et le placent en lieu sûr, dans la clandestinité en région parisienne. A la Libération, Marcel Cachin est placé en retrait par le parti, tout en étant couvert d'éloges et en continuant à écrire des articles, à avoir une activité parlementaire.

 

(une des sources d'information , le blog:http://www.ablogjeanfloch.com/article-marcel-cachin-un-breton-dans-le-mouvement-ouvrier-51022546.html).

 

En Bretagne, suite au Congrès de Tours, les socialistes sont nombreux à devenir communistes, particulièrement dans le Finistère et en Ile-et- Vilaine. Mais dans les années 20, la SFIO prend rapidement l'ascendant, y compris dans les secteurs ouvriers comme Saint-Nazaire.

La dureté de la discipline et de la bolchevisation à l'intérieur du PCF, sa ligne un peu sectaire classe contre classe, le dynamisme retrouvé de la SFIO, plus proche des attentes d'une région globalement modérée et peu industrialisée, vont être cause que le nombre de communistes sera inférieur à celui des socialistes en Bretagne dans les années 1920-1930, et celui de leurs électeurs très largement inférieur.

Ainsi en 1936, des circonscriptions bretonnes donnent des indications significatives: « à Fougères, le socialiste Helleux obtient 1959 voix et Macé (PC), 404. A Saint-Malo 1ère, le SFIO Gonnon a 4999 voix (30% des inscrits) et le PC Wascat en obtient 159 (0,9%). A Saint Malo 2ème, Jezequel (SFIO) a 2363 voix et Lebideau (PC) 420. A Rennes 1ère, Aubry (SFIO) précède avec 5685 voix le communiste Drouillas (717); dans Rennes 2e, c'est le socialiste Quessot (5146 voix et 22% des inscrits) qui précède Le Roy (PC et 1035 voix). Partout le PC est largement distancé au 1er tour » (Claude Geslin, « Industrie et mouvement ouvrier de 1914 à 1945).

En revanche, les socialistes parviennent à administrer de grandes municipalités bretonnes dans l'entre-deux guerres: Rennes (1925), Lorient (1925), Saint-Nazaire (1925), Nantes (1935), Lanester, … En 1928, la SFIO compte 3 députés bretons ( Goude à Brest, Masson à Châteaulin, Blancho à Saint-Nazaire), puis elle en comptera 4 en 1932 et 8 en 1936 (dont 4 en Loire-Inférieure), grâce en partie à l'abandon de sa stratégie classe contre classe par le PCF et à sa stratégie d'Union de la gauche.

Le PCF gagne des voix en 1936 en Bretagne, mais dans une moindre mesure. En 1936, grâce à la stratégie du Front Populaire, le PCF compte 288 000 adhérents, réalise 15,2% des suffrages exprimées sur le plan national aux élections législatives du 23 avril et 2 mai, et compte 73 députés, mais il n'y en a aucun en Bretagne.

Dans l'ensemble, du fait du poids du conservatisme dans la région et du caractère limité de la population ouvrière, du manque de dynamique locale et nationale, d'une gestion très autoritaire et sélective (ouvriérisation oblige) des militants, de la répression patronale et policière qui s'abat sur les ouvriers qui lèvent la tête, et qui contraint de nombreux syndicalistes, cadres du PCF, à s'exiler à Paris, les effectifs des adhérents communistes en Bretagne sont faibles dans les années 30.

Eugène Kerbraul, dans Chronique d'une section communiste de province (Brest 1935-1943) avance le chiffre extrêmement faible de 130 adhérents de la « région Bretonne Finistère-Morbihan » au début 1934, répartis surtout sur la zone côtière du sud-Finistère.

Au printemps 1935, dans un contexte de combativité ouvrière retrouvée sous le gouvernement réactionnaire de Pierre Laval, et avec la stratégie d'union de la gauche et de Front commun contre le fascisme, les effectifs quadruplent, avec 500 adhérents.

 

L'exemple de Brest

Les années 1935-1936 marquent un tournant dans l'histoire sociale et politique des villes bretonnes. On peut prendre l'exemple de Brest pour le montrer.

En août 1935, de violents combats opposent les ouvriers de l'arsenal aux forces de l'ordre suite à la volonté du gouvernement et du préfet de réprimer un mouvement revendicatif contre un décret réduisant les salaires à l'arsenal. Les arrestations s'enchaînent mais les ouvriers vont être plus forts grâce à la réunification syndicale que le PCF a voulu entre la CGT et la CGTU et qu'à Brest, Marcel Hamon parvient à plaider victorieusement, contre la position des anarchistes. 6000 travailleurs fêtent dans la salle « La Brestoise » en novembre 1935 l'unité retrouvée en cours de la CGT. A Brest, les militants communistes gagnent en influence et expliquent la stratégie de Front Populaire aux ouvriers, se heurtant là encore aux critiques des anarchistes leur reprochant d'abandonner le terrain de la lutte des classes. A l'occasion des législatives , le PCF sort de sa coquille de groupuscule en organisant de nombreuses réunions publiques. Signe du renforcement de l'influence communiste dès l'ouverture de la période du Front Populaire, le journal régional du PCF, « La Bretagne », est diffusé à 4000 exemplaires sur le Finistère, dont un millier rien que pour Brest.

Le 14 juin 1936, une grande manifestation fête la victoire du Front Populaire à Brest, réunissant 10 000 travailleurs. Dockers, employés de commerce, métallos, boulangers, assureurs, camionneurs, gaziers se mettent en grève dans la foulée pour réclamer une amélioration des salaires et des droits sociaux, avec notamment la semaine de 40h. La « Dépêche de Brest » calomnie les grévistes, faisant pleurer Margot devant « les mères de famille angoissées près de leur réchaud éteint » (l'argument de l'usager-victime ne date pas d'hier!). A partir de septembre 1936, les rapports se tendent entre communistes et socialistes. Les communistes s'impliquent dans la solidarité avec l'Espagne républicaine et les Brigades Internationales. Aux cantonales d'octobre 1937, les communistes doublent leurs voix par rapport aux précédentes élections de 1936. Parallèlement, la CGT se renforce considérablement après le succès des grèves de juin 1936. Le PCF lutte contre l'extrême-droite qui se reconstitue après la dissolution des ligues: ses militants et ceux de la CGT (mais pas ceux de la SFIO) accueillent le colonel de la Roque et ses sympathisants des ex-Croix de Feu dissous en janvier 1938 aux cris de « Vive le Front Populaire ». Son parti, le Parti Social Français, colle quelques mois après dans les rues de Brest des affiches antisémites, signe que le climat devient malsain:

« En 1914-1918, morts pour la France:

Bretons, 240 000, juifs: 1812

Mais parmi les hommes au pouvoir, il y a 75% de juifs...

Les Bretons, ils feront les affaires de la France, sans les Français d'occasion »

 

penn sardin

Douarnenez et Concarneau: deux implantations communistes dans l'entre deux-guerres.

 

La municipalité de Douarnenez devient communiste en 1921, avec Sébastien Velly, premier maire communiste de France (il avait été élu conseiller municipal sous l'étiquette de la SFIO en 1919 mais son maire, Le Gouic, resté fidèle à la SFIO, avait été mis en minorité par les autres conseillers), puis à partir de 1924 Daniel Le Flanchec, qui restera maire de Douarnenez, suite à la grande grève des Penn Sardin qu'il soutient en 1924 jusqu'à la victoire sur le patronat des conserveries en janvier 1925. Douarnenez comptait à l'époque presque 5000 marins-pêcheurs et des milliers d'ouvrières travaillant en coiffes et sabots dans 21 conserveries.

 

Un article d'Audrey Loussouarn dans L'Humanité en 2013 raconte bien cet épisode héroïque des luttes sociales en Bretagne sous le titre « Ces sardinières qui ont su tenir tête à leurs patrons ».

 

(http://www.humanite.fr/social-eco/douarnenez-ces-sardinieres-qui-ont-su-tenir-tete-l-546179

« (…) Les «petites filles de douze ans» prennent aussi le chemin de l’usine. Aucune législation du travail.. Si la pêche était bonne, les femmes pouvaient travailler jusqu’à soixante-douze heures d’affilée! Pour se donner du courage, elles chantaient. «Saluez, riches heureux / Ces pauvres en haillons / Saluez, ce sont eux / Qui gagnent vos millions.» Certaines sont licenciées pour avoir fredonné ce chant révolutionnaire dans l’enceinte de leur usine. Conditions de travail déplorables, flambées des prix, salaires de misère, c’en est trop. Le 20 novembre 1924, les sardinières de la fabrique Carnaud vont décider de se mettre en grève. Elles demandent 1 franc de l’heure, alors que le tarif de rigueur est de 80 centimes. Les patrons refusent. Trois jours plus tard, un comité de grève est mis en place. Le lendemain, ce sont les 2000 sardinières qui arrêtent le travail et marchent dans les rues de Douarnenez. Une pancarte est dans toutes les mains: «Pemp real a vo» («Ce sera 1,25 franc»). Aux côtés des femmes, Daniel Le Flanchec. Ce «personnage éloquent, tonitruant», comme le décrit Michel Mazéas, et que les sardinières appellent leur «dieu», leur «roi», accompagne le mouvement. Un meeting se tient début décembre sous les Halles. Il réunit plus de 4000 travailleurs et des élus. Le 5 décembre 1924, l’Humanité titre: «Le sang ouvrier a coulé à Douarnenez». Le journaliste raconte comment une «charge sauvage commandée par le chef de brigade de Douarnenez piétina vieillards et enfants». Ordre venant du ministre de l’Intérieur. L’élu communiste, en voulant s’interposer devant l’attaque des gendarmes, sera suspendu de ses fonctions pour «entrave à la liberté du travail». La tension monte, les patrons ne veulent toujours pas négocier, des casseurs de grève s’immiscent dans le mouvement. Dans le même temps, des représentants syndicaux et politiques de la France entière se joignent aux grévistes. C’est dans la nuit du 31décembre au 1erjanvier que tout va basculer: des coups de feu retentissent. Des cris se font entendre: «Flanchec est mort!» Il est retrouvé blessé dans la rue. La colère explose. L’hôtel des casseurs de grève est saccagé. Un chèque y sera retrouvé, signé de la main d’un des patrons d’usine. Les conservateurs, qui ont tenté d’assassiner l’élu, avoueront plus tard qu’ils voulaient «seulement combattre le communisme». Finalement, le 8 janvier, après près de cinquante jours de bataille acharnée, les patrons céderont. Les sardinières obtiendront 1 franc horaire, avec heures supplémentaires et reconnaissance du droit syndical. Au cours de ce conflit qui a duré 48 jours à partir de la grève de la conserverie Carnaud, des dirigeants syndicaux sont accourus de toute part, et notamment parmi eux le dirigeant rennais de la CGTU, Charles Tillon, futur résistant et ministre communiste à la Libération.

Parmi les diverses répercussions attribuées au mouvement social, on peut retenir l'élection de Joséphine Pencalet (1886-1972) au conseil municipal auprès de Daniel Le Flanchec en 1925. La responsable syndicale fut l'une des dix premières femmes élues en France. Dépourvues de droit de vote, les femmes ne pouvaient pas encore être élues à cette époque, Joséphine Pencalet n'exerça donc jamais ses fonctions.

Daniel Le Flanchec

Daniel Le Flanchec était né le 2 juillet 1881 au bourg de Tredrez (22), fils d'un bedeau né à Pleumeur-Bodou. D'abord anarchiste, proche de la Bande à Bonnot, il sera parmi les fondateurs du Parti Communiste en Bretagne et secrétaire fédéral du PC dans le Finistère. Tatoué, borgne, excessif, tonitruant, tribun exceptionnel, il crie partout ses révoltes et ses espoirs.A Douarnenez, on disait de lui : « Hennezh’zo un den » Celui-là est un homme » ! Adulé par les siens, marins et femmes d’usine, il rompt, en 1936 avec le Parti Communiste, suit un moment Jacques Doriot dans ses dérives populistes et terrasse le Front Populaire lors d’élections mémorables. Quand les Allemands arrivent en juin 1940, il hisse, par bravade, le drapeau français sur la façade de la Mairie et refuse de l’enlever (acte rarissime, qui lui vaut d’être destitué). Après sa destitution par les Allemands alors qu'il était membre du PPF depuis 1936, Le Flanchec est arrêté à Ploulec'h où il s'était retiré et déporté par les Allemands au camp de Buchenwad où il meurt. Lui et Sébastien Velly auront inauguré à Douarnenez une tradition communiste peu commune en Bretagne puisque de 44 à 45, c'est le communiste Joseph Pencalet qui sera maire de Douarnenez, de 1949 à 1951 Joseph Trocme, avant que Michel Mazéas, ancien résistant, ne gère la ville pendant 4 mandats et 24 ans, à partir de 1971.

 

(source: http://roscoff-quotidien.tumblr.com/post / http://fresques.ina.fr/ouest-en-memoire/fiche-media/Region00732/douarnenez-autrefois.html)


Pierre Guéguen

Un autre élu communiste breton notable de l'entre-deux guerres est le maire de Concarneau depuis 1935 Pierre Guéguin, né en 1896 à Quimerc'h, ancien soldat et lieutenant pendant la guerre de 14-18, qui a fait partie des 27 fusillés de Chateaubriant, assassiné à 51 ans le 22 octobre 1941, avec son ami Pierre Bourhis, instituteur à Trégunc et maire-adjoint à Concarneau, membre du PCF de 1930 à 1933, militant de l'Ecole Emancipée, la tendance syndicaliste-révolutionnaire de l'enseignement, puis membre de groupuscules d'extrême-gauche d'extrême-gauche (le POI, puis le Parti Ouvrier et Paysan de Marceau Pivert, pacifiste et trotskiste). Pierre Guéguin avait adhéré à la SFIO en 1919, rejoint le Parti Communiste en 1921, et était devenu maire et conseiller général de Concarneau. En 1936, il avait porté les couleurs de la Gauche Unie et du Front Populaire mais avait été battu. En août 1939, il rejette le pacte germano-soviétique et le dit publiquement le 1er septembre 1939 en Conseil Municipal. Il est immédiatement exclu de toutes les instances du PCF, accusé de déviationnisme trotskiste. Et en octobre 1941, c'est même avec beaucoup de méfiance qu'il sera accueilli au camp de Châteaubriant avec Pierre Bourhis par les autres otages communistes, mis en quarantaine selon un témoignage de détenu communiste dans Le Monde en 1985, Mr Robert D. .



Fernand Jacq

Parmi les Fusillés de Châteaubriant, on compte aussi le conseiller municipal communiste de Huelgoat, le bon docteur Fernand Jacq. Celui-ci est né à Granville en 1908. Il s'intalle comme docteur à Huelgoat en 1934 et apprend le breton pour pouvoir communiquer avec la population. Il est élu conseiller municipal dès mai 1935. C'est que le docteur est dévoué: il soigne les pauvres et « oublie » parfois ses honoraires, il fait de la prévention, donne des conseils d'hygiène et de tempérance, bataille contre les préjugés. En 1939, Fernand Jacq est déchu par le gouvernement de sa fonction de conseiller municipal comme tous les élus communistes. Il est arrêté en juillet 1941 et détenu au camp de concentration de Châteaubriant. Au camp, il devient l'animateur d'une chorale bretonne et donne des cours de langue bretonne. Quand les Allemands viennent le chercher le 15 décembre 1941 pour le fusiller dans une clairière du Bois de la Blissière, ses camarades d'incarcération chantent après la Marseillaise le « Bro Goz Ma Zadou » (Vieux pays de mes pères) pour lui rendre hommage, ainsi qu'aux autres martyrs.

 

Dans le Trégor et le Centre-Finistère, le PCF gagne en influence à la veille de la guerre grâce à sa mobilisation pour la petite paysannerie victime d'une grave crise agricole. Les communistes se battent notamment pour empêcher les ventes-saisies. Des communistes comme François Marzin à Plouaret ou le professeur de philosophie originaire de Plufur Marcel Hamon, auteur lui aussi d'une adaptation de l'Internationale en breton, à Plestin les Grèves, y gagnent une grande popularité auprès de la paysannerie.



Les Communistes bretons pendant la guerre

Suite au pacte germano-soviétique conclu le 24 août 1939, le PCF est combattu par l'État Français après l'entrée en guerre de la France le 3 septembre 1939. Le 26 août, la presse du parti est interdite par le gouvernement Daladier. Le 26 septembre, le gouvernement prononce la dissolution du PCF et de toutes ses organisations. Le 30 novembre, la Chambre des députés décide de la levée de l'immunité parlementaire pour les députés communistes qui après l'interdiction du PCF avaient formé un « groupe ouvrier et paysan ». A Brest, où le PCF compte alors 200 adhérents, Marcel Paul, le futur ministre de la Libération, dirigeant syndical et communiste, est mobilisé comme « ouvrier militaire » et étroitement surveillé. En mars 1940, la persécution contre les communistes a déjà pris une ampleur très importante: députés traduits devant un Tribunal militaire, 620 syndicats dissous, 11000 perquisitions effectuées, 3400 militants arrêtés, 10000 sanctions prises contre les fonctionnaires au niveau national. Le 3 avril 1940, les députés communistes sont mis en prison et un décret prévoit la peine de mort pour toute propagande communiste.

Une partie de la base militante du PCF et de ses élus ont été abasourdis et pris de désarroi devant le pacte germano-soviétique, eux qui luttaient depuis des années contre le fascisme et dénonçaient la passivité du gouvernement français face à ses progrès en Europe, voire sa complicité. D'autres considèrent qu'il s'agit d'un pacte de non agression et non d'une alliance et que nul n'a de leçons à donner aux communistes en termes d'anti-fascisme, le PCF soutenant d'ailleurs toujours l'engagement français contre l'Allemagne.

L'Humanité clandestine s'interroge ainsi: « Est-ce mener une guerre populaire, démocratique, que de persécuter les meilleurs lutteurs contre le fascisme, ceux qui dénoncèrent Hitler les premiers, ceux qui firent échec à ses créatures à Paris les 7 et 9 février 1934? » (26 octobre 1939)

Bon nombre d'adhésions et de gains électoraux avant guerre étaient même dus au fait que le communisme était perçu comme un rempart contre le nazisme et incarnait une ligne patriotique. D'ailleurs, il était à peu près le seul à condamner les accords de Munich conclus sur le dos de la Tchécoslovaquie entre Hitler, Mussolini, Chamberlain et Daladier après le 29 septembre 1938. Après l'invasion de la Finlande par l'URSS, la vague d'opinion anti-communiste bat son plein, comme la repression dont les communistes font l'objet. Ainsi, à l'arsenal de Brest en décembre 1939, les ouvriers reçoivent un questionnaire où ils doivent signaler s'ils font encore partie d'un parti qui n'existe plus officiellement....

Le Parti Communiste se réorganise toutefois dans la clandestinité, par cellules locales et en triangle, même s'il est affecté par quelques départs liés à la ligne officielle de neutralité et de paix immédiate par rapport à un conflit inter-impérialiste et par des arrestations qui précèdent l'installation au pouvoir de la droite vichyste, dans un climat d'anti-communisme frénétique.

Pourtant, dès juin 1940, Charles Tillon lance un appel à combattre les nazis.

Thorez écrit lui en septembre 1940: « C'est contre les Pétain, Laval et Cie, les principaux responsables de la défaite, les agents du capital et les serviteurs zélés des autorités étrangères que la colère du peuple français doit se déchaîner dans toute sa force et sa violence » (article de la revue The Communist International cité dans par Laurent Douzou dans L'histoire des gauches en France, volume 2 – La Découverte, p.396).

Dès le 17 juillet 1940, Maurice Thorez envoyait un appel à la Résistance aux militants communistes: « La France encore toute sanglante, veut vivre libre et indépendante...jamais un grand peuple comme le nôtre ne sera un peuple d'esclaves....La France, au passé si glorieux, ne s'agenouillera pas devant une équipe de valets prêts à toutes les besognes... C'est dans le peuple que résident les grands espoirs de libération nationale et sociale. Et c'est autour de la classe ouvrière, ardente et généreuse... que peut se constituer le front de la liberté, de l'indépendance et de la renaissance de la France ».

Dans le chapitre consacré aux « Bretons dans le second conflit mondial » de Toute l'histoire de la Bretagne(Skol Vreizh, 2012), les historiens Jean-Christophe Cassard et Jean-Yves Veillard soulignent qu'à partir d'octobre 1940 apparaissent en Bretagne les premiers groupes armés communistes OS (Organisation spéciale). « Leur première arme est la rigueur et avant de passer à des coups de main, à des attentats, ils pratiquent le sabotage, du simple (sur le lieu de travail: ateliers de la SNCF, arsenaux) au complexe (usage d'explosifs) ».

Dès le mois d'août 1940, des inscriptions sont faites sur les murs de Brest par des militants cheminots emmenés par Lesven et Le Nedellec: « A bas le traître Pétain, vive Thorez ». A signaler que le sénateur-maire radical anti-Front Populaire de Brest, Le Gorgeu, et le député socialiste JL Rolland ont fait partie des 80 parlementaires qui ont courageusement refusé de donner les pleins pouvoirs à Pétain (contre 569 voix pour la dictature, et 18 abstentions).

En novembre 1940, les cheminots communistes brestois sabotent une locomotive qui devaiet acheminer des pommes de terre et d'autres denrées en Allemagne, qui organise son pillage de la France. En mars 1941, La Dépêche de Brest annonce les arrestations de militants communistes pour faits de propagande et des soldats allemands sont molestés la nuit. Des tracts en langue allemande sont diffusés auprès des soldats pour les appeler à rejoindre le mouvement anti-nazi.

Dans le Nord de la France, les mineurs du Nord-Pas de Calais mènent une grève dure du 27 mai au 10 juin 1941 en s'affrontant aux troupes d'occupation. A partir du printemps 41, sous l'impulsion du Komintern, le PCF avait lancé un appel pour former un Front national de l'indépendance de la France.

Plus près de chez nous,avril-mai 1941, et donc avant l'invasion allemande, de fréquentes distributions de tracts communistes sont signalées dans les régions de Lannion, de Guingamp, de Callac-Bourbriac, de Maël-Carhaix.

A partir de l'agression allemande contre l'URSS le 22 juin 1941, les actions de résistance jusque là contenues, et dirigées surtout contre la politique de collaboration et réactionnaire Vichy, vont être systématisées et centralisées et se traduire par le recours des communistes à la lutte armée. Des sabotages sont organisés dans les usines.

A partir de juillet 1941, des militants communistes reconnus sont systématiquement envoyés en camps de détention pour être retenus comme otages. Pour les Finistériens et les Morbihanais, c'est Châteaubriant.

« Le Colonel Fabien » (Pierre Georges), ancien des Brigades Internationales, comme le colonel Henry Rol-Tanguy, né à Morlaix, communiste et chef FFI à la Libération qui dirigera les combats pour chasser les Allemands de Paris, abat un militaire allemand en plein Paris le 21 août.

Charles TILLON

Charles Tillon, né à Rennes, et élu député d'Aubervilliers en 1936, dirigeant national du PCF clandestin, prendra la tête en avril 1942 des FTPF (Francs-tireurs et partisans français), dirigés d ans l'Ouest par Marcel Hamon: c'est l'organisation militaire clandestine du « Front National », créée par le PCF mais qui regroupe aussi des non communistes (dans le secteur du Trégor, l'instituteur socialiste Jean Devienne, venu du nord, et Désiré Camus, bien connu des habitants de la région de Morlaix en raison de sa forte personnalité et de ses passionnants livres de témoignages, en sont l'exemple) car ceux qui voulaient résister allaient tout simplement dans les maquis et les réseaux de résistance les plus proches, et bien souvent ils étaient communistes.

Christian Bougeard dans l'Histoire de la résistance en Bretagne raconte qu'avant cela « le PC clandestin a décidé à partir de l'été 1941, sous l'influence de Charles Tillon notamment, contre la ligne Duclos-Cassin, de frapper l'occupant en envoyant des petits groupes (3 hommes à Nantes) chargés d'exécuter des officiers allemands, sachant que le cycle attentats-répression ne manquerait pas de secouer « l'attentisme » de la majorité des français tout en montrant les limites et les compromissions de la collaboration d'État de Vichy ».

Le 20 octobre 1941, un militant communiste parisien, Gilbert Brustlein, tue à Nantes le lieutenant colonel Hotz, ce qui déclenche l'exécution de 48 otages apparentés au PCF ou à la CGT et choisis par le ministre de l'intérieur de Pétain, Pierre Pucheu: 27 à Châteaubriant (dont le responsable CGT de la Métallurgie, Jean-Pierre Timbaud, le jeune Guy Môquet, fils d'un député communiste parisien, Michels, député lui aussi), 16 au camp de Bêle à Carquefou, 5 à Paris. Au même moment, à Bordeaux, un commando OS abat un autre officier supérieur allemand.

Ces exécutions d'otages attisent la haine de la population contre l'occupation plus sûrement encore que la désapprobation face aux attentats. En plein procès de Riom, Léon Blum, qui a pourtant l'habitude d'être malmené par les communistes, se refuse à les critiquer. Le dit le 11 mars 1942:

« Je n'oublie pas que, dans la zone occupée, le parti communiste fournit sa large, sa très large part d'otages et de victimes. J'ai lu l'autre jour, dans une liste d'otages donnée par un journal, le nom du petit Timbaud. J'ai très bien connu Timbaud: c'était un secrétaire de l'Union des syndicats métallurgistes de la région parisienne. Je l'ai vu souvent et j'ai été bien souvent en bataille avec lui. Seulement, il a été fusillé et il est mort en chantant « La Marseillaise » ... « La Marseillaise » de Hugo, « ailée et chantant dans les balles... ». C'est comme cela qu'est mort le petit Timbaud et que sont morts beaucoup d'autres. Alors, pour ma part, en ce qui concerne le parti communiste, je n'ajouterai n'ajouterai rien ».

 

A Brest, une grève a lieu le 25 octobre à l'arsenal pour condamner les exécutions d'otages communistes ou apparentés à Châteaubriant et à Nantes. Un dépôt de gerbe y est effectué. Des sabotages sont effectués à l'arsenal. Des communistes brestoises, Jeanne Goasguen-Cariou et Marie Salou, aident des réfugiés républicains espagnols prisonniers du fort de Montbarrey, astreints aux travaux forcés et maltraités par les Allemands, à s'évader en leur donnant de faux papiers d'identité et en organisant leur évasion. Les communistes brestoises essaient aussi d'organiser des manifestations de femmes pour réclamer le retour de leurs maris, prisonniers de guerre, ceci afin de narguer les Allemands. En mai 1942, plusieurs communistes sont arrêtés à Brest, qualifiés de terroristes. Un policier zelé charge De Bortoli, un anti-fasciste communiste italien accusé d'avoir collé des affiches anti-allemandes. Devant le tribunal, avant d'être condamné à mort, il s'écrie « Vive le Parti Communiste ». Le policier collaborateur qui avait dénoncé De Bortoli reçoit quelques jours après un petit cercueil ainsi qu'une lettre lui annonçant sa condamnation à mort par le tribunal de la résistance brestoise s'il ne revient pas sur sa déposition pour sauver De Bortoli (Eugène Kerbaul. Chronique d'une section communiste de province, Brest 1935-1943, p.256). Ce dernier évidemment n'en fait rien: De Bortoli est exécuté au champ de tir d'Issy les Moulineaux le 22 août 1942. Le policier collaborateur, qui avait été impliqué également dans le démantèlement du réseau de résistance non communiste Elie (lequel s'était soldé par plusieurs condamnations à mort), pour lequel le juge d'instruction en charge du dossier s'était déjà fait tué par la Résistance, est exécuté par le chef départemental des FTP, Jean-Louis Primas, le même jour à Brest. Le 25 août, un soldat allemand est grièvement blessé par un groupe FTP et à la fin du mois d'août, la vitrine des locaux de la Légion des Volontaires Français rue de Siam. Le 31 août, Jean Kerautret et Vincent Guivarc'h, deux membres des Jeunesses Communistes, échangent des coups de feu avec des Allemands alors qu'ils pensaient devoir être arrêtés: ils sont abominablement torturés et fusillés le 14 octobre 1942, après qu'on ait retrouvé un arsenal d'armes du groupe FTP au domicile de Kerautret. En septembre 1942, les chefs FTP brestois Jean-Louis Primas et Pierre Corre organisent deux attentats qui font 28 victimes dans un bordel fréquenté par les Allemands, tandis qu'au même moment, un attentat contre l'hôtel abritant l'état major de la Kriegsmarine tue probablement 12 officiers. Quelques jours plus tard, un groupe de FTP abat un major-général allemand dans sa voiture entre Landerneau et Landivisiau.

 

Une fraction de plus en plus importante de la population approuve ces actions dures de la résistance communiste contre les collaborateurs et les Occupants, au moment même où la bataille de Stalingrad qui commence occupe les esprits. Suite à cette vague d'attentats contre les intérêts allemands, 247 arrestations ont lieu dans le Finistère, touchant très durement l'organisation communiste et ses FTP, notamment à Brest. A Brest, 70 détenus patriotes sont torturés à la prison du Château en octobre 1942, certains d'entre eux par des policiers brestois. Au total, à la Libération, selon Eugène Kerbaul, 50 militants communistes ayant agi sur Brest auront perdu la vie: victimes des Allemands et des collaborateurs, déportés, exécutés, victimes des bombardements: sur un total de 200 militants en 1939.

En Bretagne, les communistes sont loin d'être les seuls à résister et ils ne le font pas tous évidemment même si leur habitude du dévouement total, de la clandestinité et de la persécution et leur organisation leur donne incontestablement de l'efficacité et une capacité d'entraînement. Au côté des résistants du mouvement Front National-FTP, il y a d'autres mouvements, nés sur le territoire métropolitain et qui ne prennent contact avec Londres que dans un second temps: OCM (Organisation civile et militaire), Défense de la France (DF), Libération-Nord. Y agissent des patriotes de toute condition sociale: officiers, médecins, prêtres, nobles, professeurs, artisans, mères de famille, jeunes femmes... 

Libération-Nord est très fort et actif dans le Finistère, où il est dirigé par Tanguy Prigent, qui recrute le docteur Le Janne à Morlaix, l'ancien député socialiste Jean-Louis Rolland à Landerneau. Libération-Nord serait devenue en termes d'effectifs la première formation du Finistère selon Christian Bougeard (Histoire de la Résistance en Bretagne) à la veille de la Libératioon avec 7000 adhérents, contre 2500 à 3000 au F.N, 2000 à « Défense de la France » et 800 à « Vengeance ».

Au départ composé surtout d'enseignants et d'employés de la gauche non communiste, Libé-Nord s'est élargi vers des membres des professions libérales, des cadres militaires d'actives, plutôt de droite, des gendarmes et des membres de la Police.

« Le Front National, écrit Christian Bougeard, est particulièrement actif et dynamique dans les Côtes du Nord, où il s'organise à partir de janvier 1943 dans l'ouest du département sur les bases de l'implantation communiste (Saint Brieux, Trégor, Guingamp, Plouaret). Il s'étend progressivement dans les chefs-lieux de cantons du pays bretonnant puis gagne l'est pendant l'autome 1943 et le début 1944. Un des organisateurs du PC et des FTP, Louis Pichouron - Maurice – confie la direction du F.N à un jeune instituteur, ancien secrétaire des Jeunes Socialistes du Nord, Jean Devienne, - Xavier-, installé à Guingamp. Son dynamisme explique à la fois l'élargissement vers des socialistes et à d'autres courants de pensée et son rapide essor... L'audience du FN s'élargit considérablement à partir de septembre 1943: non seulement il diffuse le journal national « France d'abord » (créé par Charles Tillon) mais Jean Devienne, devenu « François », créé son propre journal départemental. Il s'agit de « La France combattante des Côtes du Nord » qui deviendra en octobre « Le Patriote des Côtes-du-Nord » imprimé clandestinement à Morlaix par la famille Boclé: il aura 10 numéros jusqu'à la Libération, passant de 1500 à 30 000 exemplaires en juin 1944. Jean Devienne est le contributeur principal de ce journal.

La plupart des initiateurs du Front National et des FTP, souvent communistes depuis quelques temps, sont arrêtés, fusillés ou déportés en 1942 et 1943. Ils seront remplacés par une nouvelle génération qui découvre le communisme dans le cadre de la lutte de libération nationale.

Dans les livres du spécialiste de la collaboration en Bretagne, Kristian Hamon, on trouve de nombreux exemples des coups d'éclats de la résistance à partir de la fin 42, et de la férocité de la répression qui s'abat sur les Patriotes, alors appelés « bandits » ou « terroristes » par la bonne presse aux ordres. 

« Le débarquement des Alliés en Afrique du Nord, le 8 novembre 1942, marque un tournant dans l'histoire de la Deuxième Guerre Mondiale. La conséquence en sera l'occupation immédiate de la « Zone Libre » par les Allemands le 11 novembre, date symbolique s'il en est. Mais c'est surtout la capitulation de la 6e armée devant Stalingrad, le 2 février 1943, qui redonne de l'espoir aux patriotes. Les Allemands ne sont plus invincibles. Avec l'instauration du STO le 16 février suivant, l'hostilité de la population à l'égard de l'occupant ne fait que s'accroître. Bénéficiant désormais d'un afflux de jeunes réfractaires, la Résistance se montre de plus en plus active. C'est ainsi que les groupes FTPF, dirigés par Louis Pétri (« Loulou » Pétri, alias « commandant Tanguy », né en 1919, chef interdépartemental FTPF, authentique héros de la résistance), multiplient les opérations de sabotage dans le secteur de Fougères: le 27 septembre 1942, un attentat détruit la permanence du Rassemblement National Populaire (RNP) de Fougères. Le 10 juillet 1943, une attaque à la grenade contre la Feldgendarmerie de Fougères blesse douze soldats et tue un officier. Deux résistants, Jules Fontaine et son fils Roger, seront arrêtés peu après et fusillés à la prison de Fresnes. Le 10 novembre 1943, c'est le domicile d'un industriel de la ville qui est visé » (Agents du Reich en Bretagne, Kristian Hamon. Skol Vreizh, 2011- p. 74).

La Résistance commence à mener une véritable guerre civile de basse intensité contre les Collaborateurs à partir de 1942, et parmi eux, les séparatistes bretons radicaux du PNB, ces Breizh Atao que protègent, paient et emploient volontiers les Allemands, comme indicateurs, délateurs et propagandistes, avant d'utiliser les plus féroces, inconscients ou déterminés d'entre eux comme exécuteurs des basses œuvres dans la lutte militaire et policière contre la Résistance.

Une vingtaine de membres du PNB ont été victimes d'attentats de la part de la Résistance bretonne, communiste ou gaulliste. Yann Bricler, le cousin d'Olier Mordrel, un des chefs historiques de Breizh Atao qui a organisé la collaboration à outrance avec les Nazis du mouvement indépendantiste, est abattu à Quimper le 4 septembre 1943 par un militant communiste de Scaer. L'homme invitait les officiers de la Kommandantur à des parties de pêche en mer, il entretenait des relations commerciales avec les aut

orités d'occupation et les renseignaient sur les activités des communistes et des résistants, sur la base des informations que des militants bretons lui apportaient. On a retrouvé dans son coffre- fort le jour du meurtre une liste de plusieurs patriotes du Finistère dénoncées aux Allemands pour activités gaullistes ou communistes. Sur cette liste, il y avait entre autre la receveuse de poste de Scrignac, ardente patriote ayant de l'influence sur la population, avec laquelle Jean-Marie Perrot, l'abbé de Scrignac, militant breton et fondateur du « Bleun Brug », qui accueillait dans son presbytère aussi bien des officiers allemands que des collaborateurs du PNB, avait eu des démêlées. Le 12 décembre 1943, après l'exécution d'un autre collaborateur du PNB à Plounévez Le Fou, Yves Kerhoas, c'est l'abbé Perrot qui est assassiné dans un chemin creux à 4km de Scrignac à la sortie de la messe. La population avait été prévenue par des placards de l'exécution du militant breton, à qui on reprochait, non seulement de soutenir des collaborateurs notoires et de prêcher l'anti-communisme, mais de mettre en danger les résistants du coin par ses relations équivoques avec l'occupant. (cf. Le Bezen Perrot, de Kristian Hamon chez Yoran embanner , 2004 – p. 41 à 53). Bricler et Perrot sont à chaque fois enterrés en présence de tout l'état-major du mouvement nationaliste breton, protégé par l'armée allemande. Célestin Lainé décide alors de nommer la Milice nationaliste bretonne qu'il voulait créer pour traquer la Résistance aux côtés des Allemands le Bezen Perrot (Brigade Perrot), en contradiction avec l'esprit de l'enseignement de l'abbé Perrot, nullement fasciste en dépit de certaines ambiguïtés.

Le Bezen Perrot va passer à l'action contre les réseaux et maquis de la résistance à partir de début 44, principalement dans le Centre-Bretagne et le Nord du Morbihan, même s'il participera aussi à de nombreuses séances de torture à Rennes et à l'extermination des jeunes FTP du maquis de Broualan au nord de l'Ile-et-Vilaine. Souvent, les membres du Bezen se font passer pour des résistants et parlent breton avec la population locale pour obtenir ou vérifier des informations sur les maquis, avant l'assaut avec les troupes allemandes, composées en ces temps de nombreux Russes Blancs de la division Vlassov, de sinistre mémoire: georgiens, ukréniens, …

A la suite d'une tentative d'attaque de la gendarmerie du Callac, où un chef de brigade fait du zèle contre les réfractaires du STO, 40 patriotes sont arrêtés, torturés après un tri sur la place du village: 4 seront fusillés, 15 mourront en déportation, 4 en reviendront. Des soldats bretons engagés sous l'uniforme nazi participaient à la rafle. La présence de nationalistes bretons lors des rafles répressives allemandes commence à se savoir et le FTP Roger le Hyaric, une des figures de la résistance dans le Morbihan, ordonne l'exécution de 3 militants nationalistes et collaborateurs en représailles dans le secteur de Bubry, Inquiniel, Inzinzac-Lochrist, surnommé « le petit Moscou » par les occupants allemands et leurs séides. A partir du printemps 44, dans les Côtes-du-Nord, et plus particulièrement dans le triangle à forte concentration de maquis FTP Loudéac-Carhaix-Guingamp, les rafles se succèdent aux rafles jusqu'à la Libération. Des fermes sont brûlées, parfois avec des résistants  à l'intérieur, des écoles servent de lieu d'interrogatoires et de supplices, comme à St Nicolas du Pélem, Saint Jean Brévelay, Pontivy, Uzel, Bourbriac. Scrignac et Callac, au centre de zones de résistances très actives, sont visitées plusieurs fois par les Allemands et leurs auxilaires bretons. A Scrignac, après l'assassinat de deux officiers allemands et de leur interprète par la résistance, l'école et la mairie sont brûlées le 30 juillet 44.

L'implantation des maquis était plus forte en Côtes-du-Nord, en Finistère et dan s le Morbihan que dans les autres départements bretons, Loire Inférieure et Ile-et-Vilaine. Dans ce dernier département, le maquis de Broualan qui a doublé d'effectif à partir du 6 juin, est démasqué et ses 60 jeunes combattants sont massacrés dans des circonstances affreuses par des miliciens au service des renseignements militaires allemands et le Bezen Perrot.

A partir de juin 44, les coups de main des maquis FTPF et FFI pour ralentir les troupes allemandes dans leur regroupement pour rejoindre le Front. Bientôt, les FTP se fondent dans les FFI et libèrent les poches de Lorient et de St Nazaire au mois de mai 1945, après d'âpres combats. 30 000 Bretons ont intégré les maquis en tout, la plupart seulement à partir de 44. 

maquisards bretons dans le Morbihan


 Au sortir de la guerre, en 1946, le PCF regroupe 18% de l'électorat breton (contre 20% aux socialistes en Bretagne et 28% aux communistes sur le plan national), soit une progression considérable par rapport à 1939, dû à son statut de Parti de Résistance, parti des suppliciés, des déportés, des fusillés (75 000 selon la direction du Parti, chiffre exagéré). Le PCF est devenu en Bretagne un Parti national et populaire avec la résistance et l'apport de l'URSS à l'écrasement des Nazis bien plus encore qu'avec la période du Front Populaire. Il s'implante en milieu rural, dans le centre-Bretagne (dans l'est des Monts d'Arrée, le sud du Trégor et le nord de la Cornouaille, terres de résistance où les FTP se sont illustrés tout particulièrement, le PCF réalise plus de 28% aux législatives de 1946), l'est du Morbihan, les Côtes du Nord notamment et profite aussi de la vague de syndicalisations d'après-guerre et de la croissance des revendications sociales dans un contexte de restrictions et de reconstruction où la classe ouvrière est aux premières loges de la reconstruction du pays et porte, avec le gouvernement et la société issus de la Résistance, le projet de la création d'une Société plus solidaire et moins inégalitaire. 

 

Ismaël Dupont. 

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15 août 2014 5 15 /08 /août /2014 17:01

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Ma mamie morlaisienne, Nicole, avait pour oncle maternel un homme au parcours peu commun, Jean Delalande, un amoureux des langues et des contes et chansons celtiques qui traduisit l'internationale en breton, collabora avec l'occupant par indépendantisme, créa la première école à l'enseignement en breton.  

Jean Delalande est né en 1910 à La Roche-sur-Yon. Son père était militaire. Avec sa mère, Pauline Joséphine Kerbiriou, il vient s'installer à Morlaix pendant son enfance à la mort de son père.

Il habitait aux alentours de la Grande Venelle, derrière le Viaduc, et apprit en partie le breton du Trégor avec son voisin, le père de mon papi René, Jean, menuisier originaire de Plouézoch. Par la suite, le breton du Trégor de Jean ne trouva plus grâce auprès de Jean Delalande, accoutumé à considérer avec ses amis intellectuels bretonnants que le breton du Léon était plus pur et « originel ».

Très doué à l'école, Jean Delalande a suivi des cours à l'école primaire supérieure à Brest de 1923 à 1927, puis a intégré un Saint-Dustan College de Londres afin de perfectionner son anglais de 1927 à 1928 (source Wikipédia). Dans sa famille, Jean Delalande eut plus tard la réputation d'être un érudit qui avait surtout un don exceptionnel pour l'apprentissage des langues. Il en maîtrisait cinq, dont le chinois.

De retour en Bretagne, Jean Delalande est devenu instituteur public à Plomeur dans le pays bigouden (1930), à St-Philibert en Trégunc (1931), à Quimperlé (1932), à Guiclan (1933-36).

A cette époque, Jean Delalande devient un militant culturel et politique breton, se rattachant plutôt aux idées de gauche, puisqu'il est membre du mouvement Ar Falz (La Faucille), dont la revue culturelle porte le même nom, créée en 1933 par un instituteur de sensibilité communiste et régionaliste, Yann Sohier (1901-1935), le père de l'historienne Mona Ozouf, voulant réunir des instituteurs laïques et progressistes souhaitant développer l'enseignement du breton à l'école publique.

Yann Sohier était instituteur à Plourivo, et à ce titre voisin avec le directeur de l'Humanité Marcel Cachin, devenu son ami, très sensible lui aussi à la revalorisation de la culture et de l'identité bretonne face au centralisme parisien. A cette époque, l'URSS donne pour Sohier et Cachin l'exemple d'une reconnaissance du droit des peuples à l'exprimer leur langue et leur culture nationale, à l'opposé de l'impérialisme et du colonialisme de la République bourgeoise, marginalisant les cultures régionales populaires comme il méprise le droit à l'auto-détermination des peuples colonisés. L'Humanité et le PCF ne portent pas jusqu'à la période du Front Populaire un regard négatif sur le développement des revendications autonomistes régionales. Moment d'oecuménisme surprenant, Marcel Cachin sera présent à l'enterrement de Yann Sohier en 1935, au côté d'Olier Mordrel, futur leader de la tendance d'extrême-droite du nationalisme breton, et de l'abbé Perrot, le défenseur de la langue et de l'indépendance bretonne, conservateur et farouchement anti-communiste, très proche des dirigeants du PNB engagés dans une politique de collaboration avec les nazis pendant la guerre, qui sera tué le 12 décembre 1943 par un résistant, probablement communiste, à Scrignac parce qu'on le soupçonnait d'avoir dénoncé des résistants. L'amitié pour Yann Sohier et la cause de la « défense de la langue bretonne » réunissent ainsi ces personnalités aux engagements politiques opposés. Comme nous le rapporte Françoise Morvan, Marcel Cachin devait toutefois avoir la lucidité de dénoncer la collusion, de plus en plus évidente, des autonomistes et de l'Allemagne nazie dans un discours le 20 décembre 1938 au Sénat. 

Outre son engagement pour le bilinguisme, Ar Falz est à l'origine une revue et un mouvement de gauche, anti-fasciste et anti-colonialiste, proche à la fois des communistes et du syndicat enseignant d'extrême-gauche « L'École émancipée », voulant défendre une vision laïque, populaire et ouverte de la culture bretonne. Néanmoins, au moment de l'éclatement du PAB(Parti Autonomiste Breton) et de la scission du mouvement politique breton entre fédéralistes et nationalistes indépendantistes du Parti National Breton (PNB), Yann Sohier, comme Jean Delalande, adhèrent au PNB, dont une grande partie des cadres vont se compromettre pendant la guerre dans une collaboration d'intérêt ou de sympathie idéologique avec les occupants allemands. 

A la mort de Yann Sohier, Jean Delalande, dont le pseudonyme d'écrivain, de journaliste et de militant breton est Yann Kerlann, qui écrit les articles d'histoire et de mathématique en breton de la revue « Ar Falz », devient secrétaire général d'Ar Falz, désigné par le fondateur avant sa mort. A ce titre, il aura l'occasion d'adapter « L'Internationale » en breton pour la revue « War Sao », revue des Bretons émancipés proche du Parti Communiste dirigée par Marcel Cachin depuis Paris.

« Ar Falz » va être mis en sommeil pendant la guerre, et ses militants vont prendre des directions parfois opposées.

La brestoise Meavenn (Françoise Rozec), femme de lettres, poète et gérante de la revue avant-guerre, participera aux émissions de Radio Rennes avec Roparz Hemon sur proposition du professeur Weisberger et sera même de la retraite en Allemagne en août 1944 des collaborateurs bretons avec son amant Jean-Marie Chanteau, membre du Bezen Perrot. 

Ar Falz sera remise en activité après-guerre pour défendre encore et toujours la place de la langue bretonne à l'école et la connaissance de l'histoire et de la culture bretonnes, sur des bases progressistes retrouvées, avec des gens comme Armand Keravel, membre d'Ar Falz dès sa création, qui s'était opposé au tournant collaborationniste du mouvement breton et deviendra élu municipal à Brest en 1977 sur une liste d'Union de la Gauche avec Francis Le Blé, et conseiller régional. 

Dès les années d'avant-guerre, tout en préparant une évolution à l'irlandaise, prenant au besoin appui sur l'ennemi de l'ennemi français, le PNB se radicalisait dangereusement, avec les idées celto-racistes de ses dirigeants, Debauvais et Mordrel, appelant à la lutte armée contre l'État français et développant un discours inspiré du fascisme.

Mordrel et Debauvais partent en Allemagne à la fin août 1939 avec enfants et femmes pour chercher à y constituer une Légion Bretonne capable de libérer la Bretagne. Dans la nuit du 8 août au 9 août 1939, Célestin Lainé dépose avec le côtre cotier le Gwalarn à la plage des Sables Blancs de Locquirec des armes allemandes livrées au large de Jersey par un vapeur venu de Hambourg. Célestin Lainé, ingénieur chimiste de formation, charismatique meneur d'hommes aux idées mystiques et fascistes, est l'organisateur avec son armée secrète « Gwen-ha-Du » de l'attentat contre le monument de l'Union de la Bretagne à la France à Rennes le 7 août 1932. La plupart des compagnons de l'épisode romanesque du Gwalarn, Le Helloco, André Geffroy de Locquirec, Guy Vissault de Coetlogon, le suivront à partir de 1943 pour former le Bezen Perrot (la Brigade Perrot), et porteront l'uniforme de la SS pour traquer des maquisards bretons en 1944 et participer à de sinistres activités de police, d'interrogatoires, et d'exécutions contre la Résistance.

Après le PCF, dissout et pourchassé suite au Pacte Germano-Soviétique, le PNB, perçu à juste titre comme une menace contre la sécurité nationale, est interdit par les autorités de la République dès après la déclaration de guerre. Ses militants sont fichés, pourchassés dans leurs activités et arrêtés pour certains.

Tout va changer avec l'occupation de la France et l'arrivée des Allemands en Bretagne, en juin 1940. Même si l'espoir que les militants indépendantistes bretons avaient que l'Allemagne nazie accorde à la Bretagne une indépendance ou une large autonomie pour affaiblir l'ennemi français est très vite déçu, tant les autorités de Vichy montrent de diligence à collaborer avec l'occupant et tant les Allemands réalisent également que les nationalistes en Bretagne sont ultra-minoritaires, le PNB et les indépendantistes bretons vont être protégés par les Allemands qui les utilisent comme une carte à jouer au besoin, un moyen de pression sur Vichy, et une réserve d'auxiliaires potentiels.

Raymond Delaporte, qui prend la tête du PNB contre le courant nationaliste le plus radical, comprend qu'il faut être plus conciliant vis à vis de Vichy et de l'Etat français et le journal du PNB, L'Heure Bretonne, financé par les Allemands, où écrira également Jean Delalande, soutient des positions plutôt fédéralistes, et pour le reste n'est guère critique vis à vis de l'idéologie de la Révolution Nationale et des Nazis, tenant même, selon les contributeurs et les époques des propos racistes, antisémites, hostiles aux franc-maçons, anti-républicains ou favorables à la victoire finale de l'Allemagne, comme l'a bien montré Georges Cadiou, preuves à l'appui, dans L'hermine et la croix gammée. Face à ces nationalistes bretons qui servent sa politique autant que la droite conservatrice et les courants politiques nationaux qui se retrouvent derrière Vichy, les Allemands favorisent les possibilités d'expression du mouvement politique et culturel breton. 

Les journaux de Yann Fouéré La Bretagne et La Dépêche de Brest, financés et contrôlés eux aussi par les Allemands, sont collaborationnistes. Radio-Rennes, filiale de Radio-Paris sous contrôle nazi, propose des émissions en breton sous le patronage de Roparz Hémon, l'unificateur de la langue bretonne.

Jean Delalande, selon Françoise Morvan, aurait été en Allemagne avec Mordrel et Debauvais en juin 1940, assistant notamment à un meeting d'Hitler et à un défilé des Jeunesses Hitlériennes. Avec ceux-ci, l'avocat Le Helloco et le linguiste Roparz Hemon, il fait partie de ces dirigeants nationalistes bretons qui ont avec la bienveillance des autorités allemandes rassembler des prisonniers bretons sympathisants de la cause autonomiste ou indépendantiste pour constituer un embryon d'armée bretonne pouvant servir contre une éventuelle résistance de l'Etat français. 

Après avoir enseigné brièvement à Cleden Cap Sizun à son retour d'Allemagne, il ouvre à l'automne 42 avec sa femme à Plestin la première école privée dont l'enseignement est entièrement en breton.

Cette école était financée par l'hebdomadaire « L'heure bretonne » et la revue de Roparz Hémon, Arvor, puis, plus compromettant encore, grâce à Célestin Lainé, par une partie de la solde des 66 soldats du Bezen Perrot, qui ont le statut de policiers allemands affectés au SD, renseignements militaires. D'ailleurs, pendant les deux ans d'existence de l'école bretonne de Plestin, les élèves seront tous ou presque des enfants de militants nationalistes bretons, dont plusieurs enfants de membres du Bezen Perrot engagés militairement au côté des Nazis. Françoise Morvan affirme d'ailleurs que Delalande aurait écrit la chanson qui servait d'hymne au Bezen Perrot. Pour eux?  

 C'est pourquoi, à la Libération, Jean Delalande est arrêté, incarcéré un temps au Collège du Château. Il est déchu de ses droits civiques par le Tribunal de Quimper, interdit d'enseignement et de séjour dans le Finistère de manière temporaire. Il va vivre en région parisienne et ses connaissances en langues lui permettent de devenir cadre à Air France. Il revient ensuite en Bretagne et vit à Morlaix avec sa seconde femme. Il meurt à Morlaix en 1969 et est enterré au cimetière Saint-Charles.

Son histoire illustre les errements lamentables et néanmoins tragiques du mouvement indépendantiste breton engagé dans un jusqu'au boutisme le conduisant bon nombre de militants à collaborer avec les nazis pendant la guerre. Pourtant, Jean Delalande, grand défricheur de contes populaires, pédagogue innovant et érudit, était décrit par son entourage comme un homme doux, bon et plutôt naïf dans "les choses de la vie": tout le contraire d'une brute fasciste.

A Morlaix, les gens qui le connaissaient lui pardonnaient dans l'ensemble pour ses choix pendant la guerre, dictés par le rêve fou d'une Bretagne libre et rendue à la fierté de sa culture ... sous la botte impériale allemande, à part sa mère, qui ne supportait pas l'idée que son fils ait servi d'une manière ou d'une autre des Allemands que son père avait combattus pendant la Guerre Guerre.

 

Ismaël Dupont  

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15 août 2014 5 15 /08 /août /2014 06:40

Jean Jaurès, par Léon Trotsky 

jeudi 31 juillet 2014

 

Jean Jaurès, par Léon Trotsky

Pour le centenaire de la mort de Jean Jaurès, nous publions l’excellent texte de Léon Trotsky qui rend hommage au grand homme. Une première version de ce texte de Trotsky parût dans la Kievskaïa Mysl, dont le révolutionnaire russe était le correspondant parisien en 1915. Il sera réédité plusieurs fois. Nous publions ici le texte de la réédition russe de 1917.


Trois années ont passé depuis la mort du plus grand homme de la Troisième République. Le torrent furieux des événements qui ont suivi immédiatement cette mort n’a pas pu submerger la mémoire de Jaurès et n’a réussi que partiellement à détourner de lui l’attention. Il y a maintenant dans la vie politique française un grand vide. Les nouveaux chefs du prolétariat, répondant au caractère de la nouvelle période révolutionnaire, ne sont pas encore apparus. Les anciens ne font que rappeler plus vivement que Jaurès n’est plus...

La guerre a rejeté à l’arrière-plan, non seulement des figures individuelles, mais une époque tout entière : celle pendant laquelle a grandi et s’est formée la génération dirigeante actuelle. Cette époque, qui appartient déjà au passé, attire l’esprit par le perfectionnement de sa civilisation, le développement ininterrompu de sa technique, de la science, des organisations ouvrières, et paraît en même temps mesquine dans le conservatisme de sa vie politique, dans les méthodes réformistes de sa lutte des classes.

A la guerre franco-allemande et à la Commune de Paris a succédé une période de paix armée et de réaction politique où l’Europe, abstraction faite de la Russie, ne connut ni la guerre ni la révolution. Alors que le capital se développait puissamment, débordant les cadres des états nationaux, déferlant sur tous les pays et s’assujettissant les colonies, la classe ouvrière, elle, construisait ses syndicats et ses partis socialistes. Néanmoins, toute la lutte du prolétariat durant cette époque était imprégnée de l’esprit de réformisme, d’adaptation au régime de l’industrie nationale et à l’état national. Après l’expérience de la Commune de Paris, le prolétariat européen ne posa pas une seule fois pratiquement, c’est-à-dire révolutionnairement, la question de la conquête du pouvoir politique.

Ce caractère pacifique de l’époque laissa son empreinte sur toute une génération de chefs prolétariens imbus d’une méfiance sans borne envers la lutte révolutionnaire directe des masses. Lorsqu’éclata la guerre et que l’Etat national entra en campagne avec toutes ses forces, il n’eut pas de peine à mettre à genoux la majorité des chefs « socialistes ». De la sorte l’époque de la II° Internationale se termina par la faillite irrémédiable des partis socialistes officiels. Ces partis subsistent encore, c’est vrai, comme monuments de l’époque passée, soutenus par l’inertie et l’ignorance et... les efforts des gouvernements. Mais l’esprit du socialisme prolétarien les a quittés et ils sont voués à la ruine. Les masses ouvrières, qui durant des dizaines d’années ont absorbé des idées socialistes, acquièrent maintenant seulement, dans les terribles épreuves de la guerre, la trempe révolutionnaire. Nous entrons dans une période de bouleversements révolutionnaires sans précédent. La masse fera surgir en son sein de nouvelles organisations et de nouveaux chefs se mettront à sa tête.

Deux des plus grands représentants de la II° Internationale ont quitté la scène avant l’ère des tempêtes et des ébranlements : ce sont Bebel et Jaurès. Bebel est mort à la limite de l’âge, après avoir dit ce qu’il avait à dire. Jaurès a été tué dans sa 55ème année, en plein épanouissement de son énergie créatrice. Pacifiste et adversaire irréductible de la politique de la diplomatie russe, Jaurès lutta jusqu’à la dernière minute contre l’intervention de la France dans la guerre. Dans certains milieux on considérait que la « guerre de revanche » ne pourrait s’ouvrir la voie que sur le cadavre de Jaurès. Et en juillet 1914, Jaurès fut tué à la table d’un café par un obscur réactionnaire du nom de Villain. Qui a armé le bras de Villain ? Les impérialistes français seulement ? Et ne pourrait-on, en cherchant bien, découvrir également dans cet attentat la main de la diplomatie russe ? C’est là la question qui s’est posée fréquemment dans les milieux socialistes. Lorsque la révolution européenne s’occupera de la liquidation de la guerre, elle nous dévoilera entre autres le mystère de la mort de Jaurès [1]...

Jaurès naquit le 3 septembre 1859 à Castres, dans ce Languedoc qui a donné à la France des hommes éminents comme Guizot, Auguste Comte, La Fayette, La Pérouse, Rivarol et beaucoup d’autres. Un mélange de races multiples, dit un biographe de Jaurès, Rappoport, a mis son heureuse empreinte sur le génie de cette région qui, au Moyen-Age déjà, était le berceau des hérésies et de la libre pensée.

La famille de Jaurès appartenait à la moyenne bourgeoisie et devait mener pour l’existence une lutte de tous les instants. Jaurès lui-même eut besoin de l’aide d’un protecteur pour achever ses études universitaires. En 1881, à sa sortie de l’Ecole Normale Supérieure, il est nommé professeur au lycée de jeunes filles d’Albi et, en 1883, passe à l’Université de Toulouse où il enseigne jusqu’en 1885, année où il est élu député. Il n’avait que 26 ans. Il se donne alors tout entier à la lutte politique et sa vie se confond avec celle de la Troisième République.

Jaurès débuta au Parlement sur les questions d’instruction publique. La Justice, alors organe du radical Clémenceau, qualifia de « magnifique » le premier discours de Jaurès et souhaita à la Chambre d’entendre fréquemment « une parole aussi éloquente et aussi nourrie d’idées ». Dans la suite, Jaurès eut maintes fois à appliquer cette éloquence contre Clémenceau lui-même.

A cette première époque de sa vie, Jaurès ne connaissait le socialisme que théoriquement et très imparfaitement. Mais son activité le rapprochait de plus en plus du parti ouvrier. Le vide idéologique et la dépravation des partis bourgeois le repoussaient invinciblement.

En 1893, Jaurès adhère définitivement au mouvement socialiste et occupe presque aussitôt une des premières places dans le socialisme européen. En même temps, il devient la figure la plus éminente de la vie politique de la France.

En 1894, il assume la défense de son très peu recommandable ami Gérault-Richard déféré aux tribunaux pour outrage au Président de la République dans l’article « A bas Casimir ! » Dans son plaidoyer, tout entier subordonné à un but politique et dirigé contre Casimir Périer, il dévoile cette force terrible d’un sentiment agissant qui a nom la haine. Avec des mots vengeurs il flagella le président lui-même et les usuriers ses aïeux, qui trahissaient la bourgeoisie, une dynastie pour l’autre, la monarchie pour la république, tout le monde en bloc et chacun en particulier et ne restaient fidèles qu’à eux-mêmes.

« Monsieur Jaurès, lui dit le président du tribunal, vous allez trop loin... vous assimilez la maison Périer à une maison publique. »

Jaurès : « Pas du tout, je la mets au-dessous. »

Gérault-Richard fut acquitté. Quelques jours plus tard, Casimir Périer donnait sa démission. Du coup Jaurès grandit de plusieurs coudées dans l’opinion publique : tous sentirent la force effrayante de ce tribun.

Dans l’affaire Dreyfus, Jaurès se révéla dans toute sa puissance. Il eut au début, comme d’ailleurs dans tous les cas sociaux critiques, une période de doutes et de faiblesses où il était accessible aux influences de droite et de gauche. Sous l’influence de Guesde et de Vaillant qui considéraient l’affaire Dreyfus comme une querelle de coteries capitalistes à laquelle le prolétariat devait rester indifférent, Jaurès hésitait à s’occuper de l’affaire. L’exemple courageux de Zola le tira de son indécision, l’enthousiasma, l’entraîna. Une fois en mouvement, Jaurès alla jusqu’au bout, il aimait dire de lui : ago quod ago [ndlr : je fais ce que je fais].

Pour Jaurès, l’affaire Dreyfus résumait et dramatisait la lutte contre le cléricalisme, la réaction, le népotisme parlementaire, la haine de race, l’aveuglement militariste, les intrigues sourdes de l’état-major, la servilité des juges, toutes les bassesses que peut mettre en action le puissant parti de la réaction pour arriver à ses fins.

De tout le poids de sa colère, Jaurès accabla l’antidreyfusard Méline, qui vient précisément de remonter à la surface avec un portefeuille dans le « grand » ministère Briand : « Savez-vous, dit-il, de quoi nous périssons ? Je vais vous le dire sous ma propre responsabilité : nous mourons tous, depuis l’ouverture de cette affaire, des demi-mesures, des silences, des équivoques, du mensonge, de la lâcheté. Oui : des équivoques et de la lâcheté. »

« Il ne parlait plus, dit Reinach, il tonnait, le visage enflammé, les mains tendues vers les ministres, qui protestaient, et la droite, qui hurlait. » C’était là le véritable Jaurès.

En 1899, Jaurès réussit à proclamer l’unité du parti socialiste. Mais cette unité fut éphémère. La participation de Millerand au ministère, conséquence logique de la politique du Bloc des Gauches, détruisit l’unité et, en 1900-1901, le socialisme français se scinda de nouveau en deux partis. Jaurès prit la tête de celui d’où était sorti Millerand. Au fond, par ses conceptions, Jaurès était et restait un réformiste. Mais il possédait une étonnante faculté d’adaptation et en particulier d’adaptation aux tendances révolutionnaires du moment. C’est ce qu’il montra dans la suite à maintes reprises.

Jaurès était entré dans le parti, homme mûr, avec une philosophie idéaliste entièrement formée... Cela ne l’empêcha pas de courber son cou puissant (Jaurès était d’une complexion athlétique) sous le joug de la discipline organique et il eut maintes fois l’occasion de démontrer qu’il savait non seulement commander, mais aussi se soumettre. A son retour du Congrès International d’Amsterdam qui avait condamné la politique de dissolution du parti ouvrier dans le Bloc de Gauches et la participation des socialistes au ministère, Jaurès rompit ouvertement avec la politique du Bloc. Le président du Conseil, l’anticlérical Combes, prévint Jaurès que la rupture de la coalition l’obligerait à quitter la scène. Cela n’arrêta pas Jaurès. Combes donna sa démission. L’unité du parti, où se fondirent jauressistes et guesdistes, était assurée. Depuis lors, la vie de Jaurès se confond avec celle du parti unifié, dont il avait pris la direction.

Le meurtre de Jaurès n’a pas été le fait du hasard. Il a été le dernier chaînon d’une fumeuse campagne de haine, de mensonges et de calomnies que menaient contre lui ses ennemis de toutes nuances. On pourrait composer une bibliothèque entière des attaques et des calomnies dirigées contre Jaurès. Le Temps publiait chaque jour un et parfois deux articles contre le tribun. Mais on devait se borner à attaquer ses idées et ses méthodes d’action : comme personnalité il était presque invulnérable, même en France, où l’insinuation personnelle est une des armes les plus puissantes de la lutte politique. Pourtant on parla à mots couverts de la force de corruption de l’or allemand... Jaurès mourut pauvre. Le 2 août 1914, Le Temps fut obligé de reconnaître « l’honnêteté absolue » de son ennemi terrassé.

J’ai visité en 1915, le café désormais célèbre du Croissant situé à deux pas de l’Humanité. C’est un café parisien typique : plancher sale avec de la sciure de bois, banquettes de cuir, chaises usées, tables de marbre, plafond bas, vins et plats spéciaux, en un mot ce que l’on ne rencontre qu’à Paris. On m’a indiqué un petit canapé près de la fenêtre : c’est là qu’a été tué d’un coup de revolver le plus génial des fils de la France actuelle.

Famille bourgeoise, université, députation, mariage bourgeois, fille que la mère mène à la communion, rédaction du journal, direction d’un parti parlementaire : c’est dans ce cadre extérieur qui n’a rien d’héroïque que s’est écoulée une vie d’une tension extraordinaire, d’une passion exceptionnelle.

On a maintes fois appelé Jaurès le dictateur du socialisme français, parfois même, la droite l’a appelé le dictateur de la République. Il est incontestable que Jaurès a joué dans le socialisme français un rôle incomparable. Mais dans sa « dictature », il n’y avait rien de tyrannique. Il dominait sans effort : homme de grande envergure, esprit puissant, tempérament génial, travailleur exceptionnel, orateur à la voix merveilleuse, Jaurès, par la force des choses, occupait la première place, à une si grande distance de ses rivaux qu’il ne pouvait éprouver le besoin de concilier sa position par les intrigues et les machinations où Pierre Renaudel, le « chef » actuel du social-patriotisme, était passé maître.

Nature large, Jaurès avait une répulsion physique pour tout sectarisme. Après quelques oscillations il découvrait le point qui lui semblait décisif pour le moment donné. Entre ce point de départ pratique et ses constructions idéalistes, il disposait sans effort sur soi-même, les points de vue qui complétaient ou restreignaient son point de vue personnel, conciliait les nuances opposées, fondait les arguments contradictoires dans une unité qui était loin d’être irréprochable. C’est pourquoi il dominait non seulement les assemblées populaires et parlementaires, où sa passion extraordinaire maîtrisait l’auditoire, mais encore les congrès du parti où il dissolvait les oppositions de tendances dans des perspectives vagues et des formules souples. Au fond, il était un éclectique, mais un éclectique de génie.

« Notre devoir est haut et clair : toujours propager l’idée toujours exciter et organiser les énergies, toujours espérer, toujours lutter jusqu’à la victoire finale... » Tout Jaurès est dans cette lutte dynamique. Son énergie créatrice bouillonne dans toutes les directions, excite et organise les énergies, les pousse à la lutte.

Comme l’a bien dit Rappoport, la magnanimité et la bonté émanaient de Jaurès. Mais il possédait en même temps, au degré suprême, le talent de la colère concentrée, non pas de la colère qui aveugle, obscurcit le cerveau et mène aux convulsions politiques, mais de la colère qui tend la volonté et lui inspire les caractéristiques les plus justes, les épithètes les plus expressives qui frappent directement au but. On a vu plus haut sa caractéristique des Périer. Il faudrait relire tous ses discours et articles contre les héros ténébreux de l’affaire Dreyfus. Voici ce qu’il disait de l’un d’eux, le moins responsable : « Après s’être essayé dans l’histoire de la littérature à des constructions vides, à des systèmes fragiles et inconsistants, M Brunetière a trouvé enfin asile sous les voûtes lourdes de l’Eglise ; il cherche maintenant à voiler sa banqueroute personnelle en proclamant la faillite de la science et de la liberté. Après avoir vainement essayé de tirer de ses profondeurs quelque chose qui ressemble à une pensée, il glorifie l’autorité avec une sorte de magnifique humiliation ; maintenant qu’il a perdu, aux yeux des générations nouvelles, tout le crédit dont il a abusé un certain moment, grâce à son aptitude aux généralisations vides, il veut tuer la pensée libre qui lui échappe. » Malheur à celui sur qui s’abattait sa lourde main !...

Entré au parlement en 1885 Jaurès y siégea sur les bancs de la gauche modérée. Mais son passage au socialisme ne fut pas une catastrophe ni un saut. Sa « modération » primitive recelait d’immenses réserves d’humanisme social agissant qui, dans la suite, se développa naturellement en socialisme. D’autre part, son socialisme ne prenait jamais un caractère de classe nettement accusé et ne rompait jamais avec les principes humanitaires et les conceptions du droit naturel si profondément imprimées dans la pensée politique française de l’époque de la grande révolution.

En 1889 Jaurès demande aux députés : « Le génie de la Révolution française est-il donc épuisé ? Est-il possible que vous ne puissiez trouver dans les idées de la Révolution une réponse à toutes les questions qui se posent actuellement, à tous les problèmes qui se dressent devant vous ? La Révolution n’a-t-elle pas conservé sa vertu immortelle, ne peut-elle pas donner une réponse à toutes les difficultés sans cesse renouvelées parmi lesquelles nous passons notre chemin ? » L’idéalisme du démocrate, on le voit, n’est encore nullement touché par la critique matérialiste. Plus tard Jaurès s’assimilera une grande partie du marxisme. Mais le fond démocratique de sa pensée subsistera jusqu’au bout.

Jaurès entra dans l’arène politique à l’époque la plus sombre de la Troisième République qui n’avait alors qu’une quinzaine d’années d’existence et qui, dépourvue de traditions solides, avait contre elle des ennemis puissants. Lutter pour la République, pour sa conservation, pour son « épuration », ce fut là l’idée fondamentale de Jaurès, celle qui inspira toute son action. Il cherchait pour la République une base sociale plus large, il voulait mener la République au peuple pour organiser par elle ce dernier et faire en fin de compte de l’Etat républicain l’instrument de l’économie socialiste. Le socialisme pour Jaurès démocrate était le seul moyen sûr de consolider la République et le seul moyen possible de la parachever. Il ne concevait pas la contradiction entre la politique bourgeoise et le socialisme, contradiction qui reflète la rupture historique entre le prolétariat et la bourgeoisie démocratique. Dans son aspiration infatigable à la synthèse idéaliste, Jaurès était, à sa première époque, un démocrate prêt à adopter le socialisme ; à sa dernière époque, un socialiste qui se sentait responsable de toute la démocratie.

Si Jaurès a donné au journal qu’il a créé le nom de l’Humanité, ce n’est pas là l’effet du hasard. Le socialisme n’était pas pour lui l’expression théorique de la lutte des classes du prolétariat. Au contraire, le prolétariat restait à ses yeux une force historique au service du droit, de la liberté et de l’humanité. Au-dessus du prolétariat il réservait une grande place à l’idée de « l’humanité » en soi, qui chez les déclamateurs français ordinaires n’est qu’une phrase vide, mais dans laquelle il mettait, lui, un idéalisme sincère et agissant.

En politique Jaurès alliait une extrême acuité d’abstraction idéaliste à une forte intuition de la réalité. C’est ce qu’on peut constater dans toute son activité. L’idée matérielle de la Justice et du Bien va chez lui de pair avec une appréciation empirique des réalités même secondaires. En dépit de son optimisme moral, Jaurès comprenait parfaitement les circonstances et les hommes et savait très bien utiliser les unes et les autres. Il y avait en lui beaucoup de bon sens. On l’a appelé à maintes reprises le paysan madré. Mais par le fait seul de l’envergure de Jaurès, son bon sens était étranger à la vulgarité. Et ce qui est le principal, ce bon sens était mis au service de « l’idée ».

Jaurès était un idéologue, un héraut de l’idée telle que l’a définie Alfred Fouillée lorsqu’il parle des « idées-forces » de l’histoire. Napoléon n’avait que du mépris pour les « idéologues » (le mot est de lui). Pourtant il était lui-même l’idéologue du nouveau militarisme. L’idéologue ne se borne pas à s’adapter à la réalité, il en tire « l’idée » et il la pousse jusqu’aux extrêmes conséquences. Aux époques favorables cela lui donne des succès que ne pourrait jamais obtenir le praticien vulgaire ; mais cela lui prépare aussi des chutes vertigineuses lorsque les conditions objectives se retournent contre lui.

Le « doctrinaire » se fige dans la théorie dont il tue l’esprit. Le « praticien-opportuniste » s’assimile des procédés déterminés du métier politique ; mais qu’il survienne un bouleversement inopiné et il se trouve dans la situation d’un manœuvre que l’adaptation d’une machine rend inutile. « L’idéologue » de grande envergure n’est impuissant qu’au moment où l’histoire le désarme idéologiquement, mais même alors il est parfois capable de se réarmer rapidement, de s’emparer de l’idée de la nouvelle époque et de continuer à jouer un rôle de premier plan.

Jaurès est un idéologue. Il dégageait de la situation politique l’idée qu’elle comportait et, dans son service de cette idée, ne s’arrêtait jamais à mi-chemin. Ainsi, à l’époque de l’affaire Dreyfus, il poussa à ses dernières conséquences l’idée de la collaboration avec la bourgeoisie de gauche et soutint avec passion Millerand, politicien empirique vulgaire qui n’a jamais rien eu et qui n’a rien de l’idéologue, de son courage et de son envolée. Dans cette voie, Jaurès ne pouvait que s’acculer lui-même à une impasse politique - ce qu’il fit avec l’aveuglement volontaire et désintéressé d’un idéologue prêt à fermer les yeux sur les faits pour ne pas renoncer à l’idée-force.

Avec une passion idéologique sincère, Jaurès combattit le danger de la guerre européenne. Dans cette lutte comme dans toutes celles qu’il mena, il appliqua parfois les méthodes qui étaient en contradiction profonde avec le caractère de classe de son parti et qui semblaient à beaucoup de ses camarades pour le moins risquées. Il espérait beaucoup en lui-même, en sa force personnelle, en son ingéniosité, en sa faculté d’improvisateur ; dans les couloirs du Parlement, il apostrophait ministres et diplomates et, avec un optimisme exagéré sur son influence, les accablait du poids de son argumentation. Mais les conversations et les influences de coulisse ne découlaient nullement de la nature de Jaurès qui ne les érigeait pas en système, car il était un idéologue politique et non un doctrinaire de l’opportunisme. Il était prêt à mettre avec une égale passion au service de l’idée qui le possédait, les moyens les plus opportunistes et les plus révolutionnaires, et si cette idée répondait au caractère de l’époque, il était capable comme pas un d’en obtenir des résultats splendides. Mais il allait également au-devant des catastrophes. Comme Napoléon, il pouvait dans sa politique avoir des Austerlitz et des Waterloo.

La guerre mondiale devait mettre Jaurès face à face avec des questions qui divisèrent le socialisme européen en deux camps ennemis. Quelle position eut-il occupée ? Indubitablement, la position patriotique. Mais il ne se serait jamais résigné à l’abaissement qu’a subi le parti socialiste français sous la direction de Guesde, Renaudel, Sembat et Thomas... Et nous avons entièrement le droit de croire qu’au moment de la révolution future, le grand tribun eût déterminé, choisi sans erreur sa place et développé ses forces jusqu’au bout.

Un morceau de plomb a soustrait Jaurès à la plus grande des épreuves politiques.

Jaurès était l’incarnation de la force personnelle. Le moral en lui correspondait parfaitement au physique : l’élégance et la grâce en elles-mêmes lui étaient étrangères ; par contre ses discours et ses actes avaient cette beauté supérieure qui distingue les manifestations de la force créatrice sûre d’elle-même. Si l’on considère la limpidité et la recherche de la forme comme les traits typiques de l’esprit français, Jaurès peut paraître peu caractéristique de la France. En réalité il était Français au plus haut degré. Parallèlement aux Voltaire, aux Boileau, aux Anatole France en littérature, aux héros de la Gironde ou aux Viviani et Deschanel actuels en politique, la France a produit des Rabelais, des Balzac, des Zola, des Mirabeau, des Danton et des Jaurès. C’est là une race d’hommes d’une puissante musculature physique et morale, d’une intrépidité sans égale, d’une force de passion supérieure, d’une volonté concentrée. C’est là un type athlétique. Il suffisait d’entendre la voix tonnante de Jaurès et de voir son large visage éclairé d’un reflet intérieur, son nez impérieux, son cou de taureau inaccessible au joug pour se dire : voilà un homme.

La force principale de Jaurès orateur était la même que celle de Jaurès politicien : la passion tendue extériorisée, la volonté d’action. Pour Jaurès l’art oratoire n’a pas de valeur intrinsèque, il n’est pas un orateur, il est plus que cela : l’art de la parole pour lui n’est pas une fin, mais un moyen. C’est pourquoi, orateur le plus puissant de son temps, et peut-être de tous les temps, il est « au-dessus » de l’art oratoire, il est toujours supérieur à son discours comme l’artisan l’est à son outil...

Zola était un artiste - il avait débuté par l’impossibilité morale du naturalisme - et soudain il se révéla par le coup de tonnerre de sa lettre « J’accuse ». Sa nature recelait une puissante force morale qui trouva son expression dans son œuvre gigantesque, mais qui était en réalité plus large que l’art : c’était une force humaine détruisant et construisant. Il en était de même de Jaurès. Son art oratoire, sa politique, avec toutes ses conventions inévitables, dévoilaient une personnalité royale avec une musculature morale véritable, une volonté acharnée de lutte et de victoire. Il ne montait pas à la tribune pour y présenter les visions qui l’obsédaient ou pour donner l’expression la plus parfaite à une chaîne d’idée, mais pour rassembler les volontés dispersées dans l’unité d’un but : son discours agit simultanément sur l’intelligence, le sentiment esthétique et la volonté, mais toutes ces forces de son génie oratoire, politique, humain, sont subordonnées à sa force principale : la volonté d’action.

J’ai entendu Jaurès aux assemblées populaires de Paris, aux Congrès internationaux, aux commissions des Congrès. Et toujours je croyais l’entendre pour la première fois. En lui aucune routine : se cherchant, se trouvant lui-même, toujours et inlassablement mobilisant à nouveau les forces multiples de son esprit, il se renouvelait sans cesse et ne se répétait jamais. Sa force puissante, naturelle, s’alliait à une douceur rayonnante qui était comme un reflet de la plus haute culture morale. Il renversait les rochers, tonnait, ébranlait, mais ne s’étourdissait jamais lui-même, était toujours sur ses gardes, saisissait admirablement l’écho qu’il provoquait dans l’assemblée, parait les objections, balayant quelquefois impitoyablement tel un ouragan, toute résistance sur son chemin, parfois écartant tous les obstacles avec magnanimité et douceur comme un maître, un frère aîné. Ainsi le marteau-pilon gigantesque réduit en poussière un bloc énorme ou enfonce avec précision un bouchon dans une bouteille sans la briser.

Paul Lafargue, marxiste et adversaire de Jaurès, l’appelait un diable fait homme. Cette force diabolique, ou pour mieux dire « divine », s’imposait à tous, amis ou ennemis. Et fréquemment, fascinés et admiratifs comme devant un grandiose phénomène de la nature, ses adversaires écoutaient suspendus à ses lèvres le torrent de son discours qui roulait irrésistible, éveillant les énergies, entraînant et subjuguant les volontés.

Il y a trois ans, ce génie, rare présent de la nature à l’humanité, a péri avant d’avoir donné toute sa mesure. Peut-être la fin de Jaurès était-elle nécessaire à l’esthétique de sa physionomie ? Les grands hommes savent disparaître à temps. Sentant la mort, Tolstoï prit un bâton, s’enfuit de la société qu’il reniait et s’en fut mourir en pèlerin dans un village obscur. Lafargue, épicurien doublé d’un stoïcien, vécut dans une atmosphère de paix et de méditation jusqu’à 70 ans, décida que c’en était assez et prit du poison. Jaurès, athlète de l’idée, tomba sur l’arène en combattant le plus terrible fléau de l’humanité et du genre humain : la guerre. Et il restera dans la mémoire de la postérité comme le précurseur, le prototype de l’homme supérieur qui doit naître des souffrances et des chutes, des espoirs et de la lutte.

Juillet 1917

Léon Trotsky

[1Trotsky pensait que Villain avait été l’instrument de « services », probablement tsaristes. Rien n’a été définitivement prouvé, dans un sens ou dans l’autre. Villain sera quant à lui abattu par des miliciens ouvriers aux Baléares où il s’était fixé lors de l’engagement de la guerre d’Espagne

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6 juillet 2014 7 06 /07 /juillet /2014 09:03
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Le 19 février, nous étions au lancement officiel de la souscription citoyenne du Comité de la maison du peuple de Morlaix pour financer une part de 20 000€ supplémentaire nécessaire pour payer les indispensables travaux de rénovation de cet édifice chargé d'histoire, une mémoire de solidarité, de luttes et de dignité ouvrière. 

Les dons, déductibles à 66% des impôts pour qui est imposable, peuvent être effectués sur internet, sur le site de la fondation du Patrimoine:

www.fondation-patrimoine.org/15476 

Ils peuvent aussi être envoyés à l'ordre de la Fondation du Patrimoine avec un bon de souscription à aller chercher auprès de la CGT, au local de la Maison du Peuple, 1, impasse de Tréguier.

Les collectivités s'engagent déjà à hauteur de 43500€ pour financer la première phase de travaux mais il est important que les citoyens qui sont attachés au mouvement ouvrier et syndical et à l'histoire sociale de Morlaix s'engagent aussi pour que ce projet puisse aller plus loin, l'idée étant aussi de consacrer une partie de cette Maison du peuple à un espace d'exposition sur l'histoire sociale de la région.  

 

Petite histoire du syndicalisme, des coopératives de production et de l'émergence du mouvement ouvrier à Morlaix jusqu'à la seconde guerre mondiale 

D'une certaine manière, le creuset du développement du syndicalisme et des coopératives dans notre région fut la société de secours mutuel, d'abord sous influence catholique au milieu du 19e siècle, puis inspirée de plus en plus par la gauche avancée et laïque. Les personnels de la Manu bénéficient ainsi entre autre d'une première forme de protection sociale via la mutualisation des risques: Société Notre-Dame-du-Bon-Secours, mutuelle Sainte Anne. 

En plein développement du socialisme, la loi Waldeck-Rousseau donne un statut légal à l'existence des syndicats en 1884.  

Morlaix est connue des historiens comme une des villes de France ayant vu naître, entre la fin du 19e siècle et le début du 20e siècle, le plus de coopératives de consommation et de production (16 répertoriées en 1923), certaines d'inspiration socialiste, d'autres plutôt catholique sociale (c'était le cas de la Laborieuse, coopérative d'artisans peintre fondée au départ au départ en 1905 par des militants du Sillon de Marc Sangnier). En 1895, Morlaix était la troisième ville de province, après Lyon et Grenoble, quant au nombre des associations ouvrières de production. Avec 247 coopératives de production en 1900, la France figurait d'ailleurs au premier rang en Europe. 

Le développement des coopératives à Morlaix est inséparable de l'émergence du socialisme et du syndicalisme dans notre ville. Deux conceptions divergentes des coopératives de production étaient plus ou moins en concurrence: pour certains, la coopération de production relevait d'une forme de patronat collectif, pour d'autres, les socialistes particulièrement (ceux de l'époque s'entend), il s'agissait d'une étape vers l'abolition du salariat. 

La maison du Peuple s'est installée en 1922 1, impasse de Tréguier dans les locaux de la coopérative de consommation La Ménagère.

La Ménagère avait été fondée à la fin de l'année 1892 par un groupe d'ouvriers de la Manufacture des Tabacs. C'était à l'époque une des trois coopératives de consommation du Finistère - les deux autres étant brestoises - visant à procurer à leurs sociétaires de l'épicerie de bonne qualité au meilleur prix possible. C'est d'abord parmi les ouvriers de la Manu, puis ensuite plus largement, qu'elle recrutait ses sociétaires. La société La Ménagère comptait tout de même en 1904 600 membres. C'était la troisième coopérative de Bretagne en nombre de sociétaires. Son bureau ne comportait pas de socialistes déclarés. 

La boulangerie coopérative La Glaneuse était quant à elle plus proche des socialistes. Sa création datait de l'année 1898. C'est le tonnelier syndicaliste et socialiste Yves Guyader qui avait demandé sa fondation lors d'une réunion des syndicats morlaisiens en s'appuyant sur les nombreux exemples de boulangeries coopératives existant en Bretagne. Sur le plan local, l'activité de La Glaneuse permettait de contenir le prix du pain. La fusion de La Ménagère et de la Glaneuse, préconisée par Yves Guyader, ouvre une période de lutte d'influence entre socialistes et sillonnistes catholiques, emmenés notamment par des gens comme Jean Marzin et Jeanne Gallouedec.

Le développement du syndicalisme et du socialisme à Morlaix et dans le Finistère se nourrissent l'un et l'autre. En 1869 apparaît à Brest une première section de la Première Internationale, recrutant principalement parmi les ouvriers de l'arsenal. A partir de 1892, le syndicalisme et le socialisme commencent vraiment à se développer à Morlaix.

Syndicat des ouvriers et ouvrières de la Manufacture de tabacs: fondation en 1891

Syndicat des ouvriers tonneliers: 1892

Syndicats bâtiment, ouvriers en métaux, ouvriers boulangers: 1893

Syndicat ouvriers du livre, Menuisiers, charpentiers et charrons: 1894

Syndicat Tanneurs et corroyeurs: 1897

Tailleurs d'habits: 1898

Cordiers: 1900

Peintres: 1904

 

A la Manu, en 1897, le taux de syndicalisation est de 52% chez les hommes, de 74% chez les femmes. Et encore, beaucoup de syndiqués sont empêchés de rejoindre le syndicat du fait de leurs arriérés de cotisation. 

Au 1er juillet 1893, il y a 980 syndiqués à Morlaix contre 0 à Brest. Au 1er juillet 1894, il y a 1018 syndiqués à Morlaix contre 367 à Brest. Au 1er juillet 1895, il y a 1704 syndiqués à Morlaix contre 636 à Brest. La situation s'inverse à partir de 1900: 1423 syndiqués à Morlaix contre 3169 à Brest.  

L'union des syndicats de Morlaix joue un rôle essentiel dans le groupement des syndicats sur le plan départemental: en 1898 est créée par les syndicats morlaisiens et brestois la Fédération syndicale des travailleurs du Finistère. En 1904, dans la foulée des grands conflits du syndicalisme révolutionnaire à Brest, il y aura un mouvement de grève très fort à Morlaix en mai. Dockers, couvreurs, maçons et garçons de magasins entrent en grève par l'intermédiaire des socialistes, Guyader en particulier. La grève ne donnera pas les résultats escomptés et suite à cela on observera un certain recul du syndicalisme à Morlaix jusqu'en 1914, peut-être dû aussi à une concentration plus grande des ouvriers les plus militants et compétents sur la gestion des coopératives.  

En 1894 parait pour la première fois à Morlaix le "Breton socialiste". Jusqu'en 1898, cependant, la plupart des ouvriers, laïcs dans leur majorité, restent républicains. A partir de l'année 1898, le socialisme va se développer à Morlaix dans un contexte national de progrès significatifs et grâce aux actions conjuguées de deux figures locales: Yves-Marie Guyader et Yves Le Febvre

Né à Morlaix en 1857, Yves-Marie Guyader était le fils d'un artisan tonnelier. Il fit son apprentissage dans l'atelier paternel avant d'entreprendre son "tour de France" et de passer quelques années sous les drapeaux en Algérie et en Tunisie. Revenu à Morlaix en 1883, il est à l'origine en 1892 d'un syndicat des tonneliers et d'une association ouvrière de production. A Morlaix, à la fin du 19e siècle, la fabrication de tonneaux et de barils est surtout liée à l'exportation du beurre vers Paris, Londres, le Brésil, les Antilles anglaises et françaises. Jusque avant 1900, avec une quantité exportée de 1679 tonnes, le beurre figure encore après les céréales comme la deuxième marchandise sortie du port. La corporation des tonneliers compte 330 ouvriers à la fin de 1893.

L'historien Vincent Rogard nous plante le décor du conflit social des tonneliers et de l'émergence du syndicalisme à Morlaix dans son livre Les Catholiques et la question sociale -Morlaix 1840-1914  (Presses Universitaires de Rennes):

"C'est un milieu dominé alors par les maîtres tonneliers employant une ou deux douzaines d'ouvriers et d'apprentis rémunérés souvent à la pièce. Les journées de travail dans les ateliers patronaux n'ont pas de cadre horaire puisque leur durée s'adapte au volume de travail à fournir. Les ouvriers sont, en outre, astreints à de nombreuses corvées. Dans ce milieu d'ouvriers insatisfaits de leurs conditions de travail, Guyader parvient à fonder le 14 mars 1892 un syndicat ouvrier... L'objectif immédiat affiché par le syndicat est l'amélioration de la condition matérielle de ses 168 adhérents. Un cahier de revendications portant sur les salaires et l'organisation du travail est soumis à la fin de l'année 1892 aux patrons. Leur refus d'en tenir compte déclenche un mécontentement qui soude les rangs ouvriers. Un an plus tard, le jour de Noël 1894, les ouvriers se mettent en grève pour obtenir satisfaction sur quatre revendications majeures:

- la suppression des corvées

- l'unification des tarifs dans tous les ateliers

- l'adoption d'un tarif proposé par les ouvriers et qui prévoit un alignement sur les ouvriers les mieux payés

- l'abrogation de diverses mesures inscrites dans le règlement des ateliers et l'adjonction de certaines autres comme un cadre horaire de travail.

La grève est très dure car les positions patronales et syndicales sont figées. Les patrons tentent de déconsidérer les ouvriers aux yeux de la population en les accusant d'inconduite et d'alcoolisme tandis que les ouvriers révèlent certaines pratiques patronales: distributions d'eau-de-vie pour faire accepter les corvées les plus excessives aux ouvriers, fourniture d'un litre d'alcool en guise de contrat de recrutement d'urgence quand le travail est trop abondant. Comme le note avec humour le comité de la grève: "avec de tels procédés, il ne faut pas nous rendre responsables si les ateliers de tonnellerie ne peuvent pas être comptés au nombre des sociétés de tempérance". Au nom de ses convictions progressistes, un négociant, Auguste Arthur, organise la solidarité avec les ouvriers. Les ouvriers des tabacs, qui sortent eux-mêmes d'une grève, la caisse du syndicat et la Fédération des travailleurs du tonneau aident financièrement les grévistes. Mais le conflit s'éternise car l'accord bute sur la question salariale et toutes les tentatives d'arbitrage échouent. En définitive, les ouvriers doivent regagner leurs ateliers sur un échec, après une interruption de travail de 33 jours qui fait de cette grève la plus longue alors connue par la ville. Certes, les tonneliers ont obtenu la suppression des corvées et la journée de travail est désormais limitée à une tranche de onze heures mais leur salaire journalier d'à peu près quatre francs n'augmente pas. En dépit de son issue peu satisfaisante pour les ouvriers, ce conflit, qui manque sur sa fin de sombrer dans la violence, comporte toutefois pour eux une leçon décisive: la bourgeoisie républicaine, qui règne au conseil municipal, peut accessoirement les soutenir contre les patrons; les négociants et autres courtiers de commerce peuvent trouver leur intérêt dans l'émergence d'une force de production ouvrière indépendante" (p. 414-415).

A l'issue du conflit, une poignée d'ouvriers adhérents du syndicat réunit difficilement 900 francs à raison d'actions de 50 francs l'une. Guyader obtient bientôt grâce au soutien des syndicats des différents corps de métier de Morlaix 7000 francs pour lancer la coopérative des tonneliers.  

Les patrons, maîtres tonneliers, tentent de jouer de leur influence pour priver les coopérateurs de commandes et d'approvisionnement en bois mais le maire républicain de Morlaix, Onésime Kérebel, l'un des principaux négociants en beurre, va rompre le contrat des puissants contre l'émergence de la coopération ouvrière en commandant 600 barils de beurre à la coopérative d'Yves-Marie Guyader. Le maire, qui jouit d'une forte influence, est imité par d'autres négociants qui passent des commandes, au début modestes, de sorte que de six, les coopérateurs passent rapidement à vingt. Pour tenter de contrecarrer ce développement, les patrons tonneliers décident de ne plus produire de barrils de beurres alors même que la production annoncée pour l'été est excellente: dès lors, les négociants prennent de plus en plus le parti de la coopérative qui à la fin 1894 emploie 124 ouvriers, parmi les meilleurs. Les patrons vont réagir en cassant leur prix pour casser les reins de la coopérative et les effectifs de celle-ci vont tomber à 93 en 1895. Pour contrer ce dumping, le maire Onésime Kérebel fait augmenter le prix des barils de beurre afin de soutenir le salaire plus élevé de la coopérative (5 francs au lieu de 4 chez les maîtres tonneliers).    

C'est sous l'influence de Yves Le Febvre, beaucoup plus jeune que lui, que Yves-Marie Guyader deviendra réellement socialiste en doctrine. Yves Le Febvre, né en 1874, était le fils d'un docteur, conseiller municipal républicain à Morlaix et d'ascendance noble. Il est devenu socialiste à Paris en préparant son doctorat de droit et en fréquentant Briand et Jaurès. C'est lui le premier en 1898, à seulement 24 ans, qui défend ouvertement les principes politiques marxistes et socialistes à l'intérieur d'une société électorale républicaine où l'on trouvait une assistance nombreuse où les ouvriers syndiqués étaient bien représentés. Le Febvre se déclare internationaliste, défend le principe de l'affrontement de classe. Guyader le suit et propose la création d'une association socialiste. La première liste socialiste est constituée à la veille du 19e siècle: elle obtient au premier tour des municipales entre 814 et 854 voix (seuls un tiers des inscrits se sont rendus aux urnes) mais est battue au second tour grâce à l'alliance des républicains de centre-gauche et de catholiques modérés. Lors des élections cantonales du début du siècle, le score des socialistes sera très bon à Morlaix (le meilleur des listes en présence) le poids de la partie rurale de l'arrondissement les empêchera de gagner des sièges.

D'emblée le défi d'Yves Le Febvre et du groupe socialiste morlaisien est de contribuer à transformer un socialisme pratique fondé sur un réseau de syndicats et de coopératives en un mouvement politique. Vers 1898-1899, le socialisme n'est vraiment bien implanté en Bretagne qu'à Nantes et dans sa région: il a périclité à Brest et à Lorient et commence à s'organiser sur la base des syndicats et coopératives de production à Morlaix, Fougères, Hennebont.

Une fédération des groupes socialistes de Bretagne a lieu en mars 1900 à Nantes: 5 organisations ouvrières morlaisiennes y adhèrent (tonneliers, couvreurs, tanneurs corroyeurs, menuisiers, bâtiment). Avec Nantes, Brest et Saint Nazaire, Morlaix devient l'un des centres les plus actifs du socialisme breton. Ce congrès est suivi d'une tournée de réunions publiques de Jaurès qui fait halte à Morlaix. La municipalité a refusé ses salles pour la réunion publique présidée par Le Febvre. Entre 400 et 1000 spectateurs assistent à la réunion publique avec Jaurès, qui valorise le développement des sociétés mutuelles, des syndicats et des coopératives, perçus comme moyen de la conquête des pouvoirs publics par la classe ouvrière pour transformer la société. La Résistance, le journal de la droite cléricale et réactionnaire, note: "nous sommes bien obligés de reconnaître au citoyen Jaurès une très grande puissance oratoire (...). Il n'est qu'un tribun curieux à entendre, un illuminé dont les paroles ne doivent pas être prises en considération". Au congrès socialiste de Rennes de 1902, Morlaix est la ville qui détient le plus de mandats (9) après Nantes, 3 fois plus que Brest. En 1900, aux élections au conseil général et la députation, Guyader arrive en tête à Morlaix-ville devant la droite et le centre gauche libéral.  

Au début du 20e siècle, Morlaix devient "l'épicentre du socialisme dans le département", comme l'écrit Vincent Rogard, à qui nous empruntons l'essentiel de ces informations (Les Catholiques et la question sociale: Morlaix 1840-1914  

 

La réussite de la coopérative des tonneliers a été à l'origine de la fondation d'autres coopératives morlaisiennes. Les ébénistes créent l'Ameublement. Les couvreurs l'Union des ouvriers couvreurs. Les fondations de coopérative se succèdent ensuite régulièrement jusqu'en 1914. Souvent, c'est dans la foulée d'une grève que la coopérative est organisée. Ainsi, la grève de 63 jours des ouvriers typographes de 1911 se termine sur une augmentation de salaire et aboutit à la formation de l'Imprimerie Nouvelle. Il en va de même pour la coopérative des maçons et l'Union des Tanneurs.

"Certaines coopératives, comme l'Ameublement, précise Vincent Rogard, s'avèrent d'emblée compétitives et procurent à leurs membres une réelle amélioration de leurs conditions de vie tandis que d'autres sont à la peine. Lorsque Vila visite la coopérative des cordiers en 1903, son compte rendu est, de ce point de vue, instructif: "La coopérative est située à Petit-Launay, à trois kilomètres de Morlaix. Ils ont fait construire un hangar avec une subvention de 1000 francs et ont acheté un métier à filer. Mais leur travail reste primitif. Il faut travailler onze heures pour gagner 2,75 francs par jour. Ils ont fait nénmoins cinquante-six francs de bénéfices. Un prêt de 3000 francs pour un moteur serait nécessaire". Les coopératives ne sont pas toutes sur le même plan du point de vue de leur taille et de leur chiffre d'affaires".

 

La maison du Peuple de Morlaix 

Des bourses du travail existaient à la fin du XIXe siècle, dépendantes de fonds publics. Pour garantir davantage d'indépendance, la CGT, créée en 1895 à Limoges, va chercher à posséder ses propres bâtiments. Ce sera la création des Maisons du Peuple. C'est en Bretagne qu'apparaissent les premières maisons (Saint-Nazaire, puis Fougères en 1908) financées par les syndicats et leurs adhérents, construites grâce au travail de bénévoles syndiqués du bâtiment. Ces Maisons du peuple favorisent un développement plus libre de l'action syndicale et des activités sociales ou éducatives (coopératives d'achat, cours professionnels, bibliothèques, conférences...). Morlaix, qui n'a jamais eu de véritable bourse de Travail, mais seulement une Union des Syndicats, attend 1924 pour avoir sa Maison du Peuple.

En 1922, la CGT est traversée par deux courants opposés qui amènent une scission en deux confédérations: la CGTU, dite unitaire, révolutionnaire et proche des communistes; la CGT, dite confédérée, de tendance réformiste et socialiste (la CGT retrouvera son unité avec la stratégie anti-fasciste de rassemblement républicain du PCF, et le Front populaire, en 1936). La scission se répercute dans les fédérations professionnelles et les structures territoriales et locales. A Morlaix, il y a deux unions locales, une CGTU et une CGT. Malgré leurs divergences, les syndicats morlaisiens s'entendent pour créer et gérer ensemble une maison destinée à les accueillir tous.

L'acquisition de l'immeuble de la Ménagère intervient fin juillet 1924. Dès novembre 1924, plusieurs activités récréatives, éducatives, et sociales, s'ajoutant aux permanences d'information, y sont organisés pour les adhérents: bibliothèque, salle de lecture et d'écriture, jeux de société. De 16h à 18h30, une salle permet aux enfants des syndiqués de faire tranquillement leur travail scolaire, une autre salle sert de garderie et de salle de jeux.

En 1925 a lieu une grande grève des dockers à Morlaix, initiée par la CGTU.

Poursuivant son activité d'éducation populaire et de solidarité, la Maison du Peuple de Morlaix va connaître une intense activité en 1936, accueillant des congrès syndicaux de la CGT réunifiée, des meetings socialistes de la SFIO de Tanguy-Prigent, des séances de travail du Comité antifasciste. Durant la guerre d'Espagne, de 1936 à 1939, l'UL CGT de Morlaix et la maison du peuple sont au coeur de la solidarité avec les républicains espagnols, comme l'a montré la récente exposition de la Maison du Peuple de Morlaix préparée par un travail sur les archives de Anne-Marie et Alain Quesseveur. En 1939, après les victoires de Franco, un comité d'accueil et de secours est créé, organisant des collectes en ville et à la campagne, stockant dans les locaux de la maison vêtements, linge, nourriture, hébergeant aussi dans ses greniers plusieures dizaines de réfugiés durant des mois (les derniers partiront début 1940).

Une auberge de jeunesse a également été créée à la maison du peuple du temps du gouvernement du Front Populaire, avec une subvention du secrétariat d'état aux sports et loisirs de Léo Lagrange. A cette époque, le cinéma pour les scolaires et coopérateurs, le théâtre, les activités caritatives du Secours Populaire tournent à plein régime à la Maison du Peuple.    

 

Sources:

Les Catholiques et la question sociale Morlaix 1840-1914 L'avènement des militants  , Vincent Rogard (Presses Universitaires de Rennes)

Plaquette de présentation du comité de la Maison du Peuple: La Maison du Peuple de Morlaix 1924-2014: 90 ans d'histoire syndicale et sociale 


 

 

 

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29 mai 2014 4 29 /05 /mai /2014 06:17

3 septembre 1859 : naissance de Jean Jaurès à Castres

1878 Reçu premier à l'Ecole normale supérieure

1881 Reçu troisième à l'agrégation de philosophie. Professeur à Albi, puis à la Faculté de Lettres de Toulouse (1883)

4 octobre 1885 élu député du Tarn sur la liste d'Union Républicaine

1887 (21 janvier) : premier article dans la Dépêche de Toulouse à laquelle il collaborera jusqu'à sa mort. Il y tient aussi de 1893 à 1898 une chronique littéraire qu'il signe « Le liseur ».

22 septembre 1889 : échec aux élections législatives dans la première circonscription de Castres face à Abrial, le candidat du marquis de Solages

1890 élu conseiller municipal de Toulouse, puis adjoint au maire

1891 Août : rédige un long manuscrit « La question religieuse et le socialisme » qui restera inédit jusqu'en 1959

1892 : Février et mars : soutient en Sorbonne ses deux thèses de philosophie : « De la réalité du monde sensible » (thèse principale) et « Les origines du socialisme allemand » (thèse latine)

15 août: début de la grande grève des mineurs de Carmaux (qui va durer 10 semaines et que va soutenir ardemment Jaurès) pour protester contre le licenciement du maire ouvrier et syndicaliste Calvignac

1893 22 janvier : élu député socialiste de Carmaux sur le programme du Parti ouvrier français 8 février : entre à la Petite République, journal auquel il collaborera jusqu 'à la fin 1903 20 août : élections générales, réélu au premier tour à Carmaux

1895  Avril-Mai : voyage en Algérie

Août-octobre : lock-out des verriers de Carmaux

1896 : 25 octobre : inauguration de la Verrerie ouvrière d'Albi

1898 : 22 janvier : interpelle à la Chambre sur l'affaire Dreyfus

12 février : dépose au procès Zola

19 février : réclame la citoyenneté et le droit de vote pour les arabes algériens et le respect de leur haute civilisation.

8 mai : battu aux élections législatives par le marquis de Solages

Octobre : publie Les Preuves, recueil d'articles sur l'affaire Dreyfus, parus dans la Petite République, le quotidien socialiste de Paris de Gérault-Richard.

 

1899 : 24 juin : approuve sous sa responsabilité personnelle l'entrée de Millerand dans le cabinet Waldeck-Rousseau de « Défense républicaine » (au côté du général Galiffet, le massacreur de la commune, ministre de l'Armée)

3 décembre 1899, salle Japy : Congrès des Socialistes. 700 délégués représentent 1500 groupes socialistes. Jaurès et ses alliés indépendants, allemanistes et possibilistes, sont mis en nette minorité devant le bloc des guesdistes et des blanquistes (Edouard Vaillant). La participation gouvernementale est décrétée incompatible avec la lutte des classes mais admissible à titre exceptionnel.

1900 : 23 septembre : 5ème congrès de la IIe Internationale qui n'exclue pas la participation gouvernementale à titre exceptionnel (adoption de la motion Kautsky-Vandervelde). Jaurès critique le révisionnisme de Berstein. 30 septembre : rupture entre les blanquistes et les guesdistes d'un côté qui vont créer le Parti socialiste de France (en nov 1901) et Jaurès et Brousse qui créent le Parti socialiste français (mars 1902).

26 novembre à l'hippodrome de Lille devant plusieurs milliers de militants, Jaurès et Guesde tiennent conférence et affrontent leurs Arguments. « Le discours des Deux méthodes ».

1902 : élu député de Carmaux contre le marquis de Solages. Fin de la rédaction des 5 volumes de L'histoire socialiste de la Révolution française.

1903 : soutien au gouvernement de « Bloc Républicain » d'Emile Combes et à ses lois contre l'enseignement des congrégations religieuses. Élu vice-président de la Chambre

1904 : 18 avril : premier numéro de l'Humanité, journal socialiste dirigé par Jaurès, financé par des compagnons du combat pour Dreyfus. 14-20 août : Congrès de l'Internationale à Amsterdam : il appelle les socialistes français à l'unité. L'Internationale condamne les déviations réformistes et « social-démocrates » avant l'heure des socialismes européens, la participation des socialistes et leur solidarité avec des gouvernements bourgeois au profit du rappel des objectifs collectivistes et révolutionnaires et de la stratégie incontournable de renforcement de la lutte des classes.

1905 23-26 avril : fondation de la SFIO au Congrès socialiste du Globe 11 décembre : loi de séparation de l'Eglise et de l'Etat dont Jaurès et Briand sont les artisans

1906 : 6 mai : réélu député de Carmaux 12 juin : débat à la Chambre avec Clémenceau (président du conseil en octobre) : radicalisme et socialisme La Chambre comporte désormais 400 républicains de gauche sur 580 députés, dont 54 parlementaires soutenus par la SFIO et 18 « socialistes indépendants » ayant rompu avec les objectifs de l'Internationale. 11 août : ouvre dans l'Humanité une tribune libre pour les syndicats 1er-4 novembre : fait accepter les conséquences de la Chartre d'Amiens au Congrès socialiste de Limoges.

1908 : La CGT compte 800 000 adhérents . Entre 1906 et 1908, les conflits sociaux se multiplient, réprimés violemment par les radicaux.

1910 : février : au Congrès socialiste de Nîmes il défend le projet de retraites ouvrières critiqué par la CGT, les guesdistes et les amis d'Hervé 24 avril : réélu à Carmaux Automne : Grève des cheminots : Jaurès n'a pas de mots assez durs pour dénoncer le choix de Briand, son ancien ami, de mater durement, par des licenciements, des arrestations arbitraires, des emprisonnements et des réquisitions contre les 60000 cheminots courageusement engagés dans un mouvement de grève générale

14 novembre : dépose à la Chambre le texte de l'Armée nouvelle, commentaire à une proposition de loi pour une armée républicaine.

1911 : 16 juin 1911 : réclame le respect de l'indépendance du Maroc, dénonce la guerre coloniale et s'oppose au régime de protectorat. Août-septembre : tournée de conférences au Brésil, en Uruguay, en Argentine.

1912 : 18-21 février : au Congrès socialiste de Lyon, il s'oppose aux guesdistes qui voulaient condamner les méthodes de lutte de la CGT 24-25 novembre : Congrès de l'Internationale à Bâle : « Guerre à la Guerre »

 

1913 : Mars-Juin : dirige la campagne de masse contre la loi qui porte à 3 ans la durée du service militaire

1914 : 26 avril : rééelu à Carmaux. La SFIO gagne 35 sièges de députés (103 sièges au total). La SFIO compte 72000 adhérents. 14-16 juillet : congrès socialiste de Paris. Jaurès fait approuver la grève générale ouvrière internationalement organisée comme moyen de prévenir la guerre.

31 juillet : assassinat de Jean Jaurès par Raoul Villain au café du Croissant.

 

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29 mai 2014 4 29 /05 /mai /2014 06:15

II. Les caractères distinctifs du socialisme jauressien

 

L'originalité du socialisme de Jaurès vient surtout de sa capacité à faire la synthèse entre des options apparemment et vectoriellement contradictoires : internationalisme et patriotisme, refus du militarisme et choix d'une armée vraiment nationale, réforme et révolution, engagement parlementaire passant par l'union de classe et le compromis et organisation sociale spontanée du prolétariat, laïcité et lutte contre l'influence sociale de l'Eglise et mystique de l'action politique, de l'histoire et du monde, idéalisme et matérialisme de la conception du mouvement historique, réalisme tacticien en politique et vision morale et philosophique de la politique.

 

Le socialisme de Jaurès est un et constant dans son inspiration et ses grandes tendances, il a nénmoins pu évoluer dans ses affirmations dominantes entre 1892 et 1914 du fait du contexte politique, des expériences sociales, politiques et partisanes de Jaurès.

 

Pour résumer en grossissant un peu le trait afin de définir différents moments, on peut dire :

 

De 1892 à 1897 – Jaurès défend une conception marxiste plutôt orthodoxe. Sa critique de la République bourgeoise est radicale. Il est porté par une conviction forte de la réalisation prochaine des promesses socialistes, de la construction d'une société débarrassée de l'exploitation capitaliste.

 

De 1898 à 1905 – Jaurès défend une conception plutôt politique et parlementaire du socialisme, plaidant pour l'alliance avec les éléments bourgeois et républicains progressistes pour défendre les libertés démocratiques et tenter de faire avancer des réformes sociales. Il ne devient pas officiellement réformiste pour autant, mais il en prend le chemin. C'est le temps du débat avec le POF et Jules Guesde sur le rapport entre socialisme et république, combat de classe et combat pour une justice universelle supposant l'alliance de classe, révolution et réformisme.

 

De 1905 à 1910 – Tout en étant de plus en plus préoccupé par l'imminence de la guerre et les questions internationales, Jaurès contribue à réaliser l'unité des socialistes sur des bases de gauche, révolutionnaire et oppositionnelle par rapport aux gouvernements bourgeois définies par l'Internationale. Il constate la montée du mouvement ouvrier sur le plan syndical et politique et la violence de la répression des anciens alliés radicaux. Il s'oppose au sein de l'Internationale aux dérives révisionnistes et sociale-démocrates d'un Bernstein. Il justifie jusqu'à un certain point les tentatives d'auto-organisation décentralisée du mouvement syndical et ouvrier et l'activisme du syndicalisme révolutionnaire, son condamner la tactique de grève générale rejetée par les guesdistes. Son discours est plus révolutionnaire que dans la période de concentration républicaine et de participation gouvernementale. Il essaie d'articuler la dimension sociale et la dimension politique (et pas seulement parlementaire) du combat socialiste.

 

De 1910 à 1914 – le combat contre la guerre imminente prend l'essentiel de l'énergie de Jaurès. Il mise sur l'internationalisme du mouvement ouvrier, dénonce les effets impérialistes et colonialistes du capitalisme, s'appuie sur les tendances du syndicalisme révolutionnaire contre le militarisme tout en théorisant les bases d'un patriotisme fondée sur la République et les valeurs révolutionnaires. 

 

1) Les particularités du socialisme de Jaurès

 

a) Une philosophie de l'histoire idéaliste qui intègre l'explication économique matérialiste à une réaffirmation de l'unité de l'homme et de la continuité des combats humains pour la justice et de la responsabilité humaine.

 

Jaurès s'appuie d'abord sur une philosophie de l'histoire qui intègre « le matérialisme historique » de Marx en le dépassant. Jaurès s'en explique dans une conférence devant les Étudiants collectivistes parisiens en décembre 1894 où il donne la réplique à Paul Lafargue, le compagnon de Jules Guesde, autre dirigeant du POF et le gendre de Karl Marx, gardien de l'orthodoxie de la pensée du maître, notamment dans sa dimension matérialiste et déterministe.

 

Le titre de cette conférence est « Idéalisme et Matérialisme dans la conception de l'histoire ».

 

Jaurès y résume la conception des causes du mouvement historique chez Marx (L'idéologie allemande, Critique de l'économie politique) : la transformation des forces productives (techniques, matières premières à transformer) conduit à une évolution des rapports de production et des rapports de classe qui se traduit dans une transformation des idées scientifiques, philosophiques, morales, politiques, celles-ci étant un reflet des rapports sociaux et des intérêts des classes dominantes. Les actions des acteurs de l'histoire ne sont que déterminées superficiellement et en apparence par de nouvelles idées du droit, de la justice, de la société : en réalité ces idées ne sont que l'expression de rapports sociaux préexistant. Ce sont les phénomènes de transformation économique des rapports de production qui impliquent nécessairement telle ou telle réforme ou bouleversement politique, moral ou religieux. L'humanité n'a pas d'aspiration innée à la justice et au droit qui prendrait plusieurs formes et serait le moteur du changement social : il n'y a pas de nature humaine en dehors du biologique, l'esprit humain est un reflet des rapports sociaux à un moment donné et nul n'échappe à son époque. Comme l'histoire de l'humanité est la succession de régimes de production caractérisés par l'exploitation de classes opprimées par des classes possédantes, et que les droits et institutions politiques nouvelles sont toujours l'expression des intérêts de l'exploitation (ex. le droit bourgeois de la révolution française et l'idée de droit naturel), on ne peut parler de progrès.

 

Jaurès s'accorde avec Marx pour considérer que les évolutions économiques du système de production et du rapport entre les classes sociales sont déterminantes pour expliquer les évolutions historiques, politiques, morales, religieuses. Le mouvement de l'histoire est donc bien en partie déterminé par des transformations techniques et économiques des rapports de production et du mode de propriété. Il n'y a pas d'indépendance de l'esprit au regard des lois qui régissent le monde matériel économique.

 

En même temps, Jaurès refuse d'abolir l'idée de nature humaine : l'esprit humain est lui-même, et Jaurès reprend ici l'inspiration de Darwin et de la  théorie de l'évolution, le produit d'une évolution biologique qui le rend capable de sensations désintéressées et tendances altruistes ou généreuses, de réflexion sur le général au delà de sa situation particulière, de sens de l'unité au-delà de la diversité. Ces tendances innées de l'esprit humain développent des aspirations à la fraternité, à la justice, à la solidarité, qui sont la cause de la remise en cause au nom du droit et de la justice des systèmes de valeur et légaux dans l'histoire de l'humanité, même si ces évolutions politiques, morales, idéologiques sont limitées par les conditions économiques de l'époque qui définissent à chaque fois le champ des possibles. L'autonomie des acteurs de l'histoire par rapport aux classes sociales et aux rapports de production n'existe pas : ce qui n'empêche pas qu'ils puissent innover.

 

« Marx dit : « Le cerveau humain ne crée pas de lui-même une idée du droit qui serait vaine et creuse, il n'y a dans toute la vie, même intellectuelle et morale de l'humanité qu'un reflet des phénomènes économiques dans le cerveau humain ». Eh bien ! Je l'accepte. Oui, il n'y a dans tout développement de la vie intellectuelle, morale, religieuse de l'humanité que le reflet des phénomènes économiques dans le cerveau humain ; oui, mais il y a en même temps le cerveau humain, il y a par conséquent, la préformation cérébrale de l'humanité.

L'humanité est le produit d'une longue évolution physiologique qui a précédé l'évolution historique, et lorsque l'homme, selon cette évolution physiologique, a émergé de l'animalité, immédiatement inférieure, il y avait déjà dans le premier cerveau de l'humanité naissante des prédispositions, des tendances.

Quelles étaient-elles ?

Il y avait d'abord l'aptitude à ce que j'appellerai les sensations désintéressées. A mesure que l'on s'élève dans l'échelle de la vie animale, on constate que les sens purement égoïstes se subordonnent peu à peu aux sens esthétiques et désintéressés.

… Outre cette prédisposition première que l'homme animal apportait au début de la longue évolution économique, il y avait de plus la faculté, déjà éveillée chez les animaux eux-mêmes, de saisir le général dans le particulier, le type de l'espèce dans l'individu, de démêler la ressemblance générique à travers les différences individuelles. Dans les autres individus qui vont passer devant lui avec lesquels les lois du développement économique le mettront en contact, l'individu homme, et l'animal homme ne verra pas simplement des forces associées ou ennemies, il verra des forces semblables et alors il y en lui un premier instinct de sympathie imaginative qui, par la ressemblance saisie et constatée, lui permettra de deviner et de sentir les joies des autres, de deviner et d'éprouver leurs douleurs. Dès le début de la vie, à côté de l'égoïsme brutal, on trouve ce sentiment préparant la réconciliation fraternelle de tous les hommes après les séculaires combats.

Enfin dès le début de la vie, avant même la première manifestation de la pensée, l'homme a ce que l'on peut appeler le sens de l'unité, la première manifestation de son mouvement intellectuel c'est la réduction de tous les êtres, de toutes les formes et de toutes les forces à une unité vaguement entrevue ; voilà comment on peut dire que l'homme est dès la première heure un animal métaphysicien, puisque l'essence même de la métaphysique, c'est la recherche de l'unité totale dans laquelle seraient compris tous les phénomènes et enveloppées toutes les lois. (…).

En résumé, j'accorde à Marx que tout le développement ultérieur ne sera que le réfléchissement des phénomènes économiques dans le cerveau, par le sens esthétique, par la sympathie imaginative et par le besoin d'unité, des forces fondamentales qui interviennent dans la vie économique » (« Idéalisme et Matérialisme dans la conception de l'histoire », décembre 1894).

 

En d'autres termes, l'homme est biologiquement, physiologiquement un être capable de rationalité, d'imagination d'une meilleure forme d'organisation sociale et de dépassement de l'égoïsme. C'est aussi ces potentialités de la nature humaine qui s'affirment dans l'histoire, qui lui donnent une unité profonde par-delà les différences de régimes de production économique, et qui permettent d'y affirmer la responsabilité humaine et l'existence d'un progrès.

 

Jaurès refuse d'accepter toute la rigueur du fonctionnalisme et du relativisme et le réductionnisme de l'approche marxienne de l'histoire.

 

Fonctionnalisme : une institution, une réforme religieuse ou morale, est là parce qu'elle justifie et sert une classe sociale dominante, fusse en maquillant de manière idéologique les raisons de sa domination. Le droit, les idées sont là pour remplir une fonction déterminée. La conséquence explique la cause.

 

Relativisme : toutes les phases historiques d'apparent progrès sont liées à l'affirmation de nouvelles formes d'exploitation de classe. Tout se vaut dans l'histoire humaine.

 

Réductionnisme : le sens de la révolution française, la démocratie, le parlementarisme, la déclaration des droits de l'homme et du citoyen, s'épuise dans les intérêts de classe qu'ils servent. La démocratie ou la république ne sont que des instruments de domination bourgeoise. L'effet principal résume le sens de ces institutions.

 

Jaurès voit dans le passage d'une forme de société à une autre – même si l'exploitation de l'homme par l'homme - un réel progrès, contrairement à Marx.

 

Il considère que, par exemple, les réalisations démocratiques de la Révolution Française, motivées par des idéaux altruites et non des motifs mesquins de défense de la liberté bourgeoise, donnent des armes aux prolétaires du 19e siècle pour construire les moyens de changer la société dans un sens plus égalitaire. Par là, l’œuvre des révolutionnaires n'était pas simplement relative aux intérêts de leur classe, mais de dimension universelle, prolongeant les combats pour la justice et l'universalité des siècles passées et anticipant ceux des siècles futurs.

 

Néanmoins, Jaurès s'accorde avec Marx sur le rôle primordial du déterminisme économique pour expliquer le mouvement des sociétés humaines. Il le redit par exemple dans un discours à la Chambre du 27 novembre 1903 :

 

« Le fond de l'histoire ne consiste pas dans le développement extérieur des formes politiques. Il est bien certain que c'est le jeu des forces économiques, des forces sociales qui détermine le mouvement de l'histoire et qui lui donne un sens ».

 

Jaurès met à l’œuvre cette conception matérialiste et marxiste de l'histoire dans son Histoire socialiste de la révolution française : cette histoire est « socialiste » dans la mesure où elle porte son regard sur ce qui peut servir à l'émancipation du peuple, sur les modèles d'engagement que la Grande Révolution peut lui proposer.

 

Car la révolution ne se fera pas toute seule, par seule nécessité économique, quand son temps sera venue, que les forces productives auront développer des contradictions suffisamment mortelles pour la société capitaliste. Jaurès défend un déterminisme d'explication mais non de prévision et de fatalité : les hommes restent maîtres de leur histoire, libres et responsables.

 

Dans la réflexion de leur histoire passée, ils peuvent trouver matière à agir efficacement et trouver la flamme pour le faire en vibrant devant les actions d'éclat des héros de l'histoire passée.

 

« C'est du point de vue socialiste, écrit Jaurès dans sa préface à son Histoire socialiste de la révolution française, que nous venons raconter au peuple, aux ouvriers, aux paysans, les événements qui se développent de 1789 à la fin du XIX e siècle. C'est bien la vie économique qui a été le fond et le ressort de l'histoire humaine... Nous ne dédaignerons pas non plus, malgré notre interprétation économique des grands phénomènes humains, la valeur morale de l'histoire... Ce n'est pas seulement par la force des choses que s'accomplira la révolution sociale, c'est par la force des hommes, par l'énergie des consciences et des volontés . C'est en poussant à bout le mouvement économique que le prolétariat s'affranchira et deviendra l'humanité. Il faut donc qu'il prenne une conscience nette de l'histoire, et du mouvement économique et de la grandeur humaine».

 

Ainsi, Jaurès place son Histoire socialiste de la révolution française (5 volumes, 5000 pages, 4 ans de travail sur les sources et d'écriture, à partir de sa défaite aux Législatives en 1898 jusqu'en 1902), sous le triple patronage de Marx, de Michelet (pour la conception mystique de la nation et lyrique de l'histoire nationale), de Plutarque (pour les vies exemplaires des acteurs de la Révolution, occasions de méditation sur l'homme et modèles pour l'action future).

 

De fait, Mathiez, Albert Soboul, et bien d'autres historiens encore reconnaîtront la contribution exemplaire et inédite de Jaurès à l'histoire sociale de la Révolution Française.

 

Cette histoire est socialiste dans la mesure aussi où elle met en valeur l’œuvre des démocrates avancées de la révolution et la contribution du peuple des villes et des campagnes. Mais surtout au sens où Jaurès construit le premier tableau économique et social de la France pour expliquer la nécessité et la forme prise par la révolution. « Ce qui a manqué jusqu'ici aux historiens de la Révolution, même aux plus grands, c'est le souci et le sens de l'évolution économique, de la profonde et mouvante vie sociale ».

 

b) l'action socialiste ne doit pas se déployer simplement sur le terrain de la lutte des classes mais aussi sur tous les combats émancipateurs : combats pour la laïcité, la justice, les libertés

 

La gauche que construit Jaurès est à la fois sociale et morale. Elle est basée en son principe sur la volonté de lutter contre tout ce qui abaisse la personne humaine et de promouvoir tout ce qui la libère, des conditions d'organisation de la vie économique aux droits et garanties démocratiques.

 

Questions qui se sont posées lors de la condamnation des massacres d'arméniens par l'empire Turc, de l'affaire Dreyfus.

 

Puis sous le gouvernement de « défense républicaine » (1899-1902) de Waldeck-Rousseau puis de « Bloc des gauches » (1902-1904) du ministère Combes avec sa politique anti-cléricale et de surveillance de l'armée et des milieux nationalistes et antisémites.

 

Conférence de Jaurès à l'hippodrome de Lille 26 novembre 1900 face à Guesde, devant des militants : discours dit des « Deux méthodes ».

Adhésion sans réserve au principe de la lutte des classes qui « suppose d'abord la division de la société en deux grandes catégories contraires les possédants et les non possédants ; qui suppose ensuite que les prolétaires ont pris conscience de la société de demain et de l'expérience collectiviste » et que le prolétariat ait compris « qu'il devait s'émanciper lui-même et pouvait seul s'émanciper » (contre l'idée d'une libération par des bourgeois bien intentionnés et visionnaires, propre au socialisme utopique de Fourier, Robert Owen, Louis Blanc : le prolétariat n'a pas besoin de tuteurs extérieurs à lui). La lutte des classes, moyen d'émancipation sociale, doit être alimentée et dirigée par le socialisme politique et syndical : « le principe de la lutte des classes vous oblige à faire sentir aux prolétaires leur dépendance dans la société d'aujourd'hui... il vous oblige à leur expliquer l'ordre nouveau de la propriété collectiviste... Il vous oblige à organiser en syndicats ouvriers, en groupes politiques, en coopératives ouvrières, à multiplier les organismes de classes ».

Mais pour Jaurès le principe de la « lutte des classes » est trop général pour servir de critère de jugement pour les interrogations et les choix politiques de chaque jour : participation ou non au combat pour la défense d'un bourgeois attaqué injustement pour des raisons militaristes et antisémites, participation ou non à un gouvernement bourgeois pour défendre la République. Ces questions doivent être résolues sur le plan d'une réflexion tactique sur l'intérêt du moment du prolétariat.

 

Tactiquement, dénoncer dans l'Affaire Dreyfus les dévoiements du militarisme, du nationalisme, de l'antisémitisme n'était pas une mauvaise affaire par rapport au maintien d'une orientation efficace du combat de classe. Jaurès n'oublie pas que beaucoup d'ouvriers et de socialistes ont été séduits par l'antisémitisme anti-dreyfusard ou par le boulangisme 10 ans avant.

 

« Ce n'était pas du temps perdu, car pendant que s'étalaient ses crimes, pendant que vous appreniez à connaître toutes ses hontes, tous ses mensonges, toutes ses machinations, le prestige du militarisme descendait tous les jours dans l'esprit des hommes et sachez-le, le militarisme n'est pas dangereux seulement parce qu'il est le bras armé du capital, il est dangereux parce qu'il séduit le peuple par une fausse image de grandeur, par je ne sais quel mensonge de dévouement et de sacrifices. Lorsqu'on a vu cette idole si glorieusement peinte et superbe ; que cette idole qui exigeait pour le service de ses appétits monstrueux, des sacrifices de générations, lorsqu'on a vu qu'elle était pourrie, qu'elle ne contenait que déshonneur, trahison, intrigues, mensonges, alors le militarisme a reçu un coup mortel, et la Révolution sociale n'y a rien perdu . Je dis qu'ainsi le prolétariat a doublement rempli son devoir envers lui-même Et c'est parce que dans cette bataille le prolétariat a rempli son devoir envers lui-même, envers la civilisation et l'humanité ; c'est parce qu'il a poussé si haut son action de classe, qu'au lieu d'avoir, comme le disait Louis Blanc, la bourgeoisie pour tutrice, c'est lui qui est devenu dans cette crise le tuteur des libertés bourgeoises que la bourgeoisie était incapable de défendre ; c'est parce que le prolétariat a joué un rôle décisif dans ce grand drame social que la participation directe d'un socialiste à un ministère bourgeois a été rendue possible ».

 

Pour justifier la participation au combat dreyfusard et au gouvernement de "Défense républicaine", Jaurès esquisse une théorie des stades et des préférables : le prolétariat socialiste subit l'exploitation bourgeoise mais bénéficie aussi des acquis de la révolution bourgeoise (libertés, égalité devant la loi, suffrage universel) : il ne peut vouloir régresser en deçà de cette révolution bourgeoise, sauf à perdre ses meilleures armes.

 

«Ah oui ! La société d'aujourd'hui est divisée entre capitalistes et prolétaires ; mais en même temps, elle est menacée par le retour offensif de toutes les forces du passé, par le retour offensif de la barbarie féodale, de la toute puissance de l'Eglise et c'est le devoir des socialistes, quand la liberté républicaine est en jeu, quand la liberté de conscience est menacée, quand les vieux préjugés qui ressuscitent les haines de races et les atroces querelles religieuses des siècles passés paraissent renaître, c'est le devoir du prolétariat socialiste de marcher avec celle des fractions bourgeoises qui ne veut pas revenir en arrière. Je suis étonné, vraiment, d'avoir à rappeler ces vérités élémentaires qui devraient être le patrimoine et la règle de tous les socialistes. C'est Marx lui-même qui a écrit cette parole admirable de netteté : « Nous, socialistes révolutionnaires, nous sommes avec le prolétariat contre la bourgeoisie et avec la bourgeoisie contre les hobereaux et les prêtres ».

 

Au fond, le Parti Socialiste, et le prolétariat socialiste doivent travailler pour l'émancipation de l'humanité toute entière, émancipation qui ne doit pas s'entendre dans un sens social et économique restrictif, mais qui doit inclure tous les aspects des rapports humains qui peuvent abaisser l'humanité en l'homme : le racisme, le fanatisme religieux, l'autoritarisme...

 

Le positionnement de Jaurès est donc celui-ci: garder des objectifs de transformation radicale des structures économiques sans dédaigner les conquêtes sociales et démocratiques partielles obtenues par la lutte sociale ou parlementaire.

 

Jaurès est marxiste au sens où il partage l'objectif d'une révolution sociale caractérisée par l'appropriation collective des moyens de production pour émanciper l'homme et rompre avec les exploitations, et aussi au sens où il fait, lui aussi, de la lutte des classes le moteur essentiel de l'histoire tout en considérant que la classe ouvrière a un rôle messianique dans l'émancipation de l'humanité toute entière.

Néanmoins, contrairement au courant de l'anarcho-syndicalisme assez fort chez les anciens de la Commune et les militants syndicaux, Jaurès considère que la grève générale insurrectionnelle et l'auto-organisation ouvrière ne sont pas des voies d'émancipation suffisantes. Le suffrage universel et l'action dans les institutions (Parlement, municipalités) peuvent permettre aux prolétaires d'améliorer leurs conditions de vie, de conquérir progressivement dignité, autonomie et capacité d'auto-organisation, ce qui leur permettra d'acquérir les capacités de transformer à moyen terme radicalement les structures de la société capitaliste.

A cet égard, Jaurès est aussi plus enthousiaste que les guesdistes pour célébrer comme porteuses d'espoirs les créations de coopératives ouvrières ou agricoles qui créent ici et maintenant des expériences locales alternatives par rapport à la loi de la compétition capitaliste. 

 Pour lui, contrairement aux guesdistes et aux blanquistes, la société capitaliste ne peut être abattue par un coup de force politique ou même une victoire électorale grâce à l'action décidée d'une avant-garde du mouvement ouvrier: son dépassement exige l'apprentissage de l'auto-gestion par les travailleurs à travers l'administration de caisses de retraites et de protection sociale, de coopératives de travail et de consommation.

 

Au Congrès de Toulouse de 1908, il dira ainsi: « Non, ce n'est ni par un coup de main, ni même par un coup de majorité que nous ferons surgir l'ordre nouveau. (…). (Le prolétariat)...n'a pas l'enfantillage de penser qu'un coup d'insurrection suffira à constituer, à organiser un régime nouveau. Au lendemain de l'insurrection, l'ordre capitaliste subsisterait et le prolétariat, victorieux en apparence, serait impuissant à utiliser et à organiser sa victoire, s'il ne s'était préparé à la prendre en main par le développement d'institutions de tout ordre, syndicales ou coopératives, conformes à son idée, conformes à son esprit, et s'il n'avait graduellement réalisé, par une série d'efforts et d'institutions, sa marche collectiviste et commencé l'apprentissage de la question sociale ».

 

Pour Jaurès, il est ridicule comme le font une partie des socialistes et des membres de la CGT accrochés à une posture révolutionnaire misant sur l'exaspération des tensions de classe et le refus du compromis, de dédaigner les réformes sociales partielles obtenues grâce à des accords parlementaires avec des républicains non socialistes, telles les lois sur les accidents de travail, les retraites ouvrières, ou l'impôt sur le revenu: en émancipant concrètement mais partiellement les ouvriers, elles ne les feront pas accepter l'ordre inégalitaire dominant mais elles les rendront au contraire plus conscients de leurs pouvoirs et plus combattifs.

 « Je n'ai jamais dit, poursuit Jaurès dans son Discours de Toulouse du 17 octobre 1908, nous n'avons jamais dit que chacune de ces réformes suffise à abolir, à détruire l'exploitation capitaliste. Nous disons, nous maintenons qu'elles ajoutent à la force de sécurité et de bien-être, d'organisation, de combat, de revendication de la classe ouvrière... ».

 

Un autre sujet d'opposition entre Jaurès et Guesde était la place qu'ils entendaient chacun assigner à la défense des valeurs démocratiques et républicaines (droits de l'homme, libertés individuelles, combat pour la laïcité de l'Etat et de l'école) dans le combat des socialistes. 

 Pour Jaurès, le socialisme était un universalisme et le garant non seulement d'un combat social mais aussi d'un projet moral.

Guesde, tout en abhorrant l'antisémitisme et en croyant Dreyfus innocent, pensait qu'il ne fallait pas disperser l'énergie des socialistes en se battant au côté de la grande bourgeoisie radicale et dreyfusarde pour faire reconnaître l'innocence de Dreyfus, lutter contre l'arbitraire de l'armée ou le pouvoir de l'Eglise. Jaurès considérait lui que la classe ouvrière, ayant « charge de civilisation », n'avait pas seulement pour mission de préparer son propre avènement dans un combat strictement ouvriériste orienté seulement vers des questions économiques et sociales mais de défendre ce qu'il y a de bon dans la civilisation léguée par la bourgeoisie (règles et libertés démocratiques, règles de justice et droits du justiciable, tradition laïque) afin d'émanciper tous les hommes et de construire une société de liberté, de justice et de raison. Voilà comment Jaurès justifiait dans un article de La Petite République sa volonté d'impliquer les socialistes dans le combat pour Dreyfus en décembre 1897:

 

« Il semblerait que le prolétariat dût se désintéresser des évènements qui se développent. Mais il n'en est rien. Car d'abord, la classe ouvrière n'a pas seulement pour mission de préparer son propre avènement et un ordre social plus juste. Elle doit encore, en attendant l'heure inévitable de la Révolution sociale, sauvegarder tout ce qu'il y a de bon et de noble dans le patrimoine humain. Or, le plus bel effort de la civilisation humaine a été d'assurer à tous les accusés quels qu'ils soient, si vils, si méprisables qu'on les suppose, les garanties nécessaires. Quand l'arbitraire du juge monte, l'humanité baisse...C'est la classe ouvrière maintenant qui a charge de civilisation ».

 

En juin 1898, alors qu'il est battu aux élections législatives sans doute du fait de ses positions pro-dreyfusardes non partagées par une parti de l'électorat de gauche influencé par les positions anti-dreyfusardes du rédacteur en chef de La Dépêche, radical, Jaurès tente de s'investir davantage dans l'organisation interne des socialistes et d'imposer aux leaders historiques des différentes sectes socialistes l'unité. C'est le fameux meeting de Tivoli-Vaux-Hall qui se solde par un échec. Les « vieilles » organisations acceptent de coordonner leurs actions devant le péril anti-républicain, mais non de fusionner. Selon l'historienne communiste et spécialiste de Jaurès disparue il y a quelques années, Madeleine Rebérioux, Jaurès aurait voulu créer « un parti mixte sur le modèle belge, un parti ou les syndicats et les coopératives seraient admis comme des groupes politiques: ainsi serait assurée la présence de la chaleur ouvrière et déjoué le risque politicien ». Mais à la veille de 1900, la CGT s'est déjà détourné des sectes socialistes et du socialisme parlementaire dont la sociologie est déjà peu ouvrière et s'apprête « à explorer une autre voie, celle du syndicalisme révolutionnaire » (M. Rebérioux, Jaurès, la parole et l'acte. Découvertes Gallimard, p.73).

 

c)l'évolutionnisme révolutionnaire

 

Aujourd'hui, il est est de coutume de classer Jaurès comme réformiste parce qu'il s'est situé, particulièrement dans la période 1898-1904, en opposition à la stratégie classe contre classe et strictement ouvrièriste de Paul Lafargue et de Jules Guesde qui préconisaient d'intégrer le parlement en ennemis de la république bourgeoise sans se préoccuper des questions morales ou sociétales internes à la société bourgeoise. Mais cette qualification qui ferait de Jaurès est des premiers théoriciens et défenseurs d'une social-démocratie à la française méconnaît son attachement constant à l'idée collectiviste et d'une transformation radicale de la propriété pour sortir du capitalisme.

 

 

c1) Jaurès est socialiste au sens où il considère que la classe ouvrière a la clef du changement historique décisif pour construire une société débarrassée de l'exploitation de classe, par l'avènement de la propriété collective, du communisme.

 

Jaurès est collectiviste, contrairement aux sociaux-démocrates, il entend maintenir l'horizon d'une transformation sociale radicale basée sur l'appropriation sociale des moyens de production, l'expropriation des capitalistes, une économie de coopération et non plus de concurrence. Pour lui, le socialisme vise bien « l'expropriation totale du capitalisme, la socialisation totale du capital » (L'Humanité, 7 décembre 1911)

 

Contrairement à ce que peuvent prétendre Vincent Peillon (Jean Jaurès où la religion du socialisme) ou Vincent Duclert (dans les chapitres très « idéalistes » qu'il consacre à Jaurès dans la biographie publiée avec Gilles Candar cette année), Jean Jaurès n'est pas qu'un républicain avancé, largement critique vis à vis du marxisme, partisan de la voie de la réforme démocratique, de la laïcité, de l'égalité des chances, de la réduction de la pauvreté, d'un meilleur partage des richesses, mais passionné surtout par la cause morale et la cause de la justice.

 

Jean Jaurès à partir de 1892 considère bien que le but de l'action politique et sociale des socialistes doit être la suppression de la propriété capitaliste (des grands moyens de production, de la rente actionnariale et bancaire), l'expropriation des expropriateurs et des exploitateurs : cela ne veut pas dire suppression complète de la propriété privée, de l'épargne individuelle, du secteur indépendant.

 

Référons-nous aux textes écrits par Jaurès dans La Dépêche en 1893 :

 

Le socialisme ne peut se contenter de vouloir assurer l'égalité des chances ou l'amélioration de la condition matérielle du peuple et des travailleurs. Le capitalisme ne doit pas simplement être aménagé et compensé par un système de redistribution et de protections parce qu'il crée trop de misère et d'inégalités mais il doit être abattu parce qu'il est profondément injuste et anarchique, basé sur l'expropriation du Travail. C'est ce qui différencie Jaurès des radicaux-socialistes comme René Goblet ou Pelletan, des « socialistes chrétiens » comme Albert de Mun, des « solidaristes » comme Léon Bourgeois. Admettre que la « société doit intervenir énergiquement pour défendre le faible contre le fort », c'est le premier degré du socialisme, mais cela ne suffit pas. La solution collectiviste est seule authentiquement socialiste et c'est vers elle d'ailleurs que conduit le développement même du capitalisme et des échanges : ici Jaurès rejoint Marx, du moins dans les années 1890.

 

18 septembre 1893 (La Dépêche, « De la condition des ouvriers »): « Nous voulons remanier de fond en comble l'ordre social actuel... La bourgeoisie cite toujours l'exemple de travailleurs qui, partis de très bas, sont arrivés très haut. Cela ne prouve rien : parce que quelques hommes passent de la classe des salariés à celle des capitalistes, cela ne prouve point que la condition générale des salariés soit bonne, ni que le régime capitaliste soit juste.

Quand bien même, dans l'immense développement de richesse créé par l'industrie moderne, la part brute des salariés aurait augmenté, il n'en résulterait pas qu'ils ont leur juste part, ou même que les principes selon lesquels se fait la répartition soient équitables. Et cela n'empêcherait rien. Il y a eu sous Louis XV et Louis XVI un grand progrès de bien-être et de la richesse dans le Tiers-Etat. Ses revendications n'ont pas été désarmées, elles en ont été fortifiées au contraire. De même le léger supplément de bien-être extérieur qui s'est ajouté depuis cinquante ans à la vie du peuple... ne lui ôte pas le sentiment de ses souffrances et des inégalités qui subsistent, il donne au contraire une animation plus fière à ses revendications ».

 

Le collectivisme de Jaurès ne supprime ni la propriété individuelle issue du travail, ni l'épargne, ni même l'héritage familial, mais les formes capitalistes de la propriété, celles qui permettent de spéculer et de faire des profits en exploitant le travail des autres. Le collectiviste est si peu hostile à la propriété individuelle qu'il peut justifier un système d'acquisition de la propriété d'un logement par location (La Dépêche. 3 octobre 1893), et à l'identique pour la terre exploitée par les paysans (10 octobre). Jaurès propose par contre la nationalisation des terres agricoles.

 

c2) Jaurès soumet néanmoins le modèle de la révolution socialiste et de la dictature du prolétariat qu'elle installerait à titre transitoire à une révision critique : son socialisme n'est pas que parlementaire et politique, mais il est fondamentalement démocratique.

 

1°) parce qu'il réprouve l'usage de la violence politique. Jaurès est avant tout un humaniste : c'est cet humanisme qui le conduit au socialisme. C'est cet humanisme qu'il admire chez Babeuf, un des fondateurs du communisme, qui condamne la terreur et s'afflige de la joie provoquée par les décapitations des profiteurs de l'Ancien Régime. « Prolétaires, souvenez-vous que la cruauté est un reste de servitude, que la barbarie du régime oppresseur est encore présente en nous. Souvenez-vous qu'en 1789, quand la foule ouvrière et bourgeoise se livrait un moment à une cruelle ivresse de meurtre, c'est le premier des communistes, le premier des grands émancipateurs du prolétariat qui a senti son cœur se serrer ».

 

2°) parce qu'il ne croit pas à la politique du pire – prétendre construire la société communiste sur la ruine brutale de la société capitaliste sous l'effet du déchaînement des forces réactionnaires, de la guerre, ou des mécanismes internes producteurs de crise du capitalisme.

 

Texte "Question de méthode", 1901: Marx, dans la continuité de Hegel et d'un christianisme refoulé, a voulu transformer le Prolétariat en sauveur christique qui devait être dépouillé de toute son humanité, de toute sa force, pour pouvoir sauver et libérer l'humanié toute entière. En réalité, l'évolution naturelle du capitalisme et le combat de classe ne doivent pas conduire à un appauvrissement généralisé du prolétariat mais au contraire à un renforcement de ses capacités d'action et de mobilisation par une aisance plus grande et des victoires sociales. 

 

3°) parce qu'il ne croit pas au modèle du grand soir, du coup de force d'une minorité décidée qui arracherait le pouvoir à une bourgeoisie divisée.

 

Texte "Question de méthode" - article pour la revue de Charles Peguy, 1901

« Il y a un fait incontestable et qui domine tout. C'est que le prolétariat grandit en nombre, en cohésion et en conscience. Les ouvriers, les salariés, plus nombreux, plus groupés, ont maintenant un idéal. Ils ne veulent pas seulement obvier aux pires défauts de la société présente : ils veulent réaliser un ordre social fondé sur un autre principe. A la propriété individuelle et capitaliste, qui assure la domination d'une partie des hommes sur les autres hommes, ils veulent substituer le communisme de la production, un système d'universelle coopération sociale qui, de tout homme, fasse, de droit, un associé. (…)

C'est le mérite décisif de Marx, le seul peut-être qui résiste pleinement à l'épreuve de la critique et aux atteintes profondes du temps, d'avoir rapproché et confondu l'idée socialiste et le mouvement ouvrier. (…). A la question toujours plus impérieuse : comment se réalisera le socialisme ? Il convient donc de répondre : par la croissance même du prolétariat qui se confond avec lui. C'est la réponse première, essentielle : et quiconque ne l'accepte point dans son vrai sens et dans tout son sens, se met nécessairement hors de la vie et de la pensée socialistes. Cette réponse, si générale qu'elle soit, n'est pas vaine, car elle implique l'obligation pour chacun de nous d'ajouter sans cesse à la puissance de pensée, d'organisation, d'action et de vie du prolétariat. Elle est de plus, en un sens, la seule certaine. Il nous est impossible de savoir avec certitude par quel moyen précis, sous quel mode déterminé, et à quel moment, l'évolution politique et sociale s'achèvera en communisme. Mais ce qui est sûr, c'est que tout ce qui accroît la puissance intellectuelle, économique et politique de la classe prolétarienne accélère cette évolution, élargit et approfondit le mouvement. (…).

Marx et Blanqui croyaient tous deux à une prise de possession révolutionnaire du pouvoir par le prolétariat. Mais la pensée de Marx était beaucoup plus complexe. Sa méthode de Révolution avait des aspects multiples. C'est donc chez Marx que je veux la discuter. Or, toute entière et en quelque sens qu'on la prenne, elle est surannée. Elle procède ou d'hypothèses historiques épuisées, ou d'hypothèses économiques inexactes.

 

D'abord, les souvenirs de la Révolution française et des révolutions successives qui en furent, en France et en Europe, le prolongement, dominaient l'esprit de Marx. Le trait commun de tous les mouvements révolutionnaires, de 1789 à 1796, de 1830 à 1848, c'est qu'ils furent des mouvements révolutionnaires bourgeois auxquels la classe ouvrière se mêla pour les dépasser. Dans cette longue période, la classe ouvrière n'était pas assez forte pour tenter une révolution à son profit : elle n'était pas assez forte non plus pour prendre peu à peu, et selon la légalité nouvelle, la direction de la révolution. Mais elle pouvait faire et elle faisait deux choses. D'abord, elle se mêlait à tous les mouvements révolutionnaires bourgeois pour y exercer et y accroître sa force, elle profitait des périls que courait l'ordre nouveau menacé par toutes les forces de contre-révolution pour devenir une puissance nécessaire. Et en second lieu, quand sa force s'était ainsi accrue, quand l'espérance et l'ambition s'étaient élevés au cœur des prolétaires, quand les diverses fractions révolutionnaires de la bourgeoisie s'étaient discréditées par leurs luttes réciproques, la classe ouvrière tentait, par une sorte de coup de surprise, de s'emparer de la Révolution et de la faire sienne. C'est ainsi que sous la Révolution française de 1793, le prolétariat pesa, par la Commune, sur la Convention et exerça parfois une sorte de dictature. C'est ainsi qu'un peu plus tard Babeuf et ses amis tentaient de saisir, par un coup de main et au profit de la classe ouvrière, le pouvoir révolutionnaire... C'est le rythme de la révolution qui s'impose d'abord à la pensée de Marx... Ainsi, c'est sur une Révolution bourgeoise victorieuse que se greffera la Révolution prolétarienne. L'esprit de Marx, en sa haute ironie un peu sarcastique, se complaisait à ces jeux de la pensée. Que l'histoire mystifiât la bourgeoisie en lui arrachant des mains sa victoire toute chaude, c'était pour lui une âpre joie. Mais c'était un plan de révolution prolétarienne trop compliqué et contradictoire. D'abord, si le prolétariat n'a pas la force de donner lui-même le signal de la Révolution, s'il est obligé de compter sur les surprises heureuses de la Révolution bourgeoise, comment peut-on être assuré qu'il aura contre la bourgeoisie victorieuse la force qu'il n'avait pas avant le mouvement bourgeois ?"

 

4°) parce qu'il considère que démocratie et république ont une valeur autre que transitoire – que la liberté doit servir de cadre à l'émancipation ouvrière et à la mise en place de la société capitaliste.

 

L'Internationale a condamné clairement en 1904 les déviations réformistes et « social-démocrates » avant l'heure des socialismes européens, la participation des socialistes et leur solidarité avec des gouvernements bourgeois au profit du rappel des objectifs collectivistes et révolutionnaires et de la stratégie incontournable de renforcement de la lutte des classes.

 

De ce fait, la SFIO créée au printemps 1905, renoncera à la participation gouvernementale, à la stratégie de Bloc républicain et au vote du budget général de gouvernements bourgeois (cela lui sera d'autant plus facile que les radicaux n'auront pas besoin des voix des parlementaires socialistes pour rester en place) 2) Les radicaux constituent une mouvance politique divisée mais beaucoup cherchent à promouvoir des objectifs de paix sociale, nient l'existence de classes sociales aux intérêts séparés et contradictoires au profit d'une attention prioritaire à la liberté individuelle, sont des adversaires d'un impôt trop rigoureux et des solutions collectivistes, défendent l'ordre social pour la tranquillité des petits propriétaires et des milieux d'affaire dont ils sont très proches, ce qui se traduit aussi par un rejet violent des critiques du système de prédation coloniale par les socialistes 3) Les conflits sociaux dans l'industrie et la fonction publique se multiplient dans les années 1904-1909 et les radicaux au pouvoir réagissent souvent par la fermeté intransigeante et la répression tandis que la petite bourgeoisie qui représente leur clientèle électorale prend peur. 4) Malgré des programmes électoraux de réformes sociales assez audacieux soutenus par les socialistes, les radicaux, la faute en incombe en partie aux institutions de la IIIème République et au mode de scrutin, ne sont pas unifiés en un parti au cadre idéologique cohérent et contraignant et beaucoup d'entre eux, opportunistes pratiquant le clientélisme, sont très sensibles aux intérêts des milieux d'affaire et pratiquent l'obstruction parlementaire avec la droite.

 

En mai 1906, Jaurès affirme dans La Dépêche que « c'est la démocratie républicaine toute entière qui a triomphé » lors des législatives. La Chambre comporte désormais 400 républicains de gauche sur 580 députés, dont 54 parlementaires soutenus par la SFIO et 18 socialistes indépendants ayant rompu avec les objectifs de l'Internationale. Avec les socialistes, les radicaux-socialistes et les radicaux de gauche partagent un programme de réformes immédiates ambitieux: « cet ensemble de 250 députés ont comme programme l'impôt général et progressif sur le revenu déclaré et l'accentuation de l'impôt successoral afin de dégrever la démocratie des petits propriétaires paysans (affectés par les taxes sur le foncier), des petits commerçants et des ouvriers, et de créer un surcroît de ressources pour les œuvres de solidarité sociale: l'assurance sociale étendue à tous les risques; la limitation progressive de la journée de travail et la nationalisation des grands monopoles capitalistes, tout d'abord des chemins de fer et des mines » (article de Jaurès au lendemain de la victoire électorale de la gauche, dans La Dépêche du Midi du 31 mai 1906).

On le voit, même si beaucoup de radicaux sont contre une progressivité de l'impôt au nom d'une égalité formelle et de la reconnaissance du mérite des entrepreneurs et s'ils cherchent à présenter l'obligation de déclarer ces sources de revenus comme une mesure d'inquisition contraire au respect de la vie privée et au secret nécessaire au monde des affaires, il y a déjà dans ce programme une forme de démocratisation significative de la vie sociale et économique, avec notamment un projet de sécurité sociale (incluant tous les naissance en 1906 d'un Ministère du Travail et de la Prévoyance et à la loi rendant obligatoire le repos hebdomadaire votée le 13 juillet 1906. Mais, de manière générale, Clemenceau, élu pour la première fois à 65 ans président du conseil en octobre 1906 après avoir été un ministre de l'intérieur inflexible et prompt à déplacer la troupe et organiser des complots pour les grévistes lors des conflits du printemps, ne va pas démériter son titre de « premier flic de France », organisant la répression et l'intransigeance face aux grèves de l'industrie, de la fonction publique, des viticulteurs du Midi. En mars 1907, il remet en cause le droit de grève au nom d'un prétendu « droit de vie de la société »  en mobilisant des soldats du génie pour remplacer des ouvriers électriciens grévistes de Paris.« risques »: accident, vieillesse, maladie) basé sur la solidarité et financé par la cotisation patronale et l'impôt redistributif.

 

Jaurès ne prétend pourtant pas que la mise en œuvre de ce programme pourrait contenter pleinement les socialistes, ni que ceux-ci entendent s'inscrire dans un cadre purement réformiste, renonçant à la révolution sociale, au dépassement du capitalisme.

 

« Nous démontrerons aussi sans cesse au prolétariat ouvrier et paysan, écrit-il dans La Dépêche le 6 novembre 1906, que le programme radical et socialiste, excellent pour accroître la liberté et la force de la classe ouvrière, ne peut cependant l'affranchir; que même appliqué intégralement et à moins de s'élargir enfin au collectivisme, il laissera subsister le privilège de la propriété capitaliste d'où dérivent tous les désordres de la société, les incohérences de la production, l'oppression et l'exploitation des travailleurs ».

 

Ce programme de réformes sociales visant à améliorer le bien être du peuple et le niveau d'égalité n'est qu'une étape vers l'émancipation véritable des travailleurs, mais il est susceptible d'augmenter leur bien-être et leur capacité d'organisation et de revendication. Jaurès s'oppose à Marx qui voit dans l'aggravation du niveau d'agressivité du capitalisme et la paupérisation universelle des salariés le facteur révolutionnaire privilégié porté par le mouvement naturel et inéluctable du capitalisme. Tirant des conclusions de son analyse de la grande Révolution française, Jaurès écrit ainsi: « Pour qu'une révolution éclate, il faut que les classes inférieures souffrent d'un terrible malaise ou d'une grande oppression. Mais il faut aussi qu'elles aient un commencement de force et par conséquent d'espoir » (Histoire socialiste de la Révolution Française, tome 1). Rien de ce qui dans le réformisme social porté par le parlementarisme renforce le niveau d'organisation et de bien-être du prolétariat ne saurait donc contredire l'objectif d'une transformation radicale du mode de production et de propriété capitaliste.

 

Sa forte capacité de mobilisation (850000 syndiqués en 1906), associée aux manques de débouchés en termes d'avancées sociales des grèves qu'elle organise, radicalise la CGT. Même si sa Charte d'Amiens d'octobre 1906 impliquait son indépendance vis à vis des mouvements politiques, y compris du mouvement libertaire, elle tend à se raidir dans une « bonne conscience minoritaire » (M. Rebérioux) et sur un mot d'ordre de grève général révolutionnaire et d'action directe indifférente aux petites avancées sociales obtenues par voie parlementaire. Aux yeux de beaucoup de ses membres influents proches de la tradition du syndicalisme-révolutionnaire, ce sont les militants conscients qui font l'histoire et non les masses moutonnières bonnes à voter. Son organisation interne privilégie les petites fédérations professionnelles les plus révolutionnaires et partisanes de l'agitation permanente (dockers, ouvriers des arsenaux, bâtiment, métallurgie) au détriment des plus grosses fédérations de l'industrie, du livre, du textile, des chemins de fer. Un fort mouvement anti-étatiste (l'État est présenté comme essentiellement répressif, patron de choc, et voleur, tortionnaire dans les colonies et son armée) s'y généralise, ce qui rend compliqués les rapports avec une SFIO qui est bien forcée de pratiquer des accords de compromis avec les radicaux tout en gardant son indépendance pour faire avancer des réformes politiques qui améliorent concrètement la vie des classes populaires.

 

Ce maximalisme de la CGT et cette méfiance fondamentale vis à vis d'un État qui sait trop bien défendre les intérêts industriels et réprimer les mouvements sociaux se traduit dans la campagne que mène une partie des cadres de la CGT contre la loi de compromis sur les retraites ouvrières et paysannes, issue pourtant de 20 années de travail législatif et qui sera votée le 31 mars 1910 (avec le soutien de Jaurès et de 25 députés socialistes tandis que 27 s'y opposent avec Guesde et que Vaillant et ses amis s'abstiennent). Cette loi qui était au programme des socialistes et des radicaux en 1906 définit un minimum-vieillesse garanti pour tous et l'inscription obligatoire des ouvriers à des caisses de retraite par répartition financées aussi par l'impôt et la cotisation patronale. Elle garantit, dans sa première version soutenue par les socialistes, une pension équivalent à 40% du salaire pour les ouvriers qui utilisent leur droit à partir en retraite à 60 ans, tandis que les travailleurs qui ont des emplois pénibles ou usants peuvent partir à 55 ans. Pour Jaurès, cette réforme est certes imparfaite (dans la mesure où la part contributive de l'État financée par l'impôt redistributif est faible, et donc également les pensions garanties) parce qu'elle résulte d'un compromis avec la bourgeoisie mais il est faux de propager l'idée, comme certains à la CGT, que l'État cherche à avoir un bas de laine où aller puiser en cas de besoin pour voler les travailleurs. La CGT assimile aussi les prélèvements assurantiels liés à la loi sur les retraites ouvrières et paysannes (ROP) à une baisse pure et simple des salaires et à une menace de bureaucratisation à l'allemande des syndicats qui seraient charger de gérer ces caisses de retraite, ce qui menacerait de les embourgeoiser et de tarir le niveau de lutte et de revendication sociale.

 

Cette réforme est surtout une victoire de principe qui permettra aux salariés d'expérimenter à petite échelle une société de solidarité et de créer des outils pour la réaliser. Dès février 1906, Jaurès écrit ainsi dans La Dépêche:

 

« L'entrée du principe de l'assurance sociale dans nos lois aura de vastes répercussions. Pour faire face aux dépenses nécessaires de solidarité sociale, à l'assurance contre la maladie, contre l'invalidité partielle et contre le décès aussi bien que la vieillesse, il faudra réformer tout notre système fiscal...L'assurance sociale, en débarrassant le prolétariat des angoisses de l'extrême misère, lui donnera plus de forces, plus d'élan, plus de sérénité aussi pour la revendication réglée et hardie d'un nouvel ordre de société, d'une forme nouvelle de société et de travail ».

 

Là où les opposants à cette loi sur les retraites ouvrières avaient sans doute raison, c'est quand ils estimaient que beaucoup de ses partisans, dans la mouvance radicale, avaient à l'idée de pacifier à bon compte les rapports entre les classes. Aristide Briand, venue des rangs socialistes, et les groupes d'intellectuels qui s'inspirent de lui à la droite de la CGT ou dans la revue « La démocratie sociale » peuvent ainsi rêver un temps d'une forme de travaillisme à la française substituant au conflit social l'entente entre le capital et le travail grâce à des pratiques patronales accordant plus de droits aux salariés. Une des idées avancées par cette mouvance politique avant-gardiste re

mettant en cause l'idée d'une contradiction structurelle entre les intérêts des classes sociales à l'intérieur du capitalisme est celle de l'actionnariat ouvrier censé donné dans l'entreprise pouvoir de contrôle égal au travail et au capital. Toutefois, le patronat ne s'est nullement intéressé à ces velléités de réformes social-démocrates portées par des techniciens du social proches de Briand et le choix systématique fait par ce dernier de la répression des mouvements sociaux a achevé de discréditer cette orientation vers le rééquilibrage technicien et pacificateur des rapports entre classe à l'intérieur du capitalisme. Jaurès trouvait en particulier que la participation des salariés à l'intérieur des entreprises était un gadget dérisoire.

En 1910, Jaurès n'a pas de mots assez durs pour dénoncer le choix de Briand, son ancien ami, de mater durement, par des licenciements, des arrestations arbitraires, des emprisonnements et des réquisitions contre les 60000 cheminots courageusement engagés dans un mouvement de grève générale surprise à l'automne 1910... Répression invoquée en invoquant des actes de sabotage et autres complots anarchistes pour discréditer l'action collective en écartant l'idée d'imposer toute solution négociée aux deux Compagnies privées du rail, que les radicaux se refusent à nationaliser!

 

« Que l'homme (Aristide Briand, dans une autre vie) qui a fait la théorie et précisé la pratique de la grève générale révolutionnaire conduise maintenant la répression, c'est un des spectacles que peuvent seuls donner les régimes en décadence, et ce sera pour la bourgeoisie française, ce sera pour la bourgeoisie européenne, épanouie d'admirations devant l'audace des reniements, une honte ineffaçable... » (Jaurès, le 26 octobre 1910 dans La dépêche). Briand, que Jaurès qualifie franchement de traître opportuniste, et sa majorité radicale, dans le sillage de cette criminalisation des cheminots grévistes (certains sont même passés devant le conseil de guerre), veulent systématiser la réquisition sous peine de condamnation à 6 mois d'emprisonnement des mineurs et des cheminots et remettre en question le droit de grève lui-même au nom de l'intérêt des usagers et de la nation: on transforme ainsi ces travailleurs en « esclaves publics » de compagnie privée que l'on se refuse à nationaliser par complaisance avec les milieux d'affaires, remarque Jaurès quelques jours plus tard: « la République devient une geôle et une sorte de servage est rétablie au profit des compagnies... » (le 6 décembre 1910).

 

Jaurès avait pourtant voulu croire à la bonne foi réformatrice d'une partie des radicaux en 1906 et, en 1908, il s'était battu à la Chambre pour défendre le projet d'impôt progressif sur le revenu, socialement modéré, que Joseph Caillaux, nouveau radical venant du monde financier, était en train de construire. Ce projet répartissait les revenus imposables en 7 catégories et prévoyait un impôt complémentaire, dont le taux était progressif, et qui pouvait frapper des classes moyennes supérieures tels que des enseignants agrégés, des médecins, des rentiers. Finalement, de 1908 à 1913, ce projet d'impôt sur le revenu sera bloqué par le Sénat et il n'entrera en vigueur qu'en juin 1914 pour faire avaler la pilule de la loi des trois ans de service militaire et peut-être aussi financer la guerre qui se prépare, alors que Caillaux est depuis des semaines au centre du scandale du meurtre de Calmette, le directeur du Figaro, assassiné par sa femme, Henriette Caillaux, indignée par la violente campagne de presse faisant feu de tout bois (accusation d'intelligence avec l'ennemi, de corruption, d'infidélités conjugales, de pacifisme anti-patriotique justifié par l'égoïsme des banquiers) pour abattre son « traître » de mari.

 

 

d) Internationalisme, patriotisme et combat pour la paix

 

« Tant que, dans chaque nation, une classe restreinte d'hommes possédera les grands moyens de production et d'échange, tant qu'elle possédera ainsi et gouvernera les autres hommes...tant que cette classe pourra imposer aux sociétés qu'elle domine sa propre loi, qui est la concurrence illimitée...; tant que cette classe privilégiée, pour se préserver contre tous les sursauts de la masse s'appuiera ou sur les grandes dynasties militaires ou sur certaines armées de métier...; tant que cela sera, toujours cette guerre politique économique, et sociale des classes entre elles, des individus entre eux, dans chaque nation, suscitera les guerres armées entre les peuples ».

 

Jaurès ne sera pas toujours aussi tranché pour faire du système capitaliste une force de guerre puisqu'à l'été 1914, il veut croire, comme Kautsky et beaucoup d'économistes libéraux, que l'intrication des capitalismes européens, l'internationalisation du capital et l'enchevêtrement des intérêts liés aux échanges marchands peuvent donner quelques chances à une paix fondée sur les intérêts économiques des bourgeoisies européennes. Ainsi, il écrit dans L'Humanité le 20 juillet 1914 comme pour se donner des motifs rationnels d'espérer: «le capitalisme, en ce qu'il a de plus sain, de plus fécond, de plus universel, a intérêt à apaiser et prévenir les conflits ».  

 

Mais si le capitalisme met en danger la paix internationale, c'est aussi et surtout parce que les capitalistes doivent choyer l'institution militaire pour qu'elle les préserve contre les révoltes populaires, c'est encore parce que les milieux d'affaires, dans un certain sens, ont tout intérêt à entretenir la fièvre nationaliste qui crée l'illusion d'une communauté idéale transcendant les contradictions d'intérêts entre classes, qui nourrit de rêve et remplit d'orgueil les petits et les humbles à l'énoncé des faits de gloire de l'armée de la nation, qui détourne l'attention des problèmes sociaux...Le patriotisme peut ainsi être considéré comme une autre forme d'opium du peuple, une religion de sortie de la religion adaptée à l'âge de la démocratie qui entretient d'illusions unanimistes un peuple exploité et constitue un instrument idéologique d'exploitation au service d'une bourgeoisie qui est parallèlement de plus en plus prompte à s'allier financièrement avec ses consœurs étrangères.

 

C'est le point de vue de Marx et Engels dans le Manifeste du parti communiste: « Les ouvriers n'ont pas de patrie ». Cette formule radicale que Jaurès qualifie de « boutade » dans L'Armée Nouvelle (1910) estjustifiée théoriquement et pratiquement: comme le capital n'a pas de patrie et que sa domination est mondiale, comme il n'y a aucun sens à sacraliser un territoire et l'État qui le garantit, qui n'est rien d'autre qu'un instrument de domination de classe, la stratégie révolutionnaire des représentants du monde du travail doit être coordonnée internationalement et soumettre à la critique les lubies patriotiques qui désamorcent une lutte des classes qu'il faut au contraire pousser à l'exaspération en faisant en sorte que les prolétaires se reconnaissent subjectivement comme unis par des intérêts communs de prolétaires et non de français, d'anglais ou d'allemands...

Cette négation comme illusion et simple instrument d'exploitation de l'idée de patrie au nom d'un internationalisme prolétarien rejoint aussi le point de vue de Gustave Hervé, futur rallié à l'union sacrée et pétainiste (à qui l'on doit le « notre patrie, c'est notre classe »), le directeur de la Guerre sociale (revue d'extrême-gauche lancée en 1906 et bientôt tirée à 50000 exemplaires, autant que L'Humanité)et de son courant, très influent à la CGT qui a ratifié une ligne anti-patriotique au congrès d'Amiens en 1906, davantage inspiré toutefois par l'idéologie libertaire et l'anti-militarisme. La CGT, minoritaire sur cette ligne dans le syndicalisme européen, prônera ainsi jusqu'en 1914 avant que Jouhaux ne se rallie à l'Union Sacrée après l'assassinat de Jaurès, non la défense de la nation menaçant d'être démantelée, mais la grève générale révolutionnaire en cas de guerre.

A l'inverse de la ligne majoritaire à la CGT, comme la majorité sans doute des dirigeants socialistes, Jaurès se montre partisan d'un patriotisme civiquehéritier de la Révolution française et de l'idée républicaine: bénéficier de droits politiques, être éduqué et pris en charge par une nation qui met au cœur de son projet émancipateur la liberté, l'égalité, la fraternité, nous donne le devoir de la défendre quand elle est menacée. Jaurès est pour une armée nationale, une armée citoyenne, une armée de milices, avec un service militaire universel et continu, comme en Suisse.

Ce que Jaurès ce supporte pas, c'est le militarisme, la suppression de l'état de droit et de l'esprit démocratique dans l'armée, son noyautage par une aristocratie d'argent et de tradition réactionnaire. Son but, inspiré de la révolution française et des soldats de l'an II, est de réintégrer l'armée dans la nation, de transformer le recrutement des officiers et de les placer sous le contrôle du vote des soldats, de rapprocher l'armée de la société civile en créant, sur les ruines d'une armée de métier figée dans ses habitudes hautaines et sa différence, des milices civiles effectuant régulièrement des périodes d'entraînements et de service militaire, et encore de casser les tribunaux d'exception militaires.

Jaurès est un homme des conciliations inaccoutumées qui entend concilier « le patriotisme le plus fervent et l'internationalisme le plus généreux », ce dernier consistant surtout en son sens en l'idéal d'une fédération de nations autonomes vivant en paix sous l'arbitrage d'un droit international (Jaurès a été un des promoteurs de l'idéal qui a donné naissance à la SDN en 1919 grâce au président américain Wilson notamment) et dans le refus de la realpolitik et de la politique de puissance (Jaurès réclame ainsi que le gouvernement français intervienne pour dénoncer les exactions contre les Arméniens en Turquie, malgré les intérêts du capitalisme français dans l'Empire Ottoman).

Son patriotisme est basé sur plusieurs traditions. La patrie à laquelle nous appartenons, ce n'est pas seulement la terre des ancêtres, mais la nation républicaine en rupture avec une histoire faite de servitudes et d'inégalités sanctifiées par la tradition et la religion. La défense de la patrie de la Révolution et des droits de l'homme est présentée, dans L'Histoire socialiste de la révolution française notamment (que Jaurès rédige en 1898-1899 après sa défaite aux législatives à Carmaux), comme une cause à valeur universelle, un moyen de défense de la liberté. Pour Jaurès, la seule guerre que les socialistes puissent envisager de soutenir est donc une guerre défensive de sauvegarde de la République. Jaurès se démarque de l'outrance de la formule de Marx et Engels « les ouvriers n'ont pas de patrie » en affirmant qu' « on ne peut donner un sens à la formule qu'en disant qu'elle a été écrite à une époque où partout en Europe, en Angleterre et en France comme en Allemagne, la classe ouvrière était exclue du droit de suffrage, frappée d'incapacité politique et rejetée par la bourgeoisie elle-même hors de la cité » (L'armée nouvelle, chapitre 10).

Toutefois, pour Jaurès, Marx et Engels ont eu tort de séparer l'émancipation sociale et l'idée nationale: ce que revendiquent les prolétaires au milieu des années 1850, c'est l'accès à la dignité pleine de citoyens, la reconnaissance de leur appartenance de plein droit à la nation qui ne va pas sans l'attribution de droits sociaux et un minimum d'égalité sociale sans laquelle le corps civique n'a plus aucune forme d'unité et qui est induite dans l'accès des masses laborieuses au suffrage universel. « L'indifférence prétendue du prolétariat pour la patrie, poursuit Jaurès au chapitre 10 de L'Armée nouvelle, était le pire des contresens à une époque où partout les peuples aspiraient à la fois à l'indépendance nationale et à la liberté politique, condition de l'évolution prolétarienne ». Il n'y a donc pas à opposer revendication civique et lutte des classes puisque le combat du peuple pour l'appartenance pleine et entière à la nation a été pour le prolétariat un moment de la prise de conscience d'intérêts de classe communs et d'une force autonome, ce que démontre notamment l'épisode sans-culotte de la Révolution française.

Jaurès considère que l'attachement à la patrie est un sentiment parfaitement légitime, quasi universel, y compris et même surtout dans les classes populaires (Jaurès reprendrait volontiers à son compte la formule d'historien Michelet: « En nationalité, c'est tout comme en géologie, la chaleur est en bas »), qui a des effets politiques puissants que Marx et Engels ont eu le tort de sous-estimer: l'ignorance ou la sous-estimation du fait identitaire ou national s'avère d'ailleurs, à l'aune des expériences historiques d'échec ou de dénaturation des projets de révolution marxiste, comme une des principales faiblesses de la pensée marxienne...

Le patriotisme est également un sentiment qui s'appuie sur une détermination réelle des habitudes de sentiment, de pensée et d'action individuelles et collectives, par l'histoire et la culture des différents peuples, lesquels continuent à vivre en chacun de nous et à créer des comportements communs et des solidarités spontanées au-delà des différences de classes. Ainsi, Jaurès écrit dans L'Armée nouvelleque la patrie tient pour ainsi dire à la « physiologie de l'homme »:

 

« A l'intérieur d'un même groupement régi par les mêmes institutions, exerçant contre les gouvernements voisins une action commune, il y a forcément chez les individus, même des classes les plus opposées ou des castes les plus distantes, un fonds indivisible d'impressions, d'images, de souvenirs, d'émotions. L'âme individuelle soupçonne à peine tout ce qui entre en elle de vie sociale, par les oreilles et par les yeux, par les habitudes collectives, par la communauté du langage, du travail et des fêtes, par les tours de pensée et ces passions communs à tous les individus d'un même groupe que les influences multiples de la nature et de l'histoire, du climat, de la religion, de la guerre et de l'art ont façonné ».

 

Cette adhésion affective à la patrie prend d'ailleurs racine dans un terroir bien particulier, une culture locale spécifique, et Jaurès, malgré son admiration pour la Convention, n'a jamais été de ces jacobins qui au nom de la sécheresse d'un idéal d'unification rationnelle sous la bannière d'une langue et de principes administratifs et idéologiques communs, méprisaient les identités régionales comme des archaïsmes: il a eu le goût du terroir et lisait d'ailleurs avec passion de la littérature occitane, langue qu'il parlait avec les paysans de la région de Carmaux. La force de l'adhésion patriotique puise d'abord, et Jaurès n'a jamais contredit Barrès qu'il estimait sur ce point, dans un amour charnel et irrationnel de la terre de l'enfance et de la culture des « anciens » qui a bercé cette enfance. C'est le patriotisme tranquille, nullement guerrier et xénophobe par nature, du paysan et de l'homme du peuple auquel se rattache aussi Jaurès, l'opposant de manière caricaturale (non sans peut-être reprendre sans le vouloir un préjugé antisémite) à l'absence de patriotisme ou au cosmopolitisme structurel du financier:

 

« La propriété du paysan est un morceau de sa vie: elle a porté son berceau, elle est voisine du cimetière où dorment ses aïeux, où il dormira à son tour; et du figuier qui ombrage sa porte, il aperçoit le cyprès qui abritera son dernier sommeil. Sa propriété est un fragment de la patrie immédiate, de la patrie locale, un raccourci de la grande patrie. De l'actionnaire à sa propriété inconnue, tous ces liens sont brisés. Il ne sait pas en quel point de la patrie jaillit pour lui la source des dividendes, et c'est souvent de la terre étrangère que cette source jaillit. Que de valeurs étrangères sont mêlées dans le portefeuille capitaliste aux valeurs nationales, sans qu'aucun goût du terroir permette de les discerner » (Jaurès, 1901: Étudessocialistes. Cahiers de la Quinzaine).

 

Toutes ces considérations amènent Jaurès à s'opposer à toute attitude de défaitisme révolutionnaire, attitude qui, avant d'avoir été théorisée par Lénine, était la réponse à une guerre des États impérialistes et capitalistes que semblait aussi préconiser la mouvance anti-militariste de la CGT et Gustave Hervé: refuser de défendre la patrie en cas de déclaration de guerre et chercher à profiter de cette situation confuse fragilisant les institutions pour mener une révolution afin de subvertir les bases de la société. « La vérité est, écrit Jaurès, que partout où il y a des patries, c'est à dire des groupes historiques ayant conscience de leur continuité et de leur unité, toute atteinte à la liberté et à l'intégrité de ces patries est un attentat contre la civilisation, une rechute en barbarie ».

 

Cependant, en 1904, la défaite des troupes russes face aux japonais avait montré que la guerre et la défaite militaire pouvaient entraîner des bouleversements sociaux considérables (révolution russe de 1905) et accélérer le mouvement de destruction des bases inégalitaires de la société. Toutefois, dans un discours à la Chambre datant de juin 1905, Jaurès écrit que même si la guerre contient des potentialités révolutionnaires dont le prolétariat ne s'interdira pas de se saisir si la bourgeoisie l'envoie au feu pour servir ses intérêts, elle est plus probablement encore une remise cause durable de la civilisation et les socialistes doivent tout faire pour empêcher qu'elle advienne dans des conditions de développement technique et d'ententes internationales qui la rendraient infiniment destructrice et non la considérer comme un mal nécessaire à exploiter:

 

« Nous n'avons pas, nous socialistes, la peur de la guerre. Si elle éclate, nous saurons regarder les événements en face, pour les faire tourner de notre mieux à l'indépendance des nations, à la liberté des peuples, à l'affranchissement des prolétaires. Le révolutionnaire se résigne aux souffrances des hommes quand elles sont la condition nécessaire d'un grand progrès humain, quand, par là, les opprimés et les exploités se relèvent et se libèrent. Mais maintenant, mais dans l'Europe d'aujourd'hui, ce n'est pas par les voies de la guerre internationale que l'œuvre de liberté et de justice s'accomplira et que les griefs de peuple à peuple seront redressés ».

 

Et Jaurès poursuit son discours en devinant avec un curieux sens de la prémonition, neuf ans avant le déclenchement de la grande Guerre, douze ans avant la révolution bolchevik russe, quatorze ans avant la répression de la révolution spartakiste et une vingtaine d'années avant la montée du fascisme en Italie et en Allemagne annonçant les carnages plus effroyables encore de la seconde guerre mondiale, ce que pourraient être les suites d'une guerre européenne prochaine:

 

« D'une guerre européenne peut jaillir la révolution, et les classes dirigeantes feront bien d'y songer; mais il peut en sortir aussi, pour une longue période, des crises de contre-révolution, de réaction furieuse, de nationalisme exaspéré, de dictature étouffante, de militarisme monstrueux, une longue chaîne de violences rétrogrades et de haines basses, de représailles et de servitudes. Et nous, nous ne voulons pas jouer à ce jeu de hasard barbare, nous ne voulons pas exposer, sur ce coup de dé sanglant, la certitude d'émancipation progressive des prolétaires, la certitude de juste autonomie que réserve à tous les peuples, à tous les fragments de peuple, au-dessus des partages et des démembrements, la pleine victoire de la démocratie socialiste européenne...Car cette guerre irait contre la démocratie, elle irait contre le prolétariat, elle irait contre le droit des nations...».

 

Si l'on analyse ce discours de Jaurès, on s'aperçoit qu'il met trois finalités au centre du combat des socialistes, au regard desquels le combat pour la paix apparaît comme une condition essentielle: l'émancipation sociale des prolétaires, l'universalisation de la démocratie et le droit à l'auto-détermination et à l'autonomie politique des peuples.

Au-delà même de ces considérations, la Paix reste pour Jaurès une valeur primordiale, un impératif moral absolu, une condition de l'humanité préservée et développée de l'homme, qui n'a pas besoin d'être justifiée par autre chose qu'elle-même. Autant qu'un patriote républicain, Jaurès se situe sur un plan idéaliste inspiré par le christianisme et par le tolstoïsme ou du kantisme envisageant ces pis-allers que sont la paix armée nécessitant une défense nationale, un rapport de force construit, et des litiges réglés par des arbitrages internationaux, comme une simple étape transitoire qui doit conduire au règne des fins(pour reprendre une expression du grand philosophe et moraliste allemand du XVIIIème siècle, Emmanuel Kant, dont Jaurès était familier) de la paix définitive, qu'il faut croire possible pour ne pas désespérer de l'homme. Cette paix véritable sous l'égide d'un droit international accepté universellement exigerait une révolution culturelle et un perfectionnement moral qui peuvent paraître relever des doux rêves d'un utopiste mais Jaurès ne craint pas dire, échappant une nouvelle fois à une réduction des enjeux politiques à un prisme économique: « la race humaine ne sera sauvée que par une immense révolution morale » (l'Humanité, 11 mai 1913).

 

Comment Jaurès combat concrètement pour la paix ?

 

a) Il y a d'abord dans ses rapports aux hommes politiques, ses discours à la Chambre et dans ses articles de l'Humanité un décryptage critique permanent des actes de la diplomatie française, une dénonciation publique des entreprises qui pourraient nuire à la précaire paix franco-allemande et une interpellation régulière des ministres avec cette même finalité, ainsi que tout un travail pour se rapprocher des radicaux influents qui, comme Joseph Caillaux, veulent sincèrement la paix. Ainsi, Jaurès s'oppose vivement à l'alliance de la France avec la Russie tsariste qui est perçue comme une intention belliqueuse par les Allemands et sera finalement responsable de la contagion du contentieux entre les russes et l'Autriche au sujet de l'assassinat de l'archiduc François Ferdinand par un nationaliste serbe. Jaurès soutient d'ailleurs la légitimité de l'influence turque dans les Balkans, lieu de rencontre des civilisations, contre la politique pro-slave belliqueuse des russes. Il condamne comme un facteur de déstabilisation la concurrence forcenée que se livre en Afrique du Nord et dans l'Empire Ottoman pour pénétrer les marchés et conquérir les marchés de modernisation des infrastructures les capitalismes français et allemands servis par des gouvernements mandatés par les milieux financiers. Le prolétariat est la vraie force nationale qui doit contraindre tout gouvernement belliqueux à renoncer à ses desseins guerriers au nom de la défense de la stabilité des institutions de la République et de la liberté comme au nom de l'humanité. On peut donc envisager pour Jaurès un droit d'insurrection contre les gouvernements qui voudraient mobiliser suite à une politique aventureuse et impérialiste sans avoir donné toutes ses chances à la paix, et Jaurès rappelle publiquement ce droit à l'insurrection des prolétaires contre la forfaiture d'une guerre évitable pour intimider les gouvernements qui se succèdent au début des années 1900.

Cela vaut au leader socialiste de faire l'objet d'une véritable haine dans les milieux nationalistes, dont son assassinat le 31 juillet 1914 par un nationaliste de l'ultra-droite détraqué, Raoul Villain, sera la conséquence. Lisons, parmi des centaines d'autres accusations de trahison et appels au meurtre contre Jaurès, ces tristes mots de Charles Péguy, le poète et pamphlétaire de talent, l'ancien protégé de Jaurès et dirigeant des étudiants socialistes dreyfusards converti récemment au patriotisme catholique: « Dès la déclaration de guerre, la première chose que nous ferons sera de fusiller Jaurès. Nous ne laisserons pas derrière nous ces traîtres nous poignarder dans le dos ». Dès le 23 juillet 1914, en point d'orgue, l'écrivain et journaliste d'extrême-droite Léon Daudet a signé noir sur blanc un « Tuer Jaurès! » dans L'Action française tandis que Maurras donne du « Herr Jaurès » quand il parle du tribun socialiste. Raoul Villain (qui sera acquitté le 29 mars 1919 sous la majorité de droite nationaliste de « la chambre bleu horizon ») écrit à son frère le 10 août 1914, emprisonné à la prison de la santé suite au meurtre de Jaurès: « J'ai abattu le porte-drapeau, le grand traître de l'époque de la loi de Trois ans, la grande gueule qui couvrait tous les appels de l'Alsace-Lorraine. Je l'ai puni » (Jean Jaurès, Jean-Pierre Rioux, Perrin, p. 254).

 

b) Il y a l'action au sein des congrès de la seconde Internationale ouvrière, à Stuttgart en août 1907 et à Copenhague en septembre 1910, pour mobiliser les socialistes européens sur le principe du refus du vote des crédits de guerre et de l'organisation d'une grève générale transnationale et concertée en cas de déclenchement de la guerre. Depuis 1905, Jaurès est la voix de la SFIO avec Vaillant, le vieux communard, au Bureau de l'Internationale Socialiste (BSI). Le caractère simultané et concerté de l'action internationale contre la guerre est présenté par lui comme une nécessité pour contraindre les gouvernements à la négociation et les faire abandonner leurs projets belliqueux. Le Parti Socialiste se refusera donc à prendre des engagements unilatéraux, si le socialisme allemand choisit d'accepter la conscription et de voter les crédits de guerre... En septembre 1910, à Copenhague, est votée la motion Keir-Hardie-Vaillant qui prévoit la possibilité de grèves générales coordonnées dans les pays s'apprêtant à rentrer en guerre les uns contre les autres. En 1912, dans une atmosphère d'émotion collective contagieuse et de solennité dramatique qu'Aragon a magnifié dans son magnifique roman Les cloches de Bâle, six mille militants de l'Internationale vibrent avec Jaurès lorsqu'il présente aux délégués la résolution qui « déclare la guerre à la guerre »dont il est un des auteurs et qu'il les appelle à empêcher l'extension de la guerre des Balkans par le mécanisme diabolique des alliances européennes et qu'il invoque l'inscription en latin qui ornait la cloche de l'écrivain romantique allemand Schiller: « Vicos voco, j'appelle les vivants; Mortuos plango, je pleure les morts; Fulgura frango, je briserai les foudres de la guerre... ».

A l'intérieur des rangs socialistes, on observe beaucoup de scepticisme sur la volonté réelle dont pourrait faire preuve, le moment venu, la social-démocratie allemande pour s'opposer à la guerre. Ainsi, l'historien Romain Ducoulombier rapporte qu' « à la fin de 1912, alors même que les socialistes français et allemands s'apprêtent à s'accorder sur un manifeste de désarmement, le socialiste Charles Andler, brillant universitaire germanophone et fin connaisseur de Marx, publie dans L'Action nationaleun article sur les progrès du socialisme impérialiste en Allemagne dont la teneur provoque bientôt une violente polémique. « Je crois les socialistes allemands très patriotes, écrit-il...La philosophie industrialiste les domine. Or, il n'y a pas de défaite salutaire pour un État industriel ». Dans une réplique d'une agressivité inaccoutumée, publiée par L'Humanité le 4 mars 1913, Jaurès l'accuse d'être un « faussaire »... Si Jaurès assène de si fortes critiques à Andler, c'est qu'en effet son attitude disqualifie par avance toute action internationale contre la guerre ». De fait, l'évènement allait confirmer les craintes d'une partie des socialistes français puisque, début août 1914, à la grande indignation de Rosa Luxemburg qui avait été emprisonnée en février 1914 pour incitation de militaires à la désobéissance, tous les députés du SPD au Reichstag votent les crédits de guerre.

 

c) Il y a enfin la bataille contre la loi des Trois ans.Le 6 mars 1913, Briand présente à la Chambre le projet de loi faisant passer la durée du service militaire de 2 à 3 ans, alors que les radicaux étaient parvenus avec l'appui des socialistes à la faire passer de 3 à 2 ans en 1905. Jaurès présente ce projet de loi comme « un crime contre la République et contre la France » qui menace la paix en donnant des signes de volonté belliqueuse aux Allemands et au peuple français et et qui affaiblit la défense nationale. Jaurès présente un contre-projet à la Chambre les 17-18 juin où il reprend les propositions de création d'une armée populaire démocratique développées dans L'Armée nouvelle. La SFIO et la CGT, y compris sa tendance syndicaliste-révolutionnaire, décident de taire leurs différences d'appréciation sur les principes de la défense nationale et de la grève révolutionnaire en cas de guerre pour lutter ensemble contre la loi des 3 ans en organisant une campagne de sensibilisation et des meetings dans toute la France: Jouhaux, le secrétaire national de la CGT, vient au grand meeting du Pré-Saint-Gervais le 25 mai 1913 où Jaurès parle devant 150000 personnes. Les radicaux, de leur côté, se dotent d'un nouveau leader, Caillaux, hostile comme les socialistes à la loi des 3 ans. La loi est néanmoins votée grâce à une coalition du centre-gauche nationaliste conduit par Briand et Clémenceau, du centre-droit dirigé par Poincaré et de la droite et l'extrême droite.

 

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18 mai 2014 7 18 /05 /mai /2014 20:10

 

 

Le 27 mai 2014 première journée nationale de la Résistance

 

Depuis la loi du 19 juillet 2013, le 27 mai devient « Journée nationale de la Résistance ». Loi votée par les deux assemblées et promulguée par le Président de la République : 

 

 

La loi

Article 1

  La République française institue une journée nationale de la Résistance. 

 Article 2

  Cette journée, ni fériée, ni chômée, est fixée au 27 mai, jour anniversaire de la création du Conseil national de la Résistance. 

 Article 3

 Dans le cadre de cette journée anniversaire, les établissements d’enseignement du second degré sont invités à organiser des actions éducatives visant à assurer la transmission des valeurs de la Résistance et de celles portées par le programme du Conseil national de la Résistance. 

La présente loi sera exécutée comme loi de l’Etat. 

 

 

L'association parisienne du Musée de la Résistance nationale et 36 autres associations et organisations ont longtemps porté cette demande.

 

Que signifie cette commémoration et cette date ?

 

Il s’agit de faire partager les valeurs de la Résistance, valeurs d’engagement, de liberté, de progrès social que des hommes et des femmes ont fait vivre, parfois au péril de leur vie.

 

Rendre hommage à ce passé, c’est aussi s’engager pour l’avenir.

  

Le 27 mai 1943 est la première réunion du Conseil National de la Résistance, Conseil qui réunit l’ensemble des organisations de la Résistance et qui, après de nombreux échanges, parviendra à établir à l’unanimité, le 15 mars 1944, un programme intitulé « Les jours heureux » qui, encore aujourd’hui, est en vigueur même si gouvernements et Medef veulent le réduire à néant.

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18 mai 2014 7 18 /05 /mai /2014 19:50
Le bloc-notes de Jean-Emmanuel Ducoin. "1948, un mouvement socialiste de répression syndicale.

 

Travailleurs.

«Le renouvellement de ces attaques sauvages oblige le gouvernement à décider que, à l’avenir, les forces de l’ordre, lorsqu’elles seront ainsi assaillies, pourront se défendre après les sommations nécessaires.» Ainsi parle François Mitterrand. Nous sommes en 1948, la grande grève des mineurs du Nord-Pas-de-Calais vient de s’achever par une répression d’une rare violence, et les «forces de l’ordre» en question, au service du gouvernement socialiste de l’époque, ont répondu aux instructions du ministre de l’Intérieur, Jules Moch, sorte de Clemenceau au petit pied, donc plus dangereux encore que son triste prédécesseur. Les «attaques sauvages» évoquées par Mitterrand, alors secrétaire d’État à la présidence du Conseil, ne sont rien d’autre que des faits de grève, menés par les ouvriers des mines de France en rébellion contre les décrets signés par Robert Lacoste, ministre de l’Industrie, qui, d’un trait de plume, venait de leur supprimer les acquis sociaux obtenus à la Libération. Ces travailleurs de la terre noire ne sont pourtant pas n’importe qui. Résistants pour la plupart, militants CGT et/ou communistes, ils avaient été les acteurs courageux d’une grève pour l’histoire, en 1941, déjà à l’appel de la CGT et du PCF clandestin, pour «du savon et du pain», acte de résistance et d’espoir au cœur de la nuit noire. Ce sont ces mêmes hommes, ces mêmes familles, qui se battent pour les salaires et la dignité de leurs droits, que le gouvernement socialiste de 1948 traite comme des ennemis. La même année, la CGT a remporté haut la main les élections professionnelles et organisé, dans la foulée, un référendum auprès des mineurs : 89% votent pour la grève dans le Nord-Pas-de-Calais. Ils cessent le travail le 4 octobre, dans l’unité syndicale. L’action se durcit. Le gouvernement lance les CRS, la gendarmerie et l’armée. Bilan ? Six morts, 2 000 arrestations, autant de condamnations à la prison et des centaines de vies brisées.

 

Gauche.

L’histoire est bien connue des lecteurs de l’Humanité, hélas moins du «grand public», qui découvrira avec plaisir et stupéfaction, n’en doutons pas, le très beau livre de la journaliste du Canard enchaîné, Dominique Simonot, Plus noir dans la nuit (éditions Calmann-Lévy), récit circonstancié de ces événements, réalisé avec les témoignages directs des derniers héritiers vivants. Toute leur vie, ces gueules noires ont réclamé compensation, et il leur a fallu attendre 2011 et un arrêt de la cour d’appel de Versailles pour que dix-sept d’entre eux, anciens employés des Charbonnages de France, perçoivent 30 000 euros d’indemnisation pour licenciement abusif et discrimination. L’épisode judiciaire soldait l’une des plus longues batailles de l’histoire syndicale. Le grand mérite de l’enquête de Dominique Simonot, écrite comme un thriller syndical et politique, tient bien sûr à l’empathie – bien plus encore – qu’elle accorde à ses interlocuteurs, tant et tant que beaucoup s’enfonceront dans les méandres de cette pâte humaine comme dans un roman d’amour, sublimé par la réalité et les destins croisés des Georges, Norbert, René, Daniel, Henri, Simone, Lucienne, Colette et les autres. Ils étaient syndicalistes, communistes, ils ont été l’honneur de la France et la gauche, toute la gauche, leur doit aujourd’hui les honneurs. À ce propos : élu président de la République, François Mitterrand n’a jamais fait le moindre geste de réconciliation à leur égard. Certains y verront, une fois encore, la face obscure de l’histoire des solfériniens vis-à-vis des luttes sociales. Nous y verrons surtout un devoir d’histoire et un rappel à la vigilance.

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