L’appel à la grève du 26 janvier réunit toutes les catégories, toutes les professions du secteur. Car aucune n’est épargnée par la politique menée depuis 2017, qui fait craindre une remise en cause du service public.
Le ministre Blanquer nettoie tout dans l’éducation nationale, de la maternelle à l’université, des surveillants aux enseignants-chercheurs, des infirmières aux lycéens, des étudiants aux psychologues, des programmes aux examens, de la formation aux évaluations… On le voit à la diversité de celles et ceux qui s’apprêtent à se mobiliser le 26 janvier, pour répondre à l’appel d’une large intersyndicale (CGT, FO, FSU, SNCL et SUD pour les enseignants, parfois encore plus large pour d’autres métiers) « pour le service public d’éducation ».
« On l’a vu sur le terrain au moment du remaniement », nous confie Guislaine David, porte-parole du Snuipp-FSU (syndicat des enseignants du primaire) : « Tout le monde espérait que Blanquer parte ! On a atteint un niveau jamais vu de discrédit, de rejet de sa personne et de sa politique. » Pour les profs, parmi les plus mal payés en Europe, cela commence par une « revalorisation historique » promise pour tenter de faire passer la pilule de la réforme des retraites. Et qui a finalement abouti, cette année, à 400 millions d’euros, distribués à 1,2 million de professionnels sous forme de primes « qui concerneront seulement 30 % des enseignants », rappelle Guislaine David.
1 900 postes supprimés à la rentrée
C’est aussi une profession qui se sent attaquée par « l’autoritarisme, la répression qui s’est abattue sur ceux qui ont protesté contre la réforme du bac », dénonce Frédérique Rolet, secrétaire générale du Snes-FSU (collèges et lycées). Des professionnels qui se sentent dévalorisés par les injonctions, les petits guides qui prétendent leur imposer des pratiques qu’ils réprouvent… Et des conditions de travail qui se dégradent encore : Frédérique Rolet rappelle les « près de 1 900 postes supprimés à la rentrée prochaine dans le secondaire, alors que les effectifs des élèves augmentent » et qu’il va falloir, en plus, gérer les conséquences éducatives de la crise sanitaire.
Dans l’enseignement supérieur, la LPR (loi de programmation de la recherche) a été adoptée malgré l’opposition d’une écrasante majorité des chercheurs, et l’actualité a mis au grand jour la situation dramatique des étudiants. Il ne faut pas s’étonner qu’une intersyndicale ne regroupant pas moins de seize organisations appelle à la grève le 26 janvier, en exigeant un plan de recrutement d’urgence de 65 000 enseignants-chercheurs titulaires sur dix ans. Les lycées professionnels, eux, contestent une réforme qui appauvrit les enseignements dispensés à leurs élèves et bouche leur avenir. Jusqu’aux infirmières scolaires, à qui on promet une décentralisation qui saboterait leur mission de suivi de la santé des élèves dans les établissements…
« La crise sanitaire a agi comme un révélateur, y compris auprès de l’opinion publique et des parents », juge Guislaine David : « Ils ont vu ce que c’est que notre métier. Et une enquête de notre fédération révèle qu’ils font plus confiance aux enseignants qu’au ministre. » Sa collègue du Snes complète : « Oui, le service public d’éducation est menacé. On voit de plus en plus de formes de privatisation, de marchandisation, d’interventions d’officines privées. Cela traduit la vision d’un système très élitiste, comme le montre l’abandon de l’éducation prioritaire. Chacun fera ce qu’il voudra dans sa région, on affaiblit tout cadrage national. Certes, celui-ci ne suffit pas à garantir l’égalité, mais quand il n’y en a pas, c’est encore pire ! » Bien assez de raisons pour qu’aucun couvre-feu ne suffise à éteindre le feu de la colère.
Immigration. L’État français viole de plus en plus régulièrement les droits des étrangers
Samedi 23 Janvier 2021- L'Humanité
L’expulsion imminente d’un père de famille géorgien vivant à Sarcelles, dans le Val-d'Oise, vient s’ajouter à une accumulation d’atteintes aux droits constatée par les associations.
La FCPE, les enseignants du collège Victor-Hugo, à Sarcelles (Val-d'Oise), et le Réseau éducation sans frontières 95 (RESF) appellent à une opération « collège mort », ce lundi 25 janvier. L’action, qui devrait se poursuivre par un rassemblement devant la sous-préfecture de Bobigny (Seine-Saint-Denis), en début d’après-midi, est organisée pour protester contre les menaces qui pèsent contre le père de deux enfants scolarisés dans l’établissement : Daviti Apkhazishivili, 41 ans, également père de trois autres enfants scolarisés à l’école primaire de Persan. Débouté du droit d’asile, il a passé Noël au centre de rétention administrative du Mesnil-Amelot. Une tentative d’exécution de son obligation de quitter le territoire (OQTF) a eu lieu le 14 janvier, mais les passagers du vol qui devait reconduire le père de famille en Géorgie ont empêché son décollage. Les soutiens de Daviti Apkhazishivili craignent qu’il soit éloigné du territoire dans les prochains jours. Il laisserait derrière lui 5 enfants et sa compagne. En outre, son OQTF stipule qu’il serait alors interdit de revenir en France pendant un an. La préfecture considérant que cette décision « ne porte pas une atteinte disproportionnée aux droits de l’intéressé au regard de sa vie privée et familiale » et « qu’il ne justifie pas de liens personnels et familiaux en France ».
Logique hyper-répressive
Le déni d’existence de la famille de ce ressortissant géorgien par les autorités fait tristement écho à l’histoire de cette autre famille d’exilés secourue, le 16 janvier, en pleine montagne. Dans les Hautes-Alpes, elle avait été conduite, en présence d’un nourrisson de quelques jours et de son frère d’à peine un an, au poste de la Police aux frontières (PAF) de Montgenèvres, plutôt qu’à l’hôpital. « Une nouvelle escalade du gouvernement français dans le mépris des droits fondamentaux et la mise en danger des personnes exilées », ont réagi les associations locales.
Ce mépris du droit en vue de l’application d’une logique hyper-répressive à l’égard des étrangers s’est également traduit cette semaine par l’organisation d’un vol vers Khartoum afin d’y reconduire un homme en situation irrégulière, alors que le tribunal administratif de Lille avait annulé, à deux reprises, l’arrêté fixant le pays de destination de son expulsion, reconnaissant que sa vie serait en grave danger au Soudan.
Le nombre de visas délivrés par la France a chuté de 79,7 %
« La Cimade a constaté la persistance, et parfois l’aggravation, des violations des droits fondamentaux des personnes étrangères en 2020 », a déclaré l’association, en fin de semaine, à l’occasion de la publication par l’exécutif des chiffres de l’immigration de l’année 2020. Des données qui révèlent, d’ailleurs, une diminution de 79,7 % du nombre de visas délivrés par la France, un nombre de premiers titres de séjour également en baisse de 20,5 % et celui des demandes d’asile enregistrées de 35 %. Et la Cimade d’ajouter : « Nous revendiquons l’arrêt de cette politique d’enfermement et d’expulsion et appelons le gouvernement à la fermeture des centres de rétention administrative, la refonte profonde des politiques migratoires et la régularisation large des personnes étrangères présentes en France. »
114,3 milliards pour Elon Musk, 69,3 pour Jeff Bezos... Dans un rapport publié ce lundi, l'ONG révèle que la pandémie a largement profité aux grosses fortunes mondiales. Alors que des centaines de millions de personnes vivent avec moins de 4,90 euros par jour, l'association avance des propositions pour tenter d'enrayer cette dynamique inégalitaire.
Plusieurs études, cet automne, l’avaient déjà souligné, Oxfam enfonce le clou avec son dernier rapport : la crise sanitaire du Covid-19 a bel et bien profité aux multimilliardaires. « Les dix hommes les plus riches du monde – dont fait partie le Français Bernard Arnault – ont vu leur fortune totale augmenter de 540 milliards de dollars (479 milliards d’euros) depuis le début de la pandémie »,pointe l’organisation internationale, qui lutte pour la réduction des inégalités.
Dans le même temps, « entre 200 millions et 500 millions de personnes supplémentaires pourraient avoir basculé dans la pauvreté en 2020 », estime l’étude, précisant qu’il faudra « plus d’une décennie avant que le taux de pauvreté ne retrouve son niveau d’avant la crise ».
« Le soutien des banques centrales ont eu un effet de levier »
Un décalage d’autant plus impressionnant que les 1 000 plus grandes fortunes avaient, dans un premier temps, subi 30 % de pertes entre février et mars 2020. Un décrochage de courte durée puisque, neuf mois après, ces milliardaires avaient déjà reconstitué leur patrimoine d’avant la crise, avant de voir leur magot s’étoffer ces derniers mois. Pour Oxfam, ce phénomène s’explique notamment par le « soutien sans précédent des gouvernements pour leur économie ». « Mais c’est principalement le soutien des banques centrales – avec leur politique de rachats d’actions massifs pour éviter que les cours ne dévissent – qui ont eu un effet de levier », précise Quentin Parrinello, porte-parole d’Oxfam France.
Parmi ces ultrariches, certains ont directement profité de la crise sanitaire. C’est le cas de Jeff Bezos, PDG d’Amazon, qui a vu sa fortune augmenter de 69,3 milliards d’euros au cours de l’année 2020 à la faveur des confinements et des fermetures de commerces. L’extravagant milliardaire de la tech et dirigeant de Tesla, Elon Musk, a engrangé une hausse de 114,3 miliards d’euros. Moins connu que son compatriote Jack Ma mais plus riche que celui-ci, le milliardaire chinois Zhong Shanshan a connu une ascension fulgurante parmi les plus riches de la planète (+ 67,9 milliards d’euros). Pour cause : l’une de ses entreprises, Beijing Wantai, produit des tests Covid et développe un vaccin contre le Covid-19. À l’autre extrémité, les centaines de millions de personnes qui auraient basculé dans la pauvreté (moins de 4,90 euros par jour) se situeraient pour plus des deux tiers en Asie du Sud, en Asie de l’Est et dans la région Pacifique. « La majorité travaillent dans les secteurs informels (activités hors de la législation). Elles sont exclues du régime de protection sociale, des programmes d’aide sociale et de l’accès au crédit », explique Oxfam.
Même à l’intérieur des nations les plus riches, les inégalités se sont accrues. « Alors que les milliardaires français ont connu la troisième progression la plus forte – 175 milliards d’euros, soit deux fois le budget de l’hôpital public –, on est passé de 5,5 millions de bénéficiaires de l’aide alimentaire à plus de 8 millions en septembre en France », affirme Quentin Parrinello. Notre champion national en la matière, le patron de LVMH, incarne parfaitement ce phénomène.
La fortune de Bernard Arnault a bondi de 41 %
« Sur l’ensemble de l’année 2020, malgré la crise, la fortune de Bernard Arnault a augmenté de 44 milliards d’euros, soit un bond de 41 %. Après le pic de la crise, sa fortune a doublé entre mars et décembre », souligne Oxfam dans une note consacrée à la situation française. Dans le même temps, « le nombre d’allocataires du revenu de solidarité active a fortement augmenté depuis le début de la crise sanitaire (+ 150 000), pour atteindre 2,1 millions en octobre 2020, soit une augmentation de 8,5 % par rapport à octobre 2019 », rappelle ce document.
L’association avance une série de propositions pour tenter d’enrayer cette dynamique : « Investir massivement dans les services publics pour assurer les besoins de base ; revaloriser les minima sociaux et les bas salaires, à commencer par le secteur du soin ; faire en sorte que les plus riches et les grandes entreprises payent leur juste part d’impôts ; mettre en place des contreparties sociales et écologiques contraignantes pour les grandes entreprises. »
Les 18 000 habitants de Bonneuil-sur-Marne (Val-de-Marne) auront ce dimanche un nouveau maire, après la décision de l’actuel édile communiste Patrick Douet, élu depuis 2004, de passer la main pour raisons de santé. C’est son premier adjoint Denis Oztorun (PCF) qui reprendra le flambeau. Pour l’Humanité, il détaille les priorités de son action pour la ville.
Vous serez élu dimanche maire, dans la continuité de l’équipe municipale : quels sont les projets engagés que vous portez aujourd’hui ?
Denis Oztorun Nous avons beaucoup de projets, notamment pour la rénovation urbaine, déjà engagés par le maire actuel. Nous avons notamment gagné un deuxième plan ANRU (Agence nationale pour la rénovation urbaine, qui sélectionne projets et crédits, N.D.L.R.) pour rénover notre principal quartier de logements social, la Cité Fabien. C’est un grand projet sur une dizaine d’années, avec la création d’équipements tels qu’une maison de santé et une salle pour les associations. Nous travaillons également un projet de complexe sportif. D’autre part, nous lançons un projet multimodal, sur lequel nous travaillons depuis plusieurs années avec les communes voisines, qui regrouperait notre port autonome, une gare de triage, et l’aéroport d’Orly : un grand bassin d’emplois et d’entreprises avec un côté écologique, puisqu’il s’appuie sur le ferroviaire et le fluvial. L’idée est d’être la « chambre arrière » du marché de Rungis.
Accompagnement des personnes dépendantes, aides financières aux familles, à la vie associative et culturelle...
Quelles actions voulez-vous mettre en place dans les domaines de l’écologie et de la citoyenneté ?
Denis Oztorun Ce sont deux éléments à part entière de notre projet pour la ville. D’abord un plan climat, pour adapter tous les équipements municipaux, voirie comprise. Nous voulons créer des îlots de fraîcheur, planter des arbres, repenser la mobilité. Ensuite, nous voyons que la République est mise à mal, notamment par les financiers d’un côté, les fascismes de l’autre, la montée des agressions antisémites et islamophobes. Or il en va de la vie de nos concitoyens. Nous voulons ouvrir des brèches, sensibiliser la population, mettre en place des formations pour les droits des citoyens. Et nous prévoyons de créer une cellule d’alerte sur les dysfonctionnements de la République, comme les discriminations. Il faut rassembler plutôt que diviser.
Quelles sont pour Bonneuil les conséquences de la crise sanitaire et sociale et comment voulez-vous y répondre ?
Denis Oztorun D’abord, nous faisons le constat d’une gestion calamiteuse par le gouvernement, preuve en est avec les masques, et aujourd’hui les vaccins : l’État est démissionnaire. Dans ces conditions, nous voulons protéger notre population, on s’est battus pour avoir un centre de dépistage. Nous avons ensuite tout un dispositif, et nous voulons faire de 2021 l’année des nouvelles solidarités : accompagnement des personnes dépendantes, aides financières aux familles, à la vie associative et culturelle. C’est très important de faire vivre les arts et la culture, nous mettons en place des déambulations artistiques, par exemple. D’autre part, nous avons un dispositif de paniers de légumes pour les étudiants, d’aides à la cantine, un soutien en lien avec le Secours populaire et les Restos du cœur. C’est primordial : on voit aujourd’hui des personnes venir qui sont enseignants, par exemple. La crise sociale explose. La ville fera le maximum pour l’accompagnement social, avec un budget de 57 millions d’euros.
Ces salariées des Genêts d’or ne comprennent pas pourquoi elles ne peuvent pas toucher la prime de 183 €, alors que des aides-soignantes à l’hôpital en bénéficient. | OUEST-FRANCE
Oubliés du Ségur en Finistère : « Cette prime de 183 euros, c’est un mois de courses »
Publié le
Delphine VAN HAUWAERT
Plus de 200 salariés du social et du médico-social se sont rassemblés à Morlaix (Finistère), jeudi 21 janvier 2021. Ils dénoncent le non-versement d’une prime mensuelle de 183 €.
Pour Cyril, père de trois enfants, 183 €, c’est une semaine de courses . Avec cette somme, sa collègue Sandra remplirait le frigo pour un mois . Ces aides-soignants au foyer médicalisé Le Triskel, à Plougonven (Finistère), touchent entre 1 400 et 1 500 € par mois. Ne pas obtenir cette prime, c’est un manque à gagner important pour eux.
« Injustice »
Ils font partie de ceux que l’on appelle « les oubliés du Ségur de la santé », qui, à l’été 2020, actait la revalorisation salariale des personnels des établissements de santé et des Ehpad, à hauteur de 183 € par mois, excluant les salariés du secteur social et médico-social.
Parmi les quelque 220 salariés ayant participé à cette mobilisation départementale, Carole et Karine, aides-soignantes à la maison d’accueil spécialisée des Genêts d’or, où était organisé le rassemblement.
C’est dégueulasse , lance Karine, pour qui, là encore, 183 €, ce n’est pas rien . Avec treize ans d’ancienneté, elle gagne 1 500 € par mois, primes comprises. On fait des horaires d’hôpitaux, avec une amplitude allant de 7 h à 21 h 30, et on travaille un week-end sur deux et les jours fériés , précise Carole.
Toilettes, activités, sorties… Les deux jeunes femmes s’occupent de personnes en situation de lourd handicap. Il y a des problèmes de comportement parmi les personnes accueillies, reprend Karine. Mais on aime notre métier. Simplement, on ne veut pas le faire pour rien.
De gros écarts de salaire
Outre le non-versement de cette prime, l’aide-soignante ne comprend pas les écarts de salaires constatés dans ce secteur. Selon Joël Goron, directeur général des Genêts d’or, ces différences entre des professionnels qui s’occupent de personnes âgées et d’autres en charge de personnes en situation de handicap peuvent aller jusqu’à 300 € ».
Les disparités sont encore plus flagrantes quand ce sont les salariés d’une même entreprise qui ne touchent pas le même salaire, comme c’est le cas à l’hôpital. « On va parfois faire des remplacements dans des services qui, eux, obtiennent les 183 € », indique Cyril, du Triskel, à Plougonven, service en charge des traumatisés crâniens dépendant du centre hospitalier des pays de Morlaix (CHPM). L’aide-soignant le reconnaît : « Ça peut créer une mauvaise ambiance. »
Perte d’attractivité
En tout, dans le pays de Morlaix, ils sont « 40 agents du CHPM à être exclus du Ségur », dénonce Christophe Boudrot, de la CGT, citant, outre le Triskel, le service de soins infirmiers à domicile (SSIAD) et le centre de soins, d’accompagnement et de prévention en addictologie (CSAPA).
Si l’on prend en compte toutes les structures privées ou associatives sur le département, ils sont 8 000 à réclamer cette hausse de salaire.
Cela n’aide pas à améliorer l’attractivité de ces métiers, au contraire. Il y a une incidence sur le recrutement , déplore le directeur des Genêts d’or. Avec un impact sur le quotidien des aides-soignantes à la Maison d’accueil spécialisée qui, double peine, se retrouvent à travailler davantage « quand le matin on est deux au lieu de trois en poste . De quoi avoir « parfois envied’aller travailler ailleurs.
Quand il existe une cause de refus d’exécution du mandat d’arrêt européen, la remise de la personne recherchée est refusée. C’est tout. C’est ce que prévoit notre loi, en son article 695-23 du Code de procédure pénale, loi créée pour appliquer le droit européen, à savoir la décision-cadre n° 2002/584 du 13 juin 2002. Alors pourquoi ne pas l’appliquer, plutôt que de tenter un énième détournement dans la dernière ligne droite ?
En effet, en toute cohérence, on semblait toucher au but. Emboîtant le pas de la conseillère à la Cour de cassation, l’avocat général a admis qu’il ne pouvait y avoir exécution du mandat d’arrêt européen visant Vincenzo Vecchi pour la condamnation de Gênes sous une qualification équivalente de « vol en bande organisée » et qu’il n’appartenait pas à l’État d’exécution, ici la France, de décider que le délit de « dévastation et pillage » entrait dans les trente-deux cas de renvoi automatique. L’avocat général a reconnu que la France ne pouvait se substituer à l’Italie pour décider de cette qualification, alors que celle-ci, État d’émission du mandat d’arrêt européen, ne l’avait pas indiquée et n’avait pas coché la case correspondante sur le formulaire du mandat d’arrêt européen. C’est une nouvelle étape de franchie, donc, dans la course de fond judiciaire. Il s’agit là d’un beau désaveu de l’argumentaire juridique boiteux du procureur général d’Angers.
Autre nouvel obstacle franchi : la reconnaissance par le même avocat général près la Cour de cassation que le délit de « dévastation et pillage » n’a pas d’équivalent, au moins pour un des sept faits requis, là où la cour d’appel d’Angers en retient deux, et ce, car il n’existe pas de complicité passive dans le droit français. Il s’ensuit que, dès lors que le délit de « dévastation et pillage » n’est pas reconnu comme étant une infraction dans notre droit pour au moins un fait, cela implique qu’il n’y a plus de proportionnalité de la peine comme exigé par la loi européenne en son article 49-3 de la charte des droits fondamentaux.
Arrivé à ce point de bonne rhétorique qui devait le conduire à conclure que le mandat d’arrêt européen ne pouvait être exécuté et que Vincenzo Vecchi ne devait pas être remis à l’Italie, l’avocat général se cabre devant le dernier obstacle et rate la ligne d’arrivée en proposant de renvoyer le cas devant la Cour de justice européenne pour qu’elle indique une manière d’effectuer une réduction, une conversion de la peine ou un nouveau recours. Or, il n’y a pas de recours possible contre cette peine. Elle est définitive pour avoir été prononcée par la Cour de cassation italienne. Aucune réduction, aucune conversion ou aucun aménagement de la peine n’a été proposé par l’Italie lors du supplément d’information ordonné par la cour d’appel de Rennes. Et pour cause, ni la France, ni l’Italie, ni la Cour de justice européenne ne peuvent modifier une peine.
La voie de la révision n’existant pas, pourquoi s’arrêter en chemin et ne pas aller au bout du raisonnement ? Il suffit d’appliquer la loi interne française, qui a transcrit la décision-cadre européenne du 13 juin 2002. L’article 695-23 du Code de procédure pénale indique que « l’exécution d’un mandat d’arrêt européen est également refusée si le fait faisant l’objet dudit mandat d’arrêt ne constitue pas une infraction au regard de la loi française ». La Cour de justice européenne ne saura dire ni plus, ni mieux, que notre droit.
Dix-huit mois de prison et dix années d’exil, voilà le prix pour avoir manifesté le 20 juillet 2001 à Gênes. On impose pourtant à Vincenzo Vecchi la perspective de mois, voire d’années de procédure supplémentaires, alors que nous savons tous que la Cour de justice européenne sera dans la même impasse que la Cour de cassation. Pourquoi ? Nous ne voulons pas penser qu’il s’agit de gagner du temps, quitte à laisser Vecchi dans un temps suspendu qui l’empêche d’envisager tout avenir. Le droit français permet de mettre fin à cette course de fond, il suffit de l’appliquer. Et ce sera justice pour Vincenzo Vecchi.
Vallourec, Enedis, Renault... Accompagné de Céline Brulin et Hubert Wulfranc, le secrétaire national du PCF a rencontré, mardi 19 janvier, des syndicalistes de plusieurs entreprises de Seine-Maritime. Objectif : travailler aux relocalisations, en lien avec les mobilisations des salariés en lutte.
Seine-Maritime, envoyé spécial.
«On entre en période électorale, et les oreilles sont beaucoup plus ouvertes. » Le secrétaire national du PCF, Fabien Roussel, démarre sa visite du département par une rencontre avec l’intersyndicale de Vallourec, entreprise métallurgique dont le site de Deville-lès-Rouen sera bientôt fermé. Aux syndicalistes qui cherchent des pistes de reclassement pour leur usine, le député du Nord, accompagné de la sénatrice Céline Brulin et du député de la circonscription Hubert Wulfranc, promet d’intervenir auprès du gouvernement. « Nous avons tout intérêt à peser ensemble auprès du ministère pour obtenir la réindustrialisation du site », propose Fabien Roussel. « Il faut obtenir une réunion à Paris. »
Cette journée dans plusieurs entreprises de la banlieue de Rouen, le secrétaire national du PCF l’a voulue comme un échange avec les salariés, pour la plupart en prise avec les conséquences de la désindustrialisation, qu’elle soit liée ou simplement amplifiée par la crise sanitaire. « Lorsque ces usines ferment, ce sont les salariés qui payent, et tout le bassin d’emploi avec. » Pas question de laisser faire, pour les trois parlementaires communistes, qui souhaitent soutenir au maximum les mobilisations syndicales. Ainsi, à Cléon, ce sont quelque 687 salariés de Renault qui sont invités au « départ volontaire » par la direction du groupe.
Grève nationale chez Renault
Pour l’essentiel, ils travaillent à la production de moteurs thermiques et de boîtes de vitesses, selon un syndicaliste de la CGT, Pascal Le Manach. « On leur dit qu’ils ne servent plus à rien. » « À terme, on ne produira plus ici que de l’hybride et de l’électrique », regrettent Pascal et ses collègues. Les salariés seront en grève nationale, le 4 février. « On a investi fortement pour réduire les émissions de particules fines, il y a un vrai savoir-faire que nous devons préserver. On ne peut pas tout miser sur l’hydrogène et l’électrique. On va mener cette bataille avec vous », promet Fabien Roussel. « Nous allons la mettre au cœur des échéances électorales à venir. Avec ce système économique, on est tous perdants. Ce sont des emplois en moins, des recettes fiscales en moins, et un bilan carbone déplorable avec les délocalisations de sites de production. »
Un peu plus tôt, les trois parlementaires se sont rendus sur le piquet de grève des salariés d’Enedis, en lutte contre le plan Hercule qui vise à séparer EDF en trois entités distinctes. Un passage apprécié. « Nous remercions les élus communistes qui nous soutiennent et ont réussi à ouvrir des commissions parlementaires. » « Nous avons pu initier au Sénat un débat sur Hercule », souligne d’ailleurs la sénatrice Céline Brulin. « Nous mènerons le combat avec vous, pour vous, mais aussi pour contribuer à la relance de l’économie de notre pays », assure Fabien Roussel.
« Réquisitionner des sites de production »
En pleine crise sanitaire et en pleine polémique sur les pénuries de vaccin contre le Covid-19, les trois élus PCF ont également rendez-vous sur le site de Sanofi à Saint-Aubin-lès-Elbeuf. Le groupe entend externaliser six usines, dont celle d’Elbeuf, et mettre en concurrence les sites restants…
Ce 19 janvier, les salariés de Sanofi sont en grève. « Nous sommes un site spécialisé en antibiotiques », expliquent les syndicalistes aux élus. « Mais Sanofi ne veut pas en faire, parce que ça ne rapporte pas beaucoup. » Selon eux, « un médicament qui guérit n’est pas un bon médicament. Sanofi préfère développer des médicaments qui traitent ». Un syndicaliste rappelle en outre que le groupe pharmaceutique a perçu un milliard d’euros, en dix ans, en crédits recherche, « tout en supprimant des emplois ». Pour le secrétaire national du PCF, « nous avons besoin d’outils législatifs permettant de réquisitionner des sites de production pour faire des doses de vaccin ». Et, plus que jamais, de rappeler la proposition de son parti de créer un « pôle public du médicament ».
Pour terminer, les parlementaires communistes rencontrent enfin des acteurs de l’événementiel (intermittents, artistes et entrepreneurs) dans l’auditorium Roland-Leroy de Oissel. « Nous sommes venus avant tout pour vous écouter », prévient Hubert Wulfranc. Et l’angoisse est forte : « Les gens ont pris de nouvelles habitudes, ça ne redémarrera pas de suite » ; « Les collectivités nous attribueront-elles les mêmes budgets qu’avant la crise ? » ; « Comment va-t-on rembourser les prêts garantis par l’État ? »... « Nous avons dénoncé des décisions incohérentes », rappelle alors Fabien Roussel. « On aurait pu maintenir les lieux de culture ouverts. » De plus, selon lui, « les aides de l’État ne sont pas suffisantes ». Et mal faites. Il rappelle ainsi à un entrepreneur pourquoi il a voté contre les 10 milliards d’euros de réductions fiscales accordées aux entreprises. « Parce qu’on a accordé cette aide à toutes les entreprises, y compris les plus grandes, qui vont en absorber la majeure partie. Alors qu’il aurait fallu accorder une suppression à 100 % de la taxe foncière et de la CVAE (cotisation sur la valeur ajoutée des entreprises – NDLR) sur deux ans, mais aux 520 000 TPE et PME qui en ont réellement besoin. »
Selon nos informations, le gouvernement prépare une ordonnance qui modifierait l’ordre des créanciers privilégiés en cas de liquidation judiciaire, avec à la clef une rétrogradation du privilège des salariés. Conçue malgré l’actuel tsunami social, la réforme menace une institution sociale, l’AGS, qui verse leurs salaires chaque année à près de 100 000 salariés.
Au plus fort de la crise sanitaire que traverse la France et du tsunami social qu’elle entraîne, il aurait pu sembler logique qu’Emmanuel Macron marque au moins une pause dans la cascade de réformes néolibérales qu’il a imposées au pays depuis son accession à l’Élysée. Et surtout, qu’il ne prenne pas de nouvelles mesures qui fragilisent davantage la situation des salariés, qui sont menacés par une spectaculaire envolée du chômage.
Le gouvernement prépare pourtant une réforme qui risque d’avoir des effets ravageurs sur le monde du travail puisqu’elle mettrait en très grave danger le régime de garantie des salaires, qui protège les salariés en cas de liquidation judiciaire, par le biais d’un changement de l’ordre des créanciers privilégiés qui interviendrait au détriment des salariés et à l’avantage des mandataires et administrateurs judiciaires. Ces informations, dont Mediapart a eu connaissance, confirment les premières révélations de L'Obs.
Le ministère de la justice a donc lancé une consultation des professionnels du droit, des acteurs économiques et des universitaires sur ces avant-projets de réformes, jusqu’au 15 février 2021. Et à cette fin, il a levé le voile sur deux avant-projets d’ordonnance qui sont passés jusqu’à ce jour inaperçus mais qui sont d’une considérable importance, puisqu’on y découvre une réforme qui va très au-delà de ce que propose la directive européenne. La Chancellerie propose ni plus ni moins que de dynamiter le régime de garantie des salaires, qui permet aux salariés de percevoir leurs salaires lorsque leur entreprise fait l’objet d’une liquidation judiciaire.
Pour comprendre la gravité de ce qui se trame, il faut avoir à l’esprit que ce système de garantie de salaire est issu d’une très longue histoire sociale au cours de laquelle les salariés ont profité de protections progressivement renforcées en cas de liquidation judiciaire de leur entreprise. D’abord, un décret-loi du 28 octobre 1935, pris par le gouvernement Laval, a fait en sorte que la créance de salaire, en cas de liquidation, bénéficie d’un régime de faveur en conférant une garantie patrimoniale supplémentaire aux salariés, dite « superprivilège » des salaires.
Mais ce « superprivilège » avait une faille : il ne pouvait pas protéger les salariés en cas d’insolvabilité totale de l’entreprise. C’est ce qu’a en particulier révélé le célèbre conflit Lip, qui a défrayé la chronique sociale française tout au long des années 1970. À l’époque, le CNPF, qui pouvait avoir une générosité sociale dont son successeur, le Medef, est le plus souvent dépourvu, a donc eu l’idée de proposer au législateur d’instaurer une garantie de paiement des salaires, en cas de liquidation judiciaire.
Et c’est ainsi que, par une loi du 27 décembre 1973, en son article 2 (reproduction ci-dessous), est créée l’Association pour la gestion du régime de garantie des créances des salariés (AGS), avec une mission simple : lorsqu’une procédure collective est ouverte et que les fonds disponibles ne permettent pas de régler les créances salariales, l’AGS se substitue à l’entreprise débitrice défaillante, à charge pour l’AGS par la suite d’obtenir les remboursements.
En clair, grâce à la technique dite de subrogation personnelle, encadrée par l’article L.3253.16 du Code du travail, l’AGS devient créancière de l’entreprise à hauteur de ses avances et bénéficie des privilèges des salariés. La gestion opérationnelle du régime de garantie est par ailleurs confiée à l’Unédic par l’AGS, dans le cadre d’un mandat de gestion.
L’AGS est donc l’héritière de la tradition sociale d’un courant du patronat français, dont le chef de file a longtemps été sa fédération de la métallurgie. Il suffit d’aller sur le site Internet de l’association pour vérifier la philosophie dans laquelle elle continue d’inscrire son action : « Dans un monde de concurrence généralisée et mondialisée, il est important de pouvoir compter sur la solidarité. Une solidarité bien particulière : celle des entreprises qui savent qu’aucune d’elles n’est à l’abri d’un retournement de conjoncture, d’une mutation des marchés ou de difficultés financières passagères ou structurelles. C’est pour cette raison qu’a été créée l’Association pour la gestion du régime de Garantie des créances des salariés (AGS) : le fonds de solidarité interentreprises, alimenté par une cotisation patronale obligatoire payée par toutes les entreprises. La mission principale de l’AGS à vocation sociale consiste à accompagner et soutenir les entreprises dans les procédures collectives en avançant les fonds nécessaires au paiement des créances salariales. Qu’il s’agisse de conseils, d’avances financières ou de suivi, l’AGS est un véritable amortisseur social qui permet de préserver l’emploi et de maintenir la viabilité économique de l’entreprise, et plus largement de soutenir le rebond de l’activité économique française », peut-on lire.
Et puis pour finir, un troisième texte, en l’occurrence la loi du 25 janvier 1985, a encore élargi le champ d’application de la garantie de l’AGS.
Dans l’histoire du patronat, l’AGS est donc une institution atypique, construite sur une logique de solidarité, puisqu’elle a versé environ 1,2 milliard d’euros en salaire en 2020 (près de 1,4 milliard d’euros les années antérieures, quand les aides publiques étaient moins fortes) à près de 100 000 salariés. Et comme le système est financé par les remboursements que l’AGS obtient (de l’ordre de 600 millions d’euros par an) et sur une cotisation patronale (de l’ordre de 800 millions d’euros par an), il est à la fois socialement généreux, et économiquement vertueux puisqu’il ne pèse ni sur le pouvoir d’achat des autres salariés ni sur les finances publiques.
C’est donc tout cet édifice juridique, très protecteur pour les salariés, que le projet d’ordonnance risque de bouleverser. Comme le révèle l’un des textes publiés par la Chancellerie, le gouvernement souhaiterait en effet réécrire totalement l’article L.643.8 du Code du commerce et modifier en profondeur les articles L 622.17 et L 641.13, qui sont précisément les dispositions légales qui fixent l’ordre des créances et des privilèges.
Lorsque l’on scrute le principal document du ministère de la justice, qui présente ses propositions de réforme, on peut alors comprendre ce qui va changer. Mediapart s’est entouré du conseil d’un expert social réputé pour établir le tableau ci-dessous qui résume l’ordre actuel des créances et, en vis-à-vis, le nouvel ordre qui résulterait de la réforme, tel qu’il est présenté à partir de la page 30 de ce texte de la Chancellerie :
À l’examen de ce tableau qui présente la synthèse des propositions de la Chancellerie, on comprend donc ce que serait la principale rétrogradation : le superprivilège salarial de l’AGS, qui représente 40 % de ses recettes et 80 % des créances récupérées, passerait du 3e rang actuellement au 6e rang après entrée en vigueur de la réforme. Les créances de salaires non couverts par l’AGS seraient pour leur part dégradées au 10e rang.
Il est par ailleurs envisagé de retirer les actifs immobiliers des sommes récupérables par l’AGS au profit des banques. Autre avantage au profit des établissements financiers : il est prévu à leur avantage ce que notre tableau fait apparaître comme « les créances garanties par le privilège de sauvegarde » ou « le privilège de redressement judiciaire ». Et ces nouveaux privilèges seraient attribués aux banques ou à tout établissement intervenant pendant la période d’observation.
Et enfin, notre tableau fait clairement apparaître que les frais de justice liés à la liquidation, c’est-à-dire essentiellement les honoraires et commissions des mandataires et administrateurs judiciaires qui, jusqu’à présent étaient derrière l’AGS, passeraient devant elle.
Conclusion sans appel de notre expert social : « Sous prétexte d’une transposition d’une directive européenne des sécurités et en plein désastre économique, le gouvernement prépare deux ordonnances au détriment des salariés pour le bénéfice des administrateurs et mandataires judiciaires ainsi que des banquiers ».
Les honoraires exorbitants des administrateurs judiciaires
C’est donc une réforme explosive que le gouvernement prépare, qui risque d’être vivement contestée sur de nombreux plans. La première contestation sera évidemment de nature politique et sociale : comment, dans un contexte social aussi dramatique, le gouvernement se permet-il d’envisager une réforme semblable ?
Mais cette réforme sera contestée aussi pour d’innombrables autres raisons, notamment d’ordre juridique car, en ses articles 60 et 196, la loi d’habilitation permettant au gouvernement de légiférer par ordonnance dans ce domaine encadre très précisément les points sur lesquels la réforme peut porter. Or l’ordre des créanciers ne fait pas partie du nombre.
Autres critiques en perspective : si le gouvernement veut dégrader les avantages de l’AGS, qui protègent les salariés, en revanche, il consolide ceux des mandataires et administrateurs judiciaires. Or, il faut bien l’admettre, cette disposition est tout à fait choquante, car depuis des lustres, les avantages indus dont profitent ces professions, ainsi que les honoraires totalement opaques et pharaoniques dont ils jouissent, constituent un scandale interminable.
Voici bientôt vingt ans, Arnaud Montebourg avait, à juste titre, dénoncé en 2001 dans un rapport parlementaire célèbre les invraisemblables passe-droits et privilèges dont jouissaient ces professions. Dans ce rapport, le député socialiste s’attardait en particulier sur les rémunérations à couper le souffle dont elles profitaient, et présentait en particulier le tableau ci-dessous :
Commentaire du rapport : « Les rapports de contrôle effectués plus récemment par la mission d’inspection des mandataires de justice font état, sur une étude portant sur un échantillon de 22 administrateurs judiciaires et 75 mandataires judiciaires à la liquidation des entreprises, de bénéfices nets moyens par mandataire de l’ordre de 2 millions de francs. […] Au vu de ces chiffres qui révèlent indubitablement une situation pour le moins florissante, il faut garder à l’esprit que les mandataires de justice sont rémunérés par des entreprises en état de cessation de paiement, et qui feront, dans 95 % des cas, l’objet d’une procédure de liquidation. »
Et le rapport ajoutait : « La réglementation incite en effet les administrateurs judiciaires, par la perception d’un droit proportionnel sur le chiffre d’affaires de l’entreprise pendant la période d’observation, à prolonger au maximum cette période d’observation, au détriment de l’intérêt d’une entreprise à bout de souffle et de celui des créanciers en attente de remboursement. Il est également inacceptable de laisser subsister des distorsions de réglementation qui conduisent à ce que l’administrateur judiciaire soit mieux payé quand il procède à la cession de l’entreprise que lorsqu’il propose sa continuation ; il n’est pas non plus pertinent de conserver, pour le mandataire-liquidateur, un tarif dégressif au prorata de la réalisation des actifs, cette dégressivité n’encourageant pas le liquidateur à tenter des actions de valorisation d’actifs. »
Or, deux décennies plus tard, rien n’a changé : les honoraires sont toujours aussi considérables et fixés de manière totalement opaque, à la discrétion des intéressés. Et de cela, Mediapart, qui a consulté plusieurs experts proches des centrales syndicales, dispose de nombreux exemples. Une seule illustration – appelons-le le « dossier X », rapporté par l’un de nos experts, qui a requis l’anonymat : « Ouvert en redressement le 28 mai 2013, puis converti en liquidation judiciaire le 23 juillet 2013, le régime AGS a avancé la somme de 2,3 millions d’euros. À ce jour, le solde à recouvrer dans ce dossier, qui n’est toujours pas clôturé, est de 1,1 million d’euros, dont 43 000 euros au titre du superprivilège. Alors que le régime AGS n’a perçu que la somme de 1,2 million d’euros au titre du remboursement de sa créance superprivilégiée, les honoraires du seul mandataire liquidateur ont été fixés à plus de 763 000 euros. »
Alors, pourquoi, au lieu de remettre en cause ces privilèges dénoncés dans ce rapport de 2001, le gouvernement veut-il faire strictement l’inverse en consolidant les avantages de ces professions, au détriment des salariés ?
L’interpellation est d’autant plus justifiée que, par surcroît, la réforme entraînerait un différé de remboursement du superprivilège pour l’AGS, comme nous l’explique l’un de nos experts : « Les mandataires judiciaires ne seraient plus ainsi tenus de procéder à la répartition des fonds tant que l’ensemble des créanciers figurant dans cette nouvelle rédaction ne sera pas fixé. L’AGS serait ainsi dépendante de la fixation des frais de justice par le mandataire judiciaire lui-même, sachant que cette rémunération est fixée dans le rapport de clôture déposé par le liquidateur. L’AGS serait donc remboursée à la clôture, sous réserve de la présence des fonds, ce qui ne saurait être acceptable au regard des délais dans lesquels ces clôtures sont effectivement prononcées : actuellement, l’AGS dénombre plus de 50 000 dossiers non encore clôturés bien qu’ayant fait l’objet d’une liquidation judiciaire depuis plusieurs années ».
La conséquence de tout cela, c’est que l’AGS risque d’être prise dans un étau. Car la rétrogradation du superprivilège pourrait entraîner, selon les experts consultés par Mediapart, une baisse des recettes de l’ordre de 320 millions d’euros en 2021. Or, quand l’État interrompra les mesures exceptionnelles de soutien à l’économie prises pour faire face à la crise sanitaire, les faillites d’entreprises risquent d’augmenter spectaculairement, ce qui sollicitera encore plus la trésorerie de l’AGS.
Or, cet effet de ciseau (généré par une baisse des recettes induite par la dégradation du superprivilège et une augmentation des versements de salaires induite par la hausse des liquidations) est d’autant plus préoccupant que l’AGS a contracté, en décembre 2020 auprès d’un pool bancaire un emprunt pouvant aller jusqu’à 2 milliards d’euros, pour faire face aux besoins de trésorerie liés au paiement estimé des salaires en 2021 et 2022, conséquence des faillites prévisibles induites par la fin des aides gouvernementales.
De bonnes sources, l’AGS serait alors dans l’obligation, si elle veut maintenir l’équilibre financier du régime, de prévoir une augmentation de 0,36 point du taux de cotisation, ce qui la ferait passer à 0,51 point, un taux sans précédent.
Or, pour le patronat, la hausse des cotisations, c’est le chiffon rouge absolu ; c’est pour lui la crainte d’un renchérissement du coût du travail, avec à la clef un effet dépressif sur l’emploi.
Interrogée par Mediapart, la Chancellerie nous a fait valoir, par la bouche de sa porte-parole, Emmanuelle Masson, que toutes ces craintes n’avaient aucun fondement. On retrouvera toutes les observations de la porte-parole sous notre onglet « Prolonger ». La porte-parole conteste en particulier que la réforme soit conduite au détriment des salariés.
Voici ses principales observations : « Il est inexact de dire que le superprivilège passe du rang 3 au rang 6. Aucun classement fiable existant à ce jour ne permet de dire que l’AGS était à tel ou tel rang ; la difficulté que tranche le projet de réforme ne concerne que le classement du rang du superprivilège des salariés bénéficiant à l’AGS (...) par rapport à celui dit des frais de justice (...). En outre, il n’était pas contesté qu’au moins une partie de ces frais de justice primait déjà le superprivilège bénéficiant à l’AGS à hauteur des avances faites. Le projet n’est absolument pas conçu au détriment des salariés : les salariés ne peuvent aucunement souffrir du rang des créances des administrateurs et mandataires judiciaires. »
La porte-parole conteste aussi que les administrateurs judiciaires soient les gagnants de la réforme : « Sur l’impact financier du classement des créances d’honoraires et des créances de l’AGS dont vous m’avez fait part, il nous paraît absolument impossible de faire de telles projections ; cela supposerait en effet que l’on puisse déterminer le montant de la trésorerie disponible dans chaque procédure où il peut y avoir concurrence entre les créances d’honoraires des AJMJ et l’AGS, et personne ne dispose de telles données. En outre, on sait que les procédures collectives ont permis de maintenir un certain nombre d’emplois, limitant ainsi les engagements de garantie de l’AGS. »
Comme l’immense majorité des procédures judiciaires s’achèvent en des liquidations, on peut, toutefois, douter de l’argument. Reste donc la question la plus importante : que cherche en fait le gouvernement ? Ne souhaite-t-il pas porter le coup de grâce à l’AGS ? Il est, en fait, de notoriété publique que la Chancellerie et, surtout, le ministère des finances formulent de vives critiques à l’encontre du système qu’incarne l’AGS, pour les raisons que l’on devine. Bercy a toujours en horreur toutes les formes de démocraties sociales qui aboutissent à ce que d’importantes institutions échappent à sa tutelle. C’est ainsi que la Sécurité sociale, au cours des quatre dernières décennies, a progressivement été étatisée, avec le résultat que l’on sait : les partenaires sociaux en ont été de facto expulsés ; le paritarisme a été mis en miettes ; et le projet de loi de financement de la Sécurité sociale n’est quasiment plus qu’une annexe du projet de loi de finances. Dans ce monde autoritaire et vertical, l’État décide de tout, et les partenaires sociaux n’ont plus leur mot à dire…
Même si l’AGS n’est pas une institution paritaire mais une institution patronale, elle échappe à Bercy, qui voit donc en elle un reliquat du vieux monde – à l’opposé des valeurs de la haute technocratie du ministère des finances. Il est d’ailleurs un signe qui ne trompe pas. Déjà, au début du quinquennat d’Emmanuel Macron, un projet confidentiel avait été envisagé, avant même la directive européenne, pour refonder le système et remettre en cause le superprivilège de l’AGS. Mais le premier ministre de l’époque, Édouard Philippe, avait fini par y renoncer.
Avec cet avant-projet d’ordonnance, le gouvernement repart donc à la charge. Et il ne faut pas se méprendre sur l’enjeu de la confrontation qui se joue dans les coulisses du pouvoir et du patronat : il s’agit ni plus ni moins que de la survie de cette importante institution sociale qu’est ce régime de garantie des salaires.
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