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19 septembre 2021 7 19 /09 /septembre /2021 10:23
S.J. Eisenstein (3): Ivan Le Terrible - par Andréa Lauro

A lire aussi les deux premières études chronologiques consacrées par Andréa Lauro à Eisentein dans le "Chiffon Rouge" dans cette étude est la suite:

S.M. Eisenstein : de Sergueï Mikhaïlovitch à Sa Majesté: Les années 1920 - Un nouveau langage cinématographique (la chronique cinéma d'Andréa Lauro)

S.J. Eisenstein (2): Perspective Nevski - Les années 1930. Le long voyage, les films manqués et le chef-d’œuvre antinazi - la chronique cinéma d'Andréa Lauro

S.J. Eisenstein : Ivan le Terrible

Les années 1940. Le dernier chef-d’œuvre et l’affrontement avec le dictateur

Staline était à la recherche constante de supports historico-culturels fonctionnels servant au culte de sa personnalité. Même le cinéma devait s’adapter en exaltant la figure de héros individuels. Alexandre Nevski rentrait dans ce "nouveau cours" du cinéma soviétique. Grâce au succès du film, Eisenstein est contacté par Andreï Alexandrovitch Ždanov, l’homme qui dicte la ligne culturelle en URSS et qui l’a défendu après Le Pré de Béjine, et par Ivan Grigorievitch Bolshakov, Directeur du Conseil des commissaires du peuple de l’URSS et président de la commission des affaires cinématographiques, pour la réalisation d’un nouvel ouvrage centré sur une figure historique. La proposition, partagée par Staline, était de réaliser un film sur Ivan IV, le "Tsar de toutes les Russies", passé à l’histoire comme Ivan le Terrible. Sur cet adjectif, une précision est, cependant, nécessaire. Le terme "terrible" a dans notre langue une acception négative, mais pas autant en russe. L’original "Groznyj" porte en effet une signification positive.

Eisenstein commença à écrire le scénario, mais fut bientôt contraint de suspendre le travail.

La Seconde Guerre mondiale était entrée au cœur de l’URSS. Après l’opération dite "Barbarossa", l’invasion nazie de l’Union soviétique commencée le 22 juin 1941, les troupes allemandes étaient de plus en plus proches de la capitale. Le réalisateur se mobilisa lui aussi en participant, entre autres, au "Comité antifasciste juif". Le 3 juillet, il publia à la radio un message en anglais intitulé "Aux frères juifs du monde entier" dans lequel il exhortait à l’unité dans la lutte contre le nazisme. Le 25 août, il écrivit pour la "Pravda" un appel analogue "Frères juifs du monde entier!". Il intégra également une coordination pour la réalisation de films de propagande antinazie et commença à travailler, avec l’envoyé de guerre américain Quentin Reynolds, à un documentaire intitulé Moskva soprotivlyayetsya (Moscou résiste).

Le film, également appelé "La Guerre contre les nazis ou Le Vrai Visage du fascisme", fut interrompu à la fin de 1941 lorsque le journaliste américain fut transféré, avec d’autres correspondants étrangers, de Moscou à la ville de Kujbyšev.

L’offensive nazie entraîna d’énormes pertes et le cinéma subit de lourdes conséquences. Le tournage de beaucoup d’autres films, en plus du déjà cité Moscou résiste, furent interrompus et toute la production cinématographique et les archives (sauf "curieusement" Le Pré de Béjine) furent déplacées à Alma Ata (aujourd’hui Almaty) la ville la plus peuplée du Kazakhstan (puis siège d’importants accords et protocoles, notamment ceux de 1991 qui donnèrent naissance à la Communauté des États Indépendants, après la dissolution de l’URSS).

En Asie soviétique, la production était évidemment limitée. Des courts-métrages, des dessins animés, "agitka" (film d’agitation, entendu comme propagande) et des documentaires furent réalisés, comme La bataille pour notre Ukraine soviétique ou La bataille pour l’Ukraine soviétique (1943) dirigé par Julija Solnceva. A retenir également le plus important film à sujet de l’époque : Pir v Žirmunke (Banquet à Žirmunk, 1941) réalisé par Pudovkin et inséré dans la collection Boyevoy kinosbornik (Collection de films pour les forces armées).

Dans le film, en partie inspiré par une histoire vraie, une paysanne restée seule pendant une attaque nazie, prépare à un groupe d’Allemands un somptueux, mais empoisonné banquet et, pour écarter tout soupçon, la femme mange et meurt avec ses ennemis.

Eisenstein ne reprit le projet du film sur Ivan le Terrible qu'après la Bataille de Stalingrad, qui dura du 17 juillet 1942 au 2 février 1943, et qui vit les Soviétiques l'emporter sur les forces fascistes et nazies allemandes, italiennes, roumaines et hongroises.
 

S.J. Eisenstein (3): Ivan Le Terrible - par Andréa Lauro

Le long scénario d’Ivan Groznyj, approuvé par Staline lui-même, prévoyait la réalisation de deux films. Le casting mettait en valeur Nikolaï Tcherkasov, presque méconnaissable dans le rôle principal, avec d’autres acteurs importants de l’époque, plusieurs fois célébrés comme "artistes de l’année", de Serafima Birman à Pavel Kadochnikov, de Mikhaïl Jabrov à Amvrosy Boug en passant par Ljudmila Tselikovsky, dans le rôle du tsar.

Parmi les acteurs aussi l’éternel "rival", théorique et cinématographique, d’Eisenstein, Vsevolod Pudovkin, dans le rôle d’un vieux fanatique du nom de Nikolaï. Un travail qui a marqué la "pacification" entre deux grands réalisateurs soviétiques.

La photographie a été confiée à l’habituel Tissė pour les extérieurs, tandis que l’intérieur a été soigné par Andrei Moskvin (Carskoe Selo, 14 février 1901 - Leningrad, 28 février 1961) connu pour son travail avec Grigori Kozintsev et Leonid Trauberg. La musique, après le succès d’Alexandre Nevski qui avait conduit à une version chantée de la bande-son, est de nouveau composée par Sergeï Prokofiev.

Le tournage débute le 23 avril 1943 à Alma Ata, puis se poursuit à Moscou. Le tournage dura environ un an, mais alors qu’Eisenstein montait la première partie du film, le même réalisateur décida de diviser la seconde en deux afin de composer une trilogie : la première partie sur l’ascension au pouvoir d’Ivan IV, la seconde sur la lutte contre les ennemis internes, la troisième sur la victoire finale. Le vieil ami Alexandre, devenu homme de régime, le lui déconseilla parce qu’il estimait que dans la troisième partie, "le linge sale d’une famille" se montrerait. En 1943, Tissė abandonne la production après une âpre dispute avec le réalisateur. Malgré les affrontements, la première partie d’Ivan Groznyj (Ivan le Terrible) sort dans les salles le 30 décembre 1944.

L'histoire:

En 1547, le grand-duc de Moscou Ivan IV (Adolphe Geri) est couronné tsar. Frappé par les conditions de misère de son peuple, avec l’appui du peuple, il centralise tous les pouvoirs et abolit les privilèges des classes aisées et les autonomies féodales que les aristocrates boyards veulent maintenir.

Parmi ceux-ci se détache la figure du boyards Evfrosinija Starickaïa (Serafima Birman), tante du tsar, qui voudrait sur le trône son fils Vladimir Andreïevitch (Pavel Kadochnikov), semi-fou, mais facile à manœuvrer et qui donnerait par conséquent aux boyards toute liberté.

Ivan épouse entre-temps la jeune Césarine Anastasia (Lyudmila Tselikovskaya), dont il est également amoureux le prince André Koubsky (Mikhaïl Nazvanov) que les boyards espèrent faire devenir une arme contre le souverain.

Aux ennemis internes, s’ajoutent les ennemis extérieurs : les Tatars envoient des menaces de guerre. Le tsar repousse les ambassadeurs, rassemble l’armée, marche sur Kazan, occupée par l’ennemi et, après avoir fait sauter les murs ("Mine et poussière, fantaisie du tsar!"), libère la ville.

Rentré à Moscou, Ivan tombe gravement malade, mais lorsque les boyards sont désormais convaincus qu’ils se sont libérés du souverain, le tsar guérit miraculeusement. La perfide Evfrosinija ne renonce pas et empoisonne la tsarine Anastasia qui a entre-temps donné naissance à un enfant. Resté seul, avec très peu d’amis sincères et dignes de confiance, Ivan, sur les conseils du prince Kurbuski, quitte la capitale et se retire dans un couvent, tandis que ses émissaires partent pour l’Angleterre pour y apporter des propositions d’alliance. Mais la population de Moscou l’acclame en se déplaçant dans un long cortège vers la retraite du tsar pour lui manifester affection et confiance. Souverain et peuple sont désormais unis pour affronter le destin de la Russie.

Le film fut un succès. Eisenstein, qui termine la deuxième partie d’Ivan le Terrible, remporte le Prix Staline en 1943 et 1944. Le soir de la cérémonie de remise du prix en février 1946 (la guerre l'avait inévitablement retardée), le réalisateur a eu une crise cardiaque, a été hospitalisé d’urgence et a été contraint à une longue hospitalisation.

Il écrivit : "Je suis déjà mort. Les médecins disent que, selon toutes les règles de la science, je ne devrais pas être plus vivant [...] Je veux m’amuser".

Il ne s’est pas trop amusé. Lavrentij Pavlovitch Berija, o ce Berija, découvrit, à travers ses fameuses et redoutables écoutes, que le réalisateur avait fini de monter son nouveau film. Il le regarda et trouva plus d’une ressemblance entre les massacres du Tsar évoqués dans le film et les "purges staliniennes", avec une référence particulière à ce qu’on appelle la "Terreur d’Iejov". Le Comité Central du PCUS commença ainsi à s’intéresser à Ivan Grozny II : Bojarsky zagovor (La Conjuration des Boyards).

La conjuration des boyards - Eisenstein

La conjuration des boyards - Eisenstein

La conjuration des boyards - Eisenstein

La conjuration des boyards - Eisenstein

Voici l'histoire de la "Conjuration des boyards", deuxième partie "d'Ivan le Terrible":

En 1565, Ivan (Nikolaï Tcherkasov) revient à Moscou, mais est trahi d’abord par le prince Kourbski, qui avait comploté avec les Lituaniens, puis par le métropolite de Moscou (Andreï Abrikosov), son vieil ami de jeunesse qui s’est retiré après le couronnement du tsar et est devenu "Pope", lui refusant la bénédiction. Ce dernier devient complice des boyards dans leur tentative de discréditer et assassiner Ivan. Le tsar, aidé par sa garde impériale (les Oprichniki), entre les souvenirs de l’enfance et de l’assassinat de sa mère par les boyards, comprend que sa tante Evfrosinija avait été responsable de la mort de la tsarine et découvre la conspiration. Ainsi, lors d’un banquet délirant, tourné dans une magnifique séquence de couleurs, Ivan met en scène un "jeu de pièces" fatal qui amène le tueur à gages d’Evfrosinija à tuer son fils Vladimir, désigné par les boyards comme successeur au trône. Avec le soutien du peuple Ivan continue ainsi la lutte contre les ennemis.

Les deux parties d’Ivan le Terrible furent une sublime reconstitution d’une histoire, le meilleur film historique selon Chaplin, ainsi que la synthèse parfaite du cinéma d’Eisenstein: en effet, il est considéré par beaucoup comme son meilleur film, entre la centralité du montage et l’utilisation symbolique de l’espace. Citons les intérieurs, les lignes, les lumières et les ombres qui découlent d’une relecture de l’art figuratif byzantin et qui renvoient à l’expressionnisme allemand.

On doit au même mouvement cinématographique, entre autres, la même figure d’Ivan, inspirée de l’interprétation de Conrad Veidt (inoubliable "somnambule" dans Le Cabinet du docteur Caligari) dans le film Das Wachsfigurenkabinett (Le Cabinet des figures de cire, 1924) réalisé par Paul Leni. Mais beaucoup voient dans l’Ivan d’Eisenstein la figure de Mejerchol’d, le père spirituel du réalisateur.

Mais Ivan le Terrible était aussi, sinon surtout, la représentation de l’URSS de ces années. D’un côté, il faisait écho à l'élan patriotique contre la menace nazie, de l’autre, en se référant explicitement à la figure de Staline, il attaquait le pouvoir et ses dégénérescences. Dans la magnifique scène finale du premier film, est présentée la procession du peuple vers le retrait inaccessible d’Ivan, une autre référence cinématographique claire cette fois au film Herr Arnes pengar (Le trésor d’Arne, 1919) de Mauritz Stiller, petits points noirs avançant avec des insignes, des croix, tandis qu’au premier plan se profile le tsar. Éloquente, précise et grandiose métaphore du pouvoir. Thème qui revint avec plus de vigueur idéologique dans la deuxième partie, "La Conjuration des Boyards", dans la célèbre séquence en couleurs, tournée par Moskvin, où sont montrés les aspects obscurs et délinquants du pouvoir et les doutes d’Ivan.

En août 1946, quelques mois après la crise cardiaque d’Eisenstein, Staline, après avoir lu les rapports de Berija, voit le film. Il était furieux, même pour le prétendu manque de "fierté russe", pour la longue barbe du protagoniste et pour les baisers d’Ivan. La revue "Sovietskoje Iskusstvo" a anticipé le jugement selon lequel Ivan Grozny II : Bojarsky zagovor fournissait "une preuve évidente des résultats négatifs auxquels peuvent conduire le manque de responsabilité, le mépris envers l’étude et la narration superficielle et arbitraire des arguments historiques". Le 4 septembre de la même année arriva la résolution officielle du Comité Central :

"Le réalisateur S. Eisenstein dans la deuxième partie du film "Ivan le Terrible" a montré son ignorance dans la représentation des faits historiques, présentant l’armée progressiste des gardes du tsar comme une bande de dégénérés semblable au "Ku Klux Klan américain", et Ivan le Terrible non pas comme un homme de forte volonté, mais comme un personnage faible et inerte, semblable à Hamlet". La diffusion du film est donc interdite.

Eisenstein fut contraint à une seconde autocritique douloureuse. Il écrivit à Staline pour lui demander de pouvoir terminer la trilogie, promettant de corriger la seconde partie.

Les deux se rencontrèrent à onze heures du soir le 25 février 1947 dans le "Petit coin", le studio du chef de l’URSS. D’un côté de la table, le réalisateur accompagné de l’acteur Tcherkasov, qui, en tant que député du Soviet suprême, espérait pouvoir influencer le jugement sur le film, de l’autre, Staline, Molotov et Jdanov. Le procès commença.

Staline : "Vous avez écrit une lettre et la réponse est un peu tardive. Je voulais immédiatement vous répondre par écrit, puis j’ai décidé qu’il était préférable de nous parler. Mais je suis très occupé, le temps me manque et c’est pourquoi nous sommes en retard. J’ai reçu votre lettre en novembre...".

Jdanov : "Oui, vous l’avez reçu à Soci".

Staline : "Avez-vous étudié l’histoire?"

Eisenstein : "Plus ou moins".

Staline : "Plus ou moins? Moi aussi, je connais un peu l’histoire. Vous avez montré l’Opritchina de manière incorrecte. L’Opritchina est l’armée du roi, une armée régulière, progressiste. Dans votre film, elle apparaît plutôt comme une sorte de Ku Klux Klan".

Eisenstein : "Ceux-ci sont couverts par des cagoules blanches, tandis que dans notre film les cagoules sont noires".

Jdanov : "Cette différence n’est pas fondamentale".

Staline : "Votre tsar est indécis, il ressemble à Hamlet. Tout le monde lui suggère ce qu’il doit faire et il ne prend aucune décision. Le tsar Ivan était un grand souverain plein de sagesse, et si on le compare à Louis XI, il le dépasse de dix têtes. La sagesse d’Ivan consistait dans le fait qu’il savait maintenir un point de vue national et ne laissait pas entrer les étrangers dans son pays, le protégeant contre la pénétration d’influences étrangères. Dans votre présentation d’Ivan le Terrible, des erreurs et des déviations ont été commises dans ce sens. Pierre Ier est un autre grand souverain, mais son attitude envers les étrangers est trop libérale, il a trop ouvert la porte et a permis la germanisation de la Russie. Catherine l’a permise encore plus. Et après, peut-être que la cour d’Alexandre Ier était une cour russe? Et celle de Nicolas Ier? Non. C'étaient des cours allemandes. Et puis voici une autre mesure remarquable d’Ivan le Terrible : il a été le premier à introduire le monopole du commerce extérieur. Lui le premier et Lénine le deuxième".

Jdanov : "Ivan le Terrible peint par Eisenstein est hystérique".

Molotov : "En général, l’accent est mis sur la psychologie, sur une présentation excessive des contradictions psychologiques intérieures et des émotions personnelles".

Staline : "Il faut montrer les figures historiques correctement en ce qui concerne le style. Ainsi par exemple dans le premier épisode il n’est pas correct qu’Ivan le Terrible se serre si longtemps avec sa femme. À cette époque, on ne faisait pas".

Jdanov : "Ce film présente une déviation byzantine. Mais même là, à Byzance, cette pratique n’était pas aussi courante".

Molotov : "Le deuxième épisode est trop renfermé dans les caves, dans les souterrains. On n’entend aucun bruit de Moscou, et le peuple ne se voit pas. On peut certes montrer des complots et des répressions, mais pas seulement celles-ci".

Staline : "Ivan le Terrible était extrêmement cruel. On peut montrer qu’il était cruel. Mais il faut montrer pourquoi il devait être cruel. Une des erreurs d’Ivan le Terrible est qu’il n’a pas exterminé jusqu’à la fin cinq grandes familles féodales. S’il l’avait fait, il n’y aurait pas eu l’Époque des Troubles. Mais il tuait quelqu’un et puis priait et se repentait longtemps. Dieu était pour lui un obstacle dans cette œuvre. Il fallait être encore plus résolu".

Tcherkasov : "Puis-je fumer?"

Staline : Il me semble que personne n’a interdit de fumer. Mais peut-être faut-il voter?"

Molotov : "Les événements historiques doivent être montrés sous une lumière correcte. Par exemple, prenons le cas de la pièce "Les braves" : l’auteur se moque du baptême de la Russie, qui avait été un phénomène progressiste à l’époque".

Staline : "Naturellement, nous ne sommes pas de très bons chrétiens. Mais il ne faut pas renier le rôle progressiste du christianisme à un certain stade. Cet événement eut une grande portée, car ce fut le tournant de l’État russe vers une union avec l’Occident [...]".

Jdanov : "On abuse trop de rites religieux dans votre film".

Molotov : "Cela donne une teinte mystique qu’il ne faut pas trop souligner". Tcherkasov : "Nous sommes convaincus que nous ferons un bon film. Je travaille sur le personnage d’Ivan le Terrible non seulement au cinéma, mais aussi au théâtre depuis longtemps. J’aime ce personnage et je pense que notre réécriture du scénario peut s’avérer correcte et véridique".

Staline : "Eh bien, essayons".

Tcherkasov : "Je suis convaincu que la reconstruction réussira".

Staline : "Que Dieu fasse que chaque jour soit une nouvelle année...".

Eisenstein : "Y aura-t-il des instructions particulières concernant le film?" Staline : "Je ne vous donne pas d’instructions, je présente les observations du spectateur. Par exemple, ces Oprichniki qui dansent ressemblent à des cannibales et rappellent les phéniciens ou les babyloniens... Eh bien, la question est clarifiée. Il faut donner aux camarades Tcherkasov et Eisenstein la possibilité de perfectionner l’idée et le film. Quant à l’interprétation d’Ivan le Terrible, son aspect physique est correct, il n’y a rien à changer. L’aspect extérieur d’Ivan est bon.

Tcherkasov : "Peut-on laisser dans le film la scène de l’assassinat?"

Staline : "On peut la laisser : il y a bien eu des assassinats".

Tcherkasov : "Dans notre scénario, il y a une scène où Maluta Skuratov étrangle le métropolite Filippo : faut-il conserver cette scène ?"

Staline : "Il faut la conserver. Ce sera historiquement correct".

Molotov : "En général, on peut et on doit montrer les répressions, mais il faut aussi montrer au nom de qui elles ont été faites, parce qu’elles étaient nécessaires. C’est pourquoi il faut montrer l’activité de l’État, sans se limiter à des scènes dans les caves, mais en montrant la sage conduite des affaires d’État [...]".

Tcherkasov : "Faudra-t-il présenter le projet du nouveau scénario pour approbation au Politbjuro?

Staline : "C’est inutile, débrouillez-vous. En général, il est difficile de juger d’un scénario, il est plus facile de s’exprimer sur une œuvre finie".

- Vous souhaitez lire ce scénario?".

Molotov : "Non, en fait je fais un autre métier".

Eisenstein : "Il serait bon que personne ne pousse pour accélérer la mise en scène du film".

Staline : "Ne vous pressez en aucun cas. Nous interdisons généralement la sortie de films faits à la hâte. Si la réalisation du film prend un an et demi, ou deux ans, ou même trois, il faut prendre le temps nécessaire pour qu’il soit bon et sculptural. Encore une chose. Le Tselikovskaya est mieux pour d’autres rôles. Elle joue bien, mais c'est une danseuse".

Eisenstein : "Mais il est impossible de convoquer une autre actrice de Moscou à Alma Ata".

Staline : "Un réalisateur doit être inflexible et exiger tout ce dont il a besoin. Nos cinéastes cèdent trop facilement".

Eisenstein : "J’ai dû travailler deux ans pour trouver une interprète pour le rôle d’Anastasia".

Staline : "L’acteur Jabrov n’a pas correctement joué son rôle dans Ivan. Il n’est pas un chef militaire sérieux".

Jdanov : "Ce n’est pas Maluta Skuratov, mais un clown".

Et vous, Eisenstein, vous êtes trop passionné par les ombres pour distraire le public de l’action du film avec la barbe du tsar. Ivan le Terrible soulève trop de fois la tête pour que l’on puisse mieux voir sa barbe.

Eisenstein : "Je raccourcirai la barbe au tsar".

Staline : "Que Dieu vous aide".

 

Le réalisateur continua à lire, à écrire et à concevoir la troisième et dernière partie d’Ivan Groznyj, prévue entièrement en couleur, qui raconterait la guerre aux frontières, la consolidation de l’État et la victoire finale d’Ivan, devenu le Terrible. Des séquences ont également été tournées. Mais dans la nuit du 10 au 11 février 1948, Sergueï Eisenstein mourut à la suite d’une seconde crise cardiaque violente.

Aleksandrov, Strauch et Tissė, collaborateurs et compagnons de toujours, accoururent tout de suite, mais ils ne purent que recomposer le corps et le couvrir d’une tapisserie mexicaine, souvenir du célèbre voyage, représentant le Dieu de la mort aztèque.

Après les funérailles solennelles à charge de l’État, le corps d’Eisenstein est incinéré le 13 février 1948. Son dernier film Ivan Groznyj II : Bojarsky zagovor (La Conjuration des Boyards) ne voit le jour qu’en août 1958, après la mort de Staline et de Prokofiev, le 5 mars 1953, et surtout après le fameux vingtième Congrès du PCUS où Nikita Khrouchtchev (Khrouchtchev) critiqua le culte de la personnalité de Staline.

Eisenstein a été l’un des représentants les plus brillants et créatifs de toute l’histoire du cinéma et un grand théoricien. Il est aussi, parmi les cinéastes, une figure dominante de la culture du vingtième siècle. Il vécut passionnément la Révolution d’Octobre, la saison culturelle des avant-gardes qui suivit et souffrit les régressions de l’URSS stalinienne. Mais même s’il ne s’est jamais inscrit au PCUS, il reste fidèle à l’idéologie communiste jusqu’à sa mort prématurée.

C’était un communiste libertaire, hétérodoxe, peut-être homosexuel. Libre. Et pour cela il a toujours de l'opposition à l'image du cinéaste en Russie, notamment de Poutine qui a entravé de projets autour de la mémoire du réalisateur.

Dans ses "Mémoires", écrites principalement pendant la longue convalescence qui suivit le premier infarctus, il affirma : "Biologiquement nous sommes mortels. Mais nous devenons immortels par nos actes sociaux, par la petite contribution individuelle que nous apportons au progrès de la société dans l’idéal relais de l’histoire".

La contribution d’Eisenstein fut énorme, entre films et écrits théoriques, publiés pour la première fois en six volumes entre 1963 et 1977, qui continuent à faire l’objet d’études et de citations. Il a inspiré le cinéma, entre autres, par Andreï Tarkovski, Stanley Kubrick, Alexandre Sokurov, Woody Allen, Ettore Scola, Bernardo Bertolucci et l’artiste Zbigniew Rybczyński qui, dans le travail Steps (1987), fait entrer dans la célèbre séquence de l’escalier d’Odessa des touristes américains, générant des effets étranges.

Eisenstein, comme beaucoup de grands (il suffit de penser au Napoléon manqué par Kubrick), nous laisse le regret de ses chefs-d’œuvre jamais réalisés, de ses films non terminés, Que viva México! ou des films perdus, Le Pré de Béjine, mais surtout cette oeuvre nous laisse des images inoubliables: la scène maintes fois citée de l’escalier du Cuirassé Potemkine, est au cinéma ce que le sourire de la Joconde est à la peinture ou le monologue d’Hamlet "To be, or not to be" de William Shakespeare est au théâtre. Œuvre immortelle d’un cinéaste immortel.

Andrea Lauro, 18 septembre 2021

S.J. Eisenstein (3): Ivan Le Terrible - par Andréa Lauro

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Littérature soviétique - Carnets de guerre de Vassili Grossman (Calmann-Lévy, présenté par Antony Beevor et Luba Vinogradova) - Suivi de Treblinka

Littérature soviétique - Mikhaïl Boulgakov, l'auteur du Maître et Marguerite, un génie baroque à l'époque du Stalinisme (1891-1940)

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19 septembre 2021 7 19 /09 /septembre /2021 07:40
Journées du Patrimoine à la maison du peuple de Morlaix: 18 et 19 septembre 2021
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Très beau spectacle à la Maison du Peuple sur le poète, chansonnier, soldat Olivier Souëstre (Du Séminaire aux barricades), l'auteur de "La Marianne", un des grands chants révolutionnaires qui était adopté par le mouvement ouvrier socialiste avant l'Internationale, communard originaire de Plourin-les-Morlaix. Bravo à Claude Bonnard et aux comédiens de la Corniche pour ce beau spectacle sur une figure oubliée du mouvement révolutionnaire, y compris à Morlaix, à l'occasion des journées du Patrimoine.

Visible encore demain à 15h et 16h30, entrée libre.

Avec à l'étage dans la salle de conférence une magnifique exposition sur la rénovation de la maison du Peuple et 70 ans de lutte de la CGT à Morlaix, avec un focus sur les manifs contre le CPE et pour l'emploi Tilly Sapco en 2005-2006, où l'on retrouve beaucoup de nos camarades... 

Journées du Patrimoine à la maison du peuple de Morlaix: 18 et 19 septembre 2021
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18 septembre 2021 6 18 /09 /septembre /2021 05:47
Journées du Patrimoine, 18 et 19 septembre: le théâtre de la Corniche met à l'honneur le poète et parolier communard plourinois Olivier Souëstre à la Maison du peuple

Le Théâtre de la Corniche sera présent à la Maison du Peuple pour les journées du patrimoine. Il sortira de l'ombre un plourinois qui a participé à la défense de Paris au moment de la Commune et à qui l'on doit une chanson adoptée par tout les mouvements ouvriers, "la Marianne de 1883" que "l'Internationale" détrônera quand le poème de Pottier sera mis en musique.

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9 septembre 2021 4 09 /09 /septembre /2021 19:11
Aube dorée, l'affaire de tous - le film-choc d'Angélique Kourounis sur l'extrême-droite grecque et Aube Dorée en tournée bretonne
Aube dorée, l'affaire de tous - le film-choc d'Angélique Kourounis sur l'extrême-droite grecque et Aube Dorée en tournée bretonne

Le flyer de la tournée bretonne du film "Aube dorée, l'affaire de tous"

Maxime Bitter, Angélique Kourounis et Thomas Iacobi, photo prise par Hervé Ricou la semaine dernière au festival du film de Douarnenez.

Maxime Bitter, Angélique Kourounis et Thomas Iacobi, photo prise par Hervé Ricou la semaine dernière au festival du film de Douarnenez.

Article du Télégramme, 27 août 2021, sur Aube Dorée, une affaire de Tous

Aube Dorée l'affaire de tous

Angélique Kourounis est la réalisatrice de deux documentaires sur le parti néo-nazi grec: l'Aube dorée.

En 2017 l'Association Bretagne Grèce Solidarité Santé a parrainé avec de nombreux partenaires locaux des projections-débats autour du film-Aube dorée-une affaire personnelle-  dans une quinzaine de salles de la région. Ce film décrivait l'installation du parti néo-nazi dans le pays et au parlement comme 3ème force politique.

Cette année Angélique Kourounis avec un nouveau film -Aube dorée-l'affaire de tous- décortique 6 années de procès qui ont abouti à la condamnation d'Aube dorée comme organisation criminelle. Bretagne Grèce Solidarité Santé parraine une nouvelle tournée de projections-débats dans 14 salles en Bretagne dont 5 dans le Finistère en présence et avec la participation d'Angélique Kourounis.

3 projections du premier film "Aube Dorée, une affaire personnelle" et 3 projections du film de 2021 "Aube Dorée l'affaire de tous" ont eu lieu au festival du film de Douarnenez du 21 au 28/08 qui avait comme thème Peuples et luttes en Grèce.

Standing ovation incroyable à la fin du dernier film!

la bande-annonce: https://vimeo.com/560771007

PJ: article du Télégramme du 27/08/2021 (édition de Douarnenez)

Les dates bretonnes pour voir le film en présence des réalisateurs, Maxime Bitter, Angélique Kourounis et Thomas Iacobi:

> Le 3 septembre au cinéma Iris, Questembert, 56230, 20h30

> Le 5 septembre, à Brasparts, lieu-dit Tromac'h 29190, 17h

> Le 6 septembre, au cinéma Les Baladins, Lannion, 22300, 20h

> Le 7 septembre, au cinéma Le Vulcain, Inzinzac-Lochrist, 56650, 20h30

> Le 8 septembre, au cinéma Club 6, St Brieuc, 22000, 20h

> Le 9 septembre, au cinéma Rex, Pontivy, 56300, 20h

> Le 10 septembre, au Patronage Laïque Guérin, 1 rue Alexandre Ribot Brest, 29200, 20h

> Le 11 septembre, à Ti An Oll, Plourin-les-Morlaix, 29600, 16h

> Le 14 septembre, MJC Kerfeuteun, Quimper, 29000, 20h

> Le 16 septembre, au cinéma Ty Hanok, Auray, 56400

> Le 17 septembre, Local Fête de l'Ével, Baud, 56150, 19h30

> Le 21 septembre, au cinéma Arvor, Rennes, 35000, 20h15

> Le 23 septembre, au cinéma Le Vauban, St Malo, 35400, 20h

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9 septembre 2021 4 09 /09 /septembre /2021 19:04
Angélique Kourounis échangera avec le public, samedi. | OUEST-FRANCE

Angélique Kourounis échangera avec le public, samedi. | OUEST-FRANCE

https://www.ouest-france.fr/bretagne/plourin-les-morlaix-29600/ti-an-oll-fait-sa-rentree-avec-un-documentaire-7fe85bbf-0e52-4cab-922d-eab61dc90e96

 
Ouest-France, 8 septembre 2021

Ce sera la deuxième venue, samedi, de la réalisatrice et journaliste Angélique Kourounis à Ti an Oll - centre social. En mars 2017, lors d’une tournée dans toute la Bretagne, elle avait présenté Aube Dorée, une affaire personnelle. Un documentaire qui mettait en lumière le fonctionnement de ce parti grec néonazi. Le film avait reçu un large écho international. Il a reçu, entre autres, le Prix spécial du jury au festival de Los Angeles ou encore, en 2016, le Prix Averroès junior au Primed de Marseille (Bouches-du-Rhône). Il a également été projeté au Parlement européen.

Ce samedi, Angélique Kourounis revient avec Aube Dorée, affaire de tous : Quelle résistance ? Un documentaire tourné au moment du procès historique de l’Aube Dorée. Ce parti était la troisième force politique du pays et a siégé pendant sept ans au parlement grec.

Après six ans de procès avec 68 accusés, après l’assassinat du chanteur de rap Pavlos Fyssas par un partisan de l’Aube Dorée, le verdict est tombé, le 7 octobre 2020, qualifiant « Aube Dorée, organisation criminelle ».

Un débat après la projection

 

Le deuxième film d’Angélique Kourounis est sorti après la déclaration du verdict. Ce jour-là, plus de 15 000 manifestants étaient rassemblés devant le tribunal, applaudissant la décision. Le documentaire nourrit le débat autour des réponses à apporter « à la montée de l’idéologie nazie qui gagne du terrain partout en Europe ».

Le film fait l’objet d’une tournée dans treize villes de Bretagne, après sa présentation au Festival du film de Douarnenez en août. La projection sera suivie d’un échange avec la réalisatrice et le journaliste en Grèce, Thomas Iacobi.

Samedi 11 septembre, à 16 h, à Ti an Oll. Entrée au chapeau. Site internet, goldendawnapublicaffair.com/fr/accueil

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4 septembre 2021 6 04 /09 /septembre /2021 04:44
Hommages au compositeur communiste et anti-fasciste grec Mikis Theodorakis, décédé le 2 septembre 2021
Disparition. Mikis Theodorakis, une vie comme une odyssée
Vendredi 3 Septembre 2021

L’immense compositeur grec est mort à 96 ans. Résistant face au nazisme puis face aux colonels, engagé politiquement, il fut un compositeur prolifique qui a écrit des centaines d’opéras, d’oratorios, de musiques de chambre ou de variété.

 

Sa vie est une odyssée peuplée de tempêtes, de fantômes, de pièges et de lumières. Devant l’immensité de son œuvre, protéiforme, impressionnante, devant son engagement politique, on ne peut que s’incliner devant un homme, un artiste qui, contre vents et marées, a redonné à son pays, la Grèce, la place qui lui revient dans le concert des nations.

Une vie orchestrée avec fougue

Mikis Theodorakis a été de tous les combats, orchestrant sa vie avec cette fougue, cette joie que l’on retrouve dans ses musiques. Jamais dans la demi-mesure, toujours dans l’éclat d’un opéra, d’un oratorio, d’une symphonie où les percussions rythment des mélodies d’une richesse musicale infinie. Il est Zorba, cet homme qui au bout du désespoir danse le sirtaki sur une plage en ruines parce que « l’homme doit avoir un grain de folie, ou alors il n’ose jamais couper les cordes et être libre ». C’est Zorba qui lance cette phrase à son jeune ami anglais dans le film de Michael Cacoyannis. Peu de monde se souvient de l’histoire mais la mémoire populaire a retenu cette scène finale où Zorba, Anthony Quinn, apprend à son compagnon d’infortune à danser le sirtaki, une danse qui n’existait pas et spécialement créée pour le film. Les deux hommes se tiennent par les épaules et entament une danse de tous les diables pour conjurer leur échec et défier la fatalité. Zorba est Mikis. Mikis est Zorba. Une espèce de folie, une soif d’écrire et de composer, de diriger les plus grandes formations symphoniques du monde, des chœurs majestueux, comme d’écrire, avec la même passion, des chansons populaires inspirées du folklore de son pays.

Écoutez la musique de Serpico, le film de Sidney Lumet réalisé en 1973. Écoutez Alone in the Apartment… Un vieil air de jazz new-yorkais joué par un orchestre de bal fatigué, un peu comme Serpico (Al Pacino). Écoutez, regardez, observez sa direction du Canto General, cet immense poème épique de quinze mille vers écrit par Pablo Neruda qui raconte l’histoire de l’Amérique latine joué à Santiago du Chili en 1993. Mikis, la chevelure grise en bataille, dirige avec un plaisir contagieux cet oratorio. Celui-là même qu’il avait dirigé sur la grande scène de la Fête de l’Humanité en 1974, soit un an après le coup d’État militaire de Pinochet au Chili. Peut-être existe-t-il des images de ce moment, qui sait… Ceux qui y étaient s’en souviennent.

On ne peut dissocier l’artiste de l’homme politique. Alors qu’il donne son premier concert à l’âge de 17 ans, il s’engage, dans un même mouvement, dans la résistance contre le nazisme. Nous sommes en 1941. Un an après, Theodorakis est arrêté une première fois, torturé mais parvient à s’échapper. À la Libération, il est de tous les combats contre les royalistes grecs. Sauvagement battu lors d’une manifestation populaire en 1946, il sera déporté deux fois à l’île d’Ikaria puis transféré dans un « centre de rééducation » sur l’île de Makronissos. Il survivra aux pires châtiments et parviendra à sortir vivant de cet enfer à ciel ouvert.

À Paris, il suit les cours de Messiaen au conservatoire

En 1950, il obtient ce que les occupations allemande et italienne l’avaient empêché d’obtenir, son diplôme en harmonie, contrepoint et fugue. Il a déjà composé une dizaine de musiques de chambre, fondé son premier orchestre et créé, à Rome, son ballet Carnaval grec en 1953. Un an après, il s’installe à Paris, suit les cours d’Eugène Bigot pour la direction et Messiaen pour la composition au conservatoire. Ses musiques de ballets, les Amants de Teruel, le Feu aux poudres et Antigone, sont auréolées de récompenses.

Au total, il signera les bandes originales de plus d’une trentaine de films et autant pour le théâtre, des centaines de mélodies sur des textes de poètes tels que Georges Séféris, Iakovos Kambanéllis, Yannis Ritsos, Federico Garcia Lorca et, plus tard, Pablo Neruda…

Des « chansons populaires savantes »

Il retourne en Grèce en 1960 avec le projet de composer des « chansons populaires savantes » pour s’adresser au plus grand nombre. Compositeur prolifique et flamboyant, reconnu, admiré par ses pairs, croulant sous les récompenses, Mikis fut longtemps communiste ou compagnon de cœur et de route, on ne sait plus, ardent patriote, au sens noble du terme, pour défendre la Grèce face aux royalistes puis aux colonels qui voulaient faire main basse sur le pays. Toujours debout face à une Europe méprisante à l’égard de son pays, de son histoire.

Ces dernières années, il s’était éloigné des communistes, puis de la gauche, s’était retrouvé ministre dans un gouvernement de coalition avec la droite. Il fut accusé d’antisémitisme pour ses prises de position en faveur du peuple palestinien, accusations instrumentalisées quelques années après en France par une droite revancharde. Le 27 juin 2012, l’Humanité publia un texte où il récusait avec fermeté ces accusations.

Ces derniers temps, malade, il vivait retiré de la vie publique, souvent hospitalisé. Il nous reste ses musiques, des milliers de partitions écrites par un homme révolté, un génie musical qui aura consacré toute sa vie à la musique, à la liberté.

Le 20ème siècle perd aujourd’hui l’une de ses plus belles figures. En près d’un siècle d’existence, Mikis Theodorakis en aura été l’une des balises, un combattant de tous les instants, un créateur inépuisable et largement estimé à travers le monde.

Jeune combattant antifasciste dans les rangs des partisans communistes de la résistance grecque à l’occupant nazi et fasciste, il fut arrêté et torturé pendant la seconde guerre mondiale, puis une nouvelle fois atrocement mutilé pendant la guerre civile par les forces monarchistes armées par la Grande-Bretagne.  Parallèlement, et non sans courage et abnégation, il entame des études de musique qui le porteront plus tard au firmament des compositeurs européens.

La fin de la guerre civile lui offre l’occasion de parfaire son apprentissage de la musique, à Paris où il observe et apprend des avant-gardes artistiques. S’ouvre alors une riche période artistique faite de rencontres, des compositions originales, symphoniques, concertantes, de scène et chambristes, et d’inoubliables musiques de films. Theodorakis le Grec se replonge dans le folklore national et en tire une nouvelle manière de composer, offrant au monde tout un héritage musical et mettant en musique les vers de Yannis Ritsos et Odysséas Elýtis, poètes majeurs de la littérature mondiale.

Il fait une nouvelle fois l’expérience de la clandestinité lorsque les colonels grecs instaurent une dictature fascisante en 1967. Il deviendra une nouvelle fois le porte-parole de la résistance grecque à travers le monde, sillonnant scènes et pays pour partager ses créations artistiques inspirées par la tragédie que vivait son peuple et organiser la solidarité internationaliste. Nous avons eu, à cette époque, l’honneur de le compter à plusieurs reprises à la Fête de l’Humanité où il proposait à un public populaire des œuvres exigeantes. Il recevait en échange, et avec lui l’ensemble de ses camarades grecs, la solidarité indéfectible de tout un peuple militant.

Jusqu’à récemment, l’homme, entier et parfois provoquant, ne lésinait sur aucun engagement pour un monde plus juste et fraternel, luttant fermement contre l’asphyxie du peuple grec organisée par l’Union européenne et les institutions financières.

A l’image de nombre de ses contemporains, Mikis Theodorakis aura conjugué culture et engagement dans le sillon du mouvement communiste international. Il aura mis ses dons et sont talent au service des causes antifascistes, contre les dictatures d’extrême-droite couvées par les Etats-Unis dans le monde entier. C’est une conscience du siècle passé que nous pleurons aujourd’hui. Puissent son œuvre et son action lui survivre longtemps. 

Patrick Le Hyaric, directeur du journal L'Humanité, ancien député européen communiste

Piero Rainero, ancien adjoint PCF à Quimper et ancien secrétaire départemental du PCF Finistère, dans le Ouest-France du 3 septembre:

Piero Rainero livre un souvenir personnel d’un concert donné à Lavrio, cité grecque proche d’Athènes, à l’occasion de la construction du jumelage entre Quimper et Lavrio.

Une chorale finistérienne dirigée par Jean Golgevit interpréta Le Canto General, « magnifique ode à la liberté de Pablo Neruda mis en musique par Míkis Theodorákis. […] Au cours du concert, un vieux monsieur prit le micro et avec émotion nous relata son séjour avec Míkis Theodorákis dans le camp de concentration de l’île de Makronissos située juste en face du lieu où nous nous trouvions. C’était un des lieux où les colonels au pouvoir emprisonnaient leurs opposants, 80 000 communistes grecs y furent internés. […] Nous n’imaginions pas, nous dit en substance ce vieux monsieur, lorsque, enfermés dans ce sinistre camp, nous regardions les lumières du port de Lavrio, qu’un jour serait donné ici un tel concert, car la musique de Theodorakis était interdite en Grèce par la dictature des colonels. Un tonnerre d’applaudissements ponctua son propos. »

« Un lieu à Quimper au nom de Míkis Theodorákis »

« Ce vieux monsieur, ami de Míkis Theodorákis, nous fit l’honneur de dîner à notre table après le concert et remercia avec chaleur le chœur breton pour son interprétation du Canto General, et la municipalité de Quimper de l’époque, initiatrice de cette belle entreprise qui a perduré à travers le jumelage et la chorale.

Il serait légitime que Quimper garde la mémoire de ce grand artiste en donnant son nom à un lieu significatif de notre ville. »

Ouest-France, 3 septembre 2021

 

Mort du compositeur Míkis Theodorákis, l’adieu grec

 

 

Le musicien grec, figure de la gauche, infatigable défenseur de la démocratie et inventeur du sirtaki, est mort jeudi à 96 ans. Un deuil national de trois jours a été décrété par Athènes.

 

par Fabien Perrier - Libération

publié le 2 septembre 2021 à 17h46

 

S’il est un Grec dont la vie semble s’être confondue jusque dans sa chair avec l’histoire de son pays, c’est bien Míkis Theodorákis. Il n’est pas une manifestation de la gauche grecque qui se déroule sans que les haut- parleurs diffusent les compositions de ce musicien à la renommée internationale. Pas un meeting sans que soit reprise en chœur l’une de ses 1 000 mélodies. La moindre de ses sorties en public était guettée comme celle d’un dieu attendu de tous. Jeudi matin, le compositeur grec est mort à l’âge de 96 ans. Ses musiques, dont le sirtaki, ont conquis le monde entier. Par son parcours politique et ses faits de Résistance, cet homme de gauche, membre du Parti de la gauche européenne, s’est battu pour la démocratie en Grèce, tout en dénonçant sur la scène internationale les horreurs commises de façon répétée dans ce petit bout d’Europe. Son parcours mêlant intimement musique et engagement politique a été et reste une source d’admiration et d’inspiration pour une grande partie des Grecs. Míkis Theodorákis était, peut-être, le dernier héros grec.

 

 
   
 

 

 

L’homme semblait immortel : il avait survécu à la mise au ban et à la torture dans son pays. Né le 29 juillet 1925 dans une famille aisée, il apprend dès l’âge de 7 ans à chanter des hymnes byzantins de tradition ancienne puis, à 12 ans, il se met au violon et compose ses premières chansons. A 14 ans, il compose la Chanson du capitaine Zacharias en s’inspirant d’un texte du poète grec Nanos Valaoritis. La chanson devient l’hymne de la Résistance grecque quand le pays est envahi par les nazis. Míkis Theodorákis, qui suit en cachette des cours au conservatoire d’Athènes, est parmi les premiers à s’y engager.

Par deux fois, il est jeté en prison et torturé. Au contact de ses codétenus, le jeune homme découvre les théories marxistes et décide d’adhérer au Parti communiste. A la Libération, le pays sombre dans la guerre civile de 1946 à 1949. Sa lutte contre la prise de pouvoir par les contre-révolutionnaires lui vaut à nouveau d’être torturé et emprisonné. Lors d’une manifestation à Athènes au cours de laquelle la foule avait entonné la Chanson du capitaine Zacharias, il est tabassé, envoyé à la morgue et, alors que les journaux annoncent sa mort, ses camarades parviennent à le faire transférer à l’hôpital. Il survit, mais le passage à tabac lui laisse des séquelles comme la perte partielle de la vue. Malgré tout, il poursuit son engagement. Quand, en 1947, le Parti communiste grec est interdit, Míkis Theodorákis est déporté sur des îles prisons, notamment Ikaria, où il découvre le rébétiko, la musique traditionnelle grecque. Et quand, en 1949, il refuse de signer une déclaration de repentir pour être libéré, il est transféré sur une autre île prison, Makronissos, où il est de nouveau torturé. Sur cette île, il entend chanter un autre détenu, Grigóris Bithikótsis, qui deviendra l’un de ses interprètes les plus fameux. Malgré les conditions de détention, il continue de travailler la musique. «A tous les moments difficiles de mon existence, la musique a frappé à ma porte, elle est entrée et a ravi la moitié de moi-même.

L’autre moitié restait parmi les hommes et leurs immondices. Il fallait

soutenir le regard de la violence, ne pas fléchir devant tant de laideur», livre- t-il dans le premier tome de son autobiographie, les Chemins de l’archange (1989). Il fait d’ailleurs de la musique un véritable acte de Résistance en enseignant le solfège à ses camarades, organisant une chorale et composant une symphonie qui est interprétée devant les autres détenus. Après sa libération, il réussit le concours final du conservatoire d’Athènes en 1950.

 

 
   

 

 

 

Musique et politique imbriquées

En 1954, le miraculé obtient une bourse d’études pour étudier au conservatoire de Paris, où il suit les cours d’Eugène Bigot et d’Olivier Messiaen. Il revisite alors la musique sérielle en adjoignant de nombreux éléments de la musique traditionnelle grecque, notamment en prenant «le meilleur du rébétiko, de notre musique populaire, pour le transmuer dans un genre nouveau digne à tout point de vue du peuple grec», explique-t-il. Sa musique devient également un moyen de rendre accessible, à travers ses chants, la littérature grecque des XIXe et XXe siècles ou d’autres poètes grecs tels qu’Odysséas Elytis, Georges Séféris, ou encore Yánnis Rítsos.

En s’inspirant de la musique classique et en y mêlant les airs folkloriques comme les instruments traditionnels grecs, notamment le bouzouki, Míkis Theodorákis renouvelle progressivement la musique populaire. Mais ce sont, sans doute, ses compositions de bandes originales qui lui donneront une aura internationale. Et là encore, musique et politique sont étroitement imbriquées, comme en témoigne le film de Costa-Gavras, tiré de Z, le livre de Vassílis Vassilikós. Le récit porte sur l’assassinat du député de la Gauche démocratique grecque unifiée (EDA), Grigóris Lambrákis. Theodorákis fut l’un de ceux qui ont veillé à son chevet en 1963. Il fonde ensuite la Jeunesse démocratique Lambrakis, qui deviendra alors la plus forte organisation politique du pays. Enfin, il composera, en 1969, la musique du film Z. Il est aussi l’auteur de la musique des Amants de Teruel interprétée par Edith Piaf, en 1962. En France, Míkis Theodorákis est aussi rendu célèbre grâce aux traductions et interprétations de ses chansons par un autre Grec, originaire d’Egypte : Georges Moustaki.

Parallèlement, le compositeur génial et frénétique poursuit ses activités politiques. En 1964, il est élu député sur le siège auparavant occupé par Lambrákis. La même année, il crée le sirtaki, perçu aujourd’hui comme un air traditionnel grec. Il s’agit pourtant d’une musique inventée en 1964 pour le film Zorba le Grec, réalisé par Michael Cacoyannis. Cette danse est inspirée par deux rythmes folkloriques : le hassapiko et le sirtos chaniaotikos. Elle diffuse un idéal de liberté et une joie de vivre qui font d’elle, au final, l’incarnation de la danse grecque. Elle révèle définitivement Míkis Theodorákis au grand public.

Retour triomphal

Mais pour ce progressiste, une nouvelle fois, l’horreur arrive : en 1967, les colonels s’emparent du pouvoir et font régner la dictature pendant sept ans. Sa musique est interdite par le gouvernement grec sous peine de poursuite pénale. Quant à l’artiste, entré dans la clandestinité, il est déporté au camp de concentration d’Oropos. Il doit son exil à une campagne de solidarité impulsée par les compositeurs Dmitri Chostakovitch et Leonard Bernstein, le dramaturge Arthur Miller ainsi que de nombreuses personnalités politiques, comme Jean-Jacques Servan-Schreiber qui le ramène en France. Depuis Paris, il combat la junte en créant le Conseil national de la Résistance (EAS). A la même époque, il rencontre Pablo Neruda dont il met en musique le Canto general, en 1971. Ainsi, il donne un nouvel écho à l’hymne à la liberté des peuples d’Amérique du Sud tout en traçant un parallèle avec la nécessité, pour le peuple grec, de se libérer d’un pouvoir dictatorial. Le Canto general est en tournée pendant trois ans, et produit dans 18 pays. Un orchestre populaire, mêlant bouzoukis, guitares, pianos, percussions, accompagne les vers en espagnol, dans une fusion culturelle qui porte également un message politique : la nécessité d’unir les forces opposées à la dictature. Ce message, Theodorákis le répète dans des conférences et lors de ses rencontres avec les leaders politiques.

Le 17 novembre 1973, l’histoire s’accélère en Grèce : les étudiants de l’école polytechnique sont dans la rue. Dimitris Papachristos, voix de la radio de polytechnique à l’époque et figure emblématique de la gauche grecque, se souvient : «Les chars étaient près de l’école polytechnique. Il y avait des morts dans les affrontements. Quelqu’un a éteint les lumières, par erreur. J’ai cru que l’armée était entrée dans l’établissement. Alors j’ai chanté l’hymne national et j’ai terminé l’émission en disant : “La lutte continue, chacun avec ses armes.” Puis j’ai mis une chanson de Míkis Theodorákis.» Le 24 juillet 1974, la dictature tombe en Grèce ; Míkis Theodorákis est accueilli triomphalement dans son pays. De retour, l’ex-exilé peut mesurer sa notoriété : «Nous voulions aller dans sa maison près de Corinthe, mais sur la route, les gens le reconnaissaient, l’arrêtaient, lui parlaient. Et nous, nous aidions à descendre les panneaux des colonels», raconte Laokratia Lakka, militante de la gauche grecque et amie de la famille Theodorákis. En octobre de la même année, il donnera des concerts devant plus de 80 000 personnes. Incontestablement, il est devenu un héros grec.

Chantre de la «grécité»

Dès lors, la figure tutélaire des résistances reprend son engagement sur la scène politique nationale tout en conservant une stature de figure internationale. En 1977, il compose même, pour le Parti socialiste français, la musique de l’hymne du Congrès de Nantes. En 1981, il est élu député du KKE, le Parti communiste grec ; il le reste jusqu’en 1986.

 

Régulièrement, ses positions lui valent de violentes critiques et Paris apparaît pour lui comme un refuge. Malgré tout, Míkis Theodorákis multiplie les prises de parole en public et poursuit la composition, ce qui fait de lui un chantre de la «grécité» sur le plan musical et politique.

 

 D’ailleurs, quand la crise grecque éclate, en 2010, il lance un nouveau mouvement politique, Spitha («l’Etincelle»). Il multiplie les meetings en Grèce, très suivis. En 2012, il est blessé par des gaz lacrymogènes lors d’une violente manifestation devant le Parlement d’Athènes. En 2018, quand le gouvernement d’Aléxis Tsípras trouve un accord avec la République de

Macédoine voisine, Míkis Theodorákis le dénonce… Lui qui avait pourtant soutenu le Premier ministre de la gauche grecque en 2015. «Míkis a apporté de la lumière à nos âmes. Il a marqué avec son œuvre la vie de ceux qui ont choisi la route de la démocratie et de la justice sociale», a partagé sur les réseaux sociaux Aléxis Tsípras.

 

Un deuil national de trois jours a été déclaré en Grèce par le Premier ministre, Kyriákos Mitsotákis (Nouvelle Démocratie, droite). Mais il n’y aura pas de funérailles nationales. Ultime engagement de Míkis Theodorákis : c’est le KKE qui l’enterrera à La Canée, en Crête, ville de naissance de son père. Pour la chanteuse grecque Haris Alexiou, c’est un «adieu à un dieu, à un siècle de Grèce».

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26 août 2021 4 26 /08 /août /2021 06:43
Fatoumata Diawara, la diva griot-pop présente à la fête de l'Huma donne le la - L'Humanité, 21 août 2021
Fatoumata Diawara, la diva griot-pop donne le la
Samedi 21 Août 2021 - L'Humanité

Chanteuse, comédienne, auteure-compositeure, la Malienne enchaîne les succès, solos ou collectifs, depuis dix ans. De sa voix grandiose, elle illuminera la grande scène de la fête de l'Humanité, le vendredi 10 septembre. Portrait.

Damon Albarn, Herbie Hancock ou M n’y ont pas résisté. En 2011, quand « Fatou » publie son premier album, l’artiste n’est pas une inconnue. Depuis une quinzaine d’années, elle est devenue un visage familier des cinéphiles. Ses rôles dans « la Genèse » (1999), de Cheick Oumar Sissoko, puis dans « Sia » (2002), de Dani Kouyaté, font de Fatoumata Diawara une actrice de premier plan sur le continent africain. Une carrière démarrée, plus jeune encore, dès 14 ans, y compris sur les planches au Mali.

C’est d’ailleurs l’art dramatique qui, quelques années plus tard, l’emmènera pour la première fois en France, au Théâtre des Bouffes du Nord, à Paris, dans une adaptation d’« Antigone » de Jean-Louis Sagot-Duvauroux, mis en scène par Sotigui Kouyaté.

Après sa participation à « Lamomali », de M, auréolé d’une victoire de la musique, elle sort son 2e album, « Fenfo »,pour lequel elle est nommée aux Grammy Awards.

Bien après l’héroïne de Sophocle, elle incarnera la sorcière Karaba dans la comédie musicale tirée du film d’animation « Kirikou et la Sorcière ». Le spectacle vivant lui permet de donner libre cours à son charisme et à son esprit indépendant. En dépit de nombreuses sollicitations et d’un succès grandissant, la carrière de Fatoumata faillit s’arrêter sous la pression familiale lui enjoignant de se marier. Une proposition de Royal de luxe lui sauvera la mise. Repérée par le directeur de la célèbre compagnie française de théâtre de rue qui la souhaite dans son nouveau spectacle, elle décide d’embarquer dans un avion, échappant à la police lancée à ses trousses par sa famille. L’aventure durera six années pendant lesquelles la jeune artiste parcourt le monde tout en approfondissant une pratique pluridisciplinaire de l’art.

« Transmuter la douleur en espoir »

Le monde du spectacle a toujours été présent dans l’intimité de Fatoumata Diawara, entre la troupe de danse de son père, où elle fait ses premiers pas, et une tante, célèbre actrice de cinéma, chez laquelle elle va vivre son adolescence. La musique ne tardera pas à l’accaparer. Une de ses premières émotions est d’ailleurs musicale. Quand elle entend « Dobe Mangan », un morceau d’Amadou et Mariam, Fatoumata a moins de 10 ans. Le chant en bambara du couple malien aveugle, emblématique de la sono mondiale, touche particulièrement la jeune fille, inconsolable depuis le décès brutal d’une sœur aînée. Puis Salif Keita, Ali Farka Touré, Francis Cabrel, Jimmy Hendrix ou The Beatles affineront sa culture musicale.

L’actrice musicienne semble avoir déjà vécu plusieurs vies. Des vies entrelacées qui ont forgé sa vision du monde.

« La musique n’est pas faite pour se plaindre, elle est faite pour chanter ses pleurs, pour transmuter la douleur en espoir. J’aime quand on se bat et qu’on se dit qu’on va s’en sortir en musique », confiait-elle à une radio publique. Remarquée par son compatriote, producteur et musicien émérite Cheick Tidiane Seck après son interprétation dans « Bintou Wéré, l’Opéra du Sahel », elle enchaîne les collaborations prestigieuses. Dee Dee Bridgewater, Oumou Sangaré, Hank Jones, Cheikh Lô, Bobby Womack, Mulatu Astatke, Roberto Fonseca, les projets collectifs AfroCubism, Africa Express, Mali Blues, Olympic Café Tour (avec la chanteuse marocaine Hindi Zahra)… Fatoumata Diawara s’impose comme la voix incontournable de l’Afrique actuelle.

Le grand public français la découvre véritablement à travers deux contributions : son interprétation, en 2014, dans « Timbuktu », le film multicésarisé d’Abderrahmane Sissako – présent également aux oscars et à Cannes –, et trois ans plus tard « Lamomali », album et spectacle de Matthieu Chedid, récompensé d’une victoire de la musique. La voici prête à s’affirmer en solo avec un deuxième album, « Fenfo » (quelque chose à dire, en bambara), pour lequel elle est nommée aux Grammy Awards. Un disque résolument moderne, à l’esthétique élargie.

Une femme de combat et d’idéaux

Femme aux exigences de son temps, Fatoumata Diawara conçoit la musique comme une partition de sa propre trajectoire. Les mélodies ancestrales wassoulou y rencontrent les courants qui ont façonné l’histoire récente de la musique. Les instruments traditionnels (kora, kamalé, n’goni) y côtoient les sonorités pop, jazz, folk, blues, reggae, funk. Et les textes de convoquer aussi bien l’amour, la famille, l’espoir que le respect des valeurs qui sont chères à leur autrice. Diawara évoque ainsi la cause des migrants, s’adresse à la jeunesse, défend la diversité. Car « Fatou » est une femme de combat et d’idéaux.

Artiste féministe mobilisée notamment contre l’excision, le mariage forcé ou l’intégrisme, elle s’élève contre tous comportements et pensées qui entravent les libertés. En réponse à la situation politique dans son pays d’origine, la musicienne rassemble, en 2012, une quarantaine de compatriotes pour enregistrer le morceau « Mali Ko ». Également compositrice de ses morceaux, Fatoumata Diawara se révèle aussi en bête de scène, rayonnante et irradiante, la guitare électrique en bandoulière et l’énergie communicative.

À bientôt 40 ans, l’actrice musicienne semble avoir déjà vécu plusieurs vies. Des vies entrelacées qui ont forgé sa vision d’artiste qui pense le monde comme une maison bâtie sur deux piliers : la solidarité et l’égalité. Des fondations communes à la Fête de l’Humanité.

Ludovic Thomas

Fatoumata Diawara, la diva griot-pop présente à la fête de l'Huma donne le la - L'Humanité, 21 août 2021
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14 juillet 2021 3 14 /07 /juillet /2021 08:02
Les premiers noms de la fête de l'Huma 2021: Souchon, Louis Chedid, IAM, TRYO...
Les premiers noms de la fête de l'Huma 2021: Souchon, Louis Chedid, IAM, TRYO...
Les premiers noms de la fête de l'Huma 2021: Souchon, Louis Chedid, IAM, TRYO...
Les premiers noms de la fête de l'Huma 2021: Souchon, Louis Chedid, IAM, TRYO...
Les premiers noms de la fête de l'Huma 2021: Souchon, Louis Chedid, IAM, TRYO...
Les premiers noms de la fête de l'Huma 2021: Souchon, Louis Chedid, IAM, TRYO...
LES PREMIERS NOMS DE LA FÊTE DE L'HUMANITÉ 2021 ! 🔥
IAM, Alain Souchon, Tryo, Soso Maness, Boulevard des Airs BDA & Louis Chedid seront avec nous les 10, 11 & 12 septembre prochains pour le grand retour de la Fête de l'Humanité ! 🎉
Prochaine annonce de programmation mercredi 21 juillet ! 😏
👉 Plus d'informations sur bit.ly/3r4FRuV
👉 Rejoindre l'évènement Facebook : bit.ly/3AX1vpp
 
Préparons une belle fête de l'Humanité 2021! - Par Patrick Le Hyaric

Les 10, 11, 12 septembre prochains, la Fête de l’Humanité vous ouvrira ses bras et ses portes au parc de La Courneuve-Le Bourget. Évidemment, nous tenons compte des incertitudes dues à la pandémie, à son évolution et aux variants du Covid-19. Les espaces et les jauges de participants seront réduits. Nous travaillons en lien étroit avec les autorités sanitaires et préfectorales afin de sécuriser les participants par la mise en place d’un important et strict dispositif sanitaire comme pour tous les événements qui se tiennent actuellement.

Nous avons d’autant plus l’ambition de tenir la Fête de l’Humanité que l’année écoulée a été marquée par des épreuves, des restrictions et par la solitude que certains ont éprouvée douloureusement. Le besoin de se retrouver, de partager des moments de joie, de rire, de danser, mais aussi de débattre, de discuter sans écrans interposés, celui d’envisager les luttes à venir, tout commande de maîtriser ensemble les conditions exceptionnelles de son organisation pour que l’esprit de la Fête l’emporte : la convivialité, le sens du partage, la franchise des échanges fraternels. Il réside dans le bonheur des découvertes artistiques et musicales, les émotions et vibrations des corps vivants et mêlés.

Tenir la Fête relève encore de la nécessité quand le pouvoir tente par tous les moyens de faire oublier le sacrifice des « premiers de corvée » qui ont maintenu le pays à bout de bras pendant les confinements, travailleuses et travailleurs essentiels, indispensables même, autant que méprisés et sous-payés. Au moment où les puissances d’argent profitent de la tétanie provoquée par la crise sanitaire pour affermir leur pouvoir, cette Fête se veut celle du réveil citoyen, du combat social et démocratique et de l’action pour construire l’alternative au système de prédation et d’exploitation des êtres humains et de la nature. La préparation de l’élection présidentielle trouvera dans les allées de la Fête des prolongements pour aider à dégager une issue de transformation sociale et écologique.

Nous y retrouverons le Village du monde, qui fera vivre la solidarité internationaliste avec les peuples en lutte pour leur dignité, malgré les restrictions qui empêcheront le déplacement de certaines délégations. L’Agora de l’Humanité, carrefour des débats sur les enjeux brûlants de l’actualité, prendra ses quartiers au cœur de la Fête, les stands militants et associatifs provoqueront la rencontre, susciteront la discussion fraternelle et mettront en partage leurs tablées. Le Forum social livrera les expériences et actions du monde syndical mobilisé contre la casse des retraites et celle de l’assurance-chômage, pour le renouveau industriel, la défense des services publics et la création d’emplois. Le Village du livre initiera quant à lui de riches débats et des rencontres fécondes avec les auteurs et éditeurs. L’espace du conseil national du Parti communiste permettra de porter des propositions nouvelles dans le cadre des échéances à venir.

Une fois encore, nous voulons vous offrir ce mélange unique de fête et de débats. De grands noms de la scène musicale française dont IAM, Alain Souchon, Boulevard des airs, Louis Chédid, Tryo, Soso Manès et d’autres dont nous dévoilerons les noms dans quelques jours viendront animer les trois scènes que nous mettrons à disposition du public. Les bons de soutien seront à votre disposition dans une dizaine de jours et pourront être défiscalisés à hauteur de 66 %, dès lors que le versement sera labellisé au fonds de dotation « l’Humanité en partage ». Fidèle à sa vocation solidaire, la Fête de l’Humanité reversera 1 euro sur chaque bon au Secours populaire français pour l’aider à financer ses actions.

Sans attendre, popularisons autour de nous, en famille, au travail, entre amis, cette nouvelle édition de la Fête de l’Humanité pour en faire le tremplin des idées nouvelles et le grand moment de fraternité dont nous avons toutes et tous tellement besoin.

Patrick Le Hyaric

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9 juillet 2021 5 09 /07 /juillet /2021 07:17
Disparition. Axel Kahn, le courage, l’humanité et le combat jusqu’au bout - Hommage du journal l'Humanité
Disparition. Axel Kahn, le courage, l’humanité et le combat jusqu’au bout
Mercredi 7 Juillet 2021

Le généticien, médecin humaniste et brillant essayiste est mort à l’âge de 76 ans, des suites d’un cancer incurable, qui s’était récemment aggravé. Retour sur son chemin de vie exemplaire, jusqu’à la fin.

 

Ce matin, le loup a desserré ses mâchoires. Axel Kahn, « Axel le loup », comme il signait ses derniers messages sur les réseaux sociaux, en référence au bouleversant poème d’Alfred de Vigny, s’en est allé à l’âge de 76 ans. Se sachant atteint d’un cancer incurable qui s’était récemment aggravé, le scientifique de renom, humaniste et engagé, avait choisi la compagnie de cet animal totem pour arpenter «  cette dernière phase de (son) itinéraire ». «  Tant que mes mâchoires pourront mordre le cancer, lui faire mal, protéger les personnes, elles ne se desserreront pas. Après ma mort, d’autres mordront avec plus de rage encore », postait-il le 11 mai, au moment où il annonçait le retrait prochain de ses fonctions de président de la Ligue contre le cancer.

Icon Quote Touché par ses mots, son humilité, sa sincérité, je veux saluer l’humanisme d’Axel Kahn. Merci infiniment.  Fabien Roussel, secrétaire national du PCF

Un homme exemplaire jusqu’au bout

Quinze jours plus tard, il publiait une bouleversante lettre d’adieu qui forçait l’admiration : « Je vais mourir, bientôt. Tout traitement à visée curative est désormais sans objet. Reste à raisonnablement atténuer les douleurs. Or, je suis comme j’espérais être : d’une totale sérénité. (…) Il a fallu pour cela que je réussisse à “faire mon devoir”, à assurer le coup, à dédramatiser ma disparition. (…) Alors, souriant et apaisé, je vous dis au revoir, amis. » Exemplaire jusqu’au bout, médiatisant son combat contre le cancer, le médecin aura même fait de sa fin de vie une lutte au service des autres malades.

 

Dès l’annonce de sa mort, une pluie d’hommages lui a été rendue, tant par les centaines de témoignages chaleureux des Français sur les réseaux sociaux que par de grands scientifiques et des responsables politiques. « Axel Kahn nous a accompagnés, challengés, critiqués, fait bouger et il était toujours disponible pour travailler avec les équipes de la Ligue contre le cancer pour préserver la prise en charge et le dépistage des cancers tout au long de la crise », a salué par exemple le directeur de l’agence régionale de santé d’Île-de-France, Aurélien Rousseau. De son côté, Ian Brossat, porte-parole du PCF et maire adjoint de Paris en charge du logement, a rappelé : « Il y a six semaines, dans une lettre pleine de dignité, Axel Kahn expliquait son combat et nous disait au revoir. Il nous quitte pour de bon aujourd’hui, et c’est à notre tour de lui rendre hommage, à lui et à son intelligence lumineuse. »

Vulgarisateur lumineux, homme d’éthique et de devoir

Randonneur infatigable, travailleur acharné, l’homme de devoir et de transmission a rempli toutes ses missions, guidé par une profonde bienveillance et par l’amour d’autrui. Sans relâche, il a œuvré jusqu’au bout, en tant que président de la Ligue contre le cancer, une responsabilité qu’il assume de façon bénévole depuis sa nomination en juin 2019. Il a lutté inlassablement contre la pandémie du Covid, appelant à la solidarité internationale et à la coordination de la production de vaccins menée sous l’égide de l’OMS, pour les rendre accessibles à tous. Le médecin n’a pas économisé son énergie pour peser de tout son poids sur les choix politiques, dont ceux d’Emmanuel Macron de ne pas reconfiner le pays en début d’année. Il avait d’ailleurs accordé à un grand entretien, le 4 décembre dernier, dans lequel il critiquait certaines décisions gouvernementales et appelait à des mesures constructives de prévention et de vaccination pour tous.

Icon Quote “J’ai besoin de l’autre pour être moi-même, et il a besoin de moi pour être lui”, Axel Kahn. Un grand médecin, un grand chercheur, un grand humaniste vient de nous quitter. Courageux et engagé, jusqu’à la fin. Olivier Véran, ministre de la Santé

« Arrivé au bout du chemin », le généticien, l’essayiste, le vulgarisateur lumineux, l’amoureux de la nature, l’homme d’éthique et de devoir n’a jamais courbé l’échine. Jusqu’au bout, il a mené ses combats. Même « rattrapé par la patrouille » comme il l’écrivait avec humour… les Français l’ont suivi avec émotion, quand il bataillait sans relâche dans les médias, pour que les malades du cancer ne soient pas les grands oubliés de la pandémie . Qu’il soit hospitalisé ou lors de son ultime retour au foyer familial, il a continué à œuvrer pour la Ligue et pour les milliers d’inconnu·es confronté·es à une mort programmée par une maladie incurable.

Généticien et hématologue de renommée internationale

Benjamin d’une fratrie composée de Jean-François, l’aîné devenu journaliste, et d’Olivier le cadet chimiste, décédé en 1999, Axel Kahn est né le 5 septembre 1944 dans un petit village du sud de la Touraine, Le Petit-Pressigny. Il est élevé durant cinq ans par une nourrice avant de rejoindre ses parents à Paris. Entouré de brillants esprits, un père philosophe, un frère étudiant en histoire et un autre en chimie, Axel, le petit dernier, décide ne pas se mettre en concurrence avec ses aînés et choisit par élimination la médecine, « une science semi-molle ». Il démarre sa carrière de médecin comme interne des hôpitaux de Paris, avant d’obtenir, en 1974, un doctorat en médecine, avec une spécialité en hématologie, puis un doctorat ès sciences en 1976. Très vite, il délaisse la pratique de la médecine pour s’intéresser à la recherche scientifique.

Icon Quote Je voudrais exprimer comme beaucoup ma profonde tristesse et ma reconnaissance pour l’exemple de compétence et d’humanité qu’il nous a donné. Sa fin de vie a été comme sa vie, digne, lucide et responsable. Merci.  Jean Leonetti, maire LR et médecin

Généticien et hématologue de renommée internationale, ses recherches portent notamment sur le cancer (hémopathies, hépatocarcinomes, cancers coliques), le contrôle des gènes, les maladies génétiques, la thérapie génique et la nutrition. Il publie près de 500 articles originaux dans des revues scientifiques internationales, ainsi qu’une trentaine d’ouvrages de vulgarisation scientifique et de réflexions éthiques et philosophiques, parmi lesquels Être humain, pleinement (Stock, 2016), Jean, un homme hors du temps (Stock, 2017), Chemins (Stock, 2018), l’Éthique dans tous ses états, en collaboration avec Denis Lafay (l’Aube, 2019), ou Et le bien dans tout ça ? (Stock, 2021) .

De prestigieuses responsabilités dans le monde scientifique et académique

Et ce n’est pas tout. Axel Kahn a exercé de nombreuses et prestigieuses responsabilités dans le monde scientifique et académique : directeur de recherche à l’Inserm, directeur de l’Institut Cochin, membre du Comité consultatif national d’éthique, président de l’université Paris-Descartes, président de la Ligue contre le cancer. Excellent vulgarisateur et pédagogue, il est connu du grand public pour ses engagements et ses prises de position sur des questions éthiques et philosophiques ayant trait à la médecine et aux biotechnologies, notamment contre le clonage thérapeutique et les OGM.

Un homme engagé à gauche

Homme de gauche, ancien intellectuel communiste, vice-président d’honneur de la Société des amis de l’Humanité depuis 2003. Il alerte à plusieurs reprises, en 2013, sur les difficultés financières de l’Humanité et publie dans nos colonnes son soutien : l’Humanité

En effet, c’est à l’âge de 16 ans, en 1962, en pleine guerre d’Algérie, que le lycéen parisien rejoint le Parti communiste. Alors qu’il était très croyant, il perd la foi. Un tournant dans sa vie. Pour un monde plus juste, il se tourne alors vers la politique et milite pendant six ou sept ans chez les étudiants, jusqu’à être élu au bureau national de l’Union des étudiants communistes. Jusqu’en 1977, il sera actif dans les rangs du Parti communiste français, avant de se rapprocher du Parti socialiste et de s’impliquer dans l’élection présidentielle aux côtés de Martine Aubry en 2012.

À partir de 2013, Axel Kahn se met à parcourir seul la France à pied. Des milliers de kilomètres, de montées et de descentes, des genoux douloureux, une épaule déboîtée. Un voyage vers les autres et soi-même. Marcher n’était pas une activité pour Axel Kahn, c’était une manière d’être. Il se définissait d’ailleurs comme un homme qui marche, un chemineau de la vie.

Dans son dernier ouvrage, Et le bien dans tout ça ?, Axel Kahn prend à nouveau position sur les grands sujets d’actualité et évoque ses derniers instants avec son père Jean qui, avant de se donner la mort, lui avait laissé ces quelques mots : « Sois raisonnable et humain ! » C’était en 1970. Dans son dernier essai, Axel le loup se demandait s’il avait bien suivi cette injonction. Exemplaire jusqu’au bout, il l’a suivie à la lettre. grand chercheur, un grand humaniste vient de nous quitter. Courageux et engagé, jusqu’à la fin. »

Hommage. Disparition d'Axel Kahn, l'homme serein
Mardi 6 Juillet 2021

Le généticien et écrivain Axel Kahn est mort à l'âge de 76 ans le 6 juillet 2021. L'homme de sciences et de lettres emporté par un cancer foudroyant était également connu pour sa formidable capacité de vulgarisation scientifique.  Il avait lui-même annoncé l’issue fatale de sa maladie, le 11 mai dernier. Serein face à la mort il écrivait  « La joie de tout instant de beauté est décuplée par l’hypothèse que l’on pourrait n’en plus connaître de pareille. Sensation inouïe, bonheur immense ».

Nous publions l'entretien qu'il nous avait accordé en décembre 2020 sur la pandémie de Covid19.

 

Grand entretien avec Axel Kahn : « Contre le Covid-19, une couverture vaccinale de 60 % ferait la différence »

Le médecin généticien, président de la Ligue contre le cancer, livre une analyse critique de la gestion de la crise sanitaire en France et propose des mesures constructives pour en sortir. Cela dit, alerte-t-il, la pandémie de coronavirus n’est que la première du XXIe siècle et ne sera pas la dernière. Entretien.

Comment analysez-vous la gestion de la crise sanitaire depuis le début de l’année et notamment les deux confinements ?

Axel Kahn Le Covid-19 ne se transmet que par proximité avec une personne infectée. En l’absence de traitement, la seule arme disponible est la distanciation physique. Elle peut être sélective ou non sélective.

La première solution est accessible lorsque la circulation virale n’est pas trop importante et que l’on dispose de grandes capacités de tests et d’organisation du repérage des cas contacts. Elle consiste en le diagnostic, initialement grâce à la détection du génome viral dans le nasopharynx des sujets infectés, des tests systématiques aux frontières et dans les foyers naissants (clusters), une enquête épidémiologique pour remonter aux cas contacts et un isolement (quatorzaine au début de l’épidémie, septaine aujourd’hui) des personnes contaminées. Cette stratégie a été très opérante en Corée du Sud, Japon, Taïwan. En France, elle a permis de circonscrire les foyers de Haute-Savoie, du Morbihan et de Montpellier au début de l’épidémie.

La seconde approche est celle du confinement non sélectif de toute la population. Elle est la seule possible lorsque la circulation du virus est intense, ou bien quand on ne dispose pas d’une capacité suffisante de tests et de traçage : en Chine, à Wuhan et autres villes, Inde, Europe de l’Ouest, pays d’Amérique du Sud, etc. En fait, la moitié de l’humanité a été confinée.

 

En France, l’explosion de l’épidémie après le rassemblement religieux de Mulhouse du 17 au 24 février a dépassé toutes les capacités de limitation des foyers et a conduit au confinement inéluctable de mars. La seconde vague épidémique de l’automne a frappé toute l’Europe, y compris l’Europe de l’Est, relativement préservée au printemps. Elle a été facilitée en France par une certaine insouciance à la suite du confinement du 17 mars au 11 mai. Et aussi par l’action de scientifiques très invités dans les médias pour diffuser leur message rassurant selon lequel rien ne se passait et qu’il n’était pas nécessaire de prendre des précautions. De ce fait, la circulation virale très basse le 11 mai a progressivement augmenté, d’abord chez les jeunes, puis, lentement, chez les sujets âgés et fragiles, plus sensibles à développer des formes graves. La rentrée universitaire a contribué à la remontée des infections. Fin octobre, le virus circulait dans toute la France, globalement plus qu’en mars. La seule possibilité pour éviter un confinement total au mois de décembre avec ses conséquences économiques et psychologiques redoutables était de faire baisser la circulation virale suffisamment en amont. Par conséquent de décider le second confinement, plus modéré que le premier mais d’une indiscutable efficacité quand même.

Icon QuoteLa démocratie en santé a été maltraitée dans l’urgence de la situation épidémique.

Quels ont été les manquements au niveau des pouvoirs publics ?

Axel Kahn Le devoir de réserve du président de la Ligue contre le cancer que je suis lui interdit de prendre des positions de nature politique, idéologique, religieuse. Et aussi de se mêler au chœur des critiques des autorités aussi bien que d’en défendre l’action. Mes remarques seront par conséquent limitées à quelques items. En mars, en dehors de la Chine et des pays d’Asie qui ont la culture du port du masque, personne au monde n’en disposait en quantité nécessaire et suffisante. Pour autant, il était inutile de prétendre qu’ils ne servaient à rien. Les Chinois avaient averti les autres pays du monde de l’extrême vulnérabilité des personnes âgées au Covid. Les autorités françaises ont très tôt recommandé d’interdire les visites de la famille aux pensionnaires des Ehpad. Cependant, les personnels y travaillant n’ont pas été pourvus de protections supplémentaires, masques, surblouses, charlottes, etc. La mortalité a été considérable dans ces établissements.

Retrouvez tous nos articles sur la situation dans les Ehpad.

Après la première vague, j’espérais que des dispositifs seraient mis en place qui permettraient lors de la seconde vague mieux qu’au printemps de certes soigner les formes graves de Covid mais aussi d’assurer la continuité des soins pour des personnes souffrant d’affections plus graves et plus fréquentes que le Covid, tels les cancers. Ces personnes malades ont été à nouveau des victimes collatérales du Covid. La démocratie en santé a été maltraitée dans l’urgence de la situation épidémique. Aux côtés du conseil scientifique chargé d’éclairer les décisions de l’exécutif, il est peu compréhensible qu’on n’ait pas installé un conseil de citoyens puisque les décisions prises avaient un impact fort sur la vie des gens.

Icon QuoteSouvent, le politique a la tentation de se défausser de ses responsabilités sur les experts.

Les scientifiques ont-ils été écoutés par les pouvoirs publics ? L’Académie des sciences, dont c’est la mission, a-t-elle été suffisamment sollicitée ?

Axel Kahn En démocratie, il revient aux experts d’éclairer le processus décisionnel et non de dicter les décisions de l’État. Sinon, on risque de tomber dans une sorte de « dictature sanitaire », d’ailleurs dénoncée par des opposants. Souvent, le politique a la tentation de se défausser de ses responsabilités sur les experts. L’illustration absurde de cette dérive est l’affirmation par l’État que le maintien du premier tour des élections municipales en mars était la conséquence d’un avis du conseil scientifique. C’était une décision politique sous la pression des circonstances. À l’inverse, lorsque le président du conseil scientifique a annoncé que 18 millions de personnes fragiles ne seraient pas déconfinées le 11 mai, il empiétait sur une décision de l’État. Oui, en tout cas, l’exécutif a été correctement éclairé sur le plan scientifique durant cette période, le conseil scientifique est un comité d’experts reconnus de grande valeur. Je ne sais si l’Académie des sciences aurait constitué une meilleure solution. Son fonctionnement est plus lourd et beaucoup de ses membres ont quitté la vie professionnelle active.

 

Icon QuoteL’engouement pour une parole déviante porteuse d’espoir s’est vite confondu avec une large communauté adepte des théories complotistes.

Les scientifiques ont-ils bien fait d’être très présents sur les plateaux de télévision et d’y étaler souvent leurs divergences alors que « la science » était en train de se faire ?

Axel Kahn Durant des mois, les Français ne se sont pas intéressés à autre chose qu’au Covid. Il fallait pour les satisfaire que les stations de radio et les chaînes de télévision, surtout celles d’information continue, répondent à cette demande. Qui pouvait mieux le faire que des scientifiques du domaine et des médecins ? Ils se sont succédé, la maladie était émergente, le virus nouveau, un large spectre de sensibilités, hypothèses et analyses s’est manifesté : cela a dérouté les citoyens mais était en fait inéluctable et est habituel. De même, le poids d’une voix divergente, celle du professeur Didier Raoult, est un grand classique dans l’histoire des sciences et de la médecine, elle renoue avec la grande et riche tradition des « savants maudits » opposés à la science officielle. Le domaine du cancer est riche d’épisodes de ce type. Ce qui est plus original est que l’engouement pour cette parole déviante porteuse d’espoir s’est vite confondu avec une large communauté française et internationale au centre de gravité très à droite et à l’extrême droite, adepte des vérités alternatives et des théories complotistes, foncièrement rétive à toute « parole officielle ». Les présidents Trump aux États-Unis et Bolsonaro au Brésil s’y sont ralliés. Des publications YouTube de Didier Raoult ont été vues par des millions de personnes. Ce phénomène a profondément marqué et perturbé tout le processus des essais cliniques à travers le monde.

Comment continuer d’assurer les soins pour tous les malades, notamment les malades atteints d’un cancer ?

Axel Kahn Durant la première vague, toutes les structures de soins ont été prises par surprise. Les dépistages systématiques ont été arrêtés, les consultations se sont effondrées. Dans les hôpitaux généraux, les examens endoscopiques ont chuté de 90 %, presque 100 % des opérations chirurgicales ont été annulées. En effet, anesthésistes et salles de réveil étaient réquisitionnés pour faire face au tsunami des personnes atteintes des formes graves de Covid. Ce schéma s’est reproduit lors de la seconde vague dans les régions les plus touchées : Auvergne-Rhône-Alpes, Paca, Hauts-de-France… La situation a été moins tendue dans les centres de lutte contre le cancer et dans les établissements privés, indiquant la solution : prévoir des sites hospitaliers ne recevant pas de personnes infectées et dédiés à la poursuite des soins indispensables pour les maladies graves autres que le Covid.

Les annonces récentes de vaccins contre le Covid-19 vont-elles vraiment permettre de sortir de cette crise et si oui, à quel horizon ?

Axel Kahn L’expérience de la pandémie depuis neuf mois a permis de faire deux observations : d’abord, nulle part ne s’est établie une immunité collective suffisante. Ensuite, le Covid est un peu le sparadrap du capitaine Haddock, on ne s’en débarrasse pas vraiment. Seul le confinement absolu et prolongé tel qu’un pays dictatorial comme la Chine peut imposer y parvient, mais les retours menacent en permanence. Seule la vaccination permettra d’obtenir, pour un temps, une immunité collective freinant vraiment la circulation virale sans distanciation physique trop stricte. Cela pourrait commencer d’être le cas vers la fin de l’année 2021 si les vaccinations débutent au premier trimestre.

 

Justement, comment devrait-on organiser la campagne de vaccination et convaincre les Français de se faire vacciner ?

Axel Kahn Les premières personnes vaccinées seront celles au contact du public et à risque : personnel soignant, enseignants, agents des services d’accueil et de contrôle, personnes âgées et fragiles, etc. Cela représente déjà vingt millions de personnes qui pourraient au départ être vaccinées dans des centres dédiés de vaccination. Le reste de la population qui le désire serait vacciné « en ville » par les médecins, d’autres soignants, les pharmaciens. La réticence au progrès est devenue forte en France, je l’ai analysé ailleurs. Notre pays est celui au monde le plus rétif aux vaccinations et autres mesures sanitaires. C’est ainsi, on ne changera pas cela d’un coup de baguette magique. L’explication et la persuasion sont les seules armes disponibles. Cela dit, une couverture vaccinale de 60 % devrait être atteinte, elle ferait la différence.

Comment devrait être conduit le second « déconfinement » et quelles mesures faut-il prendre pour éviter une troisième vague au début de l’année 2021 ?

Axel Kahn Pour éviter le yoyo confinement, allègement, reconfinement, re-allègement, etc., la solution est triple : maintenir un haut niveau de distanciation physique et de gestes barrières. Tester-tracer-isoler-protéger. L’isolement ne doit pas être un enfermement administratif « en cellule », il doit être accompagné, dédommagé MAIS EFFECTIF, au moins sept jours, jusqu’à négativation des tests antigéniques. Et enfin vacciner.

Une fois que nous serons sortis de cette pandémie, quelles mesures de long terme faudrait-il envisager pour éviter de subir une nouvelle crise sanitaire de ce type, voire pire ?

Axel Kahn Aucune mesure au monde n’est susceptible d’éviter le retour de pandémies, notamment virales, le cas échéant sévères. Il y en a toujours eu depuis l’établissement de l’humanité, quatre au XX e siècle : grippe espagnole, 20 à 40 millions de morts (1917-1920) ; grippe asiatique, 2 millions de morts (1957) ; grippe de Hong Kong, 1,5 million de morts (1968-1970) ; sida, depuis 1980, 40 millions de morts.

 

La pandémie de Covid-19 n’est que la première du XXI e siècle, ce ne sera pas la dernière. La question est de disposer des services de santé publique et des dispositifs de soins susceptibles d’être rapidement mobilisés pour y faire face dans les moins mauvaises conditions.

Entretien réalisé par Anna Musso

TEMOIGNAGES

" Axel, tu ne mourras pas. Il n’y a que ce qui est insignifiant qui meurt. Tu lègues à nos contemporains et aux générations futures l’amour de se mobiliser au service des autres, de se battre pour les valeurs essentielles à l’émancipation humaine.

J’ai eu ces toutes dernières semaines l’honneur d’échanger avec mon ami Axel KAHN. J’étais bouleversé et impressionné. Cette élégance et ce courage apaisé face à sa mort imminente témoigne de la hauteur de ce grand homme, obsédé par le bonheur et l’avenir des autres. Un homme de gauche.

Nous avions décidé avec notre association l’EDEC d’organiser une conférence débat autour de son dernier livre « Et le bien dans tout ça ? » en octobre dans l’Hérault. Cette conférence nous la tiendrons avec un de ses amis François AZOUVI qu’il m’a proposé pour le représenter. A tous les siens nos plus sincères condoléances. A toi Axel tout mon amour fraternel."

Jean-Claude GAYSSOT

Lycée Buffon, 1961,

En mémoire d’Axel Kahn

Au lycée Buffon, lycée de garçons du XVe arrondissement de Paris, élèves, enseignants et administration avaient été fortement engagés dans la Résistance.

En 1961, année agitée par les derniers et douloureux soubresauts de la guerre d’Algèrie, la trace en était, seize ans après la Libération, encore vivace. Plusieurs enseignants encore en activité, le concierge, Monsieur Talhouarn, par ailleurs secrétaire général des personnels de l’Éducation nationale étaient d’anciens résistants.

Le débat politique était vif. La cellule communiste, emmené par un talentueux et respecté professeur d’Histoire, Jacques Chambaz, dirigeant national, souvent en affrontement avec un pion, Philippe Robrieux, secrétaire national de l’UEC, voisinaient avec un fort cercle de la JC animé par Axel Kahn et Luc Mazloum et un comité antifasciste  dynamique, face aux menaces quotidiennes de l’OAS.

Le brillant chercheur et humaniste qu’est devenu Axel s’annonçait: Les féliciations du conseil de discipline obtenus chaque trimestre récompensaient un élève d’exception, dont les qualités intellectuelles accompagnaient un vrai courage physique. Il en fallait car presque chaque distribution de tracts donnait lieu à de sévères bagares avec les fascistes, parfois plastiqueurs déclarés de l’OAS, souvent fils d’officiers de L’École militaire proche.

Nombre de mes camarades de la JC de l’époque, toujours militants ou non, en gardent le souvenir. C’est dans ce climat qu’après le massacre des Algériens de Paris le 17 octobre 1961, je lui ai remis mon adhésion à la porte du lycée, avant de lui succéder lorsqu’il se mit en retrait pour préparer le Bac.

Je lui conserve depuis une admiration qui touche autant au parcours du scientifique qu’à l’homme engagé sous diverses formes, toujours avec passion,  parmi ses frères humains.

Nicolas Devers-Dreyfus

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12 juin 2021 6 12 /06 /juin /2021 05:46
Plédran (22): Ciné-débat sur la Commune organisé par les Belles Rouges le 17 juin
Plédran (22): Ciné-débat sur la Commune organisé par les Belles Rouges le 17 juin
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