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30 décembre 2025 2 30 /12 /décembre /2025 10:46
Goražde, Joe Sacco - Rackham, 37€ - 2014, 250 pages

Goražde, Joe Sacco - Rackham, 37€ - 2014, 250 pages

Gaza 1956. En marge de l'histoire - Joe Sacco. Futuropolis, 2010,  33€, 424 pages

Gaza 1956. En marge de l'histoire - Joe Sacco. Futuropolis, 2010, 33€, 424 pages

Je viens de lire coup sur coup deux bandes dessinées d'une grande profondeur et intensité émotionnelle de Joe Sacco que je conseille chaleureusement aux lecteurs de Chiffon Rouge. 

La BD du réel est une "arme de compréhension massive" pouvait-on lire dans un article de L'Humanité consacrée aux 20 ans de l'excellente maison d'édition Futuropolis qui publie Emmanuel Lepage, Baudouin, Etienne Davodeau, et Joe Sacco entre autres. Le terme pour ce dernier n'est certes pas galvaudé.   

Joe Sacco, de nationalité états-unienne, est né le sur l'île de Malte. Il a vécu en Australie et aux Etats-Unis à partir de 12 ans, à Los Angeles sur la côte ouest, avant de faire ses études dans l'Oregon. Il est considéré comme un des grands noms de la BD d'auteur et le père de la BD-reportage consistant à réaliser un reportage journalistique sous forme de bandes dessinées. Il a travaillé beaucoup sur la Palestine, sur le conflit en Yougoslavie, sur les populations indiennes du Canada, les dégâts du nationalisme hindou du BJP en Inde, la répression des migrants africains, la bataille de la Somme de la Première Guerre Mondiale. Il s'est aussi beaucoup intéressé à ses débuts à la guerre du Golfe et à la guerre du Vietnam.  

Joe Sacco expose en ce moment et jusqu'au 10 janvier au profit des enfants de Gaza et de l'UNICEF des originaux à la galerie Martel de Paris avec l'auteur de Maus, Art Spiegelman:  : « L’anéantissement de Gaza nous a tous les deux plongés dans le désespoir », a confié Joe Sacco à l'Humanité. Le pionnier du journalisme en BD a couvert l’histoire de la colonisation israélienne depuis ses premiers reportages compilés dans le recueil Palestine (1993-1995). « Une partie de moi aimerait arrêter de dessiner la violence, mais Gaza m’oblige à y faire face et m’empêche de dormir », poursuit-il. Co-auteur d'un travail à deux mains sur Gaza avec un descendant de déporté juif polonais survivant à Auschwitz, Art Spiegelman, il nous montre le visage d'artistes américains qui font honneur à une autre vision, universaliste, inventive et originale, critique et généreuse, ouverte sur la complexité du monde et les vaincus de l'histoir, de la culture états-unienne. 

Les bandes dessinées de Joe Sacco, en noir et blanc, avec des dossiers documentaires avec des textes, des photos, des interviews, sont longues et touffues, à visée journalistique et documentaire, d'une richesse esthétique, humaine et historique inouïe, mais aussi avec une présence de l'artiste à et dans son sujet, et une présentation de la genèse du projet de BD et de son évolution au sein du récit, avec ses anecdotes, ses personnages secondaires et burlesques. 

Goražde

Issu du travail sur le terrain entrepris par Joe Sacco entre 1995 et 1996, Goražde est le récit passionné et rigoureux du calvaire de la ville et de ses habitants pendant la guerre civile qui a ravagé l'est de la Bosnie de 1992 à 1995. Pendant les quatre mois passés là-bas, sur plusieurs années, avec des aller-retours entre Sarajevo "la médiatique" et "Goražde", l'enclave bosniaque orientale en zone nationaliste serbe nettoyée de sa présence musulmane selon des logiques d'épuration ethnique existant aussi dans les autres camps, Joe Sacco a recueilli les témoignages des survivants et observé leurs conditions de vie pour réaliser ce qui peut être défini comme l'un des ouvrages majeurs traitant de cet épisode tragique de l'histoire contemporaine. La rigueur journalistique de Sacco, son souci constant de séparer les témoignages recueillis de ses propres opinions, les digressions minutieusement documentées sur le déroulement de la guerre en ex-Yougoslavie, sa maîtrise du langage de la bande dessinée en font un modèle de « reportage en bande dessinée ». Joe Sacco associe "l'inimaginable" de la relation, dans des témoignages douloureux, de processus génocidaires en acte, comme ces bosniaques que des miliciens serbes égorgent en série sur un pont enjambant la Drina, avant de les jeter dans la rivière, ou les massacres de Sébrenica, les mutilations des bosniaques dans des quartiers de Goražde conquis par les serbes, l'incendie de leurs maisons, le trivial des flirts avec les filles de Goražde dont la préoccupation au sortir de la famine - geste de coquetterie féminine et de dignité humaine - est de se procurer un jean 501 authentique à Sarajevo grâce au journaliste qui peut passer la route bleue des crêtes contrôlée par les extrémistes serbes, et les rappels historiques des horreurs de la seconde guerre mondiale, accomplies par les nazis croates Oustachis, mais aussi par des bosniaques ralliés ou des serbes "Tchetniks", partisans nationalistes, opposés à la résistance populaire communiste de Tito (on oublie souvent que la Yougoslavie a perdu 1 million de compatriotes pendant la seconde guerre mondiale, et déjà vécu 50 ans avant la guerre de Yougoslavie, des processus de guerre civile sectaire, et d'épuration ethnique, voire de visées génocidaires).  La bande dessinée est thématisée, alterne des moments de grande humanité, d'humour, de beauté aussi avec la candeur d'un soldat chantant à tue-tête des tubes américains, avec des moments d'horreur. 

 

C'est le cas aussi dans "Gaza 1956. En marge de l'histoire"

Quinze ans après la publication de son premier livre, Palestine une nation occupée, Joe Sacco y retourne dans la bande de Gaza, en proie aux destructions de maisons, assassinats ciblés, arrestations, bombardements israéliens, entre novembre 2002 et mai 2003, pour enquêter sur des massacres de la population palestinienne par l'armée israélienne, soutenue par la France et la Grande-Bretagne pendant la guerre de Suez, en 1956, alors que Gaza était sous protectorat égyptien. Des massacres de civils à Khan Younes et à Rafah qui évoquent dans leur horreur et leur aspect de négation absolue de la dignité humaine ce que l'armée israélienne et le gouvernement d'Israël infligent aujourd'hui aux Gazaouis. L'aspect documentaire de la BD est passionnant par rapport à cet épisode oublié de la guerre de Suez mais aussi parce qu'il montre du quotidien des Gazaouis soumis à la violence et à l'arbitraire quotidiens de la colonisation et de l'occupation israélienne au début des années 2000. Un livre qui construit comme "Goražde" une réflexion complexe sur la mémoire et l'histoire, la subjectivité des récits et le lien à la vérité historique, sur les caractères fragmentaires, reconstruits, occultés de la mémoire traumatique. C'est aussi un récit qui dévoile les racines lointaines du ressentiment que peuvent avoir les Palestiniens, tout particulièrement à Gaza qui a toujours fait l'objet d'un traitement particulier et particulièrement brutal et déshumanisant de la part d'Israël, du fait de leur dépossession et humiliations et des crimes commis contre leurs aïeux, mais qui révèle aussi leur formidable résilience et esprit de survie et de résistance.   

Ismaël Dupont, 30.12.2025 

https://www.humanite.fr/culture-et-savoir/-/joe-sacco-la-bd-on-y-entre-aisement-on-pense-que-cest-facile-cest-en-cela-que-cest-subversif

En juin 2014, Joe Sacco répondait à l'Humanité: 

« ME CONCENTER SUR LE COMPORTEMENT DES INDIVIDUS DANS LE CADRE DE GROUPES, EN TANT QUE MASSE, ME PERMET DE MONTRER UN CONFLIT SOUS PLUSIEURS ANGLES. »

Qu’est-ce qui préside au choix de vos lieux de reportage, qui sont pour la plupart des lieux de violence, de guerre ?
 
Joe Sacco: 
"Les raisons sont spécifiques à chaque lieu. Concernant la Palestine, j’ai grandi, en Australie puis aux États-Unis, en pensant que les Palestiniens étaient des terroristes, et cela m’a pris du temps pour comprendre que l’histoire était plus vaste et plus complexe. Quand j’ai réalisé que les journaux américains, avec leur style « objectif », avaient produit en moi cette façon de voir les choses, je me suis senti insulté. En constatant que l’on n’entendait jamais de voix palestiniennes dans les médias américains, je me suis senti obligé d’y aller, pour écouter les Palestiniens et présenter ce qu’ils avaient à dire. Rendre compte de la complexité de la réalité. Pour la Bosnie, étant né en Europe (à Malte – NDLR), j’étais horrifié de ce qu’il s’y passait, le nettoyage ethnique, les massacres de masse… Et c’était intéressant aussi de voir comment la communauté internationale traitait cela : comme un problème humanitaire, alors que c’était un problème politique. Concernant l’Irak, cela correspondait à la nouvelle réalité : les États-Unis voulaient remodeler le monde. En tant que journaliste, je voulais être au plus près du bout de la lance, voir la « pointe » de ce qui était en train de se produire."
 
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