Doublement primé à Cannes, le quatrième long métrage de fiction de Kleber Mendonça Filho suit, dans le Brésil dictatorial de 1977, le parcours clandestin de Marcelo, pourchassé par des policiers corrompus.
Kleber Mendonça Filho, cinéaste de la mémoire et de l’oubli, a fait de Recife, capitale du Pernambouc, le cœur battant de son cinéma. Cette région mal aimée de l’élite brésilienne occupe le cadre comme pour contrer la ligne de démarcation tracée entre le nord et le sud du pays par l’un des personnages maléfiques de l’Agent secret, son nouveau long métrage. Avec un tel titre, le réalisateur brouille les pistes. Au film d’espionnage envisagé, il préfère un polar métaphorique et fantastique, une chasse à l’homme remplie d’ambivalence carnavalesque, mêlant fête et mort dans le Brésil de 1977.
Le héros porte un nom d’emprunt, Marcelo (Wagner Moura). Caché dans une communauté de réfugiés, il fuit un passé mystérieux qui ne passe pas pour des poursuivants à la fois flics et voyous. En même temps, il cherche ses origines, sur les traces de sa mère inconnue, et tente de s’inventer un futur en retissant les liens avec son jeune fils, jusque-là élevé par ses grands-parents.
Comme en témoigne une séquence d’ouverture impressionnante dans une station-service, Kleber Mendonça Filho filme un Brésil gangrené par la corruption. Ici règnent l’impunité des puissants et les vérités alternatives relayées par une presse que ne renierait pas Jair Bolsonaro. Kleber Mendonça Filho n’a certes pas décroché la Palme d’or. Son Agent secret est néanmoins l’autre grand vainqueur du dernier Festival de Cannes, d’où il est reparti avec le prix du meilleur réalisateur et celui du meilleur acteur, attribué au lumineux Wagner Moura.
Votre film se situe essentiellement dans le Brésil de 1977, mais certaines thématiques, comme la violence et la corruption de la police ou la justice de classe, semblent renvoyer à une époque plus contemporaine. Que raconte votre film du Brésil d’aujourd’hui ?
Kleber Mendonça Filho
cinéaste
Le temps piège les gens. C’est très cohérent avec la manière des Brésiliens de faire avec la dictature. Ils préfèrent ne plus y penser parce qu’ils trouvent l’idée déplaisante, préfèrent parler du futur ou de choses plus agréables. On m’a souvent dit que l’Agent secret était un film sur la mémoire.
Je suis de plus en plus convaincu qu’il parle d’oubli et d’amnésie. La présidente Dilma Rousseff, injustement destituée en 2016 et torturée dans les années 1970, a mis en place un comité « vérité et réconciliation ». Quand Bolsonaro est arrivé au pouvoir, il s’est empressé de le supprimer en ajoutant une de ses citations inoubliables : « Seuls les chiens cherchent les os. »
Le cinéma est un fantastique outil pour la mémoire. Notre pays regorge de poésie, de beauté mais aussi de laideur et de tensions. Il aurait été incohérent avec ce film qui se déroule en 1977 d’ignorer ce contexte historique.
En achevant Portraits fantômes, un film d’archives, j’ai compris qu’en s’étant nourri de nombreuses images du passé, il constituait une nouvelle archive. Observer cette période est important car nous avons récemment assisté au retour d’une certaine nostalgie de la dictature, un sentiment que je pensais révolu. C’était inimaginable pour moi et beaucoup de Brésiliens.
Comment expliquez-vous l’omniprésence du cinéma populaire dans vos films ?
La culture, la littérature, la musique, le cinéma font partie de notre vie. La création artistique mondiale trace des empreintes du temps avec les personnes croisées, connues, appréciées ou aimées mais aussi avec la culture qui a marqué notre vie.
Quand j’étais petit, dans les années 1970, les salles de cinéma étaient nombreuses dans le centre-ville. Ils étaient comme des repères géographiques et culturels. J’ai découvert la Malédiction (de Richard Donner, 1976 – NDLR), dont un extrait figure dans l’Agent secret, bien avant de voir véritablement le film, grâce à son affiche ou aux photos exposées devant le cinéma. J’avais peur de regarder ces supports hyperspectaculaires de la Malédiction et des Dents de la mer (de Steven Spielberg, 1976 – NDLR).
Le générique indique que le film a généré 1 200 emplois directs et indirects. Cette indication répond-elle aux attaques contre le cinéma dans votre pays ?
Il est incroyable que des gens ne comprennent toujours pas que la culture est un élément de l’économie. Non seulement des gens sont employés pour la recherche, la préproduction, la production, la postproduction ou la distribution mais en plus, leur travail permet à d’autres personnes de se nourrir. Ce message à la fin du film a un effet éducatif.
L’Agent secret a été distribué dans 94 pays. Il a été vu par 900 000 personnes au Brésil et a généré beaucoup de choses positives. Le soutien public à la production culturelle au Brésil est inscrit dans notre Constitution, ce qui est une excellente chose. Il est à nouveau soutenu par Lula et le gouvernement, qui ont compris que le cinéma était une chose importante pour l’image du pays.
Pourquoi utilisez-vous le flash-back et le flashforward ?
Sans l’inclusion du présent, le film serait presque plat, en 2D. Lorsque la perspective du futur nourrit le passé ou que ce passé s’imprègne du présent, le film passe en quelque sorte en 3D. Si notre conversation trouve une place dans les archives, elle aura dans quarante-huit ans une valeur singulière, très différente de la date de publication de cet entretien. Il s’y ajoutera le poids du temps et de l’histoire.
Cela peut paraître cérébral mais j’essaie surtout d’amplifier la résonance de l’histoire. On peut être très impliqué dans le Brésil de 1977 et s’apercevoir après coup qu’il ne représente qu’une parenthèse dans le temps. Des personnes sont mortes et la vie a continué. C’est triste, mais c’est aussi la manière dont le monde fonctionne.
Une historienne par laquelle nous découvrons un pan de la vie de Marcelo décide, contre l’avis de son université, de conserver des archives. En quoi ces actes de résistance permettent à votre pays de lutter contre le révisionnisme ?
Il est très important de ne pas seulement considérer l’histoire comme un beau tableau du passé mais de réfléchir à ce qu’elle signifie, à ce que nous pouvons et devons en faire. C’était déjà ce dont parlait Walter Salles dans son très beau film Je suis toujours là et ce dont parle l’Agent secret.
Pour sa troisième participation à la compétition, le Brésilien Kleber Mendonça Filho revisite une nouvelle fois la ville de Recife. Cette fois, il situe son récit dans les années 1970 avec un homme contraint de se cacher.
Depuis les Bruits de Recife (2012), son premier long métrage, Kleber Mendonça Filho reconstitue l’histoire de sa ville natale du nord du Brésil. Ces récits ont à voir avec les violences sociale et politique, la corruption, et se déploient souvent sur plusieurs époques dans une atmosphère sensuelle qui lorgne volontiers le cinéma fantastique.
Déjà Aquarius (2016), porté par l’immense Sonia Braga, effectuait des allers-retours entre 1980 et les années 2010 pour dresser le portrait d’une femme en rémission d’un cancer. Bacurau (2019) s’inscrivait dans un futur proche pour évoquer un village éponyme disparaissant des cartes quelques jours après la mort de sa matriarche. Dans un geste similaire, l’Agent secret, son quatrième long métrage de fiction, explore la mémoire douloureuse de son pays à l’instar de Je suis toujours là (2024) de son compatriote Walter Salles.
Un drame historique et social
Un travail délicat à accomplir après la présidence révisionniste de Jair Bolsonaro dans un pays où une loi d’amnistie offre une immunité aux tortionnaires de la dictature militaire (1964-1985). Mais de politique, il n’est pas directement question dans l’Agent secret. Si son titre peut laisser croire à un film d’espionnage, c’est plutôt dans le drame historique social qu’il se situe.
En 1977, dans une station-service, un cadavre recouvert d’un carton gît au sol. Un homme intrigué arrête sa Coccinelle jaune. Le pompiste lui explique que le trépassé, abattu par son collègue, n’a eu que ce qu’il méritait. Comme par miracle arrive une voiture de police. Mais les agents snobent la dépouille pour contrôler Marcelo (Wagner Moura), le quidam venu prendre de l’essence. Un début de voyage en Absurdie. La suite explique l’attitude policière. Tout est en règle et pourtant, l’un des représentants de la loi invite Marcelo à faire un don. Il s’en tire en lui donnant des cigarettes. Bienvenue dans le système de corruption.
Ce n’est que le début mais déjà, le cinéaste impose sa patte avec une image vintage en Cinémascope et un arrière-plan surexposé. Marcelo devient le ciment d’une histoire où les fils du récit ne se dénouent que sur le tard. Tout juste comprend-on rapidement qu’il est père de famille, veuf, et doit vivre sous une fausse identité pour échapper à ses poursuivants.
Comme un paradoxe, sa couverture professionnelle passe par un centre de délivrance de papiers d’identité où il a obtenu un poste dans l’espoir de retrouver des traces de sa mère. Mais il fait surtout la rencontre d’Euclides (Roberio Diogenes), un flic ripou et vulgaire qui s’amuse en lisant le lourd bilan (91 morts) du carnaval.
Le cinéaste brésilien s’épanouit dans un cinéma de la digression
De retour pour la troisième fois en compétition à Cannes, deux ans après avoir présenté en séance spéciale Portraits fantômes, un documentaire en forme d’essai cinématographique sur l’architecture et les cinémas de Recife, le cinéaste brésilien s’épanouit dans un cinéma de la digression. Un parti pris qui donne certes un récit parfois foutraque mais lui permet de brasser large. Et c’est heureux tant il a à dire sur sa ville et ses habitants.
Dans un rapport ambivalent à Recife, il mêle charme, inégalités sociales, mépris de classe – telle la séquence où une notable, responsable de la mort de la fille de sa bonne, est reçue avec tous les égards par les policiers pendant que son employée se voit violemment refuser l’entrée –, liens avec l’Afrique – représentés par deux réfugiés angolais – et la richesse des relations entre les générations.
On peut certes regretter certaines intrusions maladroites du fantastique dont le kitsch assumé ne fonctionne pas toujours. Si la présence d’un drôle de chat à deux têtes convainc, une jambe coupée tout droit sortie d’un mauvais remake des Dents de la mer donnant des coups à des couples en pleins ébats est moins heureuse.
Mais avant tout, il y a la mémoire contrariée et effacée, matérialisée par la disparition des mères biologiques (celle du héros et de son fils). En dépit de ces absences et de tous les fantômes du passé, Mendonça Filho se veut optimiste. Car il y a l’art populaire avec le cinéma (vécu dans la nostalgie avec des bobines, un projectionniste et des films comme l’Exorciste, Shining et ceux de Belmondo), le sexe qui se pratique à la vue de tous, dans les parcs, les salles obscures et même sur le lieu de travail et le carnaval, moment où tout semble permis. Comme si, même dans la dictature, la fête et la jouissance devenaient face à la violence d’un système des actes de résistance et des pulsions de vie.
L’Agent secret, de Kleber Mendonça Filho, Brésil, 2 h 38
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