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Madeleine Riffaud, poète en Résistance
(Dans "La Résistance et ses poètes", Pierre Seghers. Le recueil de poème de cette femme, partisan et poète, officier FTP à 20 ans, adjointe du colonel Fabien, qui a abattu des chefs miliciens et des officiers allemands, a été arrêtée, torturée, condamnée à mort, échappant par miracle à l'exécution, ont été publiés dans le recueil "Le poing fermé" préfacé par Eluard, puis à nouveau dans un nouveau recueil de poèmes de Madeleine Riffaud en 1973 - Le Cheval Rouge, aux éditeurs français réunis).
Neuf balles
A Jean-Pierre M (16 ans)
Neuf balles dans mon chargeur
Pour venger tous nos frères.
ça fait mal de tuer.
C'est la première fois.
Sept balles dans mon chargeur.
C'était si simple.
L'homme qui tirait l'autre nuit.
C'était moi.
***
Traquenard
Peur des bottes
Peur des clefs
Peur des portes
Peur des pièges
Ils me font marcher entre eux deux
Ce dimanche de plein soleil
Vers la grande prison
A l’entrée des enfers.
A ma gauche est un policier.
A ma droite est un policier.
Dans chaque poche un revolver.
Et devant moi
Et devant moi
Oh ! Les hautes grilles de fer !
Peur des bottes
Peur des clefs
Peur des portes
Peur des pièges
Sitôt les verrous refermés
On entend les nôtres crier.
Et dehors c’est dimanche
Et dehors c’est l’été.
Dans une église, l’orgue chante.
Un pigeon tout blanc dans l’air bleu
En vol, a caressé ma joue.
Et derrière moi
Et devant moi
Oh ! les hautes grilles de fer !
Peur des bottes
Peur des clefs
Peur des portes
Peur des pièges
Si je suis prise, me disai-je
Me restera-t-il seulement
Un coin de ciel tout bleu
A regarder souvent
Un coin de ciel comme une flaque
Au bois, telle la flaque de pluie
Où vont boire les bêtes blessées ?
- Mais la fenêtre ils l’ont murée,
La fenêtre aux barreaux de fer.
Peur des bottes
Peur des clefs
Peur des portes
Peur des pièges
BS 2, 23 juiller 1944*
* BS 2 : Brigade spéciale n°2. Il s’agit d’une section de la Gestapo française, siégeant alors en face de la cathédrale Notre-Dame de Paris
***
Mitard
1
Un Allemand, poison et fer
Écrase des souris à grands coups de talon.
Le sol de la cellule est sanglant
De leurs petits corps mutilés.
Une patte levée, dans la chair et le sang.
Un petit cri aigu à transpercer la tête.
Un Allemand s’amuse à tuer des souris.
Et la pluie nous rend fous.
2
Ils m’ont jeté un chapelet
Dans le noir glacé du cachot
- Chaîne de fer et croix de bois -
Le chapelet des fusillés.
Il sent l’église au mois de mai
Fête-Dieu, cierges et encens,
Réticule de mère-grand.
Entre mes mains chaîne légère
Auprès des menottes coupantes.
Ils m’ont jeté un chapelet
Comme au chien un os à ronger.
3
Les grosses clefs dans les serrures
Même la nuit tournent encore
Et les éclats de leurs voix dures
Me font sursauter si je dors.
Bottes ferrées dans les couloirs.
Porte entrouverte et refermée :
Un camarade est emmené.
Sur les murs, il y a des cris
Des mots gravés avec un clou.
Oh désespoir, ou espoir fou
De ceux qui sont morts avant moi…
Je sens bien qu’ils sont encore là
Autour de moi, et me regardent.
Leurs yeux s’allument quelquefois
Dans le noir comme dans les étoiles.
Et ma tête s’appuie
A leurs épaules d’ombre.
***
CHANSON
Ils me band’ront les yeux
Avec un mouchoir bleu
Ils me feront mourir
Sans me faire souffrir
Ils m’avaient tué un camarade,
Je leur ai tué un camarade.
Ils m’ont battue et enfermée
Ont mis des fers à mes poignets
- Sept pas de long
A ma cellule
Et en largeur
Quatre petits-
Elle est murée – plus de lumière-
La fenêtre de mon cachot.
Et, la porte, elle est verrouillée.
J’ai les menottes dans le dos.
- Tu te souviens ?
Soirs sur la Seine…
Et les reflets…
Le ciel et l’eau...
Ils sont dehors, mes frères de guerre
Dans le soleil et dans le vent
Et si je pleure – je pleure souvent -
C’est qu’ici je ne puis rien faire
- Sept pas de long
Et puis un mur,
Si durs, les murs
Et la serrure.
Ils ont bien pu tordre mes mains
Je n’ai jamais livré vos noms.
On doit me fusiller. Demain.
As-tu très peur, dis ? Oui ou non ?
Le temps a pris
Le mors aux dents
Courez, courez
Après le temps !
Ceux-là, demain, qui me tueront,
Ne les tuez pas à leur tour.
Ce soir, mon cœur n’est plus qu’amour.
Ce sera comme la chanson :
Les yeux bandés
Le mouchoir bleu
Le poing levé
Le grand adieu.
Poèmes écrits pour la plupart à la prison de Fresnes, repris dans Le Poing fermé (1945) et dans Cheval Rouge, éditeurs français réunis
***
Née en 1924, Madeleine Riffaud grandit avec un père instituteur dans un village de la Somme marqué par la première guerre mondiale, jouant surtout avec les garçons dont elle aime partager les aventures.
Sous le Front Populaire, elle découvre les joies des vacances dans le futur village martyr d'Oradour-sur-Glane. Pendant l'exode, son grand-père adoré la recueille, elle est envoyée chez une amie pacifiste de ses parents, trop complaisante avec les Allemands, à Amiens. A la mort de son grand-père, Madeleine contracte la tuberculose, et c'est dans son sanatorium de Saint-Hilaire-du-Touvet non loin de Chalon-sur-Saône, qu'elle découvre la proximité de la mort et de la souffrance, l'amour, et qu'elle rencontre des résistants. Elle s'éprend d'un ami de ses parents, d'origine normande, résistant, et gagne Paris avec lui où elle passe son examen de sage-femme pour se donner une couverture et ne va pas tarder elle-même, à l'automne 42, à rentrer dans un réseau de résistance, sous le nom d'homme de Rainer, référence au poète allemand Rainer Maria Rilke, décédé d'une leucémie après s'être piqué avec une épine de rose, la fleur préférée de Madeleine.
Début 1944, elle entre en même temps au Parti communiste et dans la lutte armée. Elle apprend le massacre d’Oradour-sur-Glane, village de sa jeunesse. « Je pensais à cela quand je pédalais dans Paris, aux brûlés vifs que je connaissais. Éluard parlait des “armes de la douleur”. C’était exactement cela.
Madeleine Riffaud sera responsable des étudiants résistants FTP du quartier latin en 1944.
Le 23 juillet 1944, elle abat en plein jour de deux balles dans la tête un officier de l'armée d'occupation sur le pont de Solferino. Prenant la fuite à vélo, elle est rattrapée et renversée par la voiture du chef de la milice de Versailles, puis envoyée au siège de la Gestapo rue des Saussaies où elle est torturée par des allemands et des français collaborateurs, puis condamnée à mort.
Elle saute du train qui l'envoie en déportation à partir de la prison de Fresnes et reprend le combat dans la compagnie Saint-Just, attaquant notamment un train rempli de troupes allemandes arrivant aux Buttes Chaumont (gare Ménilmontant).
Madeleine a 20 ans lors de la Libération de Paris et reçoit le brevet de lieutenant FFI le 23 août 1944.
A la Libération, elle devient l'amie d'Eluard et de Picasso, qui fait un portrait d'elle pour illustrer son premier recueil de poésie. Elle devient grand reporter à L'Humanité et amie avec le révolutionnaire communiste vietnamien Ho Chi Minh.
Un article de l'Humanité en 2012, "Madeleine Riffaud, des toits de Paris aux rizières du Vietnam", raconte magnifiquement la suite des aventures de Madeleine:
"Car, à partir de 1964, Madeleine Riffaud devient Chi Tam, la 8e sœur. Elle est l’une des rares occidentales à être acceptée dans les maquis viêt-cong, et devient une combattante à part entière de la résistance vietnamienne. « Ce que j’ai vu au Sud-Vietnam » affiche la une de l’Humanité en novembre 1970, dont le reportage révèle au monde l’horreur de la répression. « Con Son, Tan Hiep, Thu Duc, Chi Hoa… Il nous faut retenir ces noms car, jadis, pour les résistants victimes des nazis, l’enfer a duré cinq ans. Or au Sud-Vietnam, le même enfer dure depuis quinze ans », écrit-elle en 1972, au cœur d’un papier qui dénonce les atrocités commises par l’administration américaine. « Voilà la démocratie de Nixon, conclut-elle. Voilà la paix que les vaincus, en s’en allant, voudraient accorder à des hommes, des femmes estropiés à vie par les tortures sans fin… » Et elle sait de quoi elle parle : « Le drame est d’être passée de la Résistance aux guerres coloniales. J’ai été correspondante de guerre pour dire mon horreur des conflits. » « On disait des Viêt-cong : ce sont des hommes sans visage. » Ces combattants de l’ombre retrouvent le sourire devant l’objectif de Madeleine Riffaud, qui s’attache à leur redonner une identité. Dans ces déluges de violences qu’elle décrit, la poésie n’est jamais loin, derrière une description des rizières vietnamiennes ou des images de typhons, autant de métaphores de la mort, omniprésente. La couverture de la guerre d’Algérie la ramène rue des Saussaies, où la police française torture les militants du FLN, là même où elle a connu l’enfer. Le 7 mars 1961, l’Humanité sort avec une page blanche, marquée en son centre de ce seul mot : « Censuré ». À l’origine de la saisie, un article de Madeleine Riffaud sur les tortures pratiquées à Paris, qui déclenche la fureur du préfet de police, Maurice Papon, qui porte plainte en diffamation et demande des dommages et intérêts. Elle réchappe de peu à un attentat de l’OAS et passe plusieurs mois à l’hôpital.
En 1973, Madeleine Riffaud emprunte une nouvelle identité et repousse toujours plus loin les limites de l’investigation. Elle devient Marthe, se fait embaucher dans un hôpital parisien comme aide-soignante. Elle récure les sols, prodigue les soins aux patients, veille la nuit des mourants anonymes. De cette expérience, elle en tire un récit lucide et tendre sur l’univers hospitalier, les Linges de la nuit, sur ce qui se joue sous les draps blancs, quand l’imminence de la mort rebat les cartes des rapports humains. Car comme le disait d’elle Jean Marcenac, « Madeleine Riffaud est un poète qui a pris résolument le parti de s’exprimer par le journal… Elle a toute seule créé ce qu’il faut bien nommer un genre et, finalement, elle a parfaitement réussi».
Madeleine est toujours vivante, lucide, militante, à 98 ans. Une magnifique BD « Madeleine, Résistante » (Bertail- Riffaud/ Morvan, Aire Libre 1. La Rose dégoupillée) retrace sa vie. Tout récemment elle a été abandonnée sur un brancard sans manger pendant 24 heures, aux Hôpitaux de Paris. Dans une tribune à l’intention de Nicolas Revel, Directeur de l’APHP, elle dénonce l’état révoltant de l’hôpital public.
Il y a deux semaines, j’ai dû me rendre aux urgences pour un examen important dû à un covid long, variant omicron.
Le SAMU m’a emmenée à l’hôpital Lariboisière, à midi et demi, le dimanche 4 septembre pour examens. Je me suis retrouvée couchée au milieu de malades qui hurlaient de douleur, de rage, d’abandon, que sais-je. Et les infirmières couraient là-dedans, débordées… Elles distribuaient des « J’arrive ! » et des « ça marche ! » « J’arrive, j’arrive ! ». Mais personne n’arrivait. Jamais.
Moi-même, j’ai mis douze heures pour obtenir la moitié d’un verre d’une eau douteuse. Tiède. Je suis restée 24 heures sur le même brancard, sans rien manger, dans un no man’s land. C’était Kafka.
Rendez-vous compte : je suis aveugle. Je sentais parfois qu’on emportait mon brancard, que je traversais une cour, peut-être ? Il faisait plus froid, c’est tout ce que je peux dire. Et puis on m’a laissée là, sans aucune affaire, sans moyen de communication avec mes proches (qu’on ne prévenait d’ailleurs pas de l’évolution de la situation, seul le docteur Christophe Prudhomme a pu avoir quelques nouvelles, je le remercie ici).
Étais-je dans un couloir ? Dans une salle commune ? Au bout d’un moment, j’ai vraiment cru que je devenais folle. Ah, si j’avais eu un appareil photo comme quand j’étais reporter de guerre… Si j’avais pu voir ce que j’entendais… Dès l’arrivée à l’hôpital, mon ambulance est passée devant des gens d’une absolue pauvreté, qui se plaignaient à grands cris d’avoir été refoulés.
Drogue ? Misère sociale ?
Ceux-là n’ont même pas été admis dans « le service-porte », la foire aux malades, l’antichambre de l’hôpital par où l’on accède aux urgences. Les infirmières, qui n’ont déjà pas assez de temps à consacrer aux malades admis entre les murs, les voient forcément quand elles vont prendre leur service.
Nul doute que leur vocation est réduite en charpie depuis longtemps. D’où les « Ça marche », les « J’arrive. » J’ai entendu ça toute la nuit.
Les infirmières et aides-soignants, je les connais bien, j’ai vécu parmi eux, je sais qu’elles auraient éperdument voulu arriver à s’occuper de chacun… Et surtout que l’hôpital marche.
Le lendemain après-midi, l’hôpital n’ayant pas de lit disponible pour moi, on m’a transférée dans une clinique privée, sans jamais avoir prévenu mes proches. J’étais la troisième âme errante que cette clinique réceptionnait ce jour-là.
J’avais déjà fait une enquête de l’intérieur en 1974, en m’engageant incognito comme aide-soignante dans un service de chirurgie cardio-vasculaire d’un hôpital parisien. J’avais aussi travaillé au SAMU dans le service du professeur Huguenard à l’hôpital Mondor. De cette immersion, j’ai publié le livre “Les linges de la nuit” qui s’est vendu à près d’un million d’exemplaires en 1974 (réédité chez Michel Laffont en 2021).
Hôpital d’il y a cinquante ans ou hôpital ultramoderne, les problèmes sont toujours les mêmes : manque de personnel qualifié, manque de crédit, l’écart se creuse entre la technique de la médecine de pointe et les moyens mis à sa disposition.
Après la sortie du livre, j’avais rencontré le directeur de l’Assistance Publique dans un face à face télévisé. Nous étions tombés d’accord sur tous les points ! Tout le monde est d’accord, sauf les gouvernements qui se suivent et qui, au mieux, ne bougent pas.
Nous avions été nombreux, au cours des années, à témoigner sur l’état lamentable de la santé. Durant tout ce temps, aucun dirigeant n’a voulu entendre. Si la pandémie de 2020 a changé quelque chose, c’est en mal : le personnel est épuisé. L’état les a tous abandonnés, soignants comme malades.
Ma mésaventure, c’est une histoire quotidienne dans l’hôpital en France.
Mon sort est celui de millions de Parisiens et de Français.
Ceux qui me connaissent savent que je n’ai jamais demandé de passe-droit de toute ma vie. Mon âge n’y change rien. Mais j’ai remarqué qu’il était presque une circonstance aggravante, et ce pour deux raisons :
1/ On pensait que j’étais trop vieille pour que ça vaille la peine de me soigner (réflexe pris lors de l’épidémie de covid ?).
2/ Dès que je parlais, on se disait que j’étais gâteuse et on pensait d’emblée que je racontais n’importe quoi… alors pas la peine de m’écouter.
Pourtant, j’ai une voix. Une voix qui ne s’en est jamais prise au personnel. Ça ne changera pas.
Évidemment, j’ai mal, mais je vais continuer à me bagarrer, comme d’habitude.
Moi, j’ai de la chance, j’ai des amis, et des confrères journalistes. Mais tous ces pauvres gens qui n’ont personne, que peuvent-ils faire ? Quand on entre dans le circuit infernal, quand on est aspirés dans le néant des urgences, on ne peut pas en sortir indemne. Parfois même, on n’en sort pas vivant… L’infirmier libéral qui vient à mon domicile m’a dit que c’était arrivé à un de ses patients, il y a trois semaines.
Si je peux être leur voix – comme Aubrac m’avait demandé d’être l’une de celle de la Résistance – alors je le serai.
J’ai encore un peu de force, c’est pour la donner !
Madeleine Riffaud
Paris, le 19 septembre 2022
Les années qui suivirent la Libération furent riches en militantisme comme en création poétique. Guillevic présenta ainsi cette période : « Je les apprécie [les communistes] sur le plan humain, sur le plan politique, dans les relations avec les sinistrés. J’ai beaucoup travaillé, beaucoup appris. Cela coïncidait avec un certain remords que j’avais de n’avoir pas assez " résisté " et surtout de n’avoir pas consacré davantage ma poésie à la lutte. » [Ibid, page 108.] Les actions militantes auxquelles il participa avec conviction avaient comme arrière-fond la guerre d’Indochine (1946-1954), les émeutes de Berlin (1953) et de Hongrie (1956), la guerre d’Algérie (1954-1962), la construction du mur de Berlin (1961), la deuxième guerre du Vietnam jusqu’en 1975. Elles furent aussi marquées en 1952 par la mort d’Éluard dont il était proche, par l’exécution des Rosenberg (1953), par la mort de Staline et le processus de déstalinisation qui aboutit au rapport de Khrouchtchev en 1956. En 1949, il fut mis à l’écart parmi les cadres de son ministère sur décision d’Antoine Pinay pour ses activités syndicales et pour avoir soutenu une grève de mineurs. En 1952 Jacqueline Woh devint sa compagne. En 1954 il publia 31 sonnets préfacés par Aragon au moment où celui-ci en faisait l’éloge comme genre littéraire enraciné dans la tradition française. On voulut voir bien à tort dans ces 31 sonnets une attitude de suivisme politico-littéraire. En fait c’est par goût d’une forme courte qui comporte la faculté de dire beaucoup que Guillevic s’adonna à ce genre et il persista à écrire des sonnets jusqu’en 1967, beaucoup d’entre eux n’étant publiés qu’après sa mort. En 1960, il fut l’objet d’une manœuvre de son administration qui lui proposa de quitter le Parti communiste contre une promotion au rang d’Inspecteur Général de l’Économie nationale qui lui avait été refusée jusque-là. À ce marché il répondit malicieusement : « Vous m’obligez donc à rester dans ce foutu parti ! » [Vivre en poésie, p. 140.]. Cette année-là moururent deux poètes qui comptaient pour lui : Reverdy, qu’il connaissait depuis 1944, et Supervielle, depuis les années d’avant-guerre. 1962 lui apporta la consécration d’un Guillevic de son ami Jean Tortel dans la collection « Poètes d’aujourd’hui » qui remplaçait l’ancienne étude de Pierre Daix parue en 1954. En 1963 il est mis en congé spécial ce qui lui permit de lire davantage, Proust en particulier pour lequel il éprouvait un penchant très fort et qu’il emmenait volontiers dans ses voyages, notamment à l’étranger. Il rencontra Marianne Auricoste qui devint sa compagne en 1965. En 1967, année de sa prise de retraite, mourut sa fille Irène. L’année suivante, nouvelle consécration : les deux recueils Terraqué et Exécutoire parurent dans la collection Poésie-poche chez Gallimard.
Les événements de 1968 entraînèrent une remise en question des institutions littéraires et Guillevic participa activement à la fondation de l’Union des Écrivains. Il rencontra Lucie Albertini en 1969 qui devint sa femme en 1981. Il publia Encoches aux Éditeurs français réunis, maison d’édition dirigée par Aragon. Ce recueil fit ensuite l’objet d’une édition bilingue français/breton en 1975. En 1970 disparut Elsa Triolet dont il était proche. Il avait écrit en 1949 à partir de son roman L’inspecteur des ruines les Chansons d’Antonin Blond. Ces chansons qui donnent la parole au personnage principal du roman ne sont pas des chansons au sens habituel du terme, mais des poèmes à chanter, qui en quelques mots incarnent et développent la personnalité d’Antonin Blond. Il avait réitéré cette greffe poétique à la suite de la publication des Manigances d’Elsa Triolet en 1962 avec les Chansons de Clarisse qui seront chantées par Jeanne Moreau. L’année suivante, en 1971, mourut un autre ami, Jean Follain.
En 1972, il effectua un voyage en URSS qui le laissa plein d’amertume. Ce voyage confirma pour lui ce qu’il pressentait quand il écrivait : « Devant certaines études soviétiques par exemple je suis accablé. Marx en aurait une attaque d’apoplexie. » [Choses parlées, p. 110] Il mena ensuite en 1978 un long périple en Extrême-Orient qui lui révéla des civilisations aux antipodes de celles de la vieille Europe à laquelle il restait attaché par son histoire, par sa nature. Il devint Président de l’Académie Mallarmé en 1975 et le resta jusqu’en 1993. Il quitta le Parti communiste en 1980 à la suite de désaccords persistants sans renier le corps d’idées pour lesquelles il avait milité pendant presque quarante ans.
Source: François Eychart, article du Maitron sur Guillevic: https://maitron.fr/spip.php?article88874
Une trentaine de personnes étaient là pour écouter la passionnante conférence d'éducation populaire de Gerard Streiff au local du PCF Morlaix ce 24 janvier - un dictionnaire amoureux du communisme.
Gérard Streiff sera invité:
Le mardi 24 janvier 2023, pour le prochain Mardi de l'éducation populaire du PCF Morlaix
de 18h à 20h au local du PCF Morlaix (2 petite rue de Callac à Morlaix, derrière le Bar le Corto Maltese),
Conférence-débat suivie d'un apéritif convivial
Sur le Thème:
Le communisme français, un dictionnaire amoureux
Gérard Streiff après des études de droit et de Sciences Politiques à Strasbourg est devenu membre de la section internationale du PCF, correspondant de L'Humanité à Moscou de 1982 à 1986.
Il a été un proche collaborateur de Georges Marchais.
Aujourd'hui rédacteur en chef de l'hebdomadaire "Communistes" et de la revue "Cause commune", il est l'auteur de nombreux romans, polars et romans historiques, et aussi d'excellents essais et biographies sur l'histoire du communisme français:
Comme:
L'Abécédaire amoureux du communisme (édition le Petit Pavé)
Le puzzle Kanapa (édition La Déviation)
Marivo, Marie-Claude Vaillant Couturier, une vie de résistance - édition Ampelos, préface de Charles Fiterman)
Marchais (édition Arcanes 17)
Édition Denis Lafay évoque le parcours et l’œuvre éprouvante de Najah Albukaï sorti de l’enfer des geôles syriennes. Des gravures qui témoignent de l’innommable.
Les comparaisons viennent vite devant les dessins et gravures de Najah Albukaï. L’Enfer de Dante, les planches des Désastres de la guerre de Goya, mais ce que le poète italien a imaginé, ce que le peintre a vu, l’artiste syrien, aujourd’hui en France, l’a vécu dans sa chair pendant des mois d’emprisonnement, de sévices et de tortures, en même temps que d’autres hommes dans les geôles de son propre pays.
Sous le titre Najah Albukaï. Graver la mémoire, le livre du journaliste Denis Lafay, publiant un long entretien avec le neuropsychiatre Boris Cyrulnik, préfacé par l’historienne de l’art et membre de l’Institut Laurence Bertrand Dorléac, n’est pas de ceux qu’on parcourt pour des émotions esthétiques. Chaque image ici reproduite est une épreuve, un témoignage de l’horreur, de ce que des hommes dans les ténèbres de l’humanité peuvent faire subir à d’autres hommes. On devrait dire, bien sûr, à des femmes aussi, mais ce dont Najah Albukaï témoigne, c’est de ce qu’il a vu. L’entassement des corps, l’épouvantable promiscuité dans la crasse et la vermine, les corps pendus comme dans des boucheries, les supplices comme celui dit de la chaise allemande, importé dans la Syrie des Assad père et fils par le nazi Aloïs Brunner.
Né en 1970, à Homs, fils d’un fonctionnaire et d’une mère au foyer, cadet de trois frères qui deviendront cardiologue, archéologue, tapissier d’art, suivi par une sœur professeure de français, le jeune garçon montre très tôt des dispositions artistiques exceptionnelles. À 3 ans, il impressionne sa famille et les voisins en dessinant sur un mur blanchi à la chaux. La famille est unie, tolérante, cultivée mais ce n’est pas sans nuages. Il n’a que 4 ans quand son père, disparu pendant deux jours, revient avec la tête à demi rasée par les nervis du régime sur un simple soupçon. Il le verra par la suite dépérir, ravagé par la maladie. Adolescent, un homme respecté du quartier lui fait découvrir la musique mais c’est aussi un prédateur sexuel. Dans le climat de tension de la Syrie, après le coup d’État d’Hafez Al Hassad et l’instauration d’un régime policier exacerbant les rivalités ethniques ou religieuses, il parvient à intégrer l’École des beaux-arts de Damas. Il rencontre son épouse, poursuit sa formation artistique en France avant de revenir enseigner en Syrie. La suite recoupe l’histoire des printemps arabes. Il s’engage, est arrêté une première fois. « Il est, écrit Denis Lafay, jeté dans un camion ou croupissent d’autres jeunes rougis de sang, noircis de crasse, défigurés par les châtiments. » Ce sera le premier séjour dans un centre d’emprisonnement et de torture connu et redouté : le centre 227. À partir de là, entre corruption, pots-de-vin, libérations arrachées et aussitôt remises en cause, tentatives avortées de fuite hors du pays, il vit un calvaire de plusieurs années, toujours avec le soutien de sa femme et sans doute celui du dessin. Dans la logique de déshumanisation qui frappe chacun, il s’accroche : « Je suis un artiste. » Il parvient à dessiner, avec n’importe quoi, comme avait pu le faire à Buchenwald Boris Taslitzky, à qui on ne peut que penser.
Depuis 2015, Najah Albukaï, qui a réussi à quitter la Syrie, vit en France et travaille également pour partie en Espagne. Il poursuit ce que l’on doit, au-delà d’un témoignage, appeler une œuvre exceptionnelle.
Disparition L’auteur états-unien est mort le 7 janvier, à l’âge de 82 ans. Il laisse une œuvre majeure, un portrait protéiforme d’un pays où ses héros sont les oubliés du rêve américain.
Il est né prolo, dans le Massachusetts. Il est mort écrivain reconnu dans le monde entier, maintes fois récompensé. Mais il n’a jamais trahi les siens. Dans ses romans, on croise des gens de peu, des hommes et des femmes fatigués et malmenés par la vie, au parcours cabossé, des histoires d’amour qui finissent mal, des rêves inaboutis, des trahisons. Mais pourtant, quel plaisir de partager l’itinéraire de ces enfants peu gâtés par la vie, qui se débattent dans une société qui vend du rêve à vil prix, coincé entre le rayon de lessives et de jouets dans ces Walmart qui pullulent aux abords des villes. La périphérie, la marge, l’histoire mouvementée de son pays, comme ces grands espaces au bout du monde qu’il avait arpentés dans sa jeunesse, étaient la marque de fabrique de cet auteur qui ne s’est sûrement jamais posé la question du « transfuge ». L’ancien prolo qui fut tour à tour plombier, placeur de livres, vendeur de chaussures n’a eu de cesse d’écrire sur les sans-voix de son pays, tous ces laissés-pour-compte pour qui le rêve américain n’était qu’un mirage.
Russell Banks, l’écrivain, leur a redonné ce droit au rêve. En les incarnant, en en faisant des héros ordinaires qui se débattent dans des abîmes de contradictions mais tiennent bon et retrouvent un semblant de dignité. « La vie des gens ordinaires m’attire, confiait-il dans nos colonnes. On n’écrit pas un roman parce qu’on a de l’affection pour une classe, une origine ou un genre, mais parce qu’on est lié à un individu. À mesure qu’on s’en approche, on le comprend. Alors, inévitablement, sa classe sociale finit par entrer en ligne de compte. Chaque être trimballe son histoire dans le contexte économique, racial et social dans lequel il vit. » Il était parvenu à inventer une voix narrative, « loin des préjugés bourgeois », s’amusait-il à préciser, pour parler « pour ceux qui n’ont pas de voix ».
Lorsque paraît, en France, Continents à la dérive (1987), le rêve américain en prend un coup. On découvre un écrivain qui ne craint pas de regarder dans les yeux les frustrations et le désespoir d’un père de famille ordinaire, réparateur de chaudières, qui gagne quelques centaines de dollars par mois et rêve d’une vie plus confortable pour les siens. Départ pour la Floride où il retrouve son frère. Plus dure sera la chute tant le rêve n’est qu’un mirage qui s’éloigne chaque fois qu’il pense l’atteindre. Dans Pourfendeur de nuages (1998), roman historique puissant, épique, qui se déroule lors de la guerre de Sécession, Banks trace le portrait de John Brown, fermier abolitionniste de l’Ouest américain. Une réflexion politique d’envergure sur les fondements de l’esclavage aux États-Unis, sur l’engagement poussé jusque dans ses retranchements.
De beaux lendemains (1993) met en scène une tragédie, la mort de plusieurs enfants d’une même communauté à la suite d’un accident de car scolaire. Quatre voix vont porter tour à tour ce récit pour dire la douleur des familles à travers des flash-back qui vont au plus près des questionnements intimes. Quatre voix pour raconter, après la colère, le sentiment d’impuissance face à une justice de classe et une résilience collective et solidaire. Ce roman a été porté à l’écran par le réalisateur canadien Atom Egoyan, en 1997, et le film a remporté le grand prix au Festival de Cannes, ainsi qu’au théâtre, dans une belle mise en scène d’Emmanuel Meirieu.
Parmi les nombreux romans et nouvelles, citons American Darling (2005), l’histoire d’une femme, Hannah, qui fuit son pays, les États-Unis, en raison de ses engagements dans les années 1970, et se réfugie au Liberia. L’occasion pour l’auteur de mener de pair un récit introspectif sur l’Amérique, mais aussi sur ce petit pays africain, où retournèrent d’anciens esclaves des plantations américaines. Oh Canada (2022), son dernier roman, est un récit crépusculaire. Celui d’un homme en phase terminale, cinéaste réfugié au Canada parce qu’il avait refusé de faire le Vietnam et qui se confie avant de mourir. On ne sait plus ce qui est vrai ou faux dans ce texte tout en tension et sans concession. Banks semble regarder dans son propre passé comme dans celui de son propre pays, avec ses parts d’ombre et de lueurs d’espoir, nous rappelant que le chemin n’est jamais droit, qu’il se fait en marchant.
Russell Banks se situe dans la lignée des Mark Twain, Melville, Faulkner ou Jim Thompson. Il aimait la littérature russe et française du XIXe siècle, admirait Joyce, Beckett ou Garcia Marquez. Écrivain et citoyen, il était de tous les combats progressistes dans son pays, contre la guerre en Irak, le Patriot Act, contre la politique des Reagan, Bush et Trump. Il aura présidé, de 1998 à 2004, le Parlement international des écrivains créé par Salman Rushdie. Bref, un type bien sous tous rapports.
Son premier roman, Continents à la dérive, publié en français, en 1986, reparaît dans une nouvelle traduction. Russell Banks nous parle de littérature et de l’élection aux États-Unis.
La réédition en France de Continents à la dérive est plus que jamais d’actualité. L’un de vos personnages, une jeune Haïtienne, s’évade de son île pour vivre le rêve américain. Le bilan du cyclone Matthew donne à cela une acuité révélatrice. Plus de 900 morts en Haïti, quelques-uns aux États-Unis…
RUSSELL BANKS Haïti a été très durement touché. J’ai beaucoup d’amis là-bas. Le cinéaste Raoul Peck, qui m’est proche, a perdu sa maison familiale, entièrement détruite. Son village natal est dévasté. Je passe une partie de l’année à Miami. J’ai suivi les événements de très près. Il est en effet frappant de voir qu’un roman, écrit il y a trente ans, semble décrire une réalité d’aujourd’hui.
Savez-vous pourquoi, parmi vos nombreuses œuvres traduites en français, c’est justement Continents à la dérive qui fait l’objet d’une nouvelle publication ?
RUSSELL BANKS C’est le premier de mes livres à avoir été traduit en France. En 1986. Cela fait trente ans tout juste. On doit retraduire, car si le livre ne change pas, la langue, elle, se modifie. Jeune, j’ai lu en anglais les grands romanciers russes, dans la traduction de Constance Garnett qui date des années 1920. L’anglais, depuis, a beaucoup changé. Plus récemment, Tolstoï, Dostoïevski et d’autres ont été retraduits en anglais américain contemporain par Richard Pevear et sa compagne. Je souhaitais que Continents à la dérive soit traduit dans un français du présent, différent de celui de 1986, plus formel et académique, probablement moins influencé par l’anglais américain que ne l’est le français actuel. Pierre Furlan, qui s’est chargé de cette nouvelle traduction, possède une véritable intimité avec ma voix, mon ton, ma diction et mes intentions artistiques. Il comprend mon travail mieux que moi-même.
Vous alternez romans et nouvelles. Comment s’effectue le choix ? La nouvelle, pour vous, n’est-elle qu’un roman bref ou obéit-elle à des lois différentes ?
RUSSELL BANKS L’engagement est autre envers les personnages. Un peu comme ce qui différencie le mariage de la simple aventure. La nouvelle suppose une forme d’intimité extrêmement brève et intense, qui ne permet pas la vision d’ensemble. L’attention se concentre sur une seule journée, un unique événement, avec une relation au temps bien spécifique. Continents à la dérive requérait une temporalité longue, pour qu’il y ait rencontre avec les personnages principaux.
Vos personnages sont plus des anti héros que des héros selon l’acception habituelle. Est-ce parce que l’idéologie officielle des États-Unis repose sur l’optimisme triomphant où chacun a sa chance de devenir un héros ?
RUSSELL BANKS Je n’ai jamais souscrit à une idéologie officielle. Bien au contraire. Le devoir de l’artiste consiste à remettre en cause toute forme d’idéologie, en la confrontant à la réalité, celle, ici, de Bob Dubois ou de Vanise Dorsinville, soit leur vie d’êtres humains véritables.
Peut-on dire alors que votre œuvre, en son entier, s’attache à brosser le tableau d’une société à partir de ses laissés-pour-compte, en montrant que les gens simples, comme on dit, sont en fait très compliqués et, finalement, de bien meilleurs sujets pour la littérature ?
RUSSELL BANKS La vie des gens ordinaires m’attire et m’émeut plus que celle des gens extraordinaires. La majorité m’intéresse plus que l’élite. On n’écrit pas un roman parce qu’on a de l’affection pour une classe, une origine ou un genre, mais parce qu’on est lié à un individu. À mesure qu’on s’en approche, on le comprend. Alors, inévitablement, sa classe sociale finit par entrer en ligne de compte. Chaque être trimballe son histoire dans le contexte économique, racial et social dans lequel il vit.
Acceptez-vous qu’on puisse définir votre œuvre comme appartenant au registre du « réalisme critique » ?
RUSSELL BANKS C’est pas trop mal ! (Rires.) Je préfère m’en tenir au simple réalisme. Le roman décrit le monde de la façon dont l’auteur le voit. Il est des visions étriquées et d’autres larges et englobantes. Mon point de vue est celui d’un Américain de gauche plutôt libéral. Je fais en sorte que cela ne déforme pas ma vision. Je ne suis ni propagandiste ni idéologue.
Dans le champ immense de la littérature universelle, quels noms mettez-vous au-dessus de tout ?
RUSSELL BANKS Jeune, j’ai beaucoup lu les classiques américains : Mark Twain, Melville puis Hemingway, Faulkner, plus récemment Nelson Algren, plus près de nous encore Toni Morrison et Louise Hardwick, une romancière indienne américaine, mais aussi Richard Ford et des Canadiens comme Michael Ondaatje. Je n’oublie pas les grands Russes. On dépend tous de ceux-là. Il y a aussi Flaubert, Zola, Maupassant… Je m’aperçois que je ne nomme que des écrivains réalistes ! Il serait préférable de citer ceux qui ne m’ont pas influencé : Joyce, Beckett ou Gabriel Garcia Marquez, même si je les admire énormément. Et je n’ai jamais eu d’inclination vers le surréalisme ou la littérature fantastique.
Quand écrivez-vous ? Tôt le matin ? Tard le soir ? La nuit ?
RUSSELL BANKS Le matin, jusqu’au milieu de l’après-midi. Je ne travaille pas chez moi mais dans un atelier où je ne fais rien d’autre. Je ne réponds pas au téléphone. Pas de courrier à ouvrir pour découvrir des factures à payer.
Avez-vous toujours un petit carnet de notes à la main ? Comment ça vient, tout ça ?
RUSSELL BANKS J’écris d’abord à la main avec un stylo Montblanc. Je commence toujours par prendre des notes sur un petit carnet noir, puis certains éléments se font jour dans un grand cahier noir en moleskine. Ensuite, je passe à l’écran.
Votre grand pays est ces jours-ci en proie à un grand spectacle politique féroce. Qu’en pensez-vous ?
RUSSELL BANKS Hillary Clinton va gagner au terme de l’élection la plus moche que j’ai jamais vue. Trump est le candidat le plus incompétent et dangereux qu’on ait jamais eu. Il exploite sans vergogne une situation qui a conduit beaucoup de gens, aux États-Unis, à se sentir exclus de tout. La candidature de Bernie Sanders répondait certes à un même état de fait, sauf que lui proposait un programme progressiste, éclairé et optimiste. Celui de Trump est violent, raciste, misogyne, plein de colère et de haine envers les migrants et les musulmans. Les désillusions qui se sont matérialisées au cours du dernier quart de siècle sont devenues une réalité à laquelle on ne peut plus échapper. Si je ne suis pas mécontent de voir une femme sur le point d’être élue à la présidence des États-Unis, je demeure profondément déçu parce qu’il s’agit d’une politicienne pragmatique on ne peut plus ordinaire. C’est le père de quatre filles qui vous parle ! J’espère que la Chambre des représentants basculera du côté des démocrates. Alors, seulement, des changements bénéfiques seront possibles, à commencer par les nominations à la Cour suprême. Obama a été empêché d’agir car le Sénat et la Chambre des représentants sont aux mains des républicains. Il n’a rien pu faire sur le contrôle des armes, la protection de l’environnement et la réglementation de l’industrie financière.
L’exploration des poches de misère des États-Unis
À partir des destins parallèles d’un petit Blanc insatisfait et d’une Noire vouée à l’exil, Russell Banks décrit sans peur un monde sans pitié.
Fils et petit-fils de plombiers, abandonné à l’âge de 12 ans par un père alcoolique, Russell Banks (76 ans), fervent partisan de Bernie Sanders avant de « devoir » soutenir Hillary Clinton, republie en France le roman qui l’y fit connaître il y a trente ans. L’histoire, qui court sur presque 500 pages, commence par une froide après-midi de décembre 1979 dans le New Hampshire, pour s’achever en février 1981 dans les quartiers glauques de Miami (Floride). Deux destins parallèles cheminent en permanence dans le texte, au fil de chapitres surmontés du dessin d’un « vévé » (sorte de symbole utilisé lors des cérémonies vaudoues) tracé par la main de l’auteur.
Il y a Bob Dubois, réparateur de chaudières dans l’Amérique blanche, rurale et périurbaine. Il est insatisfait et se montre timide « comme un gosse de la campagne ». « Je suis là, dit-il, à ramper dans des chaufferies et des sous-sols chaque putain de jour de ma vie ! » Un beau jour, sans crier gare, ce jeune ouvrier démonétisé décide de claquer la porte. Avec sa femme et ses deux filles, il part en Floride rejoindre son frère Eddie, débrouillard sans scrupule et raciste, qui lui promet monts et merveilles. Sur place, Bob voit « des Noirs en nombre pour la première fois depuis le service militaire ». Il bosse six jours sur sept en tant que magasinier dans le commerce de spiritueux de son frère, qui lui refile une arme, « au cas où un Negro voudrait braquer » la boutique.
Dans le même temps, l’Haïtienne Vanise Dorsinville, « à la peau très foncée, couleur de café juste moulu », flanquée d’un neveu et son nouveau-né dans les bras, quitte son île en proie à la pire des dictatures et ravagée par un ouragan. « Au-delà de la résignation », elle traverse la mer sur un rafiot de fortune, après avoir été violée à plusieurs reprises à fond de cale, par des passeurs, pour prix de son voyage. Pages insoutenables !
L’Amérique décrite il y a trente ans par Russell Banks ressemble terriblement à l’actuelle, avec son goût des armes et ses pulsions racistes. Le romancier adopte le parti pris narratif de la troisième personne. Cette convention empruntée à la littérature du XIXe siècle permet d’alterner le point de vue des personnages avec une vision extérieure en surplomb. Les laissés-pour-compte de tous bords sont passés au crible de leur être, par un auteur qui ne cesse de porter un regard lucide sur son pays. Il fouille ainsi sans peur les poches de misère, matérielle et spirituelle, des États-Unis d’hier et d’aujourd’hui. M. S.
La comédienne a été arrêtée par les autorités iraniennes. Militante du droit des femmes, Taraneh Alidoosti a soutenu à maintes reprises les mouvements de contestation qui ont suivi la mort de Mahsa Amini. Sur Instagram, la semaine dernière, elle dénonçait l’exécution de Mohsen Shekari pour son implication dans les manifestations.
Vous l’avez peut-être vue dans les films d’Asghar Farhadi À propos d’Elly ou le Client, oscar du meilleur film étranger. Plus récemment, elle était à l’affiche de Leïla et ses frères, sélectionné cette année en compétition à Cannes. La comédienne Taraneh Alidoosti est en prison depuis samedi. Militante du droit des femmes, elle a soutenu à maintes reprises les mouvements de contestation, nés à la suite du décès de Mahsa Amini, une Kurde iranienne de 22 ans, le 16 septembre. Elle avait succombé après trois jours de coma et une arrestation par la police des mœurs à Téhéran pour « port de vêtements inappropriés ».
« Toute organisation internationale qui regarde ce bain de sang sans réagir représente une honte pour l’humanité. » Taraneh Alidoosti
« Taraneh Alidoosti a été arrêtée en raison de ses actions récentes en publiant de fausses informations et contenus, et pour incitation au chaos », précise Tasnim, l’agence semi-officielle de la République islamique. « Toute organisation internationale qui regarde ce bain de sang sans réagir représente une honte pour l’humanité », avait dénoncé l’actrice de 38 ans sur Instagram, le 8 décembre, après la pendaison de Mohsen Shekari, condamné pour « guerre contre Dieu ».
Déjà en novembre, elle avait promis de rester dans son pays et de « payer le prix » qu’il faudrait pour défendre ses droits. Elle avait pris la décision d’arrêter de travailler pour soutenir les familles des victimes des manifestations. Selon une collaboratrice de Farhadi, elle serait à la prison d’Evin à Téhéran, tristement connue pour les mauvais traitements infligés aux détenues.
À l’instar de milliers d’Iraniens et d’une quarantaine d’étrangers détenus dans les geôles de la République islamique, le monde du cinéma paie un lourd tribut à la répression de la révolte populaire. En juillet, les cinéastes Mohammad Rasoulof, Mostafa Aleahmad et Jafar Panahi ont été emprisonnés pour une tribune contestant l’attitude des autorités lors d’une manifestation. Ils sont toujours en détention.