Avant de se consacrer à la chanson, Rachid Taha travaillait à l’usine, il était syndicaliste. Cette expérience sociale a-t-elle marqué son parcours artistique ?
Naïma Huber-Yahi. Rachid Taha a connu la vie d’un jeune prolétaire à la chaîne. C’est le fameux O.S. étudié par le sociologue Abdelmalek Sayad : il a échappé à cette fatalité inscrite dans la trajectoire des Algériens de France pour prendre la parole et raconter l’histoire d’un enracinement dans notre pays alors que les immigrés eux-mêmes ne l’avaient pas vu venir. Cette génération « beur » dont il fut le symbole et sa musique, sa bande-son, luttait pour briser les déterminismes sociaux et dire son droit de cité en France. De fait, cette expérience sociale a marqué durablement le jeune Rachid au point que, même quand il accède à la notoriété, il se tourne vers le répertoire des chanteurs de l’immigration algérienne, ouvriers le jour, comme Dahmane el Harrachi, et troubadours de l’exil la nuit, pour perpétuer leur tradition. Sa reprise de « Ya Rayah » a été traduite dans 68 langues, il en a fait un tube planétaire et de ce fait, a permis de rendre universelle l’expérience de l’immigration algérienne en exil.
Il s’inscrivait, au tournant des années 80, dans le vaste mouvement initié par la Marche pour l’égalité. Quel fut, dans ces luttes politiques, le rôle des artistes issus de l’immigration ?
Naïma Huber-Yahi. La préhistoire de la Marche contre le racisme et pour l’égalité fut marquée par de nombreuses mobilisations culturelles : du théâtre, de la presse, des radios libres. Des chanteurs ont donné chair aux combats portés par cette génération, balbutiante en politique, mais qui luttait contre les expulsions dites de la « double peine » avec des grèves de la faim ou qui organisait des mobilisations culturelles comme « Rock against police » alliant spectacles et meetings contre les violences subies par les jeunes des quartiers populaires. Rachid, avec ses acolytes de Carte de Séjour, a chanté avec fougue et poésie les problématiques de cette jeunesse : avec « Zoubida » pour le conflit de valeurs que subissaient les filles maghrébines, ou avec « Ramsa» sur le racisme au quotidien.
Quelle empreinte laisse-t-il dans l'histoire récente de la chanson française?
Naïma Huber-Yahi. La disparition de Rachid Taha laisse d’abord un immense vide du fait même de sa singularité et de l’importance de son œuvre. Son engagement sans faille contre le racisme et les discriminations, son travail acharné pour faire connaître au plus grand nombre le répertoire de l’immigration algérienne ou le répertoire arabe, font de Rachid Taha un artiste indispensable et important du patrimoine culturel français. Avec lui, entre dans la mémoire collective et le patrimoine national, la création de l’immigration en exil et le génie rock d’un jeune « gône » de la banlieue lyonnaise, arrivé d’Algérie à l’âge de 10 ans. En définitive, fier de ses origines ouvrières et algériennes, il a ouvert la porte à de réjouissantes créations métissées, et aux générations suivantes qui voudront rappeler à la France que oui, l’on peut être à la fois français et maghrébins.