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17 août 2020 1 17 /08 /août /2020 06:00
Quand le couple fait révolution 5/5. Laura Marx et Paul Lafargue, commun, commune (Jérôme Skalski, L'Humanité, 14 août 2020)
Quand le couple fait révolution 5/5. Laura Marx et Paul Lafargue, commun, commune

L’auteur du Droit à la paresse et la deuxième fille de Karl Marx et de Jenny von Westphalen formèrent un couple fusionnel, unissant leur énergie pour le triomphe du mouvement d’émancipation de la classe laborieuse.

 

Le massacre de Fourmies du 1 er mai 1891 avait fait neuf morts. Les manifestants, armés de bouquets de fleurs d’aubépines et tombés sous les balles de la troupe venue pacifier à coups de fusil Lebel la ville ouvrière du Nord, découvraient le sens de « l’ordre républicain » du jeune et avenant progrès en marche, les bottes encore tachées du sang de la Commune et des expéditions du Tonkin.

Paul Lafargue fut un propagateur ardent du socialisme scientifique.

« En présence de l’anxiété du monde des affaires, se demandant si la première ville industrielle de France va briser l’écluse qui contient la marée rouge et encourager tous les désordres et toutes les violences… vous renverrez à l’Allemagne, sa digne patrie, le candidat Lafargue, gendre du Prussien Karl Marx », déclare, dans le placard qu’il fait afficher sur les murs de Lille, le candidat gouvernemental Hector Depasse, au lendemain du premier tour des élections législatives de 1891. Lafargue, incarcéré à Sainte-Pélagie pour un « appel au meurtre » aussi imaginaire que le sens du « droit démocratique » et des « valeurs chrétiennes » du patronat et de la bourgeoisie du pays de P’tit Quinquin, sera élu le 8 novembre et, libéré à contrecœur, siégera comme député de Lille pendant deux ans. Laura, pour une fois, emportée par l’enthousiasme de la victoire de la cause ouvrière et communiste, l’accompagnera dans son déplacement à Lille.

Anglaise par son éducation, née en 1845 à Bruxelles, elle était une Tamise, discrète et mélancolique mais aussi indomptable. De tempérament méridional et quelquefois tropical dans ses indignations et ses emportements, né à Santiago de Cuba en 1842, il avait passé son adolescence à Bordeaux et engagé ses études à Paris. Développant la critique marxienne du système de l’exploitation salariale dans le sens d’une radicalité souvent méconnue, l’auteur du Droit à la paresse (1) fut un propagateur ardent du socialisme scientifique. Traduisant en français de nombreux ouvrages de son père dans des versions devenues classiques (2), Laura Marx-Lafargue fut et reste, secrètement, l’initiatrice de la lecture qu’en firent, en font et en feront, à leur insu le plus souvent, de nombreux militants politiques et syndicaux révolutionnaires dans la langue du Contrat social.

Laura sera de tous les combats et de de toutes les réflexions de Paul

Paul et Laura, la deuxième fille de l’auteur du Capital, se rencontrent à Londres dans la maison des Marx en 1865. Pour le jeune étudiant en médecine et militant républicain et socialiste de 24 ans, c’est le coup de foudre. Ils se marient en 1868. Après la mort de Friedrich Engels en 1895, ils s’installeront à Draveil pour passer les dernières années de leur vie. Laura sera de tous les combats de Paul. Elle sera aussi de toutes les réflexions de l’écrivain, du polémiste et du journaliste, l’un et l’autre attachés à défendre de ses corruptions la pensée du Maure (3). Elle fut aussi de son dernier vœu, décidant avec lui de mettre fin volontairement à ses jours au seuil de la vieillesse.

Effacée, elle sera toujours réticente à participer à ses nombreuses actions publiques. À une exception près, au moins, le 18 novembre 1891 à Lille, événement qu’elle racontera dans une lettre au « Général », Engels : « Une multitude de citoyennes se sont saisies de moi. Une femme me tenait de chaque côté et je ne sais combien d’autres suivaient et me soulevaient presque de terre. La salle était bondée à s’étouffer. Des bancs se sont effondrés sous le poids des masses. Deux fenêtres ont volé en éclats… Cela a été un spectacle grandiose et j’aurais voulu que tu sois là pour le voir. »

Face au mur des fusillés de la Commune, à jamais indisociables, volcan des Antilles aux pentes brunes enlacé par un fleuve remontant aux blanches brumes automnales, il et elle reposent au Père-Lachaise. 

(1) Le Droit à la paresse, de Paul Lafargue. Éditions Mille et Une Nuits, Paris, 2000. (2) Le Manifeste du Parti communiste, de Karl Marx et Friedrich Engels, traduit par Laura Lafargue. Éditions le Temps des cerises, Paris, 1998. (3) Surnom de Karl Marx.
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11 août 2020 2 11 /08 /août /2020 06:00

 

Les communistes ont joué un rôle majeur dans la lutte pour la décolonisation de l’Algérie. Pour autant, l’intégration de la lutte indépendantiste au sein des combats menés par le PCF et la CGT n’a pas toujours été sans heurts. Entretien avec Alain Ruscio

 

Comment les acteurs des luttes anticoloniales, en particulier les Algériens que vous avez beaucoup étudiés, se sont-ils engagés au PCF et à la CGT ?
Alain Ruscio : Avant d’aborder le rôle de ces organisations, faisons un rapide tour d’horizon de la situation générale de l’immigration dans le système capitaliste français. Le premier recrutement d’immigrés venus des colonies a commencé avant la Première Guerre mondiale, essentiellement pour avoir une main-d’œuvre très bon marché pour les industries. Dès les années 1912-1913, on voit arriver des ouvriers algériens qui sont presque toujours des Kabyles. Ils vont être soumis à une exploitation extrêmement violente. Ces ouvriers sont issus d’une paysannerie analphabète, pas encore familiarisée avec les luttes sociales, mais leur entrée en contact avec les syndicalistes amène un certain nombre d’entre eux à entrer en lutte. Dès 1915, des ouvriers agricoles marocains font une première grève. Il y aura ensuite, dans l’entre-deux-guerres, toute une série de grèves chez les mineurs de la Loire, du Gard et de l’Aveyron, fin 1928. Les Algériens y figurent en grand nombre. L’Humanité ouvre ses colonnes à un jeune syndicaliste, Benoît Frachon, qui signale : « La grève est totale dans tous les puits. Il n’y a pas de défection parmi les mineurs coloniaux et étrangers » (28 décembre 1928).

« Les combats du mouvement ouvrier français, du PCF, de la CGTU, se sont toutefois heurtés au racisme qui a marqué toute la période coloniale. »

Parallèlement, le mouvement ouvrier français a essayé d’organiser les immigrés venant des colonies. Le Parti socialiste, pour sa part, ne fait absolument rien dans ce domaine. Les seuls qui ont la volonté d’organiser les travailleurs coloniaux sont les communistes, notamment par le biais de ce qui s’appelait à l’époque la CGTU (en 1921, le mouvement syndical a été coupé en deux, il y avait l’ancienne CGT contrôlée par les socialistes et la CGT « unitaire » fondée par les communistes avec à l’origine un certain nombre d’anarchistes). Par-delà le seul mouvement ouvrier est née en 1926 l’Étoile nord-africaine, avec en son sein le rôle moteur d’un militant aujourd’hui oublié, membre du comité central du PCF, qui s’appelait Abdelkader Hadj Ali. Il prendra rapidement comme adjoint Messali Hadj, qui lui succédera à la tête de l’organisation. Messali Hadj fut un court moment membre du PCF, avant de le quitter pour centrer son action sur le seul combat nationaliste. L’Étoile nord-africaine a ensuite mené un combat que l’on peut qualifier de parallèle à celui du mouvement ouvrier français, avant de s’en séparer durant le Front populaire, dont elle jugeait la politique trop timide. Au passage, le suivisme du PCF en ce domaine a également provoqué des désillusions chez les colonisés, source d’un certain anticommunisme.

Les combats du mouvement ouvrier français, du PCF, de la CGTU, se sont toutefois heurtés au racisme qui a marqué toute la période coloniale. On retrouve, en particulier dans L’Humanité ou dans la Vie ouvrière (la Vie ouvrière était restée l’hebdomadaire de la CGTU), beaucoup d’articles qui dénonçaient le racisme. Cela montre que le combat contre le racisme n’a jamais été acquis facilement. Au sein même du mouvement communiste ou du mouvement syndicaliste, certains, y compris parmi les ouvriers, conservaient des conceptions racistes et il fallait vraiment se battre contre cela. L’antiracisme a toujours été le fruit d’un combat, il n’a jamais été spontané.

« L’antiracisme a toujours été le fruit d’un combat, il n’a jamais été spontané. »

Malgré les limites déjà soulignées de son programme, Le Front populaire a été une période de participation très importante des migrants maghrébins aux luttes. On les voit d’ailleurs sur beaucoup de photos participant aux manifestations de l’époque, le poing levé. En 1935, on assiste à la réunification syndicale : la CGTU disparaît pour se fondre dans la CGT. Au sein de la CGT, les socialistes sont encore majoritaires et les communistes forment une minorité très active.
En 1945, les communistes, en raison du rôle prestigieux qu’ils ont joué pendant la guerre et dans la Résistance, vont très nettement dépasser le Parti socialiste, que ce soit en nombre d’adhérents ou en matière d’audience au sein de la population (à la Libération, lors d’élections, le PCF compte 25 % des voix). Le PCF va de fait diriger une CGT forte d’environ cinq millions d’adhérents. À sa tête, Benoît Frachon qui sera le grand homme de l’histoire de la CGT. La CGT continue à organiser les ouvriers coloniaux, en particulier les Algériens avec la volonté non seulement de les faire participer aux luttes mais aussi d’en faire des responsables syndicaux. C’est seulement au sein de la CGT qu’il y aura des délégués syndicaux issus de l’Afrique du Nord, principalement des Algériens. Nombre d’élus CGT participeront aux luttes et organiseront même les luttes.

« Les « porteurs de valises » se sont mis au service de la Fédération de France du Front de libération nationale (FLN). »

Puis arrive la guerre d’Algérie. Là, on peut parler d’un vrai malaise. Les syndiqués et les communistes algériens en métropole, qui étaient assez nombreux, constatent avec déception que le PCF ne se rallie pas immédiatement à la notion d’indépendance. Malaise évidemment accentué au moment du vote des pouvoirs spéciaux en mars 1956 : un grand nombre de militants communistes algériens quittent le PCF. Cela n’enlève rien aux luttes menées en permanence par le PCF et la CGT, luttes d’abord très minoritaires. La majorité des Français et des ouvriers continuent de penser que l’Algérie constitue une partie des départements français. Il faut bien se remettre dans les conditions de l’époque. Et puis on ne peut oublier un phénomène qui a été nié à l’époque, mais qui est absolument incontestable, étayé sur de nombreux témoignages : le racisme n’a épargné ni la classe ouvrière, ni sans doute des adhérents du PCF et de la CGT. Ce fut donc un combat pas à pas, difficile, et qui a nécessité un travail de conviction au jour le jour pour mobiliser. En définitive, si la lutte du peuple français n’a pas été le facteur principal de la victoire finale du peuple algérien, elle a été un facteur parmi d’autres.

 

Et qu’en est-il des porteurs de valises que l’on trouvait aussi au sein du PCF et de la CGT ?
A. R. : Sur ce point les directions du PCF et de la CGT étaient sur la même ligne, à savoir que ce qu’ils privilégiaient, c’était ce qu’ils appelaient le « travail de masse », c’est-à-dire essayer de convaincre les gens un par un, de les amener à prendre position pour la paix en Algérie, pour l’indépendance de l’Algérie, etc. Un certain nombre de militants cégétistes ou communistes mais il y en avait beaucoup d’autres, des chrétiens en particulier, ont considéré que le travail de masse était insatisfaisant et pas assez efficace. Ils ont donc voulu apporter une aide concrète. On les a appelés les « porteurs de valises ». Ils se sont mis au service de la Fédération de France du Front de libération nationale (FLN). Être porteur de valise cela signifiait faire franchir les frontières, dans des valises ou dans des sacs « neutres », à des sommes importantes puisque le FLN organisait des collectes auprès de tous les Algériens de France. Pour les Algériens, bien sûr, cela n’était pas facile puisque les policiers étaient partout. Cette tâche revenait donc aux Européens. Les porteurs de valises fournissaient également des « planques », puisque les militants du FLN, pourchassés par la police, ne pouvaient pas aller dans les hôtels meublés algériens. Des Français, sympathisants de la cause indépendantiste, leur trouvaient des hébergements, leur permettaient de se déplacer en voiture, les nourrissaient. C’était vraiment une sorte de logistique au service du FLN. De la part de la direction du PCF, il y a eu une mauvaise compréhension de ces actions. Dans un premier temps, elle a refusé cette forme de lutte qu’elle assimilait à une sorte d’individualisme petit-bourgeois, il y a donc eu d’abord une méfiance. Il a été demandé à un certain nombre de communistes, une fois intégrés dans les réseaux de porteurs de valises, de ne pas garder sur eux leur carte d’adhérent, de manière à ce que le PCF ne soit pas impliqué dans cette aide concrète. Ensuite il y a eu une grande différence selon les régions. J’ai recueilli beaucoup de témoignages de gens que le secrétaire de leur fédération avait encouragés, en leur conseillant de faire attention, de ne pas impliquer le parti mais en leur disant qu’ils pouvaient y aller. Et d’autres, ailleurs, qui se sont vus traités d’aventuriers, voire de provocateurs ou de trotskistes, ce qui était à l’époque l’insulte suprême. On peut donc dire qu’il n’y a jamais eu de convergence entre les communistes qu’on pourrait qualifier d’organisés et les porteurs de valises, mais une certaine incompréhension qui a duré même après la guerre. J’ai essayé de montrer dans mon livre Les Communistes et l’Algérie. Des origines à la guerre d’indépendance, 1920-1962 (La Découverte, 2019) que cette incompréhension n’était pas fondée et qu’il fallait aujourd’hui revaloriser toutes les formes de soutien au peuple algérien, que ce soit l’action de masse ou l’actions individuelle.

 

Quel était le rapport entre le PCF et le FLN ?

A. R. : On peut dire que c’était fondé sur une sorte de méfiance mutuelle. D’un certain point de vue, le PCF – et c’est normal pour un parti politique – voulait utiliser dans un sens qui lui paraissait juste la population algérienne et donc organiser les Algériens au sein du PCF et au sein de la CGT. Le PCF avait des objectifs globaux. Maurice Thorez a eu cette formule qui à l’époque a fait beaucoup de bruit, où il distinguait le « tout » et la « partie » : le « tout » c’était la lutte générale du peuple français pour les droits sociaux, pour les revendications, pour la paix, contre toutes les injustices dans le monde, et la « partie » c’était la lutte pour l’indépendance de l’Algérie. Cette formule était incompréhensible et irrecevable pour les nationalistes algériens. Car ceux-ci considéraient que la lutte des classes devait passer au second plan par rapport à l’objectif immédiat la lutte pour la libération nationale. Il faut ajouter que durant certaines périodes des activités du PCF ont été très douloureusement ressentis par les nationalistes algériens. Je pense bien sûr au vote des pouvoirs spéciaux qui a créé un véritable fossé entre les communistes français et les nationalistes algériens. Par ailleurs, il ne faut pas sous-estimer non plus qu’au sein du FLN, il y avait des sensibilités très différentes et en particulier un certain nombre de dirigeants et de militants qui étaient anticommunistes. Ne pas oublier que certains espéraient davantage obtenir un soutien des Américains. Cette méfiance mutuelle a perduré pendant très longtemps.

 

Alain Ruscio est historien. Il est docteur de l'université Paris-I Panthéon-Sorbonne.

Entretien réalisé par Saliha Boussedra.

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9 août 2020 7 09 /08 /août /2020 05:45

 

À l’occasion de l’anniversaire de la nuit du 4 août 1789, Thomas Branthôme, historien du droit et des idées politiques, coauteur d’une Histoire de la République en France, revient sur ce moment révolutionnaire, dont les échos résonnent aujourd’hui.

 

On associe la nuit du 4 août à l’abolition des privilèges, pourtant celle-ci n’est effective qu’en 1793, après la mort du roi. Est-ce seulement une date symbolique de la Révolution française ?

Thomas Branthôme La nuit du 4 août est sujette à controverse. S’agit-il d’une « nuit d’ivresse » ou d’un authentique moment révolutionnaire ? Je considère qu’il faut distinguer question juridique et question sociale. La nuit à proprement parler aboutit au décret du 4 août-3 novembre 1789 qui abolit juridiquement le régime féodal. Ce n’est pas rien. En « détruisant » – c’est le mot du décret – ce vaste « complexum feudale » composé de droits seigneuriaux et de résidus de vieux contrats de fief, on met fin à tout ce qui entravait la liberté de la personne (servitude, mainmorte). Mais cela ne règle pas pour autant ce qui a trait aux droits de propriété : doit-on considérer que les seigneurs renoncent à ces droits ou ces derniers ne sont-ils que rachetables ? Au vu des conditions économiques de l’immense majorité des Français d’alors, refuser la première proposition, c’est laisser cette abolition au rang de pur principe. Cette discussion qui porte en germe une véritable mutation du métabolisme social va ainsi durer quatre ans jusqu’à ce que la « loi de colère » proclame le 17 juillet 1793 l’abolition totale des droits féodaux sans contrepartie. À ce titre, il est possible de dépasser la controverse en percevant le 4 août non pas comme la fin de la féodalité, mais comme l’amorce de sa fin et en affirmant que l’abolition des privilèges fut moins le fruit d’un jour unique que le résultat d’un processus.

Que reste-t-il, en 2020, de l’héritage politique du 4 août ?

Thomas Branthôme La nuit du 4 août appartient à la mythologie de la Révolution, dans tous les sens du terme. Les plus sceptiques diront que cette nuit n’est qu’un mythe car elle n’a pas abouti réellement à la propriété pour tous. Ce n’est pas faux, mais en matière de mythe, il est plus avantageux de se référer à la notion de «  mythe mobilisateur » de Georges Sorel. Avec la proclamation de la souveraineté nationale (17 juin) et le serment du Jeu de paume (20 juin), le 4 août est de ces dates qui figurent pour les révolutionnaires la marche de l’Histoire. Relisons par exemple Camille Desmoulins au moment où il prend connaissance des événements : « C’est cette nuit (…) que nous sommes sortis de la misérable servitude. » Relativiser cet événement, c’est négliger d’une part le signal révolutionnaire envoyé au monde mais d’autre part ne pas voir le mécanisme à l’œuvre derrière cette décision. C’est parce qu’il y a eu la Grande Peur dans les campagnes et le début d’une flambée antiféodale que la Constituante a agi. Le 4 août acte l’irruption des masses paysannes sur la scène de l’histoire révolutionnaire et entérine, après les décisions qui ont suivi le 14 Juillet (reconnaissance de la garde nationale, cocarde…), que l’action du peuple est un combustible politique. Je crois qu’en 2020, aucun esprit sérieux ne peut avoir oublié ces données : la force motrice des idées de liberté et d’égalité, le poids politique du peuple en mouvement, la haine des privilèges…

 

De nos jours, les privilèges demeurent, sous une autre forme. La Révolution est-elle un processus encore en cours ?

Thomas Branthôme La Révolution nous a légué cette haine des privilèges comme trait caractéristique de l’âme française. Le privilège, sous l’Ancien Régime, c’est la loi particulière accordée par le monarque à un de ses sujets. En 1789, ce privilège blesse l’émergence française de ce que Tocqueville a appelé la « passion de l’égalité » autant que l’énoncé révolutionnaire de la nation défini par Sieyès comme « un corps d’associés vivant sous une loi commune ». Encore aujourd’hui, l’exil fiscal, la corruption ou l’esprit de caste heurtent l’opinion publique car ces phénomènes dérogent à la « loi commune » et menacent la cohésion du corps social. Mais les héritiers de la Révolution ont aussi en mémoire la phrase de Robespierre fustigeant « l’aristocratie des riches », qui a succédé à « l’aristocratie de naissance ». Il n’y a plus de privilèges au sens juridique du terme mais les inégalités demeurent, on est donc en droit de dire que la Révolution n’est pas encore parvenue à son terme.

 

Entretien réalisé par Cyprien Caddeo

 

 

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8 août 2020 6 08 /08 /août /2020 05:43

 

Résistant et syndicaliste, le dernier témoin du congrès de Tours s’est éteint ce jeudi 30 juillet à l’âge de 109 ans.

Né en 1911, c’est à l’âge de 9 ans que François Rochex assiste, alors qu’il accompagne son père, en décembre 1920, dans la salle du Manège de Tours, au congrès fondateur du Parti communiste français. Dans la salle, sous les banderoles « L’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes » et « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous », ainsi que sous deux portraits géants de Jean Jaurès, 370 délégués dont Marcel Cachin, Paul Vaillant-Couturier, Léon Blum, Jules Guesde ou encore Jean Longuet vont décider du sort de la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO) par une motion la ralliant par 3 252 voix sur 4 671 à l’Internationale communiste.

Dans la salle également, Clara Zetkin et Ho Chi Minh. Au menu de la transformation de la SFIO discréditée ralliée au léninisme et à la révolution russe et soviétique, le centralisme démocratique, l’internationalisme, la lutte pour la libération des peuples opprimés, la lutte contre le révisionnisme social-démocrate, le rôle dirigeant de la classe ouvrière, la nécessité du parti d’avant-garde uni à un syndicalisme de classe, la dictature du prolétariat, le dépérissement de l’État, l’égalité de droits des hommes et des femmes et la société sans classes. Les « réformistes » de la SFIO, minoritaires, garderont « la vieille maison ».

Dans l’interview qu’il accordera à l’Humanité en 2018, François Rochex s’amuse de l’enfant qu’il était : « À cette époque-là, on ne parlait pas aux enfants comme on le fait aujourd’hui. Mon père ne m’a pas dit qu’il m’emmenait au congrès de Tours, ni ce qu’il s’y passait. Je me souviens surtout du voyage en train ».

Une dizaine d’années plus tard, c’est un jeune homme conscient qui s’engage dans le combat antifasciste. Militant au mouvement Amsterdam-Pleyel, créé en 1933 par Henri Barbusse et Romain Rolland, il fait le coup de poing contre les Croix-de-Feux dans les années 1930. En 1936, militant à la CGT, il participe aux grèves et aux manifestations du Front populaire.

Arrêté pour ses actions antifascistes le 16 juillet 1941 par la police française avant d’être remis aux mains de l’occupant allemand, il est interné au camp de Royallieu à Compiègne, le Frontstalag 122 de triste mémoire, où plusieurs milliers de personnes transiteront avant d’être déportées, à partir de 1942, vers les camps de concentration ou d’extermination nazis.

Libéré en novembre 1941, François Rochex s’engage dans la Résistance dans la région de Creil et se rapproche bientôt du Parti communiste français.

« Il recueillait et transmettait des renseignements sur des entreprises gérées par les Allemands et sur la base aérienne de Creil », explique sa fille Nellie Rochex : « Des choses toutes simples comme la récupération des armes parachutées, des actions de sabotage ou le sauvetage d’aviateurs. »

« Il insistait souvent sur le fait que dans la Résistance les hommes n’auraient rien pu faire sans leurs femmes ainsi que sur le rôle des femmes en général dans le mouvement », souligne la militante féministe et communiste, élue du PCF à Nogent-sur-Oise.

François Rochex avait rejoint l’Ehpad de Mouy dans l’Oise en 2018 « parce qu’il se sentait fatigué ». Un dernier hommage lui sera rendu, sans fleurs ni couronnes, le lundi 10 août à 11 heures au crématorium de Méru dans l’Oise.

 

Découvrez François Rochex, lors de son entretien vidéo avec l'Humanité en 2018 :

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4 août 2020 2 04 /08 /août /2020 05:34

L'avocate, infatigable militante féministe et anticoloniale, est morte à l'âge de 93 ans. Retour en images sur une vie de combats.

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31 juillet 2020 5 31 /07 /juillet /2020 14:07

Avec son remarquable livre Wattstax, l’essayiste Guy Darol narre l’épopée du fameux rassemblement musical et politique de 1972 et analyse le violent contexte de l’oppression raciale. Entretien.

Dans son livre, Wattstax (2020), sous-titré 20 août 1972, une fierté noire, Guy Darol narre la journée où le festival Wattstax a commémoré le 7 e anniversaire de la révolte réprimée dans le sang à Watts, en 1965. Outre son passionnant récit qui détaille le concert initié par le label de soul Stax au Los Angeles Coliseum, l’écrivain et journaliste à Jazz Magazine contextualise le fameux rassemblement musical et politique. Plus de 100 000 spectateurs assistèrent aux performances scéniques ponctuées de discours enflammés. Se relayèrent sur scène de nombreuses figures de la soul, du funk, du blues, du gospel et du rhythm’n’blues, Rufus et Carla Thomas, The Staple Singers, Otis Redding, Kim Weston, Isaac Hayes…

Avec pertinence et profondeur, l’auteur développe une analyse aussi sensible que politique, reliant l’asservissement de l’esclavage et l’exploitation capitaliste, les insurrections qui se sont succédé du début du XX e siècle à nos jours, l’avènement du Black Power, le rôle de l’art et la culture au service de la lutte, le mouvement Black Lives Matter… Un travail remarquable, porté par une écriture lucide jusqu’à l’os, éclairée par l’intelligence du cœur.

 

Pouvez-vous rappeler les origines du soulèvement de Watts, écrasé au prix d’un massacre à l’instar des tragédies analogues qui ont jalonné l’histoire des États-Unis ?

Guy Darol L’embrasement du quartier de Watts dans la soirée du 11 août 1965 était la réponse furieuse des habitants de ce ghetto, majoritairement africains-américains, à la suite de l’interpellation brutale de Marquette Frye par la police autoroutière de Los Angeles, sous les yeux épouvantés de riverains. Les incendies et les pillages dénonçaient autant l’invariable série de violences qu’avait subies la communauté noire depuis des décennies que le système mercantile vanté par la publicité et que les populations toujours plus démunies regardaient sans y accéder. L’occasion se présentait de briser des vitrines, d’envahir des commerces et d’en sortir ces cuisinières et réfrigérateurs dont on avait le plus grand besoin.

 

D’autant que beaucoup d’habitants de Watts vivaient difficilement…

Guy Darol Oui, particulièrement éprouvés par le chômage, ils manquaient de tout. Ce qui faisait de cette révolte autre chose qu’une émeute épidermique, après la contestation de l’oppression raciale par les marches pacifiques de Selma, sévèrement réprimées, début 1965, mais un moment d’insurrection classe contre classe ciblant la conception de marchandisation – et son application – qui voyait l’Africain-Américain comme un rebut, une « chose » que l’on pouvait réduire en la martyrisant dès lors qu’elle était d’une matière valant zéro. Watts compta ses morts, au nombre de 34, tandis que les prisons s’emplirent de près de 4 000 protestataires. Une page venait donc de s’ouvrir, qui abandonnait la stratégie de l’engagement non violent prôné par le pasteur Martin Luther King.

 

Avec votre livre, souhaitez-vous aussi interpeller la France sur la répression policière exercée contre les personnes « non blanches » et sur les meurtres commis par certains gardiens de l’ordre ?

Guy Darol Dans mon ouvrage, je présente Black Lives Matter comme une continuité des actions musico-politiques menées par Al Bell (vice-président du label Stax), Jesse Jackson (candidat du Parti démocrate aux élections présidentielles de 1984 et 1988), mais également avec les soutiens du cinéaste Melvin Van Peebles et du « Black Moses » Isaac Hayes. Ce mouvement est brusquement entré en résonance avec la mort de George Floyd à Minneapolis et celle d’Adama Traoré à Beaumont-sur-Oise, dans des circonstances qui révèlent à chaque fois les violences policières visant des individus noirs.

Black Lives Matter implique désormais le réveil des consciences dans toutes les régions du monde, y compris en France, afin de dénoncer la banalisation de l’horreur. Il est important de souligner que les deux victimes sont décédées après un placage ventral en ayant prononcé ces mêmes mots : «  Je ne peux plus respirer. » Cette phrase partout reprise, comme pour expulser des poitrines un air irrespirable, définit désormais un combat global. Le réseau Black Lives Matter ignore les frontières. Il veille sur les opprimés du monde entier, dont la parole, on l’espère vivement, ne pourra plus être étouffée, en tout cas plus jamais comme avant.

 

Avec Memphis (2017), Dee Dee Bridgewater a rendu hommage à sa ville natale, où le label Stax avait vu le jour. Dans ce disque puis en tournée, en reprenant Why (Am I Treated so Bad), elle a braqué à nouveau les projecteurs sur cette chanson-manifeste et son auteur, Roebuck « Pops » Staples, qui avait participé à Wattstax…

Guy Darol Oui. D’ailleurs, on n’aurait pas été surpris de retrouver Dee Dee à Wattstax. Mais, en 1972, elle chantait dans l’orchestre jazz de Thad Jones et Mel Lewis. Peut-être songeait-elle déjà à graver son album enregistré en 1974 et récemment réédité, Afro Blue, si parfumé de saveurs soul. Pourquoi imaginer sa présence au Los Angeles Coliseum ? Parce qu’elle n’aurait certainement pas dépareillé au côté de Carla Thomas, et que le programme était largement ouvert aux femmes. Kim Weston avait été la première à donner le ton du concert, en interprétant , l’hymne sacré des Africains-Américains dont la poétesse Maya Angelou avait fait un des symboles de la lutte pour les droits civiques.

 

Lors des soulèvements de 1919, les lynchages perpétrés par dizaines marquèrent funestement le début du XX e siècle…

Guy Darol Oui. Le retour sur le sol américain des soldats noirs de la Première Guerre mondiale pouvait laisser penser qu’il serait l’occasion d’un accueil célébrant leur bravoure. Tel ne fut pas le cas. Le Ku Klux Klan, nouvellement reformé, saisit cette opportunité pour se livrer à ses pratiques routinières qu’étaient le lynchage et l’immolation. Ce fut, en été 1919, l’origine du Red Summer qui allait allumer une trentaine de feux à travers le pays. Le 27 juillet, des suprémacistes blancs avaient violemment attaqué de jeunes Noirs venus se baigner dans le lac Michigan en leur jetant des pierres. L’un d’eux se noya sans que la police ne trouvât rien à redire. Les bourreaux étaient toujours exonérés.

Les cinq jours qui suivirent cette envolée de lapidations donnèrent lieu à de violentes échauffourées à l’issue desquelles 23 Africains-Américains perdirent la vie. Et, à la fin de l’été, 83 protestataires avaient été liquidés par le recours à la torture, jusqu’à la pendaison. Le chemin qui menait à Wattstax était rougi de sang. Le nombre incalculable des victimes de la terreur blanche pourrait recouvrir les artères de Washington. Sur une avenue menant à la Maison-Blanche, Muriel Bowser, la maire de Washington, a demandé, en juin dernier, à des artistes urbains de peindre le slogan Black Lives Matter en lettres capitales, pour réprouver la longue cohorte des brutalités policières.

 

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28 juillet 2020 2 28 /07 /juillet /2020 05:38

Après avoir attaqué la caserne Moncada, le 26 juillet 1953, Fidel Castro reste vingt et un mois dans les geôles cubaines. Il en sort auréolé d’un prestige de libérateur, et annonce un exil au Mexique, pour mieux préparer le renversement de la dictature de Batista, une lutte à mort. Avant de quitter Cuba (ou le Mexique ?), il aurait déclaré : « D’une expédition comme celle-ci, on en revient avec la tête du tyran, ou on en meurt. »

Par josé Fort, journaliste à L’Humanité

 

C’était un 26 juillet en 1976, à Santa Clara ou à Cienfuegos, ma mémoire fait défaut. A la tribune de presse (je venais d’être nommé correspondant du journal « l’Humanité à La Havane) sous un soleil de plomb, nous attendions l’arrivée de Fidel Castro. Un discours important était annoncé à l’occasion de la fête nationale. Dans la tribune officielle, plusieurs généraux soviétiques plus coutumiers à d’autres climats étaient évacués, victimes d’insolation. Avec mon copain et confrère du journal communiste italien « l’Unita », Georgio Oldrini, nous avions été prévenus : « chapeaux et bouteilles d’eau obligatoires ». Nous avons survécu.

C’est ce 26 juillet que j’ai découvert la réalité de la lutte du peuple cubain, le combat entre David et Goliath.

26 juillet 2020. Aujourd’hui, le peuple cubain reste debout.

 

Après tant d’années d’agressions, des années de dénigrement, après des années de résistance de ce pays d’un peu plus de onze millions d’habitants face à la première puissance économique et militaire mondiale, à Cuba on dispose de peu de richesses irrigant la société de consommation mais on étudie et on se soigne gratuitement, on vit dans une société joyeuse, en sécurité et solidaire. Les douloureuses restrictions résultats du blocus yankee ne pourront, hier comme aujourd’hui, détruire la révolution cubaine.

Voici un pays du Tiers monde où l’espérance de vie s’élève à 78 ans, où tous les enfants vont gratuitement à l’école, les étudiants à l’université. Un petit pays par la taille capable de produire des universitaires de talent, des médecins et des chercheurs parmi les meilleurs au monde, des sportifs raflant les médailles d’or, des artistes, des créateurs.

Un pays qui a dû affronter le terrorisme, un blocus toujours en vigueur et même renforcé depuis l’arrivée de Trump visant à étrangler son économie. Un pays qui chaque jour doit subir des calomnies à la pelle

Pour salir la révolution cubaine, la propagande yankee servilement relayée en Europe évoque les libertés et les droits de l’homme.

A Cuba, la torture n’a jamais été utilisée. On tranchait les mains des poètes à Santiago du Chili, pas à la Havane. Ce n’est pas à Cuba qu’on réprime actuellement les minorités mais au Chili et en Bolivie. Les prisonniers étaient largués en mer depuis des hélicoptères en Argentine, pas à Cuba. Les opposants au gouvernement ne sont pas actuellement assassinés dans les rues de La Havane mais au Honduras, au Brésil, en Bolivie, satellites des Etats-Unis. Ce n’est pas à Cuba mais au Brésil que le nouveau président fasciste organise la chasse aux démocrates dans les universités, annonce la déforestation d’une partie de l’Amazonie, menace les populations indiennes et qualifie de « terroristes » les paysans sans terre en lutte contre les grands propriétaires. Quant aux prisonniers soit disant « politiques », liés pour la plupart aux officines liées à la CIA, ils se comptent en quelques dizaines à Cuba alors que les victimes de la justice raciste yankee croupissent souvent depuis des dizaines d’années dans les prisons nord-américaines.

Cuba, malgré les énormes difficultés économiques, a toujours été solidaire avec les victimes des dictatures, avec les démocrates du continent. Il faut remercier Fidel Castro et ses camarades d’avoir accueilli les réfugiés fuyant les dictatures du Chili et d’Argentine, de Haïti et de Bolivie, d’avoir ouvert les écoles, les centres de santé aux enfants des parias de toute l’Amérique latine et, plus tard, aux enfants contaminés de Tchernobyl. Il faut leur savoir gré d’avoir envoyé dans toute l’Amérique latine les chirurgiens de l’Opération Milagro rendant la vue à des populations entières. Il faut les féliciter d’avoir formé gratuitement des milliers de médecins, d’avoir combattu en Afrique l’épidémie Ebola et en cette période de pandémie d’avoir répondu à l’appel de plus de 30 pays infectés par le virus 19. Les médecins et personnels soignants cubains méritent le Prix Nobel de la Paix.

Dans la mémoire de millions d’hommes et de femmes d’Amérique latine et du Tiers monde, Cuba restera un exemple des temps modernes. Quant à Fidel Castro, il figure au panthéon des héros du XXe siècle comme son ami et camarade Nelson Mandela qui vouait au leader cubain une amitié « indéfectible ».

A Cuba, les changements intervenus ces dernières années dans les domaines économique et politique, avec la transmission progressive des pouvoirs aux jeunes générations, se prolongent sereinement.

La révolution cubaine évolue à son rythme, prenant en compte les mutations dans la société, les impératifs économiques et le contexte international, le panorama mondial ne lui étant pas particulièrement favorable en ce moment. Raison de plus pour exiger la fin du criminel blocus yankee, raison de plus pour réaffirmer notre solidarité avec « le premier territoire libre des Amériques »

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Depuis l’avènement de la Révolution en 1959, Cuba a fait de la solidarité avec les peuples en lutte pour leur émancipation un pilier de sa politique étrangère. Dès les premiers instants, en dépit de l’hostilité des Etats-Unis, Fidel Castro a converti Cuba en une terre d’asile pour tous les groupes révolutionnaires et mouvements de libération nationale d’Amérique latine, d’Afrique et d’Asie.

« LES PLUS BELLES CAUSES DE L’HUMANITÉ »

La contribution de Cuba à la libération de l’Afrique et à la lutte contre l’Apartheid

Par Salim Lamrani, Université de La Réunion

Depuis l’avènement de la Révolution en 1959, Cuba a fait de la solidarité avec les peuples en lutte pour leur émancipation un pilier de sa politique étrangère. Dès les premiers instants, en dépit de l’hostilité des États-Unis et des innombrables difficultés internes liées au processus de transformation sociale, Fidel Castro a converti Cuba en une terre d’asile pour tous les groupes révolutionnaires et mouvements de libération nationale d’Amérique latine, d’Afrique et d’Asie. Cuba a joué un rôle majeur dans les différents processus de libération nationale en Afrique, en offrant aide et ressources.

En l’espace de trente ans, près d’un demi-million de Cubains, femmes et hommes, ont participé aux guerres anticoloniales en Afrique, faisant de la petite île de la Caraïbe l’égale des grandes puissances. Quelles raisons ont motivé La Havane, assiégée par Washington, pour soutenir un engagement d’une telle ampleur à plus de 10 000 kilomètres de son territoire national ? Comment l’action cubaine a-t-elle changé le destin des pays de l’Afrique australe et contribué de manière décisive à la chute du régime raciste de Pretoria ? Pourquoi Nelson Mandela a-t-il réservé sa première visite hors d’Afrique à la Cuba de Fidel Castro ?

Cuba a d’abord soutenu l’Algérie dans sa lutte anticoloniale contre la France et a contribué à préserver son indépendance conquise en 1962. Par la suite, La Havane a répondu favorablement à la demande d’aide faite par le mouvement Lumumbiste du Congo belge, tout en contribuant, entre autres, aux épopées indépendantistes de la Guinée Bissau, du Cap Vert et en défendant la souveraineté de l’Ethiopie. Enfin, Cuba a apporté un concours décisif pour préserver l’indépendance de l’Angola suite à l’agression du régime suprématiste de Pretoria, sonnant ainsi le glas de l’Apartheid et ouvrant la voie à l’indépendance des nations de l’Afrique australe.

1. Soutien à l’indépendance de l’Algérie

Le premier pays africain à bénéficier de l’internationalisme cubain fut l’Algérie. Les Cubains avaient suivi un grand intérêt la lutte des indépendantistes du Front de Libération nationale (FLN) contre le colonialisme français. Dès 1961, le gouvernement de Fidel Castro établit les premiers contacts avec la direction du FLN, principale force politique algérienne dans le combat contre l’oppression coloniale[1]. Ainsi, le 27 juin 1961, Cuba fut le seul pays de l’Hémisphère occidental à reconnaître le gouvernement algérien en exil[2].

La Havane ne se contenta pas d’exprimer son soutien politique à la lutte pour la liberté. Dès janvier 1962, Cuba décida de fournir une aide matérielle et militaire aux révolutionnaires algériens qui menaient une lutte depuis 1954. Les autorités cubaines expédièrent une cargaison de 1 500 armes par bateau à destination du camp du FLN à Oujda, près de la frontière algérienne. Le navire « Bahía de Nipe » rentra à Cuba avec 78 maquisards algériens blessés et 20 enfants réfugiés, pour la plupart orphelins de guerre[3].

Ainsi, malgré un contexte géopolitique extrêmement complexe, face à l’hostilité croissante des Etats-Unis qui avaient imposé des sanctions économiques, organisé l’invasion de la Baie des Cochons et qui multipliaient les attentats terroristes à travers l’île, Fidel Castro n’hésita pas à mettre en danger la relation de Cuba avec la France du Général de Gaulle, au nom du principe de solidarité internationaliste avec les peuples en lutte pour leur émancipation.

L’Algérie n’oublia pas cette expression de solidarité de la part de La Havane. En octobre 1962, après avoir réalisé une visite officielle aux Etats-Unis, Ahmed Ben Bella choisit de se rendre directement à La Havane depuis Washington, malgré les avertissements de Kennedy[4]. Fidel Castro exprima sa gratitude le 16 octobre 1962 en présence du Premier ministre algérien :

« Venir à Cuba quand le riche et puissant empire yankee redouble d’hostilité et de haine à notre égard […], venir à Cuba quand les impérialistes yankees menacent également d’attaquer notre pays […], est, Monsieur le Premier ministre, un acte de courage et de résolution […] et un geste d’amitié que nous n’oublierons jamais. C’est également un acte qui honore la nation algérienne aux yeux des peuples du monde[5]. »

L’Algérie eut rapidement besoin du concours de Cuba. En septembre 1963, le Maroc du roi Hassan II décida de profiter de la faiblesse du nouvel Etat indépendant depuis le 5 juillet 1962 pour lancer une conquête territoriale, s’emparant de la zone frontalière algérienne riche en ressources naturelles. Affaiblie par huit années de guerre qui avaient ravagé le pays, l’Algérie ne disposait pas d’une structure de défense organisée ni des armes nécessaires pour protéger son intégrité territoriale. Ahmed Ben Bella sollicita alors l’aide urgente de Cuba pour faire face à cette agression armée et préserver l’indépendance du pays. En octobre 1962, le gouvernement de La Havane dépêcha une division blindée et près de 700 combattants dirigés par le commandant Efijenio Ameijeras, disposant des armements soviétiques les plus modernes[6].

Face à ce déploiement de forces, le Maroc fut contraint de signer un cessez-le feu le 30 octobre 1963 et d’abandonner les territoires occupés quelques semaines plus tard, sans même que les troupes cubaines aient eu à combattre. A la fin de sa première mission internationaliste, Cuba offrit l’intégralité des armements à l’Algérie et forma l’armée locale à son utilisation[7]. Cuba paya le prix de sa solidarité active avec l’Algérie. En effet, Rabat décida de rompre ses relations diplomatiques avec La Havane, lesquelles ne seraient rétablies qu’en 2017[8].

L’aide cubaine à l’Algérie n’a pas été uniquement politique, matérielle et militaire. Elle a également été d’ordre médical. En effet, le pays était confronté à une grave crise sanitaire suite au départ de la plupart des médecins français, avec seulement 200 médecins pour 4 millions d’habitants[9]. Ainsi, l’Algérie avait obtenu en mai 1963 le soutien d’une brigade médicale de 55 professionnels de la santé. Cuba se trouvait pourtant face à une situation nationale extrêmement sévère. En effet, en plus de la grave crise sanitaire qui frappait l’ensemble de la population cubaine en 1959 dans une île qui ne comptait que 6 000 médecins pour 6 millions d’habitants, près de la moitié du personnel cubain avait choisi d’émigrer vers les Etats-Unis dans les premiers mois de l’année 1959, attirés par de meilleures opportunités professionnelles. En dépit des difficultés sérieuses auxquelles faisait face Cuba et de l’exode du personnel de santé, La Havane offrit son aide médicale à l’Algérie[10].

Le Front de Libération nationale rappelle que « dès les premières heures de son indépendance, l'Algérie trouvera en Cuba un appui de taille dans ses efforts de reconstruction nationale, notamment dans le domaine de la santé[11]. » A ce jour, plusieurs dizaines de médecins cubains et autre personnel de santé travaillent dans les différentes régions de l’Algérie[12].

Pour toutes ces raisons, Abdelaziz Bouteflika, Président de la République algérienne, décréta huit jours de deuil national suite au décès de Fidel Castro le 25 novembre 2016. Dans son message de condoléances au peuple cubain, il exprima la gratitude de l’Algérie pour le soutien indéfectible de La Havane :

« C'est aussi une grande perte pour le peuple algérien qui entretient une relation particulière avec El Commandante, faite de respect, d'admiration et d'affection mutuels. Une relation qui trouve aussi sa singularité dans le partage de quelques pages de l'histoire de la glorieuse lutte de Libération nationale et dans lesquelles El Lider Maximo avait joué un rôle de premier plan aux côtés du peuple algérien. Ce compagnonnage de lutte trouvera son prolongement après l'accession de l'Algérie à l'indépendance et se manifesta par une solidarité et un soutien à la reconstruction de notre pays ruiné par une guerre coloniale dévastatrice. […] Je salue en lui un authentique défenseur des valeurs de paix, de respect de la souveraineté nationale et de son combat intransigeant en faveur du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes[13]. »

La mission internationaliste cubaine en Algérie serait la première d’une longue série qui verrait La Havane apporter son concours au Congo, à la Guinée Bissau et au Cap-Vert et à l’Ethiopie.

1. Aide à la lutte armée au Congo et en Guinée Bissau et défense de la souveraineté de l’Ethiopie

Congo

En 1961, les Etats-Unis commanditèrent l’assassinat de Patrice Lumumba, leader indépendantiste du Congo belge. Lauwrence Devlin, Chef du Bureau de la CIA dans le pays, reconnut la responsabilité de Washington : « Je devais procéder à une élimination physique, c’est-à-dire assassiner Lumumba. J’ai immédiatement demandé qui avait donné ces instructions et la réponse a été qu’elles venaient du Président Eisenhower[14] ». Avec la complicité de la Belgique et des troupes des Nations unies, le Premier Ministre congolais fut assassiné par Mobutu, lequel instaura une dictature qui durerait jusqu’en 1997, avec le soutien des Etats-Unis[15].

Les forces lumumbistes déclenchèrent alors un mouvement insurrectionnel à travers le pays sous le leadership de Laurent-Désiré Kabila, chef de la rébellion congolaise. Kabila sollicita alors l’aide de Cuba pour lutter contre le régime de Mobutu soutenu par les nations occidentales. En avril 1965, Che Guevara, à la tête d’une colonne de 120 combattants cubains, arriva au Congo pour soutenir la guérilla. Sa présence dura huit mois et six internationalistes cubains tombèrent au combat[16].

Mais le combat était inégal entre une rébellion affaiblie et un régime disposant du soutien militaire des Etats-Unis et des mercenaires blancs payés par Washington. Cléophas Kamitatu, alors Ministre de l’Intérieur de Mobutu, fut chargé de mater les insurgés : « Nous avons organisé une opération de récupération du pays en utilisant l’armée [et] les mercenaires […] payés par les Etats-Unis[17] ».

Face à l’offensive de l’armée de Mobutu, la Tanzanie, qui soutenait la guérilla, demanda le départ de Guevara et de ses hommes, lesquels durent s’exécuter en novembre 1965. L’expérience congolaise fut un « échec » selon le Che, en raison des luttes internes, du manque de discipline au sein des insurgés et de la décision unilatérale de la Tanzanie de cesser d’approvisionner les rebelles.[18]

Dans une lettre, Guevara exprima son incompréhension et sa colère :

« Cuba a offert une aide sujette à l’approbation de la Tanzanie. Vous avez accepté et l’aide est devenue effective. Elle était sans conditions ni limites dans le temps. Nous comprenons les difficultés de la Tanzanie aujourd’hui, mais nous ne partageons pas votre point de vue. Cuba ne recule pas face à ses engagements et ne peut pas accepter une fuite honteuse en abandonnant son frère dans le malheur à la merci des mercenaires[19] ».

Guinée-Bissau et Cap-Vert

La même année, en 1965, Amilcar Cabral, leader révolutionnaire du Parti africain pour l’indépendance de la Guinée Bissau et du Cap-Vert (PAIGCV), reçut une aide militaire de Cuba pour ses guérilleros dans leur lutte contre le colonialisme portugais. Dès 1966, suite à la Conférence tricontinentale qui eut lieu à Cuba et qui réunit les mouvements révolutionnaires du Tiers-monde, La Havane dépêcha plusieurs dizaines d’instructeurs, de techniciens et de médecins auprès de la guérilla du PAIGCV, afin de former et de soigner les combattants guinéens. La guerre d’usure lancée par Cabral contre l’occupation portugaise déclencha la Révolution des Œillets en avril 1974 contre la dictature de Salazar, orchestrée par d’anciens capitaines ayant servi en Guinée Bissau. Elle sonna le glas de la présence coloniale du Portugal en Afrique, contribuant ainsi à l’indépendance de la Guinée Bissau en 1974, ouvrant la voie à la libération du Mozambique et de l’Angola[20].

Pedro Pires, Président du Cap-Vert de 2001 à 2011, a exprimé l’hommage de son peuple pour les Cubains :

« Durant notre lutte de Libération nationale, nous avons bénéficié de la solidarité indéfectible de Cuba. Personne ne peut rester indifférent face à la contribution cubaine, et particulièrement de Fidel Castro, pour la libération de l’Afrique. Je me suis moi-même formé à Cuba et j’ai fait ma formation militaire là-bas. Les Africains ont une dette morale et une dette d’honneur vis-à-vis de Cuba, de Fidel et de ses combattants internationalistes[21] ».

Pour sa part, Maneca Santos, membre du Comité central du PAIGC, souligna l’apport décisif de Cuba « durant la lutte de libération nationale ». La Havane a joué un rôle prépondérant « dans les luttes dans les anciennes colonies portugaises, particulièrement en Guinée Bissau et au Cap-Vert[22]. »

De son côté, Iva Cabral, fille d’Amilcar Cabral, exprima le sentiment de son peuple vis-à-vis de Cuba:

« Fidel Castro a soutenu nos luttes de libération nationale sans aucune restriction. Il a joué un rôle fondamental dans l’indépendance de l’Angola et dans la Chute de l’Apartheid en Afrique du Sud. Il On ne peut pas parler de l’Histoire du XXe siècle sans parler de Fidel Castro. […] C’est une figure incontournable de l’Histoire mondiale du XXe siècle et particulièrement du Tiers-Monde. Comme Africaine, j’ai du respect et une admiration profonde pour Fidel Castro[23]. »

Ethiopie

En juin 1977, la Somalie, soutenue par les Etats-Unis, lança une guerre de conquête territoriale contre l’Ethiopie, dans le but de s’emparer de la région de l’Ogaden de près de 300 000 kilomètres carrés, soit un tiers du pays. L’armée somalienne réalisa une percée de près de 1 000 kilomètres à l’intérieur du territoire éthiopien, atteignant les villes de Hara et Dire Dawa. En décembre 1977, le gouvernement éthiopien de Mengistu Haile Marian sollicita l’aide de Cuba pour repousser l’invasion. La Havane lança alors l’Opération Protesta de Baraguá en janvier 1978, dépêchant ses troupes dans le pays. Après d’âpres combats, les Ethiopiens et les soldats internationalistes cubains repoussèrent l’armée somalienne hors des frontières en mars 1978[24]. Mulatu Teshome, Président de la République d’Ethiopie, souligna la contribution de Cuba « dans notre lutte pour défendre notre intégrité territoriale » ainsi que « son soutien durant les temps difficiles[25] ».

L’Angola, l’Afrique australe et « la plus belle cause de l’Humanité »

La Révolution des œillets et la chute de la dictature de Salazar mirent fin à la présence coloniale portugaise en Afrique. Après la Guinée-Bissau et le Cap-Vert en 1974, le Mozambique et l’Angola obtinrent leur indépendance en 1975. En Angola, plusieurs organisations s’affrontèrent pour prendre le pouvoir : le Mouvement populaire de libération de l’Angola (MPLA) d’Agostino Neto, soutenu par Cuba et l’Union soviétique ; le Front national de libération de l’Angola (FNLA) d’Holden Roberto et l’Union nationale pour l’indépendance totale de l’Angola (UNITA) de Jonas Savimbi, tous deux soutenus par les Etats-Unis, l’Afrique du Sud et le Zaïre de Mobutu[26].

En janvier 1975, le Portugal mit en place un gouvernement provisoire où étaient représentés l’ancienne puissance coloniale et les trois principaux mouvements indépendantistes. Durant cette période de transition d’un an, l’armée portugaise devait se charger de maintenir l’ordre jusqu’à la proclamation de l’indépendance de l’Angola prévue le 11 novembre 1975[27].

Conscients de la popularité du MPLA à travers le pays, les Etats-Unis décidèrent de neutraliser le principal mouvement indépendantiste angolais d’orientation marxiste afin de l’empêcher d’accéder au pouvoir. En plus des instructeurs et des armes fournis au FNLA et à l’UNITA, Washington put compter sur la collaboration de l’Afrique du Sud de l’Apartheid. En mars 1975, suivant les instructions du secrétaire d’Etat Henry Kissinger, Mobutu dépêcha ses troupes en Angola et lança une attaque depuis le Nord avec le FNLA. De son côté, Pretoria soutenait une offensive depuis le Sud avec l’UNITA. Le but était de s’emparer de Luanda avant le 11 novembre[28].

Face à cette agression internationale et la complicité passive des forces portugaises censées garantir l’ordre, le MPLA offrit une résistance farouche à la coalition dirigée par les Etats-Unis et sollicita en urgence l’aide de Cuba. Dès le mois de septembre, le MPLA reprit le contrôle de 12 des 16 provinces du pays y compris l’ensemble de l’espace côtier. En octobre 1975, 500 instructeurs cubains arrivèrent en Angola avec des armes en quantité suffisante pour former 40 unités de bataillon et de batterie. Quatre centres d’instruction furent ouverts à travers le pays afin d’entraîner les troupes[29].

Le 14 octobre 1975, l’Afrique du Sud, première puissance militaire du continent grâce au soutien des pays occidentaux, décida d’envahir l’Angola avec ses troupes régulières. Le 4 novembre 1975, répondant à l’appel du MPLA, Fidel Castro lança l’Opération Carlota, du nom d’une esclave noire cubaine qui avait mené une révolte contre l’oppression coloniale au XIXe siècle. Assumant le risque d’affaiblir sa propre sécurité nationale, La Havane dépêcha ses troupes les plus aguerries et son armement le plus moderne pour préserver l’intégrité territoriale de l’Angola, et empêcher le régime raciste de Pretoria d’installer à la tête du pays un gouvernement fantoche. En l’espace de quelques semaines, 35 000 internationalistes cubains arrivèrent en Angola pour apporter leur concours militaire à la nation agressée par le régime raciste de Pretoria et le Zaïre, sur ordre de Washington[30].

Le 10 novembre 1975, l’armée sud-africaine atteignit Kifangondo, à 20 kilomètres de Luanda et lança une attaque d’envergure afin de s’emparer la capitale. Les Forces armées populaires de libération de l’Angola (FAPLA), soutenues par les instructeurs cubains, offrirent une résistance farouche qui permit de préserver la ville [31]. L’attaque contre l’enclave de Cabinda, riche en ressources minérales, fut également repoussée par les internationalistes cubains et les Angolais[32]. Le 11 novembre 1975, depuis Luanda, Agostino Neto put proclamer l’indépendance de l’Angola, et exprima sa gratitude à Fidel Castro, saluant « la solidarité extraordinaire du peuple cubain[33]. »

Pour la première fois de leur histoire, les forces de l’Apartheid furent contraintes à battre en retraite face aux troupes noires cubaines et de quitter le territoire souverain de l’Angola le 27 mars 1976. Le régime suprématiste de l’Apartheid venait de subir sa première déroute, ébréchant ainsi le mythe de l’invincibilité de l’armée blanche de Pretoria[34].

L’intervention de Cuba fut une décision de Fidel Castro. Elle se fit contre la volonté de l’Union soviétique qui était favorable à un processus de détente avec les Etats-Unis. Karen N. Broutens, Directeur du département des Affaires étrangères du Politburo soviétique, reconnut que Moscou fut mis devant le fait accompli : « L’envoi de troupes cubaines en Afrique nous a pris complètement au dépourvu. Nous n’étions au courant de rien. […] Ça nous a fait un choc. Nous étions mécontents parce que les Cubains agissaient sans nous avoir consultés[35] ». L’intervention militaire de La Havane illustra l’indépendance totale de la politique étrangère du gouvernement cubain vis-à-vis de l’allié soviétique.

Fidel Castro expliqua les raisons de l’engagement de Cuba en Afrique :

« Certains impérialistes se demandent pourquoi nous aidons les Angolais. Ils se demandent quels sont nos intérêts là-bas. Ils ont l’habitude de penser que lorsqu’un pays agit, c’est parce qu’il convoite du pétrole, du cuivre ou des diamants ou toutes autres ressources naturelles. Nous ne recherchons aucun intérêt matériel et il est logique que les impérialistes ne comprennent pas cela. […]. Nous sommes en train d’accomplir un devoir internationaliste élémentaire quand nous apportons notre concours au peuple d’Angola […] Nous appliquons simplement une politique basée sur des principes. […]. Nous n’allons pas rester les bras croisés quand nous voyons qu’un peuple africain, un peuple frère, est brutalement attaqué par l’Afrique du Sud[36] ».

Washington envisagea même de lancer une attaque aérienne contre Cuba, en guise de représailles. « Si nous décidons d’utiliser la force militaire, nous devons obtenir une victoire. Il ne peut pas y avoir de demi-mesures », déclara Henry Kissinger au Général George Brow de l’Etat-major le 24 mars 1976. Lors de sa rencontre avec le Président Gérald Ford, Kissinger se fit plus précis : « Je crois que nous allons devoir écraser Castro. Mais nous ne pourrons probablement pas agir avant les élections [présidentielles de 1976] ». « Je suis d’accord », répondit le Président Ford. Kissinger souhaitait à tout prix protéger le régime d’Apartheid : « Si les Cubains détruisent la Rhodésie, la Namibie sera la prochaine sur la liste et ensuite il y aura l’Afrique du Sud. S’ils réalisent un mouvement vers la Namibie ou la Rhodésie, je serais d’avis de les pulvériser ». Secrètement élaboré par le Groupe d’actions spéciales de Washington, le plan prévoyait des bombardements stratégiques, de miner les ports et une mise en quarantaine de Cuba[37]. Néanmoins, Kissinger ne put contenir son admiration envers Fidel Castro. Selon lui, « il était le révolutionnaire le plus authentique de l’époque[38] ».

Après la défaite infligée par les Cubains et les Angolais, l’Afrique du Sud et les Etats-Unis augmentèrent leur aide à l’UNITA de Jonas Savimbi, plongeant le pays dans une guerre civile qui durerait jusqu’en 2002. De son côté, Luanda et La Havane apportèrent leur soutien aux révolutionnaires de l’Organisation du peuple du Sud-Ouest africain (SWAPO) de Namibie, alors protectorat sud-africain, et aux militants de l’African National Congress (ANC) de Nelson Mandela qui menaient une lutte contre l’Apartheid, en leur offrant une base arrière en Angola. En 1978, l’aviation sud-africaine lança un raid aérien meurtrier contre le camp de réfugiés de la SWAPO à Cassinga, tuant près de 700 personnes dont plus de 150 femmes et près de 300 enfants[39].

Une décennie plus tard, en 1987, les FAPLA, suivant les recommandations des conseillers militaires soviétiques, lancèrent une offensive contre l’UNITA. Les Cubains avaient exhorté Luanda de ne pas mener d’attaque car Pretoria contrôlait les airs dans le Sud de l’Angola. Il fallait d’abord neutraliser l’aviation sud-africaine. La Havane ne fut pas écoutée et l’Afrique du Sud intervint massivement, notamment par des bombardements aériens et une offensive de véhicules blindés, obligeant les forces angolaises à se replier vers le village de Cuito Cuanavale, zone stratégique du Sud-Est du pays[40].

Face à cette situation critique, l’Angola sollicita une nouvelle fois l’aide urgente de Cuba, qui disposait depuis 1975 en permanence de 20 000 soldats dans le pays. Fidel Castro décida alors de porter ce nombre à 55 000 combattants internationalistes qui arrivèrent dans le pays en quelques semaines, et déploya ses meilleurs pilotes ainsi que sa défense anti-aérienne la plus sophistiquée[41]. « Il n’y eut aucune coopération avec l’Union soviétique, bien au contraire », soulignera Fidel Castro, au sujet de l’opposition de Moscou à une nouvelle intervention militaire cubaine en Angola[42]. Le Président cubain se chargea personnellement de diriger les opérations depuis La Havane. Assiégeant la zone, l’armée sud-africaine tenta à plusieurs reprises de s’emparer de Cuito Cuanavale, mais fut repoussée par les troupes cubaines et angolaises. Fort de leur nouvelle suprématie aérienne, La Havane lança une contre-offensive en mars 1988 avec 40 000 soldats cubains et 30 000 combattants angolais, sans oublier le soutien des révolutionnaires namibiens. La puissance de feu était impressionnante : plus de 1 000 armes antiaériennes et tous les avions disponibles permirent à Cuba de dominer le ciel et obligèrent les troupes sud-africaines à se retirer au-delà de la frontière. Cuito Cuanavale avait infligé un « coup politique, militaire et moral fatal à l’armée de l’Apartheid[43]. »

Suite à la débâcle de Cuito Cuanavale, face à la présence militaire dissuasive de Cuba et la menace de la poursuite de la contre-offensive au-delà de la frontière angolaise, en territoire namibien, les Etats-Unis et l’Afrique du Sud furent contraints d’ouvrir des négociations avec Cuba et l’Angola. Lors des pourparlers tenus au Caire en juin 1988, Chester Crocker, secrétaire d’Etat adjoint chargé de l’Afrique, chercha à savoir si Cuba avait l’intention de passer la frontière namibienne. La réponse de Jorge Risquet, représentant de Cuba en Angola, fut sans ambages :

« Je ne peux pas vous fournir de réponse. Je ne peux pas vous donner un calmant, ni à vous ni aux Sud-Africains. Si je vous disais que nos troupes vont s’arrêter à la frontière, je serais en train de vous un calmant. Si je vous disais qu’elles vont entrer en Namibie, je serais en train de vous menacer. Je ne veux ni vous menacer ni vous donner un calmant. La seule chose que je puis vous dire, c’est que seuls des accords sur l’indépendance de la Namibie peuvent donner les garanties nécessaires[44] ».

Les revendications cubaines étaient les suivantes : l’Afrique du Sud devait mettre un terme à son soutien à l’UNITA et permettre des élections libres en Namibie, sous l’égide des Nations unies. Pretoria capitula et accepta les conditions de La Havane, signant un accord de paix en décembre 1988[45].L’Afrique du Sud mit fin à son occupation militaire de la Namibie et des élections eurent lieu. Pour sa part, Cuba s’engagea à quitter l’Angola, une fois sa sécurité assurée. Deux ans plus tard, la Namibie obtint son indépendance et la SWAPO remporta les élections[46].

La victoire de Cuito Cuanavale fut décisive pour la sauvegarde de l’indépendance de l’Angola. José Eduardo Dos Santos, Président du pays de 1979 à 2017, a souligné « la solidarité que Cuba a offerte à la lutte des peuples colonisées, particulièrement au peuple angolais, et la contribution inoubliable de ce pays à la défense et à la préservation de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de l’Angola, dans sa résistance à l’agression du régime raciste sud-africain[47]. »

Cuito Cuanavale eut également un impact décisif pour la libération de la Namibie alors sous le joug du régime de Pretoria. Lors de la visite historique de Fidel Castro en Namibie en 1998, Sam Nujoma, Président de la nation, l’accueillit à l’aéroport en prononçant cette phrase historique : « Bienvenue en République de Namibie, le pays que vous avez contribué à libérer[48] ». Hage Geingob, actuel Président de Namibie, membre historique de la SWAPO, rendit hommage à Cuba pour son engagement en faveur de la liberté en Afrique australe :

« Fidel est une référence pour un grand nombre d’entre nous, particulièrement en Afrique australe. […] Il a été mon mentor. L’indépendance de la Namibie est due à la bataille de Cuito Cuanavale où les Sud-Africains ont subi une déroute. […] En Namibie, Cuba est aimée. Lorsque nos enfants ont été attaqués à Cassinga, Cuba est venu à leur secours. Trois mille d’entre eux ont été accueillis à Cuba et aujourd’hui, ils sont de retour. Cela représente beaucoup pour nous. Cuba n’est pas venue pour nous forcer la main ou prendre nos ressources. […] Alors que l’Angleterre, la France et les Etats-Unis étaient du côté de l’Apartheid qui nous opprimait et nous tuait, Fidel Castro est venu nous libérer[49] ».

La défaite infligée par les Cubains à l’armée de Pretoria sonna le glas du régime raciste de l’Apartheid, lequel fut contraint de légaliser l’ANC et de libérer Nelson Mandela en février 1990, après 27 ans de prison, et d’abolir l’Apartheid en juin 1991. Mandela, le héros de la lutte contre l’oppression raciale, réserva d’ailleurs son premier voyage hors d’Afrique à Cuba. Le gouvernement de Fidel Castro avait, en effet, soutenu l’ANC dès les premiers instants[50]. Dans un discours prononcé à Cuba en 1991, Nelson Mandela rendit hommage au peuple de l’île et exprima sa gratitude pour sa contribution à la liberté de l’Afrique australe :

Dès l’origine, la Révolution cubaine a été une source d’inspiration pour tous les peuples épris de liberté. Le peuple cubain occupe une place spéciale dans le cœur des peuples de l’Afrique. Les internationalistes cubains ont effectué une contribution à l’indépendance, à la liberté et à la justice en Afrique qui n’a pas d’équivalent par les principes et le désintéressement qui la caractérisent. […] Nous sommes particulièrement émus par l’affirmation du lien historique avec le continent africain et ses peuples. Son engagement immuable à l’éradication systématique du racisme n’a pas de parallèle. Nous sommes […] conscients de la grande dette que nous avons à l’égard du peuple de Cuba. Quel autre pays pourrait prétendre à plus d’altruisme que celui que Cuba a appliqué dans ses relations avec l’Afrique ? […].L’écrasante déroute de l’armée raciste à Cuito Cuanavale a constitué une victoire pour toute l’Afrique ! Cette défaite indiscutable de l’armée raciste à Cuito Cuanavale a donné la possibilité à l’Angola de profiter de la paix et de consolider sa propre souveraineté ! La déroute de l’armée raciste a permis au peuple combattant de Namibie de conquérir enfin son indépendance ! La défaite décisive des forces agressives de l’Apartheid a détruit le mythe de l’invincibilité de l’oppresseur blanc ! La déroute de l’armée de l’Apartheid a servi d’inspiration au peuple combattant d’Afrique du Sud ! Sans la défaite infligée à Cuito Cuanavale, nos organisations n’auraient pas été légalisées ! La défaite de l’armée raciste à Cuito Cuanavale explique qu’aujourd’hui je puisse me trouver parmi vous [à Cuba] ! Cuito Cuanavale est un évènement marquant dans l’histoire de la lutte pour la libération de l’Afrique australe ! Cuito Cuanavale marque un virage dans la lutte pour libérer le continent et notre pays du fléau de l’Apartheid ![51]

Thabo Mbeki, Président de l’Afrique du Sud de 1999 à 2008, rendit hommage à la contribution cubaine à la liberté de son peuple :

« Fidel a été une grande inspiration pour nous tous. Il s’est pleinement engagé dans notre lutte. Certains de nos meilleurs cadres militaires ont été formés à Cuba […]. Nous sommes très liés aux Cubains par cette lutte. Nous n’oublierons jamais les Cubains tombés en Angola, qui se sont battus contre les forces de l’Apartheid. […] La défaite des Sud-Africains en Angola a directement ouvert la voie à l’indépendance de la Namibie et à notre propre libération en Afrique du Sud[52]. »

De la même manière, Jacob Zuma, Président de l’Afrique du Sud de 2009 à 2018, a rappelé que Cuba avait entraîné les guérilleros de l’ANC, leur transmettant les valeurs de la Révolution cubaine : « Nos cadres qui ont vécu longtemps à Cuba ont été ceux qui ont compris à quel point patriotisme et internationalisme étaient liés ». De nombreux docteurs, ingénieurs, diplomates et autres, ont été formés à Cuba. « Pour nous, Castro, n’était pas seulement un ami. C’était notre leader, notre mentor et notre internationaliste révolutionnaire[53] ».

En 1991, les derniers internationalistes cubains quittèrent l’Angola. Au total, depuis leur première mission en Algérie en 1963, 380 000 combattants et 70 000 collaborateurs civils, soit un total de 450 000 Cubains, apportèrent leur concours à la libération de l’Afrique[54]. En Afrique du Sud, dans la Parc de la Liberté de Pretoria, sont gravés les noms des 2 107 Cubains tombés au combat pour l’émancipation des peuples de l’Afrique australe[55].

Thenjiwe Mtintso, militante anti-apartheid torturée et emprisonnée sous le régime de Pretoria dans les années 1970 et ambassadrice d’Afrique du Sud à Cuba de 2007 à 2010, a rendu hommage à Cuba :

« Aujourd’hui, l’Afrique du Sud a de nombreux nouveaux amis. Hier, ces amis parlaient de nos dirigeants et de nos combattants comme des terroristes, et ils nous harcelaient depuis leurs pays tout en appuyant l’Afrique du Sud de l’Apartheid. Aujourd’hui, ces mêmes amis veulent que nous accusions et isolions Cuba. Notre réponse est très simple : c’est le sang des héros cubains et non pas celui de ces amis-là qui irrigue profondément la terre africaine et revivifie l’arbre de la liberté dans notre Patrie[56] ».

A ces hommages multiples, Fidel Castro répondit en rappelant la maxime de José Martí, héros national cubain, « la Patrie, c’est l’Humanité » :

« Que faisions-nous si ce n’était payer notre dette à l’égard de l’humanité, notre dette vis-à-vis de l’Afrique, notre dette vis-à-vis de ceux qui ont lutté pour notre dignité, qui ont lutté pour notre indépendance dans de nombreux champs de bataille ? C’est tout ce que nous avons fait. Nous ne méritons aucune reconnaissance particulière. Nous ne méritons aucune gratitude particulière. Nous avons simplement accompli notre devoir[57]. ».

Conclusion

De l’Algérie à l’Afrique du Sud, en passant par le Congo, la Guinée Bissau, le Cap-Vert, l’Ethiopie, l’Angola et la Namibie, la contribution cubaine à la libération du continent n’a pas d’équivalent dans l’Histoire des luttes anticoloniales. « C’est la première fois qu’un pays est venu d’un autre continent non pas pour emporter quelque chose, mais pour aider les Africains à obtenir leur liberté ». Tels furent les propos rédigés par Nelson Mandela depuis sa prison à Robben Island[58]. Alors que les Etats-Unis, et la plupart des puissances occidentales, apportèrent un soutien sans failles au régime ségrégationniste de l’Apartheid, alors que Washington a inclus Nelson Mandela dans la liste des membres d’organisations terroristes jusqu’en 2008, y compris lorsque ce dernier était Prix Nobel de la Paix en 1993 et Président de la République d’Afrique du Sud 1994 à 1999, La Havane, pour sa part s’est pleinement engagé dans la lutte contre l’oppression raciale du régime de Pretoria, car il s’agissait là, selon les mots de Fidel Castro, de « la plus belle cause de l’Humanité ».

Pour comprendre le prestige de la Révolution cubaine en Amérique latine, en Afrique et en Asie, loin de l’image souvent caricaturale véhiculée en Occident, il est nécessaire de rappeler le rôle fondamental qu’a joué une petite île assiégée par les Etats-Unis dans la lutte mondiale pour l’émancipation humaine. Souvent méconnu, cet apport majeur de Cuba à la dignité des exploités est gravé dans la mémoire des peuples du Sud qui ont souffert de l’asservissement colonial et racial.

L’internationalisme révolutionnaire, c’est-à-dire la solidarité active et concrète avec les peuples en lutte pour leur liberté, a été un pilier fondamental de la Révolution cubaine depuis 1959. Alors que les puissances occidentales ont colonisé le berceau de l’Humanité, humiliant les peuples et pillant les ressources naturelles, Cuba, de son côté, est intervenu pour briser les chaînes de l’oppression, et n’a emporté d’Afrique que les corps des siens tombés au combat au nom du droit inaliénable des peuples à disposer d’eux-mêmes.

............

Docteur ès Etudes Ibériques et Latino-américaines de l’Université Paris IV-Sorbonne, Salim Lamrani est Maître de conférences à l’Université de La Réunion, spécialiste des relations entre Cuba et les Etats-Unis.

Son dernier ouvrage s’intitule Fidel Castro, héros des déshérités, Paris, Editions Estrella, 2016. Préface d’Ignacio Ramonet.

Contact : lamranisalim@yahoo.fr ; Salim.Lamrani@univ-reunion.fr

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[1] Jorge Risquet Valdés, « Las profundas raíces del internacionalismo de los cubanos », Revista Tricontinental, 6 novembre 2018.

[2] Alger Républicain, « Les révolutionnaires cubains étaient en Algérie pendant la guerre de Libération », 6 mai 2015.

[3] Fidel Castro Ruz, « Discurso pronunciado por Fidel Castro Ruz, Presidente de los Consejos de Estado y de Ministros de la República de Cuba, en la cena oficial ofrecida por el Presidente de la República Argelina Democrática y Popular », República de Cuba, 6 mai 2001. http://www.cuba.cu/gobierno/discursos/2001/esp/c060501e.html (site consulté le 14 avril 2018).

[4]John F. Kennedy Presidencial Library and Museum, “Ben Bella Visit”, 15 octobre 1962. https://www.jfklibrary.org/Asset-Viewer/Archives/JFKWHF-WHS26.aspx (site consulté le 3 avril 2018).

[5] Piero Gleijeses, « La primera experiencia cubana en África: Argelia (1961-1965), Temas, n°16-17, octubre 1998, p. 63.

[6] Ibid.

[7] Gabriel Molina, « Para Argelia cualquier ayuda que necesite », Granma, 22 octobre 2015.

[8] Ministère de la Culture et de la Communication, « Rétablissement des relations diplomatiques entre le Royaume du Maroc et la République de Cuba », Royaume du Maroc, 21 avril 2017. http://www.maroc.ma/fr/actualites/retablissement-des-relations-diplomatiques-entre-le-royaume-du-maroc-et-la-republique-de (site consulté le 2 avril 2018).

[9] Fidel Castro Ruz, « Discurso pronunciado por Fidel Castro Ruz, Presidente de los Consejos de Estado y de Ministros de la República de Cuba, en la cena oficial ofrecida por el Presidente de la República Argelina Democrática y Popular », op. cit.

[10] Gabriel Molina, « Para Argelia cualquier ayuda que necesite », op. cit.

[11] El Moujahid, « Décès de Fidel Castro, le président Abdelaziz Bouteflika : ‘Une perte’ pour le peuple algérien », 27 novembre 2016. http://www.elmoudjahid.com/fr/actualites/102165 (site consulté le 1er avril 2018).

[12] Ernesto J. Gómez Figueredo, « Cuba y Argelia firman acuerdo para continuar cooperación bilateral », Granma, 30 janvier 2018.

[13] El Moujahid, « Décès de Fidel Castro, le président Abdelaziz Bouteflika : ‘Une perte’ pour le peuple algérien », 27 novembre 2016. http://www.elmoudjahid.com/fr/actualites/102165 (site consulté le 1er avril 2018).

[14] Jihan Al Tahri, « Cuba, une odyssée africaine », Temps Noir/ Arte, 2007.

[15] Scott Chain, « Laurence R. Devlin, 86, C.I.A Officer Who Balked on a Congo Plot, Is Dead », The New York Times, 11 décembre 2008, p. B10.

[16] Che Guevara, Pasajes de la guerra revolucionaria: Congo, Barcelone, Editorial Mondadori, 1999.

[17] Jihan Al, « Cuba, une odyssée africaine », op. cit.

[18] Che Guevara, Pasajes de la guerra revolucionaria: Congo, op. cit.

[19] Ramón Pérez Cabrera, La historia cubana en Africa 1963-1991, p. 115.

[20] Jorge Risquet Valdés, « Las profundas raíces del internacionalismo de los cubanos », op. cit.

[21] Alvaro Lidgero Andrade, « Pedro Pires: ‘Africa tem uma dívida moral e de honra para com Fidel Castro’”, Voice of America, 27 novembre 2016. https://www.voaportugues.com/a/pedro-pirs-africa-divida-moral-fidel-castro/3613197.html (site consulté le 1er avril 2018).

[22] Maneca Santos, « ‘A historia o absolverá’, afirma Maneca Santos sobre Fidel Castro », Voice of America, 28 novembre 2016. https://www.voaportugues.com/a/a-historia-o-absolvera-manecas-santos-fidel-castro/3614138.html (site consulté le 26 avril 2018).

[23] Alvaro Lidgero Andrade, « Iva Cabral : ‘Como africana tenho respeito e admiraçao por Fidel Castro’ », Voice of America, 27 novembre 2016. https://www.voaportugues.com/a/iva-cabral-fidel-castro-admiracao-e-respeito/3613601.html (site consulté le 1er abril 2018).

[24] Fidel Castro Ruz, « Discurso pronunciado por Fidel Castro Ruz, Presidente de la República de Cuba, en el acto de conmemoración del centenario de la Protesta de Baraguá, Municipio ‘Julio Antonio Mella’, Santiago de Cuba », República de Cuba, 15 mars 1978. http://www.cuba.cu/gobierno/discursos/1978/esp/f150378e.html (site consulté le 29 avril 2018) ; Vilma Thomas Ramírez, « Cuba en Etiopía : Aniversario 40 de una hazaña internacionalista », Cubadebate, 18 mars 2018.

[25] Ethipian News Agency, « President Mulatu, PM Hailmariam Express Condolences Over Death of Castro », 26 novembre 2016. http://www.ena.gov.et/en/index.php/politics/item/2340-president-mulatu-pm-hailemariam-express-condolences-over-death-of-castro (site consulté le 1er avril 2018).

[26] Jorge Risquet Valdés, « Las profundas raíces del internacionalismo de los cubanos », op. cit.

[27] Jorge Risquet Valdés, « Las profundas raíces del internacionalismo de los cubanos », op. cit.

[28] Jorge Risquet Valdés, « Las profundas raíces del internacionalismo de los cubanos », op. cit.

[29] Jorge Risquet Valdés, « Las profundas raíces del internacionalismo de los cubanos », op. cit.

[30] Fidel Castro Ruz, « Discurso pronunciado por Fidel Castro Ruz, Presidente de la República de Cuba, en el acto de masa efectuado en Mandela Park, Kingston, Jamaica, el día 30 de julio de 1998 », República de Cuba, 30 juillet 1998. http://www.cuba.cu/gobierno/discursos/1998/esp/f300798e.html (site consulté le 1er abril 2018).

[31] Jorge Risquet Valdés, « Las profundas raíces del internacionalismo de los cubanos », op. cit.

[32] Fidel Castro Ruz, “Discurso pronunciado por el Comandante en Jefe Fidel Castro Ruz, Primer Secretario del Comité Central del Partido Comunista de Cuba y Primer Ministro del Gobierno Revolucionario, en la Clausura del Primer Congreso del Partido Comunista de Cuba, Celebrado en el Teatro ‘Carlos Marx’”, République de Cuba, 22 décembre 1975. http://www.cuba.cu/gobierno/discursos/1975/esp/f221275e.html (site consulté le 28 mars 2018).

[33] Jihan El Tahri, « Cuba, une odysée africaine », op. cit.

[34] Piero Gleijeses, Misiones en conflicto: La Habana, Washington y Africa 1959-1976, La Havane, Editorial de Ciencias Sociales, 2002, p.

[35] Jihan El Tahri, « Cuba, une odysée africaine », op. cit.

[36] Fidel Castro Ruz, “Discurso pronunciado por el Comandante en Jefe Fidel Castro Ruz, Primer Secretario del Comité Central del Partido Comunista de Cuba y Primer Ministro del Gobierno Revolucionario, en la Clausura del Primer Congreso del Partido Comunista de Cuba, Celebrado en el Teatro ‘Carlos Marx’”, République de Cuba, 22 décembre 1975. http://www.cuba.cu/gobierno/discursos/1975/esp/f221275e.html (site consulté le 28 mars 2018).

[37] The National Security Archive, « Kissinger Considered Attack on Cuba Following Angola Incursion”, 1er octobre 2014, George Washington University. http://www2.gwu.edu/~nsarchiv/NSAEBB/NSAEBB487/ (site consulté le 21 février 2015).

[38] Henry Kissinger, Years of Renewal, New York, 1999, p.785 in Piero Gleijeses, “Carta a Obama”, Cubadebate, 3 février 2014.

[39] Piero Gleijeses, « A test of Wills: Jimmy Carter, South Africa, and the Independence of Namibia”, Diplomatic History, noviembre 2010, p. 853-91.

[40] Piero Gleijeses, Visiones de libertad: La Habana, Washington, Pretoria y la lucha por el sur de Africa (1976-1991, La Havane, Editorial de Ciencias Sociales, 2015, Tome II, p. 209-220.

[41] Fidel Castro Ruz, « Discurso pronunciado por Fidel Castro Ruz, Presidente de la República de Cuba, en el acto de masa efectuado en Mandela Park, Kingston, Jamaica, el día 30 de julio de 1998 », República de Cuba, 30 juillet 1998. http://www.cuba.cu/gobierno/discursos/1998/esp/f300798e.html (site consulté le 1er abril 2018).

[42] Democracy Now, « The Untold Story of Cuba’s Support for African Independence Movements Under Fidel Castro », 28 novembre 2016. https://www.youtube.com/watch?v=U1iUe3NmMh8 (site consulté le 31 mars 2018).

[43] Fidel Castro Ruz, « Discurso pronunciado por Fidel Castro Ruz, Presidente de la República de Cuba, en el acto de masa efectuado en Mandela Park, Kingston, Jamaica, el día 30 de julio de 1998 », op. cit.

[44] Piero Gleijeses, « El adiós a un hermano », Cubadebate, 29 septembre 2015.

[45] Piero Gleijeses, Visiones de libertad: La Habana, Washington, Pretoria y la lucha por el sur de África (1976-1991, La Havane, Editorial de Ciencias Sociales, 2015, Tome II, p. 311-368.

[46] Ibid., 395-403.

[47] Francisco Marques, « Presidente de Angola ‘profundamente consternado’ pela morte de Fidel Castro », Euronews, 26 novembre 2016. http://pt.euronews.com/2016/11/26/presidente-de-angola-reage-a-morte-de-fidel-castro (site consulté le 1er avril 2018).

[48] Sam Nujoma, « Fidel Castro y Nelson Mandela », Youtube, 13 octobre 2010. https://www.youtube.com/watch?v=iksYRLDo3w8 (site consulté le 30 mars 2018).

[49] BBC, « Fidel Castro ‘Came to Free Us’, Says Namibia President », 4 décembre 2016. http://www.bbc.com/news/av/world-africa-38190601/fidel-castro-came-to-free-us-says-namibia-president (site consulté le 29 mars 2018).

[50] Nelson Mandela Foundation, « Deepest Condolences to the People and Government of Cuba on the Passing of Fidel Castro », 26 novembre 2016. https://www.nelsonmandela.org/news/entry/deepest-condolences-to-the-people-and-government-of-cuba-on-the-passing-of (site consulté le 1er avril 2018).

[51] Salim Lamrani, Cuba. Ce que les médias ne vous diront jamais, Paris, Editions Estrella, 2009, prologue.

[52] Thabo Mbeki, « Interview : Mbeki Says Fidel Castro Was Committed to SA’s Liberation », SABC Digital News, 26 novembre 2016. https://www.youtube.com/watch?v=Vzgx8M-_AcA (site consulté le 30 mars 2018).

[53] Jacob Zuma, « Interview : Pres. Zuma Speaks Fondly about the late Fidel Castro », SABC Digital News, 26 novembre 2016. https://www.youtube.com/watch?v=OUcmi2RwZpQ (site consulté le 30 mars 2018).

[54] Jorge Risquet Valdés, « Las profundas raíces del internacionalismo de los cubanos », op. cit.

[55] Freedom Park, « The Cuban 5 Visit Freedom Park », 29 juin 2015. http://www.freedompark.co.za/stay-informed/news-and-media-releases/142-the-cuban-5-visit-freedom-park (site consulté le 30 mars 2018).

[56] Piero Gleijeses, « Cuito Cuanavale : batalla que terminó con el Apartheid », Cubadebate, 23 mars 2013.

[57] Fidel Castro Ruz, « Discurso pronunciado por Fidel Castro Ruz, Presidente de la República de Cuba, en el acto de masa efectuado en Mandela Park, Kingston, Jamaica, el día 30 de julio de 1998 », op. cit.

[58] Max Bearak, « Fidel Castro, African Hero », The Washington Post, 28 novembre 2016.

https://www.humanite.fr/la-plus-belle-cause-de-lhumanite-661874

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Partie 12

Au sommet de l’esthétisme : Ludwig

En dépit des angoisses communes, des fractures mal dissimulées entre public et privé, et de l’affinité élective qui les lie, Visconti n’était pas Thomas Mann. Il aurait pu, cependant, être Gustav von Aschenbach ou, plus généralement, un de ces esthètes qui peuplent la fiction de l’écrivain allemand. Il n’est donc pas surprenant que, mis de côté l’espoir de porter sur le grand écran sa vision de la "Recherche du temps perdi" proustienne, le réalisateur édifie le film suivant autour de la figure de Louis II de Bavière (en allemand Ludwig II), qui aspire toute sa vie à pénétrer les régions sublimes de l’art et y réussit, enfin, à cause des chants mémoriaux que les poètes consacrent à sa mort.

Paul Verlaine a dit de lui : "Vous fûtes un poète, un soldat, le seul Roi / De ce siècle où les rois se font si peu de chose, / Et le martyr de la Raison selon la Foi"; en lui Visconti redécouvre les racines de ce culte du mélodrame et de l’exquis, qui le pousse à épier la vie comme dans les coulisses d’une scène, à danser en elle avec la grâce d’une vedette et à agir comme si au monde il fallait une mise en scène constante. La réalisation de « Ludwig » (1973) reste, peut-être, dans la carrière du réalisateur, le moment de plus haute affinité entre le sujet et le style viscontien, chacun prêt à se refléter dans la richesse iconographique de l’autre.

De ce regard, qui dans le film précédent surveille en longs zooms les vicissitudes d’Aschenbach au Lido de Venise, nous observons chez « Ludwig » la métamorphose. « Morte a Venezia » (Mort à Venise) se ferme sur un champ long, une vue de haut qui écrase l’horizon sur le sable et, dans le contraste des habits blancs et noirs, dessine un tableau qui ne serait pas déplaisant au Monet des plages de Trouville, tandis que deux figures transportent hors du champ le corps sans vie du protagoniste ; « Ludwig » s’ouvre, par contre, sur un mouvement opposé : un aperçu rapide dans un intérieur obscur, assiégé par des fresques, des brocarts, des bijoux et des miroirs, et un zoom tendu à se resserrer sur le tout premier plan du jeune prince, prêt à assumer la charge royale.

L’écart est très clair : Dans « Morte a Venezia » (Mort à Venise) , l’œil du réalisateur caresse les surfaces, il se déplace léger sur les apparences arrêtées sur les images et même quand il essaie d’y pénétrer, en appuyant sur le zoom, c’est comme s'il avait secoué le rideau du Théâtre Olympique de Palladio, avec ces constructions prospectives à simuler des espaces très profonds, de pure invention, dans des environnements de bien plus modeste épaisseur. Nous pourrions alors dire de « Morte a Venezia » que c’est un film pictural, à feuilleter comme un catalogue d’illustrations, à agrandir ou à réduire pour toujours trouver de nouveaux détails. Bien plus grave est la matière qui compose « Ludwig », dans laquelle le clair-obscur semble ouvrir continuellement de nouveaux passages, profondeurs où ils ne s’en sont pas imaginés et où le regard farfouille, presque en enveloppant ces corps illuminés et immédiatement retournés aux ombres. Si dans « Morte a Venezia » se trouvent des surfaces si raréfiées qu’elles apparaissent de rêve, « Ludwig » est, à l’opposé, un film sculptural, à apprécier dans sa plasticité, comme ces statues du Baroque que l’artiste, à force de torsions et de draperies, invite à admirer en marchant autour. Pour les salles de ce film, on se promène comme dans les galeries d’un musée, avec la déférence d’un invité appelé à visiter un palais d’ancienne noblesse, sous le soin patronal de Visconti.

Nous reconnaissons, dans une telle attitude, un nœud crucial du cinéma viscontien, à cet effet, qui peut être rattaché à une maxime du critique Serge Daney : « il y a des cinéastes qui montrent et d’autres qui démontrent ». Bien que Visconti se soit parfois montré enclin à la démonstration - cela vaut pour ses œuvres où la dette idéologique ou l’excès de volupté l’emportent sur l’inspiration et la mise en scène - tout ce que fait Visconti est, en effet, laisser voir, accompagner les entrées et les sorties du spectateur, surveiller ses humeurs, attentif à ce que les passions de ce mélodrame retenu n’en envahissent pas la conscience avec un excès de cris.

Il est, certes, remarquable que la riche vie du souverain de Bavière - mécène des arts, ami de Richard Wagner, exténuée par les passions effrénées, qui peuple l’Allemagne de châteaux de fées jusqu’à épuiser les ressources de l’État, qui humilie le pouvoir royal avec son mépris pour la politique et, enfin, meurt assassiné, peut-être, par ses rivaux - soit par Visconti sciemment destitué d’un authentique suspense.

Bien que lyrique, dans de nombreuses scènes, ou, dans d’autres, ouvertement mélodramatique, le regard du réalisateur n’est jamais empreint de ce romantisme « fin du siècle » qui continuait d’illuminer l’âme du roi bavarois; nous le dirions plutôt, un regard clinique.

Brisé en un certain nombre de segments déconnectés, sinon par continuité d’humeur, et collés les uns aux autres au moyen de courts interludes - où un personnage au premier plan sur fond neutre résume au public les coordonnées historiques de ce que l’on vient raconter - le film se compose par addition ultérieure de blocs narratifs, sans jamais qu’ils se rassemblent dans le récit. Dans chacun se répète un schéma commun : une confrontation inégale entre le souverain et un autre personnage, dont le premier sort vaincu, rendu, destiné à capituler. Dans l’obsession réitérée de ce schéma fatal, nous restons harnachés jusqu’au bout, précipitant, avec le souverain et sa lucide folie, dans le tourbillon d’une dissolution voluptueuse.

Catalogue très personnel des modes de l’esthétisme décadent, « Ludwig » se révèle être une œuvre inépuisable. Nous comptons, de ce film, au moins trois versions : une parlée en allemand, d’un peu plus de deux heures, une anglaise, d’environ trois, et une italienne de plus de quatre heures, méticuleusement reconstruite par les collaborateurs du réalisateur après sa mort. On n’efface pas du compte les scènes supprimées, ni celles perdues, les jamais tournées, les jamais écrites. La forme du film, cette discontinuité marquée qui en définit le ton, nous précipite dans le vertige lucide d’une œuvre qui pourrait durer quelques minutes comme des dizaines d’heures, qu’on pourrait reconstruire chaque fois du début, seulement en démontant et en inversant ses épisodes, en répétant les comparaisons à deux, laissant l’œil errer pendant des minutes entières dans l’abondance impudique des scènes.
 

 Gruppo di famiglia in un interno  (Violence et passion), Visconti

Gruppo di famiglia in un interno (Violence et passion), Visconti

L'innocente, Visconti

L'innocente, Visconti

Partie 13

Vers la décadence finale : Gruppo di famiglia in un interno (Violence et passion) et L'innocente (L'innocent)

Rescapé d’une thrombose, qui le frappe peu après le tournage et lui laisse paralysé un bras et une jambe, Visconti ne peut endiguer les ingérences productives, qui imposent un nouveau montage pour contenir la durée. La colère et la déception pour les coupures s’ajoutent aux angoisses de la maladie et contribuent à éloigner pour quelque temps le réalisateur des scènes, pendant que ce repli en lui-même, cette fermeture au monde dont on voit les traces dans les derniers films devient plus aiguë.

Craignant l’hypothèse d’un abandon de la scène, Visconti cherche à se remettre immédiatement au travail et le choix tombe sur la mise en scène théâtrale de " C'était hier " d’Harold Pinter. Auteur sec, Pinter semble plus étranger au style du réalisateur, qui veut se faire inspirer par un texte dont l’avantage évident est dans l’exiguïté de la cast-liste et du décor : trois personnages, peu d’action, beaucoup de dialogue.

À la trente-cinquième réplique, la récitation est interrompue par l’intervention du dramaturge, scandalisé par l’interprétation obscène que le réalisateur a donnée de son œuvre. Dans ce travail précis sur le temps, la mémoire, la confluence de voix anciennes et nouvelles, des vivants et des morts, Visconti n’a entrevu qu’un récit de cruauté : la scène est un ring, les gestes agressifs, les corps voluptueux, la sexualité une obsession autoritaire, les rapports macérés de haine. La polémique est vite close à cause de quelques accords souterrains entre les parties, mais le réalisateur, au fond, a déjà obtenu ce qu’il voulait : réussir à revenir sur scène.

Résultat de la maladie morale déjà apparue dans " C'était hier " et du besoin de sécher l’action dramatique pour des besoins de santé est le prochain film de Visconti, « Gruppo di famiglia in un interno » (1974), écrit par Enrico Medioli et tissé de références biographiques à partir de trois sources distinctes : le scénariste - collectionneur passionné de ces portraits de familles bourgeoises dédiées au salon et au bavardage, qui se rassemblent sous l’étiquette de Conversation Pieces ; le réalisateur - qui donne à l’ancienne figure du professeur toute son élégance tranquille et l’incapacité de dialoguer avec les nouvelles générations; l’écrivain Mario Praz - dont le volume des proses "Scènes de conversation" est apparu dans les librairies italiennes. Comme cela s’est déjà produit dans le passé - la renommée de Giorgio Morandi, qui inspire au réalisateur une "Locandiera" toute tournée dans les tons du peintre; les volants et les bougies sur les scènes d’Elia Kazan, qui précèdent l’objet récupéré à Campo de Fiori pour la première italienne de "Un tramway nommé Désir"; l’arrivée sur les rotocalques du thème de l’immigration interne, qui l’amène à imaginer « Rocco e i sui fratelli » - Visconti, dévot de la culture, sait intercepter les tendances de la mode culturelle, en les secondant et en transférant, comme d’habitude, sa vision des choses du monde. Le livre de Praz sort en 1971, le film de Visconti voit le jour en 1974. Les affinités sont seulement en surface mais c’est désormais celle-ci qui intéresse le réalisateur : à vouloir soulever les rideaux, déplacer les tableaux, rouler les tapis pour regarder au-delà du voile des apparences, on ne trouverait rien et non par manque d’inspiration, mais par adhésion à la nécessité de se créer un coin privé dans lequel cultiver son propre goût, indifférent à la marche de l’Histoire.

Avec Praz, Visconti partage l’amour pour le bizarre et l’érudition, ainsi que le goût pour une conception théâtrale de la vie. Comme les aristocrates de « Il Gattopardo »; comme, avant eux, la noblesse du « Senso », ces bourgeois cultivés, raffinés, dévoués au culte de la tradition, semblent sublimer dans l’inclinaison muséographique des meubles et dans le recours à une élégance calculée des poses, dans le goût pour l’aménagement, les fonds et la scène : plus que se lever, le matin, ils vont en scène. Au milieu de ces pièces démodées, entre un pendule et un brocart, nous reconnaissons l’artifice d’une vie - celle du protagoniste, le professeur - fixée à se répéter des vieux rituels, indifférente aux brusques mouvements de l’Histoire, aux nouvelles générations en jeans, à l’affirmation d’une jeunesse effrontée, vulgaire et violente, sur laquelle s’appuie l’impitoyable regard de Visconti. Incapable - et même pas intéressé - de construire avec elle un dialogue, le réalisateur en ferme la représentation en quelques gestes répétés et agressifs, dans les allusions rapides d’âme et dans un grotesque sarcasme. D’abord réticent, le professeur ouvre à un groupe de jeunes locataires l’étage supérieur de son habitation, les accueille, s’y dispute, les réprimande, non sans un soupçon de calme mépris, jusqu’au point où un contact humain semble possible. Mais même dans ce Visconti il se révèle schématique; ils trouvent place, dans son catalogue, le jeune vulgaire, mais passionné de Mozart, l’activiste politique, avec un fin œil pictural, la bourgeoise grossière, mais aux amours mélodramatiques; chacun incriminé et ensuite immédiatement racheté par une affinité de surface. Et quand la proximité prolongée semble amener le professeur à découvrir un noyau d’affection pour ces personnes, le retour brusque des égoïsmes réciproques efface d’un coup d’éponge toute hypothèse d’idylle familiale. Au lieu de analyser les rapports, la greffe de thèmes sociaux et l’apparition de raisons politiques au fond des caractères, il nivelle encore plus le parc déjà émergeant de vraies personnalités et jette partout une claire lumière de superficialité. On sort de ce film funèbre avec la ferme conviction que l’humanité a peu d’espoirs; la dégradation de la société semble désormais achevée.

En avril 1975, une chute précipite l’état de santé du réalisateur, contraint au fauteuil roulant. Et si le rêve de composer des films au souffle grandiloquent, comme la biographie de Puccini et une réduction de "La montagne magique" de Mann, devient de plus en plus labile, Visconti, conscient de la précarité de sa situation, s’accroche, pour se remettre, au travail, s’engageant dans une adaptation d'un livre de D'Annunzio. Puisque les droits de "Il piacere" ne sont pas disponibles, le choix tombe sur "L’innocente".

La rencontre avec l’auteur représentant du décadentisme littéraire, est, pour le réalisateur, une sorte de règlement de comptes. Aimé dans sa jeunesse pour cette obsession esthétique qui l’apparente aux voix de la culture de la mode, D’Annunzio a été rejeté par le Visconti mûr pour l’exubérance à faveur de la guerre avec laquelle il a échangé l’élégance de sa prose.

« L’innocente » (1976) est donc l’occasion d’une clarification. Contrairement à ce qui s’est passé avec « Morte a Venezia », où l’intimité avec l’œuvre l’oblige à un difficile équilibre entre expression personnelle et ambitions de fidélité, dans cette nouvelle adaptation Visconti découvre une inhabituelle attitude critique, comme on l’entend déjà dans l’incipit, avec la main du réalisateur à feuilleter les pages du roman, à (re)le lire devant les spectateurs. Dans la juste distance de son regard d’exégète, plus que la simple omission de scènes ou le final frelaté, vaut la réflexion des caractères, des liens qu’ils tissent, des pulsions qui les déplacent. En opérant une décentralisation du point de vue, Visconti libère ces croquis de la captivité de la première personne, du regard caricatural de Tullio, pour restituer des personnages à tout rond, complexes et variés. Ainsi, la belle Giuliana - dont la gracieuse figurine littéraire peine à émerger du bas des pages dannunziane - se rebelle, dans le film, à la souveraineté masculine et, se servant de la même sujétion qui la piège aux marges de l’institution matrimoniale, prépare un plan pour sauver la vie de son fils, menacée par l’orgueil tourmenté de son mari.

Face à l’apologie dannunziène d’un style de vie qui masque avec l’exhibition et le bavardage les trames de l’adultère, Visconti fait des espaces de la Rome umbertine un marché du commérage. Les salles du Palais Colonna, où les personnages se déplace comme sur une avant-scène, se font lieu de ces divertissements musicaux, à l’occasion desquels l’aristocratie peut cultiver son ennui dans l’attente de nouvelles indiscrétions et de médisances, entre une sonate de Mozart et un prélude de Chopin. Et si la prédilection pour l’intérieur est, peut-être, à attribuer à la santé précaire du réalisateur, il est, aussi, indubitable qu’elle donne au film un ton très particulier, abstrait et personnel. Comme d’habitude, Visconti décore les fonds avec fureur de velours, rideaux, étoffes, boucles en bois, bombages, lustres et miroirs, qui ouvrent des espaces illusoires où ils ne pourraient pas être, en dilatant les lignes du film au-delà des marges du cadrage, comme. Curieusement, l’effet principal de ce film d’horror vacui, de cette obsession de l’ameublement n’est pas de précipiter le spectateur dans un contexte d’époque, mais plutôt de l’abstraire, de le conduire dans un espace de l’imagination. Ce n’est pas du tout, celui dessiné par Visconti, un monde réel, mais une invention très libre, qui tient à l’écart de toute hypothèse de naturalisme et ouvre au monde le plus riche des fantasmes personnels.

Alors que « L'innocente » est encore au doublage, Visconti voit son état de santé s’aggraver.

Il meurt au printemps 1976 dans sa maison romaine et le film, présenté hors compétition au Festival de Cannes, reçoit les éloges dus à la dernière œuvre d’un grand maître.

Ainsi s’achève, avec une adaptation par D’Annunzio, une carrière commencée sous l’égide du Néoréalisme et de Verga, pour confirmer cette discontinuité longtemps perçue comme clé du cinéma viscontien ; il existe presque un Visconti bon, à préserver, et un mauvais, à combattre. Que le premier soit le sec et le néoréaliste et le second le fastueux et décadent est, ensuite, un jugement sujet aux modes des temps.

Pour conclure l'on peut dire combien il est insensé de chercher Visconti dans les faubourgs délabrés ou dans les brocarts de l’aristocratie; il va plutôt se trouver dans l’emphase mélodramatique qui, à la barbe de Verga, lance le jeune 'Ntoni à conduire la révolte des pêcheurs; dans la confluence de l’art et de la vie, toutes les deux réglées sur les conventions d’un ancien cérémonial; dans le destin tragique des vaincus, qui peuplent avec emphase lyrique son imagination. Une ligne subtile, mais bien précise, lie donc l’œuvre entière du réalisateur, en traverse les phases, les expérimentations, les humeurs, les doutes, les changements avec l’inexorabilité d’une flèche. À bien y regarder, le néoréalisme de « Ossessione » vibre d’un satanisme tragique, qui est aussi l’autre visage du vitalisme qui décore la surface de « L’innocente ».

Bien que, dans l’après-guerre, au moins deux générations aient trouvé chez Visconti l’exemple d’une nouvelle façon de comprendre l’art et la vie et leurs rapports bizarres; bien que, en outre, des chuts du style Visconti décorent, avec la fatuité de gloutons et de divertissements, les œuvres de beaucoup d’épigones - convaincus, comme un personnage de Molière, que l’élégance rime avec le kitsch - serait impropre de parler d’une école. Plus qu’un maître, Visconti doit être considéré comme le dernier des aristocrates. Il est évident à tous, sauf à lui-même, combien l’aplomb exhibé avec une ostentation étudiée, ce recours exténué aux velours et aux passementeries, soit, au fond, un avancer péniblement, une poursuite des styles d’un institut féodal désormais irrecevable. Pourtant, il y a de quoi être reconnaissant pour l’inanité de cet effort, pour l’obstination avec laquelle il poursuit une entreprise vouée à l’échec. Non contrairement aux malheureux héros qui habitent ses fantasmes, il cherche assidûment à traduire dans la vie les pulsions lyriques qui l’ont tant passionné durant sa jeunesse vécue sur les scènes du Théâtre à la Scala; d’imiter, à travers l’art, l’épopée et les tourments des mélodramatiques bien-aimés; de réaliser, en somme, ce mimétisme, qui, seul, peut satisfaire la mélancolie de ses rêves d’élégance.

Andrea Lauro, 16 juillet 2020

Luchino Visconti - par Andréa Lauro, partie 12 et 13: Ludwig, le crépuscule des dieux, Violence et passion, L'Innocent
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14 juillet 2020 2 14 /07 /juillet /2020 10:10
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14 juillet 2020 2 14 /07 /juillet /2020 09:55

Pour l’historien Alain Ruscio, le massacre du 14 juillet 1953 qui provoqua la mort de 7 indépendantistes, place de la Nation, à Paris, relève du crime policier raciste. Retour sur une page d’histoire coloniale longtemps tenue dans l’oubli.

 

Qui étaient les manifestants du 14 juillet 1953 à Paris ?

Alain Ruscio. Depuis le Front populaire, à l’exception de la période d’occupation nazie, les syndicats, en l’occurrence la CGT, organisaient tous les 14 Juillet un grand défilé populaire qui était un peu l’équivalent du 1er Mai. Les Algériens patriotes organisés au sein du Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD) avaient pris l’habitude, depuis 1950-1951, de défiler en rangs compacts à l’intérieur du cortège, avec l’accord des organisateurs. Ils marchaient derrière le portrait de Messali Hadj [homme politique algérien, il réclamait l’indépendance dès 1927, ndrl], en arborant des banderoles indépendantistes. Très souvent, les policiers s’en prenaient aux manifestants, détruisaient leurs banderoles, mais jusque-là, il n’y avait eu que des incidents. En 1953, les choses ont vraiment très mal tourné : l’agression policière contre les manifestants a provoqué des échauffourées ; la police parisienne a tiré dans la foule, faisant des dizaines de blessés et tuant six Algériens et un Français : Abdelkader Draris, Mouhoub Illoul, Maurice Lurot, Amar Tadjadit, Larbi Daoui, Tahar Madgène et Abdallah Bacha. Ils ont été tués par balles : c’est donc un crime délibéré, un crime que l’on peut qualifier de raciste car c’est bien en tant qu’Algériens, en tant qu’indépendantistes, que ces manifestants ont été visés. Sur la place de la Nation, on a retrouvé plusieurs centaines de douilles : c’était véritablement une agression de masse, sous la responsabilité du ministre de l’Intérieur qui était un radical-socialiste, Léon Martinaud-Déplat.

 

Cet épisode répressif intervient dans un contexte de très grande violence contre le mouvement ouvrier. Un an plus tôt, la manifestation organisée par les communistes pour dénoncer la guerre de Corée et la venue à Paris, le 28 mai 1952, du général américain Matthew Ridgway, ont donné lieu à de sanglants affrontements…

Alain Ruscio. Bien sûr. C’était une période d’extrême tension, au cours de laquelle les policiers usaient vraiment de méthodes extrêmement violentes. Il y avait d’ailleurs déjà eu un mort par balles lors de cette manifestation du 28 mai 1952. Il se trouve que c’était également un Algérien, un habitant d’Aubervilliers : Hocine Belaïd. Il faut souligner que, le 14 juillet 1953, c’est en tant qu’Algériens, militants politiques, que ces manifestants ont été pris pour cible.

 

Pourquoi la mémoire de ces manifestants tués par la police est-elle si longtemps tombée dans l’oubli ?

Alain Ruscio. Contrairement à bien des idées reçues, il y a eu une très forte protestation de la CGT immédiatement après le massacre. Il y a eu un meeting au Cirque d’hiver qui a rassemblé plusieurs milliers de personnes, avec le soutien des communistes, la présence de Colette Jeanson, de Témoignage chrétien et de l’équipe de Gilles Martinet à France Observateur. Ensuite, au 94, rue Jean-Pierre-Timbaud, la CGT a organisé un grand rassemblement d’hommage silencieux au moment où les cercueils des Algériens ont été réunis avant d’être envoyés vers leur terre natale. Un cortège d’ouvriers a accompagné leurs dépouilles.

Mais, effectivement, ces événements sont ensuite très vite tombés dans l’oubli. Je pense que la guerre d’Algérie est en cause : la tension, l’hostilité d’une grande partie de la population contre les Algériens ont crû pendant le conflit. Il n’y a pas eu, par la suite, de commémoration. L’année suivante, le ministre de l’Intérieur, qui s’appelait François Mitterrand, a de toute façon interdit la manifestation. Celle du 14 juillet 1953 fut la dernière. Un voile a été jeté sur ce massacre.

Le film et le livre éponymes de Daniel Kupferstein, les Balles du 14 juillet 1953, ont contribué de façon décisive à remettre en lumière cette page de l’histoire coloniale. Quel est le sens de la commémoration prévue ce 14 Juillet ?

Alain Ruscio. Daniel Kupferstein a entrepris un travail remarquable. Auparavant, l’historienne Anissa Bouayed était déjà revenue sur ces événements en 1980, dans sa thèse consacrée à la CGT dans la guerre d’Algérie, et je les ai moi-même évoqués en 2002, dans un ouvrage collectif consacré au 17 octobre 1961. Cette année, la commémoration de ce massacre est une occasion de se saisir de l’actualité. Le mouvement déclenché par l’assassinat de George Floyd aux États-Unis a des répercussions en France. Il y a une sorte de rage des historiens de sensibilité anticolonialiste lorsqu’ils constatent que la police française répète qu’elle a toujours été républicaine, qu’elle a toujours défendu les valeurs humanistes. Sans faire de procès à la police, il ne faut pas oublier qu’il se trouvait, parmi les policiers ayant tiré sur les Algériens le 14 juillet 1953, des éléments qui avaient participé, une décennie plus tôt, à la rafle du Vél’ d’Hiv’. Il y a cette volonté de répondre à la bonne conscience de tous ceux qui nous parlent d’une police non raciste, qui compterait seulement quelques brebis galeuses dans ses rangs. Toute la police n’est pas raciste, mais il est quand même bon de rappeler à la décence ceux qui oublient délibérément cette histoire.

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