Overblog Tous les blogs Top blogs Politique Tous les blogs Politique
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
17 juillet 2017 1 17 /07 /juillet /2017 07:08
17 juillet 1936: Coup d'Etat fasciste contre la jeune République espagnole (Robert Clément)

17 juillet 1936 : Coup d’État fasciste contre la jeune République espagnole.


C’est le début de la guerre civile en Espagne 1936-1939 et le prélude à la seconde guerre mondiale. L'Espagne est devenue une république parlementaire et démocratique depuis 1931. Mais le nouveau régime doit faire face à de nombreuses oppositions conservatrices hostiles aux réformes sociales et à la démocratie: le clergé catholique, les grands propriétaires fonciers, les cadres de l'armée.
En 1936, comme en France, les partis républicains (socialistes, radicaux, communistes et anarchistes) se sont unis dans un Frente popular. Ils gagnent les élections législatives de février 1936.
Refusant leur défaite les forces de l'opposition organisent un soulèvement militaire le 17 juillet 1936 sous la direction du général Franco. Bénéficiant dès l'origine du soutien de l'Allemagne nazie et de l'Italie fasciste, les "nationalistes" de Franco occupent rapidement la moitié du pays.

Au total Allemagne et Italie fournirent près de 100.000 soldats, 1300 avions de combat, 350 blindés et quantité de canons, mortiers et munitions, sans compter les instructeurs militaires auprès des troupes franquistes. La guerre d'Espagne est ainsi pour l'Allemagne et l'Italie un terrain d'entraînement et d'expérimentation de leurs tactiques et de l'efficacité de leurs armes nouvelles. Par exemple les avions italiens et allemands expérimentèrent en Espagne les tactiques meurtrières des bombardements de terreur sur les populations civiles comme celui de Guernica (avril 1937), de Durango, ou de Barcelone (mars 1938).

Le Portugal du dictateur Salazar fournit aussi à Franco plusieurs milliers de soldats.
Alors que l'Allemagne et l'Italie accentuent ouvertement leur soutien aux nationalistes, les démocraties France et Royaume-Uni adoptent une lache politique de "non intervention".
Le gouvernement républicain organise pourtant la résistance et fait appel à la mobilisation populaire. Malgré de terribles bombardements et la faiblesse des moyens la capitale Madrid résiste.
 

Les Brigades internationales
 

Près de 35000 volontaires du monde entier, hommes et femmes, viennent combattre aux côtés des Républicains pour défendre la liberté, ils constituent les "Brigades internationales". Français, Tchèques, Américains, Italiens, Allemands, Cubains, Belges, Anglais, Irlandais... Ils sont venus du monde entier, en octobre 1936, pour défendre la République espagnole, attaquée par les troupes franquistes, les armées hitlériennes et mussoliniennes. Ils ont tout quitté, laissant derrière eux : travail, femmes et enfants, parents, frères et soeurs. Qui sont-ils ? Des intellectuels, des médecins, des travailleurs, des socialistes, des communistes, des anarchistes, des sans-parti, tous antifascistes. Quelles sont leurs motivations ? la plupart s'engageaient par internationalisme et solidarité. Ils avaient soif de liberté, conscients qu'en défendant l'Espagne ils protégeaient la liberté pour leur propre pays.
Par exemple les 2800 volontaires américains, étaient des marins de San Francisco, des étudiants et professeurs du Wisconsin ou de l'Illinois, des mineurs de Pennsylvania et de l'Ohio, des ouvriers, des poètes, ou des artistes-peintres de New York et du New Jersey. Ils venaient des quatre coins des Etats-Unis, ils ont constitué la "brigade Abraham Lincoln". 800 d'entre eux laisseront leur vie en Espagne pour défendre la liberté.
Il y a eu entre 9 000 et 10 000 volontaires français. A plus de 80 %, ce sont des ouvriers. Un sur deux vient de Paris et de sa banlieue. La moyenne d' âge est de trente ans, avec plusieurs centaines de vétérans de la guerre 14-18. 80 % sont des militants syndicaux ou politiques et plus de 50 % sont membres du P.C.F.
la défaite des républicains

Mais inférieurs en armes, isolés, les républicains faiblissent, et en avril 1938, les troupes de Franco réussissent à couper en deux le territoire républicain isolant Barcelone de Madrid. Malgré des combats opiniâtres qui dureront encore près d'un an, Barcelone tombe aux mains de franquistes en février 1939 , puis Madrid en mars 1939. Victorieux Franco instaura une dictature présentant de nombreux aspects fascistes.
Guerre cruelle, plus de 400 000 morts puis des dizaines de milliers qui seront exécutés après la victoire des franquistes, la guerre d'Espagne fut une guerre idéologique entre d'un côté la défense de la République et la lutte contre le fascisme et de l'autre la "croisade" conservatrice contre les "rouges". Prélude aussi à la guerre mondiale tout court, car face à la détermination des dictatures dans leur engagement militaires, il n'y eu que faiblesse et irrésolution des démocraties, refusant de s'engager de peur de compromettre la paix internationale.
 

Une dictature durable...
Bien qu'ayant renversé un régime légitime par la force et avec l'aide de l'Allemagne nazie, il parvint à rester au pouvoir après la victoire des Alliés en 1945. De 1939 à 1975, pendant plus de 35 ans, Franco maintint sa dictature et dirigea l'Espagne d'une main de fer. L'Espagne fut ainsi, jusqu' à sa mort en 1975, l'un des derniers pays de dictature totalitaire en Europe de l'Ouest.

17 juillet 1936: Coup d'Etat fasciste contre la jeune République espagnole (Robert Clément)
Partager cet article
Repost0
15 juillet 2017 6 15 /07 /juillet /2017 07:40
Hors-série de l'Humanité: il était une fois la révolution d'Octobre: à se procurer de toute urgence!
Hors-série. Il était une fois la révolution d’Octobre
JEAN-PAUL PIÉROT
LUNDI, 19 JUIN, 2017
L'HUMANITÉ
russie, en février 1917, démolition d’un monument symbolisant l'empire, après la chute du tsar Nicolas II. SZ Photo/Scherl/Brigemanimages.com
russie, en février 1917, démolition d’un monument symbolisant l'empire, après la chute du tsar Nicolas II. SZ Photo/Scherl/Brigemanimages.com

2017 est l’année du centenaire des dix jours qui ébranlèrent le XXe siècle. L’Humanité lui consacre un numéro hors-série auquel ont contribué de nombreux historiens. Cette publication de 108 pages est disponible chez votre marchand de journaux ou sur commande directement à l’Humanité, au prix de 9 euros.

Il y a cent ans, la guerre n'en finissait pas de décimer les populations européennes, la vie de centaines de milliers de jeunes gens s'abîmait à Craonne, à Verdun ou sur la Somme. Dans ce contexte désespérant, le mouvement ouvrier, trahi par l’Internationale socialiste, qui n’avait pas empêché la tuerie européenne, tournait son regard et ses espoirs vers la Russie. Le vaste et archaïque empire de la dynastie tricentenaire des Romanov était entré en révolution depuis février, quand les ouvriers et les femmes de Petrograd avaient chassé Nicolas II. En cette fin d'octobre, une insurrection populaire renversait le gouvernement provisoire. Parvenu au pouvoir, le parti bolchevik de Lénine se fixait pour tâche la réalisation de la révolution socialiste.

Interroger le sens des révolutions d’aujourd’hui

Le vieux rêve du monde du travail d’en finir avec l’exploitation capitaliste allait-il se réaliser ? John Reed, dont le livre Dix Jours qui ébranlèrent le monde, tiré à des millions d'exemplaires, a fait connaître l'épopée de 1917, traduit l’enthousiasme qui s'empara des progressistes : « Il est encore de mode, écrit-il un an après la prise du palais d'Hiver, de parler de la révolution bolchevique comme d'une “aventure”. Eh bien, s'il faut parler d'aventure, ce fut l'une des plus merveilleuses où se soit engagée l'humanité, celle qui ouvrit aux masses laborieuses le terrain de l'histoire et fit désormais tout dépendre de leurs vastes et naturelles aspirations. (...) Quoi qu’on pense du bolchevisme, il est indéniable que la révolution russe est un des grands moments de l'histoire de l’humanité et que la venue au pouvoir des bolcheviks est un fait d’importance mondiale. »

C’est là le point de départ du numéro hors-série de l’Humanité auquel ont participé de nombreux historiens figurant parmi les meilleurs connaisseurs de cet événement fondateur du XXe siècle. Marc Ferro explique comment « les femmes, les ouvriers et les soldats du front ont réveillé les révolutionnaires ». Nicolas Werth relate cette année décisive de 1917 où « tout a basculé ». Jean-Jacques Marie montre combien la guerre civile déclenchée par les blancs et l’intervention militaire occidentale ont pesé sur le cours ultérieur de la politique bolchevique.

« La révolution d’Octobre comprend deux histoires entrelacées : son impact sur la Russie et son impact sur le monde », observait Eric Hobsbawm et d’ajouter : « Sans le second, peu de monde en dehors d’une poignée d’historiens spécialistes s’en serait jamais préoccupé. » Aucun autre événement de l’histoire n’a davantage polarisé les sociétés sur des critères de classe : haine et terreur chez les possédants, sympathie et solidarité dans le prolétariat. Jean Vigreux détaille « l’onde de choc en Europe ». Tous les pays européens et au-delà connurent une recomposition politique. Les partis socialistes se divisèrent durablement entre « révolutionnaires », qui adhérèrent à la nouvelle internationale communiste, et « réformistes », qui, selon l’expression de Léon Blum au congrès de Tours, en décembre 1920, « gardaient la vieille maison ».

Les rapports singuliers entre les héritiers de la Commune de Paris et les assaillants du palais d’Hiver sont soulignés dans plusieurs contributions. Sophie Cœuré exhume la mémoire de cette petite communauté de Français installée en Russie avant la révolution, qui choisit de s'engager aux côtés des bolcheviks et constitua le premier groupe communiste français à Moscou. Le modèle soviétique devait s’imposer pour longtemps au sein des partis communistes, d’abord par le biais de l’Internationale communiste, ce parti international pour une révolution mondiale dont traitent Serge Wolikow et Bernard Pudal.

Après un siècle écoulé, que reste-t-il du message d'octobre ? Les valeurs émancipatrices portées par les révolutionnaires ont-elles résisté au stalinisme, aux interventions militaires en Hongrie et en Tchécoslovaquie, à la conversion des élites au capitalisme ? « La mort de l’URSS était-elle fatale ? » questionne Andreï Gratchev, l’ancien conseiller de Mikhaïl Gorbarchev. Le XXe siècle fut un siècle de violents affrontements, de génocides, ensanglanté par le fascisme et le nazisme, lesquels furent heureusement écrasés grâce au sacrifice des peuples soviétiques. Ce siècle fut aussi celui de l’émancipation des peuples colonisés, qui trouvèrent leur inspiration dans la révolution de 1917, souligne Françoise Vergès. Mais c’est en invoquant ces mêmes principales valeurs que les dirigeants soviétiques ont prétendu justifier les interventions militaires à Budapest en 1956 et à Prague en 1968.

Au-delà des appréciations contradictoires sur la place qu’occupe octobre 1917 dans l’histoire contemporaine, l’occasion est donnée de questionner le sens des révolutions d’aujourd’hui et de demain. Le monde a-t-il toujours besoin de révolutions ? Sujet qui a nourri les réflexions de plusieurs personnalités du monde intellectuel et politique. Le débat n’est pas clos.

ils Ont contribué à ce numéro exceptionnel

Bertrand Badie, professeur des universités à Sciences-Po Paris, Alain Badiou, philosophe, Bernard Chambaz, écrivain, Maud Chirio,maîtresse de conférences en histoire contemporaine, Sophie Cœuré,historienne, professeur à l’université Paris-VII Denis-Diderot, Alexandre Courban, historien, Pierre Dardot, philosophe, Jean-Numa Ducange, maître de conférences à l’université de Rouen, Jean-François Fayet,professeur d’histoire contemporaine à l’université de Fribourg (Suisse),Marc Ferro, historien, spécialiste de la Russie, Frédérick Genevée,historien, responsable des archives du PCF, Andreï Gratchev, écrivain, ancien conseiller de Mikhaïl Gorbatchev, Florian Gulli, professeur de philosophie, Pierre Laurent, secrétaire national du PCF, Christian Laval, professeur de sociologie, Olga Lipovskaïa, militante féministe russe, Patrick Kamenka, journaliste, spécialiste de la Russie, Naum Kleiman, historien, ancien directeur du musée du Cinéma de Moscou,Marco Di Maggio, historien, professeur à l’université La Sapienza de Rome, Jean-Jacques Marie, historien spécialiste de l’URSS, Roger Martelli, historien, codirecteur du mensuel Regards, Edgar Morin,sociologue et philosophe, Bernard Pudal, professeur de sciences politiques à l’université Paris-VI Nanterre, Michèle Riot-Sarcey,professeure émérite d’histoire contemporaine et d’histoire du genre à l’université Paris-VIII Saint-Denis, Pierre Serna, historien, Institut d’histoire de la Révolution française, Bernard Stiegler, directeur de l’Institut de recherche et d’innovation, Alexandre Sumpf, maître de conférences à l’université de Strasbourg, Françoise Vergès, politologue et éditrice, Jean Vigreux, professeur d’histoire contemporaine à l’université de Bourgogne, Nicolas Werth, historien, directeur de recherche à l’Institut du temps présent, affilié au CNRS, Serge Wolikow,professeur d’histoire contemporaine à l’université de Bourgogne.

aU FIL DES PAGES...

Nicolas Werth : « Ce coup d’État a pour toile de fond une vaste révolution sociale, multiforme, autonome ; celle-ci s’exprime sous des formes très diverses : une grande jacquerie, une décomposition de l’armée, un mouvement revendicatif ouvrier, une émancipation des nationalités et des peuples allogènes de l’ex-Empire russe. »

Olga Lipovskaïa : « Sous l’influence d’Alexandra Kollontaï et d’Inès Armand, la Russie se dote d’un ensemble de lois qui est le plus avancé en matière de droits de la femme : garantie de conserver son emploi pendant sa grossesse, égalité absolue des conjoints, congés de maternité. En 1920, le droit à l’avortement gratuit est voté. »

Marc Ferro : « Le drame, c’est que les paysans qui avaient des terres se sont vu confisquer leurs récoltes pour nourrir les villes, la classe ouvrière qui était privilégiée car elle devait construire le socialisme. Ce qui a satisfait la classe ouvrière et l’a ralliée au régime, c’est qu’il n’y avait plus de dominants, plus de patrons. »

Alexandre Sumpf : « Opposants politiques, militants révolutionnaires et soldats ont uni leurs forces lors des quelques jours qui ont suffi à faire chuter les Romanov en février. (…) Les grandes crises de 1917 sont toutes liées au conflit mondial. »

Edgar Morin : « La notion de métamorphose est plus riche que celle de révolution. Elle en garde la radicalité novatrice, mais la lie à la conservation (de la vie, des cultures, des legs de pensées et de sagesse de l’humanité). »

Jean-Numa Ducange : « Les dirigeants bolcheviks sont persuadés que la première révolution socialiste du XXe siècle aura la même portée que la Révolution française au XVIIIe siècle. »

Alain Badiou : « Je voudrais insister sur un point qui aujourd’hui, depuis l’apparent triomphe du capitalisme à l’échelle mondiale, semble oublié : la révolution russe de 1917 est un événement sans précédent dans l’histoire de l’espèce humaine. »

Pierre Laurent : « La nouvelle révolution qui s’avance, ce n’est pas la renaissance d’un héritage glorieux, c’est surtout la conscience que notre monde change ­radicalement sous nos yeux. »

Bernard Pudal : « Ces militants (communistes français) sont profondément internationalistes. Ils le sont en pratique comme en témoignent les mariages blancs contractés avec des militantes immigrées souvent juives afin de les protéger d’une extradition pour cause de militantisme. »

Michèle Riot-Sarcey : « Les échecs révolutionnaires accumulés depuis 1917 ont rendu les militants sceptiques. Le mot même de communisme a perdu sa force émancipatrice telle qu’elle avait été forgée dès 1840. »

Françoise Vergès : « La révolution éclate dans un monde où les puissances européennes se sont enrichies après avoir mené des guerres meurtrières et dévastatrices, mis en place des politiques de dépossession massives, des codes juridiques qui légalisent les discriminations raciales, le travail forcé et la suprématie blanche. »

Roger Martelli : « Ce siècle est clos et, s’il est un modèle dont il faut s’abstraire, peut-être est-ce du bolchevisme, quelle qu’ait été sa grandeur. Non pas se débarrasser du communisme, mais de la forme que le XXe siècle lui donna. »

Andreï Gratchev : « La tentative de Lénine, à la fin de la guerre civile, de réformer le projet initial, à l’aide de la NEP, esquisse de la future perestroïka, a échoué après avoir été sabotée et rejetée par Staline et son entourage. »

Partager cet article
Repost0
15 juillet 2017 6 15 /07 /juillet /2017 07:00
1947, le plan Langevin-Wallon pour une école de justice et d’émancipation
PIERRE ROCHE HISTORIEN
VENDREDI, 16 JUIN, 2017
L'HUMANITÉ
Rentrée des classes en 1947. Le projet d’école unique pour tous visait à la formation du citoyen. Rue des archives/AGIP
Rentrée des classes en 1947. Le projet d’école unique pour tous visait à la formation du citoyen. Rue des archives/AGIP
 

Élaboré entre 1946 et 1947 par une commission présidée par Paul Langevin, puis, après la mort de ce dernier, par Henri Wallon, le plan remis en juin 1947 n’a jamais été appliqué, les communistes ayant été révoqués du gouvernement.

Le 19 juin 1947, une délégation de la Commission de réforme de l’enseignement que nous connaissons sous le nom de ses deux présidents successifs Paul Langevin (1872-1946) et Henri Wallon (1879-1962), tous deux membres du Parti communiste, pénètre au ministère de l’Éducation nationale. Elle est composée d’Henri Wallon, agrégé de philosophie et docteur en médecine, psychologue de l’enfance, professeur au Collège de France depuis 1937, de Fernande Seclet-Riou (1898-1981), inspectrice de l’enseignement primaire et maternel, de Roger Gal (1906-1966), agrégé de grammaire, animateur des classes nouvelles de lycées depuis 1945, et d’Alfred Weiler (1901-1961), professeur d’histoire et ­géographie, actif, lui aussi, dans la mise en place de ces classes. Ils présentent au ministre de l’Éducation nationale, le SFIO Marcel Naegelen, l’aboutissement de deux années de recherches et de consultations d’une commission composée de syndicalistes, résistants et universitaires représentants des différents ordres de l’enseignement. Pour comprendre la portée de l’événement, il faut donner quelques éléments permettant de replacer le projet en son temps et dans notre histoire. En 1947, le monde a entamé sa division en deux camps, avec deux champions : les États-Unis et l’URSS. La guerre d’Indochine, qui a débuté l’année précédente, continue. Au début du mois de mai, les ministres communistes ont été révoqués, le plan Marshall est en voie d’adoption.

L’enseignement reste compartimenté, les « trois types d’établissement, alimentés par des couches sociales distinctes, coexistent au-delà du cycle primaire : les lycées et collèges, qui donnent seuls accès aux facultés et aux grandes écoles, les écoles primaires supérieures, auxquelles se joignent les cours complémentaires et, en dernier lieu, les diverses écoles techniques » (1). Les voies de formation des enseignants demeurent distinctes et la pédagogie reste une affaire de transmission.

Le plan Langevin-Wallon fait suite aux différents projets conçus durant la Résistance et se place dans la continuité avec les réflexions et projets de réforme de l’entre-deux-guerres caractérisés par les principes de l’école unique et de la pédagogie nouvelle. Il s’appuie explicitement sur deux principes : celui de justice, qui consiste à mettre « chacun à la place que lui assignent ses aptitudes », et celui de développement, qui demande une « élévation continue du niveau culturel de l’ensemble de la nation ».

Il comporte les mesures suivantes. Un enseignement obligatoire passant de 16 ans à 18 ans, avec un premier cycle d’enseignement commun, un deuxième d’orientation et un troisième se terminant à 18 ans ouvrant sur trois voies d’études possibles : théoriques vers le baccalauréat, professionnelles vers les cadres de la production ou pratiques pour la préparation d’un métier.

L’enseignement comporte des programmes communs et spécialisés, des méthodes actives

L’enseignement du second degré comportera un enseignement propédeutique et une première orientation, un enseignement supérieur avec trois objectifs : la profession, la recherche, la culture.

La formation commune des enseignants se fera en deux années préuniversitaires dans les écoles normales, suivies par deux années de licence à l’université.

L’enseignement comportera des programmes communs et spécialisés, des horaires variables, des méthodes actives. Il n’y aura pas d’examen avant la fin de la scolarité obligatoire. L’éducation morale et civique préparera « l’enfant à prendre conscience du rôle qui sera le sien dans la vie sociale et de sa responsabilité de citoyen ».

Le plan aura une postérité dans des formes diverses. Il y aura d’abord le projet lui-même, qui a longtemps été le document mobilisateur pour les forces de progrès et reste encore aujourd’hui un modèle de démocratisation de l’enseignement, et trois principales réalisations au XXe siècle : les psychologues scolaires, la pédagogie et la psychopédagogie dans la formation des enseignants, et un cadre unifié de leur formation. Son histoire est celle du mot d’ordre de « démocratisation de l’enseignement », en tête des luttes sociales et politiques pendant des décennies, avant sa mise entre parenthèses en 1995 et l’épuisement de « son efficacité sociale » (2). Depuis, il nous reste comme un monument de hardiesse et d’unité nationale à visiter pour changer l’école ­aujourd’hui.

(1) Histoire de l’enseignement en France, Que-sais-je ?, d’Antoine Léon et Pierre Roche, éditions PUF, 2012. (2) Éducation, société et politiques, d’Antoine Prost, éditions du Seuil, 1997.
Un document de référence… au tiroir !

Dans la Pensée (avril 1969, n° 144), Fernande Seclet-Riou témoigne sur les travaux de la Commission Langevin-Wallon. Elle écrit notamment : « La rédaction étant terminée, une délégation de la Commission se rendit auprès du ministre pour lui remettre le document. Accueil courtois du ministre, qui, au cours d’une conversation rapide, rappela les buts proposés à la Commission, la remercia pour le travail accompli, exprima l’espoir d’un avenir heureux pour l’université réformée, adaptée à ses fins et à son époque. Puis, il saisit le document que lui remettait le président, il le déposa dans le tiroir central de son bureau, qu’il referma et verrouilla d’un geste sec. Ce geste, involontairement symbolique, est demeuré dans ma mémoire. » Depuis ce « classement », le document est un des textes de référence en matière d’éducation.

Partager cet article
Repost0
14 juillet 2017 5 14 /07 /juillet /2017 12:51
Juillet 1953, un portrait de Maurice Lurot est posé rue du Ruisseau à Paris, là où il vendait l'Humanité Dimanche. Mémoire d'Humanité/Archives dép. de la Seine-Saint-Denis

Juillet 1953, un portrait de Maurice Lurot est posé rue du Ruisseau à Paris, là où il vendait l'Humanité Dimanche. Mémoire d'Humanité/Archives dép. de la Seine-Saint-Denis

MAUD VERGNOL L’HUMANITE - MÉMOIRE

Le souvenir de cette journée sanglante, où sept militants algériens et français furent abattus par la police en plein Paris, refait surface depuis peu.

«Paris n'oubliera jamais la manifestation du 14 juillet 1953. » Ce 15 juillet de la même année, l'Humanité consacre sa une au véritable crime d'État qui s'est déroulé la veille, place de la Nation, où six indépendantistes algériens du Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD) et un communiste et syndicaliste de la CGT ont été froidement abattus par la police française.

Mais Paris a oublié. Même les consciences militantes, pourtant plus vigilantes, ont effacé de leur mémoire ces balles du 14 juillet. Ce fut le cas dans nos propres colonnes, qui ont ignoré depuis plus de soixante ans cet épisode sanglant, qui coûta la vie à Abdelkader Draris, Mouhoub Illoul, Maurice Lurot, Amar Tadjadit, Larbi Daoui, Tahar Madgène et Abdallah Bacha. Leurs noms sont enfin sortis de l'oubli le 6 juillet dernier, grâce à l'initiative des élus communistes parisiens. Soixante-quatre ans plus tard, une plaque a finalement été inaugurée place de la Nation par Catherine Vieu-Charrier, adjointe à la maire de Paris, chargée de la mémoire. Présent au premier rang de cette commémoration : Guy Lurot, qui a découvert la veille en lisant l'Humanité Dimanche cet hommage tardif à son père et aux six autres victimes.

« LES ESCALIERS DU MÉTRO ÉTAIENT ENSANGLANTÉS »

Ce 14 juillet 1953, Guy a 17 ans. Il est apprenti imprimeur. À l'aube, avant d'enfourcher son vélo pour passer un jour férié au bord de la Marne, il jette un coup d'oeil à son père, qui somnole encore. « Cette dernière image de lui, souriant en dormant, me revient chaque 14 juillet. Car le lendemain, quand je l'ai revu, il dormait pour toujours, mais il ne souriait plus », nous raconte celui qui a aujourd'hui 80 ans. Ce jour-là, il aurait pu être aux côtés de son père, « qui ne manquait pas une occasion de l'emmener en manif ». Car ça aussi, beaucoup l'ont oublié, mais, avant de devenir l'apanage des défilés militaires, l'anniversaire de la prise de la Bastille fut longtemps un rendez-vous incontournable du mouvement ouvrier, l'occasion d'un défilé populaire et combatif.

Cette année-là, des milliers de militants algériens se joignent au cortège du PCF et de la CGT avec des mots d'ordre anticolonialistes. Un immense portrait d'Ahmed Mesli, dit Messali Hadj, père du nationalisme algérien alors emprisonné, ouvre le défilé du MTLD. De trop rares historiens (1) ont planché sur le déroulement précis de cette journée sanglante, avant que le cinéaste Daniel Kupferstein ne réalise un documentaire minutieux, puis un ouvrage paru en juin (2), riche en témoignages. Ces derniers ne laissent pas de place au doute : en fin de journée, alors que les derniers manifestants s'ébranlent place de la Nation, à proximité de la tribune officielle qui vient d'accueillir l'abbé Pierre et Marcel Cachin, la police provoque les manifestants algériens pacifistes en s'attaquant au portrait de Messali Hadj. « Ils ont tiré à balles réelles ! » s'écrient des militants. « Les escaliers du métro étaient ensanglantés », raconte un témoin. Cinquante manifestants sont blessés par balles. Sept resteront à terre. « Mon père a été tué à bout touchant, sa veste portrait des brûlures autour de l'impact », explique Guy Lurot, qui se remémore cette marche funèbre de milliers de militants communistes qui accompagna son père jusqu'au cimetière du Père-Lachaise, tout à côté du mur des Fédérés, après que les corps des sept victimes eurent été exposés à la Maison des Métallos pour un dernier hommage. « Les années qui suivirent ont été très difficiles. Heureusement que le Parti et le Secours populaire ont aidé ma mère, veuve avec trois enfants. Le plus dur, c'est qu'il n'y a jamais eu de procès. Les assassins n'ont jamais été inquiétés et nous n'avons pas pu faire notre deuil. »

LE « DOSSIER » EST CLOS EN CATIMINI EN 1957

À la tête de l'État, l'omerta s'organise. Le ministre de l'Intérieur, le radical Léon Martinaud-Déplat, va jusqu'à accuser les victimes. La presse de droite se déchaîne, accusant les Algériens d'avoir brandi des armes. Pourtant, les témoignages et archives recueillis par Daniel Kupferstein racontent une tout autre histoire. 210 douilles de la police seront retrouvées place de la Nation. La « main courante spéciale » de la préfecture, qui relate les événements heure par heure, ne fait état d'aucun tir adverse. Ce mensonge d'État, érigé dans les années qui suivront en mode de légitimation du maintien de l'ordre colonial, annonce les prémices d'une guerre qui ne disait pas encore son nom. Le « dossier » est clos en catimini en 1957, bientôt occulté par le terrible massacre d'octobre 1961 et la répression sanglante de février 1962.

«LES ASSASSINS N'ONT JAMAIS ÉTÉ INQUIÉTÉS ET NOUS N'AVONS PAS PU FAIRE NOTRE DEUIL.» GUY LUROT FILS DE MAURICE LUROT

Malgré quelques commémorations les années suivantes, le 14 juillet 1953 sera enfoui, en France et en Algérie, et même la mémoire militante sera frappée d'amnésie. En 1995, Guy Lurot écrit ce courrier à l'Humanité Dimanche : « Chaque année, alors que chacun danse, c'est les larmes aux yeux que je cherche un mot qui réchauffe dans l'Humanité. Chaque année, mon père est de nouveau assassiné par les camarades, par leur oubli. » Voilà aujourd'hui humblement réveillées les mémoires, pour ceux qui sont tombés et ceux dont la vie est encore encombrée par les non-dits de l'histoire.

(1) Entre autres, Emanuel Blanchard, Alain Ruscio, Maurice Rajsfus et Danielle Tartakowsky. (2) Les Balles du 14 juillet 1953, Daniel Kupferstein, La Découverte, 18 euros.

 

14 juillet 1953 à Paris : un massacre oublié ! Ce jour là, la police tire à balles réelles sur le cortège du Parti communiste auquel participent des militants anticolonialistes algériens : 7 manifestants sont tués !  https://archives.seine-saint-denis.fr/Un-massacre-oublie.html  Affiche à la mémoire des sept victimes du 14 juillet 1953. Paris (75), place des Fêtes, 19 juillet 1953. Correspondant l'Humanité non identifié. Droits réservés - Mémoires d'Humanité/Archives départementales de la Seine-Saint-Denis (83Fi/759 35).

14 juillet 1953 à Paris : un massacre oublié ! Ce jour là, la police tire à balles réelles sur le cortège du Parti communiste auquel participent des militants anticolonialistes algériens : 7 manifestants sont tués ! https://archives.seine-saint-denis.fr/Un-massacre-oublie.html Affiche à la mémoire des sept victimes du 14 juillet 1953. Paris (75), place des Fêtes, 19 juillet 1953. Correspondant l'Humanité non identifié. Droits réservés - Mémoires d'Humanité/Archives départementales de la Seine-Saint-Denis (83Fi/759 35).

Partager cet article
Repost0
14 juillet 2017 5 14 /07 /juillet /2017 11:58
Incorrigible optimiste, Henri Malberg est décédé
JEUDI, 13 JUILLET, 2017
HUMANITE
Photo Patrick NUSSBAUM
Photo Patrick NUSSBAUM

Au cours de ces dernières années, Henri Malberg s’est consacré largement à la défense de l’Humanité comme président puis président d’honneur de la société des lecteurs. Par ailleurs, il est intervenu régulièrement dans les débats et controverses au sein du PCF. Il semblait habité d’un optimisme à toute épreuve, mais il faisait preuve avant tout d’un refus du renoncement.

Il avait douze ans quand avec ses parents il parvient à échapper à la rafle du Vel d’hiv. Suivront deux ans d’errance, de cache puis d’internement dans le camp de Douadic (Indre), avant de retrouver Paris libéré, et l’appartement de Belleville, entre temps occupé. L’occupation nazie et les persécutions antijuives du régime de Pétain ont fait basculer la vie du jeune Henri Malberg, au moment où celui-ci entrait dans l’adolescence. On avait peine à croire en rencontrant cet homme cultivé, habité par la passion de convaincre, qui fut pendant un quart de siècle conseiller de Paris, dirigeant communiste de la capitale, qui dirigea l’hebdomadaireFrance Nouvelle puis la revue Regards et avant d’animer, ces dernières années, la Société des lecteurs de l’Humanité, que celui-ci n’était plus jamais retourné à l’école que le fascisme collaborationniste refusait aux enfants juifs. Sa voix se brisait quand il évoquait son copain avec qui il faisait les courses pour leurs familles terrées chez elles. Un flic plus zélé qu’un autre suivit l’enfant… dont le nom et celui de son petit frère figurent aujourd’hui sur le mur du mémorial de la Shoah.
 
Henri Malberg est né dans le 20ème  arrondissement de Paris en 1930. Ses parents étaient des immigrés juifs polonais arrivés en France après la première guerre mondiale. Son père, Ignace avait été mineur de fond. A Paris, il ouvrit un atelier de cuir et peaux dans le quartier de Belleville, où il s’était marié avec Fanny. Henri fut leur seul enfant. “Mon père était convaincu qu’en travaillant bien, qu’en étant un honnête homme, rien ne pouvait lui arriver”. Ces immigrés, juifs de Pologne, de Roumanie, de Hongrie qui parlaient yiddish, au milieu desquels évoluait la famille Malberg, aimaient passionnément la France. L’école était le moyen pour les enfants d’accéder véritablement au statut de citoyen , et Henri de rappeler l’immense fierté de son père assistant à la distribution des prix, de l’école de la rue du général Lassalle , et entendant appeler “Monsieur Malberg” (Nous étions des enfants, film de Jean-Gabriel Carasso).

L'enfant de Belleville

Dans ce Paris de la Libération, Henri Malberg devient ouvrier métallurgiste, adhère, comme une évidence, à la jeunesse communiste. Il n’avait pas lu Marx, mais les communistes avaient fait la Résistance, l’image de l’Union soviétique était au zénith. La bande de jeunes bellevillois partage le temps libre entre la vente d'Avant-Garde, les sorties au bal, au cinéma et au théâtre. Henri Malberg milite activement, prend des responsabilités au parti communiste. En 1949, il est condamné à un mois de prison pour sa participation à une manifestation contre la guerre coloniale en Indochine. “Ma génération, celle qui est venue très jeune au communisme au sortir de la guerre, a passé seize années de sa vie à mener le combat anticolonialiste”(Interview dans l’Humanité.fr 16 octobre 2011 par Sébastien Crépel). Après le Vietnam, ce furent les longues années de guerre en Algérie, le massacre de centaines d’Algériens le 17 octobre 1961, sous la houlette de Maurice Papon, passé de la traque des juifs dans le Bordeaux des années 40 à la préfecture de police de Paris deux décennies plus tard.
 
En 1961, Henri Malberg travaille au côté de Waldeck Rochet qui succèdera à Maurice Thorez au poste de secrétaire général du PCF en 1964. Un an plus tard, il est élu pour la première fois conseiller municipal de Paris. En 1972, Henri Malberg entre au comité central du PCF. En 1979, une  crise politique secoue la fédération parisienne sur fond de tensions entre communistes et socialistes qui ne parviennent pas à mettre sur pied l’actualisation du Programme commun de gouvernement. Henri Malberg remplace alors le secrétaire fédéral Henri Fiszbin, son cousin, qui a échappé comme lui à la rafle du Vel d’Hiv. Les rapports personnels entre les deux hommes resteront bons. Henri Malberg dirigera la fédération jusqu’en 1995.

Incorrigiblement communiste

Au cours de ces dernières années, Henri Malberg s’est consacré largement à la défense de l’Humanité comme président puis président d’honneur de la société des lecteurs. Par ailleurs, il est intervenu régulièrement dans les débats et controverses au sein du PCF. Il semblait habité d’un optimisme à toute épreuve, mais il faisait preuve avant tout d’un refus du renoncement. Le titre de son livre, paru en 2014, résume bien son état d’esprit: Incorrigiblement communiste. Il était fidèle à son engagement de jeunesse et avait conservé intacte sa capacité de révolte contre les injustices, contre les violences sociales exercées sur les plus fragiles. Lucide sur l’affaiblissement de son parti "C’est justement cette faiblesse qui autorise l’adversaire à porter tous les coups”, il refusait l’idée d’une quelconque obsolescence du communisme et le dénigrement des partis politiques comme cadre de l’engagement militant . Remplacer le PCF par une autre organisation “entraînerait une énorme déperdition d’intelligence et d’expériences accumulées. Une fois qu’on a tiré le rideau, il faut des générations pour reconstituer une force comme le PCF“ et j’ajouter: il y a mieux à faire, même si c’est réellement difficile”.( Réunion à Argenteuil en 2007)

"Poing levé et main tendue “ ou dit autrement combativité et ouverture aux autres: deux balises qui ont guidé toute sa vie durant l’enfant de Belleville, qui faussa compagnie à la maréchaussée un jour d’été de 1942.

Partager cet article
Repost0
12 juillet 2017 3 12 /07 /juillet /2017 06:36
L’hommage pluriel du lycée Voltaire à « Krasu »
JONATHAN LASNE
MARDI, 11 JUILLET, 2017
HUMANITE
L'hommage du lycée Voltaire à Henri Krasucki a attiré une diversité de personnes, communistes, anciens déportés, résistants ou simples curieux. Photo : Jacky Naegelen/Reuters
L'hommage du lycée Voltaire à Henri Krasucki a attiré une diversité de personnes, communistes, anciens déportés, résistants ou simples curieux. Photo : Jacky Naegelen/Reuters

Le lycée Voltaire, dans le XIe arrondissement de Paris, dévoilait, jeudi 6 juillet, une plaque à la mémoire du syndicaliste français. L’occasion de rassembler au-delà des âges, des convictions politiques et des histoires personnelles.

« Ca fait quinze ans qu’on réclame cette plaque. » Président des associations d’anciens combattants, Robert Fichtenberg ne cache pas son émotion. La salle la plus importante du lycée qu’il a fréquenté dans les années 1940 porte désormais le nom d’un « camarade », Henri Krasucki, lui-même ancien étudiant de l’établissement. Krasu, comme on l’appelait, savait rassembler. Jeudi dernier, il l’a fait à nouveau : l’événement a attiré une diversité de personnes, communistes, anciens déportés, résistants ou simples curieux. Il faut dire qu’Henri Krasucki était toutes ces choses à la fois. Une psychologue scolaire, dont le cabinet se situe en face de l’établissement, souligne l’importance de ce moment : « Je viens ici en tant que communiste. C’est bien, ça permet d’entendre l’histoire de Krasucki, qu’on a un peu oublié. Or Krasu, ce n’était pas n’importe qui ! »

Pas n’importe qui, en effet. Né en 1924 dans la banlieue de Varsovie, Henri Krasucki arrive à Paris à l’âge de quatre ans. Suivant les traces de son père, il intègre à la fin de l’année 1940 les Jeunesses communistes et participe à la résistance. Arrêté en mars 1943 puis déporté à Auschwitz, il continue le combat derrière les grilles, au milieu de l’horreur qui a pris la vie de son père. A son retour en France, il devient l’un des dirigeants du PCF et poursuit son engagement à la CGT, dont il devient secrétaire général en 1982. Il dira, à propos de sa vie : « Au fond, je ne suis jamais blasé, je demeure fidèle, comme au premier jour, à l’idéal et à l’élan de ma jeunesse. »

Des hommages de tous horizons

A sa mort en 2003, beaucoup déjà se souvenaient de sa modestie. Philippe Martinez l’a rappelé : « Henri Krasucki n’était pas forcément attaché aux honneurs, au sens des médailles, et pourtant nous avons toute légitimité à penser qu’il n’aurait pas pu être insensible à ce que son nom orne le mur d’une salle de l’établissement scolaire qui l’a accueilli. » L’hommage a été multiple. Aux côtés des syndicalistes, des communistes et du personnel enseignant, se trouvaient aussi des anciens déportés et enfants de déportés. Fanny Blachman Hochbaum, 79 ans, est venue d’Israël pour participer à une série de commémorations de la Shoah : « Je ne suis pas communiste, je ne l’ai jamais été. Mais je suis ici pour dire merci. Cette plaque, dans un lycée, c’est important : c’est ici que se forment les idées. Quand on est jeune, on n’a pas de préjugés, il faut préserver cette pureté d’esprit et le souvenir de la Shoah. »

Un lieu symbolique de la lutte contre les inégalités

Ce travail de mémoire est très important dans l’établissement. « A Voltaire, on s’investi dans la transmission de la mémoire, explique la CPE du lycée.L’objectif de cette transmission de la mémoire de la Shoah est de faire de ces futurs citoyens des êtres libres capables de porter des valeurs dignes. » Le nom de Krasucki a donc tout à fait sa place dans un établissement qui fait du souvenir de la Seconde Guerre mondiale une de ses spécificités, et dont la majorité des enseignants sont syndiqués. Mais le lien entre Krasucki et son ancien lycée est aussi d’une autre nature, sociale et historique. « Cet établissement est emblématique du Paris populaire qui ne rend peut-être pas assez hommage à ces grandes figures. On participe à l‘élévation des élèves qui viennent des classes populaires. Henri Krasucki vient d’un milieu populaire, il considérait la culture comme un moyen de s’élever. »

Le lycée Voltaire, fidèle à ses idéaux de justice sociale, dispose donc désormais d’une salle au nom de celui qui, selon les mots de Philippe Martinez, « a donné sans compter avec pour seule ambition d’offrir aux générations futures un monde meilleur fait de justice et d’humanité. »

Henri Krasucki (1943)

Henri Krasucki (1943)

Partager cet article
Repost0
9 juillet 2017 7 09 /07 /juillet /2017 07:05
Montehus

Montehus

Gaston Mordachée Brunschwig - Montéhus (1872-1947), l'auteur de "La Butte Rouge", "La Grève des mères", "Gloire au 17 ème"
Gaston Mordachée Brunschwig - Montéhus (1872-1947), l'auteur de "La Butte Rouge", "La Grève des mères", "Gloire au 17 ème"

Lu sur l'excellente page Facebook de Robert Clément, ancien président communiste du conseil général de Seine St Denis: 

 

9 juillet 1872 : Naissance de Montéhus
 

Ses chansons d'une lointaine actualité, de 1897 à circa 1928 sont presque toutes oubliées. La petite histoire a retenu "Gloire au 17e", "La grève des mères" et "La butte rouge". - Il en écrit pourtant plusieurs autres : une bonne centaine sinon plus, en majeure partie mises en musique par son camarade Raoul Chantegrelet.
On sait qu'il est né à Paris, 10e, en 1872, le neuf juillet ; qu'il s'appelait Gaston Mordachée Brunschwig, qu'il était l'aîné d'une famille de 22 enfants, qu'il a débuté dans la chanson à 12 ans (sous le nom de Montéhus, déjà) ; qu'il fut tambour au 153e régiment de ligne à Toul, de 1892 à 1896,qu'il publia sa première chanson, "Au camarade du 153e", en 1897, à Châlons-sur-Marne ; qu'il se présenta aux élections législatives du 8 mars 1898, encore à Châlons-sur-Marne, sous l'étiquette "Républicain indépendant", qu'il fut engagé à la fin de l'année 1901 aux Ambassadeurs, (établissement du côté des Champs-Élysées) où son répertoire provoqua un scandale, que les hommes de Drumont distribuèrent des tracts contre "le juif Brunswick" qui "éructe des infamies à l'adresse des chefs de l'armée française", et provoquèrent des bagarres, que Montéhus dut retourner dans les faubourgs mais qu'il était lancé, qu'il fut admis à la S.A.C.E.M. en 1904 en soumettant "Du pain ou du plomb" (thème imposé : "L'heure de l'Angelus aux champs") (sic) et qu'il devint presque mondialement connu en 1907 avec son "Gloire au 17e" suite à ce qui est aujourd'hui un fait divers, les soldats de ce régiment ayant refusé de tirer, en 1907, sur des vignerons en colère :


Salut, salut à vous
À votre geste magnifique
Vous auriez en tirant sur nous
Assassiné la République...
(Bérard n'était pas loin)
 

Et c'est encore en 1907, qu'il ouvre Le Pilori, son théâtre sur le Boulevard de Strasbourg, 10e. Il y déclame son répertoire (chansons, monologues et pièces), devant un public nombreux.
Ce que l'on sait moins, c'est qu'il fut l'ami de Lénine - que l'on remarque au Pilori - lors de l'exil de ce dernier en France ; qu'il chantait en première partie de ses conférences, en 1911 et qu'il était franc-maçon.

Lénine,ne tarissant pas d'éloges, lui demande de chanter pour les révolutionnaires russes.Montéhus décline.
Ce qu'on ne veut pas trop se rappeler, c'est qu'en 1914, lui, l'antimilitariste par excellence, composa des chansons pour l'emprunt de guerre, la victoire finale, l'union sacrée dont une célèbre

"Lettre d'un socialo" sur - comble des combles - l'air du " Clairon" de Déroulède :
Certes cela est pénible
Quand on a le cœur sensible
De voir tomber les copains
Mais quand on est sous les armes
On n'doit pas verses de larmes
On accepte le destin.
 

Pour ces chants patriotiques, il reçut, en 1918, la croix de guerre.

En 1919, il revient à ses premières convictions pour composer son chef-d'œuvre, "La butte rouge", la seule chanson de lui qui nous soit vraiment restée - musique de Georges Krier - interprétée plus ou moins récemment par Yves Montand, Marc Ogeret, Renaud...

Chantre de toutes les revendications, de toutes les luttes sociales, "véritable polygraphe de la petite histoire" (Serge Dillaz - La chanson sous la IIIe république), sa popularité commença à décliner au début des années vingt : son costume, ses allusions à la Commune et aux conflits ouvriers d'avant-guerre commencent à faire vieux jeu.

Dans les années trente, il passe du côté de la politique, avant, en 1942, âgé de 70 ans, d'être contraint de porter l'étoile jaune. Durant la Seconde Guerre mondiale, il connut une vie particulièrement difficile, la SACEM, du fait de ses origines, ne lui payant plus ses droits d'auteur.
À la Libération, il créa "Le chant des gaullistes" et plusieurs drames dont "L'évadé de Büchenwald". En 1947, le ministre de la guerre, Paul Ramadier, lui remet la Légion d'honneur. - Pauvre, malade, oublié de tous, il s'éteint à Paris, 15e, en 1952.
 

Ses cendres reposent au Père Lachaise.

Partager cet article
Repost0
7 juillet 2017 5 07 /07 /juillet /2017 06:40
6 juillet 1942 - 75 ans après, nous n'oublions pas le convoi des 45 000 résistants déportés, dont 90% de communistes (Jeunesses Communistes)

 En 2012 au stand de l'Oise de la Fête de l'Humanité, l'association Mémoire Vive a présenté sa très belle exposition. Il y a à Compiègne le memorial de l'internement et de la déportation à la place du stalag 122 d'où partirent les convois pour les camps de la mort dont ceux des "45000" et des "31000" "SOL DE COMPIÈGNE TERRE GRASSE ET CEPENDANT STÉRILE" ... (Sol de Compiègne - Robert Desnos) si vous passez dans l'Oisehttp://www.memorial-compiegne.fr/

Partager cet article
Repost0
2 juillet 2017 7 02 /07 /juillet /2017 16:56
Le groupe des députés PCF est le seul à avoir voté à l’unanimité de ses membres pour la loi Simone Veil légalisant l'avortement. Une façon de rappeler, en ce jour d'hommage pour cette grande dame, qu'il n'a pas fallu que le courage d'une femme pour légaliser ce droit, mais aussi la mobilisation de tout le mouvement féministe et des forces de gauche.
Gisèle Moreau : « A l’époque, l’interdiction de l’avortement était un drame national »
Entretien réalisé par Laurent Mouloud
Samedi, 29 Novembre, 2014
Humanité
Gisele Moreau, députée communiste de Paris en mars 1973
Gisele Moreau, députée communiste de Paris en mars 1973

Députée PCF lors du débat parlementaire de 1974, Gisèle Moreau se remémore ce combat passionnant et rappelle le rôle joué par les élus communistes. Entretien.

Elle n’avait que 34 ans à l’époque. Et était la plus jeune des – rares - femmes députées. Quarante ans après le célèbre débat parlementaire qui permit de légaliser l’interruption volontaire de grossesse (IVG), Gisèle Moreau revient sur cette rude bataille qu’elle mena dans l’hémicycle au nom du groupe communiste.
 
L’Assemblée nationale a adopté mercredi dernier, à une large majorité, une résolution visant à réaffirmer le droit fondamental à l’interruption volontaire de grossesse. Quels souvenirs gardez-vous du débat de 1974 à l’Assemblée nationale ?
Gisèle Moreau. C’était vif et passionnant. Mercredi, la plupart des parlementaires n’avaient pas l’air très concernés, mais, à l’époque, c’était un véritable débat. La plupart des députés de la majorité de droite était contre ce droit à l’IVG. Mais les groupes n’avaient pas donné de consignes de vote. Le résultat n’était donc pas joué d’avance. Il fallait fouiller ses arguments et apporter des chiffres les plus convaincants possibles. Dans le même temps, il régnait une certaine acrimonie, agressivité même, de la part de tous ceux qui ne voulaient surtout pas accorder aux femmes la liberté de disposer de leur corps et de décider de leur maternité. Pour un certain nombre d’élus de droite, c’était une chose inconcevable.
 
Le PCF possédait à l’époque 73 députés. Quel a été leur rôle ?
Gisèle Moreau. Nous avons eu une position claire et nette en mettant en avant les conséquences de la loi de 1920 qui interdisait l'avortement et la contraception. Nous avons déposé plusieurs amendements, notamment sur la question cruciale du remboursement de l’IVG par la sécurité sociale. Autoriser l’avortement était évidemment nécessaire mais pas suffisant. Il fallait qu’il soit accessible à toutes. Une intervention hospitalière coûte cher et les femmes les plus modestes risquaient d’être exclues de ce droit. Nous nous sommes aussi beaucoup battus pour le développement de la contraception et l’éducation sexuelle, sachant que l’avortement est le recours ultime. Il a fallu affronter la droite qui a, tout d’abord, voulu renvoyer le projet. Je me souviens que nous avons alors proposé un article de loi unique abrogeant l’article 77 du Code pénal, celui qui réprimait l’avortement. Notre idée était de dire : si vous ne voulez pas adopter la loi maintenant, supprimez au moins les dispositions répressives qui font que les femmes risquent leur vie, non seulement avec des avortements clandestins mais également avec des poursuites judiciaires. Cette proposition nous a été refusée. Au final, les députés communistes ont joué un rôle très actif dans les débats alors que le Parti socialiste, lui, était plutôt flottant. De ce combat, nous en avons d’ailleurs tirés deux ouvrages (1).
 
Quel regard portez-vous sur le rôle de Simone Veil ?
Gisèle Moreau. Elle a joué un rôle évidemment positif. Elle a défendu la loi avec compétence et courage, d’autant qu’elle se battait contre son propre camp ! Mais Simone Veil n’a pas conquis toute seule ce nouveau droit. Elle avait l’assentiment du président Giscard d’Estaing et surtout le soutien de millions de femmes et de la majorité de l’opinion publique. L’avortement était à l’époque un drame national qui touchait toutes les familles. Chacun connaissait au moins un proche qui en avait des séquelles ou qui y était resté. Aujourd’hui, les jeunes ne s’imaginent pas les épreuves que leur mère ou grand-mère ont dû traverser, ce qui n’est pas forcément une mauvaise nouvelle ! Cela prouve que, dans les têtes, c’est un acquis définitif qui sera difficile à remettre en cause...
 
Il y a pourtant des tentatives de remises en cause chez certains députés, comme on l’a vu mercredi dernier…
Gisèle Moreau. Mercredi, dans l’hémicycle, un seul député – Jacques Bompard - s’est exprimé contre, et six autres ont voté comme lui. Mais à l’époque, ils étaient une quinzaine à partager le discours de Bompard... Virulents, ces « aboyeurs » agressaient surtout Simone Veil et nous interrompaient violemment lors de nos interventions. Les choses ont beaucoup changé en quarante ans. Aujourd’hui, tous les groupes ont signé cette résolution. Même si on n’est jamais à l’abri de rien, je ne crois pas à une remise en cause en France. Les femmes se sont tellement battues pour ça…
 
Etes-vous tout de même inquiète face aux difficultés d’application de ce droit ?
Gisèle Moreau. Effectivement. S’il n’y a pas de remise en cause du principe, il y en a une dans les faits, en raison du manque de moyens. Avec les restrictions budgétaires, notamment dans le domaine de la santé, il n’est pas facile d’appliquer ce droit à l’IVG. Il y a des motifs d’inquiétude et de combat. Les centres sont parfois surchargés ou, dans certains déserts médicaux, trop distants pour des jeunes filles sans aide. De même, on ne donne pas suffisamment les moyens pour faire connaître la contraception aux jeunes filles et la développer. Le vote, mercredi dernier, de cette résolution est donc un rappel très utile. Surtout s’il permet de s’attaquer aux problèmes budgétaires qui mettent en péril le droit à l’avortement.
 
 
(1)  Avortement et libre choix de la maternité. Textes et documents. Avril 1974.
Naissance, contraception, avortement : les moyens de décider. Editions sociales, 1980.
Partager cet article
Repost0
2 juillet 2017 7 02 /07 /juillet /2017 16:11
Trente ans après, Simone Veil se souvient
Entretien réalisé par Maud Dugrand et Mina Kaci
Vendredi, 26 Novembre, 2004
L'Humanité
Simone Veil à l'Assemblée en 1974
Simone Veil à l'Assemblée en 1974
 

Entretien avec Simone Veil. Le 26 novembre 1974, la ministre de la santé présentait son projet de loi sur l'interruption volontaire de grossesse. Finalement adopté grâce aux voix de la gauche, le texte marque un tournant historique pour le droit des femmes.

Il est 3 h 40 du matin. Nous sommes le 29 novembre 1974. Commencée trois jours plus tôt, la discussion s'achève enfin. L'Assemblée nationale adopte, par 284 voix contre 189, sur 479 exprimées, le projet légalisant l'interruption volontaire de grossesse (IVG). Sans le soutien des députés socialistes et communistes, la loi n'aurait pas vu le jour. Rarement un texte n'aura suscité autant de haine et de violence de la part de parlementaires. À l'extérieur de l'Hémicycle, les militants de Laissez-les vivre distribuent un tract infâme. Intitulé « Ce sont nos enfants, voilà ce qu'ils en font », il est illustré d'une photo qui représente « l'écartèlement violent » d'un foetus d'un mois et demi au cours d'un avortement par aspiration. À côté des militants pro-vie, des femmes conduites par un prêtre récitent des prières en marchant, telle une procession, vers l'Assemblée nationale.

Dans cette atmosphère nauséabonde, Simone Veil, la ministre de la Santé, montre le visage d'une femme courageuse, convaincue de la justesse de cette loi qui va bouleverser la vie de millions de personnes. Entretien avec une grande dame.

L'Assemblée nationale a vécu, du 26 au 29 novembre 1974, des débats d'une rare intensité. Vous attendiez-vous à de telles réactions en présentant le projet de loi ?

Simone Veil. Je savais que les débats allaient être difficiles, d'autant que des tracts et autres brochures au contenu odieux étaient diffusés auprès des parlementaires. Certains d'entre eux tentaient, jusqu'à la veille de la séance, de me faire retirer le texte, à cause, me disaient-ils, des oppositions et des troubles qu'il suscitait dans la société. Mais j'ai été très surprise de voir certains des parlementaires avec qui j'entretenais des relations amicales tomber dans le machisme et la virulence, surtout quand ils évoquaient les raisons religieuses et philosophiques de leur rejet de la légalisation de l'avortement. Je savais que je pouvais compter sur le soutien des socialistes et des communistes. Il n'est jamais très agréable, quand on est dans une majorité, de compter sur l'opposition pour faire passer son projet, et que certains dans votre camp vous injurient à outrance.

Comment expliquez-vous cette haine - un mot que vous avez utilisé - de la part des parlementaires ? Est-ce parce que l'Assemblée était ultra-masculine ?

Simone Veil. Très peu de femmes siégeaient en effet à l'Assemblée. Si certaines d'entre elles étaient défavorables à la loi, elles ne l'exprimaient pas avec violence. Il y avait dans les propos des hommes comme une espèce d'escalade, sans même que les élus s'en rendent compte, sans qu'ils puissent se maîtriser. Depuis 1947, le gouvernement ne comportait pas de ministre femme. Là, les parlementaires avaient face à eux une femme, ce qu'ils estimaient comme une atteinte à leur pouvoir. De plus, cette femme leur parlait d'un sujet pénible... Je pense qu'ils se seraient comportés différemment avec un homme, par exemple un médecin. Il aurait été dans son « rôle », sans doute mieux accepté. Lucien Neuwirth, qui avait présenté en 1967 la loi sur la contraception, m'avait prévenu : « Vous verrez, cette question soulève une violence très forte. » Le comportement agressif révélait à quel point les hommes avaient peur que les femmes leur échappent. Davantage que l'IVG, la contraception marque la libération des femmes, elle représente le vrai tournant dans l'histoire des hommes et des femmes. À cette époque, l'épouse était complètement dépendante de ce que voulait le mari. L'homme était maître de la procréation.

L'Assemblée nationale exprimait-elle un décalage ou le reflet de la société de l'époque ?

Simone Veil. Le tabou sur l'avortement était extrêmement fort. Aussi les gens n'osaient-ils pas s'exprimer sur le sujet. Nous ne possédions pas d'enquête significative de l'opinion. En revanche, des associations comme Choisir, fondée par Gisèle Halimi, ou le Planning familial organisaient de multiples actions en faveur de la légalisation de l'avortement. Le Manifeste des 343 salopes a marqué les esprits, d'autant qu'il était signé par des actrices et des intellectuelles connues. Il en est de même pour le procès de Bobigny (voir ci-après - NDLR).

Quel était le poids de Laissez-les vivre, à l'époque ?

Simone Veil. Difficile d'en connaître le poids réel. C'était toujours les mêmes personnes qui effectuaient les commandos anti-IVG. En tout cas, ce sont des gens qui ont de l'argent, qui sont très sûrs d'eux, très motivés. Ces jours-ci, j'ai reçu des lettres, au ton poli, mais menaçantes. L'une d'elles emploie les mots « 6 millions » (les propos qui ont le plus choqué Simone Veil, rescapée d'Auschwitz, renvoyaient « aux embryons jetés au four crématoire ». Les « 6 millions » dont il est question dans le courrier font référence aux victimes juives des camps d'extermination - NDLR). Or, il n'y a pas eu six millions d'IVG depuis la loi !

Comment reçoit-on encore des lettres de ce type trente ans après ?

Simone Veil. Cela ne me touche plus... Je suis blindée.

Mais à l'époque ?

Simone Veil. Ce qui m'énervait alors, c'était de retrouver des croix gammées dans le hall de mon immeuble. C'était difficile pour mes enfants et certains de mes petits-enfants, qui ont eu des réflexions en classe. J'ai également pensé être agressée dans la rue. Or je n'ai eu que 4 ou 5 fois des réflexions très désagréables. Rien par rapport aux milliers de personnes qui m'ont manifesté leur sympathie et qui continuent à le faire. Je ne me suis, en fait, jamais vraiment sentie menacée. Il s'agissait essentiellement d'intimidation.

Est-ce ce contexte politique qui vous a obligée à encadrer un peu la loi, puisque l'IVG n'était pas remboursée par la Sécurité sociale ?

Simone Veil. L'esprit du texte n'était pas touché. Je tenais beaucoup à ce que la décision d'avorter soit sous la responsabilité de la femme elle-même. La définition du mot détresse incombait à la femme. C'était le pilier de la loi. Pour le reste, je devais jouer des équilibres, pour ne pas perdre les voix à gauche et en gagner suffisamment à droite. Et faire ainsi passer le projet. La question de la Sécurité sociale s'est posée dans ce contexte. Une pression s'était exercée sur les parlementaires, par le biais d'une grande campagne médiatique qui affirmait que, si la Sécurité sociale remboursait l'IVG, des assurés feraient la grève des cotisations... J'ai beaucoup hésité, car il aurait évidemment mieux valu que la Sécurité sociale rembourse l'acte. Ce qu'Yvette Roudy a réalisé en 1981. Mais à l'époque, je craignais le rejet du projet. Une disposition permettait toutefois un accès à l'aide médicale gratuite pour les personnes en difficulté.

Quel regard portiez-vous sur les mouvements féministes des années 1970 ? Vous-même, vous considérez-vous comme féministe ?

Simone Veil. Je ne suis pas, par tempérament, une militante. Ni féministe, ni politique. Mes attaches dans les partis ont toujours été des plus ténues. Je me suis inscrite à l'UDF très tardivement, à un moment où, postulant au Parlement européen, on était obligé de marquer une appartenance politique. Au fond, j'aime conserver mon indépendance. Bien sûr, j'ai été très intéressée par le Deuxième Sexe, de Simone de Beauvoir. J'ai été élevée par une mère qui, comme beaucoup de femmes après la guerre de 1914-1918, ne travaillait pas. Elle n'était pas féministe, mais elle nous a incitées à étudier et ensuite à travailler, seule façon d'accéder à l'indépendance économique. Ma mère vivait avec un mari très autoritaire, comme beaucoup à l'époque, cela m'exaspérait profondément car je l'adorais. J'estimais qu'elle se soumettait facilement à son époux. Et puis, en déportation, je me suis sentie préservée par les femmes. J'ai eu l'occasion de me trouver avec les hommes et, même dans ce contexte, il existait une violence que je supportais très mal. Ensuite, comme magistrate, j'ai travaillé à l'administration pénitentiaire où j'ai constaté que le régime des femmes détenues était beaucoup plus dur que celui des hommes. Je m'en suis donc beaucoup occupée, comme par exemple des conditions de détention des femmes au moment de la guerre d'Algérie, des militantes très engagées en faveur de l'indépendance qui avaient posé des bombes et le revendiquaient. Plus tard je me suis penchée sur le droit de la famille au moment des réformes du Code civil, et donc sur le statut de la femme sur le plan de l'autorité parentale, de la filiation et surtout de l'adoption. Et puis, dans les années soixante, avec les « trente glorieuses », tout en faisant appel à l'émigration à grande échelle la France incitait les femmes à travailler, on avait besoin de forces. Je m'étais rendu compte qu'au fond, entre les femmes et les immigrés existait une ressemblance : elles non plus n'étaient toujours pas intégrées dans la société. C'est tout cela qui m'a rendu féministe. Fondamentalement, les hommes et les femmes sont différents, n'ont pas la même sensibilité ni les mêmes priorités. La société ne s'en trouve qu'enrichie. J'ajoute que mon féminisme, c'est de contester l'absence de femmes dans les responsabilités aussi bien politiques que professionnelles.

Observez-vous une évolution des rapports entre les hommes et les femmes depuis trente ans ?

Simone Veil. Les choses ont beaucoup changé. C'est la mère de famille, la grand-mère et l'arrière-grand-mère qui parle. J'observe que la nouvelle génération d'hommes s'occupe beaucoup plus des enfants. La paternité est même très revendiquée. Mes enfants se sont davantage occupés de leurs enfants en bas âge. C'est encore plus vrai pour mes petits-enfants. Il n'empêche : de temps en temps, une de mes petites filles m'appelle pour me dire : « J'ai la grippe, il faut que je parte travailler et il y a les enfants ! » On sait très bien que les hommes occupent leur temps gagné par les 35 heures pour le bricolage et le sport, et que les femmes sont contentes d'avoir plus de temps pour le ménage et la maison, pour emmener les enfants chez le médecin... Et que 75 % à 80 % des tâches ménagères sont encore effectuées par les femmes ! Mais beaucoup d'hommes s'impliquent davantage dans ces tâches. Leur attachement aux enfants est très profond, ils se sentent beaucoup plus pères qu'autrefois.

Êtes-vous consciente d'avoir contribué à marquer un tournant dans l'histoire des femmes ?

Simone Veil. Je pensais que c'était d'abord la contraception qui avait marqué un tournant dans les rapports hommes-femmes. Cette maîtrise de la procréation est fondamentale. Pour l'IVG, je pensais que c'était surtout les générations qui avaient vécu avant la loi qui se sentiraient concernées. La fin de cette barbarie, de ces femmes qui mouraient, de cette boucherie... Mais je pensais que les jeunes oublieraient. Or, je suis tout à fait étonnée des réactions. Dans l'immeuble où je vous reçois, je croise souvent des jeunes femmes qui viennent faire de la formation professionnelle. Elles me parlent, elles sont ravies de me rencontrer. Cela m'étonne de les voir si informées, si intéressées et, je dirais, si gentilles avec moi. Si reconnaissantes.

Les hommes aussi s'en souviennent. Une loi pour l'histoire, par Simone Veil. Éditions Stock, 2004.

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : Le chiffon rouge - PCF Morlaix/Montroulez
  • : Favoriser l'expression des idées de transformation sociale du parti communiste. Entretenir la mémoire des débats et des luttes de la gauche sociale. Communiquer avec les habitants de la région de Morlaix.
  • Contact

Visites

Compteur Global

En réalité depuis Janvier 2011