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21 août 2026 5 21 /08 /août /2026 07:00

Alors que les enfants sont de moins en moins présents dans l’espace public, le maître de conférences en sociologie à l’université de Lille, Clément Rivière, auteur de Leurs enfants dans la ville (PUL), revient sur les causes de ce recul.

Pierre Cazemajor

On entend souvent dire que les enfants sont aujourd’hui beaucoup moins présents et autonomes dans l’espace public aujourd’hui qu’il y a quelques décennies. Cette évolution est-elle bien établie ?

Clément Rivière

Sociologue

De nombreux travaux, menés dans différents pays par des sociologues, des géographes, des psychologues ou des spécialistes des transports, convergent. Depuis trois ou quatre décennies, l’âge des premiers déplacements autonomes recule, le rayon de mobilité des enfants diminue et le temps qu’ils passent seuls dans l’espace public se réduit. Des géographes parlent même d’« enfants d’intérieur » (indoor children), tant leur présence dans la rue est devenue soumise à la surveillance des adultes.

Comment expliquer ce recul de leur autonomie ?

Il s’agit d’une évolution complexe où plusieurs facteurs se combinent. Le premier est l’empreinte prise par l’automobile dans les villes au cours de la seconde moitié du XXᵉ siècle. Les voitures représentent un danger physique, mais occupent aussi une part considérable de l’espace, ce qui réduit les lieux disponibles. Un deuxième facteur tient à l’augmentation de l’anxiété parentale. Les inquiétudes se sont renforcées autour des accidents de la circulation et, plus récemment, de la figure de la « mauvaise rencontre » : l’enlèvement, la pédophilie ou l’agression. S’y ajoutent l’évolution des normes éducatives et la marchandisation croissante des loisirs pour les enfants.

Les médias jouent donc un rôle dans cette montée des inquiétudes ?

 

Tout à fait. Les chaînes d’information en continu, les réseaux sociaux et la médiatisation permanente des faits divers rappellent constamment aux parents leur responsabilité individuelle. Le message implicite est toujours le même : « Ne laissez pas votre enfant sortir seul. » À la suite de certaines affaires, les parents sont d’ailleurs mis en cause pour avoir laissé leur enfant se déplacer sans accompagnement. Pourtant, rien ne montre que les enlèvements ou les homicides d’enfants sont plus fréquents qu’autrefois. C’est surtout leur visibilité qui a fortement augmenté. Les médias ont donc une responsabilité dans la fabrication d’un climat de peur. Il suffit de regarder plusieurs heures BFMTV ou CNews pour avoir envie de se cacher dans un trou.

Ces peurs correspondent-elles aux risques auxquels les enfants sont réellement exposés ?

Pas complètement. Les recherches montrent que les enfants sont davantage exposés aux violences, notamment sexuelles, dans la sphère familiale ou auprès de proches que dans l’espace public. Il y a donc un paradoxe : on imagine l’extérieur comme le principal danger alors que les risques sont souvent ailleurs.

Les parents sont donc pris dans une injonction contradictoire ?

Exactement. Ils cherchent à protéger leurs enfants, tout en voulant les rendre autonomes. Or protéger excessivement peut empêcher l’acquisition de compétences essentielles : savoir se déplacer, rencontrer les autres, prendre confiance en soi. À long terme, cela peut paradoxalement les fragiliser.

La ville est-elle encore pensée pour les enfants ?

De moins en moins. La place de l’automobile y est pour beaucoup, mais elle n’est pas seule en cause. On observe aussi une marchandisation croissante de l’enfance. Les loisirs se déplacent vers des espaces privés et payants : laser games, escape games, trampolines, parcs de loisirs… Le temps de jeu est de plus en plus capté par des entreprises commerciales, souvent dans des lieux fermés. Les enfants disposent ainsi de moins en moins d’occasions d’occuper librement l’espace public.

Les espaces « no kids » sont le symptôme de cette évolution ?

Ils témoignent d’une évolution plus générale, mais la place qui leur est accordée dans le débat public me paraît totalement disproportionnée. Les lieux concernés sont essentiellement des hôtels de luxe ou des offres premium. Pendant que certains enfants dorment dans la rue ou que l’aide sociale à l’enfance traverse une crise majeure, faire de ces espaces la priorité me paraît très discutable. Je n’interdis évidemment pas leur existence, mais ils détournent l’attention de problèmes beaucoup plus importants concernant la place des enfants dans la société.

Tous les enfants vivent-ils ce recul de la même manière ?

Il existe de fortes différences sociales. Dans les quartiers populaires, on observe généralement davantage d’enfants dehors que dans les quartiers bourgeois. Les logements y sont plus petits, plus densément occupés et disposent moins souvent d’un jardin ou d’une terrasse. L’extérieur, c’est donc tout simplement la rue. Dans les quartiers favorisés, les logements sont plus vastes et les familles disposent davantage d’espaces privés, voire d’une résidence secondaire. La rue sert surtout à se déplacer, beaucoup moins à jouer et à grandir.

Les filles et les garçons sont-ils soumis aux mêmes restrictions ?

Non. Avant la puberté, les filles disposent parfois d’un peu plus d’autonomie, parce qu’elles sont perçues comme plus prudentes. Mais le regard parental change fortement à la puberté. Les parents anticipent alors les violences sexistes auxquelles elles pourraient être confrontées : être suivies, sifflées, interpellées, touchées ou agressées. Cela se traduit par un contrôle accru de leurs vêtements, de leurs horaires et des conditions dans lesquelles elles peuvent sortir. On leur transmet davantage de règles de prudence et de discrétion.

Que faudrait-il changer pour redonner une véritable place aux enfants ?

Il faut cesser de penser la ville uniquement à partir de la figure de l’adulte actif et automobiliste. Se placer à hauteur d’enfant signifie partir de leurs expériences et de leurs besoins. Cela suppose de réduire la place de la voiture, de développer les rues scolaires et d’associer davantage les enfants aux décisions d’aménagement. Il faut également défendre les commerces de proximité. Ce sont souvent les premiers lieux dans lesquels les enfants accomplissent seuls de petites actions, comme aller acheter du pain. Ils permettent des déplacements courts et autonomes et sont perçus par les parents comme des ressources de protection.

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