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Tristan Tzara - La première aventure céleste de M. Antitpyrine. Avec des bois gravés et coloriés par Marcel Janco, Zurich, 28 juillet 1916 (Album de l'exposition Dada du Centre Pompidou, 2005)
Les années qui suivirent la Libération furent riches en militantisme comme en création poétique. Guillevic présenta ainsi cette période : « Je les apprécie [les communistes] sur le plan humain, sur le plan politique, dans les relations avec les sinistrés. J’ai beaucoup travaillé, beaucoup appris. Cela coïncidait avec un certain remords que j’avais de n’avoir pas assez " résisté " et surtout de n’avoir pas consacré davantage ma poésie à la lutte. » [Ibid, page 108.] Les actions militantes auxquelles il participa avec conviction avaient comme arrière-fond la guerre d’Indochine (1946-1954), les émeutes de Berlin (1953) et de Hongrie (1956), la guerre d’Algérie (1954-1962), la construction du mur de Berlin (1961), la deuxième guerre du Vietnam jusqu’en 1975. Elles furent aussi marquées en 1952 par la mort d’Éluard dont il était proche, par l’exécution des Rosenberg (1953), par la mort de Staline et le processus de déstalinisation qui aboutit au rapport de Khrouchtchev en 1956. En 1949, il fut mis à l’écart parmi les cadres de son ministère sur décision d’Antoine Pinay pour ses activités syndicales et pour avoir soutenu une grève de mineurs. En 1952 Jacqueline Woh devint sa compagne. En 1954 il publia 31 sonnets préfacés par Aragon au moment où celui-ci en faisait l’éloge comme genre littéraire enraciné dans la tradition française. On voulut voir bien à tort dans ces 31 sonnets une attitude de suivisme politico-littéraire. En fait c’est par goût d’une forme courte qui comporte la faculté de dire beaucoup que Guillevic s’adonna à ce genre et il persista à écrire des sonnets jusqu’en 1967, beaucoup d’entre eux n’étant publiés qu’après sa mort. En 1960, il fut l’objet d’une manœuvre de son administration qui lui proposa de quitter le Parti communiste contre une promotion au rang d’Inspecteur Général de l’Économie nationale qui lui avait été refusée jusque-là. À ce marché il répondit malicieusement : « Vous m’obligez donc à rester dans ce foutu parti ! » [Vivre en poésie, p. 140.]. Cette année-là moururent deux poètes qui comptaient pour lui : Reverdy, qu’il connaissait depuis 1944, et Supervielle, depuis les années d’avant-guerre. 1962 lui apporta la consécration d’un Guillevic de son ami Jean Tortel dans la collection « Poètes d’aujourd’hui » qui remplaçait l’ancienne étude de Pierre Daix parue en 1954. En 1963 il est mis en congé spécial ce qui lui permit de lire davantage, Proust en particulier pour lequel il éprouvait un penchant très fort et qu’il emmenait volontiers dans ses voyages, notamment à l’étranger. Il rencontra Marianne Auricoste qui devint sa compagne en 1965. En 1967, année de sa prise de retraite, mourut sa fille Irène. L’année suivante, nouvelle consécration : les deux recueils Terraqué et Exécutoire parurent dans la collection Poésie-poche chez Gallimard.
Les événements de 1968 entraînèrent une remise en question des institutions littéraires et Guillevic participa activement à la fondation de l’Union des Écrivains. Il rencontra Lucie Albertini en 1969 qui devint sa femme en 1981. Il publia Encoches aux Éditeurs français réunis, maison d’édition dirigée par Aragon. Ce recueil fit ensuite l’objet d’une édition bilingue français/breton en 1975. En 1970 disparut Elsa Triolet dont il était proche. Il avait écrit en 1949 à partir de son roman L’inspecteur des ruines les Chansons d’Antonin Blond. Ces chansons qui donnent la parole au personnage principal du roman ne sont pas des chansons au sens habituel du terme, mais des poèmes à chanter, qui en quelques mots incarnent et développent la personnalité d’Antonin Blond. Il avait réitéré cette greffe poétique à la suite de la publication des Manigances d’Elsa Triolet en 1962 avec les Chansons de Clarisse qui seront chantées par Jeanne Moreau. L’année suivante, en 1971, mourut un autre ami, Jean Follain.
En 1972, il effectua un voyage en URSS qui le laissa plein d’amertume. Ce voyage confirma pour lui ce qu’il pressentait quand il écrivait : « Devant certaines études soviétiques par exemple je suis accablé. Marx en aurait une attaque d’apoplexie. » [Choses parlées, p. 110] Il mena ensuite en 1978 un long périple en Extrême-Orient qui lui révéla des civilisations aux antipodes de celles de la vieille Europe à laquelle il restait attaché par son histoire, par sa nature. Il devint Président de l’Académie Mallarmé en 1975 et le resta jusqu’en 1993. Il quitta le Parti communiste en 1980 à la suite de désaccords persistants sans renier le corps d’idées pour lesquelles il avait milité pendant presque quarante ans.
Source: François Eychart, article du Maitron sur Guillevic: https://maitron.fr/spip.php?article88874
Quelques documents témoignages du terrible bombardement du 29 janvier 1943 (+ 80 victimes) transmis par Loïc Le Gall, avec les dégâts sur le Viaduc
Il y a 80 ans, jour pour jour, le 29 janvier 1943, un bombardement anglais allié mal dirigé et peu économe en vies humaines visant le Viaduc avec 43 bombes larguées à haute altitude faisait près de 80 morts à Morlaix, sur la place des Otages, de la quartier de la Madeleine et des Venelles autour du Carmel, dont, sur la colline d'en-face, les 39 enfants de l'école Notre-Dame-des-Anges en contrebas de la gare de Morlaix.
Entendre le nom et l'âge de toutes ces victimes est une expérience très bouleversante.
Aujourd'hui, dans les différentes séquences d'une très émouvante demi-journée de souvenir, devant l'école, le Kiosque, et en mairie, nous avons rendu hommage, avec la mairie de Morlaix et celle Saint-Martin-des-Champs, les parlementaires, les parents des victimes et des survivants, les associations consacrées à la mémoire de cet évènement particulièrement tragique et traumatisant de la guerre pour notre ville, aux victimes de ces bombardements intensifs, avec une pensée émue pour ceux qui les subissent aujourd'hui en Ukraine, au Yemen ou ailleurs.
La guerre est une horreur et une matrice de monstruosités, à toute époque et partout dans le monde.
Un merci chaleureux à Jean-François Bodilis, fils d'une survivante de l'école Notre-Dame-des-Anges, et élu à Landerneau pour ses photos!
Ce jour sinistre du 29 janvier 1943 ouvrait une année terrible pour la ville de Morlaix, qui s'est terminée par la déportation des 60 otages arrêtés le 26 décembre 1943 à la suite d'un attentat de la résistance contre le foyer du soldat allemand, dont seule la moitié reviendront des camps de concentration nazis.
Ismaël Dupont
Édition Denis Lafay évoque le parcours et l’œuvre éprouvante de Najah Albukaï sorti de l’enfer des geôles syriennes. Des gravures qui témoignent de l’innommable.
Les comparaisons viennent vite devant les dessins et gravures de Najah Albukaï. L’Enfer de Dante, les planches des Désastres de la guerre de Goya, mais ce que le poète italien a imaginé, ce que le peintre a vu, l’artiste syrien, aujourd’hui en France, l’a vécu dans sa chair pendant des mois d’emprisonnement, de sévices et de tortures, en même temps que d’autres hommes dans les geôles de son propre pays.
Sous le titre Najah Albukaï. Graver la mémoire, le livre du journaliste Denis Lafay, publiant un long entretien avec le neuropsychiatre Boris Cyrulnik, préfacé par l’historienne de l’art et membre de l’Institut Laurence Bertrand Dorléac, n’est pas de ceux qu’on parcourt pour des émotions esthétiques. Chaque image ici reproduite est une épreuve, un témoignage de l’horreur, de ce que des hommes dans les ténèbres de l’humanité peuvent faire subir à d’autres hommes. On devrait dire, bien sûr, à des femmes aussi, mais ce dont Najah Albukaï témoigne, c’est de ce qu’il a vu. L’entassement des corps, l’épouvantable promiscuité dans la crasse et la vermine, les corps pendus comme dans des boucheries, les supplices comme celui dit de la chaise allemande, importé dans la Syrie des Assad père et fils par le nazi Aloïs Brunner.
Né en 1970, à Homs, fils d’un fonctionnaire et d’une mère au foyer, cadet de trois frères qui deviendront cardiologue, archéologue, tapissier d’art, suivi par une sœur professeure de français, le jeune garçon montre très tôt des dispositions artistiques exceptionnelles. À 3 ans, il impressionne sa famille et les voisins en dessinant sur un mur blanchi à la chaux. La famille est unie, tolérante, cultivée mais ce n’est pas sans nuages. Il n’a que 4 ans quand son père, disparu pendant deux jours, revient avec la tête à demi rasée par les nervis du régime sur un simple soupçon. Il le verra par la suite dépérir, ravagé par la maladie. Adolescent, un homme respecté du quartier lui fait découvrir la musique mais c’est aussi un prédateur sexuel. Dans le climat de tension de la Syrie, après le coup d’État d’Hafez Al Hassad et l’instauration d’un régime policier exacerbant les rivalités ethniques ou religieuses, il parvient à intégrer l’École des beaux-arts de Damas. Il rencontre son épouse, poursuit sa formation artistique en France avant de revenir enseigner en Syrie. La suite recoupe l’histoire des printemps arabes. Il s’engage, est arrêté une première fois. « Il est, écrit Denis Lafay, jeté dans un camion ou croupissent d’autres jeunes rougis de sang, noircis de crasse, défigurés par les châtiments. » Ce sera le premier séjour dans un centre d’emprisonnement et de torture connu et redouté : le centre 227. À partir de là, entre corruption, pots-de-vin, libérations arrachées et aussitôt remises en cause, tentatives avortées de fuite hors du pays, il vit un calvaire de plusieurs années, toujours avec le soutien de sa femme et sans doute celui du dessin. Dans la logique de déshumanisation qui frappe chacun, il s’accroche : « Je suis un artiste. » Il parvient à dessiner, avec n’importe quoi, comme avait pu le faire à Buchenwald Boris Taslitzky, à qui on ne peut que penser.
Depuis 2015, Najah Albukaï, qui a réussi à quitter la Syrie, vit en France et travaille également pour partie en Espagne. Il poursuit ce que l’on doit, au-delà d’un témoignage, appeler une œuvre exceptionnelle.
Disparition L’auteur états-unien est mort le 7 janvier, à l’âge de 82 ans. Il laisse une œuvre majeure, un portrait protéiforme d’un pays où ses héros sont les oubliés du rêve américain.
Il est né prolo, dans le Massachusetts. Il est mort écrivain reconnu dans le monde entier, maintes fois récompensé. Mais il n’a jamais trahi les siens. Dans ses romans, on croise des gens de peu, des hommes et des femmes fatigués et malmenés par la vie, au parcours cabossé, des histoires d’amour qui finissent mal, des rêves inaboutis, des trahisons. Mais pourtant, quel plaisir de partager l’itinéraire de ces enfants peu gâtés par la vie, qui se débattent dans une société qui vend du rêve à vil prix, coincé entre le rayon de lessives et de jouets dans ces Walmart qui pullulent aux abords des villes. La périphérie, la marge, l’histoire mouvementée de son pays, comme ces grands espaces au bout du monde qu’il avait arpentés dans sa jeunesse, étaient la marque de fabrique de cet auteur qui ne s’est sûrement jamais posé la question du « transfuge ». L’ancien prolo qui fut tour à tour plombier, placeur de livres, vendeur de chaussures n’a eu de cesse d’écrire sur les sans-voix de son pays, tous ces laissés-pour-compte pour qui le rêve américain n’était qu’un mirage.
Russell Banks, l’écrivain, leur a redonné ce droit au rêve. En les incarnant, en en faisant des héros ordinaires qui se débattent dans des abîmes de contradictions mais tiennent bon et retrouvent un semblant de dignité. « La vie des gens ordinaires m’attire, confiait-il dans nos colonnes. On n’écrit pas un roman parce qu’on a de l’affection pour une classe, une origine ou un genre, mais parce qu’on est lié à un individu. À mesure qu’on s’en approche, on le comprend. Alors, inévitablement, sa classe sociale finit par entrer en ligne de compte. Chaque être trimballe son histoire dans le contexte économique, racial et social dans lequel il vit. » Il était parvenu à inventer une voix narrative, « loin des préjugés bourgeois », s’amusait-il à préciser, pour parler « pour ceux qui n’ont pas de voix ».
Lorsque paraît, en France, Continents à la dérive (1987), le rêve américain en prend un coup. On découvre un écrivain qui ne craint pas de regarder dans les yeux les frustrations et le désespoir d’un père de famille ordinaire, réparateur de chaudières, qui gagne quelques centaines de dollars par mois et rêve d’une vie plus confortable pour les siens. Départ pour la Floride où il retrouve son frère. Plus dure sera la chute tant le rêve n’est qu’un mirage qui s’éloigne chaque fois qu’il pense l’atteindre. Dans Pourfendeur de nuages (1998), roman historique puissant, épique, qui se déroule lors de la guerre de Sécession, Banks trace le portrait de John Brown, fermier abolitionniste de l’Ouest américain. Une réflexion politique d’envergure sur les fondements de l’esclavage aux États-Unis, sur l’engagement poussé jusque dans ses retranchements.
De beaux lendemains (1993) met en scène une tragédie, la mort de plusieurs enfants d’une même communauté à la suite d’un accident de car scolaire. Quatre voix vont porter tour à tour ce récit pour dire la douleur des familles à travers des flash-back qui vont au plus près des questionnements intimes. Quatre voix pour raconter, après la colère, le sentiment d’impuissance face à une justice de classe et une résilience collective et solidaire. Ce roman a été porté à l’écran par le réalisateur canadien Atom Egoyan, en 1997, et le film a remporté le grand prix au Festival de Cannes, ainsi qu’au théâtre, dans une belle mise en scène d’Emmanuel Meirieu.
Parmi les nombreux romans et nouvelles, citons American Darling (2005), l’histoire d’une femme, Hannah, qui fuit son pays, les États-Unis, en raison de ses engagements dans les années 1970, et se réfugie au Liberia. L’occasion pour l’auteur de mener de pair un récit introspectif sur l’Amérique, mais aussi sur ce petit pays africain, où retournèrent d’anciens esclaves des plantations américaines. Oh Canada (2022), son dernier roman, est un récit crépusculaire. Celui d’un homme en phase terminale, cinéaste réfugié au Canada parce qu’il avait refusé de faire le Vietnam et qui se confie avant de mourir. On ne sait plus ce qui est vrai ou faux dans ce texte tout en tension et sans concession. Banks semble regarder dans son propre passé comme dans celui de son propre pays, avec ses parts d’ombre et de lueurs d’espoir, nous rappelant que le chemin n’est jamais droit, qu’il se fait en marchant.
Russell Banks se situe dans la lignée des Mark Twain, Melville, Faulkner ou Jim Thompson. Il aimait la littérature russe et française du XIXe siècle, admirait Joyce, Beckett ou Garcia Marquez. Écrivain et citoyen, il était de tous les combats progressistes dans son pays, contre la guerre en Irak, le Patriot Act, contre la politique des Reagan, Bush et Trump. Il aura présidé, de 1998 à 2004, le Parlement international des écrivains créé par Salman Rushdie. Bref, un type bien sous tous rapports.
Son premier roman, Continents à la dérive, publié en français, en 1986, reparaît dans une nouvelle traduction. Russell Banks nous parle de littérature et de l’élection aux États-Unis.
La réédition en France de Continents à la dérive est plus que jamais d’actualité. L’un de vos personnages, une jeune Haïtienne, s’évade de son île pour vivre le rêve américain. Le bilan du cyclone Matthew donne à cela une acuité révélatrice. Plus de 900 morts en Haïti, quelques-uns aux États-Unis…
RUSSELL BANKS Haïti a été très durement touché. J’ai beaucoup d’amis là-bas. Le cinéaste Raoul Peck, qui m’est proche, a perdu sa maison familiale, entièrement détruite. Son village natal est dévasté. Je passe une partie de l’année à Miami. J’ai suivi les événements de très près. Il est en effet frappant de voir qu’un roman, écrit il y a trente ans, semble décrire une réalité d’aujourd’hui.
Savez-vous pourquoi, parmi vos nombreuses œuvres traduites en français, c’est justement Continents à la dérive qui fait l’objet d’une nouvelle publication ?
RUSSELL BANKS C’est le premier de mes livres à avoir été traduit en France. En 1986. Cela fait trente ans tout juste. On doit retraduire, car si le livre ne change pas, la langue, elle, se modifie. Jeune, j’ai lu en anglais les grands romanciers russes, dans la traduction de Constance Garnett qui date des années 1920. L’anglais, depuis, a beaucoup changé. Plus récemment, Tolstoï, Dostoïevski et d’autres ont été retraduits en anglais américain contemporain par Richard Pevear et sa compagne. Je souhaitais que Continents à la dérive soit traduit dans un français du présent, différent de celui de 1986, plus formel et académique, probablement moins influencé par l’anglais américain que ne l’est le français actuel. Pierre Furlan, qui s’est chargé de cette nouvelle traduction, possède une véritable intimité avec ma voix, mon ton, ma diction et mes intentions artistiques. Il comprend mon travail mieux que moi-même.
Vous alternez romans et nouvelles. Comment s’effectue le choix ? La nouvelle, pour vous, n’est-elle qu’un roman bref ou obéit-elle à des lois différentes ?
RUSSELL BANKS L’engagement est autre envers les personnages. Un peu comme ce qui différencie le mariage de la simple aventure. La nouvelle suppose une forme d’intimité extrêmement brève et intense, qui ne permet pas la vision d’ensemble. L’attention se concentre sur une seule journée, un unique événement, avec une relation au temps bien spécifique. Continents à la dérive requérait une temporalité longue, pour qu’il y ait rencontre avec les personnages principaux.
Vos personnages sont plus des anti héros que des héros selon l’acception habituelle. Est-ce parce que l’idéologie officielle des États-Unis repose sur l’optimisme triomphant où chacun a sa chance de devenir un héros ?
RUSSELL BANKS Je n’ai jamais souscrit à une idéologie officielle. Bien au contraire. Le devoir de l’artiste consiste à remettre en cause toute forme d’idéologie, en la confrontant à la réalité, celle, ici, de Bob Dubois ou de Vanise Dorsinville, soit leur vie d’êtres humains véritables.
Peut-on dire alors que votre œuvre, en son entier, s’attache à brosser le tableau d’une société à partir de ses laissés-pour-compte, en montrant que les gens simples, comme on dit, sont en fait très compliqués et, finalement, de bien meilleurs sujets pour la littérature ?
RUSSELL BANKS La vie des gens ordinaires m’attire et m’émeut plus que celle des gens extraordinaires. La majorité m’intéresse plus que l’élite. On n’écrit pas un roman parce qu’on a de l’affection pour une classe, une origine ou un genre, mais parce qu’on est lié à un individu. À mesure qu’on s’en approche, on le comprend. Alors, inévitablement, sa classe sociale finit par entrer en ligne de compte. Chaque être trimballe son histoire dans le contexte économique, racial et social dans lequel il vit.
Acceptez-vous qu’on puisse définir votre œuvre comme appartenant au registre du « réalisme critique » ?
RUSSELL BANKS C’est pas trop mal ! (Rires.) Je préfère m’en tenir au simple réalisme. Le roman décrit le monde de la façon dont l’auteur le voit. Il est des visions étriquées et d’autres larges et englobantes. Mon point de vue est celui d’un Américain de gauche plutôt libéral. Je fais en sorte que cela ne déforme pas ma vision. Je ne suis ni propagandiste ni idéologue.
Dans le champ immense de la littérature universelle, quels noms mettez-vous au-dessus de tout ?
RUSSELL BANKS Jeune, j’ai beaucoup lu les classiques américains : Mark Twain, Melville puis Hemingway, Faulkner, plus récemment Nelson Algren, plus près de nous encore Toni Morrison et Louise Hardwick, une romancière indienne américaine, mais aussi Richard Ford et des Canadiens comme Michael Ondaatje. Je n’oublie pas les grands Russes. On dépend tous de ceux-là. Il y a aussi Flaubert, Zola, Maupassant… Je m’aperçois que je ne nomme que des écrivains réalistes ! Il serait préférable de citer ceux qui ne m’ont pas influencé : Joyce, Beckett ou Gabriel Garcia Marquez, même si je les admire énormément. Et je n’ai jamais eu d’inclination vers le surréalisme ou la littérature fantastique.
Quand écrivez-vous ? Tôt le matin ? Tard le soir ? La nuit ?
RUSSELL BANKS Le matin, jusqu’au milieu de l’après-midi. Je ne travaille pas chez moi mais dans un atelier où je ne fais rien d’autre. Je ne réponds pas au téléphone. Pas de courrier à ouvrir pour découvrir des factures à payer.
Avez-vous toujours un petit carnet de notes à la main ? Comment ça vient, tout ça ?
RUSSELL BANKS J’écris d’abord à la main avec un stylo Montblanc. Je commence toujours par prendre des notes sur un petit carnet noir, puis certains éléments se font jour dans un grand cahier noir en moleskine. Ensuite, je passe à l’écran.
Votre grand pays est ces jours-ci en proie à un grand spectacle politique féroce. Qu’en pensez-vous ?
RUSSELL BANKS Hillary Clinton va gagner au terme de l’élection la plus moche que j’ai jamais vue. Trump est le candidat le plus incompétent et dangereux qu’on ait jamais eu. Il exploite sans vergogne une situation qui a conduit beaucoup de gens, aux États-Unis, à se sentir exclus de tout. La candidature de Bernie Sanders répondait certes à un même état de fait, sauf que lui proposait un programme progressiste, éclairé et optimiste. Celui de Trump est violent, raciste, misogyne, plein de colère et de haine envers les migrants et les musulmans. Les désillusions qui se sont matérialisées au cours du dernier quart de siècle sont devenues une réalité à laquelle on ne peut plus échapper. Si je ne suis pas mécontent de voir une femme sur le point d’être élue à la présidence des États-Unis, je demeure profondément déçu parce qu’il s’agit d’une politicienne pragmatique on ne peut plus ordinaire. C’est le père de quatre filles qui vous parle ! J’espère que la Chambre des représentants basculera du côté des démocrates. Alors, seulement, des changements bénéfiques seront possibles, à commencer par les nominations à la Cour suprême. Obama a été empêché d’agir car le Sénat et la Chambre des représentants sont aux mains des républicains. Il n’a rien pu faire sur le contrôle des armes, la protection de l’environnement et la réglementation de l’industrie financière.
L’exploration des poches de misère des États-Unis
À partir des destins parallèles d’un petit Blanc insatisfait et d’une Noire vouée à l’exil, Russell Banks décrit sans peur un monde sans pitié.
Fils et petit-fils de plombiers, abandonné à l’âge de 12 ans par un père alcoolique, Russell Banks (76 ans), fervent partisan de Bernie Sanders avant de « devoir » soutenir Hillary Clinton, republie en France le roman qui l’y fit connaître il y a trente ans. L’histoire, qui court sur presque 500 pages, commence par une froide après-midi de décembre 1979 dans le New Hampshire, pour s’achever en février 1981 dans les quartiers glauques de Miami (Floride). Deux destins parallèles cheminent en permanence dans le texte, au fil de chapitres surmontés du dessin d’un « vévé » (sorte de symbole utilisé lors des cérémonies vaudoues) tracé par la main de l’auteur.
Il y a Bob Dubois, réparateur de chaudières dans l’Amérique blanche, rurale et périurbaine. Il est insatisfait et se montre timide « comme un gosse de la campagne ». « Je suis là, dit-il, à ramper dans des chaufferies et des sous-sols chaque putain de jour de ma vie ! » Un beau jour, sans crier gare, ce jeune ouvrier démonétisé décide de claquer la porte. Avec sa femme et ses deux filles, il part en Floride rejoindre son frère Eddie, débrouillard sans scrupule et raciste, qui lui promet monts et merveilles. Sur place, Bob voit « des Noirs en nombre pour la première fois depuis le service militaire ». Il bosse six jours sur sept en tant que magasinier dans le commerce de spiritueux de son frère, qui lui refile une arme, « au cas où un Negro voudrait braquer » la boutique.
Dans le même temps, l’Haïtienne Vanise Dorsinville, « à la peau très foncée, couleur de café juste moulu », flanquée d’un neveu et son nouveau-né dans les bras, quitte son île en proie à la pire des dictatures et ravagée par un ouragan. « Au-delà de la résignation », elle traverse la mer sur un rafiot de fortune, après avoir été violée à plusieurs reprises à fond de cale, par des passeurs, pour prix de son voyage. Pages insoutenables !
L’Amérique décrite il y a trente ans par Russell Banks ressemble terriblement à l’actuelle, avec son goût des armes et ses pulsions racistes. Le romancier adopte le parti pris narratif de la troisième personne. Cette convention empruntée à la littérature du XIXe siècle permet d’alterner le point de vue des personnages avec une vision extérieure en surplomb. Les laissés-pour-compte de tous bords sont passés au crible de leur être, par un auteur qui ne cesse de porter un regard lucide sur son pays. Il fouille ainsi sans peur les poches de misère, matérielle et spirituelle, des États-Unis d’hier et d’aujourd’hui. M. S.