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22 juillet 2019 1 22 /07 /juillet /2019 06:17
Giacometti, forçat de l'art - à propos de la biographie de Catherine Grenier - Sabine Gignoux, dans La Croix, 16 février 2018
Giacometti, « forçat » de l’art

 

Art. La biographie de Catherine Grenier fait revivre la figure de ce sculpteur acharné, pétri de doutes, aussi sociable que séducteur malgré lui.

Sabine Gignoux, La Croix - 16 février 2018

Alberto Giacometti

de Catherine Grenier

Flammarion, 350 p., 25 €

Sur Alberto Giacometti. Ses amis, Jean Genet, Isaku Yanaihara ou Michel Leiris ont laissé de précieux témoignages, puis le poète Yves Bonnefoy une magistrale monographie, après celle – plus controversée – de James Lord.

Cette nouvelle biographie, signée par la directrice de la Fondation Giacometti à Paris depuis 2014, apporte toutefois un témoignage plus précis sur l’homme et sa vie. L’auteure s’est en effet plongée dans les archives, et dans sa correspondance avec ses proches, dont ses parents restés à Stampa, en Suisse.

« Ne pas avoir peur de détruire pour refaire »

Au fil des pages s’esquisse ainsi le portrait d’un artiste précoce, encouragé par son père peintre, mais rapidement en butte à la difficulté de saisir le réel dans son entier mystère. « Il ne faut pas (…) avoir peur de détruire pour refaire, mais de la même façon qu’on ne peut pas rejoindre le sommet d’une montagne d’un seul jet, (…) on ne peut pas atteindre dans une seule œuvre la perfection (…) », lui écrit alors son père, en bon montagnard.

Ce conseil-là, Alberto Giacometti le suivra toute sa vie, dans ses portraits cernés de traits infinis comme dans des sculptures épurées jusqu’à l’os.

« Une vie de forçat »

« Je travaille tout le temps. Ce n’est pas par volonté, c’est parce que je n’arrive pas à décrocher. (…) Alors ça fait une vie de forçat », confiait ainsi le sculpteur filmé en 1963, trois ans avant sa mort, dans son atelier misérable de la rue Hippolyte-Maindron à Paris, qu’il n’avait pas quitté malgré la fortune venue.

Pourtant, au-delà de cette image d’un solitaire entièrement dévoué à son art, assisté par son frère Diego, Catherine Grenier montre combien Alberto, causeur ironique et paradoxal, vivait en réalité entouré à Montparnasse d’un important réseau d’amis. Sympathisant communiste, il s’était lié d’abord aux deux bandes surréalistes rivales, celle de Breton et celle de Bataille, avant d’être exclu de la première pour délit de retour à la figuration.

Un artiste mondain

Après des collaborations avec le décorateur Jean-Michel Frank, il avait noué aussi des amitiés avec le couple Sartre-Beauvoir, Samuel Beckett et des artistes comme Laurens, Braque, Picasso, Balthus, Derain… Intransigeant et très attaché à sa liberté, Giacometti rompit quelques fois ses liens, notamment avec ses galeristes.

Le livre évoque aussi ses liaisons amoureuses, donnant chair à plusieurs de ses modèles, dont son épouse Annette, rencontrée en Suisse pendant la guerre.

Le sculpteur hésitera toute sa vie à quitter son atelier et ce cercle chaleureux, hormis pour des visites à Stampa. Malgré de grandes expositions dès les années 1950 dans les musées américains, il attendra la toute fin de sa vie pour traverser l’Atlantique.

« L’aventure, disait-il, la grande aventure, c’est de voir surgir quelque chose d’inconnu chaque jour, dans le même visage. Ça vaut tous les voyages autour du monde. »

 

Giacometti, forçat de l'art - à propos de la biographie de Catherine Grenier - Sabine Gignoux, dans La Croix, 16 février 2018

Giacometti et Rol Tanguy

Au moment de la Libération, l’artiste crée, à l’initiative de Louis Aragon, une série de portraits d’Henri Tanguy (1908-2002), dit Colonel Rol-Tanguy, militant communiste et héros de la Résistance durant la Seconde Guerre mondiale : chef des Forces Françaises de l’Intérieur de la région Île-de-France en 1943, il mène la Libération de Paris avant l'arrivée des blindés du général Leclerc. 

 Sa sensibilité de gauche antifasciste, ses liens avec les différentes mouvances du surréalisme et avec l’Association des Écrivains et Artistes Révolutionnaires seront ainsi rappelés par la série de six dessins politiques exécutés vers 1932 par le sculpteur, qui déclare alors dans une lettre à Breton : « Je ne conçois pas la poésie et l’art sans sujet. J’ai fait pour ma part des dessins pour La Lutte, dessins à sujet immédiat et je pense continuer, je ferai dans ce sens tout ce que je peux qui puisse servir dans la lutte de classes ». 

D’après Alberto Giacometti lui-même, les séances de pose avec Rol-Tanguy furent un moment fort dans les rencontres faites après son retour à Paris après la guerre : « Il n’a rien à faire avec le type du militaire, l’allure des jeunes généraux de Napoléon, il est très vif et intelligent, nous parlons de livres de guerre, etc. » 

(Fondation Giacometti)

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2 avril 2019 2 02 /04 /avril /2019 12:57

Publié par Venezuela infos  (1 avril 2019)

 

Publié par Le Temps des Cerises, Venezuela – Chronique d’une déstabilisation, de Maurice Lemoine, sort dans les bonnes librairies le jeudi 4 avril 2019. Ex-rédacteur en chef du Monde diplomatique, l’auteur sillonne l’Amérique Latine depuis plus de quarante ans. Parmi ses ouvrages récents, citons “Chávez Presidente !”« Sur les eaux noires du fleuve », “Cinq cubains à Miami” ou “Les enfants cachés du général Pinochet”. L’occasion de dialoguer avec l’auteur à propos d’une certaine idée du journalisme

« VENEZUELA, CHRONIQUE D’UNE DÉSTABILISATION ». INTERVIEW DE MAURICE LEMOINE PAR THIERRY DERONNE

Publié par Le Temps des Cerises, Venezuela – Chronique d’une déstabilisation, de Maurice Lemoine, sort dans les bonnes librairies le jeudi 4 avril 2019. Ex-rédacteur en chef du Monde diplomatique, l’auteur sillonne l’Amérique Latine depuis plus de quarante ans. Parmi ses ouvrages récents, citons “Chávez Presidente !”« Sur les eaux noires du fleuve », “Cinq cubains à Miami” ou “Les enfants cachés du général Pinochet”. L’occasion de dialoguer avec l’auteur à propos d’une certaine idée du journalisme.

 

Thierry Deronne – Pourquoi avoir donné à ton nouveau livre la forme d’une « chronique » ?

Maurice Lemoine – Si j’en crois le dictionnaire, une chronique est un récit dans lequel les faits sont enregistrés dans l’ordre chronologique. Cela peut paraître basique, simpliste, limité, loin des brillants exercices théoriques et rhétoriques des analystes « top niveau ». En tant que journaliste de base, je revendique cette approche. Pour prétendre analyser une situation, encore faut-il connaître les faits. Leur enchaînement. Leurs causes et leurs effets. Leurs conséquences, voulues ou non. Ce qui permet, preuves à l’appui, de mettre en évidence, l’incohérence et la malhonnêteté très significatives, à une poignée de mois d’écart, de certaines prises de position.

Quelques exemples… En 2017, en convoquant une Assemblée nationale constituante, le président Nicolás Maduro provoque les hurlements de l’opposition : en 2014, l’un des dirigeants de cette dernière, Leopoldo López, réclamait une telle Assemblée à grands cris. En 2017, pendant toute la période de violence insurrectionnelle, les principaux dirigeants de la Table d’unité démocratique (MUD) s’égosillent : « Election présidentielle anticipée ! » Le pouvoir l’organise : plus aucun d’entre eux n’en veut ! Mais qui se souvient de leurs déclarations et de leurs revendications antérieures ? Personne (sauf peut-être l’ex-président du gouvernement espagnol José Luis Rodriguez Zapatero, qui a servi de médiateur dans une tentative de dialogue et qui, lors de la rupture de ce dernier sur ordre de l’ « Empire », a exprimé sa réprobation). La mémoire de l’appareil médiatique, elle, ne dépasse pas les trois derniers mois. D’où l’importance de reprendre modestement l’histoire telle qu’elle se déroule, pas à pas.

 

TD – Que raconte donc cette chronique et en quoi se veut-elle originale, différente ?

ML – Dans la grande tradition du Monde diplomatique, que j’ai « fréquenté », du statut de pigiste à celui de rédacteur en chef, pendant trois décennies, il s’agit d’un travail de « contre-information ». Quiconque subit quotidiennement le rouleau compresseur « Dassault-Lagardère-Bergé-Pigasse-Niel-Drahi-Rothschild-Pinault-Arnaud » (et je ne parle pas des médias étrangers), ainsi que les ex-radios et télévisions de « service public » devenues « chaînes d’Etat », en comprend parfaitement la nécessité. Donc je travaille comme devrait travailler n’importe quel professionnel de la profession : suivi permanent de l’info, rencontres, interviews et reportages de terrain précèdent l’analyse. Le concret avant le « blabla ». Pas de quoi en faire un plat, c’est ce qu’on devrait apprendre aux jeunes dans les écoles de journalisme. Cela me permet d’échapper à l’ « Histoire officielle », que je résumerais ainsi : plongé dans une crise économique, politique et institutionnelle sans précédent, le Venezuela, pourtant détenteur des plus grosses réserves pétrolières de la planète, s’effondre, gangrené par la corruption, au point de ne plus pouvoir apporter ni nourriture, ni médicaments, ni produits de première nécessité à sa population. Alors que l’opposition a été complètement muselée, la « société civile », « affamée », lorsqu’elle se révolte et manifeste « spontanément », est réprimée à feu et à sang. Ce qui a permis à Maduro, contrôlant désormais toutes les institutions de l’Etat, de se faire réélire, dans des conditions fortement contestées, le 20 mai dernier. Pour la « communauté internationale » – c’est-à-dire les Etats-Unis, l’Union européenne et certains pays d’Amérique latine –, le Venezuela s’enfonce petit à petit dans la dictature. 

Cette « Histoire », induite par une propagande tentaculaire, il y a une autre façon de la raconter.

 

TD – Quelle est donc la thèse que tu développes dans ton livre ?

ML – A la mort de Chávez, et afin de neutraliser définitivement la « révolution bolivarienne », les secteurs radicaux de l’opposition, en lien avec la Maison-Blanche, le Pentagone et le Département d’Etat, ont entrepris d’empêcher à n’importe quel prix son successeur Maduro, bien qu’élu démocratiquement, de consolider son pouvoir. Se référant de façon subliminale aux « révolutions de couleur », jouissant d’un fort appui international, ils ont lancé de violentes offensives de guérilla urbaine en 2014 et 2017 (45 et 125 morts), dont une partie importante des victimes, contrairement à ce qui a été dit et écrit, n’appartenaient pas aux manifestants.

Certes, l’importante diminution des prix du pétrole, la principale ressource du pays, a raréfié la rentrée des devises, rendant plus difficiles les importations de biens de consommation. Certes, la gestion du gouvernement ne brille pas toujours par son efficacité. Mais, les ratés réels de son administration n’expliquent pas tout. Des pénuries organisées et de l’accaparement des aliments, médicaments et biens de première nécessité, aux conséquences désastreuses du marché noir, en passant par une inflation irrationnelle sciemment provoquée, auxquels s’ajoutent depuis 2015 les sanctions américaines, c’est bien, depuis l’arrivée de Maduro au pouvoir, une déstabilisation économique qui sème le chaos. En réalité, le pays subit une guerre totale et multiforme qui a atteint son climax le 4 août 2018 avec la tentative d’assassinat de Maduro par un attentat aux drones explosifs et l’auto-proclamation le 23 janvier 2019 d’un président fantoche, Juan Guaido.

 

TD – Cette interprétation des événements est loin de faire l’unanimité. En quoi t’estimes-tu plus crédible, plus neutre ou plus objectif que ceux auxquels tu opposes cette version des faits ?

ML – Terminons-en avec un mythe. L’objectivité, ça n’existe pas. Déjà, au IVe siècle avant Jésus-Christ, dans son Histoire de la guerre du Péloponnèse, l’Athénien Thucydide constatait : « Ceux qui ont assisté aux événements ne les rapportent pas de la même manière et parlent selon les intérêts de leur parti ou selon leurs souvenirs variables. » Beaucoup considèrent le journaliste comme un acteur isolé, omnipotent, capable de faire surgir par l’analyse et l’enquête des vérités non connues au départ. En fait, il n’est qu’un acteur parmi d’autres, dans un système d’ensemble. Il fait partie de la comédie. Il sélectionne ses sources sur la base de ses critères conscients ou inconscients, de leur accessibilité, de leur légitimité, mais aussi en fonction de ce qu’attendent son rédacteur en chef et le directeur de la publication. Qui ne tiennent pas forcément à être montrés du doigt pour un traitement non « pensée conforme » de la situation du Venezuela. Et je ne parle pas de la corporation des éditorialistes qui, se prenant pour les instituteurs du genre humain, se contentent de donner leur avis sans jamais assister à rien (ils ont trop peur des insectes, des bestioles et des microbes exotiques, ces malheureux !).

S’y ajoutent les contraintes d’un secteur économiquement en difficulté : les bons articles sont d’abord ceux qui ne coûtent pas trop cher, en période de budget publicitaire un peu serré. Sans compter les obligations du rythme de « l’info en continu » ; pour une minute trente, il faut axer sur un personnage : Chávez, hier avant-hier ; Maduro, hier ; Guaido aujourd’hui. Le contexte ? Alignons-nous sur les confrères, quitte à créer une « vérité alternative », avec, si nécessaire, oublis, truquages et manipulations à l’appui.

Plutôt que d’objectivité, parlons d’honnêteté – ce qui, indépendamment des différences d’analyse, serait déjà un grand progrès. Mieux vaut un journaliste de droite honnête – il y en a – qu’un pseudo progressiste qui, en catimini, afflige les faibles et soutient les puissants – il y en a hélas aussi, et beaucoup.

 

TD – Justement, l’honnêteté n’implique-t-elle pas de rester neutre ?

ML – En certaines circonstances, la neutralité porte un autre nom : « lâcheté ». On n’est pas neutre entre les Juifs et les nazis ; entre la République espagnole et le général Franco ; entre Salvador Allende et Augusto Pinochet ; entre la révolution sandiniste et la « contra » ! Qu’on me pardonne d’insister. La grave crise que traverse le Venezuela comporte une dimension systématiquement passée sous silence : comme en son temps le Chili de Salvador Allende, il fait face à une sournoise (de moins en moins, d’ailleurs) mais féroce (et de plus en plus) déstabilisation. Il possède trop de pétrole et trop de richesses minérales pour laisser Washington indifférent… Dans de telles conditions, notre rôle n’est pas de diffuser du gnan-gnan pour Bisounours bien-pensants.

TD – Et pourtant, certains secteurs de la gauche dite « radicale » ou de l’extrême gauche françaises campent sur une critique virulente du « régime » de Maduro.

ML – C’est terrible. Affligeant. Pour reprendre l’argumentation d’un certain Thierry Deronne – tu connais  ? –, que j’ai vue passer récemment,« le sens commun sédimenté par l’hégémonie des médias a détaché le mot “Venezuela” du réel d’origine pour en faire un marqueur de respectabilité. Pour beaucoup de personnalités politiques, revues, journaux, centres de recherche, etc., la question n’est plus “comment enquêter là-bas, comprendre, apprendre”, mais “comment soigner, ici, mon image antitotalitaire dans l’opinion” ». La réflexion me paraît tellement juste que je ne vois pas l’intérêt de me « prendre la tête » pour la paraphraser.

Aux ravages opérés dans l’opinion publique par l’entre soi médiatico-mondain s’ajoute désormais le rôle néfaste dans la mouvance progressiste d’un certain nombre d’ « intellectuels » et d’universitaires dits « de gauche », post-trotskistes,  anars  et écolos de la « bobosphère » (que je n’assimile pas aux indispensables défenseurs de l’environnement), lesquels ne se définissent que par la négation. « Contre tout ce qui est pour », « pour tout ce qui est contre ». Soucieux d’assurer le bon développement de leur carrière en ne s’écartant pas trop de la pensée « acceptable » dans leurs universités, think-tanks et autres ONG (je parle là des universitaires, chercheurs, enseignants-chercheurs, maîtres de conférence, politistes et politologues, docteurs et doctorants), ils font preuve d’une extrême suffisance, d’un conformisme stupéfiant.

Comment ne pas sentir ses cheveux se hérisser lorsqu’on voit telle revue, censément de « critique communiste » (mais sans rapport avec le parti du même nom) reprendre sans une once de recul la version manipulatrice des « anti-néolibéraux (vénézuéliens) haut de gamme » Edgardo Lander, Nicmer Evans ou Marea socialista sur le saccage par Maduro de l’ « Arc minier de l’Orénoque » – au mépris de l’Histoire longue de la région et de faits que n’importe quel observateur de bonne foi peut observer (à condition bien entendu de ne pas craindre la transpiration) ?

Comment ne pas lâcher un soupire accablé lorsque les mêmes, reprenant le discours qui, il y a cent cinquante ans, qualifiait les communards de « racaille », diffusent le discours de la droite vénézuélienne sur la « dérive autoritaire » du « régime » et traitent de « paramilitaires » les« colectivos » ? L’une des expressions de l’organisation populaire, certes parfois radicale (est-ce un péché dans un tel contexte ?), mais qui ne comporte pas plus d’éléments violents, dangereux, incontrôlables que, disons… les « gilets jaunes » dans leurs rangs. Pourquoi faire abstraction de cette réalité ? Des conseils communaux ? Des communes ? Des organisations sociales de base ? Du peuple qui se mobilise et résiste aux côtés du pouvoir – sans lui ménager ses critiques, mais sans jouer ni les « commissaires politiques » ni les donneurs de leçons.

 

Bien entendu, fréquenter les« barrios » et le « campo »oblige à relativiser plutôt que de se référer en permanence à un absolu fantasmé. D’où le refus de se frotter au clair obscur de la vraie vie. Il est tellement plus confortable de critiquer depuis une perspective théorique tout en – pour les « révolutionnaires professionnels » – organisant des colloques, écrivant des textes, voire des livres pleins d’empathie sur Salvador Allende ou (le pacifique ?) Che Guevara !

Au-delà des simagrées et des contorsions, entonner le refrain de plus en plus à la mode « ni Maduro ni Guaido » – l’équivalent gauchouillard du« en même temps » macronien – c’est rejoindre le camp des charognards conservateurs et réactionnaires qui espèrent une défaite succulente des « bolivariens ». Quand bien même, pour sauver les apparences, au moment où de sombres nuages s’amoncellent, est lancé un traditionnel « Non à une intervention de l’impérialisme américain » ! La belle affaire… Tout le discours qui a précédé a préparé le terrain en cassant, au sein de la gauche, les solidarités. Et alors, pourtant, que les masques sont tombés : sans même se fendre d’un communiqué condamnant avec la plus extrême vigueur son « auto-proclamation », son appel aux sanctions étatsuniennes qui asphyxient le pays et martyrisent les secteurs populaires, et même à une intervention « militaro-humanitaire », les Nicmer Evans, Edgardo Lander, Gonzalo Gómez (Aporrea et Marea socialista) et autres Hector Navarro – les ténors du pseudo « chavisme critique » ! – se sont déjà précipités pour dialoguer avec Guaido.

 

TD – On te rétorquera néanmoins que la critique est nécessaire face aux multiples problèmes non réglés…

ML – Qui a prétendu le contraire ? Nul hasard si, dans ce livre, tout un chapitre est consacré – et sans prendre de pincettes ! – à la corruption. Si le rôle nuisible de la « bolibourgeoisie » et de la bureaucratie est régulièrement évoqué. Si certaines erreurs de Chávez (et non uniquement de Maduro !) sont pointées du doigt. Si… De là à jeter le bébé avec l’eau du bain, il y a un pas que, effectivement, je ne franchis pas. Lorsqu’un gamin avec une verrue noire sur le nez est férocement agressé par une sombre brute, la priorité est de défendre le gamin, pas de répéter en boucle, en restant tranquillement à l’écart, « beurk, il a une verrue sur le nez ! ».

 

TD – Tout de même, alors que de la droite à une certaine extrême gauche, une quasi unanimité dénonce le gouvernement vénézuélien, n’es-tu jamais saisi par le doute ? N’as-tu pas peur de te tromper ?

ML – Je doute en permanence. Je ne cesse de m’interroger. Le journaliste ne sait pas tout. Il rend compte des éléments dont il dispose, à un moment donné, pour expliquer une situation donnée. Ce n’est pas toujours facile. Au milieu des interactions, des circonstances, des émotions, des événements, tout se révèle sujet à interprétations. Sachant que, comme l’a dit Jean-Luc Mélenchon, « recopier et répéter est moins dangereux que de dire quelque chose en étant seul à le faire ».

Toutefois, un épisode de ma vie professionnelle m’a marqué profondément. En 1982, après m’être fait remarquer par un livre-reportage – Sucre amer – sur les effroyables conditions, un véritable esclavage, dans lesquelles travaillaient les Haïtiens des plantations de canne à sucre dominicaines, je suis parti au Salvador avec dans la poche un contrat des Editions du Seuil pour couvrir le conflit armé qui déchirait ce pays. J’y suis resté trois mois, dont trois grandes semaines physiquement éprouvantes au sein de la guérilla du Front Farabundo Marti de libération nationale (FMLN). A mon retour à Paris, et lorsque j’ai rendu mon manuscrit, le Seuil a refusé de le publier, estimant qu’il était trop favorable aux thèses de l’opposition armée – considérée alors par beaucoup comme « polpotienne » et composée de « Khmers rouges » extrêmement dangereux. Le livre – Los Compañeros – a finalement été publié par une maison d’édition beaucoup plus modeste (Encre), ce qui n’a bien sûr pas favorisé sa diffusion.

Le conflit s’est terminé en 1992. Lorsque la Commission de la vérité de l’ONU a rendu son rapport, celui-ci a confirmé tout ce que j’avais écrit sur l’écrasante responsabilité de l’oligarchie, de l’armée (formée et encadrée par les Etats-Unis) et des escadrons de la mort dans les violations des droits humains. Bien que très minoritaire et contesté dans mon analyse, je ne m’étais pas trompé. Depuis ce jour, et fort de cette expérience, je ne cède ni à la pression générale, ni aux critiques, ni aux insultes, ni même à la perte de certains amis si, après avoir travaillé le plus sérieusement possible, j’estime, en conscience, que j’ai raison. Je peux certes me tromper. Mais, fussent-ils en groupes, en ligues et en processions, les autres aussi !

 

TD – Le média d’investigation Mediapart, salutaire quand il combat la corruption et la répression en « macronie », a par contre repris la ligne d’Edwy Plenel sur le Venezuela quand il dirigeait la rédaction du Monde, et fait beaucoup d’efforts pour convaincre le lectorat progressiste que ce pays est une dictature, avec pour preuve les dénonciations d’Amnesty International et de Human Rights Watch. Qu’en penses-tu ?

ML – Il y a quelques années, s’en prendre à Reporters sans Frontières et à son « caudillo » d’extrême droite Robert Ménard était très mal vu. A quelques-uns – je pense au Diplo, à Acrimed, à Maxime Vivas (du Grand Soir)i – (1), nous l’avons fait et avons dû subir des critiques acérées. Depuis, la vérité a éclaté sur Ménard – mais personne ne nous a présenté des excuses ! Comparaison n’étant pas raison, je ne comparerai évidemment pas l’idéologie des dirigeants d’Amnesty International à celle de Ménard. Toutefois, il existe une dérive de ces organisations de défense des droits humains. Au risque de choquer – une fois de plus ! –, je consacre un chapitre à ce sujet. Derrière ces bureaucraties respectées (et, sur de nombreux points, à juste titre), se cache un fonctionnement très problématique. Qui les informe ? Des ONG locales. Au Venezuela, Proveaet le Foro Penal qui, avant d’être des organisations de défense des droits de l’homme, sont très clairement des organisations d’opposition. Financées par… (je laisse aux lecteurs le soin de découvrir les dessous de ces majuscules humanitaires à forts relents idéologiques qui méritent questionnements).

 

TD – Dans les années 70 nul n’aurait pensé dire « ni Allende, ni Nixon » comme on dit aujourd’hui « ni Maduro, ni Trump ». Après avoir occulté vingt ans de démocratie participative, les grands médias transforment aujourd’hui les effets en… causes de la guerre économique. N’est-il pas temps que les progressistes songent à démocratiser radicalement la propriété des médias, à fonder de nouvelles écoles de journalisme hors marché, à créer un puissant réseau de médias associatifs et, surtout, un nouveau type, socialement organisateur, de technologies qui nous libèrent des réseaux sociaux inventés par les Etats-Unis ?

ML – Tout à fait Thierry (comme disait Jean-Michel Larqué) ! La réponse est déjà dans ta question.

 

En 2018, avec Franco Rivera et Thierry Deronne dans un quartier populaire de Caracas (Magallanes de Catia). Photo de Jesus Reyes.

Notes

(1) i Action, Critique, Médias : https://www.acrimed.org/ ; Maxime Vivas, La face cachée de Reporters sans frontièresAden, Bruxelles, 2007.

Le site Mémoire des Luttes publie en exclusivité les « bonnes feuilles » de « Venezuela. Chronique d’une déstabilisation » : « Nicolás » constitue le huitième chapitre de l’ouvrage.

 

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23 mars 2019 6 23 /03 /mars /2019 15:53

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23 mars 2019 6 23 /03 /mars /2019 15:50

Présidente de la Grande Édition de Marx et d’Engels en français (Geme), la philosophe invite dans Communisme et stratégie à une redéfinition « dialectique » de l’alternative à partir des théories critiques du capitalisme, d’une relecture de Marx et des luttes actuelles afin de s’inscrire dans une perspective révolutionnaire.

 

Dans Communisme et stratégie (1), vous entrez rapidement dans le vif du sujet en parlant du « retour de la question communiste » et d’une « réactivation du communisme ». Cela s’inscrit cependant dans un paradoxe, selon vous. Lequel ?

Isabelle Garo Le paradoxe est celui-ci : d’un côté, on peut constater un retour, relatif mais réel, de la thématique communiste, sous la plume d’auteurs dont l’écho est important, bien au-delà des cercles militants. Cette question se trouve aujourd’hui retravaillée par des philosophes comme Alain Badiou, Antonio Negri, Jacques Rancière ou Jean-Luc Nancy. De l’autre côté, sa portée politique ne bénéficie pas du même regain d’intérêt. J’ai laissé de côté les théoriciens qui se situent sur le terrain du marxisme et qui n’ont jamais déserté cette question : il faudrait consacrer un livre entier aux réflexions stratégiques développées notamment par Lucien Sève, André Tosel ou Daniel Bensaïd. Mon projet était ici d’analyser le sens complexe de cette reviviscence partielle, qui a migré sur le terrain théorique mais qui témoigne bien d’une recherche croissante d’alternatives, face aux dégâts colossaux du capitalisme contemporain. Elle manifeste aussi notre difficulté collective à combiner la réflexion à la construction effective d’une telle alternative, à partir des conditions existantes. Je tente de proposer quelques pistes en relisant ensemble ces auteurs et Marx à partir des enjeux actuels de la transformation sociale.

 

Dans cette situation paradoxale, vous pointez les difficultés des mouvements politiques et sociaux et des critiques marxistes du capitalisme. De quel ordre ces difficultés sont-elles ?

Isabelle Garo Je dirais d’abord que ces dimensions sont distinctes. La critique marxiste du capitalisme est plus que jamais féconde. Et si on élargit la focale au-delà de la France, les travaux sur ce terrain sont nombreux, du côté de la philosophie mais aussi des sciences sociales. Les mouvements sociaux sont vigoureux et épars : luttes féministes, écologistes, antiracistes, solidarité avec les réfugiés, mobilisations contre les politiques néolibérales dans de multiples secteurs et, bien sûr, irruption des gilets jaunes qui bouscule tous les cadres. Sur le plan politique, en revanche, la gauche n’a jamais été aussi faible et divisée, peinant à porter un projet alternatif clair et cohérent en dépit de ses efforts. Dans le même temps, les mouvements néofascistes ont le vent en poupe, leurs idées se diffusent d’autant plus largement qu’elles sont instrumentalisées, y compris par des politiques étatiques et européennes. C’est peu dire que, dans ces conditions, la démocratie dépérit sous nos yeux alors que c’est son sens fort et élargi qu’il s’agit de construire.

 

Pour vous, en plein « moment néolibéral », « la crise du mouvement ouvrier » est même à son comble. Pourquoi ?

Isabelle Garo Les politiques néolibérales se sont acharnées à démanteler les collectifs de travail, à casser les solidarités et les services publics et à généraliser la concurrence comme modèle social. Mais les forces de gauche subissent aussi le contrecoup prolongé de l’échec du « socialisme réel » à l’Est, de la diabolisation médiatique et idéologique de toute volonté transformatrice depuis les années 1970 et du bilan calamiteux de la « gauche » au pouvoir. S’y ajoute le poids des logiques électorales étroites, qui ont contribué à tarir la réflexion stratégique. Celle-ci vise à articuler un projet radical, le dépassement du capitalisme, à la définition des moyens concrets de sa réalisation, en échappant aux cuisines électorales autant qu’aux déclamations creuses.

 

Et c’est là qu’émerge un intérêt nouveau pour le communisme qui permet « une contre-offensive », « une réinvention d’un monde post-capitaliste ». Comment cela se traduit-il ?

Isabelle Garo Cet intérêt nouveau se redéploie en grande partie hors des partis, voire contre eux. C’est le cas dans les mobilisations actuelles, de par le monde, qui ne se relient pas spontanément les unes aux autres. Mais il se manifeste à travers des recherches théoriques, qui explorent et nourrissent la demande d’alternative, sans aider à sa concrétisation. L’écart reste considérable entre ces deux tendances qui relèvent pourtant d’une même dynamique.

 

Concernant cette appétence pour une critique radicale du capitalisme, notamment dans le champ théorique, vous y voyez un signe à la fois négatif et à la fois une bonne nouvelle ?

Isabelle Garo C’est surtout une bonne nouvelle, la preuve que le climat idéologique change, que les jeunes générations sont de plus en plus conscientes de l’ampleur des enjeux et de la nocivité d’un capitalisme irréformable. Ses limites tiennent à la tendance à l’isolement splendide d’œuvres hautement élaborées, dessinant des voies incompatibles. Comment faire pour que ce regain théorique stimule le débat et l’intervention collective, offensive, sur les questions cardinales de l’État, de la propriété, du parti, de l’exploitation, des dominations, etc., depuis toujours au cœur du communisme et du socialisme ? J’essaie de le montrer : revisiter Marx sous cet angle est une des conditions de la relance politique.

 

La « question communiste » doit pouvoir poser celle de « l’alternative » et d’une « perspective révolutionnaire ». C’est ici que vous pointez une faiblesse ?

Isabelle Garo Il ne s’agit pas de porter des jugements sur ce qui existe, mais d’en partir : les forces politiques, syndicales, associatives sont précieuses. Néanmoins, l’affaiblissement continu de la gauche radicale et son éclatement sont bien réels. Cette crise ne peut persister plus longtemps sans menacer dangereusement un héritage vivant de pratiques, de luttes, de cultures politiques inestimables. Face à un capitalisme destructeur, dont le pilotage néolibéral connaît un tournant autoritaire inédit, nous avons à reconstituer un rapport de forces. Cela implique d’aborder dans sa globalité contradictoire le monde présent et de ne pas avoir peur des mots qui permettent de le penser : « classe », « capitalisme », « exploitation », « domination », etc. Pourquoi laisser à Macron et aux publicitaires celui de « révolution » ? Il nomme l’effort collectif considérable que nous avons à accomplir pour œuvrer dès à présent à la reconstitution d’une alternative politique organisée et démocratique, fédératrice et radicale, attentive aux aspirations individuelles et collectives et à tous les combats émancipateurs tels qu’ils existent, en y incluant les luttes féministes, antiracistes, écologistes, les mobilisations des quartiers populaires contre les violences policières, etc., hauts lieux aujourd’hui d’une politique en mutation.

 

Vous choisissez de discuter trois grandes théories post-marxistes. Vous usez d’ « une approche antichronologique ». Quel est l’intérêt de faire d’abord l’analyse dialectique de théories critiques actuelles pour revenir ensuite à Marx ?

Isabelle Garo J’ai choisi, plutôt que de survoler ce panorama, de discuter de façon précise trois auteurs, à la fois en raison de leur notoriété, de leur puissance théorique et parce qu’ils revisitent les questions classiques du communisme et du socialisme tout en les isolant. Alain Badiou aborde en particulier la question de l’État et du parti, Antonio Negri et les théoriciens des communs celle de la propriété et du travail, Ernesto Laclau celle de la stratégie et de l’hégémonie. Tous trois traitent des questions clés de l’alternative comme les membres épars d’une perspective globale effondrée, qui tente de reprendre vie. Ma thèse est que leurs approches, en leur éclatement même, contribuent à rendre à la question stratégique son actualité. Se confrontant toutes à Marx, de façon partielle et partiale, elles invitent à le relire sous cet angle stratégique. Si Marx est le théoricien incontournable du capitalisme et de ses contradictions essentielles, cette relecture permet de mesurer à quel point son œuvre est habitée, innervée, par le souci constant d’intervention théorique et politique en situation. Les analyses historiques et les textes militants de Marx, autant que le Capital, sont constamment traversés par cette préoccupation. Sa situation n’est certes plus la nôtre. Loin d’y chercher des réponses définitives, il s’agit de suivre les méandres de sa propre conception du communisme comme « mouvement réel », pour en évaluer la fécondité persistante.

 

Vous reprochez, entre autres, aux critiques actuelles de laisser le débat théorique « à côté de l’action politique ». Pour penser « une réelle sortie du capitalisme », il faut, au contraire « les ressouder ». Selon vous, cela passe pa r « la redéfinition dialectique » d’une stratégie. Qu’est-ce qui vous conduit à cette thèse ?

Isabelle Garo C’est Marx, relu comme théoricien stratège et militant critique ! Mais aussi l’histoire longue des mobilisations et du mouvement ouvrier à travers le monde. Et, bien sûr, l’ampleur des luttes actuelles et leur éclatement. L’intervention politique ne peut exister qu’au sein des contradictions existantes et de leurs formes conscientes, impliquant une analyse complexe mais aussi des choix. C’est cette approche originale que le terme de « dialectique » désigne. C’est donc un tout autre régime de la théorie que notre présent appelle, impliquant la culture politique populaire existante et son élargissement (dont Gramsci fut le grand penseur), la construction et la diffusion de l’analyse du capitalisme néolibéral, la construction collective, en projet et en acte, d’une alternative aussi globale que ce dernier, qui passe par le renouveau des organisations. L’urgence croît de cette redéfinition militante et stratégique d’une analyse non découplée des luttes, ne s’y dissolvant pas sans les surplomber.

 

Vous y donnez un contour assez précis, en la qualifiant de « stratégie des médiations ». De quoi s’agit-il ?

Isabelle Garo Le terme de « médiation » peut sembler bien vague, mais il fait partie de ces notions que Marx réélabore. Il désigne les intermédiaires de cette réappropriation par l’humanité de ses propres forces sociales qu’est à ses yeux le communisme. L’État, les organisations, l’argent, le savoir aussi sont des médiations qui participent au fonctionnement social mais qui, dans le capitalisme, se scindent de leurs producteurs pour se retourner contre les classes dominées, en instruments de leur domination. Comment les reconquérir sans les abolir, l’absence de médiation étant leurre antipolitique des périodes de défaite, friandes d’identités sclérosées autant que d’universalité vide ? Cette vaste dialectique historique est le creuset des luttes et de la contestation radicale d’un mode de production fondé sur l’exploitation de classe et son cortège de dominations. C’est en son sein qu’il s’agit d’intervenir, en articulant tous les combats, sans prétendre les unifier par en haut mais en les reliant de l’intérieur à un projet anticapitaliste résolu. Bref, organiser et penser du même élan la contestation sociale et un avenir non capitaliste, aussi incertain qu’indispensable, c’est cela, le communisme.

 

(1) Communisme et stratégie, d’Isabelle Garo, Éditions Amsterdam, 336 pages, 19 euros.

Entretien réalisé par Pierre Chaillan

 

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29 décembre 2018 6 29 /12 /décembre /2018 10:32
Amos Oz, disparition d'un écrivain apôtre de la paix (L'Humanité, 28 décembre 2018)
Amos Oz, disparition d'un écrivain apôtre de la paix
Vendredi, 28 Décembre, 2018
Amos Oz, l'écrivain israélien le plus connu à l'étranger pour son oeuvre et son action en faveur de la paix avec les Palestiniens, s'est éteint vendredi à l'âge de 79 ans. Son denier roman "Judas" est sorti en français en 2016. Nous vous proposons de relire l'entretien qu'il avait accordé alors à Muriel Steinmetz.
 
 
Amos Oz, dont le roman autobiographique "Une Histoire d'amour et de ténèbres" avait connu un succès mondial, est décédé des suites d'un cancer, a annoncé Fania Oz-Salzberger, historienne de profession. "Mon père chéri vient de mourir, après une détérioration rapide (de son état de santé), dans son sommeil et tranquillement, entouré de ceux qui l'aiment", a-t-elle écrit sur Twitter, remerciant "ceux qui l'ont aimé".
Amos Oz a vu le jour à Jérusalem le 4 mai 1939 dans une famille d'origine russe et polonaise. Salué à ses débuts comme le "Camus israélien", l'écrivain, un fervent militant de la paix avec les Palestiniens, avait dénoncé ces dernières années la politique du Premier ministre Benjamin Netanyahu et boycotté les événements officiels organisés par Israël à l'étranger pour protester contre l'"extrémisme croissant" du gouvernement. Il a parallèlement réagi fermement face à ceux qui prônent la destruction d'Israël.
Lauréat du prestigieux prix Goethe 2005 en Allemagne, Amos Oz avait aussi reçu le prix d'Israël de littérature en 1998, le prix Méditerranée (étranger) en 2010 et le prix Franz Kafka en 2013. Parmi ses livres figurent "la Boîte noire", qui a obtenu en 1988 le Fémina étranger en France, ou encore "Seule la mer" (2002).
En 1992, il avait également reçu le "Prix de la paix des libraires allemands", un prix considéré en Allemagne comme encore plus prestigieux que le prix Goethe.
"Dans ses oeuvres politiquement engagées, Amos Oz donne une image vivante de la société israélienne et son peuple aux différentes facettes; il décrit la diversité des voix dans l'État d'Israël", avait estimé le jury à l'époque.
La France lui avait attribué le titre d'officier des Arts et des Lettres et il était régulièrement pressenti pour le Prix Nobel de Littérature qu'il n'a cependant jamais obtenu.
Le regard intense et le verbe clair, Amos Oz, également très apprécié par les Israéliens surtout pour son humour, est diplômé de littérature et de philosophie. Il est intervenu régulièrement dans les médias israéliens et internationaux.
Dans les années 1990, il quitte le parti travailliste pour rejoindre le Meretz, plus à gauche, dont la priorité est la paix avec les Palestiniens.
"La paix n'est pas seulement possible, elle est inévitable, parce que nous n'avons nulle part ailleurs où aller et les Palestiniens non plus", proclamait-il en septembre 2016 lors de l'éloge funèbre de son ami Shimon Peres, prix Nobel de la paix.
Son dernier ouvrage paru en français en 2016, "Judas", explore la figure du traître, qualificatif dont Amos Oz a été affublé pour ses positions politiques.
 

Du maître écrivain israélien Amos Oz, Gallimard publie Judas, un livre qui bouscule des idées reçues et fait grincer des dents ici et là-bas. Entretien.

Ce livre semble autant un roman qu’une parabole. Peut-on utiliser ce mot ?

Amos Oz Je préfère parler de récit. Il s’agit d’un huis clos mettant en scène trois personnages : Shmuel, Atalia et Wald. Entourés de quelques spectres, ils passent l’hiver dans une même maison, boivent du thé, discutent. Durant un bref laps de temps, ils évoluent, se transforment. Je n’aime pas les paraboles. Il n’est pas un de mes romans qui prétende à une portée universelle.

En situant votre histoire à Jérusalem, au cœur des contradictions entre les trois religions monothéistes et à partir de la figure de Judas, vous mettez le doigt sur le nœud d’un conflit qu’on dirait éternel.

Amos Oz Bon nombre des personnages de ce livre sont – à l’instar de Judas – considérés par leur entourage comme des traîtres. Aucun ne l’est véritablement, sauf Shmuel justement, l’étudiant qui se cherche des parents de substitution et couche avec sa mère symbolique. À en croire Freud, il n’y a là rien que de très banal. Les autres ont certes de profondes convictions, mais ils sont trop en avance ou trop en retard sur leur temps. L’histoire ne pouvait avoir lieu qu’à Jérusalem. La ville constitue le miroir du personnage féminin, Atalia.

Le récit commence en 1959, dix ans après la création de l’État d’Israël, aussitôt suivie par une guerre, un siège et une interminable pénurie. J’y étais. Je m’en souviens très bien. Jérusalem et la jeune femme sont blessées, déchirées, en colère. Jérusalem a été le théâtre de deux événements symboliques majeurs : le sacrifice d’Isaac (à quoi fait écho dans le livre la mort au combat de Micha, fils de Wald) et la crucifixion de Jésus. Atalia et Jérusalem m’évoquent la note unique d’un violoncelle par une nuit de tempête.

Vos personnages représentent des types bien définis. Shmuel est un jeune socialiste idéaliste, Wald un écrivain-philosophe cynique revenu de tout et Atalia, au caractère bien trempé, est l’héritière de son père, Abravanel, qui ne croyait pas à l’existence d’un État juif ni même à celle d’un État binational.

Amos Oz Mes personnages ne sont ni des symboles ni des porte-drapeaux. Ils sont de chair et de sang. Shmuel est certes un idéaliste convaincu de pouvoir changer le monde, du moins au début du roman. Il a dans sa chambre des posters du Che et de Fidel Castro. En revanche, pour Wald, le monde est une scène pleine « de bruit et de fureur », comme l’a dit Shakespeare. Selon lui, ceux qui croient à la rédemption – soit aux religions et aux idéologies – ne sont que des corrupteurs. Atalia, pour sa part, considère la gent masculine comme une catastrophe ambulante. Elle couche avec tous les hommes, avant de les jeter. Elle ne voit en eux que des adolescents attardés.

Le lecteur va assister au petit miracle du rapprochement entre ces trois-là, qui finiront par s’aimer. Le sujet de ce roman n’est pas à chercher du côté des idéologies. Je ne prône ni le christianisme ni l’athéisme. Il ne s’agit pas non plus d’être pour ou contre l’État d’Israël, même si ces idées sont présentes en arrière-plan. J’espère que les lecteurs percevront l’ensemble comme une musique de chambre : trio ou quintette, si l’on inclut les spectres. J’aime autant Judas que Jésus. J’aime Wald et Abravanel, Shmuel et Atalia. Aucun d’eux, hormis Jésus, n’est dans la douceur de la compassion. L’essence de la création littéraire impose à l’auteur de s’identifier à chacun de ses personnages, quand bien même ils sont aux antipodes les uns des autres.

Shmuel, qui étudie la figure de Judas, le juge indispensable dans la création de la religion chrétienne…

Amos Oz Sans Judas, pas de crucifixion, partant, pas de résurrection et pas de christianisme. Jésus aurait pu continuer d’exercer son ministère en Galilée, faire quelques miracles et mourir d’un infarctus à 83 ans. La Galilée alors grouillait de faux mages. Comme aujourd’hui !

Pourquoi Judas, un homme riche, trahit-il Jésus pour 30 deniers, à peine 600 de nos euros ? Pourquoi lui donne-t-il un baiser ? Et pourquoi va-t-il se pendre ?

Amos Oz C’est là l’une des histoires les plus terribles de l’humanité. Durant deux mille ans, elle a causé la mort d’une multitude de juifs. Pogroms, persécutions en tout genre, l’Inquisition, la Shoah. Judas, en hébreu, c’est le nom d’un des patriarches des douze tribus d’Israël. Judas, c’est aussi la Judée. Par glissement, ce prénom donnera le mot juif. Il semble que nous, juifs, soyons tous des traîtres et que nous ayons tous vendu Dieu. Nous avons tous de l’argent et, par conséquent, nous avons corrompu le monde.

À ce stade du récit, je ne mets pas l’accent sur l’antisémitisme. Je fais simplement allusion à la figuration du juif dans la peinture de la Renaissance, notamment dans les représentations de la Cène. Le juif y est déjà caricatural.

Shmuel voit en Judas le plus fidèle et le plus croyant des disciples. Celui-ci croit en Jésus plus que Jésus lui-même. Pour lui, la crucifixion est le prélude au royaume de Dieu sur terre. C’est à reculons que Jésus se rend à Jérusalem, car il n’a pas envie de mourir. Judas, homme influent, tente de le convaincre d’y aller. Ni les Romains ni les grands prêtres n’étaient très chauds pour la crucifixion. Judas s’en charge, grâce à ses nombreux contacts. Il n’a qu’à passer deux ou trois coups de fil. Pour mettre un peu de piment dans la sauce, il imagine de placer deux brigands de part et d’autre du Christ. Jésus agonise et, à sa mort, Judas prend conscience qu’il l’a vraiment tué, exactement comme le veut la tradition antisémite, mais pour une raison totalement inverse. La conclusion de Shmuel est donc qu’avec la mort de Judas disparaît le seul, le premier et l’unique chrétien. Sa version est sans doute plus cohérente que celle de l’Évangile.

Vous identifiez-vous à Judas en tant que traître ?

Amos Oz J’ai été souvent traité de traître dans ma vie. C’est un honneur.

Comment votre livre a-t-il été reçu en Israël ?

Amos Oz Il y a été fortement controversé. En France aussi. Mon livre est une provocation difficile à avaler pour les sionistes conventionnels et les chrétiens du même tabac. En Israël, on a dit que c’était un mauvais coup porté contre le sionisme et l’État d’Israël.

Comment voyez-vous la société israélienne actuelle ?

Amos Oz La politique est très mauvaise. Les Palestiniens devraient avoir un État. J’ai été contre la colonisation dès la guerre de 1967. Le pays est très petit. Les Palestiniens n’ont nulle part où aller. La situation est la même pour les Israéliens. Ils sont semblables. Pourquoi ne dormiraient-ils pas ensemble ? Après un siècle de haine, on ne peut coucher ensemble d’un seul coup. Il vaudrait mieux d’abord partager la maison en deux appartements séparés. Quand aura-t-on la même horloge ? Difficile d’être prophète en un pays qui en a déjà tant.

Entretien réalisé par Muriel Steinmetz, Traduction assurée par Sylvie Cohen
Amos Oz, disparition d'un écrivain apôtre de la paix (L'Humanité, 28 décembre 2018)
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4 décembre 2018 2 04 /12 /décembre /2018 05:54
En novembre 2018, parution de Irlande en révolutions, un essai historique de Olivier Coquelin aux éditions Syllepses

Un livre à conseiller de notre ami universitaire Olivier Coquelin que nous avions eu déjà eu le bonheur de publier dans le Chiffon Rouge:

Soviets irlandais : expériences autogestionnaires dans l’Irlande révolutionnaire (1918-1923) (1/2) par Olivier Coquelin

https://autogestion.asso.fr/soviets-irlandais-experiences-autogestionnaires-dans-lirlande-revolutionnaire-1918-1923-12/

 

Pour comprendre les particularités de l’Irlande contemporaine, l’auteur nous invite à un voyage dans une histoire des revendications émancipatrices du peuple irlandais.
La partition de l’île d’Irlande, qui perdure à ce jour, fut l’une des conséquences de la Révolution de 1916-1923. Inachevée, la rupture avec l’ordre ancien contribua surtout à renforcer le pouvoir des forces conservatrices, à l’œuvre des deux côtés de la frontière.
Pareil phénomène oblige à s’interroger sur la nature même des mouvements politiques (révolutionnaires comme constitutionnels) et sociaux (agraires comme ouvriers) irlandais qui se réclamèrent du nationalisme, à partir du siècle des Lumières.

Dans quelle mesure se faisaient-ils les partisans de desseins progressistes dans la perspective d’une Irlande indépendante, autonome ou maintenue dans le giron britannique ?

Entre nationalismes et conservatismes: une histoire politique et sociale (18e-20e siècles)

Collection : « Histoire : enjeux et débats »

Auteur-e : Olivier Coquelin

Parution : Novembre 2018
Pages : 544
Format : 150 x 210
ISBN : 978-2-84950-693-6

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28 décembre 2017 4 28 /12 /décembre /2017 06:44

Serge PAUGAM  - Sociologue, directeur de recherche au CNRS et directeur d’études à l’EHESS

 

« Ces élites sont persuadées d'être porteuses d'une supériorité morale, à préserver de toute contamination. »

« En France, les riches recourent, en la dévoyant, à l'idée du mérite comme justification des privilèges. »

 

« Ce que les riches pensent des pauvres » : cet intitulé, faussement anodin, recouvre une vaste et novatrice enquête sociologique. Dans le contexte de la concentration croissante des richesses et de l'aggravation des inégalités, toujours plus documentées, les travaux sur la pauvreté et les études menées sur les catégories supérieures ne s'étaient pas encore croisés. C'est à l'exploration de ce lien qu'est consacrée l'enquête comparative menée par les sociologues Serge Paugam, Bruno Cousin, Camila Giorgetti et Jules Naudet. Ils ont interrogé les riches qui vivent dans les beaux quartiers de trois métropoles ­ en France, au Brésil et en Inde ­ pour analyser leur perception des pauvres et des inégalités. Et, partant, leur vision de la société en régimes démocratiques, à l'heure de la globalisation. Entretien avec l'un des coauteurs, Serge Paugam.

 

HD. Pourquoi aujourd’hui consacrer une enquête sociologique à « ce que les riches pensent des pauvres », et la mener à Paris, Sao Polo et Delhi ?

Serge PAUGAM. Dans de nombreuses métropoles, on constate une augmentation de la ségrégation spatiale du fait de la concentration de la richesse dans certains espaces : les riches vivent dans des territoires de plus en plus repliés sur eux-mêmes, coupés des autres couches de la population. Au-delà d’un processus d’agrégation affinitaire déjà bien renseigné, cela ne correspondrait-il pas aussi à une attitude de distanciation des catégories les plus défavorisées, aboutissant à une ségrégation discriminante ? Nous avons alors choisi d’explorer le rapport à l’altérité dans ces quartiers. En nous demandant aussi si perdurait l’identification, montrée par Louis Chevalier, des « classes laborieuses » à des « classes dangereuses » par l’élite bourgeoise de la France du XIXème siècle, et qui fondait leur mise à distance. Pour cela étudier, non seulement la métropole parisienne, mais aussi des métropoles de pays émergents, où les inégalités sont encore plus fortes, est intéressant : la richesse y est très concentrée, la globalisation les conduit à une certaine uniformisation, ce sont des métropoles mondiales et elles connaissent des flux importants de migrations.

 

HD. Quelle vision des pauvres les riches de ces trois mégapoles ont-ils en partage ?

Serge PAUGAM. A partir des entretiens qui ont été menés, la méthode comparative a permis d’observer, sur la base de ce qui est récurrent chez les riches des quartiers les plus exclusifs, comment se construit le processus de stigmatisation des pauvres et de leur discrimination. A partir des questions sur le choix du quartier, la façon dont elles y vivent, etc., ces personnes ont en fait abordé d’elles-mêmes ce qui les distingue de ceux qui vivent dans les autres quartiers et, à partir de là, la représentation qu’elles ont des pauvres.

Apparaît tout d’abord la production d’une « frontière morale » : les interviewés sont persuadés d’être porteur d’une supériorité morale, à préserver de toute contamination pouvant venir du contact avec les autres couches sociales qui sont donc à mettre à distance. Leur quartier auto ségrégué constitue cette protection. Ainsi, quand la Mairie de Paris a décidé d’implanter un centre d’hébergement pour SDF et de refugiés aux lisières du 16ème arrondissement, cette angoisse du contact a violement ressurgi.

Second élément récurrent : la répulsion physique. Elle est d’abord liée à l’insécurité : à Sao Polo et à Delhi, cette angoisse sécuritaire conduit à vivre dans des condominiums ultra-sécurisés interdisant toute intrusion, à craindre les déplacements en voiture et à sélectionner les lieux où se rendre. Si les riches parisiens éprouvent également ce sentiment d’insécurité, il reste toutefois moins intense. La répulsion renvoie aussi à la peur d’être contaminé par le contact du corps du pauvre, porteur de maladies, etc. A Sao Polo et à Delhi, ces riches ne prennent pas les transports en commun, ne touchent pas le mobilier dans les lieux publics … Ils expriment un profond dégoût à l’égard des pauvres, de leur apparence, etc., et n’évoquent jamais la possibilité de politiques pour changer les conditions de vie dans les bidonvilles.

En France, on n’est pas à ce niveau de répulsion, mais la racialisation est frappante chez ces élites pourtant dotées d’un art du contrôle social. La menace est celle des pauvres venus d’ailleurs, soupçonnés de manquement « culturel » aux savoirs élémentaires d’hygiène : les Roms, les réfugiés, … La saleté des quartiers est associée à un comportement jugé non civilisé de « certains » types de population.

 

HD. Dans ces situations d’inégalités criantes, comment la représentation des pauvres qu’ont ces riches s’articule-t-elle avec leur perception d’eux-mêmes ?

Serge PAUGAM. Cela les amène au besoin de justifier leurs privilèges, qui passe par la justification du sort des autres, et donc des écarts. On remarque alors deux tendances. Les pauvres sont perçus comme n’ayant d’autre destin du fait de différences d’aptitudes  quasi génétiques, et ce ne sont pas les programmes sociaux qui pourront changer leur sort. C’est la naturalisation de la pauvreté et des inégalités qui est une évidence pour les interviewés à Delhi : les classes inférieures constituent une humanité différente.

En France, les riches tiennent compte de l’imprégnation des principes républicains, de ce qu’ont pu apporter la société salariale et les programmes sociaux au bien être de la population. Mais, s’ils reconnaissent les déterminismes sociaux, ils recourent, en la dévoyant, à l’idée du mérite comme justification des privilèges : les riches sont riches car ils ont … plus de mérite que les autres, faisant fi de ce qui relève  largement d’inégalités sociales. Le terme « injustice » n’est jamais prononcé.

HD. Peut-on voir dans ces entretiens l’empreinte du discours néolibéral globalisé ?

Serge PAUGAM. Dans les trois métropoles, reviennent les mérites vantés par le néolibéralisme : prise d’initiatives et de risques, responsabilité individuelle à laquelle est liée la valorisation du mérite, au détriment de la responsabilité sociale. A ceux qui ne réussissent pas, on attribue des comportements paresseux, un incapacité à faire les bons choix, etc. A Delhi et à Sao Polo, ces arguments s’ajoutent à ceux de la naturalisation : ils sont compatibles. On assiste ainsi à une convergence idéologique néolibérale. Je constate d’ailleurs dans la société française la richesse est de plus en plus valorisée comme idéal de réalisation de soi. Le problème de ce discours décomplexé est qu’il s’accompagne très souvent d’un mépris à l’égard des pauvres et d’une justification idéologique de leurs échecs ou de leurs malheurs.

 

HD. Les résultats de votre enquêtent interroge frontalement la notion de solidarité… Quelles conséquences en tirez-vous ?

Serge PAUGAM. Dans les pays très inégalitaires les riches s’organisent entre eux, les pauvres survivent entre eux, les liens s’expriment en termes des services des seconds par les premiers. La comparaison entre ces trois métropoles montre que, dans une société salariale comme la nôtre, où il y a eu des conquêtes sociales, où on a appris que la solidarité nationale est un effort de chacun pour faire face aux aléas de la vie à travers des systèmes de protection au profit de l’ensemble du corps social, les risques de fragmentation sociale sont de plus en plus visibles. Ce qui faisait tenir ensemble les individus au sein d’une société démocratique et ouvert à tous s’affaiblit au profit de solidarités à l’intérieur de groupes restreints. C’est tout à la fois la mixité sociale, la notion d’espace public, la confiance mutuelle qui risquent d’être emportées par ce processus. Cette logique d’entre-soi progresse et est terriblement menaçante, elle interroge le potentiel de cohésion de nos sociétés. C’est ce que montre l’écart entre le besoin de se considérer comme des citoyens solidaires les uns des autres et cette réalité que nous dévoilons – là  réside la dimension critique du travail sociologique – et analysons.

 « LE REGARD DES RICHES SUR LES PAUVRES SIGNALE UN DANGER POUR NOS SOCIETES » (L’HUMANITE DIMANCHE – JEUDI 21 DECEMBRE 2017 – LUCIE FOUGERON)

DE SERGE PAUGAM, BRUNO COUSIN, CAMILA GIORGETTI, JULES NAUDET, ÉDITIONS DU SEUIL, 2017, 352 PAGES, 23 EUROS.

Si les inégalités sont désormais reconnues comme « risque mondial » jusque dans les plus hautes sphères de décideurs ­ à l'instar du Forum de Davos en 2017 ­, apprendre la façon dont les élites les envisagent vraiment est un questionnement original. Cette enquête sociologique en est une première étude, fructueuse.

Fondée sur une démarche scientifique ­ dont la méthodologie est précisément exposée, rappelant utilement ce qu'est le travail sociologique ­, elle aboutit, à partir d'entretiens approfondis menés dans trois métropoles mondiales, à établir des invariants dans les perceptions de la pauvreté qu'ont les riches, refusant la mixité résidentielle, défendant âprement la frontière de classe. À l'heure du néolibéralisme globalisé, leur convergence idéologique dans la justification des inégalités vient percuter le principe de solidarité au coeur de la citoyenneté dans les sociétés démocratiques.

Ces entretiens et leur analyse dévoilent une réalité qui tend à progresser dans nos sociétés et à les menacer. Aux acteurs du débat public de s'en saisir.

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