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24 août 2019 6 24 /08 /août /2019 07:07
Histoire et Devoir de Mémoire - Résistance et Déportation : Dénaturalisés  - Les retraits de nationalité sous Vichy de Claire Zalc

La France aux Français » : ce fut l’une des premières mesures mises en œuvre par le gouvernement de Vichy avec la loi du 22 juillet 1940, qui prévoyait de réviser la naturalisation de tous les Français naturalisés depuis 1927. Plusieurs centaines de milliers de personnes,1 million peut-être, étaient visées et, même s'ils n'étaient pas cités dans le texte de la loi, les Juifs en premier lieu.

À partir d’une étude d’une ampleur inédite dans les archives, Claire Zalc livre une puissante analyse des effets de cette loi, depuis son application par les magistrats de la commission de révision des naturalisations, les préfets, et les maires jusqu’à ses conséquences pour ceux qui l’ont subie et se sont vus retirer la nationalité française. Au ras de la pratique administrative, elle établit comment se dessinent les visages des « mauvais Français », et comment ceux-ci ont tenté de protester contre l'arbitraire. Elle apporte une nouvelle pièce aux débats historiographiques sur l'antisémitisme de Vichy et son autonomie vis-à-vis des pressions allemandes, mais aussi sur la continuité des pratiques et personnels entre la IIIe République, Vichy et la IVe République.

Une analyse implacable des mécanismes, de la violence d'Etat et du fonctionnement d'une administration en régime autoritaire.

"Une enquête passionnante, exceptionnelle."

Annette Wieviorka

Claire Zalc est directrice de recherches à l’Institut d’histoire moderne et contemporaine (CNRS-ENS). Elle a publié Face à la persécution. 991 Juifs dans la guerre, avec Nicolas Mariot (Odile Jacob, 2010) et Melting Shops. Une histoire des commerçants étrangers en France (Perrin, 2010). Elle a dirigé, avec Tal Bruttmann, Ivan Ermakoff et Nicolas Mariot, Pour une microhistoire de la Shoah (Seuil, 2012).

 

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21 août 2019 3 21 /08 /août /2019 05:39

 

Dans un livre compilant une grande part de ce qui s’est écrit sur le chef de l’État dès 2012, Éric Stemmelen brosse un autre portrait du président, soulignant combien une oligarchie a repéré un sujet brillant, et œuvré pour le faire émerger.

Éric Stemmelen - Docteur en sciences économiques, ancien directeur des programmes de France 2

Une compilation minutieuse, quasi jour par jour, de ce qui s’est écrit sur Macron, du 22 janvier 2012 à mai 2017. Avec Opération Macron (1), Éric Stemmelen, sans apporter de révélations, dessine néanmoins un entrelacs d’heureux événements, de rencontres opportunes, sans céder à l’explication d’un candidat qui aurait été juste chanceux. Pas avec autant de fées penchées sur son berceau politique… Entretien.

 

Pourquoi ce parti pris d’ordre chronologique ?

Éric Stemmelen Ça permet d’éviter ce que j’appelle le bouquin à thèse, de construire une théorie de l’ascension de Macron. Je me suis dit que la simple juxtaposition de dates, en retenant d’abord les faits, avec quelques commentaires, jour après jour, est beaucoup plus parlante. Je pense que son ascension s’est construite assez naturellement, grâce à une classe sociale qui n’a pas besoin de se consulter pour diriger des journaux, porter en avant un candidat. Un groupe connu, les premières fortunes françaises, qui pense pareil, a trouvé que cette personnalité pouvait être utile, et alors que Macron était peut-être destiné à un poste de premier ministre, les circonstances l’ont propulsé à l’Élysée. Toute une série de gens en général discrets jusqu’ici prennent ouvertement parti. On voit ainsi Claude Bébéar prendre la plume pour soutenir Macron. La chronologie en ce sens est le plus efficace pour le raconter. En 2014, Niel achète l’Obs, Drahi achète Libé, Arnault commence à acheter le Parisien. En 2015, Drahi achète l’Express, BFM et RMC. Cette oligarchie renforce son empire de presse, avec des articles louangeurs sur Macron – on parle sans arrêt de son couple également –, on a là une opération. Et ce n’est pas moi qui le dis, c’est Bayrou, qui est loin d’être un adversaire de Macron, qui affirme à son propos sur BFM, le 7 septembre 2016 : « Je me suis toujours opposé au mélange entre la décision politique et le monde des grands intérêts, le monde de l’argent. Et il est absolument clair que c’est une opération de ce genre dont il s’agit. » Non content d’avoir le pouvoir financier, une classe tient à avoir le pouvoir politique de façon directe. Jusqu’à Macron, l’alternance entre une droite conservatrice et de pseudo-socialistes lui convenait. Aujourd’hui, un pivot, un extrême centre, convient mieux, en étant posé comme inamovible, et rejetant comme extrémiste tout ce qu’il a contre lui.

 

Pourtant, le 2 octobre 2014, Macron, rappelez-vous, n’est que le 58e sur 62 personnalités d’un baromètre politique. En 2015, son premier meeting, à Fresnes pour les départementales, est un bide, avec à peine 200 personnes.

Éric Stemmelen Il y a eu un tel flot de couvertures, d’articles, de sujets, que l’on s’y perd. En 2017, les macronistes expliquent cela par sa popularité. Or, le jour même où il est nommé ministre, en 2014, il fait la couverture de l’Express et de l’Obs. Ça commence fort, surtout si on y ajoute Closer quelques jours plus tard. On a fait en sorte qu’il devienne connu, par la répétition et la surexposition médiatique, qui précèdent de très loin sa popularité. Les sondages sérieux (Éric Stemmelen a été directeur d’études à la Sofres – NDLR) montrent alors qu’il est dans le tréfonds de la popularité, un Français sur deux ignore qui il est.

 

 

Vous pointez une singulière absence de curiosité et de vérification des journalistes, notamment sur les dates de la rencontre avec son épouse, un flou qui conduit d’abord la presse à resserrer par exemple leur écart d’âge, ou sur les années Rothschild.

Éric Stemmelen On a construit une belle histoire, enjolivant leur âge respectif à leur rencontre. Comment s’est évanouie sa fortune personnelle lorsqu’il était banquier, et justifiée aujourd’hui par sa dépense quasi totale : « J’ai remboursé des emprunts », dit-il. Un de ses conseillers dira que « pendant les années Rothschild, Emmanuel Macron a pas mal dépensé ». C’est mince, comme réponse. Emmanuel Macron, quand il est inspecteur des finances, encore célibataire, achète en juin 2007 un appartement à Paris pour une somme de 890 000 euros. Il gagne 3 300 euros net par mois, ne dispose d’aucun patrimoine personnel et doit, dira-t-il, 50 000 euros à ses parents. Il a réussi à obtenir deux crédits considérables en s’endettant très lourdement. On attend là encore une enquête approfondie sur cette question.

 

Votre éditeur est belge. Est-ce à dire que personne en France n’a voulu du livre ?

Éric Stemmelen Il se trouve que, durant un an et demi, le manuscrit a été proposé à des éditeurs français. L’un d’eux m’avait même donné une date de publication. Et puis plus rien… François Ruffin parle dans le prologue du livre de lâcheté. C’est le mot.

(1) Éditions du Cerisier, 240 pages, 16 euros. Préface de Gérard Mordillat, prologue de François Ruffin.

Entretien réalisé par Lionel Venturini

 

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20 août 2019 2 20 /08 /août /2019 05:26

 

Dans son dernier essai, Christine Le Bozec, maîtresse de conférences à l’université de Rouen en histoire moderne, étudie avec minutie la condition féminine à l’époque des Lumières et durant toute la période révolutionnaire en France.


 La Révolution française est un sentier très parcouru par les historiens. Qu’est-ce qui vous a décidée à vous arrêter sur cet événement, à vous pencher sur le rôle effectif des femmes dans cette période ?

Christine Le Bozec En effet, la Révolution française est un champ de recherche très prisé par les historiens, dont celui sur les femmes n’est, certes, pas absent mais récent, puisque les travaux pionniers ne datent que des années 1985-1989. Paradoxalement, ce qui a motivé ce travail est un profond agacement causé par la répétitivité, un psittacisme médiatique plus qu’historique et historiographique en vogue depuis quelques années, celui de rabâcher que les femmes des années 1770-1789 étaient libres et libérées et que la Révolution s’est attachée à leur rogner les ailes avant de les renvoyer dans leur foyer : les « salonnières » étant systématiquement montrées en exemple et montées en épingle, preuve et avant-garde de cette liberté. Alors, l’affirmer, le répéter est une chose, le démontrer en est une autre. Il s’est donc agi d’aller à leur rencontre pour dresser un constat « clinique » qui établit sans conteste que, ne jouissant d’aucun droit civil, elles ne constituaient qu’une minorité surexposée, une vitrine ne reflétant en rien une absence de statut juridique et qu’enfin ce battage autour de leur « liberté » n’était qu’un moyen de discréditer la Révolution française.

 

Les femmes françaises que vous étudiez étaient-elles des modèles pour d’autres qu’elles-mêmes ?

Christine Le Bozec Peut-on parler de modèle ? À partir de 1789, tout en reprenant des schémas anciens, elles innovent. Rappelons qu’elles ont toujours été présentes dans les luttes, parfois même à l’initiative des émeutes, des « émotions » populaires et des troubles antifiscaux ou frumentaires. C’est à elles qu’incombaient l’approvisionnement et la survie de la famille : rude épreuve en cas d’envolée des prix, de disette ou de lourde augmentation d’impôts. Sensibilisées, exaspérées, souvent en première ligne, elles n’hésitaient pas à faire le coup de poing. Au cours de la Révolution, elles renouvellent les pratiques lorsqu’un groupe de femmes, certes restreint, ne se limite plus à des revendications frumentaires mais pose de manière radicale des questions de type politique, social et sociétal. Pendant quelques mois, elles pèsent sur la vie politique : réunions, discussions, lectures de journaux, rédaction de pétitions, cortèges, participation aux travaux de clubs et des assemblées de section, assistance aux débats de l’Assemblée et création d’une Société de républicaines révolutionnaires. J’insiste sur le fait qu’il s’agit de mouvements minoritaires urbains mais très réactifs, voire parfois virulents. En revanche, la majorité des femmes demeure dans un attentisme frileux parfois bienveillant, et si certaines se contentent d’une attitude passive, d’autres entrent en opposition très active.

 

Qu’est-ce que les femmes doivent réellement aux salonnières dans la Révolution française ? Le salon littéraire est-il un lieu politique autant qu’un rendez-vous artistique ?

Christine Le Bozec Peut-être un mirage, celui créé par ces soixante-deux femmes qui tenaient salon à Paris dans les années 1770-1789, un leurre, celui de l’autorité intellectuelle et de la liberté : un semblant d’autorité et une liberté illusoire qui ne franchissaient pas la porte des salons, masquant la réalité de leur situation juridique, identique aux 14 millions de femmes privées de droits. À l’intérieur des salons, la vie culturelle, littéraire, scientifique et artistique était brillante, faite d’échanges fructueux contrastant avec la frivolité de la cour. De surcroît, à condition d’être adoubé par la maîtresse de maison, aucune barrière du privilège n’en limitait l’accès, autorisant des bourgeois d’y briller et d’y côtoyer l’aristocratie. Voltaire, Rousseau, d’Alembert, Holbach, Helvétius, Diderot, Condorcet, Cabanis, Destutt de Tracy, Morellet, entre autres célébrités, les fréquentaient. Progressivement, même si, à l’origine, ce n’était pas la vocation de ces lieux, les débats y prirent un tour politique, favorisant la naissance d’une opinion publique embryonnaire.

 

Les réclamations paritaires d’aujourd’hui prolongent-elles le cri féministe d’hier ?

Christine Le Bozec Le seul moment dans l’histoire où des femmes conquirent des droits et prirent toute leur place dans la sphère publique fut les années 1789-1795. Ensuite, c’est le silence, le rejet puis l’exclusion, avant le confinement dans la sphère privée, et ce, pour très longtemps. Il faut attendre avril 1944 pour obtenir le droit vote, juillet 1965 pour signer un chèque et janvier 1975 pour la légalisation de l’avortement. 2019, il reste encore bien du chemin à parcourir. Le seul exemple du combat pour l’égalité des salaires demeure toujours et encore une rude bataille à mener puisque, dans le secteur privé, les femmes touchent des salaires de 17 à 20 % inférieurs à ceux des hommes. Encore des luttes en perspective…

 

Les Femmes et la révolution 1770-1830. Passés composés/Humensis, 220 pages, 19 euros.

Entretien réalisé par Carla Fournet

 

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17 août 2019 6 17 /08 /août /2019 05:31

 

Après avoir démontré les effets ravageurs du libéralisme, Philippe Squarzoni s’est attaqué, dans Saison brune, au réchauffement climatique. Une enquête fouillée, publiée en 2012, qui détaille de façon aussi exhaustive que didactique les mécanismes. Et toujours d’actualité. Entretien.

 

Pouvez-vous revenir sur la genèse de Saison brune ?

PHILIPPE SQUARZONI Je finalisais Dol, consacré au bilan des politiques libérales du second mandat de Jacques Chirac, mais il me restait un passage à traiter, celui de l’écologie. Je voulais faire le tour de l’action, surtout de l’inaction politique sur cette question climatique. Je me suis aperçu que je ne connaissais pas grand-chose. C’est là que j’ai découvert l’ampleur du phénomène. Je le soupçonnais sans le connaître vraiment…

 

Le réchauffement, c’est quelque chose qui vous parlait ?

PHILIPPE SQUARZONI J’étais militant au sein d’Attac, mais pourtant, même en son sein, le sujet a émergé tardivement. Je sentais que c’était un gouffre, car se posait une série de questions d’ampleur : en termes de conséquences sur la société, de remise en question du modèle énergétique, de façon de penser… Mais je n’avais pas anticipé à quel point. On en a discuté avec mon éditeur, qui a accepté de me laisser travailler sur un album pas entièrement maîtrisé, sans date de sortie. Le livre est en quelque sorte devenu un prétexte pour m’informer : j’ai commencé à me renseigner, à lire de nombreux ouvrages. Un questionnement en amenait un autre. J’ai passé dix mois à faire des lectures. Au final, le plan du livre est assez simple : qu’est-ce que le changement climatique ? Quelles en sont les conséquences ? Quelles sont les réponses des gouvernements ? Comment faire pour préserver le climat et les valeurs de justice sociale ? En gros, c’est le plan du rapport du Giec, avec une dimension politique que cet organisme intergouvernemental ne peut pas se permettre.

 

Pourquoi avoir opté pour ce choix narratif, centré sur votre propre histoire ?

PHILIPPE SQUARZONI Comme je le décris dans le livre, je pars de ma propre prise de conscience comme procédé narratif. J’apprenais des choses au fil de mes lectures et de mes rencontres. Cela me permettait de faire part de mes questionnements et, en même temps, de mon désarroi. Et le mot est faible. Au fur et à mesure que j’emmagasinais des connaissances, j’en perdais le sommeil. Sans tomber dans le catastrophisme, c’est assez terrifiant de constater que nos modèles de production ont mis à mal la société. Me mettre en scène permettait aussi de me mettre au même niveau que le lecteur, de ne pas être dans la position du donneur de leçons.

 

L’ouvrage fait 480 pages. N’aviez-vous pas peur de faire un livre « indigeste » ?

PHILIPPE SQUARZONI Je voulais dire les choses de manière intéressante. J’ai avancé en gardant tout ce qui m’intéressait, du coup, je me suis retrouvé avec une montagne d’informations. Bien que le propos soit compliqué, j’ai essayé de garder ce qui était le plus compréhensible. Et j’ai utilisé tous les outils narratifs de la BD (métaphore graphique, dialogue, anecdote, etc.), ce qui permet de lire Saison brune sans avoir besoin de connaissances scientifiques précises. Parfois, dans certains livres, on a l’impression de passer à côté de choses. Là, je pense avoir réussi mon pari. Je me suis planté deux fois, j’ai fait des interviews trop techniques et me suis rendu compte que je ne pourrais jamais les retranscrire. Je n’ai pas eu de difficulté, pas rencontré de lassitude, ce qui n’était pas gagné, en effet, avec 480 pages et ce type de dessins…

 

Sept ans après, le sujet est toujours autant d’actualité, voire plus encore, n’est-ce pas ?

PHILIPPE SQUARZONI Les étés sont peut-être un peu plus rudes, les manifestations climat ont sensibilisé plus de personnes. Mais on vit dans une société où une actualité en chasse une autre. Le mouvement des gilets jaunes est une surprise et, en même temps, tellement logique. Et quand ça arrive, c’est sous le mandat d’Emmanuel Macron. C’est un cynique qui n’a rien compris. Le pire de tous. Il fait de temps en temps un discours enflammé. Mais, concrètement, il agit à l’inverse. Il affaiblit les corps intermédiaires, fait passer des mesures au forceps malgré les syndicats et, au final, crée de la colère à gauche comme à droite. La colère est toujours la même. Et, en plus, il y a ce flou idéologique qu’il a contribué à créer, ni de droite ni de gauche. Vouloir imposer une taxe écologique, c’est très maladroit. On ne peut pas faire d’écologie sans se soucier des plus pauvres. C’est une question de justice sociale. Si on ferme tous les robinets (retraites, cotisations sociales, accès aux hôpitaux, aux services publics, etc.) et qu’on continue à donner aux plus riches, cela ne va pas ruisseler… Qu’importe, lui, il fait le dos rond et attend que ça passe. Le problème, avec la question du réchauffement, c’est qu’il faut de la volonté politique, d’autres convictions. On est en train de rétropédaler alors qu’on a pris énormément de retard… En fait, il y a plein de sujets afférents que j’aimerais traiter. Probablement y aura-t-il une suite…

 

Saison brune, de Philippe Squarzoni, 480 pages, Éditions Delcourt, 2012.

Entretien réalisé par Alexandra Chaignon

 

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5 août 2019 1 05 /08 /août /2019 05:26

 

Avec son roman d’anticipation, l’écrivaine anglaise de science-fiction prophétisait la Shoah dès 1937. Écrit sous un pseudo, oublié puis redécouvert dans les années 1990, Swastika night mettait le monde en garde contre le « Reich de mille ans ».

Jusqu’en 2016, Katharin Burdekin était totalement inconnue du public français. L’écrivaine a pourtant livré Swastika night, un des pamphlets les plus radicaux sur ce qu’allait devenir le régime nazi, et prédit la Shoah… en 1937 ! Un roman essentiellement féministe qui décrit le quotidien dans le Reich, sept cents ans après la victoire d’un Hitler déifié, dans lequel les femmes sont considérées quasiment comme du bétail, et le système de classification entre Übermensch et Untermensch imaginé par le régime nazi impose une séparation en castes, inviolable sous peine de mort. Il aura fallu attendre que l’œuvre, publiée sous le pseudonyme de Murray Constantine, soit redécouverte dans les années 1990 dans le monde anglo-saxon, et traduite en France, pour en mesurer l’impact et la portée prémonitoire.

Katharin Burdekin n’était pourtant pas destinée à écrire le premier roman d’anticipation sur l’Allemagne nazie. De la famille de la classe moyenne supérieure du Derbyshire, où elle naît en 1896, elle hérite un bon capital social et culturel. Mais la société victorienne finissante la bride : Katharin rêve d’intégrer l’université d’Oxford, comme ses deux grands frères. Ses parents s’y opposent. Son passage au Cheltenham Ladies’College, dirigé par la suffragette Dorothea Beale, la vengera un peu : après un mariage arrangé et la naissance de deux filles, un déménagement en Australie et son engagement comme infirmière durant la Première Guerre mondiale, elle quitte son avocat de mari et revient en Angleterre. Fortement influencée par les socialistes, Katharin commence à publier des nouvelles de science-fiction interrogeant la place des femmes dans la société des années 1920. C’est à cette période qu’elle rencontre sa compagne de vie et élèvera ses filles avec elle, mettant en pratique un féminisme radical qui restera intimement lié à son œuvre, y compris dans Swastika night.

« Elle montre la violence banalisée qu’induit le régime totalitaire et l’insensibilité qu’il génère »

Dans les années 1930, elle s’oriente vers une critique du fascisme et du nazisme. C’est là qu’elle prend, en 1934, un pseudonyme masculin pour protéger sa famille. Ce qui explique sans doute que son œuvre ait été si longtemps oubliée. Swastika night est pourtant une des premières dystopies (fiction qui décrit une utopie de cauchemar, une contre-utopie) de l’histoire, rédigée des années avant le 1984 de George Orwell. On y déambule dans le Saint Empire romain germanique, qui a soumis la moitié du monde à l’idéologie nazie. Un jeune Anglais y entame un pèlerinage à la chapelle de saint Hitler – un géant blond de deux mètres « explosé » de la tête de son père (sic) – où le lecteur est tout de suite mis dans le bain par la prière rituelle. Extrait : « De même que la femme surpasse le ver, l’homme surpasse la femme. De même que la femme surpasse le ver, le ver surpasse le chrétien. Ainsi, camarades, la chose la plus abjecte, la plus ignoble, la plus sale qui puisse ramper à la surface de la terre, c’est la femme chrétienne. La toucher est pour l’Allemand la pire souillure. Lui parler est une honte. Ils sont tous exclus : l’homme, la femme et l’enfant. Mes fils, ne l’oubliez point ! Sous peine de mort ou de torture, ou de bannissement hors du sang. Heil Hitler ! » Une traduction de la loi sur la protection du sang et de l’honneur allemands de novembre 1935. Si ce n’est que, dans la fiction, les juifs sont absents, exterminés depuis des siècles.

On le voit, l’auteure ne prend pas de gants. Certes, le texte n’est pas d’une grande portée littéraire, mais Burdekin y a « des fulgurances », notait en juillet 2017 la revue de science-fiction Bifrost : « Elle dit la nature totalitaire du régime, la stase mortelle qui suit la dictature réalisée, le culte de la personnalité, la reconstruction de l’Histoire. Elle montre la violence banalisée qu’induit le régime et l’insensibilité qu’il génère », comme « le caractère profondément homo-érotique de la praxis nazie et le virilisme qui est en l’essence ». Sans doute a-t-elle eu connaissance du programme Lebensborn, qui à l’initiative de Heinrich Himmler, dès 1935, portait la politique d’eugénisme et de natalité allemande jusqu’à faire engendrer par des SS inconnus des femmes estampillées « aryennes », logées dans des foyers, pour les faire accoucher anonymement et confier leurs enfants à la SS pour créer l’élite du « Reich de mille ans ». Parfois la réalité dépasse la fiction.

Grégory Marin

 

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27 juillet 2019 6 27 /07 /juillet /2019 06:00
Les grands textes de Karl Marx - 6 - L'idéologie, antagonismes de classes sociales et idées dominantes

Les grands textes de Karl Marx - 6

Le matérialisme historique

Karl Marx (1818-1883)

"L'idéologie allemande" - Classes et idées dominantes (Manuscrit, 1845-1846)

" A toute époque, les idées de la classe dominante sont les idées dominantes; autrement dit, la classe qui est la puissance matérielle dominante de la société est en même temps la puissance spirituelle dominante.  La classe qui dispose des moyens de production matérielle dispose en même temps, de ce fait, des moyens de la production intellectuelle, si bien qu'en général, elle exerce son pouvoir sur les idées de ceux à qui ces moyens font défaut. Les pensées dominantes ne sont rien d'autre que l'expression en idées des conditions matérielles dominantes, ce sont ces conditions conçues comme idées, donc l'expression des rapports sociaux qui font justement d'une seule classe la classe dominante, donc les idées de la suprématie. Les individus qui composent la classe dominante ont aussi, entre autres choses, une conscience et c'est pourquoi ils pensent.

Il va de soi que, dans la mesure où ils dominent en tant que classe et déterminent une époque dans tout un champ, ils le font en tous domaines; donc, qu'ils dominent aussi, entre autres choses, comme penseurs, comme producteurs de pensées; bref qu'ils règlent la production et la distribution des idées de leur temps, si bien que leurs idées sont les idées dominantes de l'époque.

A un moment, par exemple, et dans un pays où la puissance royale, l'aristocratie et la bourgeoisie se disputent la suprématie et où, par conséquent, le pouvoir est partagé, la pensée dominante se manifeste dans la doctrine de la séparation des pouvoirs que l'on proclame alors "loi éternelle".

Or, la division du travail, dans laquelle nous avons déjà reconnu l'un des facteurs les plus importants de l'histoire, prend aussi, dans la classe dominante, la forme de la division du travail intellectuel et du travail matériel, de sorte que, à l'intérieur de cette classe, l'une des parties présente ses penseurs attitrés (les idéologues actifs et conceptifs dont le principal gagne-pain consiste à entretenir l'illusion que cette classe nourrit à son propre sujet), tandis que l'autre partie garde, à l'égard de ces idées et de ces illusions, une attitude plutôt passive et réceptive: ce sont, en réalité, les membres actifs de cette classe, et ils ont moins de loisir pour se faire des illusions et des idées sur eux-mêmes. 

Cette division peut même dégénérer, au sein de cette classe, en un certain antagonisme, une certaine rivalité entre les deux parties. Toutefois, cette opposition disparaît automatiquement dès qu'un conflit pratique met en danger la classe elle-même. On voit alors disparaître l'illusion que les idées dominantes ne seraient pas les idées des classes dominantes et qu'elles auraient une puissance indépendante du pouvoir de cette classe.

L'existence d'idées révolutionnaires à une époque déterminée suppose l'existence préalable d'une classe révolutionnaire...

Si l'on détache, en observant le déroulement de l'histoire, les idées dominantes de la classe dominante elle-même; si on les rend indépendantes; si l'on se persuade qu'à telle époque telles ou telles pensées ont prévalu, sans se préoccuper des conditions de production ni des producteurs de ces pensées; bref, si on fait table rase des individus et des circonstances mondiales qui sont à la base de ces pensées, on peut dire, par exemple, qu'au temps où l'aristocratie régnait, c'était les idées d'honneur, de fidélité, etc., qui prédominaient, tandis que sous le règle de la bourgeoisie, c'étaient les idées de liberté, d'égalité, etc. Voilà ce que la classe dominante elle-même se figure le plus souvent. Cette conception commune à tous les historiens, surtout depuis le XVIIIe siècle, aura nécessairement à affronter le phénomène que voici: ce sont des pensées de plus en plus abstraites qui prévalent, c'est-à-dire des pensées qui revêtent de plus en plus la forme de l'universalité. En effet, toute nouvelle classe qui prend la place d'une classe précédemment dominante est obligée, ne serait-ce que pour parvenir à ses fins, de présenter ses intérêts comme l'intérêt commun de tous les membres de la société; c'est-à-dire, pour parler idées, de prêter à ses pensées la forme de l'universalité et de les proclamer les seules raisonnables, les seules qui aient une valeur universelle".    

Karl Marx, Philosophie, "L'idéologie allemande" (Manuscrit, 1845-1846) - Folio Gallimard (p. 338-341)

Lire aussi:

Lire aussi:

Les grands textes de Karl Marx - 1 : la critique des libertés formelles de la déclaration des droits de l'homme et du citoyen, dont le pivot est le droit de propriété - une critique des déterminants bourgeois de la Révolution Française

Les grands textes de Karl Marx - 2 - La religion comme opium du peuple

Les grands textes de Karl Marx - 3: l'aliénation produite par la propriété privée et le capitalisme dans les Manuscrits de 1844

Les grands textes de Marx - 4: Les pouvoirs de l'argent (Ebauche d'une critique de l'économie politique, 1844)

Les grands textes de Karl Marx - 5: le matérialisme historique théorisé dans l'Idéologie allemande (1845)

Marx et Engels: les vies extravagantes et chagrines des deux théoriciens du communisme!

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26 juillet 2019 5 26 /07 /juillet /2019 06:00
Les grands textes de Karl Marx - 5: le matérialisme historique théorisé dans l'Idéologie allemande (1845)

Les grands textes de Karl Marx - 6

Le matérialisme historique

Karl Marx (1818-1883)

"L'idéologie allemande" (Manuscrit, 1845-1846)

"Voyons donc les faits: des individus déterminés, exerçant une activité productive déterminée, nouent des relations sociales et politiques déterminées. L'observation empirique doit, dans chaque particulier, faire ressortir empiriquement et sans aucune mystification ni spéculation le lien de la structure sociale et politique avec la production. La structure sociale et l’État se dégagent constamment du processus vital d'individus déterminés - non pas tels qu'ils peuvent apparaître dans leur propre imagination et dans celle d'autrui, mais tels qu'ils sont en réalité , c'est-à-dire tels qu'ils s'activent dans des limites, des circonstances préalables et des conditions matérielles déterminées, indépendantes de leur volonté.

La production des idées, des représentations, de la conscience est, de prime abord, directement mêlée à l'activité et au commerce matériels des hommes: elle est le langage de la vie réelle. Ici, la manière d'imaginer et de penser, le commerce intellectuel des hommes apparaissent encore comme l'émanation directe de leur conduite matérielle. Il en va de même de la production intellectuelle, telle qu'elle se manifeste dans le langage de la politique, des lois, de la morale, de la religion, de la métaphysique, etc., d'un peuple. Ce sont les hommes qui sont les producteurs de leurs représentations, de leurs idées, etc., mais ce sont les hommes réels, œuvrants, tels qu'ils sont conditionnés par un développement déterminé de leurs forces productives et du commerce qui leur correspond jusque dans ses formes les plus étendues. (...) 

Si dans toute l'idéologie, les hommes et leur condition apparaissent sens dessus dessous comme dans une camera obscura, ce phénomène découle de leur processus de vie historique, tout comme l'inversion des objets sur la rétine provient de leur processus de vie directement physique.

Tout au contraire de la philosophie allemande, qui descend du ciel sur la terre, on s'élève ici de la terre jusqu'au ciel; autrement dit, on ne part pas de ce que les hommes disent, s'imaginent, se représentent, ni non plus de ce que l'on dit, pense, s'imagine, se représente à leur sujet, pour en arriver à l'homme en chair et en os; c'est à partir des hommes réellement actifs et de leur processus de vie réel que l'on expose le développement des reflets et des échos idéologiques de ce processus. Les formations brumeuses du cerveau humain sont elles aussi des sublimés nécessaires du processus matériel de leur vie, empiriquement vérifiable et lié à des circonstances matérielles préalables. Par conséquent, la morale, la religion, la métaphysique et tout le reste de l'idéologie, ainsi que les formes de conscience qui leur correspondent, ne conservent plus leur semblant d'indépendance. Elles n'ont ni histoire, ni développement; ce sont, au contraire, les hommes qui, en même temps qu'ils développent leurs production et leur communication matérielles, transforment, avec cette réalité qui leur est propre, et leur pensée et les produits de celle-ci. Ce n'est pas la conscience qui détermine la vie, c'est la vie qui détermine la conscience".

Karl Marx, Philosophie,  - "L'idéologie allemande" (Manuscrit, 1845-1846)- Folio Gallimard (p. 307-308)

Lire aussi:

Les grands textes de Karl Marx - 1 : la critique des libertés formelles de la déclaration des droits de l'homme et du citoyen, dont le pivot est le droit de propriété - une critique des déterminants bourgeois de la Révolution Française

Les grands textes de Karl Marx - 2 - La religion comme opium du peuple

Les grands textes de Karl Marx - 3: l'aliénation produite par la propriété privée et le capitalisme dans les Manuscrits de 1844

Les grands textes de Marx - 4: Les pouvoirs de l'argent (Ebauche d'une critique de l'économie politique, 1844)

Marx et Engels: les vies extravagantes et chagrines des deux théoriciens du communisme!

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25 juillet 2019 4 25 /07 /juillet /2019 06:47
Les grands textes de Marx - 4: Les pouvoirs de l'argent (Ebauche d'une critique de l'économie politique, 1844)

Philosophie: Les pouvoirs de l'argent

Karl Marx (1818-1883)

"Ébauche d'une critique de l'économie politique" (1844)

"L'argent, qui possède la qualité de pouvoir tout acheter et tout s'approprier, est éminemment l'objet de la possession. L'universalité de sa qualité en fait la toute-puissance, et on le considère comme un pouvoir dont le pouvoir est sans bornes. L'argent est l'entremetteur entre le besoin et l'objet, entre la vie et les moyens de vivre. Mais ce qui sert de médiateur à ma vie médiatise aussi l'existence des autres pour moi. Pour moi, l'argent, c'est autrui.

" Allons donc! tes mains, tes pieds, ta tête et ton derrière t'appartiennent sans doute, mais ce dont je jouis allégrement m'en appartient-il moins? Si je puis me payer six étalons, leurs forces rudes ne sont-elles pas miennes? Je galope, et me voici un rude gaillard, comme si j'avais vingt-quatre jambes" (Goethe, Faust)

Shakespeare dans Timon d'Athènes :

" De l'or, ce jaune, brillant et précieux métal! Non, dieux bons! je ne fais pas de vœux frivoles: des racines, cieux sereins! Ce peu d'or suffirait à rendre blanc le noir; beau le laid; juste, l'injuste; noble, l'infâme; jeune, le vieux; vaillant, le lâche... Et bien! cet or écartera de votre droite vos prêtres et serviteurs, arrachera l'oreiller au chevet des malades. Ce jaune esclave tramera et rompra les vœux, bénira le maudit, fera adorer la lèpre livide, placera les voleurs, en leur accordant titre, hommage et louange, sur le banc des sénateurs; c'est lui qui décide la veuve éplorée à à se remarier. Celle qu'un hôpital d'ulcérés hideux vomirait avec dégoût, l'or l'embaume, la parfume, et lui fait un nouvel avril... Allons! poussière maudite, prostituée à tout le genre humain, qui mets la discorde dans la foule des nations..."

Et plus loin:

"Ô toi, doux régicide! cher agent de divorce entre le fils et le père! brillant profanateur du lit le plus pur d'Hymen! vaillant Mars! séducteur toujours jeune, frais, délicat et aimé, dont la rougeur fait fondre la neige consacrée qui couvre le giron de Diane! Dieu visible qui rapproches les incompatibles et les obliges à s'embrasser! qui parles par toutes les bouches dans tous les sens! ô pierre de touche des cœurs! traite en rebelle l'humanité, ton esclave, et par ta vertu jette-la dans un chaos de discordes, en sorte que les bêtes puissent avoir l'empire du monde!"

Shakespeare décrit parfaitement la nature de l'argent. Pour le comprendre, commençons d'abord par expliquer le passage de Goethe:

Ce que je peux m'approprier grâce à l'argent, ce que je peux payer, c'est-à-dire ce que l'argent peut acheter, je le suis moi-même, moi le possesseur de l'argent. Telle est la force de l'argent, telle est ma force. Mes qualités et puissance de mon être sont les qualités de l'argent; elles sont à moi, son possesseur. Ce que je suis, et ce que je puis, n'est nullement déterminé par mon individualité.

Je suis laid, mais je puis m'acheter la plus belle femme; aussi ne suis-je pas laid, car l'effet de la laideur, sa force rebutante, est annulée par l'argent. Je suis, en tant qu'individu, un estropié, mais l'argent me procure vingt-quatre pattes; je ne suis donc plus estropié; je suis un homme mauvais, malhonnête, sans scrupule, stupide: mais l'argent est vénéré, aussi le suis-je de moi-même, moi qui en possède. L'argent est le bien suprême, aussi son possesseur est-il bon; que l'argent m'épargne la peine d'être malhonnête, et on me croira honnête; je manque d'esprit, mais l'argent étant l'esprit réel de toute chose, comment son possesseur pourrait-il être un sot? De plus, il peut acheter des gens d'esprit, et celui qui en est le maître n'est-il pas plus spirituel que ses acquisitions? Moi qui, grâce à mon argent, suis capable d'obtenir tout ce que le cœur désire, n'ai-je pas en moi tous les pouvoirs humains? Mon argent ne transforme t-il pas toutes mes impuissances en leur contraire?

Si l'argent est le lien qui m'unit à la vie humaine, qui unit à moi la société et m'unit à la nature et à l'homme, l'argent n'est-il pas le lien de tous les liens? Ne peut-il pas nouer et dénouer tous les liens? N'est-il pas, de la sorte, l'instrument de division universel? Vrai moyen d'union, vraie force chimique de la société, il est aussi la vraie monnaie "divisionnaire".

Shakespeare signale surtout deux propriétés de l'argent:

1° Il est la divinité manifestée, la transformation de toutes les qualités humaines et naturelles en leur contraire, l'universelle confusion et perversion des choses, il harmonise les incompatibilités;

2° Il est la prostituée universelle, l'universel entremetteur des hommes et des peuples. 

La perversion et la confusion de toutes les qualités humaines et naturelles, l'harmonisation des incompatibilités - la force divine - de l'argent sont inhérentes à sa nature en tant que nature générique aliénée et aliénante des hommes, en tant que nature qui se livre à autrui. Il est la puissance aliénée de l'humanité. 

(...) Il apparaît alors comme la puissance corruptrice de l'individu, des liens sociaux, etc, qui passent pour être essentiels. Il transforme la fidélité en infidélité, l'amour en haine, la haine en amour, la vertu en vice, le vice en vertu, le valet en maître, le maître en valet, la bêtise en intelligence, l'intelligence en bêtise.

Notion existante et agissante de la valeur, l'argent confond et échange toute chose; il est la confusion et la conversion générales. Il est le monde à l'envers, la confusion et la conversion de toutes les qualités naturelles et humaines".

Karl Marx, Philosophie, (1844) - "Ébauche d'une critique de l'économie politique" Folio Gallimard (p. 189-192)

 

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Les grands textes de Karl Marx - 3: l'aliénation produite par la propriété privée et le capitalisme dans les Manuscrits de 1844

Marx et Engels: les vies extravagantes et chagrines des deux théoriciens du communisme!

 

 

 

 

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24 juillet 2019 3 24 /07 /juillet /2019 05:40
Les grands textes de Karl Marx - 3: l'aliénation produite par la propriété privée et le capitalisme dans les Manuscrits de 1844

Les grands textes de Karl Marx - 3: Propriété privée, dépendance à l'argent et aliénation dans les Manuscrits de 1844

Karl Marx (1818-1883)

"Ébauche d'une critique de l'économie politique" (manuscrit de 1844):

" Nous avons vu quelle signification, le socialisme étant donné, prennent la richesse des besoins humains et, par suite, un mode nouveau de production et un nouvel objet de la production: s'y manifestent une nouvelle force vitale et un enrichissement nouveau de l'être humain.

Au cœur de la propriété privée, c'est l'inverse; tout homme s'applique à susciter chez l'autre un besoin nouveau pour le contraindre à un nouveau sacrifice, le placer dans une nouvelle dépendance et l'inciter à un nouveau mode de jouissance, donc de ruine économique. Chacun cherche à créer une puissance étrangère qui accable son prochain pour en tirer la satisfaction de son propre besoin égoïste. Ainsi, avec la masse des objets, l'empire d'autrui croît au dépens de chacun, et tout produit nouveau se change en source nouvelle de duperie et de pillage réciproques. En se vidant de son humanité, l'homme a toujours besoin de plus d'argent pour s'emparer de l'autre, qui lui est hostile; et la puissance de son argent diminue en raison inverse de l'accroissement du volume de la production, autrement dit son indigence augmente à mesure que croît le pouvoir de l'argent. 

Le besoin d'argent est le vrai et l'unique besoin produit par l'économie politique. La quantité devient de plus en plus la seule propriété puissante de l'argent; de même qu'il réduit tout être à une abstraction, de même il se réduit, dans son propre mouvement, à un être quantitatif. La démesure effrénée devient sa véritable norme. L'extension des produits et des besoins fait même que le sujet devient l'esclave inventif et toujours calculateur d'appétits inhumains, raffinés, imaginaires et contre nature. La propriété privée ne sait pas faire du besoin primitif un besoin humain; son idéalisme, c'est la fantaisie arbitraire et capricieuse; un eunuque ne flatte pas plus bassement son despote et ne cherche, pour lui soutirer une faveur, à exciter par les moyens les plus infâmes ses passions émoussées, que l'eunuque industriel, le fabricant, ne cherche à appâter son prochain, qu'il aime tout chrétiennement, pour faire s'envoler de sa poche une pièce d'or; il se plie à ses caprices les plus abjects, joue les entremetteurs entre lui et ses appétits morbides, guette chacune de ses faiblesses, le tout en vue de toucher le salaire de ses bons offices. 

(...) Cette aliénation se manifeste encore en ce que, d'un côté, le raffinement des besoins et des moyens produit d'un autre côté la sauvagerie bestiale, la simplicité totale, grossière et abstraite du besoin; ou plutôt, elle ne fait que se reproduire elle-même sous son aspect contraire. Même le besoin de grand air cesse d'être un besoin pour l'ouvrier; l'homme retourne à sa caverne qu'empeste désormais le souffle nauséabond et méphitique de la civilisation, et qu'il n'habite plus que d'une façon précaire - puissance étrangère qui peut chaque jour lui faire faux bond, d'où chaque jour il risque d'être expulsé faute d'argent. Cette maison mortuaire, il faut qu'il la paie. La maison de lumière, que le Prométhée d'Eschyle désigne comme l'un des grands cadeaux grâce auxquels il a transformé le sauvage en homme, cesse d'exister pour l'ouvrier. La lumière, l'air, etc, la propreté animale la plus élémentaire cessent d'être un besoin pour l'homme. La crasse, cet encanaillement, ce pourrissement de l'homme, le cloaque (au sens littéral) de la civilisation, le relâchement complet et contre nature, la nature putride deviennent l'atmosphère où il vit. (...) La simplification de la tâche grâce à la machine est mise à profit pour faire de l'enfant - de l'être qui n'a encore achevé ni sa croissance, ni sa formation - un ouvrier qui à son tour devient un enfant délaissé. La machine prend avantage de la faiblesse de l'homme pour réduire l'homme faible à l'état de machine. 

L'augmentation des besoins et des moyens de les satisfaire engendre la pénurie de besoins et l'indigence. Comment cela? L'économiste (et le capitaliste: notez que nous parlons toujours des hommes d'affaires concrets quand nous apostrophons les économistes par la bouche desquels les premiers se confessent et se justifient scientifiquement) nous en fournit la preuve:

1° Il réduit les besoins de l'ouvrier à la subsistance la plus indispensable et la plus misérable de la vie physique; il réduit son activité au mouvement mécanique le plus abstrait; et il dit que l'homme n'a pas d'autres besoins, ni activité, ni jouissance, car même cette vie-là, il la proclame humaine, existence humaine.

2° Pour base de son calcul, et comme norme générale - parce que valable pour la masse des hommes- il choisit la vie (l'existence) la plus indigente possible: il fait de l'ouvrier un être insensible et dépourvu de besoins, comme il fait de son activité une pure abstraction de toute activité. Le moindre luxe lui paraît condamnable chez l'ouvrier.

L'économie politique, cette science de la richesse, est donc en même temps science du renoncement, de l'indigence, de l'épargne: il lui arrive réellement de vouloir épargner à l'homme le besoin d'air pur ou de mouvement physique. (...) Sa grande maxime, c'est l'abnégation, le renoncement à la vie et à tous les besoins humains. Moins tu manges, bois, achètes de livres; moins tu vas au spectacle, au bal, au cabaret; moins tu penses, aimes, étudies; moins tu chantes, peins, fais des vers, etc, plus tu épargnes, plus tu augmentes ton trésor que ne mangeront ni les mites ni la poussière, et plus s'accroît ton capital. Moins tu es, moins tu t'extériorises, plus tu possèdes, plus ta vie aliénée grandit, plus tu engranges ton propre être aliéné. Tout ce que l'économiste t'ôte de vie et d'humanité, il le remplace en argent et en richesse...  L'ouvrier doit avoir juste assez pour vouloir vivre et ne doit vouloir vivre que pour posséder"

(...) "Nous avons dit plus haut que, rentré dans sa tanière, etc., l'homme s'y retrouve comme un être aliéné et haineux. Le sauvage dans sa caverne - élément de la nature qui s'offre spontanément à lui comme habitat et abri - ne s'y sent pas plus étranger; il y est plutôt aussi à l'aise que le poisson dans l'eau. Mais le sous-sol du pauvre est une chose horrible, une maison habitée par une "puissance étrangère, qui ne se donne à lui que s'il lui donne sa sueur et son sang", qu'il ne peut considérer comme son propre foyer dont il pourrait dire qu'il y est chez lui, alors qu'il se trouve plutôt dans la maison d'un autre, dans la maison d'un étranger qui chaque jour guette et l'expulse s'il ne paie pas son loyer. De même, il s'aperçoit du contraste qualitatif entre son logement, et celui, vraiment humain, situé dans l'au-delà, au ciel de la richesse.

L'aliénation n'apparaît pas seulement dans le fait que mon moyen d'existence est celui d'autrui, que ce qui est en mon désir est en la possession inaccessible d'un autre, mais également dans le fait que toute chose est elle-même autre chose qu'elle-même, que mon activité est autre, enfin - et ceci vaut aussi pour le capitaliste - que c'est la puissance inhumaine qui règne universellement".  

Karl Marx, Philosophie, "Ébauche d'une critique de l'économie politique"- Folio Gallimard (p. 161-173)

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23 juillet 2019 2 23 /07 /juillet /2019 05:11
Les grands textes de Karl Marx - 2  - La religion comme opium du peuple

Philosophie: La critique de la religion

Karl Marx (1818-1883)

"Pour une critique de la philosophie du droit de Hegel" - 1844

" Voici le fondement de la critique irreligieuse: c'est l'homme qui fait la religion, et non la religion qui fait l'homme. A la vérité, la religion est la conscience de soi et le sentiment de soi de l'homme qui, ou bien ne s'est pas encore conquis, ou bien s'est de nouveau perdu. Mais l'homme, ce n'est pas un être abstrait recroquevillé hors du monde. L'homme, c'est le monde de l'homme, c'est l’État, c'est la société.

Cet État, cette société produisent la religion, une conscience renversée du monde , parce qu'ils sont eux-mêmes un monde renversé. La religion est la théorie générale de ce monde, son compendium encyclopédique, sa logique sous forme populaire, son point d'honneur spiritualiste, son enthousiasme, sa sanction morale, son complément cérémoniel, son universel motif de consolation et de justification.

Elle est la réalisation chimérique de l'essence humaine, parce que l'essence humaine de possède pas de réalité véritable. Lutter contre la religion, c'est donc indirectement, lutter contre ce monde-là, dont la religion est l'arôme spirituel.

La misère religieuse est tout à la fois l'expression de la misère réelle et la protestation contre la misère réelle. La religion est le soupir de la créature accablée, l'âme d'un monde sans cœur, de même qu'elle est l'esprit d'un état de choses où il n'est point d'esprit. Elle est l'opium du peuple.

Nier la religion, ce bonheur illusoire du peuple, c'est exiger son bonheur réel. Exiger qu'il abandonne toute illusion sur son état, c'est exiger qu'il renonce à un état qui a besoin d'illusions. La critique de la religion contient en germe la critique de la vallée des larmes dont la religion est l'auréole.

La critique a saccagé les fleurs imaginaires qui ornent la chaîne, non pour que l'homme porte une chaîne sans rêve ni consolation, mais pour qu'il secoue la chaîne et qu'il cueille la fleur vivante. La critique de la religion détrompe l'homme, afin qu'il pense, qu'il agisse, qu'il forge sa réalité en homme détrompé et revenu à la raison, afin qu'il gravite autour de lui-même, c'est à dire autour de son véritable soleil. La religion n'est que le soleil illusoire, qui gravite autour de l'homme tant que l'homme ne gravite pas autour de lui-même".

Karl Marx, Philosophie, "Pour une critique de la philosophie du droit de Hegel"(1844) - Folio Gallimard (p. 89-90)

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