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13 avril 2021 2 13 /04 /avril /2021 17:57
Françafrique: l'assassinat de Thomas Sankara - Dossier de Marc de Miramon dans L'Humanité, 9 avril 2021
Afrique. Assassinat de Thomas Sankara : la France complice
Vendredi 9 Avril 2021

De nouveaux éléments renforcent l’hypothèse d’une complicité de Paris dans la mort de l’ancien président du Burkina Faso en 1987. À Ouagadougou, le 13 avril, la justice devrait enfin annoncer la tenue d’un procès.

 

C’est l’un des épisodes les plus obscurs de la tumultueuse histoire entre la France et ses anciennes colonies du continent africain. Le 15 octobre 1987, le capitaine Thomas Sankara, héros de la révolution burkinabée au pouvoir depuis le 4 août 1983, était assassiné au Conseil de l’entente à Ouagadougou par des putschistes aux ordres de Blaise Compaoré. La chute de ce dernier à l’automne 2014, au terme d’un authentique soulèvement populaire, va permettre l’ouverture d’une instruction judiciaire qui arrive enfin à son terme : le 13 avril, la justice du « pays des hommes intègres » doit annoncer la tenue d’un probable procès pour juger les acteurs présumés du meurtre, exécutants et commanditaires.

Une équipe de « spécialistes » français venus faire le ménage

La séquence pourrait s’avérer explosive, tant l’instruction a mis en lumière de nouveaux éléments incriminant entre autres la Côte d’Ivoire de Félix Houphouët-Boigny, pilier de la Françafrique, ainsi que des complices français. Plusieurs militaires burkinabés acteurs ou témoins du coup d’État ont attesté sur procès-verbal de l’arrivée d’une équipe de « spécialistes » français pour faire le ménage. « Dès le lendemain, le 16 octobre 1987, Jean-Pierre Palm (un des hommes de Compaoré – NDLR) est venu, accompagné d’un Blanc qui serait un technicien plus un autre qui serait un capitaine français dénommé Baril (…). Notre chef de service aurait déploré qu’on emmène ces Français inspecter notre service et nos installations qui avaient été équipés par des Soviétiques et le personnel formé par les Rus ses, les Algériens et les Cubains », explique l’un d’entre eux. Un autre renchérit : « Comme l’exige la procédure nous avons pris les archives d’écoute concernant Blaise Compaoré et Jean-Pierre Palm que nous nous sommes partagées (afin de) procéder à leur destruction. Ce dernier en personne est venu dans notre service, accompagné de Français, avant même de prendre le commandement, à la recherche des preuves qu’il était sur écoute. »

Un troisième poursuit : « Notre chef, le lieutenant Tibo, passait nous encourager. Jusqu’au jour où le capitaine Jean-Pierre Palm est venu dans notre bureau avec des Blancs, probablement des Français. Un d’entre eux a dit au capitaine Jean-Pierre de m’arrêter. » Jean-Pierre Palm lui-même confirme l’information sur procès-verbal : « C’est une mission française qui était là et qui demandait à faire le point des matériels des forces armées. Ils étaient à la gendarmerie et dans d’autres corps je pense. C’est la présidence (burkinabée – NDLR) qui les avait envoyés, à la gendarmerie, et ils sont venus me rencontrer. Ils se sont intéressés aux transmissions. » Une partie de ces PV extraits de l’instruction, que nous avons pu consulter en intégralité, a déjà été publiée ces dernières semaines dans l’excellent journal burkinabé Courrier confidentiel.

Mais ni le bimensuel spécialisé dans l’investigation, ni les procès-verbaux n’apportent de précision sur l’identité de ce « capitaine Baril » qui évoque le sulfureux Paul Barril, ancien numéro 2 du GIGN reconverti dans le privé via sa société Secrets. Lui-même n’est plus en état de confirmer ou infirmer. Atteint de la maladie de Parkinson, « il ne va pas bien du tout, il est en Suisse et a du mal à parler, à écrire ou à composer un numéro de téléphone », témoigne un de ses proches. Sa présence dans l’équipe de « nettoyeurs » français affaiblirait l’hypothèse d’une participation directe de la DGSE, et renforcerait celle d’une cellule de barbouzes opérant, comme Paul Barril, dans les circuits parallèles de la Françafrique. « Il n’a jamais travaillé pour la DGSE, c’est totalement exclu », explique un cadre de l’époque de la « piscine » située boulevard Mortier : « Barril travaillait toujours pour lui-même, souvent contre les intérêts de la boîte, tout en racontant partout qu’il était un soldat de l’ombre au service des intérêts français. Ce qui est parfaitement inexact. »

« Barril n’aimait pas du tout Thomas Sankara »

Mais l’assassinat de Thomas Sankara coïncidait avec la volonté générale de l’État français et de ses obligés du continent africain de le chasser du pouvoir, quoi qu’il en coûte. À la tête du dispositif qui va sceller sa chute figure donc la Côte d’Ivoire de Félix Houphouët-Boigny, chasse gardée – avec le Gabon d’Omar Bongo – du tout-puissant Jacques Foccart, patron de la cellule Afrique de Matignon, de retour aux affaires après la victoire de Jacques Chirac aux législatives de mars 1986. « Tant que Foccart était vivant, ces deux pays étaient inaccessibles à Barril, mais pas le Burkina Faso », affirme l’avocat Robert Bourgi, homme clé des réseaux Foccart de l’époque, qui juge plausible la présence du sulfureux capitaine au lendemain du coup d’État : « Barril n’aimait pas du tout Thomas Sankara, qu’il accusait d’être un ennemi de la France, contrairement à Foccart, qui avait pour lui une véritable estime », jure-t-il. Au mois d’août 1987, Robert Bourgi assure avoir été missionné par son patron Foccart pour faire passer un message au président burkinabé. « Dites-lui d’être très prudent, de se méfier. Essayez de l’appeler par une ligne sécurisée pour lui transmettre l’information. » Menace ? Mise en garde ? Sans doute un peu des deux.

La galaxie françafricaine oscillait entre rejet et fascination pour la figure Sankara, brillante, éloquente et charismatique. Et le révolutionnaire est parfaitement au fait des menaces qui pèsent sur sa vie, tant les alertes arrivent de toutes parts. « Houphouët-Boigny, dans l’intimité, admirait Sankara car il lui rappelait sa propre jeunesse quand il était proche du Parti communiste et que les Français voulaient sa peau », explique Robert Dulas, à l’époque conseiller du président ivoirien : « Mais le temps avait passé et le ’’Vieux’’ avait compris qu’il était préférable de pencher du côté de la force. Je me souviens d’une conversation dans son bureau avec Omar Bongo au bout du fil, et Houphouët lui disait : “Le petit, il n’a pas compris. Fidel Castro, il a les Russes derrière lui mais le petit il n’aura que les jeunes pour l’accompagner. Ce n’est pas suffisant, il n’a pas encore ass is son pouvoir qu’il s’attaque déjà aux Blancs.” »

Tout le monde a d’abord tenté de séduire le bouillant capitaine Sankara, et évidemment de le corrompre. Un de ses proches se souvient avoir été missionné pour accueillir deux femmes à la base aérienne de Ouagadougou, qui jouxte l’aéroport, chacune portant une mallette bourrée d’argent envoyée par Houphouët-Boigny pour soudoyer Thomas Sankara et le numéro 2 du pays, « Brutus » Blaise Compaoré. « Thomas a refusé la mallette par éthique personnelle et il a renvoyé la dame à Abidjan. Blaise a gardé l’argent, et il a épousé Chantal. » La future première dame Chantal Compaoré, Franco-Ivoirienne très liée à la famille d’Houphouët-Boigny, a depuis suivi son mari en exil en Côte d’Ivoire, pays qui n’a pas d’accord d’extradition avec le Burkina Faso.

L’étau se resserre avec la cohabitation Chirac-Mitterrand

Pour Guy Delbrel, autre « compagnon de lutte » du président burkinabé aujourd’hui consultant, entre autres pour Air France, tous les présidents de l’époque procédaient ainsi : « Thomas m’a raconté avoir reçu 450 millions de francs CFA expédiés par Denis Sassou-Nguesso pour la tenue d’un scrutin, accompagnés d’un petit mot qui disait : “Camarade Thomas, organise des élections et gagne-les. Voilà ce que respectent les Blancs.” »

Mais peu importe l’éventuel verdict des urnes ou l’assise populaire du président, l’étau se resserre inexorablement avec la cohabitation Chirac-Mitterrand. Le premier ministre et patron du RPR ne cache pas l’aversion que lui inspire le trublion du pré carré françafricain. Au lendemain de son assassinat, Jacques Chirac va pourtant verser des larmes de crocodile : « C’est un des pays les plus pauvres du monde qui devrait rassembler toute son énergie pour essayer, avec l’aide de la France, l’aide internationale, de se développer, de répondre à ses misères et à ses malheurs, plutôt que de perdre son énergie dans les coups d’État permanents (…). Je le regrette beaucoup. » Un an plus tôt, le Burkina Faso avait parrainé une motion en faveur de l’indépendance de la Nouvelle-Calédonie aux Nations unies et Jacques Chirac avait immédiatement envoyé une note vengeresse à son ministre de la coopération Michel Aurillac, révélée par le Canard enchaîné : « Trop, c’est trop. Il convient d’en tirer les conséquences et d’aller au-delà de ce que nous avions envisagé pour ce qui concerne la réduction de l’aide à ce pays pour 1987. » À la même période, il livre cet avertissement explicite au journaliste Elio Comarin – aujourd’hui décédé –, dont il croit deviner les sympathies sankaristes : « Dites à votre ’’petit’’ capitaine qu’il range ses abattis (abats de volaille, pattes et ailes coupées – NDLR), d’ici six mois on se sera occupés de lui. »

« Tuez Sankara et des milliers naîtront »

À ces pressions extérieures se conjuguent les menaces internes. Blaise Compaoré, devenu l’homme lige d’Houphouët-Boigny au cœur de la révolution burkinabée, ne cache plus son ambition de détrôner son « meilleur ami » Thomas Sankara. Boukari Kaboré, dit « le Lion », qui refusera de rendre les armes après le coup d’État de Compaoré, raconte l’une de ses dernières conversations avec le capitaine-président : « Pour impliquer tout le monde dans la sécurité de l’État, on avait demandé à la 5e région militaire commandée par Blaise Compaoré de se déporter sur Diébougou pour sécuriser la frontière. Ce qu’il n’a jamais fait. Compte tenu de la situation de l’époque, j’avais proposé au président Thomas Sankara d’arrêter Blaise Compaoré. Il a catégoriquement refusé, en disant que nous ne devions pas trahir l’amitié. Je lui ai dit que s’il mourait, la révolution allait mourir en même temps : lui était convaincu que la révolution n’allait pas mourir »

« Tuez Sankara et des milliers naîtront », croyait dur comme fer Thomas Sankara, prêt au sacrifice suprême plutôt que de trahir celui qu’il considérait en dépit des évidences comme son ami. Mais la mort du Che africain n’a pas l’effet escompté. Enfin assis sur le trône tant convoité, « Blaise » enterre les acquis de la révolution puis annonce sa « rectification ». Et le Burkina Faso enfin rentré dans le rang devient progressivement le centre névralgique des coups tordus de la Françafrique (lire page 6), tandis que la Côte d’Ivoire, orpheline d’Houphouët-Boigny en décembre 1993, sombre à son tour dans l’instabilité et les coups d’État.

Blaise Compaoré, homme clé des basses œuvres de Paris
Vendredi 9 Avril 2021

Le cerveau présumé de l’assassinat de Thomas Sankara a transformé Ouagadougou en capitale des déstabilisations régionales.

 

La mort de Thomas Sankara intervient en 1987, au crépuscule de la Françafrique, dont la raison d’être remonte aux origines de la guerre froide. Après avoir – comme Moscou l’a fait au nom de l’émancipation des peuples – soutenu le processus de décolonisation pour affaiblir l’Empire français, Washington se ravise au lendemain des indépendances et impose un accord tacite. Paris peut conserver la mainmise sur ses anciennes colonies à condition que les régimes néo­coloniaux constituent autant de boucliers à la progression d’une « contagion » communiste que les États-Unis, qui n’ont pas encore de bases militaires sur le continent africain, peinent à contenir.

Gageons que l’assassinat du révolutionnaire burkinabé n’a pas ému outre mesure les stratèges de Washington, tant ses discours dénonçaient autant l’impérialisme français que « yankee », fustigeaient le fardeau de la dette, l’appauvrissement des pays du Sud grâce à la spéculation sur le prix des matières premières, qui réduisait les économies nationales à leur seule vertu utilitaire sur les marchés internationaux.

Comme un poisson dans l’eau

Dans ce nouvel environnement post-guerre froide, Blaise Compaoré se sent comme un poisson dans l’eau. L’autosuffisance alimentaire atteinte par la « révolution » sankariste cède le pas à l’extension de la monoculture du coton – dont le Burkina Faso devient le principal exportateur à l’échelle du continent –, mais le nouvel homme fort nourrit d’autres ambitions. Le crépuscule de Félix Houphouët-Boigny, qui décède fin 1993, laisse un grand vide que Blaise Compaoré va s’appliquer à combler.

Ouagadougou devient la base arrière des hommes de Charles Taylor, chef de guerre puis président du Liberia, mais aussi du Front révolutionnaire uni (RUF), la milice qui coupait les bras des enfants au Sierra Leone, qui installe aussi son quartier général dans la capitale burkinabée. En 2000, un rapport de l’ONU évoquera même la présence de soldats de Compaoré dans les rangs du RUF, qui bénéficie de l’expérience et des formations dispensées à Pô, centre d’entraînement de l’armée et des parachutistes de Blaise.

Ébranlement de la Côte d’Ivoire

On le retrouve aussi en Angola, aux côtés de Jonas Savimbi, le chef de guerre soutenu par l’Afrique du Sud de l’apartheid et icône de l’ancien chef des services secrets français Alexandre de Marenches, qui le considérait comme le « De Gaulle africain » (sic), quand Thomas Sankara n’avait que mépris pour ce soldat de l’Occident soutenu par toutes les forces réactionnaires du continent.

Mais l’opération la plus emblématique demeure la déstabilisation de la Côte d’Ivoire de Laurent Gbagbo, réalisée en parfaite entente avec les Français. En septembre 2002, quelques mois à peine après la réélection de Jacques Chirac et la fin de la cohabitation avec Lionel Jospin, le mouvement rebelle ivoirien du MPCI (Mouvement patriotique de Côte d’Ivoire), rebaptisé par la suite Forces nouvelles, attaque les villes du nord de la Côte d’Ivoire avec des équipements militaires fournis par le Burkina Faso. Au lieu de respecter l’accord de défense qui lie les deux pays, Paris décide d’utiliser ses 2 500 soldats présents sur place pour figer les positions des belligérants et imposer une négociation politique à Laurent Gbagbo. On connaît la suite : au printemps 2011, le président ivoirien insoumis à la France est finalement chassé du pouvoir par les rebelles, cette fois directement appuyés par les militaires déployés par Paris.

Mort de Thomas Sankara. La (très) décevante coopération de Macron
Vendredi 9 Avril 2021

À rebours des promesses du président français, l’entraide judiciaire entre Paris et Ouagadougou n’a pas beaucoup aidé les magistrats burkinabés.

 

Face à des étudiants réunis à Ouagadougou le 28 novembre 2017, Emmanuel Macron avait promis de déclassifier « tous les documents produits par les administrations françaises pendant le régime de Thomas Sankara et après son assassinat, pour être consultés aux demandes de la justice burkinabée ». Vu la position de force de la France à l’époque, sa proximité avec la Côte d’Ivoire d’Houphouët-Boigny et les relations étroites que Paris va nouer par la suite avec le régime de Blaise Compaoré (1987-2014), les magistrats en charge du dossier attendaient beaucoup de cet engagement sans fard du président français. La déception s’est révélée à la hauteur des espérances. « Nous avons reçu des tonnes de papier », euphémise une source judiciaire à Ouagadougou. « Mais ce sont des archives classiques, il n’y a rien de très secret, ni de très confidentiel. Les deux premiers lots étaient constitués de documents éparses venant du ministère de l’Intérieur, du Quai d’Orsay, des renseignements généraux, ou quelques notes sans intérêt des services secrets. »

Parmi ces dernières, la note déclassifiée (I-397.177) qui fait état d’un complot « projeté par Thomas Sankara pour éliminer Blaise Compaoré, Henri Zongo et Jean-Baptiste Boukary Lingani, prévu pour le 15 octobre 1987 à 20 heures », soit quelques heures à peine après l’assassinat de Thomas Sankara. En clair, selon cette note des fins limiers français, Blaise Compaoré aurait presque agi en état de légitime défense ! Une autre source judiciaire précise n’avoir « pas encore eu accès à un troisième lot, qui est arrivé à la fin de l’année 2020, après que le juge d’instruction a rendu son ordonnance de clôture, et non sans avoir bataillé pendant près d’un an pour l’obtenir ».

Thomas Sankara, réhabilité en héros national

En attendant un improbable réveil de Paris, chacun pourra spéculer sur les raisons profondes de cette très timide coopération judiciaire, qui intervient au moment où l’image de la France se dégrade dans la bande sahélienne en général et au Burkina Faso en particulier. À Ouagadougou, la figure de Thomas Sankara a été totalement réhabilitée en héros national et tous les responsables politiques ou presque revendiquent son héritage. « C’est une grave erreur de jugement », estime Bruno Jaffré, biographe de Thomas Sankara (1), pour qui « cette coopération très décevante risque de provoquer encore plus de dégâts que la vérité elle-même, quelle qu’elle soit ». M. d. M.

(1) Dernier ouvrage paru : l’Insurrection inachevée, Burkina 2014, Syllepse 2019.
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