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28 juin 2019 5 28 /06 /juin /2019 06:54

Nantes. « On chantait tous, et un nuage de gaz est arrivé… »

Vendredi, 28 Juin, 2019

Alors que les secours n’ont toujours pas retrouvé Steve, disparu le soir de la Fête de la musique après une intervention de la police, les témoignages affluent. La stratégie du maintien de l’ordre dans la ville de Loire-Atlantique est de nouveau mise en cause.

 

Nantes (Loire-Atlantique), envoyée spéciale.

Sa teinte grise tranche avec la luminosité du ciel. La grue Titan, seule rescapée de cette vaste friche industrielle du port de Nantes, domine les bords de Loire, témoin silencieux des nuits de Fêtes de la musique. Et de la dernière notamment, qui a viré au tragique. Il est un peu plus de 4 h 30, ce samedi 22 juin, quand Titouan et Thomas retournent sur le quai Wilson, où s’étalent une dizaine de « murs du son », entre le fleuve et les rochers semés le long de l’immense allée. Ils se sont absentés dix minutes à peine. Le temps « d’aller pisser ». À leur retour, « l’ambiance bonne enfant avait laissé place à la panique ». Les cris au lieu de la musique.

« Tout le monde courait », racontent les deux potes. Pris dans un nuage de lacrymogène, Titouan avoue que, sur le coup, il n’a pas bien compris ce qu’il se tramait. Aucune trace de leurs amis et impossible de les joindre. Chargés à leur tour par des policiers grimés en « Robocops », les deux étudiants détalent. Sur son parcours, Thomas voit un homme se jeter à l’eau, puis regarde au bord. « Ils étaient quatre, ils nageaient sans paniquer, les secours étaient là, j’ai poursuivi ma route », raconte le jeune. Parmi eux, Jérémy : « Je me suis simplement décalé pour éviter les gaz. J’ai basculé. » Après une chute de 7 mètres – la marée était basse –, il parviendra à s’accrocher à une corde, avant d’être recueilli par un bateau de la sécurité civile.

À quelques mètres de là, Jules se fait prendre à partie par des policiers. « Je cours, je tombe au sol et là quatre d’entre eux arrivent sur moi, me sautent dessus. » Le jeune vigneron de 23 ans affirme avoir pris des « coups de matraque ». Quelques minutes plus tôt, il dansait tranquillement au rythme du son lancé par le dernier DJ qui n’avait pas encore coupé. « Les flics sont arrivés, raconte Jules. Ils ont insisté, le ton est monté, ils ont refusé une dernière chanson. Le DJ a fini par couper. Ils ont tourné les talons. Et là, le DJ a passé, en baissant le son, les Béruriers noirs : “La jeunesse emmerde le front national…” »

Selon Jules, une quinzaine d’agents de la brigade de recherche et d’intervention (BRI) et de la brigade anticriminalité (BAC) auraient alors lancé les gaz sur les « teufeurs » en train de chanter, tandis que des maîtres-chiens lâchaient leurs bêtes au milieu de la foule. « Je leur ai gueulé dessus, explique Jules. On manifeste pour le climat, on se fait gazer, on manifeste pour nos droits, on se fait gazer, on fait la fête, on se fait gazer. J’étais très alcoolisé, et tellement vénère. J’ai pris une pierre et je l’ai lancée, sans viser quelqu’un mais juste parce qu’entre le gaz et la charge c’était trop pour moi. Cette société-là, je n’en veux pas. » Interpellé, il finira la nuit en garde à vue. « En me débattant, j’ai apparemment cassé le nez d’un des flics », lui a-t-on expliqué. Il est convoqué le 3 janvier au tribunal.

Quatorze personnes sont tombées à l’eau

Au total, une dizaine de grenades de désencerclement, 30 de lacrymogènes et une dizaine de balles de LBD auraient été tirées ce matin-là. Quatorze personnes sont tombées à l’eau. Tandis que Steve Maia Caniço, animateur périscolaire de 24 ans, est toujours porté disparu à l’heure où nous écrivons ces lignes. Son téléphone a « borné » pour la dernière fois samedi matin, aux alentours de 3 heures, dans la zone du quai Wilson. Deux enquêtes ont été diligentées. L’une de l’Inspection générale de la police nationale (IGPN), demandée par le ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner. L’autre pour disparition inquiétante, ordonnée par le parquet de Nantes.

Dans un courrier adressé au préfet, la maire (PS) de la ville, Johanna Rolland, exige la vérité sur « la stratégie de sécurité adoptée à cette occasion et sur les responsabilités, qui doivent être clairement établies ». Le directeur adjoint de la police de Nantes, Thierry Palermos, a tenté mercredi de déminer le terrain : « À aucun moment il n’y a eu de charge de policiers avec pour objectif de repousser les jeunes en direction de la Loire », assure-t-il. Voire. En tout cas, l’action de ses troupes a eu de graves conséquences. Un appel à témoins, lancé par Freefrom et Media Son, deux organisateurs de rassemblements festifs, a récolté plus de 80 témoignages depuis mardi. Ils décrivent tous les mêmes scènes de violence et de panique. « Je me suis fait pousser et j’ai pris un coup dans le thorax, relate l’un d’eux. Ensuite, un ami s’est fait taper par cinq CRS, quand j’ai voulu le défendre, on m’a dit “toi, tu dégages ou je te gaze” à plusieurs reprises. » Une plainte collective devrait être déposée pour mise en danger de la vie d’autrui, explique Freefrom.

Le scepticisme règne au sein même de la police. Dans les colonnes de Ouest-France, Philippe Boussion, secrétaire régional du syndicat Unité SGP-FO, n’a pas mâché ses mots, qualifiant l’ordre donné par le commissaire qui dirigeait les opérations d’« aberrant », de « faute grave de discernement, (…) mettant d’abord nos collègues en danger, et les usagers ». Analyse cinglante : il ne s’agissait pas de casseurs mettant Nantes à sac, et nécessitant d’agir rapidement, mais de simples fêtards. De plus, « en intervenant sans tenir compte du rapport de forces, à 15 contre plusieurs milliers de personnes, qui, à 4 h 30 du matin, sont forcément dans un état éthylique et/ou stup avancé, dans l’incapacité de raisonner ou de comprendre l’intervention de la police un soir de Fête de la musique : c’était la confrontation assurée ». Et de conclure : « Nous avons déjà alerté à plusieurs reprises sur la vision de la sécurité de ce commissaire, qui expose régulièrement nos collègues par (…) sa vision exclusivement musclée de la sécurité. Nous demandons à ce que l’IGPN fasse son travail et pointe la responsabilité du donneur d’ordres ! »

« Habituellement, ça se passe en bonne intelligence avec la police »

Le syndicat Alliance (classé à droite) ne trouve, lui, rien à redire à l’attitude des policiers, qui n’auraient fait que répondre à des agressions. Son secrétaire départemental, Arnaud Bernard, se questionne plutôt sur le lieu choisi, jugé « dangereux ». Un faux débat, balaie Samuel Raymond, de Freefrom. « Depuis vingt ans, à Nantes, tous les 21 juin, les sonos électro s’installent dans cette zone, loin des habitations », rappelle ce spécialiste de l’événementiel. Près de l’eau et sans garde-corps, l’endroit est bien connu et des procédures de sécurité sont prévues. Selon la mairie, deux agents de sécurité étaient sur place pour faire le lien avec le poste de secours installé juste à côté dans le « Hangar à bananes », dont les effectifs avaient été doublés. À la demande de la municipalité, les marins de la Société nautique atlantique (SNA) étaient également présents pour épauler les sapeurs-pompiers. « Des soirées open air ont régulièrement lieu sur les bords de Seine ou encore le long du canal de l’Ourcq, à Bobigny notamment, voire au bord d’autoroutes, rappellent des fans de soirées électro. Mais habituellement, lorsque la police vient, tout se passe en bonne intelligence… »

Ce drame s’inscrit dans un contexte de multiplication des violences policières, et particulièrement à Nantes. Ce n’est pas un hasard si les organisations syndicales (CGT, FO, FSU, Solidaires, MNL) ont, dès le début de la semaine, adressé une lettre ouverte au préfet pour dénoncer « une conception irraisonnée et aveugle du “maintien de l’ordre’”» pour des événements se déroulant un jour de Fête de la musique. « Nantes subit depuis des années un engrenage malsain et une multiplication d’incidents liés à l’utilisation de la force publique », dénonce l’intersyndicale. Adjoint (PCF) au maire, Aymeric Seassau partage le constat. « Il est incroyable qu’une charge de police, accompagnée de l’utilisation de toute la gamme d’armement du moment, provoque un tel drame un soir d’été où des jeunes et moins jeunes viennent célébrer la culture, le partage, la musique. »

À ses yeux, Nantes est devenue un laboratoire de la stratégie de la tension depuis plusieurs années. Un avis largement partagé. Pour preuve : lancée mardi par le dessinateur de Presse Océan Éric Chalmel, une pétition dénonçant les violences policières de samedi dernier avait déjà réuni plus de 4 200 signatures deux jours plus tard. « Il ne s’agit pas de trouver des responsables intermédiaires dans une chaîne de commandement qui semble de plus en plus incontrôlée, écrit Chalmel. Le préfet d’Harcourt, le ministre Castaner ont mis des jeunes en danger mortel, ils doivent en tirer les conséquences immédiates, quelles que soient les conclusions de l’enquête IGPN : ils doivent démissionner. » Un bon résumé du sentiment général à Nantes.

Clotilde Mathieu
Nantes, fête de la musique - 14 jeunes tombés dans la Loire, et un disparu, suite à une charge policière. On chantait tous, et un nuage de gaz est arrivé (L'Humanité, 28 juin 2019)

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