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6 décembre 2016 2 06 /12 /décembre /2016 05:03
L'Affiche rouge: "Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant" (numéro spécial de L'Humanité, février 2007- Jean de Leyzieu)

Le 21 février 1944, les nazis exécutaient au Mont Valérien les héros de l'Affiche rouge.  

Les avis placardés sur les murs prenaient, dans l'ombre, un ton blême. C'était l'hiver et la guerre basculait sur le front de l'Est où les nazis craquaient sous la pression de l'armée soviétique. La France, elle, assommée par les "couvre-feux" et la répression, commençait à ne plus être la même. Chaque jour plus efficace, l'armée des ombres s'installait dans ce pays occupé et préparait, de l'intérieur, ce débarquement qui, tôt ou tard, viendrait. Dans Paris, les passants regardaient, placardée sur les murs, la propagande s'exhiber. Notamment une, tristement célèbre. Trouble. Sombre à jamais. Mais symbolique pour toujours. On l'appelait "l'Affiche rouge". Et elle s'appellera toujours ainsi. Pour les générations d'après-guerre, ils furent un poème d'Aragon, puis une chanson quand Ferré y mit une musique. Pour les contemporains de la guerre, ils furent d'abord dix visages sur une affiche, fin février 1944.

Et sur cette affiche, on lisait "Des libérateurs? La libération par l'armée du crime!" Dix jeunes hommes inconnus que le propagandiste en chef s'appliquait à montrer étrangers, juifs surtout, mais aussi espagnol ou italien, arménien comme leur chef, Manouchian, poète à ses heures.

Tous communistes. Les nazis, ici, ne mentaient pas: car la résistance armée à Paris et dans la région parisienne, c'était eux et pas seulement eux. Etrangers et Français s'y côtoyaient, avec leurs camarades, et formaient un tiers des effectifs des Francs-Tireurs et Partisans de la Main-d'oeuvre immigrée. Eux disparus, massacrés, les FTP-MOI étaient en partie démantelés. L'Affiche rouge n'en présente que dix, mais le "tribunal militaire allemand' jugeant pour la première fois des franc-tireurs en audience publique, les 17 et 18 février 1944, en avait condamné à mort vingt-trois. Vingt-deux furent exécutés au Mont Valérien le 21 février. A 15 heures. La vingt-troisième était une femme, la Roumaine Olga Bancic, et parce qu'elle était une femme, elle n'eut pas les "honneurs" de l'exécution avec ses camarades, indigne de mourir debout face à la mitraille des bourreaux. Envoyée à Stuttgart, de nouveau torturée, elle fut décapitée à la hache le 10 mai. Jour de son anniversaire.   

 

Olga Bancic, décapitée à 32 ans le jour de son anniversaire par les nazis à Stuttgart après avoir été traînée de prison en prison, torturée. Elle était juive, née en Bessarabie, étudiante à Paris. Ce fut elle qui amena les armes au groupe qui attaqua un autobus allemand à Clichy. Elle était mariée à Alexandre Jar, un des responsables des FTP-MOI.

Olga Bancic, décapitée à 32 ans le jour de son anniversaire par les nazis à Stuttgart après avoir été traînée de prison en prison, torturée. Elle était juive, née en Bessarabie, étudiante à Paris. Ce fut elle qui amena les armes au groupe qui attaqua un autobus allemand à Clichy. Elle était mariée à Alexandre Jar, un des responsables des FTP-MOI.

Torturés, bien sûr, ils l'avaient tous été. Plusieurs mois durant. Et sur cette Affiche rouge, c'est aussi cela que les Français lisaient dans leurs traits ravagés. La haine exprimée, on la retrouve aussi dans les propos du colonel allemand qui présidait la cour martiale. Il justifiait ainsi les condamnations: "De quels milieux ces terroristes sont issus? Dans la plupart des cas, ce sont des juifs ou des communistes qui sont à la tête de leurs organisations (...) Leur but étant l'avènement du bolchevisme international, le sort de la France et des Français ne les intéresse pas".

(...) Ces héros appartenaient aux détachements de FTP d'immigrés de la région parisienne, dont la direction avait été confiée à Manouchian par le haut commandement des Francs-Tireurs et Partisans français depuis deux ans. Or, les "prouesses" de cette armée dépassaient infiniment celles que le réquisitoire avait découvertes.

(...) Sur certains points, les Allemands disaient juste: Joseph Boczov, ingénieur chimiste et ancien volontaire des Brigades Internationales en Espagne, était bien le concepteur des techniques de déraillement ou de destruction par explosif d'éléments stratégiques qui délabraient les convois SS. Et Spartaco Fontano était bien communiste: mais ils l'étaient tous. Notamment Missak Manouchian, avant-guerre secrétaire du Comité de secours pour l'Arménie Soviétique, rédacteur en chef du journal Zangou destiné aux immigrés de son pays.

Les "juges" ignoraient que le jeune Hongrois Zangou avait aussi incendié seul et en plein jour une librairie allemande, boulevard Saint-Michel. Ils ne savaient pas non plus que Alfonso, Fontano et Marcel Rayman étaient les auteurs de l'attentat ayant pulvérisé, le 28 juillet 1943, la voiture bourrée d'officiers supérieurs du commandement du "Gross Paris".

Alors qui étaient-ils? Dans les années 30, environ 3 millions de travailleurs immigrés rejoignent la France, chassés par la misère ou par la répression raciale et politique. Il importe d'autant plus d'organiser leur défense, d'appeler à la solidarité, que des campagnes xénophobes se développent accusant les étrangers d'être responsable du chômage. A son 3e Congrès en janvier 1924, le Parti communiste appelle à "organiser politiquement et syndicalement les masses de travailleurs de langue étrangère. Politiquement, les prolétaires immigrés doivent être organisés en groupe de langue étrangère". Il sera précisé deux ans plus tard que les immigrés s'organisent essentiellement sur leurs lieux de travail, dans les entreprises, sans distinction de nationalité, tout en participant à ces groupes de langue rassemblés en une Commission centrale de main d'oeuvre étrangère (MOE) qui deviendra rapidement la célèbre MOI (Main d'oeuvre immigré). Dès le début de la guerre, ceux-ci s'engagent dans le combat, sans restriction. 132 000 se portent volontaires et des dizaines de milliers se battent dans les Ardennes, sur la Somme, sur la Loire. Parmi eux, un grand nombre ont déjà participé aux Brigades Internationales en Espagne: on les retrouvera dans les premiers groupes clandestins formés par le Parti communiste. Le sang-froid de ces hommes, exceptionnel, recouvrait une disponibilité de coeur non moins remarquable. Implacables face à l'ennemi, le récit de quelques-uns de leurs faits d'armes montre qu'ils étaient économes en vies humaines... Les rafles antisémites vont également faire affluer dans leurs rangs de jeunes communistes juifs déterminés, dont les familles ont été décimées ou le seront.

Au cours de l'année 1943, les actions des résistants se multiplient. Les polices allemandes, aidées par les services de Vichy, la milice, unissent leurs efforts pour les traquer. (...) On le sait mieux aujourd'hui, l'arrestation des FTP-MOI de la région parisienne fut le fait, notamment, des inspecteurs des renseignements généraux, fer de lance de la lutte anticommuniste. Longtemps la mémoire historique a sous-estimé le professionnalisme de cette police: en effet, à l'époque, on dénombre environ 200 membres de la brigade spéciale, expérimentés en matière de surveillance et de filatures...

Le 16 novembre, le groupe et celui qui en a pris la tête, Manouchian, sont arrêtés. Sur les 35 personnes repérées, 5 seulement pourront s'échapper. Pas Joseph Epstein, le célèbre "Colonel Gilles", chef de tous les FTP de la région. Avant d'aller au supplice le 11 avril 1944, lui aussi au mont Valérien, il est torturé pendant des mois. IL ne livre à ses bourreaux aucun nom. Pas même le sien.

Jean de Leyzieu           

 

Lire aussi dans le "Chiffon Rouge": 

Missak Manouchian, résistant mort pour la France (Guy Konopnicki, Marianne - avril 2015)

Joseph Epstein, dit colonel Gilles

Joseph Epstein, dit colonel Gilles

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