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21 juillet 2023 5 21 /07 /juillet /2023 05:33

Le lancement de la souscription pour le siège agace les anticommunistes comme le groupuscule « Unir pour le socialisme » qui proclame, en septembre 1971 « Ne souscrivez pas pour le Palais Marchais » ! Mais cela ne trouble guère le trésorier Georges Gosnat, confiant, qui assure alors : « Les travaux vont ainsi se poursuivre pendant une dizaine de mois et tout sera terminé au cours de l’été 1972. »

 

Toutefois, les choses ne vont pas se passer aussi simplement.

Jacques Tricot, dans un entretien (2012) avec Vanessa Grossman, historienne et architecte, rappelle que sur le terrain de 5 000 m2 que le PCF a acquis auprès de « La Maison de syndicats » : « Il y avait des tas de choses ; il y avait des trucs appartenant au syndicat ; il devait y avoir des sections du Parti, c’était une sorte de bidonville. Il y avait simplement... une maison sérieuse de quelqu’un qui n’avait aucune envie de partir... ».

Le 15 juin 1972, le Bureau politique décide, « pour des raisons d’économie, de ne pas construire, du moins avant une période assez longue, la salle annexe du siège du Parti (lire la coupole) », et avance des dispositions « ...pour aménager de façon à peu près définitive le siège tel qu’il est actuellement, et ses abords. »

Le 17 août 1972 la presse est conviée au siège pour une présentation de la Fête de l’Humanité. De nouvelles dispositions sont prises pour relancer la souscription. Et « la maison sérieuse » est toujours là.

Néanmoins, pour les architectes, toujours selon Jacques Tricot, « il a fallu créer les conditions le long du chantier pour que la deuxième tranche puisse se construire. »

Le 28 juin 1978, le Bureau politique évoque le lancement d’une nouvelle « souscription publique pour la deuxième tranche des travaux du siège du Parti. »

Le problème de « la maison sérieuse » sera résolu (après arrangement, elle sera détruite). La construction de la deuxième phase débute en septembre 1978 ; il s’agit de l’esplanade, de la coupole, et de l’accès intérieur à la coupole.

Et le 27 juin 1980, en présence d’Oscar Niemeyer, la deuxième phase ainsi que l’ensemble de l’œuvre sont inaugurés par Georges Marchais qui déclare :

« Que soient remerciés tous ceux et toutes celles qui ont apporté leur part à cette belle réalisation. Je pense à l’architecte notre ami et camarade Oscar Niemeyer et à ses collaborateurs, aux ingénieurs, aux ouvriers de tous les corps du bâtiment qui ont des mois durant, donné le meilleur d’eux-mêmes. Il suffit de regarder de près chacun de ses éléments pour comprendre qu’une si belle réussite n’est possible que si l’intelligence de la création rencontre l’intelligence du savoir-faire. Je pense également aux dizaines et aux dizaines de milliers de militants, de visiteurs qui ont tenu à apporter leur contribution financière. »

Durant toute la période du chantier et principalement après la mise à disposition du bâtiment, des gardes militantes ont été organisées. Les fédérations de Paris et de l’Île-de-France étaient tenues d’assurer ces gardes, de jour comme de nuit, par la rotation de militants et de militantes volontaires. Pendant des années, le gardiennage de « Fabien », comme celui des précédents sièges, était assuré par des membres du Parti. Aujourd’hui, un mix entreprise/militants de l’Accueil sécurité l’assure et en cas de nécessité des gardes militantes sont effectuées y compris H24. Cette sécurité militante est aussi effective lors de rassemblements in situ ou à l’occasion de journées culturelles nationales ou parisiennes où les portes de leur maison sont ouvertes au public.

Gérard Pellois

 

Photos,

Archives départementales de Seine-St-Denis -Mémoiresd'Humanité

Palissade : auteur Massot

Construction coupole : auteur Robert Ponty

Armature : DR

 

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19 juillet 2023 3 19 /07 /juillet /2023 16:01

 

 

Oscar Niemeyer aura carte blanche pour la construction du siège du PCF. Comme en écho du Comité central d’Argenteuil (mars 1966) sur la liberté de création : « Les communistes sont plus que jamais convaincus que la création artistique, le partage de l’imaginaire et de la sensibilité sont indispensables à tous pour faire vivre la démocratie, penser l’avenir et construire le changement. »

Bien que Niemeyer fasse cadeau de ses honoraires, l’opération reste coûteuse. La vente d’immeubles anciens, un prélèvement sur le budget pendant quelques années, une première souscription qui avait déjà rapporté 1 500 000 F (≈ 1 200 000 €) vont permettre de lancer les travaux.

Un prétendu plan d’élargissement du boulevard de la Villette, qui n’a jamais eu lieu en fait, oblige Oscar Niemeyer à resituer entièrement son projet sur un espace amputé de 1 200 m2.

Il décide d’implanter le bâtiment dans la partie haute du terrain « ...qui, situé à côté de son voisin (immeuble HBM), libère le terrain, et sa propre architecture ». Les lignes courbes du bâtiment dégagent l’espace nécessaire aux accès verticaux (ascenseurs, gaines, fluides, etc.). Et son projet répond « à l’exigence d’un immeuble bien protégé avec des entrées discrètes et facilement contrôlables ».

Ici Oscar Niemeyer innove : « J’ai situé alors le bâtiment à 1,50 m au-dessus du sol, en créant le système de plans inclinés... qui a permis le grand hall enterré, facilement accessible (…), le foyer de la classe ouvrière. » L’un de ses compatriotes parlera d’une « architecture samba qui veut se détacher du sol, envahir les airs... un message brésilien. »

La construction commence en février 1968. Dès les premiers travaux de terrassement, le chantier est interrompu. En creusant, les ouvriers découvrent un tunnel qui passe sous l’immeuble voisin. Une entreprise est diligentée : le sous-sol est littéralement inventorié. Plus de peur que de mal, tout danger est écarté, le chantier peut reprendre. Mais aux élections législatives de juin 1968, alors que le PCF récolte 20,14 %, il n’a que 7 % des sièges en raison du découpage électoral, perdant 39 député·e·s et un apparenté. C’est une perte financière sèche de trois millions de francs par an (≈ 2 400 000 €) puisqu’à l’époque le PCF conservait 4/5e du traitement de ses parlementaires, principe toujours en vigueur sous des formes différentes.

Le Parti ne peut renoncer à la poursuite des travaux « au risque d’une mutilation artistique ». Oscar Niemeyer fait des ajustements pour réduire les coûts ; décision est prise de scinder le projet initial en deux étapes.

Les travaux durent environ dix-huit mois, et le 2 août 1971, année du centenaire de la Commune de Paris, en l’absence de Waldeck Rochet, malade, c’est Georges Marchais qui inaugure le bâtiment.

La direction du Comité central, la documentation et les différents secteurs de travail s’y installent. Oscar Niemeyer fait cette remarque : « En France, on respecte davantage le travail de l’architecte. Quand le siège du PCF a été terminé, Jacques Duclos est venu me voir pour me demander s’il pouvait conserver, dans le nouvel édifice, un vieux bureau auquel il tenait beaucoup. »

Le premier Comité central dans les nouveaux locaux se tiendra les 30 novembre et 1er décembre 1971, dans ce qui est aujourd’hui la « salle des conférences ».

Une souscription de masse est lancée à la Fête de l’Humanité de 1971. « Elle devrait encore nous procurer de trois à quatre millions de francs » selon Georges Gosnat. Des rendez-vous de la souscription se tiennent dans le bâtiment et chaque adhérent à la possibilité de souscrire en achetant un timbre à l’image du siège.

Les travaux de la seconde étape reprendront en 1978.

Gérard Pellois

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17 juillet 2023 1 17 /07 /juillet /2023 15:43

 

Oscar Niemeyer est assisté par un groupe de constructeurs, le plus souvent communistes ou compagnons de route. Jean Nicolas, ancien déporté, architecte de formation, est le secrétaire général du Ve Congrès international d’architecture moderne (CIAM) de Paris en 1937. Membre de la commission « Architecture et urbanisme » du Comité central, il joue un rôle essentiel dans l’organisation des commandes municipales parmi les architectes communistes. Il contribuera à l’essor d’agences innovantes comme l’Atelier d’urbanisme et d’architecture (AUA) créé en 1960 par Jacques Allégret, qui œuvrera dans la « banlieue rouge ».

 

 

 

Jean Deroche, architecte, membre de la direction de l’UEC en 1956, s’investit dans son journal Clarté avec Paul Chemetov, puis dans la revue du PCF La Nouvelle Critique. Il rejoint l’AUA en 1962 et y forme un duo, très actif en banlieue, avec Paul Chemetov. Jean Deroche assiste Oscar Niemeyer avec lequel « très vite des points d’accord fondamentaux se sont dégagés (...), des liens très réels se nouaient entre nous. » Deroche se met « au service (du projet) en oubliant autant que faire se peut certaines de nos habitudes de penser et de faire » et « se forme à une nouvelle gymnastique (...), une architecture véritablement didactique. »

Paul Chemetov, diplômé de l’École nationale supérieure des Beaux-Arts, intègre l’AUA en 1961. Il est une figure emblématique de la Seine-Saint-Denis par la construction de logements sociaux, d’équipements collectifs, la rénovation de quartiers... Tout comme Jean Deroche, il assiste Oscar Niemeyer dans la première tranche de la construction (1968-1971).

Jacques Tricot, communiste, est directeur du BERIM (Bureau d’études et de recherches pour l’industrie moderne), dont l’un des fondateurs en 1948 fut Raymond Aubrac. Pour le BERIM, le souci était de respecter les idées maîtresses d’Oscar Niemeyer. « L’essentiel de la recherche porte toutefois sur les difficultés... avec, d’une certaine manière, la tentative d’éliminer ces difficultés plus que de les résoudre. » Jacques Tricot sollicitera Jean-Maur Lyonnet pour assister Oscar Niemeyer pour la seconde tranche de la construction (1978-1980)

Jean-Maur Lyonnet, architecte communiste, est dirigeant CGT des bureaux d’architectes, de la fédération CGT du bâtiment. Il reprend le projet du Volcan du Havre, celui de la Bourse du travail à Bobigny, de même que celui de l’ancien siège du journal l’Humanité et la deuxième tranche du siège du PCF. Jean-Maur Lyonnet est le mandataire parisien d’Oscar Niemeyer.

Jean Prouvé, résistant, ferronnier d’art, est architecte. C’est à lui que l’on doit le système d’ouverture des ouvrants mais surtout cette façade en verre appelée mur-rideau qui donne tout son éclat au bâtiment, une technique qu’il avait déjà utilisée en 1937 pour la Maison du Peuple de Clichy. C’est lui qui réalise également les premiers éléments architecturaux préfabriqués, du mobilier, des maisons démontables...

Albert Giry, communiste, entré dans la Résistance à 14 ans, est maire-adjoint de Romainville, maître de conférences en physique, ingénieur en acoustique. Il œuvre également au Volcan du Havre et à la Bourse du travail à Bobigny

Jose Luis Pinho est un architecte brésilien choisi par Oscar Niemeyer. Celui-ci ne pouvait être en permanence sur le chantier et Jose Luiz Pinho le supplée pour transmettre le savoir-faire brésilien.

Athos Bulcão, peintre et céramiste brésilien, a toujours travaillé avec Oscar Niemeyer, depuis Brasilia à qui l’on doit les revêtements azulejos du bâtiment.

Deux autres architectes, Anastase Gattos et Joseph Daïdonne, sont également cités dans divers documents.

Sans oublier la vingtaine d’entreprises, les secrétariats et les centaines d’ouvriers associés à ce chantier.

Gérard Pellois

 

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15 juillet 2023 6 15 /07 /juillet /2023 15:40

 

Dans un article pour La Nouvelle critique de novembre 1971, Oscar Niemeyer revient sur le dernier panneau de son exposition au Musée des Arts déco à Paris de 1965. Il s’y référait à ses nombreux projets dans le monde et les mettait en parallèle avec ses engagements : « ...j’avoue que je ne me sens pas pour autant réalisé. Mon travail s’est limité jusque-là à des œuvres gouvernementales et à des immeubles bourgeois, il n’a jamais atteint les classes défavorisées. (…) Pour cette raison, je me tourne vers la vie, intéressé aux problèmes sociaux, et engagé dans la lutte contre la misère, la guerre et l’impérialisme. »

 

 

Dans la suite de l’article, il semble combler ce vide en expliquant : « Cela prouve, mes amis, l’importance que j’accorde au fait d’avoir élaboré le siège du Parti communiste français, parti frère, le parti de la classe ouvrière, marqué par un passé glorieux de luttes et de sacrifices... »

Pour lui le projet « demandait une architecture simple, inventive et différente, susceptible d’exprimer ce monde qui surgit sans préjugé, sans injustice et que représente dans son essence l’objectif du PCF (…), une marque de la société socialiste qui s’impose déjà avec la force d’une nécessité. »

Oscar Niemeyer était un grand amoureux de la France, de ses écrivains et de Paris où il a habité durant son exil. Cet élément est également à prendre en compte dans son enthousiasme, d’autant que Paris lui offre une ouverture sur l’Europe et le monde. C’est de France qu’il élaborera le plus de projets.

Dans un des quartiers les plus pauvres de la capitale, alors en pleine rénovation, où l’on voyait encore des maisons aux façades murées, délabrées, des appartements souvent insalubres, le siège du PCF semblait pour le moins anachronique à certains. C’était sans compter, comme le disait Wolinsky, que « rien n’est jamais trop beau pour la classe ouvrière », mais surtout qu’Oscar Niemeyer voyait dans le siège du PCF une «œuvre qui constituera dans cette ville, j’en suis sûr, un exemple de l’architecture contemporaine, et même, permettez-moi de le dire, un point d’attraction et de tourisme. Un bâtiment aux formes nouvelles, simples, sans finitions luxueuses et superflues : la maison du travailleur. »

Élaboré et construit dans les années 60, en pleine guerre froide, ce bâtiment et son rideau de verre contrastait pour le moins avec le fameux rideau de fer. Interrogé dans le même numéro de La Nouvelle critique, Georges Gosnat, le trésorier du PCF, déclarait : « Oui, pour la première fois dans l’histoire de notre pays, un parti fait de son siège une maison de verre. Personne ne peut douter que ce problème avait un caractère politique qu’il fallait affronter. C’est ce que nous avons fait et nous l’avons résolu selon notre méthode, c’est-à-dire avec la plus grande confiance dans notre peuple. »

Cinquante ans plus tard, ce bâtiment reste une exception pour le siège d’un parti politique et il est bien devenu un point d’attraction et de tourisme, l’affluence lors des journées du patrimoine, le nombre de visites sollicitées, par des particuliers, des associations, des lycées, collèges, voire des écoles primaires et bien sûr d’écoles d’architecture et des Beaux-Arts.

Gérard Pellois

 

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15 juillet 2023 6 15 /07 /juillet /2023 06:53
Milan Kundera, la légèreté de l’art du roman - Muriel Steinmetz, L'Humanité, 13 juillet 2023
Milan Kundera, la légèreté de l’art du roman

Disparition Né à Brno, en Tchécoslovaquie, l’écrivain est mort à Paris, à l’âge de 94 ans. Entré de son vivant dans « la Pléiade », il affirmait avec force que pour « être libre et déjouer l’autorité, il faut en rire ».

Publié le
Jeudi 13 juillet 2023

Milan Kundera s’est éteint le 11 juillet, à Paris. Il avait 94 ans. Il a été l’auteur de dix-sept romans mémorables dont, d’abord, La vie est ailleurs (prix Médicis étranger en 1973), la Plaisanterie et l’Insoutenable Légèreté de l’être, en 1984, après quoi il décida de ne plus apparaître dans les ­-médias grand public.

Il naît le 1er avril 1929, à Brno, capitale de la Moravie, en Tchécoslovaquie, à 130 km de Vienne. De la mère, on ne saura pas grand-chose. Le père, Ludvik, élève du compositeur Leos Janacek, est un excellent pianiste, futur recteur de l’Académie de musique de Brno après la guerre. Dans l’appartement de la rue Littré, près de Montparnasse, où Kundera a longtemps vécu avec son épouse Véra, trônaient sur son bureau, outre une photo du grand écrivain autrichien Hermann Broch (1886-1951), son maître en littérature, un portrait de son père et un autre de Janacek. La musique fut pour Milan Kundera un élément capital. Il jouait du piano.

Après ses études secondaires à Brno, il en vient, à partir de 1948, à la littérature et à l’esthétique à Prague et aborde la « théorie du roman », avant de se tourner en cours d’année vers l’audiovisuel, à la Famu, faculté de cinéma. Inscrit au Parti communiste en 1947, il est, depuis ses 16 ans, un militant enthousiaste. Il acquiesce au « coup de Prague » organisé par Moscou. L’année d’avant était sorti son premier texte, dédié à son professeur de piano, Pavel Haas, dont il épousera brièvement la fille. En 1950, en raison d’un acte considéré comme délictueux, il est exclu du Parti communiste. Cela donnera la Plaisanterie, dont Ludvik, le personnage principal, a des ennuis pour avoir écrit « Vive Trotski ! » sur une carte postale.

« Rendre à la littérature sa qualité et sa dignité »

À la même époque, il rencontre Véra Hrabankova, de six ans sa cadette, qui joue au théâtre avant de devenir une vedette du petit écran. Kundera achève ses études en 1952 et réintègre le Parti en 1956, avant l’exclusion définitive en 1970, à la suite de ses prises de position publiques.

Durant les années 1960, il choisit le roman. Il est un intellectuel encore proche du Parti. Ses premières œuvres littéraires datent de ces années-là. En juin 1967, il inaugure le IVe congrès des écrivains tchécoslovaques. Sa contribution s’intitule : « Rendre à la littérature sa qualité et sa dignité ». Les écrivains d’alors marquent avec force leur désaccord envers la ligne politique des dirigeants du Parti. Kundera en tête. Il a déjà achevé la Plaisanterie. Le livre est « à l’observation » dans les bureaux de la censure. Contre toute attente, il paraît en avril 1967. L’année suivante, alors que le printemps de Prague bat son plein, Kundera est même distingué par le Parti. À Paris, Gallimard prépare sa traduction pour l’automne 1968. Aragon se charge de la préface, admirative, chaleureuse. Dans cette atmosphère de liberté neuve, Kundera compose Risibles amours, recueil de nouvelles sur les relations intimes sous le prisme d’une parole dysfonctionnelle, sans oublier les questions d’identité et d’authenticité (les faits se changent en leur contraire).

Dans la nuit du 20 au 21 août, les chars soviétiques entrent dans Prague. Après une réhabilitation au sein du Parti au temps de la déstalinisation (1956), il perd son poste d’enseignant. Ses livres, introuvables en librairies, disparaissent des rayons des bibliothèques. Période de vaches maigres, évoquée dans  le Livre du rire et de l’oubli.

Il continue d’écrire et c’est La vie est ailleurs, publié pour la première fois à Paris. Il s’y penche avec ironie sur le « stupide âge lyrique », à travers la figure de Jaromil, jeune poète, son double, qu’il suit de sa naissance jusqu’à sa mort précoce à 20 ans. Jaromil est un Rimbaud pris au piège de la révolution. Ce roman tient lieu de catharsis pour Kundera, qui s’y confronte à son passé de militant et à son être d’artiste. Le couple Véra-Kundera est alors mis sur écoute. Filatures, courriers interceptés, ouverts…

Une méditation sur le monde de l’écrit envahi par les images

Le 20 juillet 1975, ils quittent la Tchécoslovaquie en Renault 5. Direction la France avec une autorisation de séjour de « 730 jours ». Il a 46 ans. Elle a 39 ans. À l’arrière du véhicule : des caisses de livres, à l’avant, des vinyles. Ils s’installent à Rennes . Kundera y est professeur invité en littérature comparée (son cours porte sur « Kafka, ses interprètes, le roman et l’Europe centrale ») jusqu’en 1979, année où il est élu à l’École des hautes études en sciences sociales et où la nationalité tchécoslovaque lui est ­retirée. Mitterrand lui octroie la nationalité française deux ans plus tard. Il reste sous surveillance de la StB, les services de renseignements tchécoslovaques.

Il s’installe à Paris, rue Littré avec Véra. Il s’épuise à écrire ses cours, phrase par phrase, en français sans pouvoir improviser, ce qu’il aime pourtant. Il enseigne Hermann Broch, Kafka, Musil, Dostoïevski… Il développe et approfondit les idées qui donneront lieu à ses essais sur l’Art du roman puis aux Testaments trahis… La langue française maîtrisée, il se lance dans la correction des traductions de ses livres, tous entièrement revus par ses soins. En 1982, il achève l’Insoutenable Légèreté de l’être. Une adaptation en a été tirée pour le cinéma, réalisée par Philip Kaufman et Jean-Claude Carrière. Il a écrit en 1981 une pièce en trois actes Jacques et son maître en hommage à Diderot, mise en scène par Jacques Lassalle. En 1990, ce sera l’Immortalité, méditation sur le monde de l’écrit envahi par les images. En 1993, il achève la Lenteur, sa première œuvre écrite en français. Viendront ensuite l’Identité et l’Ignorance.

En mars 2011, Kundera, en deux volumes, est dans « la Pléiade », accédant de son vivant à l’illustre collection. Il avait mis comme condition sine qua non qu’elle ne comporte aucune note, préface, commentaire ni appareil critique. Il a encore écrit la Fête de l’insignifiance. En 2019, l’ambassade de la République tchèque en France lui restituait sa citoyenneté initiale. Il aimait ce vers de son compatriote romantique, le poète Karel Macha (1810-1836) : « Un sourire léger à la bouche, une tristesse profonde au cœur ».

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15 juillet 2023 6 15 /07 /juillet /2023 06:47
Juillet 1953, un portrait de Maurice Lurot est posé rue du Ruisseau à Paris, là où il vendait l’Humanité Dimanche. Mémoire d’Humanité/Archives dép. de la Seine-Saint-Denis

Juillet 1953, un portrait de Maurice Lurot est posé rue du Ruisseau à Paris, là où il vendait l’Humanité Dimanche. Mémoire d’Humanité/Archives dép. de la Seine-Saint-Denis

Fabien Roussel à Emmanuel Macron : « Reconnaissez la responsabilité de l’État dans la tuerie du 14 juillet 1953 »

Le secrétaire national du PCF s’est adressé au président de la république pour rappeler les tragiques événements qui se sont déroulés il y a 70 ans. La police a tiré sur une manifestation durant la Fête nationale, faisant sept morts, des travailleurs algériens et un métallurgiste français membre du PCF et de la CGT.

Publié le
Jeudi 13 juillet 2023
 
À la veille de la Fête nationale, le secrétaire national du Parti communiste français (PCF) et député du Nord, Fabien Roussel a écrit au président de la république pour lui rappeler un moment tragique de l’histoire de la France. C’était il y a 70 ans très exactement, le 14 juillet 1953. Ce jour-là, « un crime d’État est commis à Paris », explique le dirigeant communiste.
Comme chaque année depuis 1936, la CGT et le PCF commémorent - sans véhicules militaires ni soldats - la Révolution française et la chute de la Bastille. Un message de paix et de justice sociale, loin du défilé militaire des Champs Élysée. Cette année-là, les militants algériens du Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD), se joignent au cortège pour exiger l’arrêt de la répression et du racisme dont ils sont l’objet. Ils sont très vite harcelés par des petits commandos d’extrême-droite, à chaque fois repoussés par le Service d’ordre. Jusqu’à l’arrivée sur la place de la Nation où certains policiers font usage de leurs armes. Sept manifestants sont tués (six travailleurs algériens et un ouvrier métallurgistes membre de la CGT et du PCF), 40 seront blessés par balles.

es livres d’histoire n’en font pas état. Pourtant cette violence va s’exacerber avec la montée du mouvement pour l’indépendance de l’Algérie. Les responsables de la police parisienne font d’ailleurs se servir de ce 14 juillet 1953 pour créer de nouvelles unités répressives, les « compagnies d’intervention ». Celles-ci von s’illustrer dans la capitale française d’abord avec le massacre des Algériens en octobre 1961 puis la répression sanglante de la manifestation de Charonne, le 8 février 1962.

Jusqu’à présent, l’État n’a rien fait. Seule la municipalité de Paris, à l’initiative du groupe communiste, a fait apposer une plaque rappelant la mémoire des sept victimes.

« Le PCF n’entend pas oublier. Il s’incline devant les tués et les blessés », souligne Fabien Roussel qui « demande solennellement au président de la république de reconnaître officiellement la responsabilité de l’État dans cette tuerie. » Une nouvelle bataille commence.

   les balles du 14 juillet 1953: 
Un drame s'est déroulé en plein Paris: à la fin d'une manifestation célébrant la révolution Française, sept manifestants sont tués par balles une centaine de blessés et plus de 40 blessés par balles. Daniel Kupferstein, auteur réalisateur, a sorti un documentaire sur cette page sombre de notre histoire:

                https://www.youtube.com/watch?v=EaFPW4YbQQk&feature=youtu.be  

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13 juillet 2023 4 13 /07 /juillet /2023 08:52

 

C’est sur le territoire de l’ancienne commune de Belleville, sur le terrain qui appartenait à « La maison des syndicats » que sera construit le siège du PCF. Des années plus tôt, Maurice Thorez en avait déjà émis l’idée, souhaitant voir le futur siège édifié sur ce « haut lieu du mouvement ouvrier national et international ».

 

 

Le Mur des fermiers généraux avec ses barrières d’octroi, les travaux d’Haussmann, la révolution industrielle, son rattachement à Paris et l’enceinte de Thiers ont façonné l’histoire de Belleville et de sa population que Jules Vallès appelait « la classique terre de révolte ».

Prélude à la prise de la Bastille, le 12 juillet 1789, la population dévaste et incendie les barrières d’octroi, synonymes d’injustice. Sur les 55 barrières qui entouraient Paris, Belleville en comptait sept ; elles seront rétablies en 1798. Au lendemain de la Révolution, se constituent à Belleville des sociétés populaires proches des Jacobins, qui gèrent la commune, organisent des fêtes et des banquets et où la chanson devient un outil de propagande.

À partir de 1840, l’activité des sociétés chantantes dans les goguettes de Belleville, les banquets comme celui réunissant 1 200 convives à Belleville le 1er juillet 1840 où, pour la première fois, le terme de communiste fut utilisé pour qualifier le rassemblement, vont concourir à une fermentation politique de la classe ouvrière qui entrera de plain-pied dans la révolution de 1848. Les ouvriers bellevillois prendront part aux combats et formeront le dernier îlot de résistance.

Son rattachement à Paris en 1860 éclate Belleville entre le 19e et le 20e, le 11e et le 10e arrondissement. Le développement démographique de Belleville connaît un rythme supérieur à celui de Paris ; il n’y a là aucune infrastructure digne de ce nom, l’insalubrité règne, l’habitat est précaire et surpeuplé. Un vrai décor des Misérables de Victor Hugo. Au demeurant, cet « enfant déguenillé qui descendait par la rue Ménilmontant... » n’était autre que Gavroche qui deviendra le symbole de la révolte dans l’imaginaire collectif.

Le caractère ouvrier et populaire de Belleville s’affirme et renforce sa conscience de classe et sa vocation de terre d’accueil de différentes immigrations. Belleville prendra une large part à la Commune de Paris de 1871 ; elle en sera le dernier bastion et les derniers combattants seront fusillés au Père-Lachaise et au cimetière de Charonne.

En 1877 se crée la Bellevilloise, la première coopérative ouvrière parisienne.

Dans ce vivier ouvrier et révolutionnaire, la CGT installe la Maison des syndicats en 1921, sur l’espace occupé aujourd’hui pas le siège du PCF. Plusieurs organisations ouvrières s’y installent, comme le Secours rouge international. L’URSS offre en 1925 son pavillon de l’exposition des Arts déco, et cette installation accueillera la première université ouvrière, ainsi qu’une contre-exposition coloniale en 1931 et, en 1936, le comité antifasciste qui enregistre les volontaires pour les Brigades internationales.

À l’appel du PCF, les Bellevillois, environ un millier, descendent le 9 février 1934 à la manifestation antifasciste Place de la République.

Le 23 août 1944, Madeleine Riffaud fête ses vingt ans. Elle dirige une escouade de FFI-FTP et bloque un train allemand à la gare de Ménilmontant ; les nazis fuient par le tunnel de Belleville mais doivent se rendre. Pendant ce temps, rue de Ménilmontant, un autre groupe de résistants bloque deux autres trains et arrête les soldats nazis.

Cette tradition de Belleville se traduira par l’élection de députés communistes dans les 19e et 20e arrondissements (3 en 1967, 4 en 1973 et 2 en 1978).

Gérard Pellois

 

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13 juillet 2023 4 13 /07 /juillet /2023 05:43

 

Il y a soixante-dix ans, la police française tirait sur les manifestants algériens qui défilaient avec la CGT, le PCF et des organisations progressistes. Sept hommes trouvent la mort. Daniel Kupferstein, l’auteur et réalisateur des Balles du 14 juillet 1953 revient sur un événement méconnu, aussi grave que ceux du 17 octobre 1961 et du 8 février 1962.

Le 6 juillet 2017, la mairie de Paris, sur proposition de Nicolas Bonnet-Oulaldj, président du groupe communiste, organisait la pose d’une plaque commémorative, place de la Nation, à la mémoire des victimes de la répression du 14 juillet 1953.

Depuis les années 1930, la fête nationale était également un moment de défilés politiques et syndicaux. Des événements peu documentés et largement méconnus en France qui témoignent pourtant de la fébrilité du pouvoir colonial face à l’exigence montante de libération du peuple algérien.

Le réalisateur Daniel Kupferstein, qui a découvert cette histoire (révélée par Maurice Rajsfus) alors qu’il tournait un film sur le massacre du 8 février 1962 à Charonne, a écrit un livre et réalisé un film intitulés les Balles du 14 juillet 1953 (1). À la suite de cette manifestation du 14 juillet 1953, tous les cortèges ouvriers dans Paris vont être interdits… jusqu’en 1968.

Chaque année, une commémoration et un bal populaire sont organisés là où sept hommes sont tombés, tués par la police française. Cette année, un dépôt de gerbe aura lieu le 13 juillet, à partir de 18 h 30, devant la plaque, place de l’Île-de-la-Réunion, à Paris 20e, suivi d’une lecture théâtralisée des débats à l’Assemblée nationale et d’une animation musicale. L’occasion de rappeler que le 14 Juillet peut être aussi un moment d’expression et de revendication populaires, loin des chars qui défilent sur les Champs-Élysées.

Que se passe-t-il exactement à Paris le 14 juillet 1953 ?

Depuis 1935, toute la gauche politique et syndicale manifeste le 14 Juillet pour honorer la Révolution française et faire part de ses propres revendications du moment, un peu comme un 1er Mai. En 1935, en fait, c’était pour lutter contre les ligues factieuses.

Il y a eu ensuite le 14 juillet 1936, qui était un grand événement avec des millions de personnes dans les rues. Et puis ça a perduré comme ça jusqu’en 1939. Après, ça a été terminé et puis c’est reparti en 1945. À partir de 1950, sur leurs propres revendications, les nationalistes algériens du Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD), vitrine ­légale du Parti du peuple algérien – interdit depuis 1939 –, avec à sa tête Messali Hadj, décident de se joindre aux défilés du mouvement ouvrier français.

La manifestation démarre place de la Bastille, à Paris, direction place de la Nation, et on peut y voir d’anciens combattants, le Mouvement de la paix, le Secours populaire, l’Union de la jeunesse républicaine de France, l’Union des étudiants communistes et l’Union des femmes françaises. Mais avant même que le cortège des Algériens ne se mette en marche, un groupe d’une vingtaine de militants d’extrême droite cherche à les provoquer, à prendre leurs drapeaux et à les frapper. Mais les Algériens et le service d’ordre de la CGT interviennent alors que la police ne protège que les fachos. Des provocateurs protégés par la police !

ALORS QUE LE CORTÈGE ARRIVE PLACE DE LA NATION, LA POLICE CHARGE LES ALGÉRIENS POUR ESSAYER DE RETIRER LE PORTRAIT DE MESSALI HADJ QUI ÉTAIT EN TÊTE DE LEUR DÉFILÉ. LES POLICIERS, EN NOMBRE INFÉRIEUR, SORTENT ALORS LEURS ARMES ET TIRENT COMME AU BALL-TRAP. IL Y A EU SEPT MORTS EN TOUT. »

Le cortège est joyeux. Il y a de la musique, il y a des danses. Dans la manifestation, on entend les slogans : « Libérez Henri Martin ! » ou « Paix en Indochine ! ». Parce qu’à cette époque, il y avait pas mal de militants communistes, de responsables communistes et CGTistes qui étaient arrêtés dans le cadre de la guerre d’Indochine pour démoralisation de l’armée, de la nation… On estime que les manifestants étaient entre 16 000 et 20 000, dont 6 000 à 8 000 Algériens. Ils défilent derrière le portrait de leur dirigeant Messali Hadj et sont encadrés par un service d’ordre repérable à ses brassards verts.

Alors que le cortège arrive place de la Nation, la police charge les Algériens pour essayer de retirer le portrait de Messali Hadj qui était en tête de leur défilé. Les Algériens ne se laissent pas faire parce qu’ils sont très nombreux. Ils vont à l’affrontement. Les policiers, en nombre inférieur, sortent alors leurs armes et tirent comme au ball-trap. Il y a eu sept morts en tout. Six Algériens et un Français. J’ai réussi à retrouver la trace d’au moins 48 blessés par balle. Je dis bien par balle, parce qu’il y a eu des blessés par matraque. Dans un affrontement qui a duré vingt minutes tout au plus.

De quelle manière avez-vous eu vent de cette histoire, et comment commencez-vous à enquêter ?

C’est un peu par hasard. J’avais déjà fait un premier film sur le 17 octobre 1961. Je me suis aperçu qu’on confondait souvent, à l’époque, cet événement avec le 8 février 1962 au métro Charonne. Je me suis mis à travailler sur ce sujet.

Au cours de ce tournage, un témoin de Charonne me dit : « Mais avant d’aborder Charonne, je vais te raconter une autre histoire. » Il se met alors à me parler d’une manifestation où les policiers ont tiré sur les Algériens, comment il a secouru un blessé qu’il a mis dans un taxi pour l’emmener à l’hôpital… Moi, je filme sans vraiment prendre la mesure de ce qu’il me dit et sans utiliser son témoignage.

Lors d’une projection de mon film sur Charonne, l’historienne Danielle Tartakowsky – qui avait fait un livre sur les manifestations de rue en France dans lequel elle évoquait le 14 juillet 1953 – me suggère de faire un film sur cet événement pas du tout connu. C’était en 2010. Je n’avais même pas lu le livre de Maurice Rajsfus qui était sorti en 2003 sur le sujet. Quatre mois après, je me suis dit que les témoins directs devaient avoir autour de 80 ans et qu’il fallait faire un film maintenant ou jamais. La réalisation m’a pris quatre ans. J’ai commencé par lire l’ouvrage de Maurice Rajsfus  1953, un 14 Juillet sanglant, aux éditions du Détour.

Après, j’ai commencé à rechercher dans les archives des hôpitaux, celles de la police auxquelles j’ai pu avoir accès. Mais j’ai surtout utilisé les archives de l’instruction qui ont été versées aux archives de la Seine. J’y ai trouvé tous les récits des policiers qui ont été entendus et quelques témoignages de manifestants. À la fédération CGT de la métallurgie (Maurice Lurot, qui a été tué ce 14 juillet 1953, en était membre ainsi qu’adhérent au PCF – NDLR), il n’y avait pas grand-chose.

On m’a mis en contact avec quelqu’un qui a accompagné des cercueils d’Algériens de Paris jusqu’à Marseille. C’est comme ça que j’ai commencé à essayer de voir des témoins en France. Puis j’ai passé une annonce dans les journaux algériens, notamment El Watan et Alger républicain. Chose extraordinaire, j’ai eu des réponses. Certains venaient parfois en France mais je me suis retrouvé avec beaucoup de contacts en Algérie.

J’ai décidé d’aller tourner sur place parce que ce qui m’intéressait aussi c’était ce qui s’était passé après : les enterrements, l’impact dans la population, etc. J’ai retrouvé les vrais noms des gens, parce que j’avais des erreurs sur l’état civil et les lieux où ils étaient enterrés. C’est comme ça que j’ai pu dresser une liste du nombre de blessés par balle. C’était un gros, gros travail d’enquête.

Comment la presse en France a-t-elle rendu compte de ça ? Et est-ce qu’il y a eu des échos en Algérie aussi dans la presse ?

J’ai été à la BNF pour avoir les journaux de l’époque. Tous les journaux en parlent le lendemain, c’est-à-dire le 15 juillet. Il y a en gros deux variantes. Celle des journaux de droite, qui annoncent que des Algériens ont agressé la police le 14 Juillet. X policiers blessés, 7 morts.

En clair, c’est une agression contre la police de la part des Nord-Africains. On ne dit pas des Algériens, on dit des Nord-Africains. Ça, c’est le Figarol’Aurore (qui titre : « Ce 14 Juillet, hélas ensanglanté par une émeute ­communiste »), France Soirle Parisien libéréLe Monde a une position entre les deux, pas terrible au début. Et les seuls journaux qui disent la vérité, c’est le Libération de l’époque, celui d’Astier de La Vigerie, et l’Huma­nité.

Ces deux journaux, essentiellement, vont retracer l’ensemble des événements le plus longtemps possible. En Algérie, ils en ont parlé dans la presse un peu comme en France. Les journaux des colons ont repris les titres des médias de droite. Il n’y a qu’ Alger républicain, proche du Parti communiste algérien et dirigé par Henri Alleg, très lu par toute la gauche, qui va faire un mix entre, en gros, le point de vue du MTLD, du nationaliste algérien, et le point de vue du Parti communiste français. Et du Parti communiste algérien, évidemment. On va trouver des interviews des gens du MTLD et des déclarations.

Mais surtout, ils vont se mobiliser pour l’accueil des cercueils. Il y aura même des meetings communs, ce qui ne se faisait plus vraiment car il y avait des dissensions entre le nationaliste algérien et le Parti communiste algérien. L’impact est très fort en Algérie. À Paris, les journaux de droite ne vont quasiment plus en parler à partir du 16 juillet, sauf lorsque l’affaire est soulevée à l’Assemblée nationale.

Y a-t-il eu un débat à l’Assemblée nationale ?

Oui, et c’est presque hallucinant. Pour justifier la légitime défense de la police qui a tiré, le ministère de l’Intérieur va même soutenir qu’il y avait dans les yeux des Algériens comme des mitraillettes. Dans leurs auditions, un nombre incroyable de policiers disent qu’ils ont vu des Algériens avec un pistolet en train de tirer et que les coups de feu venaient de là et qu’ils ont juste riposté. Sauf qu’aucune arme n’a été retrouvée.

Il y a juste quelques couteaux. Rappelons quand même que c’est une époque où tous les ouvriers avaient leur couteau pour manger. Mais même ça, le gouvernement ne l’a pas montré. Aucune balle n’a été retrouvée venant de pistolets autres que ceux des policiers. Par contre, il y en a eu dans les corps de victimes ou de blessés, il y a eu une analyse de deux balles. Comme par hasard, la justice n’a retrouvé que trois policiers, je crois, qui auraient été responsables de morts. Et quand ces mêmes policiers ont été interrogés une deuxième fois, ils ont nié, affirmant avoir tiré en l’air. Ça s’est arrêté là, alors que les balles venaient de leurs pistolets. C’est un véritable mensonge d’État.

Au final, cette affaire d’État a donné lieu à quoi ? Un non-lieu ?

Le juge qui menait l’instruction a écarté assez rapidement tous les témoignages des manifestants en disant qu’ils étaient confus. En revanche, il prend tous ceux des policiers en relevant uniquement les aspects d’agression de la part des Algériens, des Nord-Africains. On le sait parce qu’il y a dans la marge de petits traits qui correspondent aux phrases que le juge d’instruction a relevées.

Bas du formulaire

Ces annotations vont lui servir à rendre son avis sur cette « violence à agents ». Bien entendu, il va écarter toutes les déclarations des Algériens, car pour lui elles ne sont pas assez précises, bien qu’accablantes pour la police. Donc, les sept morts sont liées à la légitime défense. Voilà. Fermez le ban. À cela il faut rajouter le « temps de la justice » pour qu’elle passe. Ça s’est fait je crois en 1955. En pleine guerre d’Algérie, où le nombre de morts ne cessait d’augmenter.

Notons quand même que la hiérarchie policière va profiter du mensonge d’État pour renforcer son arsenal ­répressif. Deux corps de police spécifiques vont être créés peu de temps après ce 14 juillet 1953. D’abord les compagnies d’intervention ou compagnies de district, qui vont être mieux équipées et spécialisées dans le maintien de l’ordre. On les retrouvera en action lors des manifestations du 17 octobre 1961 et du 8 février 1962 au métro Charonne. L’autre, qui verra le jour dès le 20 juillet, la brigade des agressions et violences. Elle se spécialisera surtout par des contrôles de population algérienne dans les cafés et les hôtels en constituant un fichier de tous les individus nord-africains.

Enfin, dernière conséquence et non des moindres, le massacre du 14 juillet 1953 va être un déclic pour nombre de militants nationalistes pour passer à la lutte armée. Ce massacre doit être reconnu comme crime d’État, au même titre que ceux du 17 octobre 1961 et du 8 février 1962.

(1)  Les Balles du 14 juillet 1953. Le massacre policier oublié de nationalistes algériens à Paris, la Découverte, 2017. Des projections du film auront lieu le 23 juin, à 19 heures, salle Maxime-Gorki, à Nanterre ; le 30 juin, à 22 heures, en plein air dans la cour de la Maison des ensembles, au 3, rue d’Aligre, Paris 12e ; le 1er juillet, à 17 h 30, au Shakirail, 72, rue Riquet, Paris 19e, et le 7 juillet, à 19 heures, avec Olivier Le Cour Grandmaison, à la librairie Résistances, 4, villa Compoint, Paris 17e. Le DVD est à commander à danielkup@hotmail.fr

 

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11 juillet 2023 2 11 /07 /juillet /2023 08:32

 

Comment se fait le choix de l’architecte, le brésilien Oscar Niemeyer ? Ce dernier jouit alors d’une renommée mondiale, notamment pour la réalisation de Brasilia. Le 31 mars 1964, un coup d’État appuyé par les États-Unis a installé une dictature au Brésil qui va durer jusqu’en 1985. Oscar Niemeyer, adhérent du Parti communiste brésilien depuis 1945, apprend la nouvelle alors qu’il est au Portugal. On lui conseille de ne pas retourner au Brésil, il s’exile en France.

 

 

Le 13 juin 1965 est inaugurée, au pavillon Marsan du musée du Louvre, une exposition de l’Union centrale des arts décoratifs qui lui est consacrée ; il en assure intégralement le financement. Avec Jean Petit (qui lui consacrera un ouvrage Niemeyer poète d’architecture), il conçoit le catalogue de l’exposition intitulé « Oscar Niemeyer. Textes et dessins pour Brasilia ». Blessé dans un accident de voiture, Oscar Niemeyer ne peut assister à l’inauguration, c’est Juscelino Kubitschek, ancien président de la République du Brésil, maître d’ouvrage de Brasilia exilé en France, qui le représente.

Le 20 septembre, Niemeyer reçoit le grand prix international d’architecture et d’art de la revue Architecture d’aujourd’hui. Jean Deroche, architecte, collaborateur de la revue La Nouvelle Critique, lui consacre un article dans le numéro de novembre 1965.

Puis Jean Nicolas, membre de la commission Architecture et urbanisme du Comité central du Parti communiste, présente, au cours de l’été 1966, Oscar Niemeyer à Georges Gosnat, trésorier du Parti. Ce dernier lui expose la nécessité pour le PCF de disposer d’un nouveau siège central. Oscar Niemeyer est enthousiaste à l’idée de construire un édifice à Paris et pour le PCF. Dans les heures qui suivent cet entretien, Georges Gosnat en informe le Bureau politique.

Au Comité central des 18 et 19 octobre 1966, le même précise : « Il est prévu d’acheter un terrain rue Mathurin-Moreau à Paris pour construire le nouveau siège du PCF. L’architecte pressenti serait Oscar Niemeyer. La dépense sera très importante : souscription et emprunt permettront son financement. »

Ajoutons que Niemeyer renonce à ses honoraires.

Au XVIIIe congrès du PCF (janvier 1967), la maquette du futur siège est présentée aux délégué·e·s ; Pierre Doize, pour la Commission centrale de contrôle financier, annonce le prochain lancement d’une souscription « à laquelle, nous n’en doutons pas, les communistes, les sympathisants, leurs amis répondront avec enthousiasme. »

Dans le même temps, malgré les 32 élu·e·s supplémentaires obtenus par le PCF aux législatives de 1967, la direction appelle à diminuer les frais généraux, à réduire de dix le nombre de permanents du Comité central ; il est demandé de prendre « des mesures sérieuses d’économie ». Et le 15 septembre 1967, le Secrétariat lance la souscription.

À la fin de cette même année, le PCF achète le terrain de La Maison des syndicats, du 2 au 10 avenue Mathurin-Moreau. En son temps (il est décédé en 1964), Maurice Thorez non seulement souhaitait un siège regroupant tous les services mais avait émis le souhait « de voir édifier ce siège à Mathurin-Moreau, qui est un haut lieu du mouvement ouvrier national et international ».

Gérard Pellois

 

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9 juillet 2023 7 09 /07 /juillet /2023 08:29

 

Après le Congrès de Tours, le tout jeune Parti communiste français (il s’appelle alors SFIC) doit se trouver un siège, la SFIO occupant le local du 37 de la rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie (4e). Le 2 avril 1921, il lance un emprunt pour l’acquisition d’un bâtiment ; dès le 13 avril, l’objectif des trois cent mille francs de souscription est dépassé. Il acquiert au 120 rue La Fayette (10e) un immeuble de trois étages, avec un sous-sol et une salle de 250 places qui sera plus tard appelée la Rotonde.

 

 

 

Le « 120 » devient vite un lieu mythique. L’auteur dramatique Armand Salacrou, journaliste à l’Humanité, visite le 13 juillet 1921 le chantier de rénovation du local et imagine déjà la foule « qui viendra sous nos fenêtres acclamer le communisme maître du monde ». Aragon, en 1933, lui consacre un quatrain dans « Les Enfants rouges » :

« C’est rue La Fayette au 120

Qu’à l’assaut des patrons résiste

Le vaillant Parti communiste

Qui défend ton père et ton pain. »

Au lendemain du Front populaire, le Parti communiste voit son influence et ses rangs se renforcer. Aussi le 28 avril 1937, le Comité central déclare : « Notre parti, attentif à défendre le programme et à sauvegarder les conquêtes du Front populaire, doit avoir à Paris une maison qui réponde à son importance politique. » Il lance une souscription. En 5 mois elle atteint 1 255 610 francs, soit plus de 800 000 €.

Le PCF quitte en 1938 le « 120 » et s’installe dans un immeuble à la façade imposante, au Carrefour Châteaudun (9e), un immeuble qui sera couramment appelé le « 44 » par les communistes. Mais la façade est trompeuse, les pièces sont petites, le Comité central ne peut s’y réunir. Un autre immeuble est acquis au 19 rue St-Georges (9e), mais différents secteurs de travail sont dispersés dans six autres lieux, ce qui occasionne une perte de temps et d’efficacité.

Cependant, le 27 septembre 1939, le Parti communiste est dissout par décret. Et durant l’occupation, le « 44 » est occupé par la Milice française (en 1943) ; le 19 de la rue St-Georges est accaparé par la LVF (Légion des volontaires français contre le bolchévisme) dès 1941.

Le 19 août 1944, la Résistance reprend d’assaut le bâtiment ; le 24, elle repousse une attaque de l’armée allemande. Mais le premier Comité central qui suivra la libération de Paris se tiendra, le 31 août 1944, au 120 rue La Fayette (comme de nombreuses fois avant la clandestinité) compte tenu de l’exiguïté des locaux du « 44 ».

Le PCF, désormais appelé le parti des fusillés pour le lourd tribut payé dans la lutte contre le fascisme, reste considéré par ses adversaires comme un agent de Moscou. C’est pourquoi, quand en novembre 1956 l’URSS envahit la Hongrie, les fascistes, sous la protection de la police, viennent envahir et incendier le « 44 » puis attaquent le siège du journal l’Humanité. Ces agressions entrainent la mort de trois militants communistes.

Dans ces années d’après-guerre, le PCF va connaître une vague d’expansion de ses adhésions et tenir une place importante dans la politique française. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, tout comme en 1937, Maurice Thorez souhaite que le Parti se donne les meilleurs moyens pour assumer son rôle, en rassemblant tous ses secteurs de travail dans un seul et même immeuble. La décision est prise en 1966 ; c’est ainsi que le PCF va bientôt s’installer au 8 avenue Mathurin-Moreau.

Gérard Pellois

 

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