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19 août 2014 2 19 /08 /août /2014 07:20

 

Le Parti communiste naît en 1921 (il ne prendra ce nom qu'en 1922) à l'issue du Congrès de Tours de la SFIO qui voit une majorité de congressistes adhérer aux conditions de l'Internationale Communiste créée en 1919, dans le sillage de la révolution russe.

Le choix des militants socialistes qui rallient le communisme est dicté par la critique d'une direction jugée trop réformiste, opportuniste, bourgeoise, qui avait justifié la stratégie d'Union Sacrée pendant la guerre. Mais aussi par l'enthousiasme suscité par les promesses de monde nouveau portées par la révolution russe et le renouveau de l'espoir révolutionnaire qu'elle porte. 

La minorité critique vis à vis de la ligne de défense nationale et de guerre à outrance est montée en puissance entre 1916 et 1920. Ébranlés par l'horreur de la guerre et la passivité voir la complicité des dignitaires socialistes vis à vis de généraux et d'hommes politiques sacrifiant les hommes inutilement, beaucoup de militants ressentent le besoin d'un redressement moral, d'une réappropriation de la tradition ouvrière et révolutionnaire du socialisme.

Parmi les 80% d'adhérents de la fédération de la Seine, la plus importante de la SFIO, qui votent l'adhésion à la Troisième Internationale, un certain nombre sont d'origine bretonne, dont Marcel Cachin, le directeur de l'Humanité depuis octobre 1918, leur chef de file. Ces majoritaires qui font le choix de la régénération populaire, révolutionnaire, pacifiste et internationaliste de la SFIO. Ils comptent dans leurs rangs moins d'élus, de députés, de professions libérales que ceux qui se rangent derrière la motion Blum (60% sont des élus parmi les partisans de la motion Blum, 25% parmi ceux de la motion Cachin-Frossard) mais plus d'ouvriers, d'instituteurs, de jeunes, à l'écoute de la déception des masses rurales vis à vis de la politique de guerre, écœurés par ce qu'ils ressentent parfois comme les dérives oligarchiques d'élus plus préoccupés par le pouvoir et ses petits privilèges que par le militantisme pour changer la société.

La rupture avec les pratiques parlementaires sociales-démocrates est à l'ordre du jour. Le climat social agité à la fin de la guerre et de l'immédiate après-guerre, l'aspiration à une politique de Paix de beaucoup de français d'origine populaire font monter, en même temps que les adhésions syndicales, les effectifs de la SFIO et beaucoup de ces nouveaux militants réclament un nouveau souffle pour le Parti et voient d'un bon œil la révolution russe.

Nationalement, selon Yves Santamaria (Histoire du Parti communiste français, La Découverte. 1999), la SFIO avait doublé en 1919 ses effectifs par rapport à 1914: la guerre a joué comme un vecteur de politisation à gauche, en rupture avec la société bourgeoise.

Toutefois en novembre 1919, c'est une Chambre bleu horizon, et une droite revancharde qui sort gagnante des élections législatives. Les socialistes ont moins de députés qu'en 1914, malgré les progrès en voix. Nombre de grandes grèves de 1920 aboutissent à des échecs. L'époque est à la remise en question, et peut-être aussi à la remise en cause de l'indépendance syndicale par rapport au politique, qui doit retrouver les chemins révolutionnaires du syndicalisme tout en lui proposant un débouché global dans la promesse d'une autre société.

Ainsi, écrit Jean-Jacques Monnier dans Histoire d'un siècle Bretagne 1901-2000 L'émancipation d'un monde publié en 2010 chez Skol Vreizh, en Bretagne au lendemain de la guerre, « le Parti Socialiste progresse et quadruple ses effectifs entre 1918 et 1920. Les adhérents les plus anciens comme les élus sont opposés à l'adhésion à la IIIe Internationale (communiste), enjeu du congrès national réuni en décembre 1920 à Tours, mais une nette majorité des militants y semble favorable. Même s'ils sont peu nombreux – les Bretons disposent de cinq fois moins de mandats qu'un département comme le Nord-, les deux tiers de leurs délégués, menés par la Rennaise Louise Bodin, se déclarent favorables à l'adhésion... Malgré ses positions en pointe contre l'occupation de la Ruhr en 1923 ou la guerre du Rif au Maroc, le PC décline en Bretagne suite à la bolchevisation imposée par Moscou à partir de 1923: les effectifs vont chuter de moitié et Louise Bodin quitte le parti en 1926 » (p.136).


 

Louise Bodin, la « bolchevique aux bijoux ».

 Née en 1877, cultivée, issue d'un milieu bourgeois, la parisienne Louise Berthaux s'installe à Rennes, ville qu'elle n'aimait guère, après son mariage avec le professeur de l'école de médecine de Rennes Eugène Bodin.  En révolte contre son milieu social, elle surmonte le remords d'être une privilégiée en prenant le parti de la Révolution et des dominés. Certains rennais la surnommaient la « bolchevique aux bijoux » : c'est également le titre de sa biographie par Colette Cosmier (La bolchevique aux bijoux, Louise Bodin - édition Pierre Horay – 1988). Les militants communistes la surnommeront eux la « Bonne Louise » après 1922. Louise Bodin fait partie des rennaises qui ont fondé le groupe local de l'Union Française pour le vote des femmes. Avant et pendant la guerre, elle professe des idées pacifistes. En 1917, elle est avec Colette Reynaud la fondatrice et la l'animatrice du journal « La voix des femmes » où collaborent des féministes connues comme Nelly Roussel et Hélène Brion. Elle écrit beaucoup d'articles, pour le Populaire, L'Humanité en particulier. En 1920, au congrès de la SFIO, elle est élue pour devenir membre de la commission administrative del'Humanité. Elle adhère en 1920 à la IIIème Internationale et va jouer un rôle majeur pour l'implantation du Parti Communiste en Ile-et-Vilaine. Elle devient secrétaire de la Fédération départementale du PC en 1921, et membre du Comité Directeur du Parti Communiste où elle défend la ligne la plus à gauche, celle de Souvarine. Elle crée le journal la « Voix Communiste » à Rennes, qui fusionnera avec le journal communiste brestois « Germinal » pour former « la Bretagne Communiste » de 1923 à 1926, qu'elle anime quand la maladie lui en laisse la possibilité. En 1926, elle représente le parti à l'Internationale Communiste. Elle rallie l'opposition à la direction du PC soviétique et rompt ses liens avec le PC français dans la foulée. Elle meurt en 1929, trois ans après, à Rennes.

 

Avant le congrès de Tours, la fédération socialiste du Finistère avait déjà donné des signes d'émergence d'une critique radicale de la direction SFIO, de poussée à gauche et d'éclatement possible.

C'est ce que raconte Claude Geslin dansToute l'histoire de la Bretagne Des origines à nos jours (Skol Vreizh, 2012):

«  Pendant l'année 1918 et en 1919, l'évolution des socialistes vers le pacifisme est beaucoup plus radicale. La propagande antimilitariste brestoise reprend de plus belle au lendemain de la guerre pour protester contre le départ de Brest de convois destinés à ravitailler les ennemis des Bolcheviks. Des grèves de dockers éclatent à l'occasion. Dans le même temps, les Fédérations socialistes bretonnes voient leur influence grandir et elles se structurent. Celle du Finistère passe de 400 adhérents en 1918 à 900 en 1919 et 1500 en 1920. Mais se pose le problème de l'adhésion à la 3e Internationale. A Brest, les deux députés du Finistère, Masson et Goude, ainsi que Nardon, le maire de la ville, suivent le centre-reconstructeur de Longuet. Mais une minorité importante se dégage bien vite en faveur de l'adhésion. Elle grandit à tel point qu'elle l'emporte largement au congrès de Brest, le 5 décembre 1920, destiné à préparer le congrès de Tours. La nouvelle majorité refusant d'appliquer la représentation proportionnelle traditionnelle au comité fédéral, malgré la désapprobation des instances nationales du Parti Socialiste, la minorité d'E. Goude qui contrôle Le Cri du Peuple quitte la Fédération le 18 décembre. Un comité fédéral est mis en place. Ainsi, avant Tours, une fédération socialiste bretonne a déjà éclaté préfigurant ce qui va se passer sur le plan, national ».

Les mandats au congrès de Tours des socialistes bretons vont dans le sens de ceux de la majorité des socialistes français: dans l'Ile et Vilaine, 8 pour Cachin, 4 pour Longuet, 3 pour Blum, et dans le Finistère 26 sur 36 pour l'adhésion à la 3e Internationale...

 

Après la scission politique entre SFIO vieille maison et SFIC, c'est autour de la CGT de se fissurer suite à l'exclusion des communistes, réunis dans les Comités Syndicalistes Révolutionnaires. Les anarchistes, nombreux à la CGT, se partagent entre la CGT légitimiste et la CGTU communiste où ils cherchent à contrebalancer l'influence des communistes. Beaucoup seront poussés à la sortie néanmoins comme R. Martin à Brest, qui redeviendra en 44 secrétaire CGT des métaux, puis secrétaire de l'UL CGT de 1948 à 1950, avant de passer à la CGT-FO.

 

Marcel Cachin

Marcel Cachin

L'une des figures les plus marquantes du socialisme, puis du communisme français au 20e siècle, est bretonne et bretonnante. Marcel Cachin naît le 20 septembre 1869 dans le petit bourg de Plourivo, à côté de Paimpol. Son père est gendarme, sa mère fileuse de lin. Excellent élève, il fait ses études au lycée de Saint Brieuc, puis de Rennes, et enfin à l'Université de Lettres de Bordeaux où il sera professeur de philosophie pendant 15 ans. Il s'engage au Parti Ouvrier Français de Jules Guesde et de Paul Lafargue et en 1900, il devient conseiller municipal de Bordeaux. A Amsterdam en 1904, il se prononce pour l'unification des socialistes puis devient délégué à la propagande de la SFIO, écumant les meetings partout en France pour le compte du parti pendant 7 ans. Dès les années 1900, il s'engage contre le colonialisme, et entreprend entre 1908 et 1911 des voyages en Algérie dont il fait des nombreux compte-rendus. En 1912, il remplace Paul Lafargue comme rédacteur del'Humanité. En 1914, il est élu député du 18e arrondissement de Paris. Au déclenchement de la guerre, il est partisan de l'Union Sacrée et du Gouvernement de Défense Nationale. Le Gouvernement lui confie une mission auprès de Mussolini, alors dirigeant syndical socialiste, pour mener une campagne en faveur de l'entrée en guerre des Italiens avec la France et la Grande-Bretagne. Il est aussi en 1917 à Saint-Pétersbourg avec deux autres députés socialistes pour persuader Kerensky et le gouvernement provisoire de continuer la guerre contre l'Allemagne. Le 27 décembre 1918, il devient directeur de L'Humanité. Il le restera jusqu'à sa mort en 1958. Du 13 juin au 12 août 1920, Cachin fait partie avec Frossard des deux « pèlerins » envoyé par la direction de la SFIO à Moscou et Pétrograd pour envisager la possibilité d'une reconstitution de l'Unité de l'Internationale Socialiste après la faillite des mouvements sociaux-démocrates pendant la guerre, la révolution bolchevique, l'écrasement de la révolution spartakiste. Frossard, secrétaire général de la SFIO, avant son voyage en Russie, est hostile à une importation des pratiques bolcheviques autoritaires en France, à la notion de dictature du prolétariat.

Cachin, tout en étant marqué évidemment par la tradition démocratique et parlementaire du socialisme français, croit aux promesses de la Révolution Russe et considère que l'Unité de l'Internationaliste Socialiste ne peut se faire qu'autour du Komintern et de Moscou. Au début de leur voyage, Cachin et Frossard sont mal reçus par Lénine et aux blessures d'amour-propre s'ajoutent, pour les deux dirigeants, les impressions défavorables: misère, terreur policière (« Lénine, note Cachin, parle à tout instant de faire fusiller les gens »). Froissard et Cachin, sous peine d'être exclus de Russie sont plus ou moins sommés d'adhérer individuellement à la IIIe Internationale après avoir dû se repentir de la stratégie d'Union Sacrée. Ils plaident en vain pour que Longuet puisse rejoindre l'internationale communiste , lui qui était du parti de la Paix à partir de 1916, même s'il a eu des démêlées avec d'autres partisans pacifistes du camp zimmerwaldien proches des bolcheviks et refuse de considérer la scission inévitable. Ils sont là bas en concurrence avec les délégués de l'ultra-gauche de la SFIO, le Comité de la IIIe Internationale de Boris Souvarine, qui les soumet à des critiques féroces auprès des bolcheviques. Peu à peu pourtant, la « conversion » s'opère au fil des discussions et dans l'enthousiasme du Congrès de l'Internationale Communiste le 19 juillet 1920. Au retour en France, Cachin et Frossard taisent les éléments à charge sur le nouveau Régime, justifient la dictature du prolétariat, la violence bolchevique, par le danger et les armes de la Réaction. Cachin situe le communisme dans la tradition française: « un communiste est un jacobin lié au prolétariat ».

Au retour de Russie, dans ses Carnets, Marcel Cachin écrit: « L'agonie de la IIe Internationale... c'est la fin tragique d'un temps, d'une époque du socialisme qui fut grande et féconde: les évènements sont venus, qui ont hâté la dissolution de cet organisme qui n'a pu survivre à 1914. (…). Mais c'est un fait certain: c'est que dans les grandes lignes, la méthode, la tactique nouvelles sont fixées; il faut agir dans le sens de Moscou, car d'abord ils ont montré le chemin et ont déjà accompli une moitié de leur tâche, celle qui est la moins aisée, la destruction du régime de l'argent » (cité par Romain Ducoulombier dans Camarades La Naissance du Parti Communiste en France, éd. Perin, 2010 – p. 208).

Du 25 au 30 décembre 1920, Marcel Cachin sera avec Frossard, Clara Zetkin, Boris Souvarine, Vaillant-Couturier, un des artisans de la victoire du camp de l'adhésion à la IIIe Internationale et aux conditions de Moscou, face à la minorité fidèle à la IIe Internationale: Longuet, le gendre de Marx, pourtant minoritaire pacifiste et hostile à l'Union Sacrée pendant la guerre, Blum, Sembat, et la droite de Renaudel.

Cachin devient membre du Comité Directeur de la SFIC, futur parti communiste, et fait partie des 8 membres sur 24 qui sont restés en place après quelques années, alors que seize sont exclus ou démissionnent. En 1922, Froissard lui-même est contraint à la démission puisque Trotski refuse l'appartenance à la franc-maçonnerie dans les rangs de l'IC. Au lendemain de la mort de Lénine en 1924, Cachin reste fidèle à la direction du Parti Communiste Russe et à Staline, contrairement par exemple à Souvarine et à la gauche du PCF, favorables à Trotski, et qui ne tardent pas à se faire exclure.

Sous l'égide de Cachin, l'Humanité se transforme en organe du PCF à partir du 8 février 1923 et le 4 octobre 1924, elle arbore la faucille et le marteau avec une citation de Lénine. Le journal compte 200 000 lecteurs pour un Parti Communiste comptant 900 000 électeurs à l'époque. En 1924, Cachin est condamné à un an de prison pour avoir appelé à ne pas participer à la guerre coloniale du Rif. La même année, il est nommé membre du Comité Exécutif de l'Internationale Communiste.

Dans les années 30 , où l'influence politique communiste s'étend au niveau national, Marcel Cachin est un des partisans de la mise en place d'un Front Populaire de vigilance anti-fasciste avec les socialistes et les radicaux. La lutte contre « l'impérialisme français », qui vaut au Maroc, en Syrie, en Algérie, en Indochine, en Alsace (dont le PCF défend un statut d'autonomie depuis son rattachement à la France en 1918) produit aussi dans une certaine mesure un regard bienveillant vis à vis de l'affirmation des cultures populaires régionales, et des revendications identitaires, bretonnes notamment

Marcel Cachin est également très attaché à la Bretagne, on le verra faire des discours en breton aux fêtes communistes dans le pays bigouden. En mars 1935, il participe aux côtés de l'abbé Perrot, d'Olier Mordrel (le futur militant fasciste breton), à l'enterrement de son ami Yann Sohier, le fondateur d'Ar Falz (la Faucille), un groupe de défense e l'enseignement de la langue bretonne à l'école publique par fondé par des instituteurs laïques progressistes (avant de rejoindre le PNB, Yann Sohier était très proche du communisme). Il faut savoir que dans les années 1920 à 1932, le PCF analyse de manière favorable le développement du mouvement autonomiste, dans la lignée de la politique officielle de promotion des nationalités à l'encontre de l'impérialisme russe tsariste de l'URSS. En 1932, L'Humanité est ainsi un des rares journaux à ne pas condamner l'attentat de la mairie de Rennes contre le monument de l'Union de Bretagne à la France (perpétré probablement par le chimiste et futur fondateur de l'unité SS Bezen Perrot Célestin Lainé). Jean-Jacques Monnier raconte dans Résistance et conscience bretonne 1940-1945 (Yoran Embanner, 2007) qu'en 1932 toujours, «  la visite d'Edouard Herriot, président du Conseil, à l'occasion du quatrième centenaire du « Traité d'Union », donna lieu dans l'Humanité à ce titre sans ambiguïté: « Le pacifiste Herriot fête en la Bretagne le réservoir des troupes fraîches » puis au commentaire suivant: Il n'a point parlé de l'écrasement de toute civilisation celtique par la France, de l'abandon culturel où le pays dominateur a laissé la Bretagne, refusant de reconnaître la langue du pays, détruisant toute culture, étendant l'ignorance. Réservoir d'hommes, parc à boucherie de guerre, c'est tout ce qu'Herriot considère en Bretagne » (8 août 1932).

Cachin souhaite le développement et une meilleure reconnaissance de la culture et de la langue bretonne, cette dernière qu'il considère comme « la langue des paysans et des socialistes bretons ». A un moment où le PCF tend à se rapprocher du patriotisme français jacobin propre au reste de la Gauche avec la stratégie du Front Populaire, Marcel Cachin prend la tête du groupe des Bretons Emancipés, une organisation communisante anti-fasciste implantée dans l'importante diaspora bretonne en région parisienne: on y retrouve l'ethnologue et peintre Creston, de Saint-Nazaire. De mai 37 à juin 39, Marcel Cachin dirige la revue « War Zao » (« Debout »), dont le sous-titre est « contre le fascisme oppresseur des individus et des Peuples, dressons le Front Populaire breton ». « War Sao » publie les paroles de l'Internationale en breton adaptées par le morlaisien, membre pendant la guerre du PNB, Delalande-Kerlann, alors secrétaire général d'Ar Falz. Le journal préconise aussi l'hymne national breton, le Bro goz, proposé par Taldir Jaffrenou en 1905, mais en fait traduit en breton quelques années avant par un pasteur gallois. Dès le numéro 1 de la revue « War Sao », Marcel Cachin précise l'optique du mouvement:

« … nous sommes décidés en même temps à défendre les legs émouvants des générations qui ont fait des Bretons ce qu'ils sont aujourd'hui. La langue bretonne, la

culture bretonne, la tradition bretonne, nous voulons ici les respecter et les faire aimer. Nous voulons être les plus hardis pionniers et constructeurs de la véritable civilisation humaine de demain. Mais nous contribuerons à cette grande oeuvre avec les qualités et les vertus propres du peuple dont nous sommes issus, dont nous sommes fiers (...) ». (cité par Jean-Jacques Monnier, Résistance et conscience bretonne. p.33).

Dans les colonnes de « War Sao », poursuit Jean-Jacques Monnier, on lit les articles de Creston, de Eliès en Breton (alias Abeozen) et la publicité en faveur de la méthode de breton de l'instituteur Yann Sohier, le père de Mona Ozouf, fondateur d'Ar Falz-Skol Vreizh. Elle s'intitule Me a lenno(« Je lirai »). Plusieurs des Bretons Emancipés vont s'engager dans la Guerre d'Espagne au côté des Brigades Internationales comme René Hamon, mort au combat sur le front de l'Ebre, Joseph Loisel, Emilienne Morin (la compagne quimpéroise du dirigeant anarchiste Buenaventurra Durruti, assassiné le 19 novembre 1936), Jean Cremet, futur résistant ... (cf. Jean-Jacques Monnier, opus cité. p. 36).

En 1939, le PCF est interdit en raison du Pacte Germano-Soviétique: Marcel Cachin se réfugie dans son Goëlo natal. Les Allemands viennent l'y arrêter en 1941 et le contraignent à signer un document il condamne publiquement les attentats individuels des premiers francs-tireurs engagés dans la Résistance contre l'Allemagne. Des extraits de cette déclaration seront utilisés à grande échelle par les Allemands sur des affiches en mai-juin 1942, au moment où la résistance armée communiste s'affirme. Les militants communistes des FTP bretons dirigés par Charles Tillon, Louis Bon, mareyeur à Saint-Brieucx, « enlèvent » début août 1942 Marcel Cachin et le placent en lieu sûr, dans la clandestinité en région parisienne. A la Libération, Marcel Cachin est placé en retrait par le parti, tout en étant couvert d'éloges et en continuant à écrire des articles, à avoir une activité parlementaire.

 

(une des sources d'information , le blog:http://www.ablogjeanfloch.com/article-marcel-cachin-un-breton-dans-le-mouvement-ouvrier-51022546.html).

 

En Bretagne, suite au Congrès de Tours, les socialistes sont nombreux à devenir communistes, particulièrement dans le Finistère et en Ile-et- Vilaine. Mais dans les années 20, la SFIO prend rapidement l'ascendant, y compris dans les secteurs ouvriers comme Saint-Nazaire.

La dureté de la discipline et de la bolchevisation à l'intérieur du PCF, sa ligne un peu sectaire classe contre classe, le dynamisme retrouvé de la SFIO, plus proche des attentes d'une région globalement modérée et peu industrialisée, vont être cause que le nombre de communistes sera inférieur à celui des socialistes en Bretagne dans les années 1920-1930, et celui de leurs électeurs très largement inférieur.

Ainsi en 1936, des circonscriptions bretonnes donnent des indications significatives: « à Fougères, le socialiste Helleux obtient 1959 voix et Macé (PC), 404. A Saint-Malo 1ère, le SFIO Gonnon a 4999 voix (30% des inscrits) et le PC Wascat en obtient 159 (0,9%). A Saint Malo 2ème, Jezequel (SFIO) a 2363 voix et Lebideau (PC) 420. A Rennes 1ère, Aubry (SFIO) précède avec 5685 voix le communiste Drouillas (717); dans Rennes 2e, c'est le socialiste Quessot (5146 voix et 22% des inscrits) qui précède Le Roy (PC et 1035 voix). Partout le PC est largement distancé au 1er tour » (Claude Geslin, « Industrie et mouvement ouvrier de 1914 à 1945).

En revanche, les socialistes parviennent à administrer de grandes municipalités bretonnes dans l'entre-deux guerres: Rennes (1925), Lorient (1925), Saint-Nazaire (1925), Nantes (1935), Lanester, … En 1928, la SFIO compte 3 députés bretons ( Goude à Brest, Masson à Châteaulin, Blancho à Saint-Nazaire), puis elle en comptera 4 en 1932 et 8 en 1936 (dont 4 en Loire-Inférieure), grâce en partie à l'abandon de sa stratégie classe contre classe par le PCF et à sa stratégie d'Union de la gauche.

Le PCF gagne des voix en 1936 en Bretagne, mais dans une moindre mesure. En 1936, grâce à la stratégie du Front Populaire, le PCF compte 288 000 adhérents, réalise 15,2% des suffrages exprimées sur le plan national aux élections législatives du 23 avril et 2 mai, et compte 73 députés, mais il n'y en a aucun en Bretagne.

Dans l'ensemble, du fait du poids du conservatisme dans la région et du caractère limité de la population ouvrière, du manque de dynamique locale et nationale, d'une gestion très autoritaire et sélective (ouvriérisation oblige) des militants, de la répression patronale et policière qui s'abat sur les ouvriers qui lèvent la tête, et qui contraint de nombreux syndicalistes, cadres du PCF, à s'exiler à Paris, les effectifs des adhérents communistes en Bretagne sont faibles dans les années 30.

Eugène Kerbraul, dans Chronique d'une section communiste de province (Brest 1935-1943) avance le chiffre extrêmement faible de 130 adhérents de la « région Bretonne Finistère-Morbihan » au début 1934, répartis surtout sur la zone côtière du sud-Finistère.

Au printemps 1935, dans un contexte de combativité ouvrière retrouvée sous le gouvernement réactionnaire de Pierre Laval, et avec la stratégie d'union de la gauche et de Front commun contre le fascisme, les effectifs quadruplent, avec 500 adhérents.

 

L'exemple de Brest

Les années 1935-1936 marquent un tournant dans l'histoire sociale et politique des villes bretonnes. On peut prendre l'exemple de Brest pour le montrer.

En août 1935, de violents combats opposent les ouvriers de l'arsenal aux forces de l'ordre suite à la volonté du gouvernement et du préfet de réprimer un mouvement revendicatif contre un décret réduisant les salaires à l'arsenal. Les arrestations s'enchaînent mais les ouvriers vont être plus forts grâce à la réunification syndicale que le PCF a voulu entre la CGT et la CGTU et qu'à Brest, Marcel Hamon parvient à plaider victorieusement, contre la position des anarchistes. 6000 travailleurs fêtent dans la salle « La Brestoise » en novembre 1935 l'unité retrouvée en cours de la CGT. A Brest, les militants communistes gagnent en influence et expliquent la stratégie de Front Populaire aux ouvriers, se heurtant là encore aux critiques des anarchistes leur reprochant d'abandonner le terrain de la lutte des classes. A l'occasion des législatives , le PCF sort de sa coquille de groupuscule en organisant de nombreuses réunions publiques. Signe du renforcement de l'influence communiste dès l'ouverture de la période du Front Populaire, le journal régional du PCF, « La Bretagne », est diffusé à 4000 exemplaires sur le Finistère, dont un millier rien que pour Brest.

Le 14 juin 1936, une grande manifestation fête la victoire du Front Populaire à Brest, réunissant 10 000 travailleurs. Dockers, employés de commerce, métallos, boulangers, assureurs, camionneurs, gaziers se mettent en grève dans la foulée pour réclamer une amélioration des salaires et des droits sociaux, avec notamment la semaine de 40h. La « Dépêche de Brest » calomnie les grévistes, faisant pleurer Margot devant « les mères de famille angoissées près de leur réchaud éteint » (l'argument de l'usager-victime ne date pas d'hier!). A partir de septembre 1936, les rapports se tendent entre communistes et socialistes. Les communistes s'impliquent dans la solidarité avec l'Espagne républicaine et les Brigades Internationales. Aux cantonales d'octobre 1937, les communistes doublent leurs voix par rapport aux précédentes élections de 1936. Parallèlement, la CGT se renforce considérablement après le succès des grèves de juin 1936. Le PCF lutte contre l'extrême-droite qui se reconstitue après la dissolution des ligues: ses militants et ceux de la CGT (mais pas ceux de la SFIO) accueillent le colonel de la Roque et ses sympathisants des ex-Croix de Feu dissous en janvier 1938 aux cris de « Vive le Front Populaire ». Son parti, le Parti Social Français, colle quelques mois après dans les rues de Brest des affiches antisémites, signe que le climat devient malsain:

« En 1914-1918, morts pour la France:

Bretons, 240 000, juifs: 1812

Mais parmi les hommes au pouvoir, il y a 75% de juifs...

Les Bretons, ils feront les affaires de la France, sans les Français d'occasion »

 

penn sardin

Douarnenez et Concarneau: deux implantations communistes dans l'entre deux-guerres.

 

La municipalité de Douarnenez devient communiste en 1921, avec Sébastien Velly, premier maire communiste de France (il avait été élu conseiller municipal sous l'étiquette de la SFIO en 1919 mais son maire, Le Gouic, resté fidèle à la SFIO, avait été mis en minorité par les autres conseillers), puis à partir de 1924 Daniel Le Flanchec, qui restera maire de Douarnenez, suite à la grande grève des Penn Sardin qu'il soutient en 1924 jusqu'à la victoire sur le patronat des conserveries en janvier 1925. Douarnenez comptait à l'époque presque 5000 marins-pêcheurs et des milliers d'ouvrières travaillant en coiffes et sabots dans 21 conserveries.

 

Un article d'Audrey Loussouarn dans L'Humanité en 2013 raconte bien cet épisode héroïque des luttes sociales en Bretagne sous le titre « Ces sardinières qui ont su tenir tête à leurs patrons ».

 

(http://www.humanite.fr/social-eco/douarnenez-ces-sardinieres-qui-ont-su-tenir-tete-l-546179

« (…) Les «petites filles de douze ans» prennent aussi le chemin de l’usine. Aucune législation du travail.. Si la pêche était bonne, les femmes pouvaient travailler jusqu’à soixante-douze heures d’affilée! Pour se donner du courage, elles chantaient. «Saluez, riches heureux / Ces pauvres en haillons / Saluez, ce sont eux / Qui gagnent vos millions.» Certaines sont licenciées pour avoir fredonné ce chant révolutionnaire dans l’enceinte de leur usine. Conditions de travail déplorables, flambées des prix, salaires de misère, c’en est trop. Le 20 novembre 1924, les sardinières de la fabrique Carnaud vont décider de se mettre en grève. Elles demandent 1 franc de l’heure, alors que le tarif de rigueur est de 80 centimes. Les patrons refusent. Trois jours plus tard, un comité de grève est mis en place. Le lendemain, ce sont les 2000 sardinières qui arrêtent le travail et marchent dans les rues de Douarnenez. Une pancarte est dans toutes les mains: «Pemp real a vo» («Ce sera 1,25 franc»). Aux côtés des femmes, Daniel Le Flanchec. Ce «personnage éloquent, tonitruant», comme le décrit Michel Mazéas, et que les sardinières appellent leur «dieu», leur «roi», accompagne le mouvement. Un meeting se tient début décembre sous les Halles. Il réunit plus de 4000 travailleurs et des élus. Le 5 décembre 1924, l’Humanité titre: «Le sang ouvrier a coulé à Douarnenez». Le journaliste raconte comment une «charge sauvage commandée par le chef de brigade de Douarnenez piétina vieillards et enfants». Ordre venant du ministre de l’Intérieur. L’élu communiste, en voulant s’interposer devant l’attaque des gendarmes, sera suspendu de ses fonctions pour «entrave à la liberté du travail». La tension monte, les patrons ne veulent toujours pas négocier, des casseurs de grève s’immiscent dans le mouvement. Dans le même temps, des représentants syndicaux et politiques de la France entière se joignent aux grévistes. C’est dans la nuit du 31décembre au 1erjanvier que tout va basculer: des coups de feu retentissent. Des cris se font entendre: «Flanchec est mort!» Il est retrouvé blessé dans la rue. La colère explose. L’hôtel des casseurs de grève est saccagé. Un chèque y sera retrouvé, signé de la main d’un des patrons d’usine. Les conservateurs, qui ont tenté d’assassiner l’élu, avoueront plus tard qu’ils voulaient «seulement combattre le communisme». Finalement, le 8 janvier, après près de cinquante jours de bataille acharnée, les patrons céderont. Les sardinières obtiendront 1 franc horaire, avec heures supplémentaires et reconnaissance du droit syndical. Au cours de ce conflit qui a duré 48 jours à partir de la grève de la conserverie Carnaud, des dirigeants syndicaux sont accourus de toute part, et notamment parmi eux le dirigeant rennais de la CGTU, Charles Tillon, futur résistant et ministre communiste à la Libération.

Parmi les diverses répercussions attribuées au mouvement social, on peut retenir l'élection de Joséphine Pencalet (1886-1972) au conseil municipal auprès de Daniel Le Flanchec en 1925. La responsable syndicale fut l'une des dix premières femmes élues en France. Dépourvues de droit de vote, les femmes ne pouvaient pas encore être élues à cette époque, Joséphine Pencalet n'exerça donc jamais ses fonctions.

Daniel Le Flanchec

Daniel Le Flanchec était né le 2 juillet 1881 au bourg de Tredrez (22), fils d'un bedeau né à Pleumeur-Bodou. D'abord anarchiste, proche de la Bande à Bonnot, il sera parmi les fondateurs du Parti Communiste en Bretagne et secrétaire fédéral du PC dans le Finistère. Tatoué, borgne, excessif, tonitruant, tribun exceptionnel, il crie partout ses révoltes et ses espoirs.A Douarnenez, on disait de lui : « Hennezh’zo un den » Celui-là est un homme » ! Adulé par les siens, marins et femmes d’usine, il rompt, en 1936 avec le Parti Communiste, suit un moment Jacques Doriot dans ses dérives populistes et terrasse le Front Populaire lors d’élections mémorables. Quand les Allemands arrivent en juin 1940, il hisse, par bravade, le drapeau français sur la façade de la Mairie et refuse de l’enlever (acte rarissime, qui lui vaut d’être destitué). Après sa destitution par les Allemands alors qu'il était membre du PPF depuis 1936, Le Flanchec est arrêté à Ploulec'h où il s'était retiré et déporté par les Allemands au camp de Buchenwad où il meurt. Lui et Sébastien Velly auront inauguré à Douarnenez une tradition communiste peu commune en Bretagne puisque de 44 à 45, c'est le communiste Joseph Pencalet qui sera maire de Douarnenez, de 1949 à 1951 Joseph Trocme, avant que Michel Mazéas, ancien résistant, ne gère la ville pendant 4 mandats et 24 ans, à partir de 1971.

 

(source: http://roscoff-quotidien.tumblr.com/post / http://fresques.ina.fr/ouest-en-memoire/fiche-media/Region00732/douarnenez-autrefois.html)


Pierre Guéguen

Un autre élu communiste breton notable de l'entre-deux guerres est le maire de Concarneau depuis 1935 Pierre Guéguin, né en 1896 à Quimerc'h, ancien soldat et lieutenant pendant la guerre de 14-18, qui a fait partie des 27 fusillés de Chateaubriant, assassiné à 51 ans le 22 octobre 1941, avec son ami Pierre Bourhis, instituteur à Trégunc et maire-adjoint à Concarneau, membre du PCF de 1930 à 1933, militant de l'Ecole Emancipée, la tendance syndicaliste-révolutionnaire de l'enseignement, puis membre de groupuscules d'extrême-gauche d'extrême-gauche (le POI, puis le Parti Ouvrier et Paysan de Marceau Pivert, pacifiste et trotskiste). Pierre Guéguin avait adhéré à la SFIO en 1919, rejoint le Parti Communiste en 1921, et était devenu maire et conseiller général de Concarneau. En 1936, il avait porté les couleurs de la Gauche Unie et du Front Populaire mais avait été battu. En août 1939, il rejette le pacte germano-soviétique et le dit publiquement le 1er septembre 1939 en Conseil Municipal. Il est immédiatement exclu de toutes les instances du PCF, accusé de déviationnisme trotskiste. Et en octobre 1941, c'est même avec beaucoup de méfiance qu'il sera accueilli au camp de Châteaubriant avec Pierre Bourhis par les autres otages communistes, mis en quarantaine selon un témoignage de détenu communiste dans Le Monde en 1985, Mr Robert D. .



Fernand Jacq

Parmi les Fusillés de Châteaubriant, on compte aussi le conseiller municipal communiste de Huelgoat, le bon docteur Fernand Jacq. Celui-ci est né à Granville en 1908. Il s'intalle comme docteur à Huelgoat en 1934 et apprend le breton pour pouvoir communiquer avec la population. Il est élu conseiller municipal dès mai 1935. C'est que le docteur est dévoué: il soigne les pauvres et « oublie » parfois ses honoraires, il fait de la prévention, donne des conseils d'hygiène et de tempérance, bataille contre les préjugés. En 1939, Fernand Jacq est déchu par le gouvernement de sa fonction de conseiller municipal comme tous les élus communistes. Il est arrêté en juillet 1941 et détenu au camp de concentration de Châteaubriant. Au camp, il devient l'animateur d'une chorale bretonne et donne des cours de langue bretonne. Quand les Allemands viennent le chercher le 15 décembre 1941 pour le fusiller dans une clairière du Bois de la Blissière, ses camarades d'incarcération chantent après la Marseillaise le « Bro Goz Ma Zadou » (Vieux pays de mes pères) pour lui rendre hommage, ainsi qu'aux autres martyrs.

 

Dans le Trégor et le Centre-Finistère, le PCF gagne en influence à la veille de la guerre grâce à sa mobilisation pour la petite paysannerie victime d'une grave crise agricole. Les communistes se battent notamment pour empêcher les ventes-saisies. Des communistes comme François Marzin à Plouaret ou le professeur de philosophie originaire de Plufur Marcel Hamon, auteur lui aussi d'une adaptation de l'Internationale en breton, à Plestin les Grèves, y gagnent une grande popularité auprès de la paysannerie.



Les Communistes bretons pendant la guerre

Suite au pacte germano-soviétique conclu le 24 août 1939, le PCF est combattu par l'État Français après l'entrée en guerre de la France le 3 septembre 1939. Le 26 août, la presse du parti est interdite par le gouvernement Daladier. Le 26 septembre, le gouvernement prononce la dissolution du PCF et de toutes ses organisations. Le 30 novembre, la Chambre des députés décide de la levée de l'immunité parlementaire pour les députés communistes qui après l'interdiction du PCF avaient formé un « groupe ouvrier et paysan ». A Brest, où le PCF compte alors 200 adhérents, Marcel Paul, le futur ministre de la Libération, dirigeant syndical et communiste, est mobilisé comme « ouvrier militaire » et étroitement surveillé. En mars 1940, la persécution contre les communistes a déjà pris une ampleur très importante: députés traduits devant un Tribunal militaire, 620 syndicats dissous, 11000 perquisitions effectuées, 3400 militants arrêtés, 10000 sanctions prises contre les fonctionnaires au niveau national. Le 3 avril 1940, les députés communistes sont mis en prison et un décret prévoit la peine de mort pour toute propagande communiste.

Une partie de la base militante du PCF et de ses élus ont été abasourdis et pris de désarroi devant le pacte germano-soviétique, eux qui luttaient depuis des années contre le fascisme et dénonçaient la passivité du gouvernement français face à ses progrès en Europe, voire sa complicité. D'autres considèrent qu'il s'agit d'un pacte de non agression et non d'une alliance et que nul n'a de leçons à donner aux communistes en termes d'anti-fascisme, le PCF soutenant d'ailleurs toujours l'engagement français contre l'Allemagne.

L'Humanité clandestine s'interroge ainsi: « Est-ce mener une guerre populaire, démocratique, que de persécuter les meilleurs lutteurs contre le fascisme, ceux qui dénoncèrent Hitler les premiers, ceux qui firent échec à ses créatures à Paris les 7 et 9 février 1934? » (26 octobre 1939)

Bon nombre d'adhésions et de gains électoraux avant guerre étaient même dus au fait que le communisme était perçu comme un rempart contre le nazisme et incarnait une ligne patriotique. D'ailleurs, il était à peu près le seul à condamner les accords de Munich conclus sur le dos de la Tchécoslovaquie entre Hitler, Mussolini, Chamberlain et Daladier après le 29 septembre 1938. Après l'invasion de la Finlande par l'URSS, la vague d'opinion anti-communiste bat son plein, comme la repression dont les communistes font l'objet. Ainsi, à l'arsenal de Brest en décembre 1939, les ouvriers reçoivent un questionnaire où ils doivent signaler s'ils font encore partie d'un parti qui n'existe plus officiellement....

Le Parti Communiste se réorganise toutefois dans la clandestinité, par cellules locales et en triangle, même s'il est affecté par quelques départs liés à la ligne officielle de neutralité et de paix immédiate par rapport à un conflit inter-impérialiste et par des arrestations qui précèdent l'installation au pouvoir de la droite vichyste, dans un climat d'anti-communisme frénétique.

Pourtant, dès juin 1940, Charles Tillon lance un appel à combattre les nazis.

Thorez écrit lui en septembre 1940: « C'est contre les Pétain, Laval et Cie, les principaux responsables de la défaite, les agents du capital et les serviteurs zélés des autorités étrangères que la colère du peuple français doit se déchaîner dans toute sa force et sa violence » (article de la revue The Communist International cité dans par Laurent Douzou dans L'histoire des gauches en France, volume 2 – La Découverte, p.396).

Dès le 17 juillet 1940, Maurice Thorez envoyait un appel à la Résistance aux militants communistes: « La France encore toute sanglante, veut vivre libre et indépendante...jamais un grand peuple comme le nôtre ne sera un peuple d'esclaves....La France, au passé si glorieux, ne s'agenouillera pas devant une équipe de valets prêts à toutes les besognes... C'est dans le peuple que résident les grands espoirs de libération nationale et sociale. Et c'est autour de la classe ouvrière, ardente et généreuse... que peut se constituer le front de la liberté, de l'indépendance et de la renaissance de la France ».

Dans le chapitre consacré aux « Bretons dans le second conflit mondial » de Toute l'histoire de la Bretagne(Skol Vreizh, 2012), les historiens Jean-Christophe Cassard et Jean-Yves Veillard soulignent qu'à partir d'octobre 1940 apparaissent en Bretagne les premiers groupes armés communistes OS (Organisation spéciale). « Leur première arme est la rigueur et avant de passer à des coups de main, à des attentats, ils pratiquent le sabotage, du simple (sur le lieu de travail: ateliers de la SNCF, arsenaux) au complexe (usage d'explosifs) ».

Dès le mois d'août 1940, des inscriptions sont faites sur les murs de Brest par des militants cheminots emmenés par Lesven et Le Nedellec: « A bas le traître Pétain, vive Thorez ». A signaler que le sénateur-maire radical anti-Front Populaire de Brest, Le Gorgeu, et le député socialiste JL Rolland ont fait partie des 80 parlementaires qui ont courageusement refusé de donner les pleins pouvoirs à Pétain (contre 569 voix pour la dictature, et 18 abstentions).

En novembre 1940, les cheminots communistes brestois sabotent une locomotive qui devaiet acheminer des pommes de terre et d'autres denrées en Allemagne, qui organise son pillage de la France. En mars 1941, La Dépêche de Brest annonce les arrestations de militants communistes pour faits de propagande et des soldats allemands sont molestés la nuit. Des tracts en langue allemande sont diffusés auprès des soldats pour les appeler à rejoindre le mouvement anti-nazi.

Dans le Nord de la France, les mineurs du Nord-Pas de Calais mènent une grève dure du 27 mai au 10 juin 1941 en s'affrontant aux troupes d'occupation. A partir du printemps 41, sous l'impulsion du Komintern, le PCF avait lancé un appel pour former un Front national de l'indépendance de la France.

Plus près de chez nous,avril-mai 1941, et donc avant l'invasion allemande, de fréquentes distributions de tracts communistes sont signalées dans les régions de Lannion, de Guingamp, de Callac-Bourbriac, de Maël-Carhaix.

A partir de l'agression allemande contre l'URSS le 22 juin 1941, les actions de résistance jusque là contenues, et dirigées surtout contre la politique de collaboration et réactionnaire Vichy, vont être systématisées et centralisées et se traduire par le recours des communistes à la lutte armée. Des sabotages sont organisés dans les usines.

A partir de juillet 1941, des militants communistes reconnus sont systématiquement envoyés en camps de détention pour être retenus comme otages. Pour les Finistériens et les Morbihanais, c'est Châteaubriant.

« Le Colonel Fabien » (Pierre Georges), ancien des Brigades Internationales, comme le colonel Henry Rol-Tanguy, né à Morlaix, communiste et chef FFI à la Libération qui dirigera les combats pour chasser les Allemands de Paris, abat un militaire allemand en plein Paris le 21 août.

Charles TILLON

Charles Tillon, né à Rennes, et élu député d'Aubervilliers en 1936, dirigeant national du PCF clandestin, prendra la tête en avril 1942 des FTPF (Francs-tireurs et partisans français), dirigés d ans l'Ouest par Marcel Hamon: c'est l'organisation militaire clandestine du « Front National », créée par le PCF mais qui regroupe aussi des non communistes (dans le secteur du Trégor, l'instituteur socialiste Jean Devienne, venu du nord, et Désiré Camus, bien connu des habitants de la région de Morlaix en raison de sa forte personnalité et de ses passionnants livres de témoignages, en sont l'exemple) car ceux qui voulaient résister allaient tout simplement dans les maquis et les réseaux de résistance les plus proches, et bien souvent ils étaient communistes.

Christian Bougeard dans l'Histoire de la résistance en Bretagne raconte qu'avant cela « le PC clandestin a décidé à partir de l'été 1941, sous l'influence de Charles Tillon notamment, contre la ligne Duclos-Cassin, de frapper l'occupant en envoyant des petits groupes (3 hommes à Nantes) chargés d'exécuter des officiers allemands, sachant que le cycle attentats-répression ne manquerait pas de secouer « l'attentisme » de la majorité des français tout en montrant les limites et les compromissions de la collaboration d'État de Vichy ».

Le 20 octobre 1941, un militant communiste parisien, Gilbert Brustlein, tue à Nantes le lieutenant colonel Hotz, ce qui déclenche l'exécution de 48 otages apparentés au PCF ou à la CGT et choisis par le ministre de l'intérieur de Pétain, Pierre Pucheu: 27 à Châteaubriant (dont le responsable CGT de la Métallurgie, Jean-Pierre Timbaud, le jeune Guy Môquet, fils d'un député communiste parisien, Michels, député lui aussi), 16 au camp de Bêle à Carquefou, 5 à Paris. Au même moment, à Bordeaux, un commando OS abat un autre officier supérieur allemand.

Ces exécutions d'otages attisent la haine de la population contre l'occupation plus sûrement encore que la désapprobation face aux attentats. En plein procès de Riom, Léon Blum, qui a pourtant l'habitude d'être malmené par les communistes, se refuse à les critiquer. Le dit le 11 mars 1942:

« Je n'oublie pas que, dans la zone occupée, le parti communiste fournit sa large, sa très large part d'otages et de victimes. J'ai lu l'autre jour, dans une liste d'otages donnée par un journal, le nom du petit Timbaud. J'ai très bien connu Timbaud: c'était un secrétaire de l'Union des syndicats métallurgistes de la région parisienne. Je l'ai vu souvent et j'ai été bien souvent en bataille avec lui. Seulement, il a été fusillé et il est mort en chantant « La Marseillaise » ... « La Marseillaise » de Hugo, « ailée et chantant dans les balles... ». C'est comme cela qu'est mort le petit Timbaud et que sont morts beaucoup d'autres. Alors, pour ma part, en ce qui concerne le parti communiste, je n'ajouterai n'ajouterai rien ».

 

A Brest, une grève a lieu le 25 octobre à l'arsenal pour condamner les exécutions d'otages communistes ou apparentés à Châteaubriant et à Nantes. Un dépôt de gerbe y est effectué. Des sabotages sont effectués à l'arsenal. Des communistes brestoises, Jeanne Goasguen-Cariou et Marie Salou, aident des réfugiés républicains espagnols prisonniers du fort de Montbarrey, astreints aux travaux forcés et maltraités par les Allemands, à s'évader en leur donnant de faux papiers d'identité et en organisant leur évasion. Les communistes brestoises essaient aussi d'organiser des manifestations de femmes pour réclamer le retour de leurs maris, prisonniers de guerre, ceci afin de narguer les Allemands. En mai 1942, plusieurs communistes sont arrêtés à Brest, qualifiés de terroristes. Un policier zelé charge De Bortoli, un anti-fasciste communiste italien accusé d'avoir collé des affiches anti-allemandes. Devant le tribunal, avant d'être condamné à mort, il s'écrie « Vive le Parti Communiste ». Le policier collaborateur qui avait dénoncé De Bortoli reçoit quelques jours après un petit cercueil ainsi qu'une lettre lui annonçant sa condamnation à mort par le tribunal de la résistance brestoise s'il ne revient pas sur sa déposition pour sauver De Bortoli (Eugène Kerbaul. Chronique d'une section communiste de province, Brest 1935-1943, p.256). Ce dernier évidemment n'en fait rien: De Bortoli est exécuté au champ de tir d'Issy les Moulineaux le 22 août 1942. Le policier collaborateur, qui avait été impliqué également dans le démantèlement du réseau de résistance non communiste Elie (lequel s'était soldé par plusieurs condamnations à mort), pour lequel le juge d'instruction en charge du dossier s'était déjà fait tué par la Résistance, est exécuté par le chef départemental des FTP, Jean-Louis Primas, le même jour à Brest. Le 25 août, un soldat allemand est grièvement blessé par un groupe FTP et à la fin du mois d'août, la vitrine des locaux de la Légion des Volontaires Français rue de Siam. Le 31 août, Jean Kerautret et Vincent Guivarc'h, deux membres des Jeunesses Communistes, échangent des coups de feu avec des Allemands alors qu'ils pensaient devoir être arrêtés: ils sont abominablement torturés et fusillés le 14 octobre 1942, après qu'on ait retrouvé un arsenal d'armes du groupe FTP au domicile de Kerautret. En septembre 1942, les chefs FTP brestois Jean-Louis Primas et Pierre Corre organisent deux attentats qui font 28 victimes dans un bordel fréquenté par les Allemands, tandis qu'au même moment, un attentat contre l'hôtel abritant l'état major de la Kriegsmarine tue probablement 12 officiers. Quelques jours plus tard, un groupe de FTP abat un major-général allemand dans sa voiture entre Landerneau et Landivisiau.

 

Une fraction de plus en plus importante de la population approuve ces actions dures de la résistance communiste contre les collaborateurs et les Occupants, au moment même où la bataille de Stalingrad qui commence occupe les esprits. Suite à cette vague d'attentats contre les intérêts allemands, 247 arrestations ont lieu dans le Finistère, touchant très durement l'organisation communiste et ses FTP, notamment à Brest. A Brest, 70 détenus patriotes sont torturés à la prison du Château en octobre 1942, certains d'entre eux par des policiers brestois. Au total, à la Libération, selon Eugène Kerbaul, 50 militants communistes ayant agi sur Brest auront perdu la vie: victimes des Allemands et des collaborateurs, déportés, exécutés, victimes des bombardements: sur un total de 200 militants en 1939.

En Bretagne, les communistes sont loin d'être les seuls à résister et ils ne le font pas tous évidemment même si leur habitude du dévouement total, de la clandestinité et de la persécution et leur organisation leur donne incontestablement de l'efficacité et une capacité d'entraînement. Au côté des résistants du mouvement Front National-FTP, il y a d'autres mouvements, nés sur le territoire métropolitain et qui ne prennent contact avec Londres que dans un second temps: OCM (Organisation civile et militaire), Défense de la France (DF), Libération-Nord. Y agissent des patriotes de toute condition sociale: officiers, médecins, prêtres, nobles, professeurs, artisans, mères de famille, jeunes femmes... 

Libération-Nord est très fort et actif dans le Finistère, où il est dirigé par Tanguy Prigent, qui recrute le docteur Le Janne à Morlaix, l'ancien député socialiste Jean-Louis Rolland à Landerneau. Libération-Nord serait devenue en termes d'effectifs la première formation du Finistère selon Christian Bougeard (Histoire de la Résistance en Bretagne) à la veille de la Libératioon avec 7000 adhérents, contre 2500 à 3000 au F.N, 2000 à « Défense de la France » et 800 à « Vengeance ».

Au départ composé surtout d'enseignants et d'employés de la gauche non communiste, Libé-Nord s'est élargi vers des membres des professions libérales, des cadres militaires d'actives, plutôt de droite, des gendarmes et des membres de la Police.

« Le Front National, écrit Christian Bougeard, est particulièrement actif et dynamique dans les Côtes du Nord, où il s'organise à partir de janvier 1943 dans l'ouest du département sur les bases de l'implantation communiste (Saint Brieux, Trégor, Guingamp, Plouaret). Il s'étend progressivement dans les chefs-lieux de cantons du pays bretonnant puis gagne l'est pendant l'autome 1943 et le début 1944. Un des organisateurs du PC et des FTP, Louis Pichouron - Maurice – confie la direction du F.N à un jeune instituteur, ancien secrétaire des Jeunes Socialistes du Nord, Jean Devienne, - Xavier-, installé à Guingamp. Son dynamisme explique à la fois l'élargissement vers des socialistes et à d'autres courants de pensée et son rapide essor... L'audience du FN s'élargit considérablement à partir de septembre 1943: non seulement il diffuse le journal national « France d'abord » (créé par Charles Tillon) mais Jean Devienne, devenu « François », créé son propre journal départemental. Il s'agit de « La France combattante des Côtes du Nord » qui deviendra en octobre « Le Patriote des Côtes-du-Nord » imprimé clandestinement à Morlaix par la famille Boclé: il aura 10 numéros jusqu'à la Libération, passant de 1500 à 30 000 exemplaires en juin 1944. Jean Devienne est le contributeur principal de ce journal.

La plupart des initiateurs du Front National et des FTP, souvent communistes depuis quelques temps, sont arrêtés, fusillés ou déportés en 1942 et 1943. Ils seront remplacés par une nouvelle génération qui découvre le communisme dans le cadre de la lutte de libération nationale.

Dans les livres du spécialiste de la collaboration en Bretagne, Kristian Hamon, on trouve de nombreux exemples des coups d'éclats de la résistance à partir de la fin 42, et de la férocité de la répression qui s'abat sur les Patriotes, alors appelés « bandits » ou « terroristes » par la bonne presse aux ordres. 

« Le débarquement des Alliés en Afrique du Nord, le 8 novembre 1942, marque un tournant dans l'histoire de la Deuxième Guerre Mondiale. La conséquence en sera l'occupation immédiate de la « Zone Libre » par les Allemands le 11 novembre, date symbolique s'il en est. Mais c'est surtout la capitulation de la 6e armée devant Stalingrad, le 2 février 1943, qui redonne de l'espoir aux patriotes. Les Allemands ne sont plus invincibles. Avec l'instauration du STO le 16 février suivant, l'hostilité de la population à l'égard de l'occupant ne fait que s'accroître. Bénéficiant désormais d'un afflux de jeunes réfractaires, la Résistance se montre de plus en plus active. C'est ainsi que les groupes FTPF, dirigés par Louis Pétri (« Loulou » Pétri, alias « commandant Tanguy », né en 1919, chef interdépartemental FTPF, authentique héros de la résistance), multiplient les opérations de sabotage dans le secteur de Fougères: le 27 septembre 1942, un attentat détruit la permanence du Rassemblement National Populaire (RNP) de Fougères. Le 10 juillet 1943, une attaque à la grenade contre la Feldgendarmerie de Fougères blesse douze soldats et tue un officier. Deux résistants, Jules Fontaine et son fils Roger, seront arrêtés peu après et fusillés à la prison de Fresnes. Le 10 novembre 1943, c'est le domicile d'un industriel de la ville qui est visé » (Agents du Reich en Bretagne, Kristian Hamon. Skol Vreizh, 2011- p. 74).

La Résistance commence à mener une véritable guerre civile de basse intensité contre les Collaborateurs à partir de 1942, et parmi eux, les séparatistes bretons radicaux du PNB, ces Breizh Atao que protègent, paient et emploient volontiers les Allemands, comme indicateurs, délateurs et propagandistes, avant d'utiliser les plus féroces, inconscients ou déterminés d'entre eux comme exécuteurs des basses œuvres dans la lutte militaire et policière contre la Résistance.

Une vingtaine de membres du PNB ont été victimes d'attentats de la part de la Résistance bretonne, communiste ou gaulliste. Yann Bricler, le cousin d'Olier Mordrel, un des chefs historiques de Breizh Atao qui a organisé la collaboration à outrance avec les Nazis du mouvement indépendantiste, est abattu à Quimper le 4 septembre 1943 par un militant communiste de Scaer. L'homme invitait les officiers de la Kommandantur à des parties de pêche en mer, il entretenait des relations commerciales avec les aut

orités d'occupation et les renseignaient sur les activités des communistes et des résistants, sur la base des informations que des militants bretons lui apportaient. On a retrouvé dans son coffre- fort le jour du meurtre une liste de plusieurs patriotes du Finistère dénoncées aux Allemands pour activités gaullistes ou communistes. Sur cette liste, il y avait entre autre la receveuse de poste de Scrignac, ardente patriote ayant de l'influence sur la population, avec laquelle Jean-Marie Perrot, l'abbé de Scrignac, militant breton et fondateur du « Bleun Brug », qui accueillait dans son presbytère aussi bien des officiers allemands que des collaborateurs du PNB, avait eu des démêlées. Le 12 décembre 1943, après l'exécution d'un autre collaborateur du PNB à Plounévez Le Fou, Yves Kerhoas, c'est l'abbé Perrot qui est assassiné dans un chemin creux à 4km de Scrignac à la sortie de la messe. La population avait été prévenue par des placards de l'exécution du militant breton, à qui on reprochait, non seulement de soutenir des collaborateurs notoires et de prêcher l'anti-communisme, mais de mettre en danger les résistants du coin par ses relations équivoques avec l'occupant. (cf. Le Bezen Perrot, de Kristian Hamon chez Yoran embanner , 2004 – p. 41 à 53). Bricler et Perrot sont à chaque fois enterrés en présence de tout l'état-major du mouvement nationaliste breton, protégé par l'armée allemande. Célestin Lainé décide alors de nommer la Milice nationaliste bretonne qu'il voulait créer pour traquer la Résistance aux côtés des Allemands le Bezen Perrot (Brigade Perrot), en contradiction avec l'esprit de l'enseignement de l'abbé Perrot, nullement fasciste en dépit de certaines ambiguïtés.

Le Bezen Perrot va passer à l'action contre les réseaux et maquis de la résistance à partir de début 44, principalement dans le Centre-Bretagne et le Nord du Morbihan, même s'il participera aussi à de nombreuses séances de torture à Rennes et à l'extermination des jeunes FTP du maquis de Broualan au nord de l'Ile-et-Vilaine. Souvent, les membres du Bezen se font passer pour des résistants et parlent breton avec la population locale pour obtenir ou vérifier des informations sur les maquis, avant l'assaut avec les troupes allemandes, composées en ces temps de nombreux Russes Blancs de la division Vlassov, de sinistre mémoire: georgiens, ukréniens, …

A la suite d'une tentative d'attaque de la gendarmerie du Callac, où un chef de brigade fait du zèle contre les réfractaires du STO, 40 patriotes sont arrêtés, torturés après un tri sur la place du village: 4 seront fusillés, 15 mourront en déportation, 4 en reviendront. Des soldats bretons engagés sous l'uniforme nazi participaient à la rafle. La présence de nationalistes bretons lors des rafles répressives allemandes commence à se savoir et le FTP Roger le Hyaric, une des figures de la résistance dans le Morbihan, ordonne l'exécution de 3 militants nationalistes et collaborateurs en représailles dans le secteur de Bubry, Inquiniel, Inzinzac-Lochrist, surnommé « le petit Moscou » par les occupants allemands et leurs séides. A partir du printemps 44, dans les Côtes-du-Nord, et plus particulièrement dans le triangle à forte concentration de maquis FTP Loudéac-Carhaix-Guingamp, les rafles se succèdent aux rafles jusqu'à la Libération. Des fermes sont brûlées, parfois avec des résistants  à l'intérieur, des écoles servent de lieu d'interrogatoires et de supplices, comme à St Nicolas du Pélem, Saint Jean Brévelay, Pontivy, Uzel, Bourbriac. Scrignac et Callac, au centre de zones de résistances très actives, sont visitées plusieurs fois par les Allemands et leurs auxilaires bretons. A Scrignac, après l'assassinat de deux officiers allemands et de leur interprète par la résistance, l'école et la mairie sont brûlées le 30 juillet 44.

L'implantation des maquis était plus forte en Côtes-du-Nord, en Finistère et dan s le Morbihan que dans les autres départements bretons, Loire Inférieure et Ile-et-Vilaine. Dans ce dernier département, le maquis de Broualan qui a doublé d'effectif à partir du 6 juin, est démasqué et ses 60 jeunes combattants sont massacrés dans des circonstances affreuses par des miliciens au service des renseignements militaires allemands et le Bezen Perrot.

A partir de juin 44, les coups de main des maquis FTPF et FFI pour ralentir les troupes allemandes dans leur regroupement pour rejoindre le Front. Bientôt, les FTP se fondent dans les FFI et libèrent les poches de Lorient et de St Nazaire au mois de mai 1945, après d'âpres combats. 30 000 Bretons ont intégré les maquis en tout, la plupart seulement à partir de 44. 

maquisards bretons dans le Morbihan


 Au sortir de la guerre, en 1946, le PCF regroupe 18% de l'électorat breton (contre 20% aux socialistes en Bretagne et 28% aux communistes sur le plan national), soit une progression considérable par rapport à 1939, dû à son statut de Parti de Résistance, parti des suppliciés, des déportés, des fusillés (75 000 selon la direction du Parti, chiffre exagéré). Le PCF est devenu en Bretagne un Parti national et populaire avec la résistance et l'apport de l'URSS à l'écrasement des Nazis bien plus encore qu'avec la période du Front Populaire. Il s'implante en milieu rural, dans le centre-Bretagne (dans l'est des Monts d'Arrée, le sud du Trégor et le nord de la Cornouaille, terres de résistance où les FTP se sont illustrés tout particulièrement, le PCF réalise plus de 28% aux législatives de 1946), l'est du Morbihan, les Côtes du Nord notamment et profite aussi de la vague de syndicalisations d'après-guerre et de la croissance des revendications sociales dans un contexte de restrictions et de reconstruction où la classe ouvrière est aux premières loges de la reconstruction du pays et porte, avec le gouvernement et la société issus de la Résistance, le projet de la création d'une Société plus solidaire et moins inégalitaire. 

 

Ismaël Dupont. 

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15 août 2014 5 15 /08 /août /2014 17:01

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Ma mamie morlaisienne, Nicole, avait pour oncle maternel un homme au parcours peu commun, Jean Delalande, un amoureux des langues et des contes et chansons celtiques qui traduisit l'internationale en breton, collabora avec l'occupant par indépendantisme, créa la première école à l'enseignement en breton.  

Jean Delalande est né en 1910 à La Roche-sur-Yon. Son père était militaire. Avec sa mère, Pauline Joséphine Kerbiriou, il vient s'installer à Morlaix pendant son enfance à la mort de son père.

Il habitait aux alentours de la Grande Venelle, derrière le Viaduc, et apprit en partie le breton du Trégor avec son voisin, le père de mon papi René, Jean, menuisier originaire de Plouézoch. Par la suite, le breton du Trégor de Jean ne trouva plus grâce auprès de Jean Delalande, accoutumé à considérer avec ses amis intellectuels bretonnants que le breton du Léon était plus pur et « originel ».

Très doué à l'école, Jean Delalande a suivi des cours à l'école primaire supérieure à Brest de 1923 à 1927, puis a intégré un Saint-Dustan College de Londres afin de perfectionner son anglais de 1927 à 1928 (source Wikipédia). Dans sa famille, Jean Delalande eut plus tard la réputation d'être un érudit qui avait surtout un don exceptionnel pour l'apprentissage des langues. Il en maîtrisait cinq, dont le chinois.

De retour en Bretagne, Jean Delalande est devenu instituteur public à Plomeur dans le pays bigouden (1930), à St-Philibert en Trégunc (1931), à Quimperlé (1932), à Guiclan (1933-36).

A cette époque, Jean Delalande devient un militant culturel et politique breton, se rattachant plutôt aux idées de gauche, puisqu'il est membre du mouvement Ar Falz (La Faucille), dont la revue culturelle porte le même nom, créée en 1933 par un instituteur de sensibilité communiste et régionaliste, Yann Sohier (1901-1935), le père de l'historienne Mona Ozouf, voulant réunir des instituteurs laïques et progressistes souhaitant développer l'enseignement du breton à l'école publique.

Yann Sohier était instituteur à Plourivo, et à ce titre voisin avec le directeur de l'Humanité Marcel Cachin, devenu son ami, très sensible lui aussi à la revalorisation de la culture et de l'identité bretonne face au centralisme parisien. A cette époque, l'URSS donne pour Sohier et Cachin l'exemple d'une reconnaissance du droit des peuples à l'exprimer leur langue et leur culture nationale, à l'opposé de l'impérialisme et du colonialisme de la République bourgeoise, marginalisant les cultures régionales populaires comme il méprise le droit à l'auto-détermination des peuples colonisés. L'Humanité et le PCF ne portent pas jusqu'à la période du Front Populaire un regard négatif sur le développement des revendications autonomistes régionales. Moment d'oecuménisme surprenant, Marcel Cachin sera présent à l'enterrement de Yann Sohier en 1935, au côté d'Olier Mordrel, futur leader de la tendance d'extrême-droite du nationalisme breton, et de l'abbé Perrot, le défenseur de la langue et de l'indépendance bretonne, conservateur et farouchement anti-communiste, très proche des dirigeants du PNB engagés dans une politique de collaboration avec les nazis pendant la guerre, qui sera tué le 12 décembre 1943 par un résistant, probablement communiste, à Scrignac parce qu'on le soupçonnait d'avoir dénoncé des résistants. L'amitié pour Yann Sohier et la cause de la « défense de la langue bretonne » réunissent ainsi ces personnalités aux engagements politiques opposés. Comme nous le rapporte Françoise Morvan, Marcel Cachin devait toutefois avoir la lucidité de dénoncer la collusion, de plus en plus évidente, des autonomistes et de l'Allemagne nazie dans un discours le 20 décembre 1938 au Sénat. 

Outre son engagement pour le bilinguisme, Ar Falz est à l'origine une revue et un mouvement de gauche, anti-fasciste et anti-colonialiste, proche à la fois des communistes et du syndicat enseignant d'extrême-gauche « L'École émancipée », voulant défendre une vision laïque, populaire et ouverte de la culture bretonne. Néanmoins, au moment de l'éclatement du PAB(Parti Autonomiste Breton) et de la scission du mouvement politique breton entre fédéralistes et nationalistes indépendantistes du Parti National Breton (PNB), Yann Sohier, comme Jean Delalande, adhèrent au PNB, dont une grande partie des cadres vont se compromettre pendant la guerre dans une collaboration d'intérêt ou de sympathie idéologique avec les occupants allemands. 

A la mort de Yann Sohier, Jean Delalande, dont le pseudonyme d'écrivain, de journaliste et de militant breton est Yann Kerlann, qui écrit les articles d'histoire et de mathématique en breton de la revue « Ar Falz », devient secrétaire général d'Ar Falz, désigné par le fondateur avant sa mort. A ce titre, il aura l'occasion d'adapter « L'Internationale » en breton pour la revue « War Sao », revue des Bretons émancipés proche du Parti Communiste dirigée par Marcel Cachin depuis Paris.

« Ar Falz » va être mis en sommeil pendant la guerre, et ses militants vont prendre des directions parfois opposées.

La brestoise Meavenn (Françoise Rozec), femme de lettres, poète et gérante de la revue avant-guerre, participera aux émissions de Radio Rennes avec Roparz Hemon sur proposition du professeur Weisberger et sera même de la retraite en Allemagne en août 1944 des collaborateurs bretons avec son amant Jean-Marie Chanteau, membre du Bezen Perrot. 

Ar Falz sera remise en activité après-guerre pour défendre encore et toujours la place de la langue bretonne à l'école et la connaissance de l'histoire et de la culture bretonnes, sur des bases progressistes retrouvées, avec des gens comme Armand Keravel, membre d'Ar Falz dès sa création, qui s'était opposé au tournant collaborationniste du mouvement breton et deviendra élu municipal à Brest en 1977 sur une liste d'Union de la Gauche avec Francis Le Blé, et conseiller régional. 

Dès les années d'avant-guerre, tout en préparant une évolution à l'irlandaise, prenant au besoin appui sur l'ennemi de l'ennemi français, le PNB se radicalisait dangereusement, avec les idées celto-racistes de ses dirigeants, Debauvais et Mordrel, appelant à la lutte armée contre l'État français et développant un discours inspiré du fascisme.

Mordrel et Debauvais partent en Allemagne à la fin août 1939 avec enfants et femmes pour chercher à y constituer une Légion Bretonne capable de libérer la Bretagne. Dans la nuit du 8 août au 9 août 1939, Célestin Lainé dépose avec le côtre cotier le Gwalarn à la plage des Sables Blancs de Locquirec des armes allemandes livrées au large de Jersey par un vapeur venu de Hambourg. Célestin Lainé, ingénieur chimiste de formation, charismatique meneur d'hommes aux idées mystiques et fascistes, est l'organisateur avec son armée secrète « Gwen-ha-Du » de l'attentat contre le monument de l'Union de la Bretagne à la France à Rennes le 7 août 1932. La plupart des compagnons de l'épisode romanesque du Gwalarn, Le Helloco, André Geffroy de Locquirec, Guy Vissault de Coetlogon, le suivront à partir de 1943 pour former le Bezen Perrot (la Brigade Perrot), et porteront l'uniforme de la SS pour traquer des maquisards bretons en 1944 et participer à de sinistres activités de police, d'interrogatoires, et d'exécutions contre la Résistance.

Après le PCF, dissout et pourchassé suite au Pacte Germano-Soviétique, le PNB, perçu à juste titre comme une menace contre la sécurité nationale, est interdit par les autorités de la République dès après la déclaration de guerre. Ses militants sont fichés, pourchassés dans leurs activités et arrêtés pour certains.

Tout va changer avec l'occupation de la France et l'arrivée des Allemands en Bretagne, en juin 1940. Même si l'espoir que les militants indépendantistes bretons avaient que l'Allemagne nazie accorde à la Bretagne une indépendance ou une large autonomie pour affaiblir l'ennemi français est très vite déçu, tant les autorités de Vichy montrent de diligence à collaborer avec l'occupant et tant les Allemands réalisent également que les nationalistes en Bretagne sont ultra-minoritaires, le PNB et les indépendantistes bretons vont être protégés par les Allemands qui les utilisent comme une carte à jouer au besoin, un moyen de pression sur Vichy, et une réserve d'auxiliaires potentiels.

Raymond Delaporte, qui prend la tête du PNB contre le courant nationaliste le plus radical, comprend qu'il faut être plus conciliant vis à vis de Vichy et de l'Etat français et le journal du PNB, L'Heure Bretonne, financé par les Allemands, où écrira également Jean Delalande, soutient des positions plutôt fédéralistes, et pour le reste n'est guère critique vis à vis de l'idéologie de la Révolution Nationale et des Nazis, tenant même, selon les contributeurs et les époques des propos racistes, antisémites, hostiles aux franc-maçons, anti-républicains ou favorables à la victoire finale de l'Allemagne, comme l'a bien montré Georges Cadiou, preuves à l'appui, dans L'hermine et la croix gammée. Face à ces nationalistes bretons qui servent sa politique autant que la droite conservatrice et les courants politiques nationaux qui se retrouvent derrière Vichy, les Allemands favorisent les possibilités d'expression du mouvement politique et culturel breton. 

Les journaux de Yann Fouéré La Bretagne et La Dépêche de Brest, financés et contrôlés eux aussi par les Allemands, sont collaborationnistes. Radio-Rennes, filiale de Radio-Paris sous contrôle nazi, propose des émissions en breton sous le patronage de Roparz Hémon, l'unificateur de la langue bretonne.

Jean Delalande, selon Françoise Morvan, aurait été en Allemagne avec Mordrel et Debauvais en juin 1940, assistant notamment à un meeting d'Hitler et à un défilé des Jeunesses Hitlériennes. Avec ceux-ci, l'avocat Le Helloco et le linguiste Roparz Hemon, il fait partie de ces dirigeants nationalistes bretons qui ont avec la bienveillance des autorités allemandes rassembler des prisonniers bretons sympathisants de la cause autonomiste ou indépendantiste pour constituer un embryon d'armée bretonne pouvant servir contre une éventuelle résistance de l'Etat français. 

Après avoir enseigné brièvement à Cleden Cap Sizun à son retour d'Allemagne, il ouvre à l'automne 42 avec sa femme à Plestin la première école privée dont l'enseignement est entièrement en breton.

Cette école était financée par l'hebdomadaire « L'heure bretonne » et la revue de Roparz Hémon, Arvor, puis, plus compromettant encore, grâce à Célestin Lainé, par une partie de la solde des 66 soldats du Bezen Perrot, qui ont le statut de policiers allemands affectés au SD, renseignements militaires. D'ailleurs, pendant les deux ans d'existence de l'école bretonne de Plestin, les élèves seront tous ou presque des enfants de militants nationalistes bretons, dont plusieurs enfants de membres du Bezen Perrot engagés militairement au côté des Nazis. Françoise Morvan affirme d'ailleurs que Delalande aurait écrit la chanson qui servait d'hymne au Bezen Perrot. Pour eux?  

 C'est pourquoi, à la Libération, Jean Delalande est arrêté, incarcéré un temps au Collège du Château. Il est déchu de ses droits civiques par le Tribunal de Quimper, interdit d'enseignement et de séjour dans le Finistère de manière temporaire. Il va vivre en région parisienne et ses connaissances en langues lui permettent de devenir cadre à Air France. Il revient ensuite en Bretagne et vit à Morlaix avec sa seconde femme. Il meurt à Morlaix en 1969 et est enterré au cimetière Saint-Charles.

Son histoire illustre les errements lamentables et néanmoins tragiques du mouvement indépendantiste breton engagé dans un jusqu'au boutisme le conduisant bon nombre de militants à collaborer avec les nazis pendant la guerre. Pourtant, Jean Delalande, grand défricheur de contes populaires, pédagogue innovant et érudit, était décrit par son entourage comme un homme doux, bon et plutôt naïf dans "les choses de la vie": tout le contraire d'une brute fasciste.

A Morlaix, les gens qui le connaissaient lui pardonnaient dans l'ensemble pour ses choix pendant la guerre, dictés par le rêve fou d'une Bretagne libre et rendue à la fierté de sa culture ... sous la botte impériale allemande, à part sa mère, qui ne supportait pas l'idée que son fils ait servi d'une manière ou d'une autre des Allemands que son père avait combattus pendant la Guerre Guerre.

 

Ismaël Dupont  

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15 août 2014 5 15 /08 /août /2014 06:40

Jean Jaurès, par Léon Trotsky 

jeudi 31 juillet 2014

 

Jean Jaurès, par Léon Trotsky

Pour le centenaire de la mort de Jean Jaurès, nous publions l’excellent texte de Léon Trotsky qui rend hommage au grand homme. Une première version de ce texte de Trotsky parût dans la Kievskaïa Mysl, dont le révolutionnaire russe était le correspondant parisien en 1915. Il sera réédité plusieurs fois. Nous publions ici le texte de la réédition russe de 1917.


Trois années ont passé depuis la mort du plus grand homme de la Troisième République. Le torrent furieux des événements qui ont suivi immédiatement cette mort n’a pas pu submerger la mémoire de Jaurès et n’a réussi que partiellement à détourner de lui l’attention. Il y a maintenant dans la vie politique française un grand vide. Les nouveaux chefs du prolétariat, répondant au caractère de la nouvelle période révolutionnaire, ne sont pas encore apparus. Les anciens ne font que rappeler plus vivement que Jaurès n’est plus...

La guerre a rejeté à l’arrière-plan, non seulement des figures individuelles, mais une époque tout entière : celle pendant laquelle a grandi et s’est formée la génération dirigeante actuelle. Cette époque, qui appartient déjà au passé, attire l’esprit par le perfectionnement de sa civilisation, le développement ininterrompu de sa technique, de la science, des organisations ouvrières, et paraît en même temps mesquine dans le conservatisme de sa vie politique, dans les méthodes réformistes de sa lutte des classes.

A la guerre franco-allemande et à la Commune de Paris a succédé une période de paix armée et de réaction politique où l’Europe, abstraction faite de la Russie, ne connut ni la guerre ni la révolution. Alors que le capital se développait puissamment, débordant les cadres des états nationaux, déferlant sur tous les pays et s’assujettissant les colonies, la classe ouvrière, elle, construisait ses syndicats et ses partis socialistes. Néanmoins, toute la lutte du prolétariat durant cette époque était imprégnée de l’esprit de réformisme, d’adaptation au régime de l’industrie nationale et à l’état national. Après l’expérience de la Commune de Paris, le prolétariat européen ne posa pas une seule fois pratiquement, c’est-à-dire révolutionnairement, la question de la conquête du pouvoir politique.

Ce caractère pacifique de l’époque laissa son empreinte sur toute une génération de chefs prolétariens imbus d’une méfiance sans borne envers la lutte révolutionnaire directe des masses. Lorsqu’éclata la guerre et que l’Etat national entra en campagne avec toutes ses forces, il n’eut pas de peine à mettre à genoux la majorité des chefs « socialistes ». De la sorte l’époque de la II° Internationale se termina par la faillite irrémédiable des partis socialistes officiels. Ces partis subsistent encore, c’est vrai, comme monuments de l’époque passée, soutenus par l’inertie et l’ignorance et... les efforts des gouvernements. Mais l’esprit du socialisme prolétarien les a quittés et ils sont voués à la ruine. Les masses ouvrières, qui durant des dizaines d’années ont absorbé des idées socialistes, acquièrent maintenant seulement, dans les terribles épreuves de la guerre, la trempe révolutionnaire. Nous entrons dans une période de bouleversements révolutionnaires sans précédent. La masse fera surgir en son sein de nouvelles organisations et de nouveaux chefs se mettront à sa tête.

Deux des plus grands représentants de la II° Internationale ont quitté la scène avant l’ère des tempêtes et des ébranlements : ce sont Bebel et Jaurès. Bebel est mort à la limite de l’âge, après avoir dit ce qu’il avait à dire. Jaurès a été tué dans sa 55ème année, en plein épanouissement de son énergie créatrice. Pacifiste et adversaire irréductible de la politique de la diplomatie russe, Jaurès lutta jusqu’à la dernière minute contre l’intervention de la France dans la guerre. Dans certains milieux on considérait que la « guerre de revanche » ne pourrait s’ouvrir la voie que sur le cadavre de Jaurès. Et en juillet 1914, Jaurès fut tué à la table d’un café par un obscur réactionnaire du nom de Villain. Qui a armé le bras de Villain ? Les impérialistes français seulement ? Et ne pourrait-on, en cherchant bien, découvrir également dans cet attentat la main de la diplomatie russe ? C’est là la question qui s’est posée fréquemment dans les milieux socialistes. Lorsque la révolution européenne s’occupera de la liquidation de la guerre, elle nous dévoilera entre autres le mystère de la mort de Jaurès [1]...

Jaurès naquit le 3 septembre 1859 à Castres, dans ce Languedoc qui a donné à la France des hommes éminents comme Guizot, Auguste Comte, La Fayette, La Pérouse, Rivarol et beaucoup d’autres. Un mélange de races multiples, dit un biographe de Jaurès, Rappoport, a mis son heureuse empreinte sur le génie de cette région qui, au Moyen-Age déjà, était le berceau des hérésies et de la libre pensée.

La famille de Jaurès appartenait à la moyenne bourgeoisie et devait mener pour l’existence une lutte de tous les instants. Jaurès lui-même eut besoin de l’aide d’un protecteur pour achever ses études universitaires. En 1881, à sa sortie de l’Ecole Normale Supérieure, il est nommé professeur au lycée de jeunes filles d’Albi et, en 1883, passe à l’Université de Toulouse où il enseigne jusqu’en 1885, année où il est élu député. Il n’avait que 26 ans. Il se donne alors tout entier à la lutte politique et sa vie se confond avec celle de la Troisième République.

Jaurès débuta au Parlement sur les questions d’instruction publique. La Justice, alors organe du radical Clémenceau, qualifia de « magnifique » le premier discours de Jaurès et souhaita à la Chambre d’entendre fréquemment « une parole aussi éloquente et aussi nourrie d’idées ». Dans la suite, Jaurès eut maintes fois à appliquer cette éloquence contre Clémenceau lui-même.

A cette première époque de sa vie, Jaurès ne connaissait le socialisme que théoriquement et très imparfaitement. Mais son activité le rapprochait de plus en plus du parti ouvrier. Le vide idéologique et la dépravation des partis bourgeois le repoussaient invinciblement.

En 1893, Jaurès adhère définitivement au mouvement socialiste et occupe presque aussitôt une des premières places dans le socialisme européen. En même temps, il devient la figure la plus éminente de la vie politique de la France.

En 1894, il assume la défense de son très peu recommandable ami Gérault-Richard déféré aux tribunaux pour outrage au Président de la République dans l’article « A bas Casimir ! » Dans son plaidoyer, tout entier subordonné à un but politique et dirigé contre Casimir Périer, il dévoile cette force terrible d’un sentiment agissant qui a nom la haine. Avec des mots vengeurs il flagella le président lui-même et les usuriers ses aïeux, qui trahissaient la bourgeoisie, une dynastie pour l’autre, la monarchie pour la république, tout le monde en bloc et chacun en particulier et ne restaient fidèles qu’à eux-mêmes.

« Monsieur Jaurès, lui dit le président du tribunal, vous allez trop loin... vous assimilez la maison Périer à une maison publique. »

Jaurès : « Pas du tout, je la mets au-dessous. »

Gérault-Richard fut acquitté. Quelques jours plus tard, Casimir Périer donnait sa démission. Du coup Jaurès grandit de plusieurs coudées dans l’opinion publique : tous sentirent la force effrayante de ce tribun.

Dans l’affaire Dreyfus, Jaurès se révéla dans toute sa puissance. Il eut au début, comme d’ailleurs dans tous les cas sociaux critiques, une période de doutes et de faiblesses où il était accessible aux influences de droite et de gauche. Sous l’influence de Guesde et de Vaillant qui considéraient l’affaire Dreyfus comme une querelle de coteries capitalistes à laquelle le prolétariat devait rester indifférent, Jaurès hésitait à s’occuper de l’affaire. L’exemple courageux de Zola le tira de son indécision, l’enthousiasma, l’entraîna. Une fois en mouvement, Jaurès alla jusqu’au bout, il aimait dire de lui : ago quod ago [ndlr : je fais ce que je fais].

Pour Jaurès, l’affaire Dreyfus résumait et dramatisait la lutte contre le cléricalisme, la réaction, le népotisme parlementaire, la haine de race, l’aveuglement militariste, les intrigues sourdes de l’état-major, la servilité des juges, toutes les bassesses que peut mettre en action le puissant parti de la réaction pour arriver à ses fins.

De tout le poids de sa colère, Jaurès accabla l’antidreyfusard Méline, qui vient précisément de remonter à la surface avec un portefeuille dans le « grand » ministère Briand : « Savez-vous, dit-il, de quoi nous périssons ? Je vais vous le dire sous ma propre responsabilité : nous mourons tous, depuis l’ouverture de cette affaire, des demi-mesures, des silences, des équivoques, du mensonge, de la lâcheté. Oui : des équivoques et de la lâcheté. »

« Il ne parlait plus, dit Reinach, il tonnait, le visage enflammé, les mains tendues vers les ministres, qui protestaient, et la droite, qui hurlait. » C’était là le véritable Jaurès.

En 1899, Jaurès réussit à proclamer l’unité du parti socialiste. Mais cette unité fut éphémère. La participation de Millerand au ministère, conséquence logique de la politique du Bloc des Gauches, détruisit l’unité et, en 1900-1901, le socialisme français se scinda de nouveau en deux partis. Jaurès prit la tête de celui d’où était sorti Millerand. Au fond, par ses conceptions, Jaurès était et restait un réformiste. Mais il possédait une étonnante faculté d’adaptation et en particulier d’adaptation aux tendances révolutionnaires du moment. C’est ce qu’il montra dans la suite à maintes reprises.

Jaurès était entré dans le parti, homme mûr, avec une philosophie idéaliste entièrement formée... Cela ne l’empêcha pas de courber son cou puissant (Jaurès était d’une complexion athlétique) sous le joug de la discipline organique et il eut maintes fois l’occasion de démontrer qu’il savait non seulement commander, mais aussi se soumettre. A son retour du Congrès International d’Amsterdam qui avait condamné la politique de dissolution du parti ouvrier dans le Bloc de Gauches et la participation des socialistes au ministère, Jaurès rompit ouvertement avec la politique du Bloc. Le président du Conseil, l’anticlérical Combes, prévint Jaurès que la rupture de la coalition l’obligerait à quitter la scène. Cela n’arrêta pas Jaurès. Combes donna sa démission. L’unité du parti, où se fondirent jauressistes et guesdistes, était assurée. Depuis lors, la vie de Jaurès se confond avec celle du parti unifié, dont il avait pris la direction.

Le meurtre de Jaurès n’a pas été le fait du hasard. Il a été le dernier chaînon d’une fumeuse campagne de haine, de mensonges et de calomnies que menaient contre lui ses ennemis de toutes nuances. On pourrait composer une bibliothèque entière des attaques et des calomnies dirigées contre Jaurès. Le Temps publiait chaque jour un et parfois deux articles contre le tribun. Mais on devait se borner à attaquer ses idées et ses méthodes d’action : comme personnalité il était presque invulnérable, même en France, où l’insinuation personnelle est une des armes les plus puissantes de la lutte politique. Pourtant on parla à mots couverts de la force de corruption de l’or allemand... Jaurès mourut pauvre. Le 2 août 1914, Le Temps fut obligé de reconnaître « l’honnêteté absolue » de son ennemi terrassé.

J’ai visité en 1915, le café désormais célèbre du Croissant situé à deux pas de l’Humanité. C’est un café parisien typique : plancher sale avec de la sciure de bois, banquettes de cuir, chaises usées, tables de marbre, plafond bas, vins et plats spéciaux, en un mot ce que l’on ne rencontre qu’à Paris. On m’a indiqué un petit canapé près de la fenêtre : c’est là qu’a été tué d’un coup de revolver le plus génial des fils de la France actuelle.

Famille bourgeoise, université, députation, mariage bourgeois, fille que la mère mène à la communion, rédaction du journal, direction d’un parti parlementaire : c’est dans ce cadre extérieur qui n’a rien d’héroïque que s’est écoulée une vie d’une tension extraordinaire, d’une passion exceptionnelle.

On a maintes fois appelé Jaurès le dictateur du socialisme français, parfois même, la droite l’a appelé le dictateur de la République. Il est incontestable que Jaurès a joué dans le socialisme français un rôle incomparable. Mais dans sa « dictature », il n’y avait rien de tyrannique. Il dominait sans effort : homme de grande envergure, esprit puissant, tempérament génial, travailleur exceptionnel, orateur à la voix merveilleuse, Jaurès, par la force des choses, occupait la première place, à une si grande distance de ses rivaux qu’il ne pouvait éprouver le besoin de concilier sa position par les intrigues et les machinations où Pierre Renaudel, le « chef » actuel du social-patriotisme, était passé maître.

Nature large, Jaurès avait une répulsion physique pour tout sectarisme. Après quelques oscillations il découvrait le point qui lui semblait décisif pour le moment donné. Entre ce point de départ pratique et ses constructions idéalistes, il disposait sans effort sur soi-même, les points de vue qui complétaient ou restreignaient son point de vue personnel, conciliait les nuances opposées, fondait les arguments contradictoires dans une unité qui était loin d’être irréprochable. C’est pourquoi il dominait non seulement les assemblées populaires et parlementaires, où sa passion extraordinaire maîtrisait l’auditoire, mais encore les congrès du parti où il dissolvait les oppositions de tendances dans des perspectives vagues et des formules souples. Au fond, il était un éclectique, mais un éclectique de génie.

« Notre devoir est haut et clair : toujours propager l’idée toujours exciter et organiser les énergies, toujours espérer, toujours lutter jusqu’à la victoire finale... » Tout Jaurès est dans cette lutte dynamique. Son énergie créatrice bouillonne dans toutes les directions, excite et organise les énergies, les pousse à la lutte.

Comme l’a bien dit Rappoport, la magnanimité et la bonté émanaient de Jaurès. Mais il possédait en même temps, au degré suprême, le talent de la colère concentrée, non pas de la colère qui aveugle, obscurcit le cerveau et mène aux convulsions politiques, mais de la colère qui tend la volonté et lui inspire les caractéristiques les plus justes, les épithètes les plus expressives qui frappent directement au but. On a vu plus haut sa caractéristique des Périer. Il faudrait relire tous ses discours et articles contre les héros ténébreux de l’affaire Dreyfus. Voici ce qu’il disait de l’un d’eux, le moins responsable : « Après s’être essayé dans l’histoire de la littérature à des constructions vides, à des systèmes fragiles et inconsistants, M Brunetière a trouvé enfin asile sous les voûtes lourdes de l’Eglise ; il cherche maintenant à voiler sa banqueroute personnelle en proclamant la faillite de la science et de la liberté. Après avoir vainement essayé de tirer de ses profondeurs quelque chose qui ressemble à une pensée, il glorifie l’autorité avec une sorte de magnifique humiliation ; maintenant qu’il a perdu, aux yeux des générations nouvelles, tout le crédit dont il a abusé un certain moment, grâce à son aptitude aux généralisations vides, il veut tuer la pensée libre qui lui échappe. » Malheur à celui sur qui s’abattait sa lourde main !...

Entré au parlement en 1885 Jaurès y siégea sur les bancs de la gauche modérée. Mais son passage au socialisme ne fut pas une catastrophe ni un saut. Sa « modération » primitive recelait d’immenses réserves d’humanisme social agissant qui, dans la suite, se développa naturellement en socialisme. D’autre part, son socialisme ne prenait jamais un caractère de classe nettement accusé et ne rompait jamais avec les principes humanitaires et les conceptions du droit naturel si profondément imprimées dans la pensée politique française de l’époque de la grande révolution.

En 1889 Jaurès demande aux députés : « Le génie de la Révolution française est-il donc épuisé ? Est-il possible que vous ne puissiez trouver dans les idées de la Révolution une réponse à toutes les questions qui se posent actuellement, à tous les problèmes qui se dressent devant vous ? La Révolution n’a-t-elle pas conservé sa vertu immortelle, ne peut-elle pas donner une réponse à toutes les difficultés sans cesse renouvelées parmi lesquelles nous passons notre chemin ? » L’idéalisme du démocrate, on le voit, n’est encore nullement touché par la critique matérialiste. Plus tard Jaurès s’assimilera une grande partie du marxisme. Mais le fond démocratique de sa pensée subsistera jusqu’au bout.

Jaurès entra dans l’arène politique à l’époque la plus sombre de la Troisième République qui n’avait alors qu’une quinzaine d’années d’existence et qui, dépourvue de traditions solides, avait contre elle des ennemis puissants. Lutter pour la République, pour sa conservation, pour son « épuration », ce fut là l’idée fondamentale de Jaurès, celle qui inspira toute son action. Il cherchait pour la République une base sociale plus large, il voulait mener la République au peuple pour organiser par elle ce dernier et faire en fin de compte de l’Etat républicain l’instrument de l’économie socialiste. Le socialisme pour Jaurès démocrate était le seul moyen sûr de consolider la République et le seul moyen possible de la parachever. Il ne concevait pas la contradiction entre la politique bourgeoise et le socialisme, contradiction qui reflète la rupture historique entre le prolétariat et la bourgeoisie démocratique. Dans son aspiration infatigable à la synthèse idéaliste, Jaurès était, à sa première époque, un démocrate prêt à adopter le socialisme ; à sa dernière époque, un socialiste qui se sentait responsable de toute la démocratie.

Si Jaurès a donné au journal qu’il a créé le nom de l’Humanité, ce n’est pas là l’effet du hasard. Le socialisme n’était pas pour lui l’expression théorique de la lutte des classes du prolétariat. Au contraire, le prolétariat restait à ses yeux une force historique au service du droit, de la liberté et de l’humanité. Au-dessus du prolétariat il réservait une grande place à l’idée de « l’humanité » en soi, qui chez les déclamateurs français ordinaires n’est qu’une phrase vide, mais dans laquelle il mettait, lui, un idéalisme sincère et agissant.

En politique Jaurès alliait une extrême acuité d’abstraction idéaliste à une forte intuition de la réalité. C’est ce qu’on peut constater dans toute son activité. L’idée matérielle de la Justice et du Bien va chez lui de pair avec une appréciation empirique des réalités même secondaires. En dépit de son optimisme moral, Jaurès comprenait parfaitement les circonstances et les hommes et savait très bien utiliser les unes et les autres. Il y avait en lui beaucoup de bon sens. On l’a appelé à maintes reprises le paysan madré. Mais par le fait seul de l’envergure de Jaurès, son bon sens était étranger à la vulgarité. Et ce qui est le principal, ce bon sens était mis au service de « l’idée ».

Jaurès était un idéologue, un héraut de l’idée telle que l’a définie Alfred Fouillée lorsqu’il parle des « idées-forces » de l’histoire. Napoléon n’avait que du mépris pour les « idéologues » (le mot est de lui). Pourtant il était lui-même l’idéologue du nouveau militarisme. L’idéologue ne se borne pas à s’adapter à la réalité, il en tire « l’idée » et il la pousse jusqu’aux extrêmes conséquences. Aux époques favorables cela lui donne des succès que ne pourrait jamais obtenir le praticien vulgaire ; mais cela lui prépare aussi des chutes vertigineuses lorsque les conditions objectives se retournent contre lui.

Le « doctrinaire » se fige dans la théorie dont il tue l’esprit. Le « praticien-opportuniste » s’assimile des procédés déterminés du métier politique ; mais qu’il survienne un bouleversement inopiné et il se trouve dans la situation d’un manœuvre que l’adaptation d’une machine rend inutile. « L’idéologue » de grande envergure n’est impuissant qu’au moment où l’histoire le désarme idéologiquement, mais même alors il est parfois capable de se réarmer rapidement, de s’emparer de l’idée de la nouvelle époque et de continuer à jouer un rôle de premier plan.

Jaurès est un idéologue. Il dégageait de la situation politique l’idée qu’elle comportait et, dans son service de cette idée, ne s’arrêtait jamais à mi-chemin. Ainsi, à l’époque de l’affaire Dreyfus, il poussa à ses dernières conséquences l’idée de la collaboration avec la bourgeoisie de gauche et soutint avec passion Millerand, politicien empirique vulgaire qui n’a jamais rien eu et qui n’a rien de l’idéologue, de son courage et de son envolée. Dans cette voie, Jaurès ne pouvait que s’acculer lui-même à une impasse politique - ce qu’il fit avec l’aveuglement volontaire et désintéressé d’un idéologue prêt à fermer les yeux sur les faits pour ne pas renoncer à l’idée-force.

Avec une passion idéologique sincère, Jaurès combattit le danger de la guerre européenne. Dans cette lutte comme dans toutes celles qu’il mena, il appliqua parfois les méthodes qui étaient en contradiction profonde avec le caractère de classe de son parti et qui semblaient à beaucoup de ses camarades pour le moins risquées. Il espérait beaucoup en lui-même, en sa force personnelle, en son ingéniosité, en sa faculté d’improvisateur ; dans les couloirs du Parlement, il apostrophait ministres et diplomates et, avec un optimisme exagéré sur son influence, les accablait du poids de son argumentation. Mais les conversations et les influences de coulisse ne découlaient nullement de la nature de Jaurès qui ne les érigeait pas en système, car il était un idéologue politique et non un doctrinaire de l’opportunisme. Il était prêt à mettre avec une égale passion au service de l’idée qui le possédait, les moyens les plus opportunistes et les plus révolutionnaires, et si cette idée répondait au caractère de l’époque, il était capable comme pas un d’en obtenir des résultats splendides. Mais il allait également au-devant des catastrophes. Comme Napoléon, il pouvait dans sa politique avoir des Austerlitz et des Waterloo.

La guerre mondiale devait mettre Jaurès face à face avec des questions qui divisèrent le socialisme européen en deux camps ennemis. Quelle position eut-il occupée ? Indubitablement, la position patriotique. Mais il ne se serait jamais résigné à l’abaissement qu’a subi le parti socialiste français sous la direction de Guesde, Renaudel, Sembat et Thomas... Et nous avons entièrement le droit de croire qu’au moment de la révolution future, le grand tribun eût déterminé, choisi sans erreur sa place et développé ses forces jusqu’au bout.

Un morceau de plomb a soustrait Jaurès à la plus grande des épreuves politiques.

Jaurès était l’incarnation de la force personnelle. Le moral en lui correspondait parfaitement au physique : l’élégance et la grâce en elles-mêmes lui étaient étrangères ; par contre ses discours et ses actes avaient cette beauté supérieure qui distingue les manifestations de la force créatrice sûre d’elle-même. Si l’on considère la limpidité et la recherche de la forme comme les traits typiques de l’esprit français, Jaurès peut paraître peu caractéristique de la France. En réalité il était Français au plus haut degré. Parallèlement aux Voltaire, aux Boileau, aux Anatole France en littérature, aux héros de la Gironde ou aux Viviani et Deschanel actuels en politique, la France a produit des Rabelais, des Balzac, des Zola, des Mirabeau, des Danton et des Jaurès. C’est là une race d’hommes d’une puissante musculature physique et morale, d’une intrépidité sans égale, d’une force de passion supérieure, d’une volonté concentrée. C’est là un type athlétique. Il suffisait d’entendre la voix tonnante de Jaurès et de voir son large visage éclairé d’un reflet intérieur, son nez impérieux, son cou de taureau inaccessible au joug pour se dire : voilà un homme.

La force principale de Jaurès orateur était la même que celle de Jaurès politicien : la passion tendue extériorisée, la volonté d’action. Pour Jaurès l’art oratoire n’a pas de valeur intrinsèque, il n’est pas un orateur, il est plus que cela : l’art de la parole pour lui n’est pas une fin, mais un moyen. C’est pourquoi, orateur le plus puissant de son temps, et peut-être de tous les temps, il est « au-dessus » de l’art oratoire, il est toujours supérieur à son discours comme l’artisan l’est à son outil...

Zola était un artiste - il avait débuté par l’impossibilité morale du naturalisme - et soudain il se révéla par le coup de tonnerre de sa lettre « J’accuse ». Sa nature recelait une puissante force morale qui trouva son expression dans son œuvre gigantesque, mais qui était en réalité plus large que l’art : c’était une force humaine détruisant et construisant. Il en était de même de Jaurès. Son art oratoire, sa politique, avec toutes ses conventions inévitables, dévoilaient une personnalité royale avec une musculature morale véritable, une volonté acharnée de lutte et de victoire. Il ne montait pas à la tribune pour y présenter les visions qui l’obsédaient ou pour donner l’expression la plus parfaite à une chaîne d’idée, mais pour rassembler les volontés dispersées dans l’unité d’un but : son discours agit simultanément sur l’intelligence, le sentiment esthétique et la volonté, mais toutes ces forces de son génie oratoire, politique, humain, sont subordonnées à sa force principale : la volonté d’action.

J’ai entendu Jaurès aux assemblées populaires de Paris, aux Congrès internationaux, aux commissions des Congrès. Et toujours je croyais l’entendre pour la première fois. En lui aucune routine : se cherchant, se trouvant lui-même, toujours et inlassablement mobilisant à nouveau les forces multiples de son esprit, il se renouvelait sans cesse et ne se répétait jamais. Sa force puissante, naturelle, s’alliait à une douceur rayonnante qui était comme un reflet de la plus haute culture morale. Il renversait les rochers, tonnait, ébranlait, mais ne s’étourdissait jamais lui-même, était toujours sur ses gardes, saisissait admirablement l’écho qu’il provoquait dans l’assemblée, parait les objections, balayant quelquefois impitoyablement tel un ouragan, toute résistance sur son chemin, parfois écartant tous les obstacles avec magnanimité et douceur comme un maître, un frère aîné. Ainsi le marteau-pilon gigantesque réduit en poussière un bloc énorme ou enfonce avec précision un bouchon dans une bouteille sans la briser.

Paul Lafargue, marxiste et adversaire de Jaurès, l’appelait un diable fait homme. Cette force diabolique, ou pour mieux dire « divine », s’imposait à tous, amis ou ennemis. Et fréquemment, fascinés et admiratifs comme devant un grandiose phénomène de la nature, ses adversaires écoutaient suspendus à ses lèvres le torrent de son discours qui roulait irrésistible, éveillant les énergies, entraînant et subjuguant les volontés.

Il y a trois ans, ce génie, rare présent de la nature à l’humanité, a péri avant d’avoir donné toute sa mesure. Peut-être la fin de Jaurès était-elle nécessaire à l’esthétique de sa physionomie ? Les grands hommes savent disparaître à temps. Sentant la mort, Tolstoï prit un bâton, s’enfuit de la société qu’il reniait et s’en fut mourir en pèlerin dans un village obscur. Lafargue, épicurien doublé d’un stoïcien, vécut dans une atmosphère de paix et de méditation jusqu’à 70 ans, décida que c’en était assez et prit du poison. Jaurès, athlète de l’idée, tomba sur l’arène en combattant le plus terrible fléau de l’humanité et du genre humain : la guerre. Et il restera dans la mémoire de la postérité comme le précurseur, le prototype de l’homme supérieur qui doit naître des souffrances et des chutes, des espoirs et de la lutte.

Juillet 1917

Léon Trotsky

[1Trotsky pensait que Villain avait été l’instrument de « services », probablement tsaristes. Rien n’a été définitivement prouvé, dans un sens ou dans l’autre. Villain sera quant à lui abattu par des miliciens ouvriers aux Baléares où il s’était fixé lors de l’engagement de la guerre d’Espagne

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6 juillet 2014 7 06 /07 /juillet /2014 09:03

 

Le 19 février, nous étions au lancement officiel de la souscription citoyenne du Comité de la maison du peuple de Morlaix pour financer une part de 20 000€ supplémentaire nécessaire pour payer les indispensables travaux de rénovation de cet édifice chargé d'histoire, une mémoire de solidarité, de luttes et de dignité ouvrière. 

Les dons, déductibles à 66% des impôts pour qui est imposable, peuvent être effectués sur internet, sur le site de la fondation du Patrimoine:

www.fondation-patrimoine.org/15476 

Ils peuvent aussi être envoyés à l'ordre de la Fondation du Patrimoine avec un bon de souscription à aller chercher auprès de la CGT, au local de la Maison du Peuple, 1, impasse de Tréguier.

Les collectivités s'engagent déjà à hauteur de 43500€ pour financer la première phase de travaux mais il est important que les citoyens qui sont attachés au mouvement ouvrier et syndical et à l'histoire sociale de Morlaix s'engagent aussi pour que ce projet puisse aller plus loin, l'idée étant aussi de consacrer une partie de cette Maison du peuple à un espace d'exposition sur l'histoire sociale de la région.  

 

Petite histoire du syndicalisme, des coopératives de production et de l'émergence du mouvement ouvrier à Morlaix jusqu'à la seconde guerre mondiale 

D'une certaine manière, le creuset du développement du syndicalisme et des coopératives dans notre région fut la société de secours mutuel, d'abord sous influence catholique au milieu du 19e siècle, puis inspirée de plus en plus par la gauche avancée et laïque. Les personnels de la Manu bénéficient ainsi entre autre d'une première forme de protection sociale via la mutualisation des risques: Société Notre-Dame-du-Bon-Secours, mutuelle Sainte Anne. 

En plein développement du socialisme, la loi Waldeck-Rousseau donne un statut légal à l'existence des syndicats en 1884.  

Morlaix est connue des historiens comme une des villes de France ayant vu naître, entre la fin du 19e siècle et le début du 20e siècle, le plus de coopératives de consommation et de production (16 répertoriées en 1923), certaines d'inspiration socialiste, d'autres plutôt catholique sociale (c'était le cas de la Laborieuse, coopérative d'artisans peintre fondée au départ au départ en 1905 par des militants du Sillon de Marc Sangnier). En 1895, Morlaix était la troisième ville de province, après Lyon et Grenoble, quant au nombre des associations ouvrières de production. Avec 247 coopératives de production en 1900, la France figurait d'ailleurs au premier rang en Europe. 

Le développement des coopératives à Morlaix est inséparable de l'émergence du socialisme et du syndicalisme dans notre ville. Deux conceptions divergentes des coopératives de production étaient plus ou moins en concurrence: pour certains, la coopération de production relevait d'une forme de patronat collectif, pour d'autres, les socialistes particulièrement (ceux de l'époque s'entend), il s'agissait d'une étape vers l'abolition du salariat. 

La maison du Peuple s'est installée en 1922 1, impasse de Tréguier dans les locaux de la coopérative de consommation La Ménagère.

La Ménagère avait été fondée à la fin de l'année 1892 par un groupe d'ouvriers de la Manufacture des Tabacs. C'était à l'époque une des trois coopératives de consommation du Finistère - les deux autres étant brestoises - visant à procurer à leurs sociétaires de l'épicerie de bonne qualité au meilleur prix possible. C'est d'abord parmi les ouvriers de la Manu, puis ensuite plus largement, qu'elle recrutait ses sociétaires. La société La Ménagère comptait tout de même en 1904 600 membres. C'était la troisième coopérative de Bretagne en nombre de sociétaires. Son bureau ne comportait pas de socialistes déclarés. 

La boulangerie coopérative La Glaneuse était quant à elle plus proche des socialistes. Sa création datait de l'année 1898. C'est le tonnelier syndicaliste et socialiste Yves Guyader qui avait demandé sa fondation lors d'une réunion des syndicats morlaisiens en s'appuyant sur les nombreux exemples de boulangeries coopératives existant en Bretagne. Sur le plan local, l'activité de La Glaneuse permettait de contenir le prix du pain. La fusion de La Ménagère et de la Glaneuse, préconisée par Yves Guyader, ouvre une période de lutte d'influence entre socialistes et sillonnistes catholiques, emmenés notamment par des gens comme Jean Marzin et Jeanne Gallouedec.

Le développement du syndicalisme et du socialisme à Morlaix et dans le Finistère se nourrissent l'un et l'autre. En 1869 apparaît à Brest une première section de la Première Internationale, recrutant principalement parmi les ouvriers de l'arsenal. A partir de 1892, le syndicalisme et le socialisme commencent vraiment à se développer à Morlaix.

Syndicat des ouvriers et ouvrières de la Manufacture de tabacs: fondation en 1891

Syndicat des ouvriers tonneliers: 1892

Syndicats bâtiment, ouvriers en métaux, ouvriers boulangers: 1893

Syndicat ouvriers du livre, Menuisiers, charpentiers et charrons: 1894

Syndicat Tanneurs et corroyeurs: 1897

Tailleurs d'habits: 1898

Cordiers: 1900

Peintres: 1904

 

A la Manu, en 1897, le taux de syndicalisation est de 52% chez les hommes, de 74% chez les femmes. Et encore, beaucoup de syndiqués sont empêchés de rejoindre le syndicat du fait de leurs arriérés de cotisation. 

Au 1er juillet 1893, il y a 980 syndiqués à Morlaix contre 0 à Brest. Au 1er juillet 1894, il y a 1018 syndiqués à Morlaix contre 367 à Brest. Au 1er juillet 1895, il y a 1704 syndiqués à Morlaix contre 636 à Brest. La situation s'inverse à partir de 1900: 1423 syndiqués à Morlaix contre 3169 à Brest.  

L'union des syndicats de Morlaix joue un rôle essentiel dans le groupement des syndicats sur le plan départemental: en 1898 est créée par les syndicats morlaisiens et brestois la Fédération syndicale des travailleurs du Finistère. En 1904, dans la foulée des grands conflits du syndicalisme révolutionnaire à Brest, il y aura un mouvement de grève très fort à Morlaix en mai. Dockers, couvreurs, maçons et garçons de magasins entrent en grève par l'intermédiaire des socialistes, Guyader en particulier. La grève ne donnera pas les résultats escomptés et suite à cela on observera un certain recul du syndicalisme à Morlaix jusqu'en 1914, peut-être dû aussi à une concentration plus grande des ouvriers les plus militants et compétents sur la gestion des coopératives.  

En 1894 parait pour la première fois à Morlaix le "Breton socialiste". Jusqu'en 1898, cependant, la plupart des ouvriers, laïcs dans leur majorité, restent républicains. A partir de l'année 1898, le socialisme va se développer à Morlaix dans un contexte national de progrès significatifs et grâce aux actions conjuguées de deux figures locales: Yves-Marie Guyader et Yves Le Febvre

Né à Morlaix en 1857, Yves-Marie Guyader était le fils d'un artisan tonnelier. Il fit son apprentissage dans l'atelier paternel avant d'entreprendre son "tour de France" et de passer quelques années sous les drapeaux en Algérie et en Tunisie. Revenu à Morlaix en 1883, il est à l'origine en 1892 d'un syndicat des tonneliers et d'une association ouvrière de production. A Morlaix, à la fin du 19e siècle, la fabrication de tonneaux et de barils est surtout liée à l'exportation du beurre vers Paris, Londres, le Brésil, les Antilles anglaises et françaises. Jusque avant 1900, avec une quantité exportée de 1679 tonnes, le beurre figure encore après les céréales comme la deuxième marchandise sortie du port. La corporation des tonneliers compte 330 ouvriers à la fin de 1893.

L'historien Vincent Rogard nous plante le décor du conflit social des tonneliers et de l'émergence du syndicalisme à Morlaix dans son livre Les Catholiques et la question sociale -Morlaix 1840-1914  (Presses Universitaires de Rennes):

"C'est un milieu dominé alors par les maîtres tonneliers employant une ou deux douzaines d'ouvriers et d'apprentis rémunérés souvent à la pièce. Les journées de travail dans les ateliers patronaux n'ont pas de cadre horaire puisque leur durée s'adapte au volume de travail à fournir. Les ouvriers sont, en outre, astreints à de nombreuses corvées. Dans ce milieu d'ouvriers insatisfaits de leurs conditions de travail, Guyader parvient à fonder le 14 mars 1892 un syndicat ouvrier... L'objectif immédiat affiché par le syndicat est l'amélioration de la condition matérielle de ses 168 adhérents. Un cahier de revendications portant sur les salaires et l'organisation du travail est soumis à la fin de l'année 1892 aux patrons. Leur refus d'en tenir compte déclenche un mécontentement qui soude les rangs ouvriers. Un an plus tard, le jour de Noël 1894, les ouvriers se mettent en grève pour obtenir satisfaction sur quatre revendications majeures:

- la suppression des corvées

- l'unification des tarifs dans tous les ateliers

- l'adoption d'un tarif proposé par les ouvriers et qui prévoit un alignement sur les ouvriers les mieux payés

- l'abrogation de diverses mesures inscrites dans le règlement des ateliers et l'adjonction de certaines autres comme un cadre horaire de travail.

La grève est très dure car les positions patronales et syndicales sont figées. Les patrons tentent de déconsidérer les ouvriers aux yeux de la population en les accusant d'inconduite et d'alcoolisme tandis que les ouvriers révèlent certaines pratiques patronales: distributions d'eau-de-vie pour faire accepter les corvées les plus excessives aux ouvriers, fourniture d'un litre d'alcool en guise de contrat de recrutement d'urgence quand le travail est trop abondant. Comme le note avec humour le comité de la grève: "avec de tels procédés, il ne faut pas nous rendre responsables si les ateliers de tonnellerie ne peuvent pas être comptés au nombre des sociétés de tempérance". Au nom de ses convictions progressistes, un négociant, Auguste Arthur, organise la solidarité avec les ouvriers. Les ouvriers des tabacs, qui sortent eux-mêmes d'une grève, la caisse du syndicat et la Fédération des travailleurs du tonneau aident financièrement les grévistes. Mais le conflit s'éternise car l'accord bute sur la question salariale et toutes les tentatives d'arbitrage échouent. En définitive, les ouvriers doivent regagner leurs ateliers sur un échec, après une interruption de travail de 33 jours qui fait de cette grève la plus longue alors connue par la ville. Certes, les tonneliers ont obtenu la suppression des corvées et la journée de travail est désormais limitée à une tranche de onze heures mais leur salaire journalier d'à peu près quatre francs n'augmente pas. En dépit de son issue peu satisfaisante pour les ouvriers, ce conflit, qui manque sur sa fin de sombrer dans la violence, comporte toutefois pour eux une leçon décisive: la bourgeoisie républicaine, qui règne au conseil municipal, peut accessoirement les soutenir contre les patrons; les négociants et autres courtiers de commerce peuvent trouver leur intérêt dans l'émergence d'une force de production ouvrière indépendante" (p. 414-415).

A l'issue du conflit, une poignée d'ouvriers adhérents du syndicat réunit difficilement 900 francs à raison d'actions de 50 francs l'une. Guyader obtient bientôt grâce au soutien des syndicats des différents corps de métier de Morlaix 7000 francs pour lancer la coopérative des tonneliers.  

Les patrons, maîtres tonneliers, tentent de jouer de leur influence pour priver les coopérateurs de commandes et d'approvisionnement en bois mais le maire républicain de Morlaix, Onésime Kérebel, l'un des principaux négociants en beurre, va rompre le contrat des puissants contre l'émergence de la coopération ouvrière en commandant 600 barils de beurre à la coopérative d'Yves-Marie Guyader. Le maire, qui jouit d'une forte influence, est imité par d'autres négociants qui passent des commandes, au début modestes, de sorte que de six, les coopérateurs passent rapidement à vingt. Pour tenter de contrecarrer ce développement, les patrons tonneliers décident de ne plus produire de barrils de beurres alors même que la production annoncée pour l'été est excellente: dès lors, les négociants prennent de plus en plus le parti de la coopérative qui à la fin 1894 emploie 124 ouvriers, parmi les meilleurs. Les patrons vont réagir en cassant leur prix pour casser les reins de la coopérative et les effectifs de celle-ci vont tomber à 93 en 1895. Pour contrer ce dumping, le maire Onésime Kérebel fait augmenter le prix des barils de beurre afin de soutenir le salaire plus élevé de la coopérative (5 francs au lieu de 4 chez les maîtres tonneliers).    

C'est sous l'influence de Yves Le Febvre, beaucoup plus jeune que lui, que Yves-Marie Guyader deviendra réellement socialiste en doctrine. Yves Le Febvre, né en 1874, était le fils d'un docteur, conseiller municipal républicain à Morlaix et d'ascendance noble. Il est devenu socialiste à Paris en préparant son doctorat de droit et en fréquentant Briand et Jaurès. C'est lui le premier en 1898, à seulement 24 ans, qui défend ouvertement les principes politiques marxistes et socialistes à l'intérieur d'une société électorale républicaine où l'on trouvait une assistance nombreuse où les ouvriers syndiqués étaient bien représentés. Le Febvre se déclare internationaliste, défend le principe de l'affrontement de classe. Guyader le suit et propose la création d'une association socialiste. La première liste socialiste est constituée à la veille du 19e siècle: elle obtient au premier tour des municipales entre 814 et 854 voix (seuls un tiers des inscrits se sont rendus aux urnes) mais est battue au second tour grâce à l'alliance des républicains de centre-gauche et de catholiques modérés. Lors des élections cantonales du début du siècle, le score des socialistes sera très bon à Morlaix (le meilleur des listes en présence) le poids de la partie rurale de l'arrondissement les empêchera de gagner des sièges.

D'emblée le défi d'Yves Le Febvre et du groupe socialiste morlaisien est de contribuer à transformer un socialisme pratique fondé sur un réseau de syndicats et de coopératives en un mouvement politique. Vers 1898-1899, le socialisme n'est vraiment bien implanté en Bretagne qu'à Nantes et dans sa région: il a périclité à Brest et à Lorient et commence à s'organiser sur la base des syndicats et coopératives de production à Morlaix, Fougères, Hennebont.

Une fédération des groupes socialistes de Bretagne a lieu en mars 1900 à Nantes: 5 organisations ouvrières morlaisiennes y adhèrent (tonneliers, couvreurs, tanneurs corroyeurs, menuisiers, bâtiment). Avec Nantes, Brest et Saint Nazaire, Morlaix devient l'un des centres les plus actifs du socialisme breton. Ce congrès est suivi d'une tournée de réunions publiques de Jaurès qui fait halte à Morlaix. La municipalité a refusé ses salles pour la réunion publique présidée par Le Febvre. Entre 400 et 1000 spectateurs assistent à la réunion publique avec Jaurès, qui valorise le développement des sociétés mutuelles, des syndicats et des coopératives, perçus comme moyen de la conquête des pouvoirs publics par la classe ouvrière pour transformer la société. La Résistance, le journal de la droite cléricale et réactionnaire, note: "nous sommes bien obligés de reconnaître au citoyen Jaurès une très grande puissance oratoire (...). Il n'est qu'un tribun curieux à entendre, un illuminé dont les paroles ne doivent pas être prises en considération". Au congrès socialiste de Rennes de 1902, Morlaix est la ville qui détient le plus de mandats (9) après Nantes, 3 fois plus que Brest. En 1900, aux élections au conseil général et la députation, Guyader arrive en tête à Morlaix-ville devant la droite et le centre gauche libéral.  

Au début du 20e siècle, Morlaix devient "l'épicentre du socialisme dans le département", comme l'écrit Vincent Rogard, à qui nous empruntons l'essentiel de ces informations (Les Catholiques et la question sociale: Morlaix 1840-1914  

 

La réussite de la coopérative des tonneliers a été à l'origine de la fondation d'autres coopératives morlaisiennes. Les ébénistes créent l'Ameublement. Les couvreurs l'Union des ouvriers couvreurs. Les fondations de coopérative se succèdent ensuite régulièrement jusqu'en 1914. Souvent, c'est dans la foulée d'une grève que la coopérative est organisée. Ainsi, la grève de 63 jours des ouvriers typographes de 1911 se termine sur une augmentation de salaire et aboutit à la formation de l'Imprimerie Nouvelle. Il en va de même pour la coopérative des maçons et l'Union des Tanneurs.

"Certaines coopératives, comme l'Ameublement, précise Vincent Rogard, s'avèrent d'emblée compétitives et procurent à leurs membres une réelle amélioration de leurs conditions de vie tandis que d'autres sont à la peine. Lorsque Vila visite la coopérative des cordiers en 1903, son compte rendu est, de ce point de vue, instructif: "La coopérative est située à Petit-Launay, à trois kilomètres de Morlaix. Ils ont fait construire un hangar avec une subvention de 1000 francs et ont acheté un métier à filer. Mais leur travail reste primitif. Il faut travailler onze heures pour gagner 2,75 francs par jour. Ils ont fait nénmoins cinquante-six francs de bénéfices. Un prêt de 3000 francs pour un moteur serait nécessaire". Les coopératives ne sont pas toutes sur le même plan du point de vue de leur taille et de leur chiffre d'affaires".

 

La maison du Peuple de Morlaix 

Des bourses du travail existaient à la fin du XIXe siècle, dépendantes de fonds publics. Pour garantir davantage d'indépendance, la CGT, créée en 1895 à Limoges, va chercher à posséder ses propres bâtiments. Ce sera la création des Maisons du Peuple. C'est en Bretagne qu'apparaissent les premières maisons (Saint-Nazaire, puis Fougères en 1908) financées par les syndicats et leurs adhérents, construites grâce au travail de bénévoles syndiqués du bâtiment. Ces Maisons du peuple favorisent un développement plus libre de l'action syndicale et des activités sociales ou éducatives (coopératives d'achat, cours professionnels, bibliothèques, conférences...). Morlaix, qui n'a jamais eu de véritable bourse de Travail, mais seulement une Union des Syndicats, attend 1924 pour avoir sa Maison du Peuple.

En 1922, la CGT est traversée par deux courants opposés qui amènent une scission en deux confédérations: la CGTU, dite unitaire, révolutionnaire et proche des communistes; la CGT, dite confédérée, de tendance réformiste et socialiste (la CGT retrouvera son unité avec la stratégie anti-fasciste de rassemblement républicain du PCF, et le Front populaire, en 1936). La scission se répercute dans les fédérations professionnelles et les structures territoriales et locales. A Morlaix, il y a deux unions locales, une CGTU et une CGT. Malgré leurs divergences, les syndicats morlaisiens s'entendent pour créer et gérer ensemble une maison destinée à les accueillir tous.

L'acquisition de l'immeuble de la Ménagère intervient fin juillet 1924. Dès novembre 1924, plusieurs activités récréatives, éducatives, et sociales, s'ajoutant aux permanences d'information, y sont organisés pour les adhérents: bibliothèque, salle de lecture et d'écriture, jeux de société. De 16h à 18h30, une salle permet aux enfants des syndiqués de faire tranquillement leur travail scolaire, une autre salle sert de garderie et de salle de jeux.

En 1925 a lieu une grande grève des dockers à Morlaix, initiée par la CGTU.

Poursuivant son activité d'éducation populaire et de solidarité, la Maison du Peuple de Morlaix va connaître une intense activité en 1936, accueillant des congrès syndicaux de la CGT réunifiée, des meetings socialistes de la SFIO de Tanguy-Prigent, des séances de travail du Comité antifasciste. Durant la guerre d'Espagne, de 1936 à 1939, l'UL CGT de Morlaix et la maison du peuple sont au coeur de la solidarité avec les républicains espagnols, comme l'a montré la récente exposition de la Maison du Peuple de Morlaix préparée par un travail sur les archives de Anne-Marie et Alain Quesseveur. En 1939, après les victoires de Franco, un comité d'accueil et de secours est créé, organisant des collectes en ville et à la campagne, stockant dans les locaux de la maison vêtements, linge, nourriture, hébergeant aussi dans ses greniers plusieures dizaines de réfugiés durant des mois (les derniers partiront début 1940).

Une auberge de jeunesse a également été créée à la maison du peuple du temps du gouvernement du Front Populaire, avec une subvention du secrétariat d'état aux sports et loisirs de Léo Lagrange. A cette époque, le cinéma pour les scolaires et coopérateurs, le théâtre, les activités caritatives du Secours Populaire tournent à plein régime à la Maison du Peuple.    

 

Sources:

Les Catholiques et la question sociale Morlaix 1840-1914 L'avènement des militants  , Vincent Rogard (Presses Universitaires de Rennes)

Plaquette de présentation du comité de la Maison du Peuple: La Maison du Peuple de Morlaix 1924-2014: 90 ans d'histoire syndicale et sociale 


 

 

 

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29 mai 2014 4 29 /05 /mai /2014 06:17

3 septembre 1859 : naissance de Jean Jaurès à Castres

1878 Reçu premier à l'Ecole normale supérieure

1881 Reçu troisième à l'agrégation de philosophie. Professeur à Albi, puis à la Faculté de Lettres de Toulouse (1883)

4 octobre 1885 élu député du Tarn sur la liste d'Union Républicaine

1887 (21 janvier) : premier article dans la Dépêche de Toulouse à laquelle il collaborera jusqu'à sa mort. Il y tient aussi de 1893 à 1898 une chronique littéraire qu'il signe « Le liseur ».

22 septembre 1889 : échec aux élections législatives dans la première circonscription de Castres face à Abrial, le candidat du marquis de Solages

1890 élu conseiller municipal de Toulouse, puis adjoint au maire

1891 Août : rédige un long manuscrit « La question religieuse et le socialisme » qui restera inédit jusqu'en 1959

1892 : Février et mars : soutient en Sorbonne ses deux thèses de philosophie : « De la réalité du monde sensible » (thèse principale) et « Les origines du socialisme allemand » (thèse latine)

15 août: début de la grande grève des mineurs de Carmaux (qui va durer 10 semaines et que va soutenir ardemment Jaurès) pour protester contre le licenciement du maire ouvrier et syndicaliste Calvignac

1893 22 janvier : élu député socialiste de Carmaux sur le programme du Parti ouvrier français 8 février : entre à la Petite République, journal auquel il collaborera jusqu 'à la fin 1903 20 août : élections générales, réélu au premier tour à Carmaux

1895  Avril-Mai : voyage en Algérie

Août-octobre : lock-out des verriers de Carmaux

1896 : 25 octobre : inauguration de la Verrerie ouvrière d'Albi

1898 : 22 janvier : interpelle à la Chambre sur l'affaire Dreyfus

12 février : dépose au procès Zola

19 février : réclame la citoyenneté et le droit de vote pour les arabes algériens et le respect de leur haute civilisation.

8 mai : battu aux élections législatives par le marquis de Solages

Octobre : publie Les Preuves, recueil d'articles sur l'affaire Dreyfus, parus dans la Petite République, le quotidien socialiste de Paris de Gérault-Richard.

 

1899 : 24 juin : approuve sous sa responsabilité personnelle l'entrée de Millerand dans le cabinet Waldeck-Rousseau de « Défense républicaine » (au côté du général Galiffet, le massacreur de la commune, ministre de l'Armée)

3 décembre 1899, salle Japy : Congrès des Socialistes. 700 délégués représentent 1500 groupes socialistes. Jaurès et ses alliés indépendants, allemanistes et possibilistes, sont mis en nette minorité devant le bloc des guesdistes et des blanquistes (Edouard Vaillant). La participation gouvernementale est décrétée incompatible avec la lutte des classes mais admissible à titre exceptionnel.

1900 : 23 septembre : 5ème congrès de la IIe Internationale qui n'exclue pas la participation gouvernementale à titre exceptionnel (adoption de la motion Kautsky-Vandervelde). Jaurès critique le révisionnisme de Berstein. 30 septembre : rupture entre les blanquistes et les guesdistes d'un côté qui vont créer le Parti socialiste de France (en nov 1901) et Jaurès et Brousse qui créent le Parti socialiste français (mars 1902).

26 novembre à l'hippodrome de Lille devant plusieurs milliers de militants, Jaurès et Guesde tiennent conférence et affrontent leurs Arguments. « Le discours des Deux méthodes ».

1902 : élu député de Carmaux contre le marquis de Solages. Fin de la rédaction des 5 volumes de L'histoire socialiste de la Révolution française.

1903 : soutien au gouvernement de « Bloc Républicain » d'Emile Combes et à ses lois contre l'enseignement des congrégations religieuses. Élu vice-président de la Chambre

1904 : 18 avril : premier numéro de l'Humanité, journal socialiste dirigé par Jaurès, financé par des compagnons du combat pour Dreyfus. 14-20 août : Congrès de l'Internationale à Amsterdam : il appelle les socialistes français à l'unité. L'Internationale condamne les déviations réformistes et « social-démocrates » avant l'heure des socialismes européens, la participation des socialistes et leur solidarité avec des gouvernements bourgeois au profit du rappel des objectifs collectivistes et révolutionnaires et de la stratégie incontournable de renforcement de la lutte des classes.

1905 23-26 avril : fondation de la SFIO au Congrès socialiste du Globe 11 décembre : loi de séparation de l'Eglise et de l'Etat dont Jaurès et Briand sont les artisans

1906 : 6 mai : réélu député de Carmaux 12 juin : débat à la Chambre avec Clémenceau (président du conseil en octobre) : radicalisme et socialisme La Chambre comporte désormais 400 républicains de gauche sur 580 députés, dont 54 parlementaires soutenus par la SFIO et 18 « socialistes indépendants » ayant rompu avec les objectifs de l'Internationale. 11 août : ouvre dans l'Humanité une tribune libre pour les syndicats 1er-4 novembre : fait accepter les conséquences de la Chartre d'Amiens au Congrès socialiste de Limoges.

1908 : La CGT compte 800 000 adhérents . Entre 1906 et 1908, les conflits sociaux se multiplient, réprimés violemment par les radicaux.

1910 : février : au Congrès socialiste de Nîmes il défend le projet de retraites ouvrières critiqué par la CGT, les guesdistes et les amis d'Hervé 24 avril : réélu à Carmaux Automne : Grève des cheminots : Jaurès n'a pas de mots assez durs pour dénoncer le choix de Briand, son ancien ami, de mater durement, par des licenciements, des arrestations arbitraires, des emprisonnements et des réquisitions contre les 60000 cheminots courageusement engagés dans un mouvement de grève générale

14 novembre : dépose à la Chambre le texte de l'Armée nouvelle, commentaire à une proposition de loi pour une armée républicaine.

1911 : 16 juin 1911 : réclame le respect de l'indépendance du Maroc, dénonce la guerre coloniale et s'oppose au régime de protectorat. Août-septembre : tournée de conférences au Brésil, en Uruguay, en Argentine.

1912 : 18-21 février : au Congrès socialiste de Lyon, il s'oppose aux guesdistes qui voulaient condamner les méthodes de lutte de la CGT 24-25 novembre : Congrès de l'Internationale à Bâle : « Guerre à la Guerre »

 

1913 : Mars-Juin : dirige la campagne de masse contre la loi qui porte à 3 ans la durée du service militaire

1914 : 26 avril : rééelu à Carmaux. La SFIO gagne 35 sièges de députés (103 sièges au total). La SFIO compte 72000 adhérents. 14-16 juillet : congrès socialiste de Paris. Jaurès fait approuver la grève générale ouvrière internationalement organisée comme moyen de prévenir la guerre.

31 juillet : assassinat de Jean Jaurès par Raoul Villain au café du Croissant.

 

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29 mai 2014 4 29 /05 /mai /2014 06:15

II. Les caractères distinctifs du socialisme jauressien

 

L'originalité du socialisme de Jaurès vient surtout de sa capacité à faire la synthèse entre des options apparemment et vectoriellement contradictoires : internationalisme et patriotisme, refus du militarisme et choix d'une armée vraiment nationale, réforme et révolution, engagement parlementaire passant par l'union de classe et le compromis et organisation sociale spontanée du prolétariat, laïcité et lutte contre l'influence sociale de l'Eglise et mystique de l'action politique, de l'histoire et du monde, idéalisme et matérialisme de la conception du mouvement historique, réalisme tacticien en politique et vision morale et philosophique de la politique.

 

Le socialisme de Jaurès est un et constant dans son inspiration et ses grandes tendances, il a nénmoins pu évoluer dans ses affirmations dominantes entre 1892 et 1914 du fait du contexte politique, des expériences sociales, politiques et partisanes de Jaurès.

 

Pour résumer en grossissant un peu le trait afin de définir différents moments, on peut dire :

 

De 1892 à 1897 – Jaurès défend une conception marxiste plutôt orthodoxe. Sa critique de la République bourgeoise est radicale. Il est porté par une conviction forte de la réalisation prochaine des promesses socialistes, de la construction d'une société débarrassée de l'exploitation capitaliste.

 

De 1898 à 1905 – Jaurès défend une conception plutôt politique et parlementaire du socialisme, plaidant pour l'alliance avec les éléments bourgeois et républicains progressistes pour défendre les libertés démocratiques et tenter de faire avancer des réformes sociales. Il ne devient pas officiellement réformiste pour autant, mais il en prend le chemin. C'est le temps du débat avec le POF et Jules Guesde sur le rapport entre socialisme et république, combat de classe et combat pour une justice universelle supposant l'alliance de classe, révolution et réformisme.

 

De 1905 à 1910 – Tout en étant de plus en plus préoccupé par l'imminence de la guerre et les questions internationales, Jaurès contribue à réaliser l'unité des socialistes sur des bases de gauche, révolutionnaire et oppositionnelle par rapport aux gouvernements bourgeois définies par l'Internationale. Il constate la montée du mouvement ouvrier sur le plan syndical et politique et la violence de la répression des anciens alliés radicaux. Il s'oppose au sein de l'Internationale aux dérives révisionnistes et sociale-démocrates d'un Bernstein. Il justifie jusqu'à un certain point les tentatives d'auto-organisation décentralisée du mouvement syndical et ouvrier et l'activisme du syndicalisme révolutionnaire, son condamner la tactique de grève générale rejetée par les guesdistes. Son discours est plus révolutionnaire que dans la période de concentration républicaine et de participation gouvernementale. Il essaie d'articuler la dimension sociale et la dimension politique (et pas seulement parlementaire) du combat socialiste.

 

De 1910 à 1914 – le combat contre la guerre imminente prend l'essentiel de l'énergie de Jaurès. Il mise sur l'internationalisme du mouvement ouvrier, dénonce les effets impérialistes et colonialistes du capitalisme, s'appuie sur les tendances du syndicalisme révolutionnaire contre le militarisme tout en théorisant les bases d'un patriotisme fondée sur la République et les valeurs révolutionnaires. 

 

1) Les particularités du socialisme de Jaurès

 

a) Une philosophie de l'histoire idéaliste qui intègre l'explication économique matérialiste à une réaffirmation de l'unité de l'homme et de la continuité des combats humains pour la justice et de la responsabilité humaine.

 

Jaurès s'appuie d'abord sur une philosophie de l'histoire qui intègre « le matérialisme historique » de Marx en le dépassant. Jaurès s'en explique dans une conférence devant les Étudiants collectivistes parisiens en décembre 1894 où il donne la réplique à Paul Lafargue, le compagnon de Jules Guesde, autre dirigeant du POF et le gendre de Karl Marx, gardien de l'orthodoxie de la pensée du maître, notamment dans sa dimension matérialiste et déterministe.

 

Le titre de cette conférence est « Idéalisme et Matérialisme dans la conception de l'histoire ».

 

Jaurès y résume la conception des causes du mouvement historique chez Marx (L'idéologie allemande, Critique de l'économie politique) : la transformation des forces productives (techniques, matières premières à transformer) conduit à une évolution des rapports de production et des rapports de classe qui se traduit dans une transformation des idées scientifiques, philosophiques, morales, politiques, celles-ci étant un reflet des rapports sociaux et des intérêts des classes dominantes. Les actions des acteurs de l'histoire ne sont que déterminées superficiellement et en apparence par de nouvelles idées du droit, de la justice, de la société : en réalité ces idées ne sont que l'expression de rapports sociaux préexistant. Ce sont les phénomènes de transformation économique des rapports de production qui impliquent nécessairement telle ou telle réforme ou bouleversement politique, moral ou religieux. L'humanité n'a pas d'aspiration innée à la justice et au droit qui prendrait plusieurs formes et serait le moteur du changement social : il n'y a pas de nature humaine en dehors du biologique, l'esprit humain est un reflet des rapports sociaux à un moment donné et nul n'échappe à son époque. Comme l'histoire de l'humanité est la succession de régimes de production caractérisés par l'exploitation de classes opprimées par des classes possédantes, et que les droits et institutions politiques nouvelles sont toujours l'expression des intérêts de l'exploitation (ex. le droit bourgeois de la révolution française et l'idée de droit naturel), on ne peut parler de progrès.

 

Jaurès s'accorde avec Marx pour considérer que les évolutions économiques du système de production et du rapport entre les classes sociales sont déterminantes pour expliquer les évolutions historiques, politiques, morales, religieuses. Le mouvement de l'histoire est donc bien en partie déterminé par des transformations techniques et économiques des rapports de production et du mode de propriété. Il n'y a pas d'indépendance de l'esprit au regard des lois qui régissent le monde matériel économique.

 

En même temps, Jaurès refuse d'abolir l'idée de nature humaine : l'esprit humain est lui-même, et Jaurès reprend ici l'inspiration de Darwin et de la  théorie de l'évolution, le produit d'une évolution biologique qui le rend capable de sensations désintéressées et tendances altruistes ou généreuses, de réflexion sur le général au delà de sa situation particulière, de sens de l'unité au-delà de la diversité. Ces tendances innées de l'esprit humain développent des aspirations à la fraternité, à la justice, à la solidarité, qui sont la cause de la remise en cause au nom du droit et de la justice des systèmes de valeur et légaux dans l'histoire de l'humanité, même si ces évolutions politiques, morales, idéologiques sont limitées par les conditions économiques de l'époque qui définissent à chaque fois le champ des possibles. L'autonomie des acteurs de l'histoire par rapport aux classes sociales et aux rapports de production n'existe pas : ce qui n'empêche pas qu'ils puissent innover.

 

« Marx dit : « Le cerveau humain ne crée pas de lui-même une idée du droit qui serait vaine et creuse, il n'y a dans toute la vie, même intellectuelle et morale de l'humanité qu'un reflet des phénomènes économiques dans le cerveau humain ». Eh bien ! Je l'accepte. Oui, il n'y a dans tout développement de la vie intellectuelle, morale, religieuse de l'humanité que le reflet des phénomènes économiques dans le cerveau humain ; oui, mais il y a en même temps le cerveau humain, il y a par conséquent, la préformation cérébrale de l'humanité.

L'humanité est le produit d'une longue évolution physiologique qui a précédé l'évolution historique, et lorsque l'homme, selon cette évolution physiologique, a émergé de l'animalité, immédiatement inférieure, il y avait déjà dans le premier cerveau de l'humanité naissante des prédispositions, des tendances.

Quelles étaient-elles ?

Il y avait d'abord l'aptitude à ce que j'appellerai les sensations désintéressées. A mesure que l'on s'élève dans l'échelle de la vie animale, on constate que les sens purement égoïstes se subordonnent peu à peu aux sens esthétiques et désintéressés.

… Outre cette prédisposition première que l'homme animal apportait au début de la longue évolution économique, il y avait de plus la faculté, déjà éveillée chez les animaux eux-mêmes, de saisir le général dans le particulier, le type de l'espèce dans l'individu, de démêler la ressemblance générique à travers les différences individuelles. Dans les autres individus qui vont passer devant lui avec lesquels les lois du développement économique le mettront en contact, l'individu homme, et l'animal homme ne verra pas simplement des forces associées ou ennemies, il verra des forces semblables et alors il y en lui un premier instinct de sympathie imaginative qui, par la ressemblance saisie et constatée, lui permettra de deviner et de sentir les joies des autres, de deviner et d'éprouver leurs douleurs. Dès le début de la vie, à côté de l'égoïsme brutal, on trouve ce sentiment préparant la réconciliation fraternelle de tous les hommes après les séculaires combats.

Enfin dès le début de la vie, avant même la première manifestation de la pensée, l'homme a ce que l'on peut appeler le sens de l'unité, la première manifestation de son mouvement intellectuel c'est la réduction de tous les êtres, de toutes les formes et de toutes les forces à une unité vaguement entrevue ; voilà comment on peut dire que l'homme est dès la première heure un animal métaphysicien, puisque l'essence même de la métaphysique, c'est la recherche de l'unité totale dans laquelle seraient compris tous les phénomènes et enveloppées toutes les lois. (…).

En résumé, j'accorde à Marx que tout le développement ultérieur ne sera que le réfléchissement des phénomènes économiques dans le cerveau, par le sens esthétique, par la sympathie imaginative et par le besoin d'unité, des forces fondamentales qui interviennent dans la vie économique » (« Idéalisme et Matérialisme dans la conception de l'histoire », décembre 1894).

 

En d'autres termes, l'homme est biologiquement, physiologiquement un être capable de rationalité, d'imagination d'une meilleure forme d'organisation sociale et de dépassement de l'égoïsme. C'est aussi ces potentialités de la nature humaine qui s'affirment dans l'histoire, qui lui donnent une unité profonde par-delà les différences de régimes de production économique, et qui permettent d'y affirmer la responsabilité humaine et l'existence d'un progrès.

 

Jaurès refuse d'accepter toute la rigueur du fonctionnalisme et du relativisme et le réductionnisme de l'approche marxienne de l'histoire.

 

Fonctionnalisme : une institution, une réforme religieuse ou morale, est là parce qu'elle justifie et sert une classe sociale dominante, fusse en maquillant de manière idéologique les raisons de sa domination. Le droit, les idées sont là pour remplir une fonction déterminée. La conséquence explique la cause.

 

Relativisme : toutes les phases historiques d'apparent progrès sont liées à l'affirmation de nouvelles formes d'exploitation de classe. Tout se vaut dans l'histoire humaine.

 

Réductionnisme : le sens de la révolution française, la démocratie, le parlementarisme, la déclaration des droits de l'homme et du citoyen, s'épuise dans les intérêts de classe qu'ils servent. La démocratie ou la république ne sont que des instruments de domination bourgeoise. L'effet principal résume le sens de ces institutions.

 

Jaurès voit dans le passage d'une forme de société à une autre – même si l'exploitation de l'homme par l'homme - un réel progrès, contrairement à Marx.

 

Il considère que, par exemple, les réalisations démocratiques de la Révolution Française, motivées par des idéaux altruites et non des motifs mesquins de défense de la liberté bourgeoise, donnent des armes aux prolétaires du 19e siècle pour construire les moyens de changer la société dans un sens plus égalitaire. Par là, l’œuvre des révolutionnaires n'était pas simplement relative aux intérêts de leur classe, mais de dimension universelle, prolongeant les combats pour la justice et l'universalité des siècles passées et anticipant ceux des siècles futurs.

 

Néanmoins, Jaurès s'accorde avec Marx sur le rôle primordial du déterminisme économique pour expliquer le mouvement des sociétés humaines. Il le redit par exemple dans un discours à la Chambre du 27 novembre 1903 :

 

« Le fond de l'histoire ne consiste pas dans le développement extérieur des formes politiques. Il est bien certain que c'est le jeu des forces économiques, des forces sociales qui détermine le mouvement de l'histoire et qui lui donne un sens ».

 

Jaurès met à l’œuvre cette conception matérialiste et marxiste de l'histoire dans son Histoire socialiste de la révolution française : cette histoire est « socialiste » dans la mesure où elle porte son regard sur ce qui peut servir à l'émancipation du peuple, sur les modèles d'engagement que la Grande Révolution peut lui proposer.

 

Car la révolution ne se fera pas toute seule, par seule nécessité économique, quand son temps sera venue, que les forces productives auront développer des contradictions suffisamment mortelles pour la société capitaliste. Jaurès défend un déterminisme d'explication mais non de prévision et de fatalité : les hommes restent maîtres de leur histoire, libres et responsables.

 

Dans la réflexion de leur histoire passée, ils peuvent trouver matière à agir efficacement et trouver la flamme pour le faire en vibrant devant les actions d'éclat des héros de l'histoire passée.

 

« C'est du point de vue socialiste, écrit Jaurès dans sa préface à son Histoire socialiste de la révolution française, que nous venons raconter au peuple, aux ouvriers, aux paysans, les événements qui se développent de 1789 à la fin du XIX e siècle. C'est bien la vie économique qui a été le fond et le ressort de l'histoire humaine... Nous ne dédaignerons pas non plus, malgré notre interprétation économique des grands phénomènes humains, la valeur morale de l'histoire... Ce n'est pas seulement par la force des choses que s'accomplira la révolution sociale, c'est par la force des hommes, par l'énergie des consciences et des volontés . C'est en poussant à bout le mouvement économique que le prolétariat s'affranchira et deviendra l'humanité. Il faut donc qu'il prenne une conscience nette de l'histoire, et du mouvement économique et de la grandeur humaine».

 

Ainsi, Jaurès place son Histoire socialiste de la révolution française (5 volumes, 5000 pages, 4 ans de travail sur les sources et d'écriture, à partir de sa défaite aux Législatives en 1898 jusqu'en 1902), sous le triple patronage de Marx, de Michelet (pour la conception mystique de la nation et lyrique de l'histoire nationale), de Plutarque (pour les vies exemplaires des acteurs de la Révolution, occasions de méditation sur l'homme et modèles pour l'action future).

 

De fait, Mathiez, Albert Soboul, et bien d'autres historiens encore reconnaîtront la contribution exemplaire et inédite de Jaurès à l'histoire sociale de la Révolution Française.

 

Cette histoire est socialiste dans la mesure aussi où elle met en valeur l’œuvre des démocrates avancées de la révolution et la contribution du peuple des villes et des campagnes. Mais surtout au sens où Jaurès construit le premier tableau économique et social de la France pour expliquer la nécessité et la forme prise par la révolution. « Ce qui a manqué jusqu'ici aux historiens de la Révolution, même aux plus grands, c'est le souci et le sens de l'évolution économique, de la profonde et mouvante vie sociale ».

 

b) l'action socialiste ne doit pas se déployer simplement sur le terrain de la lutte des classes mais aussi sur tous les combats émancipateurs : combats pour la laïcité, la justice, les libertés

 

La gauche que construit Jaurès est à la fois sociale et morale. Elle est basée en son principe sur la volonté de lutter contre tout ce qui abaisse la personne humaine et de promouvoir tout ce qui la libère, des conditions d'organisation de la vie économique aux droits et garanties démocratiques.

 

Questions qui se sont posées lors de la condamnation des massacres d'arméniens par l'empire Turc, de l'affaire Dreyfus.

 

Puis sous le gouvernement de « défense républicaine » (1899-1902) de Waldeck-Rousseau puis de « Bloc des gauches » (1902-1904) du ministère Combes avec sa politique anti-cléricale et de surveillance de l'armée et des milieux nationalistes et antisémites.

 

Conférence de Jaurès à l'hippodrome de Lille 26 novembre 1900 face à Guesde, devant des militants : discours dit des « Deux méthodes ».

Adhésion sans réserve au principe de la lutte des classes qui « suppose d'abord la division de la société en deux grandes catégories contraires les possédants et les non possédants ; qui suppose ensuite que les prolétaires ont pris conscience de la société de demain et de l'expérience collectiviste » et que le prolétariat ait compris « qu'il devait s'émanciper lui-même et pouvait seul s'émanciper » (contre l'idée d'une libération par des bourgeois bien intentionnés et visionnaires, propre au socialisme utopique de Fourier, Robert Owen, Louis Blanc : le prolétariat n'a pas besoin de tuteurs extérieurs à lui). La lutte des classes, moyen d'émancipation sociale, doit être alimentée et dirigée par le socialisme politique et syndical : « le principe de la lutte des classes vous oblige à faire sentir aux prolétaires leur dépendance dans la société d'aujourd'hui... il vous oblige à leur expliquer l'ordre nouveau de la propriété collectiviste... Il vous oblige à organiser en syndicats ouvriers, en groupes politiques, en coopératives ouvrières, à multiplier les organismes de classes ».

Mais pour Jaurès le principe de la « lutte des classes » est trop général pour servir de critère de jugement pour les interrogations et les choix politiques de chaque jour : participation ou non au combat pour la défense d'un bourgeois attaqué injustement pour des raisons militaristes et antisémites, participation ou non à un gouvernement bourgeois pour défendre la République. Ces questions doivent être résolues sur le plan d'une réflexion tactique sur l'intérêt du moment du prolétariat.

 

Tactiquement, dénoncer dans l'Affaire Dreyfus les dévoiements du militarisme, du nationalisme, de l'antisémitisme n'était pas une mauvaise affaire par rapport au maintien d'une orientation efficace du combat de classe. Jaurès n'oublie pas que beaucoup d'ouvriers et de socialistes ont été séduits par l'antisémitisme anti-dreyfusard ou par le boulangisme 10 ans avant.

 

« Ce n'était pas du temps perdu, car pendant que s'étalaient ses crimes, pendant que vous appreniez à connaître toutes ses hontes, tous ses mensonges, toutes ses machinations, le prestige du militarisme descendait tous les jours dans l'esprit des hommes et sachez-le, le militarisme n'est pas dangereux seulement parce qu'il est le bras armé du capital, il est dangereux parce qu'il séduit le peuple par une fausse image de grandeur, par je ne sais quel mensonge de dévouement et de sacrifices. Lorsqu'on a vu cette idole si glorieusement peinte et superbe ; que cette idole qui exigeait pour le service de ses appétits monstrueux, des sacrifices de générations, lorsqu'on a vu qu'elle était pourrie, qu'elle ne contenait que déshonneur, trahison, intrigues, mensonges, alors le militarisme a reçu un coup mortel, et la Révolution sociale n'y a rien perdu . Je dis qu'ainsi le prolétariat a doublement rempli son devoir envers lui-même Et c'est parce que dans cette bataille le prolétariat a rempli son devoir envers lui-même, envers la civilisation et l'humanité ; c'est parce qu'il a poussé si haut son action de classe, qu'au lieu d'avoir, comme le disait Louis Blanc, la bourgeoisie pour tutrice, c'est lui qui est devenu dans cette crise le tuteur des libertés bourgeoises que la bourgeoisie était incapable de défendre ; c'est parce que le prolétariat a joué un rôle décisif dans ce grand drame social que la participation directe d'un socialiste à un ministère bourgeois a été rendue possible ».

 

Pour justifier la participation au combat dreyfusard et au gouvernement de "Défense républicaine", Jaurès esquisse une théorie des stades et des préférables : le prolétariat socialiste subit l'exploitation bourgeoise mais bénéficie aussi des acquis de la révolution bourgeoise (libertés, égalité devant la loi, suffrage universel) : il ne peut vouloir régresser en deçà de cette révolution bourgeoise, sauf à perdre ses meilleures armes.

 

«Ah oui ! La société d'aujourd'hui est divisée entre capitalistes et prolétaires ; mais en même temps, elle est menacée par le retour offensif de toutes les forces du passé, par le retour offensif de la barbarie féodale, de la toute puissance de l'Eglise et c'est le devoir des socialistes, quand la liberté républicaine est en jeu, quand la liberté de conscience est menacée, quand les vieux préjugés qui ressuscitent les haines de races et les atroces querelles religieuses des siècles passés paraissent renaître, c'est le devoir du prolétariat socialiste de marcher avec celle des fractions bourgeoises qui ne veut pas revenir en arrière. Je suis étonné, vraiment, d'avoir à rappeler ces vérités élémentaires qui devraient être le patrimoine et la règle de tous les socialistes. C'est Marx lui-même qui a écrit cette parole admirable de netteté : « Nous, socialistes révolutionnaires, nous sommes avec le prolétariat contre la bourgeoisie et avec la bourgeoisie contre les hobereaux et les prêtres ».

 

Au fond, le Parti Socialiste, et le prolétariat socialiste doivent travailler pour l'émancipation de l'humanité toute entière, émancipation qui ne doit pas s'entendre dans un sens social et économique restrictif, mais qui doit inclure tous les aspects des rapports humains qui peuvent abaisser l'humanité en l'homme : le racisme, le fanatisme religieux, l'autoritarisme...

 

Le positionnement de Jaurès est donc celui-ci: garder des objectifs de transformation radicale des structures économiques sans dédaigner les conquêtes sociales et démocratiques partielles obtenues par la lutte sociale ou parlementaire.

 

Jaurès est marxiste au sens où il partage l'objectif d'une révolution sociale caractérisée par l'appropriation collective des moyens de production pour émanciper l'homme et rompre avec les exploitations, et aussi au sens où il fait, lui aussi, de la lutte des classes le moteur essentiel de l'histoire tout en considérant que la classe ouvrière a un rôle messianique dans l'émancipation de l'humanité toute entière.

Néanmoins, contrairement au courant de l'anarcho-syndicalisme assez fort chez les anciens de la Commune et les militants syndicaux, Jaurès considère que la grève générale insurrectionnelle et l'auto-organisation ouvrière ne sont pas des voies d'émancipation suffisantes. Le suffrage universel et l'action dans les institutions (Parlement, municipalités) peuvent permettre aux prolétaires d'améliorer leurs conditions de vie, de conquérir progressivement dignité, autonomie et capacité d'auto-organisation, ce qui leur permettra d'acquérir les capacités de transformer à moyen terme radicalement les structures de la société capitaliste.

A cet égard, Jaurès est aussi plus enthousiaste que les guesdistes pour célébrer comme porteuses d'espoirs les créations de coopératives ouvrières ou agricoles qui créent ici et maintenant des expériences locales alternatives par rapport à la loi de la compétition capitaliste. 

 Pour lui, contrairement aux guesdistes et aux blanquistes, la société capitaliste ne peut être abattue par un coup de force politique ou même une victoire électorale grâce à l'action décidée d'une avant-garde du mouvement ouvrier: son dépassement exige l'apprentissage de l'auto-gestion par les travailleurs à travers l'administration de caisses de retraites et de protection sociale, de coopératives de travail et de consommation.

 

Au Congrès de Toulouse de 1908, il dira ainsi: « Non, ce n'est ni par un coup de main, ni même par un coup de majorité que nous ferons surgir l'ordre nouveau. (…). (Le prolétariat)...n'a pas l'enfantillage de penser qu'un coup d'insurrection suffira à constituer, à organiser un régime nouveau. Au lendemain de l'insurrection, l'ordre capitaliste subsisterait et le prolétariat, victorieux en apparence, serait impuissant à utiliser et à organiser sa victoire, s'il ne s'était préparé à la prendre en main par le développement d'institutions de tout ordre, syndicales ou coopératives, conformes à son idée, conformes à son esprit, et s'il n'avait graduellement réalisé, par une série d'efforts et d'institutions, sa marche collectiviste et commencé l'apprentissage de la question sociale ».

 

Pour Jaurès, il est ridicule comme le font une partie des socialistes et des membres de la CGT accrochés à une posture révolutionnaire misant sur l'exaspération des tensions de classe et le refus du compromis, de dédaigner les réformes sociales partielles obtenues grâce à des accords parlementaires avec des républicains non socialistes, telles les lois sur les accidents de travail, les retraites ouvrières, ou l'impôt sur le revenu: en émancipant concrètement mais partiellement les ouvriers, elles ne les feront pas accepter l'ordre inégalitaire dominant mais elles les rendront au contraire plus conscients de leurs pouvoirs et plus combattifs.

 « Je n'ai jamais dit, poursuit Jaurès dans son Discours de Toulouse du 17 octobre 1908, nous n'avons jamais dit que chacune de ces réformes suffise à abolir, à détruire l'exploitation capitaliste. Nous disons, nous maintenons qu'elles ajoutent à la force de sécurité et de bien-être, d'organisation, de combat, de revendication de la classe ouvrière... ».

 

Un autre sujet d'opposition entre Jaurès et Guesde était la place qu'ils entendaient chacun assigner à la défense des valeurs démocratiques et républicaines (droits de l'homme, libertés individuelles, combat pour la laïcité de l'Etat et de l'école) dans le combat des socialistes. 

 Pour Jaurès, le socialisme était un universalisme et le garant non seulement d'un combat social mais aussi d'un projet moral.

Guesde, tout en abhorrant l'antisémitisme et en croyant Dreyfus innocent, pensait qu'il ne fallait pas disperser l'énergie des socialistes en se battant au côté de la grande bourgeoisie radicale et dreyfusarde pour faire reconnaître l'innocence de Dreyfus, lutter contre l'arbitraire de l'armée ou le pouvoir de l'Eglise. Jaurès considérait lui que la classe ouvrière, ayant « charge de civilisation », n'avait pas seulement pour mission de préparer son propre avènement dans un combat strictement ouvriériste orienté seulement vers des questions économiques et sociales mais de défendre ce qu'il y a de bon dans la civilisation léguée par la bourgeoisie (règles et libertés démocratiques, règles de justice et droits du justiciable, tradition laïque) afin d'émanciper tous les hommes et de construire une société de liberté, de justice et de raison. Voilà comment Jaurès justifiait dans un article de La Petite République sa volonté d'impliquer les socialistes dans le combat pour Dreyfus en décembre 1897:

 

« Il semblerait que le prolétariat dût se désintéresser des évènements qui se développent. Mais il n'en est rien. Car d'abord, la classe ouvrière n'a pas seulement pour mission de préparer son propre avènement et un ordre social plus juste. Elle doit encore, en attendant l'heure inévitable de la Révolution sociale, sauvegarder tout ce qu'il y a de bon et de noble dans le patrimoine humain. Or, le plus bel effort de la civilisation humaine a été d'assurer à tous les accusés quels qu'ils soient, si vils, si méprisables qu'on les suppose, les garanties nécessaires. Quand l'arbitraire du juge monte, l'humanité baisse...C'est la classe ouvrière maintenant qui a charge de civilisation ».

 

En juin 1898, alors qu'il est battu aux élections législatives sans doute du fait de ses positions pro-dreyfusardes non partagées par une parti de l'électorat de gauche influencé par les positions anti-dreyfusardes du rédacteur en chef de La Dépêche, radical, Jaurès tente de s'investir davantage dans l'organisation interne des socialistes et d'imposer aux leaders historiques des différentes sectes socialistes l'unité. C'est le fameux meeting de Tivoli-Vaux-Hall qui se solde par un échec. Les « vieilles » organisations acceptent de coordonner leurs actions devant le péril anti-républicain, mais non de fusionner. Selon l'historienne communiste et spécialiste de Jaurès disparue il y a quelques années, Madeleine Rebérioux, Jaurès aurait voulu créer « un parti mixte sur le modèle belge, un parti ou les syndicats et les coopératives seraient admis comme des groupes politiques: ainsi serait assurée la présence de la chaleur ouvrière et déjoué le risque politicien ». Mais à la veille de 1900, la CGT s'est déjà détourné des sectes socialistes et du socialisme parlementaire dont la sociologie est déjà peu ouvrière et s'apprête « à explorer une autre voie, celle du syndicalisme révolutionnaire » (M. Rebérioux, Jaurès, la parole et l'acte. Découvertes Gallimard, p.73).

 

c)l'évolutionnisme révolutionnaire

 

Aujourd'hui, il est est de coutume de classer Jaurès comme réformiste parce qu'il s'est situé, particulièrement dans la période 1898-1904, en opposition à la stratégie classe contre classe et strictement ouvrièriste de Paul Lafargue et de Jules Guesde qui préconisaient d'intégrer le parlement en ennemis de la république bourgeoise sans se préoccuper des questions morales ou sociétales internes à la société bourgeoise. Mais cette qualification qui ferait de Jaurès est des premiers théoriciens et défenseurs d'une social-démocratie à la française méconnaît son attachement constant à l'idée collectiviste et d'une transformation radicale de la propriété pour sortir du capitalisme.

 

 

c1) Jaurès est socialiste au sens où il considère que la classe ouvrière a la clef du changement historique décisif pour construire une société débarrassée de l'exploitation de classe, par l'avènement de la propriété collective, du communisme.

 

Jaurès est collectiviste, contrairement aux sociaux-démocrates, il entend maintenir l'horizon d'une transformation sociale radicale basée sur l'appropriation sociale des moyens de production, l'expropriation des capitalistes, une économie de coopération et non plus de concurrence. Pour lui, le socialisme vise bien « l'expropriation totale du capitalisme, la socialisation totale du capital » (L'Humanité, 7 décembre 1911)

 

Contrairement à ce que peuvent prétendre Vincent Peillon (Jean Jaurès où la religion du socialisme) ou Vincent Duclert (dans les chapitres très « idéalistes » qu'il consacre à Jaurès dans la biographie publiée avec Gilles Candar cette année), Jean Jaurès n'est pas qu'un républicain avancé, largement critique vis à vis du marxisme, partisan de la voie de la réforme démocratique, de la laïcité, de l'égalité des chances, de la réduction de la pauvreté, d'un meilleur partage des richesses, mais passionné surtout par la cause morale et la cause de la justice.

 

Jean Jaurès à partir de 1892 considère bien que le but de l'action politique et sociale des socialistes doit être la suppression de la propriété capitaliste (des grands moyens de production, de la rente actionnariale et bancaire), l'expropriation des expropriateurs et des exploitateurs : cela ne veut pas dire suppression complète de la propriété privée, de l'épargne individuelle, du secteur indépendant.

 

Référons-nous aux textes écrits par Jaurès dans La Dépêche en 1893 :

 

Le socialisme ne peut se contenter de vouloir assurer l'égalité des chances ou l'amélioration de la condition matérielle du peuple et des travailleurs. Le capitalisme ne doit pas simplement être aménagé et compensé par un système de redistribution et de protections parce qu'il crée trop de misère et d'inégalités mais il doit être abattu parce qu'il est profondément injuste et anarchique, basé sur l'expropriation du Travail. C'est ce qui différencie Jaurès des radicaux-socialistes comme René Goblet ou Pelletan, des « socialistes chrétiens » comme Albert de Mun, des « solidaristes » comme Léon Bourgeois. Admettre que la « société doit intervenir énergiquement pour défendre le faible contre le fort », c'est le premier degré du socialisme, mais cela ne suffit pas. La solution collectiviste est seule authentiquement socialiste et c'est vers elle d'ailleurs que conduit le développement même du capitalisme et des échanges : ici Jaurès rejoint Marx, du moins dans les années 1890.

 

18 septembre 1893 (La Dépêche, « De la condition des ouvriers »): « Nous voulons remanier de fond en comble l'ordre social actuel... La bourgeoisie cite toujours l'exemple de travailleurs qui, partis de très bas, sont arrivés très haut. Cela ne prouve rien : parce que quelques hommes passent de la classe des salariés à celle des capitalistes, cela ne prouve point que la condition générale des salariés soit bonne, ni que le régime capitaliste soit juste.

Quand bien même, dans l'immense développement de richesse créé par l'industrie moderne, la part brute des salariés aurait augmenté, il n'en résulterait pas qu'ils ont leur juste part, ou même que les principes selon lesquels se fait la répartition soient équitables. Et cela n'empêcherait rien. Il y a eu sous Louis XV et Louis XVI un grand progrès de bien-être et de la richesse dans le Tiers-Etat. Ses revendications n'ont pas été désarmées, elles en ont été fortifiées au contraire. De même le léger supplément de bien-être extérieur qui s'est ajouté depuis cinquante ans à la vie du peuple... ne lui ôte pas le sentiment de ses souffrances et des inégalités qui subsistent, il donne au contraire une animation plus fière à ses revendications ».

 

Le collectivisme de Jaurès ne supprime ni la propriété individuelle issue du travail, ni l'épargne, ni même l'héritage familial, mais les formes capitalistes de la propriété, celles qui permettent de spéculer et de faire des profits en exploitant le travail des autres. Le collectiviste est si peu hostile à la propriété individuelle qu'il peut justifier un système d'acquisition de la propriété d'un logement par location (La Dépêche. 3 octobre 1893), et à l'identique pour la terre exploitée par les paysans (10 octobre). Jaurès propose par contre la nationalisation des terres agricoles.

 

c2) Jaurès soumet néanmoins le modèle de la révolution socialiste et de la dictature du prolétariat qu'elle installerait à titre transitoire à une révision critique : son socialisme n'est pas que parlementaire et politique, mais il est fondamentalement démocratique.

 

1°) parce qu'il réprouve l'usage de la violence politique. Jaurès est avant tout un humaniste : c'est cet humanisme qui le conduit au socialisme. C'est cet humanisme qu'il admire chez Babeuf, un des fondateurs du communisme, qui condamne la terreur et s'afflige de la joie provoquée par les décapitations des profiteurs de l'Ancien Régime. « Prolétaires, souvenez-vous que la cruauté est un reste de servitude, que la barbarie du régime oppresseur est encore présente en nous. Souvenez-vous qu'en 1789, quand la foule ouvrière et bourgeoise se livrait un moment à une cruelle ivresse de meurtre, c'est le premier des communistes, le premier des grands émancipateurs du prolétariat qui a senti son cœur se serrer ».

 

2°) parce qu'il ne croit pas à la politique du pire – prétendre construire la société communiste sur la ruine brutale de la société capitaliste sous l'effet du déchaînement des forces réactionnaires, de la guerre, ou des mécanismes internes producteurs de crise du capitalisme.

 

Texte "Question de méthode", 1901: Marx, dans la continuité de Hegel et d'un christianisme refoulé, a voulu transformer le Prolétariat en sauveur christique qui devait être dépouillé de toute son humanité, de toute sa force, pour pouvoir sauver et libérer l'humanié toute entière. En réalité, l'évolution naturelle du capitalisme et le combat de classe ne doivent pas conduire à un appauvrissement généralisé du prolétariat mais au contraire à un renforcement de ses capacités d'action et de mobilisation par une aisance plus grande et des victoires sociales. 

 

3°) parce qu'il ne croit pas au modèle du grand soir, du coup de force d'une minorité décidée qui arracherait le pouvoir à une bourgeoisie divisée.

 

Texte "Question de méthode" - article pour la revue de Charles Peguy, 1901

« Il y a un fait incontestable et qui domine tout. C'est que le prolétariat grandit en nombre, en cohésion et en conscience. Les ouvriers, les salariés, plus nombreux, plus groupés, ont maintenant un idéal. Ils ne veulent pas seulement obvier aux pires défauts de la société présente : ils veulent réaliser un ordre social fondé sur un autre principe. A la propriété individuelle et capitaliste, qui assure la domination d'une partie des hommes sur les autres hommes, ils veulent substituer le communisme de la production, un système d'universelle coopération sociale qui, de tout homme, fasse, de droit, un associé. (…)

C'est le mérite décisif de Marx, le seul peut-être qui résiste pleinement à l'épreuve de la critique et aux atteintes profondes du temps, d'avoir rapproché et confondu l'idée socialiste et le mouvement ouvrier. (…). A la question toujours plus impérieuse : comment se réalisera le socialisme ? Il convient donc de répondre : par la croissance même du prolétariat qui se confond avec lui. C'est la réponse première, essentielle : et quiconque ne l'accepte point dans son vrai sens et dans tout son sens, se met nécessairement hors de la vie et de la pensée socialistes. Cette réponse, si générale qu'elle soit, n'est pas vaine, car elle implique l'obligation pour chacun de nous d'ajouter sans cesse à la puissance de pensée, d'organisation, d'action et de vie du prolétariat. Elle est de plus, en un sens, la seule certaine. Il nous est impossible de savoir avec certitude par quel moyen précis, sous quel mode déterminé, et à quel moment, l'évolution politique et sociale s'achèvera en communisme. Mais ce qui est sûr, c'est que tout ce qui accroît la puissance intellectuelle, économique et politique de la classe prolétarienne accélère cette évolution, élargit et approfondit le mouvement. (…).

Marx et Blanqui croyaient tous deux à une prise de possession révolutionnaire du pouvoir par le prolétariat. Mais la pensée de Marx était beaucoup plus complexe. Sa méthode de Révolution avait des aspects multiples. C'est donc chez Marx que je veux la discuter. Or, toute entière et en quelque sens qu'on la prenne, elle est surannée. Elle procède ou d'hypothèses historiques épuisées, ou d'hypothèses économiques inexactes.

 

D'abord, les souvenirs de la Révolution française et des révolutions successives qui en furent, en France et en Europe, le prolongement, dominaient l'esprit de Marx. Le trait commun de tous les mouvements révolutionnaires, de 1789 à 1796, de 1830 à 1848, c'est qu'ils furent des mouvements révolutionnaires bourgeois auxquels la classe ouvrière se mêla pour les dépasser. Dans cette longue période, la classe ouvrière n'était pas assez forte pour tenter une révolution à son profit : elle n'était pas assez forte non plus pour prendre peu à peu, et selon la légalité nouvelle, la direction de la révolution. Mais elle pouvait faire et elle faisait deux choses. D'abord, elle se mêlait à tous les mouvements révolutionnaires bourgeois pour y exercer et y accroître sa force, elle profitait des périls que courait l'ordre nouveau menacé par toutes les forces de contre-révolution pour devenir une puissance nécessaire. Et en second lieu, quand sa force s'était ainsi accrue, quand l'espérance et l'ambition s'étaient élevés au cœur des prolétaires, quand les diverses fractions révolutionnaires de la bourgeoisie s'étaient discréditées par leurs luttes réciproques, la classe ouvrière tentait, par une sorte de coup de surprise, de s'emparer de la Révolution et de la faire sienne. C'est ainsi que sous la Révolution française de 1793, le prolétariat pesa, par la Commune, sur la Convention et exerça parfois une sorte de dictature. C'est ainsi qu'un peu plus tard Babeuf et ses amis tentaient de saisir, par un coup de main et au profit de la classe ouvrière, le pouvoir révolutionnaire... C'est le rythme de la révolution qui s'impose d'abord à la pensée de Marx... Ainsi, c'est sur une Révolution bourgeoise victorieuse que se greffera la Révolution prolétarienne. L'esprit de Marx, en sa haute ironie un peu sarcastique, se complaisait à ces jeux de la pensée. Que l'histoire mystifiât la bourgeoisie en lui arrachant des mains sa victoire toute chaude, c'était pour lui une âpre joie. Mais c'était un plan de révolution prolétarienne trop compliqué et contradictoire. D'abord, si le prolétariat n'a pas la force de donner lui-même le signal de la Révolution, s'il est obligé de compter sur les surprises heureuses de la Révolution bourgeoise, comment peut-on être assuré qu'il aura contre la bourgeoisie victorieuse la force qu'il n'avait pas avant le mouvement bourgeois ?"

 

4°) parce qu'il considère que démocratie et république ont une valeur autre que transitoire – que la liberté doit servir de cadre à l'émancipation ouvrière et à la mise en place de la société capitaliste.

 

L'Internationale a condamné clairement en 1904 les déviations réformistes et « social-démocrates » avant l'heure des socialismes européens, la participation des socialistes et leur solidarité avec des gouvernements bourgeois au profit du rappel des objectifs collectivistes et révolutionnaires et de la stratégie incontournable de renforcement de la lutte des classes.

 

De ce fait, la SFIO créée au printemps 1905, renoncera à la participation gouvernementale, à la stratégie de Bloc républicain et au vote du budget général de gouvernements bourgeois (cela lui sera d'autant plus facile que les radicaux n'auront pas besoin des voix des parlementaires socialistes pour rester en place) 2) Les radicaux constituent une mouvance politique divisée mais beaucoup cherchent à promouvoir des objectifs de paix sociale, nient l'existence de classes sociales aux intérêts séparés et contradictoires au profit d'une attention prioritaire à la liberté individuelle, sont des adversaires d'un impôt trop rigoureux et des solutions collectivistes, défendent l'ordre social pour la tranquillité des petits propriétaires et des milieux d'affaire dont ils sont très proches, ce qui se traduit aussi par un rejet violent des critiques du système de prédation coloniale par les socialistes 3) Les conflits sociaux dans l'industrie et la fonction publique se multiplient dans les années 1904-1909 et les radicaux au pouvoir réagissent souvent par la fermeté intransigeante et la répression tandis que la petite bourgeoisie qui représente leur clientèle électorale prend peur. 4) Malgré des programmes électoraux de réformes sociales assez audacieux soutenus par les socialistes, les radicaux, la faute en incombe en partie aux institutions de la IIIème République et au mode de scrutin, ne sont pas unifiés en un parti au cadre idéologique cohérent et contraignant et beaucoup d'entre eux, opportunistes pratiquant le clientélisme, sont très sensibles aux intérêts des milieux d'affaire et pratiquent l'obstruction parlementaire avec la droite.

 

En mai 1906, Jaurès affirme dans La Dépêche que « c'est la démocratie républicaine toute entière qui a triomphé » lors des législatives. La Chambre comporte désormais 400 républicains de gauche sur 580 députés, dont 54 parlementaires soutenus par la SFIO et 18 socialistes indépendants ayant rompu avec les objectifs de l'Internationale. Avec les socialistes, les radicaux-socialistes et les radicaux de gauche partagent un programme de réformes immédiates ambitieux: « cet ensemble de 250 députés ont comme programme l'impôt général et progressif sur le revenu déclaré et l'accentuation de l'impôt successoral afin de dégrever la démocratie des petits propriétaires paysans (affectés par les taxes sur le foncier), des petits commerçants et des ouvriers, et de créer un surcroît de ressources pour les œuvres de solidarité sociale: l'assurance sociale étendue à tous les risques; la limitation progressive de la journée de travail et la nationalisation des grands monopoles capitalistes, tout d'abord des chemins de fer et des mines » (article de Jaurès au lendemain de la victoire électorale de la gauche, dans La Dépêche du Midi du 31 mai 1906).

On le voit, même si beaucoup de radicaux sont contre une progressivité de l'impôt au nom d'une égalité formelle et de la reconnaissance du mérite des entrepreneurs et s'ils cherchent à présenter l'obligation de déclarer ces sources de revenus comme une mesure d'inquisition contraire au respect de la vie privée et au secret nécessaire au monde des affaires, il y a déjà dans ce programme une forme de démocratisation significative de la vie sociale et économique, avec notamment un projet de sécurité sociale (incluant tous les naissance en 1906 d'un Ministère du Travail et de la Prévoyance et à la loi rendant obligatoire le repos hebdomadaire votée le 13 juillet 1906. Mais, de manière générale, Clemenceau, élu pour la première fois à 65 ans président du conseil en octobre 1906 après avoir été un ministre de l'intérieur inflexible et prompt à déplacer la troupe et organiser des complots pour les grévistes lors des conflits du printemps, ne va pas démériter son titre de « premier flic de France », organisant la répression et l'intransigeance face aux grèves de l'industrie, de la fonction publique, des viticulteurs du Midi. En mars 1907, il remet en cause le droit de grève au nom d'un prétendu « droit de vie de la société »  en mobilisant des soldats du génie pour remplacer des ouvriers électriciens grévistes de Paris.« risques »: accident, vieillesse, maladie) basé sur la solidarité et financé par la cotisation patronale et l'impôt redistributif.

 

Jaurès ne prétend pourtant pas que la mise en œuvre de ce programme pourrait contenter pleinement les socialistes, ni que ceux-ci entendent s'inscrire dans un cadre purement réformiste, renonçant à la révolution sociale, au dépassement du capitalisme.

 

« Nous démontrerons aussi sans cesse au prolétariat ouvrier et paysan, écrit-il dans La Dépêche le 6 novembre 1906, que le programme radical et socialiste, excellent pour accroître la liberté et la force de la classe ouvrière, ne peut cependant l'affranchir; que même appliqué intégralement et à moins de s'élargir enfin au collectivisme, il laissera subsister le privilège de la propriété capitaliste d'où dérivent tous les désordres de la société, les incohérences de la production, l'oppression et l'exploitation des travailleurs ».

 

Ce programme de réformes sociales visant à améliorer le bien être du peuple et le niveau d'égalité n'est qu'une étape vers l'émancipation véritable des travailleurs, mais il est susceptible d'augmenter leur bien-être et leur capacité d'organisation et de revendication. Jaurès s'oppose à Marx qui voit dans l'aggravation du niveau d'agressivité du capitalisme et la paupérisation universelle des salariés le facteur révolutionnaire privilégié porté par le mouvement naturel et inéluctable du capitalisme. Tirant des conclusions de son analyse de la grande Révolution française, Jaurès écrit ainsi: « Pour qu'une révolution éclate, il faut que les classes inférieures souffrent d'un terrible malaise ou d'une grande oppression. Mais il faut aussi qu'elles aient un commencement de force et par conséquent d'espoir » (Histoire socialiste de la Révolution Française, tome 1). Rien de ce qui dans le réformisme social porté par le parlementarisme renforce le niveau d'organisation et de bien-être du prolétariat ne saurait donc contredire l'objectif d'une transformation radicale du mode de production et de propriété capitaliste.

 

Sa forte capacité de mobilisation (850000 syndiqués en 1906), associée aux manques de débouchés en termes d'avancées sociales des grèves qu'elle organise, radicalise la CGT. Même si sa Charte d'Amiens d'octobre 1906 impliquait son indépendance vis à vis des mouvements politiques, y compris du mouvement libertaire, elle tend à se raidir dans une « bonne conscience minoritaire » (M. Rebérioux) et sur un mot d'ordre de grève général révolutionnaire et d'action directe indifférente aux petites avancées sociales obtenues par voie parlementaire. Aux yeux de beaucoup de ses membres influents proches de la tradition du syndicalisme-révolutionnaire, ce sont les militants conscients qui font l'histoire et non les masses moutonnières bonnes à voter. Son organisation interne privilégie les petites fédérations professionnelles les plus révolutionnaires et partisanes de l'agitation permanente (dockers, ouvriers des arsenaux, bâtiment, métallurgie) au détriment des plus grosses fédérations de l'industrie, du livre, du textile, des chemins de fer. Un fort mouvement anti-étatiste (l'État est présenté comme essentiellement répressif, patron de choc, et voleur, tortionnaire dans les colonies et son armée) s'y généralise, ce qui rend compliqués les rapports avec une SFIO qui est bien forcée de pratiquer des accords de compromis avec les radicaux tout en gardant son indépendance pour faire avancer des réformes politiques qui améliorent concrètement la vie des classes populaires.

 

Ce maximalisme de la CGT et cette méfiance fondamentale vis à vis d'un État qui sait trop bien défendre les intérêts industriels et réprimer les mouvements sociaux se traduit dans la campagne que mène une partie des cadres de la CGT contre la loi de compromis sur les retraites ouvrières et paysannes, issue pourtant de 20 années de travail législatif et qui sera votée le 31 mars 1910 (avec le soutien de Jaurès et de 25 députés socialistes tandis que 27 s'y opposent avec Guesde et que Vaillant et ses amis s'abstiennent). Cette loi qui était au programme des socialistes et des radicaux en 1906 définit un minimum-vieillesse garanti pour tous et l'inscription obligatoire des ouvriers à des caisses de retraite par répartition financées aussi par l'impôt et la cotisation patronale. Elle garantit, dans sa première version soutenue par les socialistes, une pension équivalent à 40% du salaire pour les ouvriers qui utilisent leur droit à partir en retraite à 60 ans, tandis que les travailleurs qui ont des emplois pénibles ou usants peuvent partir à 55 ans. Pour Jaurès, cette réforme est certes imparfaite (dans la mesure où la part contributive de l'État financée par l'impôt redistributif est faible, et donc également les pensions garanties) parce qu'elle résulte d'un compromis avec la bourgeoisie mais il est faux de propager l'idée, comme certains à la CGT, que l'État cherche à avoir un bas de laine où aller puiser en cas de besoin pour voler les travailleurs. La CGT assimile aussi les prélèvements assurantiels liés à la loi sur les retraites ouvrières et paysannes (ROP) à une baisse pure et simple des salaires et à une menace de bureaucratisation à l'allemande des syndicats qui seraient charger de gérer ces caisses de retraite, ce qui menacerait de les embourgeoiser et de tarir le niveau de lutte et de revendication sociale.

 

Cette réforme est surtout une victoire de principe qui permettra aux salariés d'expérimenter à petite échelle une société de solidarité et de créer des outils pour la réaliser. Dès février 1906, Jaurès écrit ainsi dans La Dépêche:

 

« L'entrée du principe de l'assurance sociale dans nos lois aura de vastes répercussions. Pour faire face aux dépenses nécessaires de solidarité sociale, à l'assurance contre la maladie, contre l'invalidité partielle et contre le décès aussi bien que la vieillesse, il faudra réformer tout notre système fiscal...L'assurance sociale, en débarrassant le prolétariat des angoisses de l'extrême misère, lui donnera plus de forces, plus d'élan, plus de sérénité aussi pour la revendication réglée et hardie d'un nouvel ordre de société, d'une forme nouvelle de société et de travail ».

 

Là où les opposants à cette loi sur les retraites ouvrières avaient sans doute raison, c'est quand ils estimaient que beaucoup de ses partisans, dans la mouvance radicale, avaient à l'idée de pacifier à bon compte les rapports entre les classes. Aristide Briand, venue des rangs socialistes, et les groupes d'intellectuels qui s'inspirent de lui à la droite de la CGT ou dans la revue « La démocratie sociale » peuvent ainsi rêver un temps d'une forme de travaillisme à la française substituant au conflit social l'entente entre le capital et le travail grâce à des pratiques patronales accordant plus de droits aux salariés. Une des idées avancées par cette mouvance politique avant-gardiste re

mettant en cause l'idée d'une contradiction structurelle entre les intérêts des classes sociales à l'intérieur du capitalisme est celle de l'actionnariat ouvrier censé donné dans l'entreprise pouvoir de contrôle égal au travail et au capital. Toutefois, le patronat ne s'est nullement intéressé à ces velléités de réformes social-démocrates portées par des techniciens du social proches de Briand et le choix systématique fait par ce dernier de la répression des mouvements sociaux a achevé de discréditer cette orientation vers le rééquilibrage technicien et pacificateur des rapports entre classe à l'intérieur du capitalisme. Jaurès trouvait en particulier que la participation des salariés à l'intérieur des entreprises était un gadget dérisoire.

En 1910, Jaurès n'a pas de mots assez durs pour dénoncer le choix de Briand, son ancien ami, de mater durement, par des licenciements, des arrestations arbitraires, des emprisonnements et des réquisitions contre les 60000 cheminots courageusement engagés dans un mouvement de grève générale surprise à l'automne 1910... Répression invoquée en invoquant des actes de sabotage et autres complots anarchistes pour discréditer l'action collective en écartant l'idée d'imposer toute solution négociée aux deux Compagnies privées du rail, que les radicaux se refusent à nationaliser!

 

« Que l'homme (Aristide Briand, dans une autre vie) qui a fait la théorie et précisé la pratique de la grève générale révolutionnaire conduise maintenant la répression, c'est un des spectacles que peuvent seuls donner les régimes en décadence, et ce sera pour la bourgeoisie française, ce sera pour la bourgeoisie européenne, épanouie d'admirations devant l'audace des reniements, une honte ineffaçable... » (Jaurès, le 26 octobre 1910 dans La dépêche). Briand, que Jaurès qualifie franchement de traître opportuniste, et sa majorité radicale, dans le sillage de cette criminalisation des cheminots grévistes (certains sont même passés devant le conseil de guerre), veulent systématiser la réquisition sous peine de condamnation à 6 mois d'emprisonnement des mineurs et des cheminots et remettre en question le droit de grève lui-même au nom de l'intérêt des usagers et de la nation: on transforme ainsi ces travailleurs en « esclaves publics » de compagnie privée que l'on se refuse à nationaliser par complaisance avec les milieux d'affaires, remarque Jaurès quelques jours plus tard: « la République devient une geôle et une sorte de servage est rétablie au profit des compagnies... » (le 6 décembre 1910).

 

Jaurès avait pourtant voulu croire à la bonne foi réformatrice d'une partie des radicaux en 1906 et, en 1908, il s'était battu à la Chambre pour défendre le projet d'impôt progressif sur le revenu, socialement modéré, que Joseph Caillaux, nouveau radical venant du monde financier, était en train de construire. Ce projet répartissait les revenus imposables en 7 catégories et prévoyait un impôt complémentaire, dont le taux était progressif, et qui pouvait frapper des classes moyennes supérieures tels que des enseignants agrégés, des médecins, des rentiers. Finalement, de 1908 à 1913, ce projet d'impôt sur le revenu sera bloqué par le Sénat et il n'entrera en vigueur qu'en juin 1914 pour faire avaler la pilule de la loi des trois ans de service militaire et peut-être aussi financer la guerre qui se prépare, alors que Caillaux est depuis des semaines au centre du scandale du meurtre de Calmette, le directeur du Figaro, assassiné par sa femme, Henriette Caillaux, indignée par la violente campagne de presse faisant feu de tout bois (accusation d'intelligence avec l'ennemi, de corruption, d'infidélités conjugales, de pacifisme anti-patriotique justifié par l'égoïsme des banquiers) pour abattre son « traître » de mari.

 

 

d) Internationalisme, patriotisme et combat pour la paix

 

« Tant que, dans chaque nation, une classe restreinte d'hommes possédera les grands moyens de production et d'échange, tant qu'elle possédera ainsi et gouvernera les autres hommes...tant que cette classe pourra imposer aux sociétés qu'elle domine sa propre loi, qui est la concurrence illimitée...; tant que cette classe privilégiée, pour se préserver contre tous les sursauts de la masse s'appuiera ou sur les grandes dynasties militaires ou sur certaines armées de métier...; tant que cela sera, toujours cette guerre politique économique, et sociale des classes entre elles, des individus entre eux, dans chaque nation, suscitera les guerres armées entre les peuples ».

 

Jaurès ne sera pas toujours aussi tranché pour faire du système capitaliste une force de guerre puisqu'à l'été 1914, il veut croire, comme Kautsky et beaucoup d'économistes libéraux, que l'intrication des capitalismes européens, l'internationalisation du capital et l'enchevêtrement des intérêts liés aux échanges marchands peuvent donner quelques chances à une paix fondée sur les intérêts économiques des bourgeoisies européennes. Ainsi, il écrit dans L'Humanité le 20 juillet 1914 comme pour se donner des motifs rationnels d'espérer: «le capitalisme, en ce qu'il a de plus sain, de plus fécond, de plus universel, a intérêt à apaiser et prévenir les conflits ».  

 

Mais si le capitalisme met en danger la paix internationale, c'est aussi et surtout parce que les capitalistes doivent choyer l'institution militaire pour qu'elle les préserve contre les révoltes populaires, c'est encore parce que les milieux d'affaires, dans un certain sens, ont tout intérêt à entretenir la fièvre nationaliste qui crée l'illusion d'une communauté idéale transcendant les contradictions d'intérêts entre classes, qui nourrit de rêve et remplit d'orgueil les petits et les humbles à l'énoncé des faits de gloire de l'armée de la nation, qui détourne l'attention des problèmes sociaux...Le patriotisme peut ainsi être considéré comme une autre forme d'opium du peuple, une religion de sortie de la religion adaptée à l'âge de la démocratie qui entretient d'illusions unanimistes un peuple exploité et constitue un instrument idéologique d'exploitation au service d'une bourgeoisie qui est parallèlement de plus en plus prompte à s'allier financièrement avec ses consœurs étrangères.

 

C'est le point de vue de Marx et Engels dans le Manifeste du parti communiste: « Les ouvriers n'ont pas de patrie ». Cette formule radicale que Jaurès qualifie de « boutade » dans L'Armée Nouvelle (1910) estjustifiée théoriquement et pratiquement: comme le capital n'a pas de patrie et que sa domination est mondiale, comme il n'y a aucun sens à sacraliser un territoire et l'État qui le garantit, qui n'est rien d'autre qu'un instrument de domination de classe, la stratégie révolutionnaire des représentants du monde du travail doit être coordonnée internationalement et soumettre à la critique les lubies patriotiques qui désamorcent une lutte des classes qu'il faut au contraire pousser à l'exaspération en faisant en sorte que les prolétaires se reconnaissent subjectivement comme unis par des intérêts communs de prolétaires et non de français, d'anglais ou d'allemands...

Cette négation comme illusion et simple instrument d'exploitation de l'idée de patrie au nom d'un internationalisme prolétarien rejoint aussi le point de vue de Gustave Hervé, futur rallié à l'union sacrée et pétainiste (à qui l'on doit le « notre patrie, c'est notre classe »), le directeur de la Guerre sociale (revue d'extrême-gauche lancée en 1906 et bientôt tirée à 50000 exemplaires, autant que L'Humanité)et de son courant, très influent à la CGT qui a ratifié une ligne anti-patriotique au congrès d'Amiens en 1906, davantage inspiré toutefois par l'idéologie libertaire et l'anti-militarisme. La CGT, minoritaire sur cette ligne dans le syndicalisme européen, prônera ainsi jusqu'en 1914 avant que Jouhaux ne se rallie à l'Union Sacrée après l'assassinat de Jaurès, non la défense de la nation menaçant d'être démantelée, mais la grève générale révolutionnaire en cas de guerre.

A l'inverse de la ligne majoritaire à la CGT, comme la majorité sans doute des dirigeants socialistes, Jaurès se montre partisan d'un patriotisme civiquehéritier de la Révolution française et de l'idée républicaine: bénéficier de droits politiques, être éduqué et pris en charge par une nation qui met au cœur de son projet émancipateur la liberté, l'égalité, la fraternité, nous donne le devoir de la défendre quand elle est menacée. Jaurès est pour une armée nationale, une armée citoyenne, une armée de milices, avec un service militaire universel et continu, comme en Suisse.

Ce que Jaurès ce supporte pas, c'est le militarisme, la suppression de l'état de droit et de l'esprit démocratique dans l'armée, son noyautage par une aristocratie d'argent et de tradition réactionnaire. Son but, inspiré de la révolution française et des soldats de l'an II, est de réintégrer l'armée dans la nation, de transformer le recrutement des officiers et de les placer sous le contrôle du vote des soldats, de rapprocher l'armée de la société civile en créant, sur les ruines d'une armée de métier figée dans ses habitudes hautaines et sa différence, des milices civiles effectuant régulièrement des périodes d'entraînements et de service militaire, et encore de casser les tribunaux d'exception militaires.

Jaurès est un homme des conciliations inaccoutumées qui entend concilier « le patriotisme le plus fervent et l'internationalisme le plus généreux », ce dernier consistant surtout en son sens en l'idéal d'une fédération de nations autonomes vivant en paix sous l'arbitrage d'un droit international (Jaurès a été un des promoteurs de l'idéal qui a donné naissance à la SDN en 1919 grâce au président américain Wilson notamment) et dans le refus de la realpolitik et de la politique de puissance (Jaurès réclame ainsi que le gouvernement français intervienne pour dénoncer les exactions contre les Arméniens en Turquie, malgré les intérêts du capitalisme français dans l'Empire Ottoman).

Son patriotisme est basé sur plusieurs traditions. La patrie à laquelle nous appartenons, ce n'est pas seulement la terre des ancêtres, mais la nation républicaine en rupture avec une histoire faite de servitudes et d'inégalités sanctifiées par la tradition et la religion. La défense de la patrie de la Révolution et des droits de l'homme est présentée, dans L'Histoire socialiste de la révolution française notamment (que Jaurès rédige en 1898-1899 après sa défaite aux législatives à Carmaux), comme une cause à valeur universelle, un moyen de défense de la liberté. Pour Jaurès, la seule guerre que les socialistes puissent envisager de soutenir est donc une guerre défensive de sauvegarde de la République. Jaurès se démarque de l'outrance de la formule de Marx et Engels « les ouvriers n'ont pas de patrie » en affirmant qu' « on ne peut donner un sens à la formule qu'en disant qu'elle a été écrite à une époque où partout en Europe, en Angleterre et en France comme en Allemagne, la classe ouvrière était exclue du droit de suffrage, frappée d'incapacité politique et rejetée par la bourgeoisie elle-même hors de la cité » (L'armée nouvelle, chapitre 10).

Toutefois, pour Jaurès, Marx et Engels ont eu tort de séparer l'émancipation sociale et l'idée nationale: ce que revendiquent les prolétaires au milieu des années 1850, c'est l'accès à la dignité pleine de citoyens, la reconnaissance de leur appartenance de plein droit à la nation qui ne va pas sans l'attribution de droits sociaux et un minimum d'égalité sociale sans laquelle le corps civique n'a plus aucune forme d'unité et qui est induite dans l'accès des masses laborieuses au suffrage universel. « L'indifférence prétendue du prolétariat pour la patrie, poursuit Jaurès au chapitre 10 de L'Armée nouvelle, était le pire des contresens à une époque où partout les peuples aspiraient à la fois à l'indépendance nationale et à la liberté politique, condition de l'évolution prolétarienne ». Il n'y a donc pas à opposer revendication civique et lutte des classes puisque le combat du peuple pour l'appartenance pleine et entière à la nation a été pour le prolétariat un moment de la prise de conscience d'intérêts de classe communs et d'une force autonome, ce que démontre notamment l'épisode sans-culotte de la Révolution française.

Jaurès considère que l'attachement à la patrie est un sentiment parfaitement légitime, quasi universel, y compris et même surtout dans les classes populaires (Jaurès reprendrait volontiers à son compte la formule d'historien Michelet: « En nationalité, c'est tout comme en géologie, la chaleur est en bas »), qui a des effets politiques puissants que Marx et Engels ont eu le tort de sous-estimer: l'ignorance ou la sous-estimation du fait identitaire ou national s'avère d'ailleurs, à l'aune des expériences historiques d'échec ou de dénaturation des projets de révolution marxiste, comme une des principales faiblesses de la pensée marxienne...

Le patriotisme est également un sentiment qui s'appuie sur une détermination réelle des habitudes de sentiment, de pensée et d'action individuelles et collectives, par l'histoire et la culture des différents peuples, lesquels continuent à vivre en chacun de nous et à créer des comportements communs et des solidarités spontanées au-delà des différences de classes. Ainsi, Jaurès écrit dans L'Armée nouvelleque la patrie tient pour ainsi dire à la « physiologie de l'homme »:

 

« A l'intérieur d'un même groupement régi par les mêmes institutions, exerçant contre les gouvernements voisins une action commune, il y a forcément chez les individus, même des classes les plus opposées ou des castes les plus distantes, un fonds indivisible d'impressions, d'images, de souvenirs, d'émotions. L'âme individuelle soupçonne à peine tout ce qui entre en elle de vie sociale, par les oreilles et par les yeux, par les habitudes collectives, par la communauté du langage, du travail et des fêtes, par les tours de pensée et ces passions communs à tous les individus d'un même groupe que les influences multiples de la nature et de l'histoire, du climat, de la religion, de la guerre et de l'art ont façonné ».

 

Cette adhésion affective à la patrie prend d'ailleurs racine dans un terroir bien particulier, une culture locale spécifique, et Jaurès, malgré son admiration pour la Convention, n'a jamais été de ces jacobins qui au nom de la sécheresse d'un idéal d'unification rationnelle sous la bannière d'une langue et de principes administratifs et idéologiques communs, méprisaient les identités régionales comme des archaïsmes: il a eu le goût du terroir et lisait d'ailleurs avec passion de la littérature occitane, langue qu'il parlait avec les paysans de la région de Carmaux. La force de l'adhésion patriotique puise d'abord, et Jaurès n'a jamais contredit Barrès qu'il estimait sur ce point, dans un amour charnel et irrationnel de la terre de l'enfance et de la culture des « anciens » qui a bercé cette enfance. C'est le patriotisme tranquille, nullement guerrier et xénophobe par nature, du paysan et de l'homme du peuple auquel se rattache aussi Jaurès, l'opposant de manière caricaturale (non sans peut-être reprendre sans le vouloir un préjugé antisémite) à l'absence de patriotisme ou au cosmopolitisme structurel du financier:

 

« La propriété du paysan est un morceau de sa vie: elle a porté son berceau, elle est voisine du cimetière où dorment ses aïeux, où il dormira à son tour; et du figuier qui ombrage sa porte, il aperçoit le cyprès qui abritera son dernier sommeil. Sa propriété est un fragment de la patrie immédiate, de la patrie locale, un raccourci de la grande patrie. De l'actionnaire à sa propriété inconnue, tous ces liens sont brisés. Il ne sait pas en quel point de la patrie jaillit pour lui la source des dividendes, et c'est souvent de la terre étrangère que cette source jaillit. Que de valeurs étrangères sont mêlées dans le portefeuille capitaliste aux valeurs nationales, sans qu'aucun goût du terroir permette de les discerner » (Jaurès, 1901: Étudessocialistes. Cahiers de la Quinzaine).

 

Toutes ces considérations amènent Jaurès à s'opposer à toute attitude de défaitisme révolutionnaire, attitude qui, avant d'avoir été théorisée par Lénine, était la réponse à une guerre des États impérialistes et capitalistes que semblait aussi préconiser la mouvance anti-militariste de la CGT et Gustave Hervé: refuser de défendre la patrie en cas de déclaration de guerre et chercher à profiter de cette situation confuse fragilisant les institutions pour mener une révolution afin de subvertir les bases de la société. « La vérité est, écrit Jaurès, que partout où il y a des patries, c'est à dire des groupes historiques ayant conscience de leur continuité et de leur unité, toute atteinte à la liberté et à l'intégrité de ces patries est un attentat contre la civilisation, une rechute en barbarie ».

 

Cependant, en 1904, la défaite des troupes russes face aux japonais avait montré que la guerre et la défaite militaire pouvaient entraîner des bouleversements sociaux considérables (révolution russe de 1905) et accélérer le mouvement de destruction des bases inégalitaires de la société. Toutefois, dans un discours à la Chambre datant de juin 1905, Jaurès écrit que même si la guerre contient des potentialités révolutionnaires dont le prolétariat ne s'interdira pas de se saisir si la bourgeoisie l'envoie au feu pour servir ses intérêts, elle est plus probablement encore une remise cause durable de la civilisation et les socialistes doivent tout faire pour empêcher qu'elle advienne dans des conditions de développement technique et d'ententes internationales qui la rendraient infiniment destructrice et non la considérer comme un mal nécessaire à exploiter:

 

« Nous n'avons pas, nous socialistes, la peur de la guerre. Si elle éclate, nous saurons regarder les événements en face, pour les faire tourner de notre mieux à l'indépendance des nations, à la liberté des peuples, à l'affranchissement des prolétaires. Le révolutionnaire se résigne aux souffrances des hommes quand elles sont la condition nécessaire d'un grand progrès humain, quand, par là, les opprimés et les exploités se relèvent et se libèrent. Mais maintenant, mais dans l'Europe d'aujourd'hui, ce n'est pas par les voies de la guerre internationale que l'œuvre de liberté et de justice s'accomplira et que les griefs de peuple à peuple seront redressés ».

 

Et Jaurès poursuit son discours en devinant avec un curieux sens de la prémonition, neuf ans avant le déclenchement de la grande Guerre, douze ans avant la révolution bolchevik russe, quatorze ans avant la répression de la révolution spartakiste et une vingtaine d'années avant la montée du fascisme en Italie et en Allemagne annonçant les carnages plus effroyables encore de la seconde guerre mondiale, ce que pourraient être les suites d'une guerre européenne prochaine:

 

« D'une guerre européenne peut jaillir la révolution, et les classes dirigeantes feront bien d'y songer; mais il peut en sortir aussi, pour une longue période, des crises de contre-révolution, de réaction furieuse, de nationalisme exaspéré, de dictature étouffante, de militarisme monstrueux, une longue chaîne de violences rétrogrades et de haines basses, de représailles et de servitudes. Et nous, nous ne voulons pas jouer à ce jeu de hasard barbare, nous ne voulons pas exposer, sur ce coup de dé sanglant, la certitude d'émancipation progressive des prolétaires, la certitude de juste autonomie que réserve à tous les peuples, à tous les fragments de peuple, au-dessus des partages et des démembrements, la pleine victoire de la démocratie socialiste européenne...Car cette guerre irait contre la démocratie, elle irait contre le prolétariat, elle irait contre le droit des nations...».

 

Si l'on analyse ce discours de Jaurès, on s'aperçoit qu'il met trois finalités au centre du combat des socialistes, au regard desquels le combat pour la paix apparaît comme une condition essentielle: l'émancipation sociale des prolétaires, l'universalisation de la démocratie et le droit à l'auto-détermination et à l'autonomie politique des peuples.

Au-delà même de ces considérations, la Paix reste pour Jaurès une valeur primordiale, un impératif moral absolu, une condition de l'humanité préservée et développée de l'homme, qui n'a pas besoin d'être justifiée par autre chose qu'elle-même. Autant qu'un patriote républicain, Jaurès se situe sur un plan idéaliste inspiré par le christianisme et par le tolstoïsme ou du kantisme envisageant ces pis-allers que sont la paix armée nécessitant une défense nationale, un rapport de force construit, et des litiges réglés par des arbitrages internationaux, comme une simple étape transitoire qui doit conduire au règne des fins(pour reprendre une expression du grand philosophe et moraliste allemand du XVIIIème siècle, Emmanuel Kant, dont Jaurès était familier) de la paix définitive, qu'il faut croire possible pour ne pas désespérer de l'homme. Cette paix véritable sous l'égide d'un droit international accepté universellement exigerait une révolution culturelle et un perfectionnement moral qui peuvent paraître relever des doux rêves d'un utopiste mais Jaurès ne craint pas dire, échappant une nouvelle fois à une réduction des enjeux politiques à un prisme économique: « la race humaine ne sera sauvée que par une immense révolution morale » (l'Humanité, 11 mai 1913).

 

Comment Jaurès combat concrètement pour la paix ?

 

a) Il y a d'abord dans ses rapports aux hommes politiques, ses discours à la Chambre et dans ses articles de l'Humanité un décryptage critique permanent des actes de la diplomatie française, une dénonciation publique des entreprises qui pourraient nuire à la précaire paix franco-allemande et une interpellation régulière des ministres avec cette même finalité, ainsi que tout un travail pour se rapprocher des radicaux influents qui, comme Joseph Caillaux, veulent sincèrement la paix. Ainsi, Jaurès s'oppose vivement à l'alliance de la France avec la Russie tsariste qui est perçue comme une intention belliqueuse par les Allemands et sera finalement responsable de la contagion du contentieux entre les russes et l'Autriche au sujet de l'assassinat de l'archiduc François Ferdinand par un nationaliste serbe. Jaurès soutient d'ailleurs la légitimité de l'influence turque dans les Balkans, lieu de rencontre des civilisations, contre la politique pro-slave belliqueuse des russes. Il condamne comme un facteur de déstabilisation la concurrence forcenée que se livre en Afrique du Nord et dans l'Empire Ottoman pour pénétrer les marchés et conquérir les marchés de modernisation des infrastructures les capitalismes français et allemands servis par des gouvernements mandatés par les milieux financiers. Le prolétariat est la vraie force nationale qui doit contraindre tout gouvernement belliqueux à renoncer à ses desseins guerriers au nom de la défense de la stabilité des institutions de la République et de la liberté comme au nom de l'humanité. On peut donc envisager pour Jaurès un droit d'insurrection contre les gouvernements qui voudraient mobiliser suite à une politique aventureuse et impérialiste sans avoir donné toutes ses chances à la paix, et Jaurès rappelle publiquement ce droit à l'insurrection des prolétaires contre la forfaiture d'une guerre évitable pour intimider les gouvernements qui se succèdent au début des années 1900.

Cela vaut au leader socialiste de faire l'objet d'une véritable haine dans les milieux nationalistes, dont son assassinat le 31 juillet 1914 par un nationaliste de l'ultra-droite détraqué, Raoul Villain, sera la conséquence. Lisons, parmi des centaines d'autres accusations de trahison et appels au meurtre contre Jaurès, ces tristes mots de Charles Péguy, le poète et pamphlétaire de talent, l'ancien protégé de Jaurès et dirigeant des étudiants socialistes dreyfusards converti récemment au patriotisme catholique: « Dès la déclaration de guerre, la première chose que nous ferons sera de fusiller Jaurès. Nous ne laisserons pas derrière nous ces traîtres nous poignarder dans le dos ». Dès le 23 juillet 1914, en point d'orgue, l'écrivain et journaliste d'extrême-droite Léon Daudet a signé noir sur blanc un « Tuer Jaurès! » dans L'Action française tandis que Maurras donne du « Herr Jaurès » quand il parle du tribun socialiste. Raoul Villain (qui sera acquitté le 29 mars 1919 sous la majorité de droite nationaliste de « la chambre bleu horizon ») écrit à son frère le 10 août 1914, emprisonné à la prison de la santé suite au meurtre de Jaurès: « J'ai abattu le porte-drapeau, le grand traître de l'époque de la loi de Trois ans, la grande gueule qui couvrait tous les appels de l'Alsace-Lorraine. Je l'ai puni » (Jean Jaurès, Jean-Pierre Rioux, Perrin, p. 254).

 

b) Il y a l'action au sein des congrès de la seconde Internationale ouvrière, à Stuttgart en août 1907 et à Copenhague en septembre 1910, pour mobiliser les socialistes européens sur le principe du refus du vote des crédits de guerre et de l'organisation d'une grève générale transnationale et concertée en cas de déclenchement de la guerre. Depuis 1905, Jaurès est la voix de la SFIO avec Vaillant, le vieux communard, au Bureau de l'Internationale Socialiste (BSI). Le caractère simultané et concerté de l'action internationale contre la guerre est présenté par lui comme une nécessité pour contraindre les gouvernements à la négociation et les faire abandonner leurs projets belliqueux. Le Parti Socialiste se refusera donc à prendre des engagements unilatéraux, si le socialisme allemand choisit d'accepter la conscription et de voter les crédits de guerre... En septembre 1910, à Copenhague, est votée la motion Keir-Hardie-Vaillant qui prévoit la possibilité de grèves générales coordonnées dans les pays s'apprêtant à rentrer en guerre les uns contre les autres. En 1912, dans une atmosphère d'émotion collective contagieuse et de solennité dramatique qu'Aragon a magnifié dans son magnifique roman Les cloches de Bâle, six mille militants de l'Internationale vibrent avec Jaurès lorsqu'il présente aux délégués la résolution qui « déclare la guerre à la guerre »dont il est un des auteurs et qu'il les appelle à empêcher l'extension de la guerre des Balkans par le mécanisme diabolique des alliances européennes et qu'il invoque l'inscription en latin qui ornait la cloche de l'écrivain romantique allemand Schiller: « Vicos voco, j'appelle les vivants; Mortuos plango, je pleure les morts; Fulgura frango, je briserai les foudres de la guerre... ».

A l'intérieur des rangs socialistes, on observe beaucoup de scepticisme sur la volonté réelle dont pourrait faire preuve, le moment venu, la social-démocratie allemande pour s'opposer à la guerre. Ainsi, l'historien Romain Ducoulombier rapporte qu' « à la fin de 1912, alors même que les socialistes français et allemands s'apprêtent à s'accorder sur un manifeste de désarmement, le socialiste Charles Andler, brillant universitaire germanophone et fin connaisseur de Marx, publie dans L'Action nationaleun article sur les progrès du socialisme impérialiste en Allemagne dont la teneur provoque bientôt une violente polémique. « Je crois les socialistes allemands très patriotes, écrit-il...La philosophie industrialiste les domine. Or, il n'y a pas de défaite salutaire pour un État industriel ». Dans une réplique d'une agressivité inaccoutumée, publiée par L'Humanité le 4 mars 1913, Jaurès l'accuse d'être un « faussaire »... Si Jaurès assène de si fortes critiques à Andler, c'est qu'en effet son attitude disqualifie par avance toute action internationale contre la guerre ». De fait, l'évènement allait confirmer les craintes d'une partie des socialistes français puisque, début août 1914, à la grande indignation de Rosa Luxemburg qui avait été emprisonnée en février 1914 pour incitation de militaires à la désobéissance, tous les députés du SPD au Reichstag votent les crédits de guerre.

 

c) Il y a enfin la bataille contre la loi des Trois ans.Le 6 mars 1913, Briand présente à la Chambre le projet de loi faisant passer la durée du service militaire de 2 à 3 ans, alors que les radicaux étaient parvenus avec l'appui des socialistes à la faire passer de 3 à 2 ans en 1905. Jaurès présente ce projet de loi comme « un crime contre la République et contre la France » qui menace la paix en donnant des signes de volonté belliqueuse aux Allemands et au peuple français et et qui affaiblit la défense nationale. Jaurès présente un contre-projet à la Chambre les 17-18 juin où il reprend les propositions de création d'une armée populaire démocratique développées dans L'Armée nouvelle. La SFIO et la CGT, y compris sa tendance syndicaliste-révolutionnaire, décident de taire leurs différences d'appréciation sur les principes de la défense nationale et de la grève révolutionnaire en cas de guerre pour lutter ensemble contre la loi des 3 ans en organisant une campagne de sensibilisation et des meetings dans toute la France: Jouhaux, le secrétaire national de la CGT, vient au grand meeting du Pré-Saint-Gervais le 25 mai 1913 où Jaurès parle devant 150000 personnes. Les radicaux, de leur côté, se dotent d'un nouveau leader, Caillaux, hostile comme les socialistes à la loi des 3 ans. La loi est néanmoins votée grâce à une coalition du centre-gauche nationaliste conduit par Briand et Clémenceau, du centre-droit dirigé par Poincaré et de la droite et l'extrême droite.

 

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18 mai 2014 7 18 /05 /mai /2014 20:10

 

 

Le 27 mai 2014 première journée nationale de la Résistance

 

Depuis la loi du 19 juillet 2013, le 27 mai devient « Journée nationale de la Résistance ». Loi votée par les deux assemblées et promulguée par le Président de la République : 

 

 

La loi

Article 1

  La République française institue une journée nationale de la Résistance. 

 Article 2

  Cette journée, ni fériée, ni chômée, est fixée au 27 mai, jour anniversaire de la création du Conseil national de la Résistance. 

 Article 3

 Dans le cadre de cette journée anniversaire, les établissements d’enseignement du second degré sont invités à organiser des actions éducatives visant à assurer la transmission des valeurs de la Résistance et de celles portées par le programme du Conseil national de la Résistance. 

La présente loi sera exécutée comme loi de l’Etat. 

 

 

L'association parisienne du Musée de la Résistance nationale et 36 autres associations et organisations ont longtemps porté cette demande.

 

Que signifie cette commémoration et cette date ?

 

Il s’agit de faire partager les valeurs de la Résistance, valeurs d’engagement, de liberté, de progrès social que des hommes et des femmes ont fait vivre, parfois au péril de leur vie.

 

Rendre hommage à ce passé, c’est aussi s’engager pour l’avenir.

  

Le 27 mai 1943 est la première réunion du Conseil National de la Résistance, Conseil qui réunit l’ensemble des organisations de la Résistance et qui, après de nombreux échanges, parviendra à établir à l’unanimité, le 15 mars 1944, un programme intitulé « Les jours heureux » qui, encore aujourd’hui, est en vigueur même si gouvernements et Medef veulent le réduire à néant.

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18 mai 2014 7 18 /05 /mai /2014 19:50
Le bloc-notes de Jean-Emmanuel Ducoin. "1948, un mouvement socialiste de répression syndicale.

 

Travailleurs.

«Le renouvellement de ces attaques sauvages oblige le gouvernement à décider que, à l’avenir, les forces de l’ordre, lorsqu’elles seront ainsi assaillies, pourront se défendre après les sommations nécessaires.» Ainsi parle François Mitterrand. Nous sommes en 1948, la grande grève des mineurs du Nord-Pas-de-Calais vient de s’achever par une répression d’une rare violence, et les «forces de l’ordre» en question, au service du gouvernement socialiste de l’époque, ont répondu aux instructions du ministre de l’Intérieur, Jules Moch, sorte de Clemenceau au petit pied, donc plus dangereux encore que son triste prédécesseur. Les «attaques sauvages» évoquées par Mitterrand, alors secrétaire d’État à la présidence du Conseil, ne sont rien d’autre que des faits de grève, menés par les ouvriers des mines de France en rébellion contre les décrets signés par Robert Lacoste, ministre de l’Industrie, qui, d’un trait de plume, venait de leur supprimer les acquis sociaux obtenus à la Libération. Ces travailleurs de la terre noire ne sont pourtant pas n’importe qui. Résistants pour la plupart, militants CGT et/ou communistes, ils avaient été les acteurs courageux d’une grève pour l’histoire, en 1941, déjà à l’appel de la CGT et du PCF clandestin, pour «du savon et du pain», acte de résistance et d’espoir au cœur de la nuit noire. Ce sont ces mêmes hommes, ces mêmes familles, qui se battent pour les salaires et la dignité de leurs droits, que le gouvernement socialiste de 1948 traite comme des ennemis. La même année, la CGT a remporté haut la main les élections professionnelles et organisé, dans la foulée, un référendum auprès des mineurs : 89% votent pour la grève dans le Nord-Pas-de-Calais. Ils cessent le travail le 4 octobre, dans l’unité syndicale. L’action se durcit. Le gouvernement lance les CRS, la gendarmerie et l’armée. Bilan ? Six morts, 2 000 arrestations, autant de condamnations à la prison et des centaines de vies brisées.

 

Gauche.

L’histoire est bien connue des lecteurs de l’Humanité, hélas moins du «grand public», qui découvrira avec plaisir et stupéfaction, n’en doutons pas, le très beau livre de la journaliste du Canard enchaîné, Dominique Simonot, Plus noir dans la nuit (éditions Calmann-Lévy), récit circonstancié de ces événements, réalisé avec les témoignages directs des derniers héritiers vivants. Toute leur vie, ces gueules noires ont réclamé compensation, et il leur a fallu attendre 2011 et un arrêt de la cour d’appel de Versailles pour que dix-sept d’entre eux, anciens employés des Charbonnages de France, perçoivent 30 000 euros d’indemnisation pour licenciement abusif et discrimination. L’épisode judiciaire soldait l’une des plus longues batailles de l’histoire syndicale. Le grand mérite de l’enquête de Dominique Simonot, écrite comme un thriller syndical et politique, tient bien sûr à l’empathie – bien plus encore – qu’elle accorde à ses interlocuteurs, tant et tant que beaucoup s’enfonceront dans les méandres de cette pâte humaine comme dans un roman d’amour, sublimé par la réalité et les destins croisés des Georges, Norbert, René, Daniel, Henri, Simone, Lucienne, Colette et les autres. Ils étaient syndicalistes, communistes, ils ont été l’honneur de la France et la gauche, toute la gauche, leur doit aujourd’hui les honneurs. À ce propos : élu président de la République, François Mitterrand n’a jamais fait le moindre geste de réconciliation à leur égard. Certains y verront, une fois encore, la face obscure de l’histoire des solfériniens vis-à-vis des luttes sociales. Nous y verrons surtout un devoir d’histoire et un rappel à la vigilance.

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2 mai 2014 5 02 /05 /mai /2014 18:01
Histoire. Premiers "1er mai", de Chicago à Vallauris
Défilé chantant, discours et remise de cadeaux, banquet et bal populaire : à Vallauris ce 1°Mai 1909, le premier dans l’histoire de la cité des potiers, on est loin, très loin des émeutes sanglantes de mai 1886 à Chicago qui amèneront la II° Internationale, par la voix du français Raymond Lavigne, à proposer, le 20 juin 1889 « que soit organisée une grande manifestation à date fixe de manière que dans tous les pays et dans toutes les villes à la fois, le même jour convenu, les travailleurs mettent en demeure les pouvoirs publics de réduire légalement à huit heures la journée de travail… ».

« Le jour viendra où notre silence sera plus puissant que les voix que vous étranglez aujourd’hui ».Augustin Spies, anarcho-syndicaliste américain, condamné à mort et pendu le 11 novembre 1886 à Chicago.

« Vous qui ne craignez pas de faire massacrer les ouvriers et de jeter en prison des membres de la CGT sous prétexte d’entrave à la liberté du travail, nous vous demandons ce que vous allez faire devant les menaces du syndicat patronal de Vallauris ! ». Léon Morel, secrétaire général de la Bourse du travail de Nice. Lettre de septembre 1908 au président du Conseil, Georges Clémenceau, après le lock-out des ouvriers potiers.

Ainsi donc, le 1° mai 1886, suivant le mot d’ordre de l’American Federation of Labour (AFL, Fédération américaine du travail) des dizaines de milliers de travailleurs américains sont en grève afin d’obtenir la réduction horaire de la journée de travail. Le 1° mai a été choisi par le syndicat car c’est la première journée comptable pour les entreprises. Dans les défilés revendicatifs, les salariés  arborent un triangle rouge sur leurs poitrines pour symboliser le partage de la journée en huit heures de travail, huit heures de sommeil et huit heures de loisirs. Ce mouvement de grève, bien que très suivi, n’est  qu’un demi-succès car plus de 300 000 travailleurs sont obligés de poursuivre l’action  pour obtenir cette « journée de huit heures ». L’historien américain Howard Zinn (1) a retrouvé quelques traces de ces prolongations : « à Detroit , onze mille personnes défilèrent. A New York ils étaient vingt- cinq mille à participer à une retraite aux flambeaux emmenée par les trois mille quatre cents membres du syndicat des boulangers. A Chicago quarante mille personnes firent grève, toute l’activité ferroviaire cessa et la plupart des entreprises furent paralysées. Les marchés aux bestiaux fermèrent également leurs portes. La milice de l’Etat avait été dépêchée sur place et la police était prête. Le « Mail » de Chicago exigeait qu’Albert Parsons, imprimeur et August Spies, tapissier, les responsables anarchistes de l’Association internationale des travailleurs soient tout particulièrement tenus à l’œil ». C’est que, sous leur impulsion, la Central Labour Union (Union centrale du travail, anarcho-syndicaliste) avait adopté à l’automne 1885 une vigoureuse et menaçante résolution : «  qu’il soit entendu que nous appelons instamment la classe salariée à s’armer pour opposer à ses exploiteurs le seul argument réellement efficace : la violence ».

Le 3 mai, devant les locaux de la société Mac Cormick Harvester Works, alors que les grévistes et leurs partisans se battent contre des briseurs de grève, la police tire sur un groupe de manifestants qui fuyait l’endroit, faisant de nombreux blessés et quatre morts. Furieux, Spies se rend à l’imprimerie du « Arbeiter Zeitung » (le journal des travailleurs immigrés allemands, NDR) et tire un tract en anglais et en allemand : « Revanche !Aux armes travailleurs !Depuis des années vous endurez les plus abjectes humiliations, vous vous épuisez au travail , vous offrez vos enfants en sacrifice aux seigneurs industriels. En bref toute votre vie vous avez été des esclaves misérables et obéissants pour satisfaire la cupidité insatiable et remplir les coffres de votre voleur et fainéant de maître. Aujourd’hui que vous lui demandez de soulager votre fardeau il envoie ses tueurs vous tirer dessus. Pour vous tuer ! Nous vous exhortons à prendre les armes ! Aux armes ! ». Un rassemblement est alors organisé le 4 mai, au Haymarket Square de Chicago. Trois mille personnes y participent. Tout se déroule pacifiquement. Puis comme l’orage se fait menaçant et l’heure tardive, la foule commence à se disperser. Un détachement composé de cent quatre-vingts policiers s’avance pour demander aux orateurs de faire cesser la réunion .C’est alors qu’une bombe explose au milieu des policiers faisant soixante dix blessés dont sept allaient bientôt expirer. « La police répliqua en tirant sur la foule faisant à son tour plusieurs morts et deux cents blessés. Sans même savoir qui avait lancé la bombe la police arrêta huit responsables anarchistes de Chicago » relate Howard Zinn.

Un an après un procès inique qui souleva l’indignation dans le monde entier, quatre des anarchistes condamnés – Albert Parsons, August Spies, Adolph Fisher et George Engel – furent pendus. Louis Lingg, un jeune charpentier de 21 ans se suicida en cellule, les trois autres restèrent des années en prison. On n’a jamais su  qui avait lancé la bombe…

La conséquence principale de ces évènements qui ont entraîné une répression sans précédent aux Etats Unis où la police procéda à des centaines d’arrestations d’activistes, fut la décision prise par le Congrès de l’AFL à Saint Louis en décembre 1888, relayée l’année suivante par l’Internationale, de faire du 1° mai , une grande journée revendicative des travailleurs. En France, il faudra une bonne dizaine d’années et la création de la Confédération générale des travailleurs (CGT) en 1895 à Limoges, pour  que cette «  fête des travailleurs »  (rebaptisée « fête du Travail » par Pétain en 1941) s’enracine vraiment dans le paysage social et politique.

La tragédie de Fourmies – l’armée tuant à coups de Chassepot dix manifestants pacifiques dont huit jeunes de moins de 21 ans à l’issue du défilé du 1° mai 1891- ne refroidit pas les ardeurs syndicales .D’année en année , à l’image d’une classe ouvrière qui prend conscience de son nombre et de sa force, les participants sont de plus en plus nombreux et déterminés .

Dans la petite bourgade ouvrière de Vallauris, par exemple, ce sont pas moins de 1500 personnes qui se rassemblent sur la place des écoles, le 1° mai 1909, à l’appel des syndicats des potiers, des engobeuses, des enfourneurs de poterie, du bâtiment , des boulangers et des charretiers. Le journal républicain   « l’Avenir de Vallauris » raconte : « le cortège se forme et cette foule de travailleurs des deux sexes parcourt les principales artères de la ville en chantant l’Internationale. On se rend ensuite dans la spacieuse cour du café de France où est servi le vermouth d’honneur. Le citoyen Corporandy, président du syndicat des potiers ouvre la série des discours ».Le plus acclamé de ces discours sera celui du «  citoyen Maffert » auquel il est offert « un magnifique plat peint à la barbotine par l’artiste Louis Bô » qui a inscrit au revers : «  le prolétariat triomphant à son camarade Louis Maffert ».

Ce prolétariat triomphant de Vallauris, c’est celui qui sort tout juste d’un interminable conflit qui l’a opposé au patronat local , lequel a utilisé sans vergogne, l’arme qu’il croyait fatale , du « lock-out »  autrement dit, en français, du « tout le monde dehors ! ».

Inventée au début de la révolution industrielle dans les villes anglaises de Manchester et Liverpool et d’ailleurs rajoutée, un siècle après, à l’arsenal répressif de Thatcher pour détruire le syndicalisme britannique, cette «  grève des patrons » est expérimentée pour la première fois à Vallauris, en juillet 1908. Tout part  de l’usine Lombard, va s’étendre à  trente cinq fabriques de la cité potière et concerner mille deux cents travailleurs. « Le samedi 18 juillet à 18 heures la sirène de la machine à pétrir la terre lance pour la dernière fois son cri strident dans l’espace. C’est pour les ouvriers le glas funèbre leur annonçant que le lock-out va prendre effet » racontera dans une brochure syndicale, Etienne Lieutaud, membre de la Chambre syndicale ouvrière et principal animateur de la section de Vallauris du Parti socialiste. La veille du lock-out, les patrons vallauriens  s’étaient montrés complètement sourds aux revendications des ouvriers potiers déposées par le conseil de leur syndicat : augmentations des salaires, durée maximale du temps de travail et projet d’assurance chômage. 

Deux mois après ce coup de force patronal, Léon Morel, secrétaire général de la Bourse du Travail de Nice adresse une lettre ouverte à Georges Clémenceau,  « Le Tigre » qui fait donner l’armée contre les grévistes, dénommé ironiquement par le syndicaliste niçois, « défenseur de la liberté du travail ». «  La vie ouvrière de cette cité (de Vallauris) d’ordinaire si travailleuse se trouve suspendue, la ruine et la misère règnent en maîtresse de par la volonté d’une poignée d’individus sans scrupules qui ne craignent pas d’affamer toute une population »  constate-t-il  avant de conclure, en faisant allusion aux manifestants tués par les forces de l’ordre lorsque Clémenceau était ministre de l’Intérieur  : «  prenez garde, le peuple de Vallauris se réveille, il va maintenant montrer les dents et peut être cela va-t-il vous donner un nouveau crime à ajouter à votre conscience ! Tachez au moins que cela n’arrive pas. Invitez les patrons qui se mettent en dehors de la légalité à cesser cette attitude inhumaine. Il en est peut être encore temps ».

En fait Clémenceau n’interviendra pas  à Vallauris. Par contre dans la commune voisine de Golfe Juan, seront dépêchées la troupe pour disperser une manifestation d’un millier de personnes et la gendarmerie pour briser une grève à l’usine d’émaux céramiques L’Hospied et Cie. A Vallauris même, le bataillon de ligne cantonné en périphérie de la commune observera une sorte de neutralité tout en montrant qu’il se tenait prêt à intervenir en cas de « troubles ». Mais ce sont les patrons qui finiront par battre en retraite .Le 2 décembre soit pratiquement cinq mois après le début du conflit un accord sera arraché, portant notamment sur les salaires .Ce sera une grande victoire pour le syndicat des ouvriers qui aura su s’adapter parfaitement à une nouvelle donne économique.

En quelques dizaines d’années de la fin du XIX° siècle, Vallauris et son activité économique principale, la poterie,  ont en effet beaucoup évolué. Certes, la matière première, cette argile réfractaire exceptionnelle qui permet la fabrication  d’ustensiles culinaires ainsi que les pinèdes dont le bois alimente les fours sont toujours là. Elles ont attiré dès le XVI° siècle des familles Gênoises qui ont repeuplé un canton dévasté par la peste durant le siècle précédent. Familles qui ont transmis de génération en génération, savoir faire et acharnement au travail. Mais à la «  Belle Epoque » on ne descend plus la production (la « terraille ») à dos de mulet jusqu’à Golfe Juan pour y être embarquée. Le chemin de fer apparu à partir des années 1860 a tout changé. Lorsqu’éclate ce grand conflit  de 1908 il n’y a plus d’ateliers « familiaux » comprenant le plus souvent un artisan avec son ouvrier et son apprenti mais des fabriques qui se sont au fil du temps regroupées en sociétés capitalistes composant une industrie  qui au plus fort de son histoire va  employer des milliers d’ouvriers. C’est une industrie qui exporte et se diversifie. Exemple type de cette évolution : la société Massier à Golfe Juan. Fondée en 1883 par deux frères, Clément et Delphin, simples tâcherons lorsque Vallauris ne comptait dans les années 1860 que 200 habitants, cette usine emploie 120 ouvriers durant cette année 1887 où elle devient fournisseur officiel de la couronne d’Angleterre. Vallauris aura bientôt plus de 7000 habitants, tous liés à des degrés divers à cette nouvelle industrie connue pour ses pignates (« marmites » en italien) en terre mais au sein de laquelle la poterie artistique tient une place grandissante.

Une industrie qui fait appel à toutes sortes de métiers .Il y a les mineurs qui exploitent l’argile servant autant à la fabrication de vaisselle que de briques ou de tuiles. Il y a dans les pinèdes les bûcherons qui confectionnent toujours les fagots mais fendent le bois à la machine. Il y a les batteurs qui préparent les cônes de pâte pour les tourneurs. Il y a les ouvriers potiers (certains sont appelés les pignatiés) et les maîtres potiers qui préparent l’objet, les engobeuses (ce sont souvent des femmes) qui posent la glaçure, les enfourneurs qui font cuire, les mouleurs , émailleurs , sculpteurs …

Leur unité de mesure du travail fourni, rare survivance des temps anciens, c’est la «  charge ». Une charge c’était autrefois la quantité d’argile maximum qu’un mulet était capable de transporter soit 160 kg .Sachant que la moitié de cette masse est de l’eau, la charge payée à la sortie du four est équivalente au nombre d’objets que l’on peut fabriquer avec 80 kg de matière première. Enfin cette charge est divisée selon des calculs différents selon la taille des objets fabriqués. C’est sur le paiement de cette charge – 5,50 francs sans règlementation des horaires- que le bras de fer s’engagea entre le syndicat des potiers bien implanté parmi les tourneurs et les engobeuses depuis sa création en 1886 et un patronat divisé en fait en deux  associations  : celle de 35 petites entreprises pratiquant le lock-out et celle de 7 grosses sociétés cherchant avant tout à absorber les petits.

Mais c’est dans un contexte de surproduction que le conflit éclata en juillet 1908. Au point que l’on peut a posteriori se demander si le lock-out qui vise avant tout à ruiner toute négociation n’avait pas pour premier objectif de liquider les stocks sans payer les ouvriers. Pierre Corporandy, le président du syndicat des ouvriers potiers n’est pas loin de le penser qui déclare au quotidien « Le Petit Niçois » en septembre suivant : « à la source du conflit nous ne trouvons aucune question qui motive les usiniers à nous fermer les portes de leurs fabriques étant donné que le syndicat n’avait posé aucun ultimatum mais proposait tout simplement une discussion , un examen contradictoire du projet de règlementation du travail et d’endiguement de la surproduction ».

Ainsi les patrons du « syndicat des 35 » font durer leur grève qui est particulièrement dure pour les enfourneurs. Ils ont été les derniers à être lock-outés soit une semaine après les pignatiés mais ils n’ont formé leur syndicat qu’en 1906 et donc leur caisse de secours est plutôt maigre. Les tourneurs n’ont pas ce problème car ils sont affiliés à la CGT (syndicat de la Céramique) et bénéficient de la solidarité financière de la Confédération. Heureusement pour les syndicats, le front patronal va se craqueler après ces deux premiers mois de conflit .La réputée société Clément Messier annonce le 23 septembre qu’elle met à la disposition des ouvriers potiers dans son usine de Golfe Juan une zone de production de poterie culinaire dans l’un de ses ateliers de poterie artistique !Peu après d’autres gros patrons proposent des tours et des fours. Cependant cette « générosité patronale » ne concerne qu’une poignée de travailleurs. Pour la grande masse des lock-outés, bien aidés cependant par l’avocat socialiste Louis Maffert désigné comme arbitre-ouvrier, l’automne est la saison des privations de toutes sortes. Ils  devront finalement endurer leur calvaire jusqu’au 1° décembre. Ce jour là rapportent les gazettes locales une foule immense d’ouvriers potiers accompagne Louis Maffert depuis la gare où il vient d’arriver en provenance de Nice au début de l’après midi, jusqu’à la mairie de Vallauris. Là, l’arbitre-ouvrier et celui de la préfecture M. Soleau doivent entendre les représentants des patrons et des syndicats. Après deux heures d’audiences, Maffert  apparaît sur le perron de l’Hôtel de Ville et demande aux manifestants qui gardent leur calme comme ils ont gardé leur unité durant ces cent cinquante journées de conflit, de patienter jusqu’au lendemain matin .Un accord est en vue on discute des détails…

Effectivement le 2 décembre 1908 à 9 heures «  l’allégresse est générale à Vallauris »  comme le racontera « Le Petit Niçois ».L’augmentation est de 0,75 franc en moyenne par charge soit 13,6% ! Aussi important pour les ouvriers : leur syndicat est officiellement reconnu comme interlocuteur des patrons qui s’engagent à ne pas prendre de sanction en cas de grève. On fête  ces acquis au café de France. Dans la cour des centaines d’ouvriers  potiers boivent le vermouth de la victoire…et les paroles de Maffert. Ce dernier après avoir détaillé le contenu de l’accord, engage les ouvriers à prélever 25 centimes par charge pour reconstituer leur caisse de chômage.

L’avocat socialiste est conscient que la guerre qui s’engage entre une classe dirigeante qui a tous les pouvoirs et une classe ouvrière de plus en plus consciente de sa force , sera longue .Mais la victoire remportée à Vallauris est d’importance car c’est tout le mouvement syndical qui sort renforcé. A Vallauris même, il est décidé dans la foulée de créer une Union locale des syndicats. Chacune des organisations, pas seulement celles des potiers, versera à une caisse commune de secours .Ce qui permettra, par exemple, à Césarie Ferrandou , présidente du syndicat des engobeuses d’annoncer , en mars 1913, que «  les employées sans travail recevront après une semaine de chômage une indemnité journalière de un franc et ce pendant cinq semaines ». Plus jamais les travailleurs de Vallauris ne se laisseront prendre à la gorge par un lock-out.

C’est donc à l’Union locale des syndicats que revient l’idée de transformer le premier « 1° mai » de Vallauris en une grande fête populaire de solidarité. Après les discours et le vermouth de la victoire, sur le coup de midi, une collecte est organisée au profit des grévistes de Mazamet « qui produit la somme appréciable de 49 francs ».La journée se poursuit par un banquet républicain de deux cents cinquante couverts et jusqu’à cinq heures par une «  partie récréative durant laquelle de talentueux amateurs se font entendre dans un répertoire varié ».On en oublie pas pour autant la principale revendication du monde ouvrier qui avait provoqué les évènements de Chicago. Une missive est portée à la préfecture par une délégation de syndicalistes qui, reprenant de précédentes motions ouvrières adoptées à la Bourse du travail de Nice, affirme : «Monsieur le préfet , les ouvriers unis en ce jour pour affirmer leur solidarité et revendiquer par tous les moyens en leur pouvoir leurs droits, viennent vous prier de transmettre au gouvernement qu’ils seraient heureux de voir le Parlement voter la journée de huit heures. Ils vous informent que toutes les occasions seront saisies par le prolétariat organisé pour obtenir ce résultat ». 

Après l’assassinat de Jaurès, le temps du muguet et de son ruban rouge à la boutonnière (apparu pour la première fois à Paris en 1907 en remplacement de la fleur d’églantine, symbole du printemps) ne reviendra que le 1° mai 1919, pour un défilé de la victoire. Une semaine auparavant, le 2 avril, le Sénat avait ratifié une loi sur la journée de huit heures !

  1. Une histoire populaire des Etats-Unis de 1492 à nos jours. Howard Zinn. Traduction Frédéric Cotton. Editions Agone.
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30 décembre 2013 1 30 /12 /décembre /2013 17:15

vue Morlaix 16e   

Morlaix, c'était quand j'étais enfant la ville de mes grands-parents, résidant dans un immeuble de la rampe Saint Augustin, lui artisan peintre et petit patron à la fibre de gauche, laïque, dont le père était de sensibilité communiste et qui en avait gardé des principes d'honnêteté et la résolution rare de pas se payer davantage que ses employés. Nous partagions une commune passion pour le football et c'était la seule oreille attentive avec celles de mes frères pour écouter narrer les exploits du FC Nantes. Très sociable, délégué DDEN, il connaissait tout le monde, les édiles de gauche et de droite en particulier, et nous racontait un nombre d'anecdotes incroyable avec un joli sens de la narration. Mamie, née dans le quartier de la Madeleine où je vis maintenant, fille de cheminot, ne sortait guère de chez elle car elle était casanière mais elle illuminait par sa bienveillance et sa gentillesse. C'était aussi la ville de plusieurs oncles et tantes, de mes cousins, la ville où mon père venu de Saint Pol de Léon avait fait sa terminale à Tristan Corbière après avoir fui le Kreisker et vécu à 18-22 ans, à l'époque du combat pour Plogoff dans lequel il était très engagé, avec sa sensibilité écologiste de gauche. En m'y installant avec ma famille il y a six ans, venu de Normandie où l'Education Nationale m'avait envoyé travailler comme prof de philo à Mortain, j'ai redecouvert cette ville à l'intense poésie et à la beauté émouvante quand on la voit d'une hauteur, marchant dans les venelles, avec un ciel bleu lumineux délavé par les pluies de la nuit ou de la journée. Comme l'histoire me passionne, et en particulier l'histoire bretonne et le passé des lieux où je vis, j'ai voulu retracer pour mieux la connaître moi-même la quinzaine de siècles d'histoire de Morlaix. On parlera ici surtout de l'histoire politique, économique, militaire, religieuse, des grandes tendances, des figures marquantes, des notables, des évènements qui ont laissé une empreinte au moment où ils se sont produits et pour l'avenir. Mais nous faisons ce chemin à travers les siècles également pour retrouver un peu du cadre de vie et du quotidien des obscurs, et pour ce qui me concerne, de quelques uns de mes ascendants de la région, un tonnelier de Pleyber-Christ mort assommé par une barrique devant la Manu, une arrière arrière grand-mère Moisan asphyxiée au gaz de retour d'Indochine dans la rue du Mur, de papetiers de Plourin et Pleyber-Christ, de paysans du Léon: ces Jaffrès, Spagnol, Malgorn, Fouillard, Gorgeu, Huet, Rideler, Guenon qui vécurent à Plouvorn, Saint Martin, Taulé, au Cloître St Thégonnec au 18e siècle. L'histoire permet de ressusciter les morts et de vivre d'autres vies que la sienne. Elle est un voyage toujours recommencé, qui enflamme l'imagination. Elle donne de la hauteur, le sens du relatif, permet de prêter attention à la précarité des choses humaines, aux permanences et aux cycles, comme aux progrès irréfutables et irreversibles. Elle nourrit aussi la passion pour l'action en nous offrant des exemples de grandeur et en donnant de la profondeur d'héritage à une situation vis à vis de laquelle nous devons nous situer sans l'avoir choisie.  Elle justifie l'effort d'être à la hauteur de sa tâche qui s'impose à nous. Je livre ici la première partie de mes notes, qui relèvent essentiellement d'un travail de compilation à partir de lectures auxquelles je dois tout, n'ayant pas fait de recherche personnelle dans les archives moi-même. J'espère que ce petit exposé de l'histoire de Morlaix ne comportera pas trop d'erreurs et sera de lecture agréable et instructive.    

Ismaël Dupont

 

De la fondation de la ville à l'âge classique

Une histoire de Morlaix, première partie

Par Ismaël Dupont (compte rendu de lectures)

 

Naissance de la ville.

      A l'époque romaine, Morlaix est probablement un petit castrum au croisement de voies de communication importantes. L'emplacement actuel de la ville se situe sur la voie romaine qui longe le nord de la Bretagne et relie Suindinum (Le Mans) à la pointe septentrionale du Finistère par Jublains, Corseul, Reginea (Erquy), Gesobrivate (Brest). Outre cette grande pénétrante, Morlaix donne accès à sept voies secondaires différentes, notamment celle conduisant à Quimper. La première fondation de la ville de Morlaix est aussi liée sans doute à la nécessité de franchir la rivière à guet, qui fixe l'habitat à l'époque romaine (Toute l'histoire de la Bretagne des Origines à nos jours, Skol Vreizh – p. 79-80).

La position de Morlaix présente des avantages stratégiques indéniables: « un vaste plateau couronné de forêts, dominant deux vallées et commandant l'extrémité intérieure d'un havre profond et sinueux, au confluent de deux rivières, au point aussi où les premières routes qui, suivant parallèlement la côte, franchissaient ces rivières » (Joachim Darsel, Histoire de Morlaix des origines à la Révolution – Le Bouquiniste, 1997).

Au début de son livre Bretagne d'hier. Morlaix, tome 1, l'érudite et historienne de Morlaix, Marthe Le Clech fait état des témoignages inégalement fiables que nous avons sur la fondation de la ville:

« Le Morlaisien Albert le Grand, le père de l'historiographie bretonne, dans son livre paru en 1636, « Vies, gestes, mort et miracles des Saints de la Bretagne Armorique » indique qu'à l'époque romaine le port s'appelait Hanterallen et l'oppidum Julia. » Seulement, Albert le Grand s'appuyait sur le témoignage d'un certain Conrad, censément archidiacre de Salsbury, aumônier du roi d'Angleterre Henri II Plantagenet et on se demande si l'écrit de celui-ci n'était pas une supercherie historique antidatée.

Marthe Le Clech nous apprend que « le premier document conservé où figure le nom de Morlaix est l'Acte de Fondation de Saint-Martin rédigé en latin. Le 12 mars 1128, le Vicomte Hervé de Léon fit don aux moines de Marmoutier d'une terre « juxta Castrum meum, quod vocatur Mons-Relaxus » (auprès de mon château-fort qui est appelé Morlaix). « Comment traduire Relaxus? … Là aussi les avis divergent. Faut-il traduire par Mont ample, vaste, large ou étendu? Mont découpé? La colline du Château s'étend effectivement en direction de Plourin ».

Morlaix appartient à ces villes bretonnes qui se développent « au fond des abers » comme Dinan, Lannion, Landerneau, Quimper, « correspondant au point extrême que les navires peuvent atteindre à marée haute. « C'est aussi le lieu où il devient possible de construire un premier pont, en raison du rétrécissement du lit des cours d'eau » (Bretagne une histoire, Louis Elégouet, CRDP de Bretagne). Du coup, c'est un passage obligé pour les échanges, qu'il devient avantageux de contrôler et de protéger pour la noblesse féodale.

C'est ainsi une ville qui se développe au pied d'un château comme Dinan, Auray, Fougères, Guérande, Guingamp, Hennebont, Pontivy, Vitré, etc.

Morlaix, c'est le Jarlot et le Queffleut qui forment de grandes vallées à l'abri des collines de Kernéguès, de Saint-Martin et de la Madeleine, et se rejoignent pour former le Dossen rejoignant la mer. « Trois collines? , écrit Robert Le Goff dans sa préface au livre d'Anne Guillou sur La manufacture des tabacs . La vieille chanson morlaisienne a simplifié le décor pour faciliter la rime. Disons plutôt trois grands plateaux séparés par le creusement du cheminement des eaux. Au nord-est, le Trégor, au sud-ouest, le Léon, et au sud tout court les monts d'Arrée qui commencent à s'élever dès la sortie de la ville ».

 

Une ville médiévale prospère exposée aux ravages de la guerre.

 

Une ville commerçante et religieuse passée sous la dépendance des ducs de Bretagne au XII e siècle

      Ville « fluvio-maritime » (Fastes et malheurs de la Bretagne ducale 1213-1532), Morlaix bénéficie au Moyen-âge d'un arrière pays agricole assez riche qui fournira des céréales, du lin et du chanvre, des produits textiles manufacturés, du papier aux commerçants, lesquels font aussi vivre des prêteurs. Ce port de fond de ria peut aussi redistribuer des produits importés, au premier rang desquels le vin. La pêche à la morue, aux merlus, aux congres et la salaison des poissons doivent aussi constituer une ressource importante pour Morlaix dès l'époque médiévale.

A la fin du 12e siècle, Morlaix, dont s'empare le souverain Henri II Plantagenet en 1187, passe des mains des comtes de Léon au duc de Bretagne, d'ascendance capétienne.

Auparavant, en 1179, Geffroy Plantagenet avait confisqué le Léon au comte Guyomarc'h IV et la châtellerie de Morlaix-Lanmeur était revenu au domaine ducal. Guyomarc'h V, le successeur de Guyomarc'h IV, vicomte du Léon, parvint provisoirement à reprendre Morlaix avec l'appui de la population locale mais l'année suivante Henri II, roi d'Angleterre, assiégea Morlaix et malgré une résistance de neuf semaines contre l'anglais, la ville, réduite à la famine et bombardée par des engins lanceurs de pierre, dut se rendre. C'était le début d'une histoire tour à tour extrêmement conflictuelle puis riche d'échanges avec les Anglais, qui a fortement marqué le visage et l'évolution de la ville.

Joachim Darsel, dans son remarquable ouvrage sur l'histoire de Morlaix avant la révolution, décrit ce à quoi ressemblait la ville au XIII e siècle, quand elle passe sous l'autorité des ducs de Bretagne:

« Que représentait Morlaix à la fin du XIIIe siècle? Bien peu de chose sans doute. D'abord un amas de maisons tapies à l'ombre protectrice du château, puis côté Léon, un gros faubourg: celui de Bourret (Saint-Martin et la Villeneuve); deux autres, côté Tréguier, le Viniec (Créac'h Joly, les Ursulines) et Saint-Mélaine, tous séparés de la ville par des ponts; enfin trois prieurés: ceux de Saint-Mathieu, de Saint-Mélaine et de Saint-Martin, fondés par les vicomtes de Léon et accordés aux abbayes de Fineterre, de Rennes et de Marmoutiers » (p.19).

      La ville compte alors depuis une époque récente un édifice religieux imposant: le couvent des Dominicains, dit couvent des Jacobins (l'ordre s'était placé sous la protection de Saint Jacques), avec la magnifique rosace de sa maîtresse vitre. Dominique Guzman, le fondateur de ce célèbre ordre mendiant, prédicateur castillan, était venu à Morlaix en 1213 et la ville fut appuyée pour accueillir ce couvent qui fut une école où ont fait leurs premières études des intellectuels renommés de l'époque comme le théologien Hervé Nedelec, docteur de l'Université de Paris, général de l'ordre des Dominicains qui canonisa Thomas d'Aquin et composa 250 ouvrages de théologie. Ce couvent des Jacobins reçut plus tard des hôtes de marques: la reine Anne (en 1516), Marie Stuart (en 1548), les parlementaires des Etats de Bretagne (en 1772).

L'autre grand bâtiment religieux de la ville, l'église Notre-Dame-du-Mur, « centre de la vie religieuse, commerciale et civile de la cité » (Joachim Darsel), est consacrée en 1295. «Cette même année, le duc transférait au Mur la Confrérie de la Trinité, primitivement établie à Saint-Mathieu. Cette confrérie, qui aurait été une union de prières établie entre les moines, le vicomte de Léon et certains particuliers, se transforma en compagnie de commerce. Elle groupa les marchands de toile et tisserands, car Morlaix, jusqu'au début du 19e siècle, fut gros centre de fabrication et d'exportation de toiles ». La confrérie devint particulièrement riche en délivrant des sceaux d'authentification pour la qualité des toiles, en prélevant des amendes sur les fabricants exposant des produits défectueux, et grâce aux dons de ces membres, les notables de la ville. Notre-Dame-du-Mur, qui a disparu du fait des conséquences du démantèlement des biens religieux sous la révolution, était doté d'un clocher, chef d'œuvre de l'art gothique et rival du Kreisker. L'église était haute de 85 mètres en tout, contre 77 mètres pour le kreisker, et comme elle était déjà construite à flanc de colline, sa tour servait de repère aux navigateurs entrant dans le port de Morlaix.   

Dès le début du XIVe siècle, les marins de Morlaix commercent avec les ports de Normandie et des îles anglo-normandes, avec l'Angleterre et la Gironde. De nombreux bateaux bretons fréquentent le port de Bordeaux au début du XIVe siècle: ils viennent de Morlaix comme de Nantes, Saint-Malo, Audierne... Les marins de Morlaix transportent aussi des marchandises pour des négociants d'autres régions: « on voit par exemple des Morlaisiens transporter du vin de La Rochelle en Flandre pour le compte d'un marchand florentin » (Louis Elegouet, Bretagne une histoire). En 1463, Jean Calloët, un marin commerçant de Morlaix, voit sa caravelle descendant au sud de l'Espagne chargée de draps, de toiles, de froment, intercepté par des pirates du pays Basque, et toute sa marchandise confisquée (Bretagne une histoire, Louis Elegouet, p.106). En 1533, à Arnemuiden, un avant-port d'Anvers, 815 navires sur 995 enregistrés sont bretons... Les Bretons, et parmi eux, les Morlaisiens sont les grands rouliers de l'Europe occidentale, avec leurs bateaux à faible tonnage.

On construit des nefs ducales dans des chantiers naval (au Dourduff probablement, mais aussi peut-être directement sur les quais) comme à Brest et Saint-Malo.

 

Une ville frondeuse: fin XIV e siècle, Morlaix dans la guerre de succession de Bretagne.

      La guerre civile Blois-Monfort, dite guerre de succession de Bretagne, un épisode terrible de la guerre de Cent ans, va mettre provisoirement fin à cette prospérité naissante de Morlaix. Jean III le duc de Bretagne était mort sans laisser de testament: Jean de Montfort, son frère, disputa la succession à Jeanne, sa nièce, épouse de Charles de Blois, neveu du roi de France. La France prit parti pour Jeanne, le roi d'Angleterre pour Montfort. Morlaix pris le parti de Blois et lui demeura fidèle.

En 1363, Morlaix accueille Du Guesclin alors qu'il marche avec ses compagnies françaises sur la Cornouaille. L'année suivante Charles de Blois est tué à la bataille d'Auray. Le duc Jean de Montfort vient symboliquement marquer sa souveraineté sur Morlaix en 1366 et pour amadouer les bourgeois ayant préféré son rival, il pose la première pierre du portail de Notre-Dame du Mur. Mais quand la Bretagne se révolte contre Jean, Morlaix est une des premières villes à entrer dans l'insurrection. La garnison anglaise de 300 hommes, qui tenait la ville pour le nouveau du duc de Bretagne, est chassée avec l'aide des troupes de Du Guesclin. Mais quand Du Guesclin s'éloigne de Bretagne, le duc Jean de Monfort et les Anglais reconquièrent le terrain. Jean IV reprend la ville de Morlaix en 1374. Avant son entrée dans la ville, les bourgeois de Morlaix, craignant que la population fut massacrée et la ville payée, envoie au duc honni vingt-neuf hommes chargés de payer pour la ville, vingt-neuf bourgeois se sacrifiant pour éviter le pillage de la ville. Le duc les fait pendre à des gibets sur la Roche Coroller (actuellement venelle de la Roche). « En quittant Morlaix, Jean IV laisse une troupe anglaise de 800 hommes dont les cruautés poussèrent les Morlaisiens à une nouvelle révolte en 1376. Ils appelèrent les Français qui les aidèrent à exterminer la garnison » (Joachim Darsel, Histoire de Morlaix des origines à la Révolution). Mais le second traité de Guérande, en 1381, rend la ville de Morlaix au duc.

Vers 1375-1376, la fin de la guerre civile bretonne qui a duré en tout vingt ans a ruiné la province et ravagé Morlaix et sa région.

      « A Saint Pol, la chapelle Notre-Dame du Kreisker a été totalement brûlée, le couvent des Carmes profané, et plusieurs années après, toutes les traces du passage des armées ne sont pas encore effacées. En 1431, les bourgeois se plaignent toujours d'avoir une cathédrale « choiste en ruine »... Les couvents des Dominicains de Morlaix, de Quimperlé sortent appauvris de la tourmente, dépouillés de leurs trésors et de leurs manuscrits précieux » (Fastes et malheurs de la Bretagne ducale, p.126).

Villes et campagnes ont terriblement souffert des pillages comme des sièges, qui n'ont respecté ni églises ni abbayes et la marine marchande a sombré dans la tourmente de cette traduction régionale de la guerre de cent ans. Le sort de la région de Morlaix n'est pas différent de celui de l'ensemble de la Bretagne, à l'issue de cette guerre de succession de Bretagne qui a provoqué brigandages, mauvaises récoltes et disettes: la Bretagne, qui comptait 1,2 million d'habitants vers 1390 n'en contient plus qu'un million vers 1450.

      A la fin du XIVe siècle, Morlaix compte un peu plus de 4000 habitants (comme Fougères, Guérande, Quimper, Vitré), derrière Vannes et Dinan (5000 habitants), Rennes (13000 habitants) et Nantes (14000 habitants). En dehors de l'enceinte fortifiée, la ville doit garder un aspect champêtre, avec des jardins, des prairies et des vignes.

 

XVe siècle: essor maritime et commercial de Morlaix

      Au 15e siècle, Morlaix est donc une des 8 villes bretonnes qui comptent, même si, de manière générale, la population des villes bretonnes n'est pas très impressionnante par rapport à d'autres régions, les citadins ne représentant que 7% de la population bretonne. On apprend en lisant Marthe Le Clech (Bretagne d'hier, Morlaix tome 1) qu'elle compte en 1491 165 cabarets pour 4000 à 5000 habitants. Le commerce du textile, la fortune des armateurs génèrent un embellissement de la ville. Davantage de taxes indirectes et d'impôts rentrent: les recettes de la municipalité passent de 500 à 1000 livres à la fin du XV e siècle.

 

Aspect de la ville au XVe siècle.

En 1418, Vincent Ferrier, le futur St Vincent Ferrier, prêche pendant 15 jours à Morlaix du haut de la rue des fontaines, auprès de l'hôtel-dieu, avec sa voix forte que l'on entendait dit-on de la colline d'en face, près du château.

Au milieu du XVe siècle s'installe une nouvelle fondation pieuse à Morlaix, le monastère des Cordeliers, installé à l'emplacement de l'actuelle maison de retraite Saint-François, au milieu de la forêt de Cuburien, les moines Cordeliers faisant office de soignants pendant les épidémies.

L'enceinte fortifiée de Morlaix mesure un peu plus d'un kilomètre. Elle compte cinq portes avec pont-levis. La dernière, celle du Bourret (entrée de notre rue de Brest), fut détruite en 1854. Joachim Darsel explique que cette enceinte fortifiée « prend naissance au pied du château, s'accroche au roc qui domine le Queffleut (actuel chemin de l'hospice) et depuis le pont Bourret (entrée de la rue de Brest) suivait le cour de cette rivière (sous la place Emile Souvestre) prenait à droite vers la porte Notre-Dame (jusqu'à l'hôtel d'Europe), rejoignait le cours du Jarlot qu'elle remontait par la Tour d'Argent, la rue des Lavoirs puis remontait par le Dossen, et la porte Saint-Yves » (en haut de la rue du Mur) ».

Le faubourg Saint-Mathieu (rue haute, rue basse, rue des bouchers, place du March'Hallach...) est donc en dehors de l'enceinte principale même s'il est lui aussi protégé par des défenses et clos de portes fortifiées. Le prieuré de St Mélaine, au-dessus du centre-ville côté Tréguier, a aussi ses portes fortifiées :du côté de Créac'h Joly, l'ancienne rue du Collège; près des Ursulines dans le faubourg de Viniec; à l'entrée de la rue des Fontaines vers Sainte-Marthe (emplacement actuel du Carmel); la dernière, vers le Créhou, protégeait la venelle aux prêtres. Le faubourg de Saint-Martin a aussi ses fortifications et ses portes.

Le faubourg Saint-Martin (de la rue Villeneuve à la rue Longue) a lui aussi ses portes et ses défenses autonomes.

« Morlaix ne compte pas de places, en dehors de celle, exiguë, du Pavé (carrefour de la rue Carnot, au débouché des rues Notre-Dame et du Mur); ses ruelles sont étroites et sombres ». (Joachim Darsel).

Entre la ville close (qui commence à l'est de la rue Carnot) et le confluent du Jarlot et du Queffleut (mairie actuelle), c'est l'île Notre-Dame.

Le port arrive au-delà de l'île Notre-Dame jusqu'au niveau de l'actuelle place des otages, devant Saint Mélaine. L'église Saint-Mélaine, autrefois un modeste édifice placé sous la protection de l'abbaye Saint-Mélaine de Rennes, fut rebâtie à neuf à partir de 1489.

      Les voies d'accès à Morlaix sont compliquées, difficilement praticables. On arrive depuis Rennes ou Paris dans la ville par la rue des Vignes, et on prend la route de Brest par la rue Villeneuve.

Morlaix compte aussi un ospital, à l'emplacement de l'actuelle Place de Viarmes. Celui-ci a disparu après le terrible incendie de 1731, qui a permis de créer la place actuelle, baptisée du nom de l'intendant de Bretagne de l'époque, et le nouvel hôpital a été construit en bas du complexe de l'actuel hôpital (rue de Brest). Cet ospital fondé au XIV e siècle tire sans doute son son origine, selon Joachim Darsel, d'une maladrerie fondée par les Templiers pour soigner la lèpre, à laquelle on annexa par la suite diverses dépendances agglomérées autour de la chapelle Sainte-Marthe. Un hôpital distinct s'installa rue des Fontaines (venelle avant la rue Sainte-Marthe en direction du Carmel) et place de Viarmes, en bordure du Jarlot, il devait aussi y avoir un hôtel-Dieu entretenant les pauvres.

 

Une ville de corsaires et de grands négociants: les Coatanlem

Au début du XVe siècle, les Anglais se livrent à la piraterie sur les côtes bretonnes. On arme alors à St Pol de Léon une flotte de 30 vaisseaux qui sous le commandement du morlaisien Jean de Penhoët, capitaine de Morlaix, rejoint et bat la flotte anglaise au large de Saint Mathieu. Après trois heures de combat, il ramène à Brest 40 vaisseaux ennemis.

La famille noble des Coatanlem participe aussi activement à Morlaix à l'armement et aux échanges commerciaux.

Daniel Appriou, dans Au coeur de Morlaix (Keltia graphic), raconte que Jean Coëtenlem, sieur de Keraudry en Plouézoc'h, né à Morlaix vers 1455, pirate en free lance, qui, après avoir essayé un refus auprès du duc de Bretagne, s'engage comme corsaire auprès du roi de France, pillant des bateaux marchands anglais (bien que l'Angleterre soit à l'époque l'alliée de la Bretagne) et espagnols entre Saint Mathieu et l'île de Bréhat avec sa nef amirale « La Cuiller ». « Jean Coatanlem assure la police de la Manche Occidentale dont il se fait un véritable fief. Les négociants de St Pol de Léon et de Morlaix lui verse un pourcentage sur la valeur des cargaisons qu'il convoie » (Joachim Darsel, opus cité – p.35). Pour se désennuyer de cette vie de « chien de garde », il attaque et pille de temps en temps des navires étrangers, anglais surtout. Les Anglais envoient trois vaisseaux de Bristol en finir avec le corsaire breton mais les hommes de Jean Coatanlem « taillent leurs ennemis en pièces, entrent même à Bristol, incendient la ville et emmènent prisonniers les principaux notables de l'endroit. C'était pousser un peu loin la plaisanterie et l'amour de la bagarre ». (Joachim Darsel). Le duc de Bretagne François II, qui a déjà reçu plusieurs plaintes de négociants anglais et espagnols, et qui est officiellement un allié de l'Angleterre, éloigne Jean de Coatanlem. Celui-ci se rendit alors avec toute sa flotte à Lisbonne où il succéda à Christophe Colomb comme amiral du roi du Portugal. En 1486, on le trouve aussi au service de René II de Lorraine, alors en guerre contre Charles VIII.

Son neveu, Nicolas de Coatanlem, « se fit une énorme fortune, mais par d'autres moyens, transportant jusqu'en Angleterre, Hollande ou en Espagne les toiles, vins et sels bretons. En 1492, Nicolas, refusant de voir la Bretagne s'associer de nouveau à la France, complota avec Maurice de René, capitaine de Morlaix. « Le but de cette conjuration était (…) de livrer la Bretagne à l'Angleterre » ; le complot échoua, les conjurés furent jugés et emprisonnés au Louvre.

Nicolas de Coatanlem était un grand patriote breton: pendant la guerre entre la Bretagne et la France, qui allait coûter l'indépendance de la Bretagne en 1488, il avait ravitaillé par deux fois, à ses risques et périls, la ville de Nantes assiégée par les Français en 1487. L'année suivante, il s'était battu courageusement à Saint-Aubin-du-Cormier, où la Bretagne perdit la guerre et sa liberté. C'est pour sortir la Bretagne d'une dépendance humiliante vis à vis de la France que Nicolas avait comploté. Sa grande fortune lui permet toutefois d'être pardonné par le successeur de Charles VIII, le premier époux d'Anne de Bretagne.

Deux mois plus tard, Nicolas Coatenlem était de retour à Morlaix où il reprenait son commerce de toiles. Les succès commerciaux hâtèrent sans nul doute son retour en grâce puisqu'en 1500 Louis XII et Anne de Bretagne ordonnaient au Morlaisien d'armer et d'avitailler la célèbre nef La Cordelière construite à Morlaix (au Dourduff). Elle coula tragiquement devant Brest après avoir soutenu le pape Alexandre VI contre les Turcs ». La Cordelière était un navire de six à sept cent tonneaux, à l'équipage breton, qui faisait la fierté de la région.

En août 1513, la Cordelière, commandée par Hervé de Porzmoguer, s'engage dans un combat avec les Anglais suite à une attaque de ceux-ci: poursuivie par plusieurs vaisseaux anglais, elle sombre aux larges de la pointe Saint Matthieu, entraînant dans l'abîme le navire anglais « Le Régent » accroché à son flanc. « Environ 650 Anglais et 500 Bretons et leur capitaine périrent », raconte Marthe Le Clech.

Dans le sillage de ce désastre, les pillages se multiplient sur les côtes. Nicolas Coatenlem mourut en 1519 au manoir de Penanru et fut enterré dans l'église des Jacobins à Morlaix » (Daniel Appriou, opus cité).

 

XVI e siècle: une période de violence et de vitalité commerciale

 

La reine Anne à Morlaix (1506)

Après s'être remariée à Louis XII, suite à la mort accidentelle de Charles VIII, la duchesse Anne, « gentille Reyne », fait son Tro Breizh et en 1506, elle est accueillie à Morlaix, logée au couvent des Dominicains, probablement parce que le château était en réparation. « La ville lui fit présent d'un petit navire d'or enrichi de pierreries et d'une hermine apprivoisée portant au cou un collier de perles » (Joachim Darsel). On organisa de mémorables fêtes avec des danses pour la Reine Anne. Le 23 septembre 1518, Morlaix reçut une autre visite royale, celle de François Ier, le mari de Claude de France, la fille d'Anne de Bretagne, dont le mariage scella définitivement le rattachement de la Bretagne à la France.

 

Le sac de Morlaix par les Anglais (1522)

Voulant punir les Morlaisiens après leur demi-échec de 1513 (la disparition du Régent avec la Cordelière) et les pertes infligées par Jean et Nicolas de Coatenlem, les Anglais décidèrent d'une expédition contre Morlaix. Après le sac, la ville, complètement ruinée, demeura dix ans dans la désolation.

Marthe Le Clech raconte cet épisode tragique: « Un traître, Latricle, lieutenant du capitaine de Morlaix, avertit les Anglais qui étaient en rade à bord de soixante navires, que les nobles de la ville étaient à une revue militaire à Guingamp et les bourgeois négociants à Noyal-Pontivy. A la faveur du crépuscule les Anglais remontèrent la rivière sur de légères embarcations mais les bûcherons qui travaillaient en face de Saint-François Cuburien firent tomber dans l'eau une dizaine d'arbres pour leur barrer le passage. Les pirates gagnèrent donc la ville à pied... Les maisons des plus riches bourgeois furent pillées et brûlées. Les archives de la ville disparurent dans l'incendie de l'habitation de Dominique Calloët, procureur de la ville (maire). Les églises furent pillées aussi et Notre-Dame du Mur devint en partie la proie des flammes. L'Histoire a gardé le souvenir de deux vaillants défenseurs, Jehan Piriou, recteur de Ploujean et chapelain de la collégiale du Mur, qui releva le pont-levis de la Porte Notre-Dame et abattit, armé d'un mousquet, bon nombre d'assaillants avant de succomber lui-même. Une chambrière (Suzanne Le Borgne?) du 18 Grand Rue, leva une vanne qui communiquait avec la rivière, remplit ainsi d'eau le sous-sol, puis souleva une trappe qui s'ouvrait sur la cave; quatre-vingts Anglais tombèrent dans le piège et se noyèrent. L'héroïne paya de sa vie sa témérité: elle fut défenestrée et s'écrasa Grand-Rue. A l'aube, des Anglais chargés de butin et de prisonniers rejoignirent leurs vaisseaux. Cependant (dit-on), six à sept cents ennemis avinés furent égorgés dans les bois du Styvel (Coatserho) par les troupes du comte de Laval accourues en hâte de Guingamp. Le sang anglais rougit les eaux d'une source située en contre-bas et appelée depuis « Fontaine aux Anglais » ». (Bretagne d'hier, Morlaix tome 1, p.10).

 

La construction du Château du Taureau (1540-1552)

De manière à se protéger de nouvelles attaques anglaises, les bourgeois morlaisiens demandèrent au gouverneur de Bretagne d'intervenir auprès du roi de France afin qu'ils puissent construire et armer à leur frais une forteresse à l'entrée de la rade. Le roi accepta que les impôts sur les vins déchargés au port soient affectés à l'entretien du fort et de sa milice. Les travaux de construction du château du Taureau commencèrent en 1542. En 1544, on y plaça un gouverneur morlaisien, Jean de Kermellec, et une garnison de 23 soldats. A partir de 1564, les maires de Morlaix devinrent de droit, leur année d'exercice révolue, capitaine du Taureau pour un an.

Cette puissante forteresse sécurisa le port de Morlaix et permit un regain d'activité pour le commerce.

Par la suite néanmoins, des conflits s'élevèrent entre les administrateurs de la cité morlaisienne et les gouverneurs du Taureau.

Cette capacité des bourgeois morlaisiens à construire et armer le château du Taureau témoigne de la prospérité commerciale retrouvée de la ville à cette époque. La guerre de succession de Bretagne est déjà loin, mais ce sont les ravages de la guerre de la Ligue qui s'approchent. Avant d'en parler, faisons un petit aparté sur les ressorts de la richesse commerçante de Morlaix.

Morlaix a le monopole de la commercialisation à l'international des toiles de lin (les crées) du Léon, exportées en Angleterre, en Hollande, en Espagne, et dans le Nouveau Monde. La production léonarde de toile fine de lin représente 10000 kilomètres de toile par an. Le dynamisme de Morlaix et de l'arrière-pays léonard, celui des enclos paroissiaux, entre la fin du XVe siècle et le XVIe siècle, est lié à l'essor de l'industrie toilière. La Bretagne bénéficie de conditions favorables pour la culture et le travail du chanvre et du lin: un climat humide favorable à la pousse et à leur préparation, blanchissage et tissage. « A partir de la fin du XVe siècle, la demande de toiles augmente considérablement. En Europe d'abord, où un progrès certain du niveau de vie permet l'achat par des couches de plus en plus larges de la population, de toiles de lin pour fabriquer des chemises, des nappes, des serviettes. Le développement des échanges commerciaux nécessite l'utilisation croissante de toiles de chanvre pour les voiles de bateaux et pour l'emballage de marchandises de toutes sortes, qui voyages sous forme de balles, ballots ou fardeaux... Surtout un marché nouveau et riche d'avenir apparaît au-delà des mers à la suite des Grandes Découvertes, dans les colonies portugaises et surtout espagnoles en Amérique. Les colons européens réclament des toiles de lin blanches, légères et fraîches à la peau qui jouent dans les climats tropicaux le rôle que joueront plus tard les toiles de coton... Le Léon est la patrie de la manufacture des créés. D'après une hypothèse, le terme crée viendrait du breton kriz « chemise ». Leur longueur est uniformément de 100 aunes, environ 122 mètres. La fabrique s'est étendue progressivement, à partir de Saint-Pol-de-Léon, Landerneau et surtout Morlaix, dans presque tout le Léon, de la côte nord de Sizun-Commana-Plounéour Menez, qu'elle n'a jamais dépassé, au sud, à la frontière avec l'évéché de Tréguier, à l'est jusqu'à une ligne Brest-Lesneven à l'ouest » (Toute l'histoire de la Bretagne des origines à nos jours, Skol Vreizh, p. 342). L'apogée de la fabrique des crées se situe à la fin du XVIIe siècle, avec 80 à 90000 pièces, contre 20 à 25000 vers 1580.

Cet enrichissement par le commerce de la toile nourrit la floraison de l'art religieux dans tout le Léon et à Morlaix. Morlaix à des ateliers d'artistes sculpteurs et bâtisseurs prestigieux comme celui de Jacques Lespagnol. Les paroisses s'enrichissent avec l'activité artisanale et commerciale. A Saint-Mathieu, paroisse de Morlaix, les recettes passent de 128 livres en moyenne à 1530 à 1549 livres pour la période 1570-1590, ce qui lui permet de se lancer dans la construction de son grand clocher.

La construction du clocher de Saint-Mathieu, entamée en 1548, ne sera achevée qu'en 1699. La tour Saint-Mathieu est une belle manifestation de l'art de la Renaissance en Bretagne.

Les artisans bâtisseurs (tailleurs de pierre, maîtres d'œuvre, charpentiers) de Morlaix travaillent aussi des assemblées paroissiales des bourgs toiliers voisins, du Léon principalement.

La croissance de l'activité commerciale et des richesses à Morlaix fait venir des bourgeois de Haute-Bretagne, de Normandie, du Bordelais d'autres provinces françaises et des Irlandais qui feront souche à Morlaix. A Morlaix, l'élément immigré ou importé tient des places de commandement. « Sur 32 maires qui se succèdent à Morlaix de 1706 à 1789, 22, soit plus des deux tiers, portent un patronyme français » (Louis Elégoët, « Les Juloded sous l'Ancien Régime », dans Elites et notables de Bretagne de l'Ancien Régime à nos jours, Presse de l'UBO).

Des nobles suspendent provisoirement leurs privilèges d'exemption d'impôts et leur statut de remparts armés de la société – comme la coutume bretonne les y autorise – pour s'installer dans le commerce et construisent à l'imitation des manoirs de campagne des maisons à lanterne. Laissons Joachim Darsel les décrire avec précision: « Une maison à lanterne est en réalité un édifice de deux maisons séparées par une cour vitrée. La première de ces maisons prend jour sur la rue, la deuxième sur la cour, et toutes deux prennent des vues secondaires sur la pièce du milieu qui forme une cour vitrée. Un escalier à vis, très richement décoré de boiseries sculptées, situé à l'angle de la pièce vitrée et de la partie donnant sur la rue, dessert toutes les pièces de devant. A chaque palier d'arrivée, une sorte de balcon en bois finement mouluré, accoté au mur mitoyen, donne accès aux pièces de derrière correspondantes. Ces balcons, superposés par étage, forment ce qui est appelé ... les ponts d'allée. Surplombant la grande pièce centrale, ils forment une espèce de galerie d'un aspect très original... Notre vieille cité possède encore une bonne douzaine (sinon plus) de ces maisons à lanterne: les plus connues en sont: celle dite de la « Reine Anne », l'hôtel du Lion d'or, le N°9 de la Grand'Rue, etc... »

Cette prospérité morlaisienne qui s'affirme fortement autour des années 1540 va à nouveau être remise en cause par la guerre, en l'occurrence celle de la Ligue.

 

Morlaix à la fin des guerres de religion, sous la domination de la Ligue.

      Morlaix a abrité un court moment une des églises réformées parmi les plus anciennes de Bretagne; En 1538, un dénommé Alain Guézennec arracha une hostie des mains d'un prêtre officiant en l'église Saint-Melaine. Quelques temps après, il fut brûlé vif dans le carrefour en face de l'église. Mis à part cela, on n'a pas de témoignages d'affrontements entre protestants et catholiques dans la région, la communauté protestante ayant été trop rapidement démantelée.

En revanche, au moment de la prise de pouvoir d'Henri IV, Morlaix va être rattaché à la Ligue par le duc de Mercoeur, successeur des Guise, et son allié, Alexandre de Kergariou, seigneur de Ploujean. La ligue commande Morlaix à partir de 1583 avec des mercenaires espagnols qui se comportent comme des brigands. Joachim Darsel raconte que sous la domination de la Ligue, se donnant le titre de « Sainte Union », la ville était dirigée par « une sorte de tripot » (installé officiellement au couvent des Jacobins mais tenant réunion dans les cabarets) et constitué par « des prêtres, des gens de guerres, des juges, des commerçants, que régentait un farouche ligueur, l'archidiacre du Pou-Castel ». Ce beau monde fait ripaille, écoute les dénonciations de suspects, ordonne les pendaisons.

Une partie des bourgeois de la ville ne supporte plus les Ligueurs et décide de trahir le gouverneur en proposant la capitulation au maréchal d'Aumont, envoyé par Henri IV pour combattre la Ligue, et qui stationne auprès de Lanmeur avec ses troupes. Aumont pénètre avec 3000 soldats dans la ville le 25 août 1594 avec la complicité de bourgeois morlaisiens au petit matin et les Ligueurs, surpris, sont forcés de se réfugier à l'intérieur du château avec 60 gentilhommes et 500 soldats. Pendant 24 jours, reclus sans vivres dans un château assiégé et bombardé en parmanence, Rosempoul résista avec ses hommes au maréchal d'Aumont. Chez les assiégés bombardées par des pièces d'artillerie installées sur la plate-forme du clocher du Mur, puis sur celle de St Mathieu, on mangeait chevaux, chiens, chats, rats et souris. Mais voyant que Mercoeur et les espagnols, installés aux environs de Plourin, refusaient de s'engager ensemble dans la bataille contre les troupes loyalistes du maréchal d'Aumont suite à un différend touchant le pillage ou non de la ville reconquise, Rosampul offrit sa reddition. La démolition du Château puis décidée quelques années après par le maréchal d'Aumont et les habitants de Morlaix qui ne voulaient plus supporter les lourds frais de réparation et d'entretien. Les pierres qui en provinrent servirent en partie à la construction du premier hôtel de ville, place de l'Éperon, commencée en 1610 (l'hôtel de ville actuel date de l'époque de Louis Philippe). 

 

Au XVII e, Morlaix résiste plutôt bien au déclin de la Bretagne

      Morlaix après les guerres de la Ligue: des années difficiles

« A l'issue des guerres de la Ligue, la ville de Morlaix, toute pantelante, n'aspirait qu'à se rétablir dans le calme. Hélas! le bilan de luttes intestines allait se faire longuement et lourdement sentir. Les campagnes dévastées et livrées au pillage ne nourrissent plus les paysans qui, réduits à la famine, meurent comme des mouches, où se réfugient dans les villes pour s'y nourrir des détritus des citadins. Les cochons abandonnés errent nos nos rues fétides et font office de boueux. En 1600, on permet aux pauvres de l'hôpital de les arrêter et de les ramener au profit de leur établissement. Les remparts sont en ruines; leurs fosses envahis par la vase » (Joachim Darsel. Opus cité, p.66).

Autre calamité, la peste produit aussi des pertes nombreuses chez les Morlaisiens: après avoir déjà fait irruption au siècle précédent en 1564, 1566, 1568, 1593, elle décime à nouveau Morlaix en 1631 et en 1640... Les malades sont alors pris en charge par les Recollets de Cuburien (emplacement de la maison de retraite Saint-François, sur la route de Locquénolé) qui ont remplacé les Cordeliers en 1622.

La guerre de trente ans va continuer à aggraver les souffrances du peuple et le climat d'insécurité et d'agitation. Joachim Darsel en fait bien part en évoquant un épisode de trouble et le jugement alarmiste d'un contemporain:

« Les 16 et 17 août 1639, une violente émeute éclate dans le faubourg de la Villeneuve au sujet de la perception des deniers communs. La milice bourgeoise, incapable de la réprimer, est suppléée par la noblesse des environs et les principaux bourgeois de la ville. Les responsables du mouvement furent arrêtés et sévèrement punis; mais la sédition fermenta jusqu'à l'arrivée des compagnies irlandaises qui vinrent contenir le peuple et soutenir la perception des droits de la ville.

Vers le milieu du siècle, l'anarchie la plus complète règne à Morlaix, selon certain factum paru en 1654 qui désigne nommément les officiers de la ville comme fauteurs de désordres et voies de fait exercées contre de nombreux particuliers. Ainsi, à l'issue de toute guerre civile, se règlent – avec intérêt, hélas! - les vieux comptes de sang... « Toute la ville est tenue en sujétion; l'on y affronte, l'on attaque, l'on bat, l'on vole, l'on y tue le monde hardiment et sans crainte, s'étant fait de sept à huit ans derniers tant de meurtres et de crimes capitaux qui n'ont été suivis d'aucune punition, qu'il semble qu'il n'y a plus à présent aucune loi qui défende les meurtres et les voleurs ».

 

      Louis XIV et Colbert affaiblissent la Bretagne: la révolte des Bonnets Rouges

Les auteurs de La Bretagne Province (1532-1789) – Histoire de la Bretagne et des pays celtiques tome 3 (Skol Vreizh, 1980) montrent comment la Bretagne s'est globalement appauvrie sous le règne de Louis XIV.

La création de nouveaux impôts indirects (taxes sur le papier timbré, le tabac, la vaisselle d'étain) que la Bretagne doit fournir pour financer la guerre de Hollande à partir de 1670 va être à l'origine de la révolte du Papier timbré, qui se traduit d'abord en avril 1675 par des émeutes dans les villes de Rennes, Dinan, Nantes, Lamballe, Dol, Guingamp, liées au mécontentement anti-fiscal puis par des révoltes contre l'exploitation seigneuriale et le clergé dans les campagnes de Cornouaille, du Pays Bigouden, et du Poher (pays de Carhaix). On tue des nobles, on humilie des recteurs et des agents du fisc. « Pillages et destructions de châteaux, molestages et parfois exécutions (une douzaine) se succèdent à Briec, Chateaulin, Combrit, Douarnenez, Pont L'Abbé, Ploemeur, Plounéour, Gourin et dans les environs de Carhaix... Dans un second temps, la révolte s'organise, les paysans légifèrent, à la suite d'assemblées générales où prédominent désormais les beaux parleurs, les écrivains de village, c'est à dire les paysans aisés. Socialement plus modérés, ils rédigent d'assez nombreux textes où l'on trouve une revendication moyenne, commune à la majorité. Ce sont des programmes, soit des plaintes où l'on critique l'impôt, la justice, les droits seigneuriaux, qui évoquent avec un siècle d'avance les cahiers de doléance de 1789 ». Dans de nombreuses communautés villageoises du sud Finistère, les droits féodaux sont abolis. A la mi-juillet, la région de Carhaix s'embrase, avec notamment le pillage du presbytère de Commana et l'attaque du château de Kergoat, non loin de Scaër. Des milliers de révoltés du Poher se reconnaissent comme chef le notaire royal Sébastien Le Balp mais tentent en vain de prendre le port de Morlaix. Selon la Gazette d'Amsterdam, toujours bien informée, apeurés par cette révolte égalitariste paysanne, « les Anglais qui étaient à Morlaix commencent à trousser bagage pour se retirer ailleurs avec leurs effets » (Toute l'histoire de la Bretagne des origines à nos jours, Skol Vreizh -2013).

La mort de Le Balp, le 3 septembre 1675, marque la fin de la révolte en centre-Bretagne.

La répression de cette révolte des révoltes des Bonnets Rouges à partir d'août 1675 est féroce. « Les troupes de Colbert vivent sur le pays (600 hommes en Cornouaille), arrêtent, torturent, et exécutent publiquement les meneurs, envoient aux galères les paysans-soldats. A Quimper, Carhaix, Pontivy, Hennebont, il y a beaucoup de pendaisons. Plus tard, 20000 dragons séjournent tout l'hiver en Bretagne, pillant les villages rebelles comme en un pays ennemi conquis ».

      Le recul de l'exportation de toiles à la fin du XVII e siècle

Outre les conséquences de l'augmentation du prélèvement royal et seigneurial alors que l'activité économique ne progresse pas et les effets démographiques et sociaux de la répression de la révolte des Bonnets Rouges, et du fait que des milliers de soldats vivent sur le pays, la prospérité économique bretonne est victime de la politique économique de Colbert de restriction des importations pour développer la draperie française en taxant les draps étrangers. 

Depuis le 15e siècle, l'achat des draps constitue la contrepartie des ventes bretonnes, surtout de toiles, à l'Angleterre, le commerce breton étant largement bénéficiaire dans ses échanges avec l'Angleterre (vente d'eau de vie, de toile, de papier...). Les guerres (de la Ligue d'Augsbourg de 1689 à 1697, puis de la succession d'Espagne de 1702 à 1713) interompent par ailleurs le trafic commercial entre la Bretagne et l'Angleterre. « Entretemps, les Anglais ont fait appel aux toiles hollandaises et allemandes et surtout, ont développé des « fabriques » de toiles en Irlande qui produit aussi du chanvre et du lin ».

Le déclin du « roulage breton » qui fait péricliter beaucoup des 130 ports bretons s'explique par le protectionnisme économique de Colbert en même temps que par les innovations techniques des armateurs étrangers: les Hollandais construisent ainsi des navires d'un tonnage trois fois plus élevé que ceux des Bretons qui ne pourraient de toute manière pas les absorber dans leurs ports de fonds de ria. Au XVII e siècle, pendant que Roscoff se spécialise dans un trafic original et lucratif de contrebande (thé et eau de vie) avec l'Angleterre, Morlaix reste tout de même des trois premiers ports bretons, avec Nantes et Saint-Malo, et devant, mais plus pour longtemps, les jeunes ports de Lorient et de Brest. Il exporte des productions de son arrière-pays (blé, miel, papier, toiles: des crées assez grossières qui sont vendues aux paysans d'Espagne) et y redistribue des produits importés (vin, fer, épices). Morlaix continue aussi à importer des draps anglais du Devon et d'Exeter pour une valeur de 1 million de livres au XVII e siècle. « Marchands de Morlaix et d'Exeter échangent mutuellement leurs fils qui viennent apprendre dans le pays voisin « l'art de la marchandise » et la langue, c'est à dire à Morlaix, à la fois le français et le breton. On aurait compté ainsi jusqu'à 600 commissionnaires anglais à Morlaix vers 1660. Après 1640, Londres devient le principal débouché des toiles bretonnes... Le papier accompagne assez régulièrement les cargaisons de toiles vers l'Angleterre, mais la valeur de ce trafic n'atteint que 10% de celui des toiles. La Hollande en a également acheté mais ce marché est presque complètement perdu à la fin du XVIIe siècle » (Toute l'histoire de la Bretagne des origines à nos jours, Skol Vreizh, 2013 – p. 333).

« En 1600, l'évêché du Léon fabrique 20000 pièces de toile et en 1680 80 000, ce qui correspond à une longueur de près de 10000 kilomètres. A cette époque, le Léon est la deuxième région textile de France après celle de Rouen …Le début des années 1680 marque l'apogée de la manufacture toilière léonarde. A partir de cette époque, sa production commence à reculer. Ce déclin est entraîné par la politique mercantiliste de Colbert. Cherchant à vendre le plus possible de toiles à l'étranger tout en y achetant le moins possible, ce ministre de Louis XIV provoque la fermeture progressive du marché des toiles du Léon. Dès lors, les crées ne se vendent quasiment plus que dans la péninsule ibérique, notamment en Espagne. En 1788, leur production est tombée à 20500 pièces ». (Louis Elégoët, article dans Elites et notables en Bretagne de l'Ancien Régime à nos jours).

Ainsi, dès 1730, le morlaisien de Boisbilly adressait pour les Etats de Bretagne une requête alarmiste au roi Louis XV: « La ville de Morlaix d'où il sortait autrefois près de 300 vaisseaux par an pour l'Europe, l'Espagne, le Portugal, le Levant, l'Angleterre, la Hollande, le Nord, la pêche de Terre-Neuve, envoye à peine aujourd'hui 6 vaisseaux en Espagne, et tous les autres commerces sont interdits, perdus ou diminués ».

En effet, en 1660, l' « Acte de Navigation » voté par le Parlement britannique édicte en faveur de la marine anglaise un régime protectionniste prohibitif qui va générer une perte de la clientèle anglaise des toiles morlaisiennes. C'est pourquoi Joachim Darsel avance que « malgré le succès de quelques rares familles, le commerce de Morlaix se trouve à la fin du XVII e siècle en très nette décadence », notamment pour ce qui est des toiles à voile, les Anglais s'approvisionnant désormais chez eux ou en Irlande. « Celle-ci est due à des causes multiples: d'abord aux guerres continuelles qui avaient interrompu les relations commerciales; à la ruine des escadres navales qui eut pour conséquence la disparition de notre flotte marchande; enfin aux innombrables offices créés par le Roi au paiement desquels la bourgeoisie et les corporations épuisèrent leurs dernières ressources. De 1690 à 1711, la ville de Morlaix eut à débourser environ 120 000 livres pour achat et réunion de charges nouvelles; quelques années avant la Révolution, elle payait encore 3000 livres d'intérêts pour une partie de cette somme qu'elle avait dû emprunter ».

A Morlaix, l'industrie de la toile est contrôlée par la confrérie de la Trinité, rattachée à l'église du Mur. Celle-ci attribue les certifications, et jusqu'au XVI e siècle saisit les toiles défectueuses et limite l'accès à la profession. C'est ensuite le corps municipal qui assure ces fonctions. Le marché de la toile se pratique en particulier au XVIème siècle dans les magasins-fabriques de la rue Longue de Bourret, et devant elle, au croisement de l'actuelle rue de Brest et de la rue Gambetta. Au XVII e siècle, le commerce de la toile se fait à l'hôtel de ville. Au début du XVIIIe siècle, le tissage devient l'apanage des campagnes et les négociants morlaisiens ne jouent plus qu'un rôle d'intermédiaires.   

Morlaix, novembre 2013

 

Morlaix: de la fondation de la ville au 17e siècle. Une histoire de Morlaix, première partie

Morlaix au XVIIIe siècle: Une histoire de Morlaix, deuxième partie

Morlaix pendant la Révolution (I), Une histoire de Morlaix, troisième partie

Morlaix pendant la Révolution (II), Une histoire de Morlaix, troisième partie

 

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