José Antonio Kast, candidat nostalgique de l’ère Pinochet, a remporté haut la main la présidentielle en devançant largement la communiste Jeannette Jara. La vague brune qui sévit sur le continent pose des questions à l’ensemble de la gauche, chilienne, américaine et mondiale.
Christophe Deroubaix, L'Humanité, 15 décembre 2025
Les relents de l’histoire tournent parfois au remugle. Cinquante-deux ans après le coup d’État fasciste et la mort de Salvador Allende, trente-cinq ans après la fin de la dictature militaire d’Augusto Pinochet, son héritier revendiqué, José Antonio Kast, accède à la fonction présidentielle.
Avec 58,2 % des voix contre 41,8 % pour la communiste Jeannette Jara, qui représentait la coalition rassemblant toute la gauche, la victoire de la droite et de son extrême est sans appel et vient confirmer les résultats du premier tour, le 16 novembre. Ce jour-là, les élections législatives – tenues en parallèle de la présidentielle – faisaient entrer au Parlement chilien 90 députés de droite sur 155 et 27 sénateurs sur 50. Cette droitisation de tout le champ politique ne concerne pas que le Chili, mais l’ensemble du continent américain. Et pose à la gauche des questions existentielles.
José Antonio Kast et l’héritage de Pinochet
« Si on s’était rencontrés, on aurait pris un petit thé à la Moneda », confiait José Antonio Kast au quotidien la Tercera, à propos de Pinochet. Le président élu a même assuré que, s’il était encore vivant, le dictateur aurait voté pour lui. C’est que son programme s’inscrit dans l’extrême droite ligne du régime putschiste : l’ordre, l’ordre, encore l’ordre. Dominée outrageusement par l’immigration illégale et l’insécurité à la faveur d’un battage médiatique phénoménal, la campagne électorale a tracé un sillon au leader du Parti républicain du Chili.
Il a ainsi promis de déployer massivement la police et l’armée aux frontières – qu’il compte fermer –, d’expulser près de 340 000 migrants jugés en situation irrégulière et de bâtir un mur de 5 mètres de haut, sur les bons conseils de la Maison-Blanche. Calqué sur un autre schéma infernal, celui-là promu par son ami Nayib Bukele au Salvador, l’ultraconservateur compte créer de multiples prisons pour lutter, prétendument, contre la criminalité.
Côté économie, il reprend à son compte la rhétorique de la tronçonneuse de son autre ami d’extrême droite, l’Argentin Javier Milei : tailler dans les dépenses publiques à hauteur de 6 milliards de dollars, en ciblant notamment les fonctionnaires.
Ferme opposition à l’avortement, même en cas de viol, à la pilule contraceptive, au mariage des couples de même sexe ou encore à l’idéologie de genre… À la différence de ses précédentes candidatures, le fervent catholique et père de neuf enfants a cette fois-ci mis en sourdine sa vision rance de la société dans l’espoir de rallier à lui le vote des jeunes et des femmes.
La droite avance en s’appuyant sur les élites économiques
Le pari de gouverner par la haine d’une main de fer semble réussi. Un comble pour celui qui prétend défendre le camp du progrès. D’autant qu’il va disposer pour ce faire d’une majorité à la Chambre basse – si on additionne l’ensemble de l’aile droite, tout comme au Sénat.
Certes, Jeannette Jara n’a pas démérité, et a même réussi à augmenter son score entre les deux tours (41,8 contre 26,8 %). Mais la candidate issue du Parti communiste, désignée lors d’une primaire populaire et représentant une coalition rassemblant toute la gauche et même un peu au-delà avec les chrétiens-démocrates, est battue de près de 20 points.
Cette défaite intervient après quatre années de mandat de Gabriel Boric, élu en 2021 face à… José Antonio Kast. Et six ans après la grande révolte sociale de 2019, qui avait porté les espoirs de tout un peuple, et notamment le changement de la Constitution de 1980, de philosophie néolibérale et héritée de Pinochet. En 2022, le rejet par référendum du texte rédigé par la société civile a marqué un coup d’arrêt brutal à ces espoirs.
L’instauration du vote obligatoire, en vigueur pour la première fois lors de ce scrutin, est loin d’avoir profité à la gauche. Ce que Lautaro Carmona, le président du Parti communiste chilien, résumait ainsi dans notre édition du 13 novembre : « Il est frappant de voir comment les majorités populaires peuvent soutenir des politiciens élitistes qui, en fin de compte, servent les intérêts du grand capital. »
De l’Argentine à l’Équateur, les régimes progressistes s’effondrent
Jeannette Jara a elle-même été ministre du Travail de 2022 à 2025, et ses réformes sociales (réduction du temps de travail, augmentation du salaire minimum et introduction d’une part de solidarité dans le système des retraites) n’ont pas entraîné d’adhésion populaire massive. Comme ailleurs, la gauche ne peut faire l’économie d’une réflexion sur le rôle des médias de masse, le désintérêt des électeurs et les thèmes certes instrumentalisés mais réels de l’insécurité et de la corruption.
Ce schéma s’est reproduit dans de nombreux pays et pose une question centrale à la gauche chilienne comme mondiale : quels messages et quelles politiques de rupture peuvent arrimer à nouveau ces « majorités populaires » aux idées de gauche ? C’est en substance celle qu’a posée ce lundi la secrétaire des Jeunesses communistes chiliennes, Catalina Lufin : « Que cette défaite soit brève n’est ni une prédiction ni un rêve, c’est un mandat pour travailler, pour nous surpasser à nouveau. »
L’élection d’un président d’extrême droite au pays de Pinochet s’inscrit dans un mouvement plus large dans la partie méridionale du continent américain, où les droites extrémisées signent des victoires significatives. Depuis près de deux ans, Javier Milei a mis sa tronçonneuse sur le cou de l’Argentine.
En Équateur, Daniel Noboa, élu en 2023, plante les derniers clous sur le cercueil de la « révolution citoyenne » menée par Rafael Correa (2007-2017). En Bolivie, Rodrigo Paz, le nouveau président élu sous la devise « Dieu, famille et patrie », a mis fin à deux décennies presque ininterrompues de gestion du pays par le Mouvement vers le socialisme. Au Salvador, Nayib Bukele offre un modèle d’État ultra-autoritaire qui prospère sur la promesse de sécurité.
Les États-Unis renforcent leur contrôle sur l’Amérique latine
La liste est impressionnante, mais ne doit pas masquer une réalité plus complexe du paysage politique. Plus qu’un grand virage à droite, l’Amérique latine vit une forme de polarisation. Les trois pays les plus peuplés du sous-continent sont dirigés par la gauche. Au Brésil (213 millions d’habitants), Lula a battu en 2022 le président sortant, Jair Bolsonaro. Au Mexique (132 millions), Claudia Sheinbaum a pris la suite d’Andres Manuel Lopez Obrador et affiche un taux de popularité stratosphérique, indexé sur un bilan progressiste. En Colombie (54 millions), enfin, Gustavo Petro a tracé, en 2022, son chemin vers le palais Nariño, où dominait historiquement la droite dure.
L’élection de José Antonio Kast intervient quelques jours après la publication de la nouvelle stratégie de sécurité nationale des États-Unis. Si les commentaires en France ont largement tourné autour de la partie consacrée à l’Europe, celle-ci n’arrive en fait qu’en toute fin du document.
L’Amérique latine, en revanche, figure en tête des priorités de l’administration Trump, alors que celle-ci multiplie les manœuvres de déstabilisation contre le Venezuela de Nicolas Maduro. « Après des années de négligence, les États-Unis réaffirmeront et appliqueront la doctrine Monroe afin de rétablir la prééminence américaine dans l’hémisphère occidental (l’Amérique latine – NDLR) et de protéger notre territoire national et notre accès aux zones géographiques clés de la région », peut-on y lire.
La célèbre doctrine, qui doit son nom au 5e président (1817-1825) des États-Unis, condamne toute intervention européenne dans les affaires « des Amériques » (Nord et Sud), tout comme – le fait est moins connu – celle des États-Unis dans les affaires européennes.
Le document entend établir un « corollaire Trump » à cette doctrine. « Nous refuserons aux concurrents non hémisphériques la possibilité de positionner des forces ou d’autres capacités menaçantes, ou de posséder ou contrôler des actifs stratégiquement vitaux, dans notre hémisphère », y est-il écrit. C’est évidemment l’influence de Pékin qui est visée. Avec la bascule du pouvoir à Santiago, les États-Unis vont disposer d’un premier cas d’école. Le Chili a en effet été le premier pays d’Amérique latine à signer en 2005 un accord de libre-échange avec la Chine, qui est désormais son principal partenaire économique.
Le Chili exporte des matières premières (cuivre et lithium, notamment) et importe des produits industriels (équipements électroniques, véhicules, textiles). La première ambition de Donald Trump sera sans doute de réorienter les premières vers les États-Unis. Il s’agira également du premier test pour le nouveau président chilien.
L'éditorial de Rosa Moussaoui. L'Humanité, 15 décembre 2025
Un cauchemar hante l’Amérique latine : celui des dictatures parrainées par la CIA. Avec la victoire du candidat d’extrême droite José Antonio Kast au Chili, c’est l’ombre de Pinochet qui regagne le palais de la Moneda. Ce fils d’un officier de la Wehrmacht inscrit au parti nazi est l’héritier revendiqué d’un ordre né dans la violence du coup d’État de 1973, consolidé par la dictature et jamais réellement démantelé par la transition démocratique.
Pour défaire la candidate de gauche, Jeannette Jara, portée par une large coalition, il s’est employé à exciter toutes les phobies. Il a déchaîné la haine des immigrés, la peur du communisme, les pires affects masculinistes.
Après le soulèvement social de 2019, ce multimillionnaire, membre de la caste dominante, avait contribué à torpiller le processus constituant qui donnait pour la première fois depuis 1973 une légitimité politique à des demandes sociales jusque-là réprimées.
En plaçant la criminalité et l’immigration au centre de sa campagne, il a esquivé la confrontation politique sur le modèle économique imposé dans le sang par les militaires pour briser les droits sociaux, livrer les biens communs, les services publics et les retraites aux seules logiques du profit.
En guerre contre les libertés individuelles, les droits des femmes et ceux des peuples autochtones, il a su tirer parti de la démobilisation de classes populaires gagnées par un sentiment d’abandon et du ralliement d’un électorat de droite qui n’a jamais soldé les comptes de l’ère Pinochet. La révolution socialiste de Salvador Allende entendait élargir la démocratie à l’économie.
Au prix de la torture, des opposants parqués dans les stades, des disparitions forcées, des barrios massacrés, des corps jetés dans le fleuve Mapocho, le Chili fut le laboratoire du néolibéralisme, où les Chicago boys de Milton Friedman expérimentèrent, sous l’égide des généraux, le marché dérégulé et la dictature de l’argent, répliqués dans le monde entier.
Le basculement du Chili dans le gouffre du capitalisme autoritaire s’inscrit aujourd’hui dans une géographie globale. De Washington à Rome et à Tel-Aviv, de Buenos Aires à Santiago, le néofascisme s’avance sous des visages nationaux, mais avec une langue commune : peur, identité, rappel à l’ordre. Et un but partagé : la conservation à tout prix d’un ordre économique injuste et inégalitaire.
Il détourne les colères populaires et promet la force là où la politique a déserté. L’extrême droite ne surgit jamais du néant, elle germe et s’épanouit dans les failles de la démocratie. Une bataille, encore, est perdue. Le combat continue. Contre ceux qui veulent écrire l’avenir avec l’encre du passé, par-delà le verdict des urnes, il se joue dans la mémoire, la résistance sociale, la fidélité aux luttes.
L’extrême droite vient de l’emporter au Chili.
Avec José Antonio Kast comme président, le Chili et la classe travailleuse chilienne vont ainsi subir des attaques violentes. Les revanchards de la droite et de l’extrême droite vont chercher à détruire tous les acquis sociaux gagnés avec le gouvernement de gauche et en particulier ses ministres communistes, comme Jeannette Jara, ancienne ministre du Travail. Ils vont aussi ouvrir les portes des prisons où les tortionnaires de la dictature de Pinochet effectuaient leurs peines. La démocratie chilienne est aujourd’hui en grand danger.
Avec ce second tour de l’élection présidentielle au Chili, on assiste également à un nouveau basculement vers la droite et l’extrême droite de la région. Il survient après la victoire des candidats de Javier Milei aux élections législatives du 26 octobre en Argentine, l’élection de Rodrigo Paz en Bolivie, celle de Daniel Noboa en Équateur, ou encore celle de Nayib Bukele au Salvador. À l’heure où l’administration Trump vient de publier sa nouvelle doctrine stratégique qui affirme le renforcement de la doctrine Monroe, c’est l’ensemble des peuples de la région qui sont menacés par ces relais de la politique nord-américaine dans la région.
Le PCF félicite Jeannette Jara, le Parti communiste du Chili et toutes les forces progressistes pour la très belle bataille qu’ils viennent de livrer. Avec 5,2 millions de voix et 41,8 % des suffrages exprimés, notre camarade Jeannette Jara a en effet porté la gauche à son plus haut niveau depuis la réforme du mode de scrutin électoral. Comme elle l’a dit dans son discours après l’annonce des résultats : « La défaite est brève. Et sur ce chemin, nous allons nous rencontrer de nouveau. » Il va cependant revenir à la gauche chilienne tout entière de tirer les leçons de son échec et de travailler à surmonter les raisons pour lesquelles tout un secteur de l’électorat populaire ne s’est pas retrouvé dans ses propositions à l’occasion de ce scrutin.
Dès à présent, Jeannette Jara a appelé à poursuivre le combat dans l’unité et a annoncé une opposition ferme, résolue, démocratique contre toute remise en cause des acquis sociaux gagnés pendant le gouvernement progressiste : les 40 h, l’augmentation des retraites et des salaires…
Le PCF se tiendra, demain comme hier, aux côtés du Parti communiste du Chili et de la gauche chilienne, et il soutiendra toutes les luttes du peuple chilien.
Paris, le 16 décembre 2025
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