12 juin 2026
5
12
/06
/juin
/2026
05:41
Maurice Audin, soixante-neuf ans après
Il y’a soixante-neuf ans, au matin du 11 juin 1957, des parachutistes Français frappaient à la porte de Maurice Audin, à Alger. Maurice Audin avait vingt-cinq ans. Mathématicien, militant du Parti communiste algérien, il avait fait le choix d'embrasser pleinement le combat du peuple algérien pour son indépendance, ce combat qui était aussi le sien, celui d'un jeune homme enseignait en Algérie, qui y avait sa vie, sa femme Josette, ces trois enfants. Arrêté sous leurs yeux, il disparaissait dans les geôles de l'armée française. Sa famille ne le reverrait jamais.
Pendant plus de six décennies, le mensonge d'État a recouvert cette disparition. Pendant plus de soixante ans, ses proches, les historiens, les militants des droits humains ont dû se battre pour faire reconnaître ce qui s'était réellement passé. Maurice Audin n'avait pas disparu. Il avait été torturé et assassiné.
Cet après-midi du 11 juin, comme chaque année, l'association Josette et Maurice Audin s'est rassemblée au Père-Lachaise devant son cénotaphe. Une tombe sans corps. Un monument qui dit autant l'absence d'un homme que l'obstination de ceux qui ont refusé d'oublier.
À Bagnolet, nous avons notre propre lieu de mémoire. Le 7 juillet 2019, nous rebaptisions le parc du Château de l'Étang, parc Josette et Maurice Audin. Ce jour-là, Pierre Audin, leur fils, était parmi nous. Il est depuis disparu à son tour, laissant derrière lui le souvenir d'un homme qui avait porté toute sa vie le combat pour la vérité sur la disparition de son père et le combat inlassable de sa mère. Deux générations consumées par la même exigence de vérité.
Il a fallu soixante et un ans. En 2018, le président de la République Emmanuel Macron se rendait à Bagnolet, au domicile de Josette Audin, pour reconnaître enfin ce que sa famille réclamait depuis plus d'un demi-siècle : Maurice Audin avait été victime d'un « système légalement institué » permettant l'arrestation, la torture et la disparition forcée de milliers d'Algériens et de militants de l'indépendance. C'est dans ce salon, face à cette femme de quatre-vingt-trois ans qui avait attendu toute une vie, que l'État français admettait sa responsabilité.
Ce mot, « système », est essentiel. Il ne désigne pas une bavure, ni un acte isolé. Il désigne une politique organisée, assumée, couverte par les autorités de l'époque.
Deux autres vérités ont depuis émergé. Celle d'Ali Boumendjel, dont l'État a reconnu en 2021 qu'il avait été torturé et assassiné, et non suicidé, comme le soutenait la version officielle depuis 1957. Puis celle de Larbi Ben M'hidi, dont la France a admis en 2024 qu'il avait été assassiné par des militaires français.
Ces reconnaissances ont une immense valeur. Elles rendent justice aux familles. Elles brisent des décennies de déni. Mais elles posent aussi une question que l'on ne peut plus esquiver : combien de temps faudra-t-il encore ?
Le fichier tenu en 1957 par Paul Teitgen recensait 3 024 disparus pour la seule bataille d'Alger. Au rythme actuel, une reconnaissance tous les trois ans environ, il faudrait plus de neuf mille ans pour que chacun de ces dossiers reçoive une réponse officielle. L'absurdité de ce calcul dit tout des limites d'une approche au cas par cas.
Car Maurice Audin, Ali Boumendjel et Larbi Ben M'hidi ne sont pas des exceptions. Ils sont les visages les plus connus d'une réalité beaucoup plus vaste. La disparition forcée n'était pas une anomalie de la bataille d'Alger. C'était une pratique systématique, organisée, administrée. Chaque dossier renvoie aux mêmes méthodes, aux mêmes mécanismes, aux mêmes responsabilités.
La véritable leçon de l'affaire Audin n'est donc pas seulement la reconnaissance d'un crime. C'est la mise au jour d'un système. Et si la vérité sur Maurice Audin a fini par s'imposer, c'est qu'elle doit ouvrir la voie, pas refermer le dossier. La question que la République doit désormais affronter, c'est celle d'une reconnaissance globale, qui ne passe pas par une succession interminable de cas individuels mais qui nomme le système pour ce qu'il était.
Ce cénotaphe au Père-Lachaise, inauguré le 11 juin 2019, demeure à ce jour le seul monument en France dédié à un combattant de l'indépendance algérienne. Il est là, près du Mur des Fédérés, parmi les mémoires ouvrières et révolutionnaires que ce cimetière abrite. Ce n'est pas un hasard. Et ce n'est pas un aboutissement. C'est un point de départ. Un appel adressé à la République : la mémoire n'a de sens que lorsqu'elle s'accompagne de la vérité, et la vérité n'a de sens que lorsqu'elle vaut pour toutes les victimes, pas seulement pour celles dont le nom a traversé l'histoire.
Moh Djennane, militant communiste de la section de Bagnolet
Published by Section du Parti communiste du Pays de Morlaix
-
dans
PAGES D'HISTOIRE
commenter cet article …
commenter cet article …
/image%2F1489059%2F20230703%2Fob_d3a7c7_capture-d-ecran-2023-07-03-a-19-07.png)
/image%2F1489059%2F20260612%2Fob_7cfc49_720476250-4367571716814935-22783211663.jpg)
/image%2F1489059%2F20260612%2Fob_8b5640_720486975-4367571780148262-54115476828.jpg)
/image%2F1489059%2F20260612%2Fob_d522c3_721265730-4367572140148226-42706437964.jpg)
