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14 août 2025 4 14 /08 /août /2025 08:02
Yoko Tsuno incarne un archétype rare dans la BD franco-belge. © Creative commons

Yoko Tsuno incarne un archétype rare dans la BD franco-belge. © Creative commons

« Je me lève avec Yoko, je m’endors avec Yoko. » À 91 ans, Roger Leloup continue de vivre au quotidien avec sa « fille de papier », qu’il a créée il y a cinquante-six ans. Auparavant, le dessinateur louait son crayonné au père de la BD européenne pour illustrer d’objets techniques les Tintin ou les décors architecturaux des albums Alix de Jacques Martin. Lorsque l’assistant demande en 1969 à Hergé de lui « redonner sa liberté » pour créer ses propres histoires, Georges Remi (de son vrai nom) lui assure qu’il ne lui a « jamais prise ». Mais il ne peut s’empêcher d’ajouter : « Faites attention, une femme dans la BD, ça n’a jamais marché. » Les 31 albums de Yoko Tsuno, électronicienne le démentent chaque jour.

Paru tout d’abord dans le journal Spirou, le personnage de Yoko détonne. Sur les 50 pages du magazine, la place est largement occupée par des héros masculins (Lucky Luke, Boule et Bill, Gaston Lagaffe…), excepté Natacha l’hôtesse de l’air hypersexualisée. Yoko, elle, ne minaude pas, ne porte jamais de décolleté plongeant ni de talons hauts, mais plutôt des combinaisons fermées jusqu’au cou. Elle manie les puces électroniques puis l’informatique avec brio et sait reconnaître un accélérateur de particules quand elle tombe dessus par hasard.

L’électronicienne tire à l’arc, maîtrise les arts martiaux et sait répliquer de manière cinglante à une remarque sexiste. Ces traits de caractère ont séduit toute une génération de gamines nées dans les années 1970-1980, que l’héroïne sino-japonaise a beaucoup marquées. Dès la parution de la première histoire, dans laquelle Yoko partage la vedette avec deux acolytes masculins, son personnage est plébiscité par les lecteurs. « Ça a tout bousculé », s’en amuse aujourd’hui Roger Leloup.

Loin des clichés genrés, une héroïne célibataire et scientifique, non sexualisée

« Ma première histoire avait un ton comique, un peu caricatural. Un courrier m’a fait changer de style, et j’ai stabilisé mon dessin vers le 7e album. Je n’ai jamais eu une approche sexuelle de Yoko. C’était comme une amie avec qui j’aurais aimé discuter, que je respectais. Et d’ailleurs on me parle souvent d’elle comme si elle existait ! »

Élevée par sa mère et ses tantes, alors que son père est prisonnier de guerre, Roger Leloup a voulu créer une sœur, une complice. Yoko partage ses passions de geek : l’auteur possède plusieurs titres de champions de modélisme, son héroïne pilote des avions, des fusées, une machine à remonter le temps. Inconsciemment, le scénariste s’attaque à l’un des plus gros clichés de l’éducation, dont les biais genrés empêchent de nombreuses filles de rêver à des carrières scientifiques. Aujourd’hui encore, elles ne représentent que 28 % des étudiants en sciences fondamentales et leurs applications.

Yoko Tsuno manie le laser, étudie le sang synthétique, recrée des typhons artificiellement. L’aventurière parcourt la planète et l’espace, sans esprit colonialiste de conquête, plus courageuse que ses deux confrères et copains, prudents ou pleutres. Elle mène la danse, décide, impose : un modèle féministe qui n’a pas d’équivalent à l’époque dans la bande dessinée franco-belge. Sans pour autant s’attribuer des caractéristiques virilistes.

Une autre représentation de la figure héroïque

« Elle maîtrise l’autodéfense, l’aïkido, qui est un art qui utilise la force de l’adversaire », insiste son créateur. Jamais dominante, empathique, toujours prête à accueillir l’ex-ennemi dans son camp, cette protagoniste propose une autre représentation de la figure héroïque. Elle ne regarde pas les victimes de haut, lie des liens quasi familiaux avec des aliens et des androïdes, sans hiérarchie de valeur. L’auteur développera d’ailleurs plus amplement son caractère et ses origines dans un roman l’Écume de l’aube (Casterman, 1991).

Jamais cantonnée à un rôle strictement féminin, Yoko deviendra mère d’adoption fortuitement, au bout du seizième album, sans pour autant se retrouver derrière les fourneaux ou entamer une romance mièvre. Rien n’altère sa passion pour les périples audacieux. Les injonctions classiques à la sexualité sont ici ignorées.

« Lui dire au revoir, mais pourquoi ? » s’étonne Roger Leloup quand on le lui demande alors qu’il travaille à un trente-deuxième opus édité fidèlement chez Dupuis. « Elle marche bien ! Ce n’est pas une question d’argent, mais elle m’a apporté un nom dans la BD. J’ai travaillé quinze ans chez Hergé, qui a fait Tintin. Moi c’est Yoko. Tant que le lecteur la réclame… Dans le prochain album, je détricote l’histoire de l’intelligence artificielle… » Tant que celle-ci ne s’empare pas de notre super-héroïne…

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