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12 mai 2021 3 12 /05 /mai /2021 14:56
Daniel Jadue, photo L'Humanité, 7 mai 2021

Daniel Jadue, photo L'Humanité, 7 mai 2021

Chili. Daniel Jadue : « Le néolibéralisme est absolument incompatible avec la démocratie »
Vendredi 7 Mai 2021- L'Humanité

Maire de Recoleta, dans la banlieue de Santiago du Chili, ce militant a pris une part active dans le mouvement populaire d’octobre 2019. Figure très populaire de la scène politique chilienne, il vient d’être désigné candidat à l’élection présidentielle du 21 novembre prochain par le Parti communiste.

Entretien réalisé par Pierre Cappanera et Rosa Moussaoui

Les élections à la Convention constituante, initialement prévues les 10 et 11 avril, ont été reportées aux 15 et 16 mai. Motif invoqué : une nouvelle flambée épidémique, malgré la vaccination d’un tiers de la population. Comment avez-vous accueilli cette décision ?

Daniel Jadue Cette décision s’explique par la situation sanitaire que vit le Chili. Ce gouvernement n’a perdu aucune occasion de se tromper, alors même qu’il met en permanence en scène ses prétendus succès. Ses membres répètent que tout ce qu’ils ont fait face à cette pandémie est formidable, bien que l’évidence dise absolument le contraire. Depuis le mois de décembre, alors que le nombre de contaminations se maintenait à un niveau assez élevé, le gouvernement, en invoquant des raisons économiques, a commencé à ouvrir la voie à la reprise des activités. Ils ont parié sur l’arrivée du vaccin, certains de pouvoir contenir une deuxième vague. Les gens ont été autorisés à partir en vacances, à sortir du pays, ce qui a permis l’introduction des nouveaux variants qui ont accéléré l’expansion du virus. Les centres commerciaux, les cinémas, les casinos et bien d’autres lieux publics ont rouvert leurs portes, les enfants sont retournés à l’école. Voilà les décisions qui nous ont conduits au point actuel, où, pour sauver leurs consciences, ils ont opté, in extremis, à quatre jours de la date retenue, pour le report des élections. Le seul résultat, c’est un affaiblissement profond de la démocratie. Dans la rue, les gens circulent toujours, les travailleurs sont obligés de s’acquitter de leurs tâches, les familles sont privées des aides qui leur permettraient de rester vraiment à la maison, de se confiner, pour bloquer l’avancée des contagions. Nous sommes devant une politique inconsistante.

Avant même la crise sanitaire, avait commencé la crise économique. Ses conséquences sociales sont dramatiques. Comment affrontez-vous cette crise sociale comme maire d’un secteur populaire ?

Daniel Jadue Les conséquences économiques de cette crise sont liées au modèle économique qui s’est imposé ces trente dernières années. Nous essayons, au niveau local, d’affronter cette situation avec des mesures qui garantissent la vie des gens, qui contribuent à la rendre plus simple. Nous avons été précurseurs, à Recoleta, de plusieurs initiatives, avec la création de structures solidaires : des pharmacies populaires (pharmacies municipales qui vendent les médi­caments à prix coûtant, soit en moyenne 30 % de moins que dans les pharmacies privées – NDLR), des opticiens, une librairie, une boutique de musique et d’autres services qui facilitent la vie et tissent, en même temps, une communauté ouvrant la possibilité d’une transition culturelle pour sortir des valeurs du néolibéralisme. Je crois que c’est la meilleure recette pour affronter cette crise.

Quelles sont les propositions immédiates, concrètes du Parti communiste chilien pour faire face à cette crise ?

Daniel Jadue Ce que nous proposons dans l’immédiat, c’est la création d’un revenu familial d’urgence, pour une durée minimale de six mois, afin de freiner ce cycle de crise, tout en créant des conditions favorables à la réduction de la mobilité, en décrétant des restrictions plus fortes. Dans un second temps, nous défendons un programme de création d’infrastructures publiques indispensables à la relance de l’économie. Nous sommes, enfin, attachés à deux propositions centrales : la reconnaissance constitutionnelle du travail domes­tique, pour aller vers l’élaboration de politiques publiques qui le régulent, le protègent et lui reconnaissent sa valeur productive, et la construction de logements sociaux en location à un prix équitable dans tout le Chili, de façon à réguler le marché de l’immobilier. Ce sont là des mesures d’urgence qui viendraient en complément d’autres propositions, comme une réforme fiscale permettant entre autres une imposition des super-riches, la récupération de nos ressources naturelles par une taxe spécifique sur leur exploitation. Le système fiscal chilien doit être refondé pour permettre à l’État de retrouver les ressources indispensables à une intervention plus profonde pour faire face aux circonstances présentes.

Vous parlez des ressources naturelles. Les expor­tations du Chili dépendent à 60 % du cuivre. Comment le Chili peut-il en profiter et pas seulement les propriétaires des mines ? Comment sortir de la dépendance à l’économie d’extraction ?

Daniel Jadue Nous sommes favorables à l’instauration d’une taxation progressive sur l’exploitation du cuivre : au-dessus du prix de 5 dollars la livre, tout reviendrait à l’État. La proposition générale consiste, en fait, à augmenter la contribution de toutes les activités liées à l’exploitation des ressources naturelles, pas seulement les activités minières. Et nous ne parlons pas seulement du cuivre, mais aussi de l’or, du molybdène, des terres rares, etc. La loi jusqu’ici est très permissive et laxiste pour le secteur privé, auquel elle assure une rente économique énorme. Ce secteur génère tant de profits qu’il y a là, je crois, un gisement de ressources très important. Mais il y a plus : nous avons l’intention d’investir une grande partie de ces ressources dans la science, la technologie, l’innovation, de façon à générer un enchaînement productif en amont et en aval de l’extraction des ressources naturelles, avec l’objectif de renforcer l’industrialisation de notre pays. Cela requiert un profond changement de notre base productive. L’horizon, c’est bien sûr la sortie d’un modèle extractiviste totalement épuisé, aussi épuisé que la vision idéaliste de la globalisation économique. Je crois que désormais les territoires doivent faire le choix d’activités durables, de l’autosuffisance, pour faire face à ce qui vient dans le monde. Cela implique le plus fort ralentissement possible de l’exploitation des ressources naturelles, en particulier de l’extraction des ressources non renouvelables.

Tous les partis d’opposition se sont réunis, il y a quelques semaines, pour discuter d’une primaire en vue de l’élection présidentielle. Que peut-on espérer de ces échanges, qui se poursuivent ?

Daniel Jadue Je crois qu’il est un peu tôt pour savoir ce qu’on peut attendre de ces pourparlers. Pour l’instant, nous essayons surtout d’avancer sur la discussion programmatique, et sur la possibilité même de parvenir à l’unité. La tenue des élections à la Convention constituante sera déterminante, car elles nous donneront une photographie précise de l’influence de chacune des forces politiques, ce qui éclaircira les perspectives pour déterminer clairement la meilleure façon d’affronter la droite aux prochaines élections générales. Actuellement, il y a autant de possibilités d’arriver à un candidat unique de l’opposition que de déboucher sur deux candidatures : l’une sociale-démocrate, l’autre antilibérale. Dans tous les cas, il faut arriver à un accord d’appui mutuel pour le second tour s’il n’y a pas de candidat unique.

Comment la droite a-t-elle balisé ce processus constituant pour en limiter la portée ?

Daniel Jadue Sa stratégie est la même que celle utilisée partout dans le monde : la mobilisation des médias qu’elle contrôle. Au Chili, quasiment 100 % des médias sont liés au camp conservateur, à la droite, à l’extrême droite, et au centre droit représenté par la démocratie chrétienne. Ils ont mené une campagne vraiment odieuse contre les possibles réformes profondes qui pourraient sortir de cette Convention constituante. Et, dans le même temps, ils cherchent à effrayer les Chiliens en invoquant des expériences politiques étrangères qui n’ont pas mené aux succès escomptés, ou qui ont échoué. L’objectif est de tirer dans les imaginaires un trait d’égalité entre la nouvelle Constitution et le chaos. Mais il semblerait que cette stratégie, jusqu’ici, ne porte pas vraiment ses fruits.

Si vous étiez élu président de la République, symbo­liquement, quelle serait votre première mesure ?

Daniel Jadue Symboliquement ? Laissez-moi réfléchir… La renégociation des grands contrats miniers, l’ouverture d’un processus de nationalisation dans ce secteur. Et puis, aussi, la reconnaissance constitutionnelle du travail domestique, qui est au cœur de la contradiction entre capital et travail.

Comment analysez-vous les processus politiques en cours en Amérique latine ?

Daniel Jadue Je suis plutôt critique. Lorsque la droite a commencé à revenir au pouvoir dans certains pays, beaucoup ont prédit le retour d’un cycle néolibéral. Je ne le crois pas. Le néolibéralisme comme programme politique est, à mes yeux, absolument incompatible avec la démocratie. Si la droite gagne, ce n’est pas parce qu’un cycle néolibéral serait revenu avec la promesse, pour les gens, d’une meilleure qualité de vie. Si la droite gagne, c’est uniquement et exclusivement à cause de l’échec de la gauche. Et cet échec tient, de mon point de vue, à quatre facteurs essentiels, qui devraient faire l’objet d’une autocritique. Le premier, c’est que la gauche, en Amérique latine, n’a pas changé la base productive là où elle a gouverné. Elle a mieux réparti les richesses, mais sans jamais aller au fond de la contradiction entre le capital et le travail. C’est ce qui s’est passé au Brésil, en Argentine, au Venezuela, où la rente a été mieux distribuée, mais sans toucher au mode de production. C’est là un problème que nous devons affronter d’une façon ou d’une autre. Je crois, au passage, que la reconnaissance constitutionnelle du travail domestique serait une façon de se confronter à cette contradiction capital/travail, de reconnaître que la richesse que le capitalisme crée supposément se crée en fait en payant les travailleurs moins que la valeur de leur travail pour rémunérer le capital davantage que ce qu’il apporte au procès de production. Cette contradiction s’exprime de manière radicale dans ce travail domestique de tous les jours, tout au long d’une vie, que personne ne rémunère jamais. Second facteur : les processus initiés par la gauche ont cédé au caudillisme en tournant le dos à la construction collective, avec de fortes person­nalités qui se sont construites dans les imaginaires des peuples comme indispensables, ce qui a fini par tuer ces processus. Pour conduire les changements, il faut dépasser l’alliance historique entre les secteurs déclassés de la bourgeoisie et le monde populaire. Et cette rupture ne peut intervenir qu’à condition de renforcer le rôle dirigeant de la classe des travailleurs dans le processus. Pas en s’appuyant sur des dirigeants issus de cette bourgeoisie déclassée. Troisième facteur : la complaisance que nous avons observée vis-à-vis de la corruption et du gaspillage des ressources publiques. Je crois qu’il y a là une dette historique, une trahison envers la conscience d’avant-garde des mouvements progressistes. Finalement, de ce point de vue, nous n’avons pas réussi à gouverner mieux que la droite. La dernière limite de ces processus latino-américains, c’est l’absence d’investissement dans l’économie de la connaissance. À l’exception de la Bolivie, personne n’a investi dans la science, la technologie, l’innovation, indispensables au développement d’une industrie. Il faudra tirer les leçons de ces échecs car, si nous ne leur portons pas l’attention qu’ils requièrent, il ne sera pas possible de réenchanter la politique.

Que représente pour vous la Palestine ?

Daniel Jadue La colonisation de la Palestine m’affecte particulièrement puisque je suis à la fois chilien et palestinien. Mes origines palestiniennes ont tenu une place fondamentale dans la constitution de mon identité. La Palestine représente l’une de mes grandes douleurs, avec le Chili de Pinochet et l’Afrique du Sud du temps de l’apartheid. Ces trois lieux du monde ont été le théâtre de grandes souffrances à l’humanité.

Marathon électoral en 2021

Neuf élections sont prévues cette année au Chili. Les 15 et 16 mai, les électeurs sont appelés à désigner les membres de la Convention constituante, ainsi que les maires et conseillers municipaux des 356 communes. Ce sera aussi le premier tour de l’élection des gouverneurs des 16 régions (second tour le 13 juin). Le 18 juillet, des primaires départageront les aspirants à la candidature à l’élection présidentielle du 21 novembre, en même temps que les élections sénatoriales, législatives et régionales. Le second tour de la présidentielle doit clore ce marathon, le 19 décembre. Et en 2022 devrait se tenir un référendum pour approuver ou non la  nouvelle Constitution.

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