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17 juillet 2016 7 17 /07 /juillet /2016 17:01
Membres du Bezen Perrot à Tubingen en Allemagne - blog de l'historien Kristian Hamon (kristianhamon.blogspot.com)

Membres du Bezen Perrot à Tubingen en Allemagne - blog de l'historien Kristian Hamon (kristianhamon.blogspot.com)

A lire aussi, et avant, si possible:

Vie et destins de l'Emsav : Première partie: l'émergence du mouvement régionaliste avant la première guerre mondiale - par Ismaël Dupont

Vie et destins de l'Emsav: deuxième partie: "Breiz Atao" jusqu'à la crise du Parti Autonomiste Breton en 1931 - par Ismaël Dupont

Vie et destins de l'Emsav: troisième partie: "1931-1939: un Parti National Breton évoluant vers le fascisme" - par Ismaël Dupont

Vie et destins de l'Emsav: quatrième partie:

Le mouvement nationaliste breton dans la Collaboration (1939-1944)

Ambrose Bebb chez les nationalistes bretons

Du 23 août au 3 septembre 1939, le militant nationaliste gallois Ambroise Bebb, professeur au collège de Bangor qui avait collaboré régulièrement avec Breiz Atao au sein du supplément Panceltia dans les années 1920 quand il résidait à Maison Alfort, voyage en Bretagne et rencontre des dirigeants du PNB qu'il tenta en vain de dissuader d'entrer dans une aventure de collaboration totale avec les nazis. A son retour, il publie en langue galloise Dydd lyfr pythefnos, neu y ddawns augeu, en français : « Journal d'une quinzaine ou la danse macabre », témoignage accablant sur l'état d'esprit des animateurs de Breiz Atao. Mordrel confie à son interlocuteur son mépris du peuple breton, complètement dépourvu de sentiment national, et sa haine de la France : « La France ne se doute pas de l'esprit de haine qui m'anime. Si elle s'en doutait... je ne serais pas en liberté ». Mordrel revient sur les grands changements qui sont intervenus dans le mouvement national breton depuis les années 1920 : « A cette époque, nous croyions encore à la démocratie. Plus désormais. Nous n'avons plus foi dans le peuple. Le peuple ne pense pas, ne peut rien, n'a d'ailleurs aucun sentiment national et il compte pour rien. C'est le petit nombre qui compte (…) quelques leaders soigneusement choisis, se donnant pour modèle aux autres ». Mordrel ajoute : « Nous ne sommes plus chrétiens. Nous retournerons demain au paganisme. Dieu tout puissant, oui ! Ce sont le sang des Celtes, leur sauvagerie, leur fureur, leur héroïsme qui seront notre foi ».

A voix haute, Mordrel envisage que Gwenn ha Du va faire sauter ponts et voies ferrées, et préparer pourquoi pas un coup d’État : « opérer en secret, frapper, incendier, répandre la terreur ! »

Lainé, rencontré le 28 août, deux jours après la déclaration de mobilisation générale en Allemagne, fait l'éloge de la mystique allemande, et comme Mordrel il se dit certain que la guerre est encore lointaine, Tevenar l'ayant assuré qu'elle n'interviendrait pas avant trois ou quatre ans.

Mordrel parle dans Breiz Atao de la confidence que leur aurait faite Gérard Von Tevenar : « Un officier qu'il connaissait à l'état major lui avait confié que l'armée allemande ne disposerait pas des réserves instruites ni surtout de l'artillerie nécessaire avant 1945. De l'avis de ces spécialistes, une guerre, déclenchée avant cette date encore incertaine, serait d'un résultat douteux. Donc, d'après Lainé, puisque la victoire de l'Allemagne était dans les plans du « Très-Haut », il ne pouvait être possible que la guerre éclate quand le Reich n'était pas sûr de la gagner... La crise de 1939, pas plus que celle de 1938, n'aurait de suite grave et une fois passée l'alerte, il pourrait en toute tranquillité faire sortir les hommes de leurs « planques » et reprendre ses préparatifs techniques au point où il les avait interrompus » (p. 232).

La victoire de l'Allemagne ne fait aucun doute, la France sera dépecée et la Bretagne retrouvera son indépendance. Le livre de Bebb, qui parut début 1940, fit l'effet d'une bombe en Grande-Bretagne auprès de ses lecteurs. Il fut connu en Bretagne grâce aux traductions de Fanch Gourvil, désormais opposant déclaré au fascisme pro-allemand du PNB, et qui sera responsable d'un comité d'épuration à la Libération (Georges Cadiou, L'hermine et la croix gammée, Editions Apogée, p. 91-92)

Une défaite française peut-elle faire une victoire bretonne ?

Le 27 août 1939, alors que le congrès du PNB prévu à Pontivy est interdit par les autorités, Debauvais, son épouse et son fils adoptif quittent la Bretagne pour la Bruxelles où ils retrouvent Fred Moyse et, le lendemain, les époux Mordrel, qui passant par Paris, ont remis les archives d'Olier Mordrel à Fouéré. Ayant appris par un ami flamand que la police belge avait reçu l'ordre de les refouler en France, les chefs nationalistes et leur famille arrivent à Cologne le 29 août, où leur vieil ami Hans Otto Wagner les attend à la gare, flanqué d'un officier en civil qui croit suite au bobard de Wagner qu'ils sont là en tant qu'informateurs pour décrire d'éventuels mouvements de troupe en Belgique. Le 8 septembre, Mordrel part pour Berlin, où Debauvais est déjà hospitalisé depuis une semaine.

Passer à l'ennemi au moment où la guerre se prépare ne leur pose aucun problème, faisant leur depuis longue date de la formule irlandaise « England's difficulty is Ireland's opportunity ». Leur ennemi, c'est d'abord la France colonisatrice, l’État français qui « opprime la nationalité bretonne » : les ennemis de leur ennemi sont leurs amis puisqu'on peut compter sur leur victoire pour oeuvrer à la libération de la Bretagne.

Que les Bretons dans leur immense majorité, du moins pour ceux qui leur sont pas complètement indifférents, ressentent cela comme une trahison, cela ne compte pas : « Le plan sur lequel nous étions, dira plus tard Mordrel, n'était pas celui de la volonté majoritaire, si tant est qu'elle n'est pas une illusion... Les dépositaires de la nationalité sont ceux qui en sont conscients. Seuls ils en sont comptables. Les autres sont en dehors du débat. Il appartenait aux seuls patriotes et à eux seuls de décider de la conduite de la Bretagne en face des événements mettant son existence en question » (Olier Mordrel, Breiz Atao, édition Alain Moreau, p. 235).

Par ailleurs, nos mordus d'histoire bretonne trouvent trente-six précédents pour justifier de l'efficacité de l'alliance allemande, en dehors bien sûr de la prétendue parenté raciale et culture entre les Bretons et les Germains et de leurs affinités idéologiques avec le nazisme : « L'histoire ne reprenait-elle pas son rythme séculaire ? C'est la cavalerie allemande qui avait chargé pour la Bretagne au champ de St Aubin. Pourquoi pas aujourd'hui les panzers ? En 1490 la bonne duchesse Anne avait frappé monnaie à l'effigie de l'hermine unie à l'aigle impérial et de nouveau, en 1501, elle avait écarté les fleurs de lys, quand elle avait marié sa fille Claude avec le futur Charles Quint, toujours avec la même idée arrêtée de s'appuyer sur la force allemande pour faire échec à la force française » ( Olier Mordrel, Breiz Atao, édition Alain Moreau, p. 234).

Gouvernant désormais à coup de décret, Daladier prononce la dissolution du PNB le 19 octobre 1939. Ses biens sont mis sous séquestre mais on ne trouve pas d'archives dans les bureaux de Breiz Atao car celles-ci, après la première vague d'arrestations de septembre suite à l'affaire du Gwalarn, ont été confiées à Denise Guieysse, la fille du dirigeant du PNB Marcel Guieysse et Yvonne Aufret. En revanche, les bureaux du PNB avaient fait l'objet déjà du perquisition le 2 septembre qui avait permis d'y recueillir une abondante documentation.

A partir de ce moment, tout ce qui touche au mouvement politique et culturel breton va être touché pendant plusieurs semaines par une intense activité policière de perquisitions, de violations de domicile, d'arrestations. Les Renseignements Généraux fichent comme autonomistes y compris des militants culturels, des passionnés de folklore. Ces fiches ressortiront à la Libération et seront utilisées pour mettre à l'épreuve tous les sympathisants de la cause ou de la culture bretonne, qu'ils aient été ou non mêlés à des activités de collaboration. Mordrel parle de six cent perquisitions qui auraient lieu en Bretagne et à Paris. Des revues sont interdites de publication, des livres et revues écrits en breton détruits. Des fonctionnaires autonomistes comme Denise Guieysse ou Henriette la femme de Geffroy sont mis à pied sans indemnité.

Debauvais et Mordrel sont d'abord condamnés en décembre 1939 en leur absence à cinq ans de prison, comme Lainé. Puis, comme un militant vint remettre aux procureurs leurs imprimés clandestins envoyés via l'étranger, ils seront tout simplement condamnés à mort par le conseil de guerre de Rennes pour « reconstitution de ligue dissoute, incitation de militaires à la désobéissance, intelligence avec l'ennemi, trahison ».

C'est en effet que le 25 octobre, après la déclaration de guerre, Mordrel et Debauvais, qui se présentent comme réfugiés politiques en Allemagne, se fendent d'une « Déclaration » bilingue adressée aux Bretons où ils annoncent rien moins que la volonté de la France d'éradiquer la nation bretonne et appellent les Bretons à ne pas combattre contre l'Allemagne mais à le faire contre une autre « domination étrangère », celle de la France. Dans les jours qui suivent, l'Abwehr II, qui a donné de faux noms aux dirigeants nationalistes, leur demande d'animer un organe de presse, Ouest-Informations, devant informer l'opinion européenne de ce qui se passe dans les pays celtiques. Ce travail permet notamment à Mordrel de visiter l'Italie en compagnie d'officiers allemands... Même si les plans de constitution d'un Etat breton dans une France conquise qu'ils soumettent aux autorités allemandes ne rencontrent guère d'écho, notamment chez Otto Abetz, Mordrel et Debauvais vont se voir attribuer la possibilité de faire de la propagande pro-allemande et anti-française en breton sur une émission de radio quotidienne, Radio Breiz, de 20h à 20h15, entre mai et juin 1940. Personne n'écoute, mais nos chefs bretons ont l'impression d'exister ! C'est à la radio allemande que Mordrel et Debauvais apprennent leur condamnation à mort.

Fin mai, l'avance allemande a déjà commencé en France, inexorable, et Mordrel, replié en Hongrie, en est déjà à voir comment il pourrait profiter de la vacance de pouvoir consécutive à la débâcle française tant désirée, pour convoquer un Conseil National Breton et établir en Bretagne une autorité pro-allemande. Il envisage ainsi, mais Debauvais, avec qui les relations sont de plus en plus dégradées, n'est pas d'accord, de nommer Budes de Guébriant, de l'Office central de Landerneau, ministre de l'agriculture.

Les Allemands arrivent à Brest le 19 juin. Quelques militants nationalistes restés en Bretagne, comme Péresse ou Le Bars, favorisent l'avance allemande, sabotant un dispositif de mines autour d'Hennebont, guidant les troupes de la Wehrmacht autour de Carhaix5.

Les nationalistes exilés en Allemagne ou en Belgique obtiennent de l'Abwehr la permission de recruter des prisonniers de guerre. Debauvais, Mordrel, Moyse et Geffroy, qui s'était rendu aux Allemands à Dunkerque avant de rejoindre Berlin, participent à la tentative de recrutement de prisonniers de guerre bretons repartis dans les camps de Bad-Orb, Neu-Brandenburg, Sagan, Moosburg, Mülberg. Seuls 500 d'entre eux, sur 60 000, acceptent de suivre les nationalistes, parmi lesquels des militants bien connus : Augustin Catelliot, Roparz Hémon, Alan Al Louarn (Alain Louarn), Yann Goulet, Kerlann (Jean Delalande), Joachim Darsel, le capitaine Marty, Kenan Kongar (Jean Kervella).

Ils se retrouvent avant et après la cessation des hostilités dans un camp réservé de Luckenwalde, au sud de Berlin, où se retrouvent aussi des officiers polonais d'origine ukrainienne couvés par les Allemands, avant de rejoindre la Bretagne. Les recruteurs ne sont pas épargnés par les insultes de Bretons qui les considèrent comme des traîtres.

Un Comité National Breton est constitué en Allemagne. Mordrel et Debauvais ont l'intention de créer des « comités bretons partout où la chose sera possible, dans l'espoir de faire tache d'huile, dans le seul but avoué, pour commencer, de remplacer l'administration défaillante » et de coiffer « ces comités avec un Conseil national breton qui les manipulera nécessairement pour peu que l'administration d'occupation » favorise le mouvement.

Le but de Debauvais et de Mordrel est de tenter une manifestation symbolique de prise de pouvoir à Rennes, afin des prisonniers libérés, en occupant des points importants comme la préfecture, la mairie, ou l'Ouest-Eclair, dont il aurait influencé le contenu de la parution du lendemain, avant que les allemands n'installent leur autorité en Bretagne. A la veille de la capitulation de l'armée française et de l'armistice de Rethondes, Fransez Debauvais, aux dires de Mordrel, prend les devants et arrive à Rennes le 21 juin avec un officier allemand membre de la « Société allemande des études celtiques », Kurt Georg Haller, laissant une cinquante de prisonniers autonomistes libérés avec Fred Moyse qui dévalisent les caves d'un château de St Cloud. Quand les Allemands arrivent à Rennes, personne n'est là pour tenter la démonstration de force et surtout les conditions n'en sont pas réunies.

Quand Mordrel arrive en Bretagne le 2 juillet, il est accueilli par Stauffenberg et Haller qui s'entretiennent avec lui et Debauvais à Cesson pour leur faire comprendre qu'il n'est pas question, dans la circonstance, pour les Allemands de tolérer des manifestations séparatistes.

« Ces messieurs, écrit Mordrel plus d'une trentaine d'années plus tard, nous informent que si nos manifestations seront tolérées, c'est à la double condition qu'elles auront lieu dans une enceinte privée et que les mots « nation bretonne, État breton, autonomie ou indépendance » ne seront en aucun cas prononcés. Aucun acte illégal ne sera admis. « Vous devez respecter l'ordre français ». Je fis remarquer que puisque l'ordre français avait disparu, on nous demandait de le restaurer ! Nous avons le sentiment d'avoir été trahis. Nous nous débattons comme de beaux diables. Nos interlocuteurs sont eux-mêmes contrits, ils nous expliquent qu'ils ne sont que des porte-parole, exécutant des ordres en tant que soldats. En définitive, ils se contentent de nous conseiller une extrême prudence ».

L'hypothèse allemande d'un État Breton collaborationniste séparé :

Henri Fréville, maire et député de Rennes de 1947 à 1977, dans un livre précurseur, Archivessecrètes de Bretagne 1940-1944, a popularisé l'idée d'un autre devenir possible de la Bretagne au début de la seconde guerre mondiale, en s'appuyant notamment sur un très important rapport de Werner Best envoyé à Berlin et adressé à Hitler : Die Bretagne als Eckfeiler der deutschen Wacht am Altantic (« La Bretagne, pierre angulaire de la garde atlantique de Bretagne ») . Examinant les données géographiques, stratégiques et politiques de la poursuite de la guerre, Werner Best estime que la Bretagne est une région pivot pour garder l'espace conquis par les Allemands et contrôler le aussi bien l'Atlantique que la Manche, la Norvège étant son homologue au Nord de l'Europe. Par ailleurs, selon Best, la situation politico-culturelle de la Bretagne peut la rendre intéressante pour y installer un État collaborateur favorisant la mise en place de la défense atlantique de l'Europe allemande :

« Politiquement, la Bretagne convient en tous points – à la différence de la Norvège – à l'édification d'une position de force pour l'Allemagne. Le pays est habité par un peuple qui aspire à se détacher de la France et qui aura besoin, à l'avenir, de s'appuyer sur une autre puissance pour pouvoir vivre et sentir à l'abri d'intentions françaises de reconquête. Les Norvégiens verront, longtemps encore, dans l'occupation allemande permanente, une véritable domination étrangère, tandis que les nationalistes bretons seront les tous premiers à voir dans les forces allemandes d'occupation, qui ne pourront, ni ne voudront développer en Bretagne des tentatives de mélange social ou d'assimilation, leurs libérateurs et les garants de l'indépendance de leur peuple. De plus, l'indépendance du peuple breton, sous la protection allemande, servira directement l'intérêt qu'a l'Allemagne à tenir le futur État anglais sous la dépendance du Reich allemand. Car il sera toujours possible, à partir de la Bretagne (en celtique « Breiz »), de soulever contre l'Etat anglais les éléments celtes du pays de Galles (en celtique « Cymru ») et de Cornouailles (en celtique « Kernow »), et de créer ainsi, en cas de besoin, des prétextes à intervention dans les affaires intérieures anglaises. En résumé, ces considérations font apparaître qu'une Bretagne indépendante, sous occupation allemande permanente, doit constituer l'indispensable pilier Sud de la garde atlantique de l'Allemagne, la Norvège étant le pilier Nord. Si ce pilier manquait, le glacis ouest de l'Europe, de l'Irlande au Portugal, échapperait à la domination de la puissance allemande, l'Angleterre et la France ne seraient pas complètement soumises à la puissance allemande et ceci mettrait en question la sécurité du grand espace allemand à l'Ouest

Signé : W. Best».

Cité par Henri Fréville, Archives secrètes de Bretagne 1940-1944, éditions Ouest-France (2008), p. 51

Best n'est pas qu'un froid stratège. C'est une figure bien connue des dirigeants nationalistes bretons. L'auteur de Krieg und Kruger, qu'Ernst Junger préface en 1930, est un proche de Gérhard Von Tevenar et un membre de la « Société allemande des études celtiques » depuis 1937. En 1938, il avait invité Mordrel avec Von Tevenar, Hans Otto Wagner, dans sa « délicieuse villa de Wannsee » pour un dîner autour d'une « tablée d'uniformes noirs » où l'on but à « la Bretagne libre dans une Europe débarrassée de la ploutocratie et des juifs » (Note de Mordrel « non utilisée » pour Breiz Atao).

Mordrel rencontre à nouveau Werner Best à Berlin fin juillet 1939. Mordrel qui en fait rétrospectivement un défenseur de la Bretagne pendant la guerre, un rempart contre « les tendances anti-bretonnes des collaborateurs parisiens de l'entourage de l'ambassade et de l'ambassade elle-même », lui rend un hommage qui résonne bizarrement après la guerre : « Le Dr. Werner Best (…) appartenait aux milieux intellectuels de la SS férus d'antiquité germanique et celtique. Best, soucieux de défendre contre l'avilissement et le métissage les vieilles souches aryennes, ne pouvait être autre chose qu'un ami des tendances autonomistes des Bretons, des Flamands et des Basques » (Note de Mordrel citée par Sébastien Carney p. 398 de Breiz Atao ! Mordrel, Delaporte, Lainé, Fouéré : une mystique nationale (1901-1948) ).

Werner Best (1903-1989)

Werner Best (1903-1989)

Ce distingué SS n'est pas qu'un conseiller stratégique. Ses pouvoirs et son rang dans l'appareil militaro-policier nazi ont de quoi laissé des espoirs aux chefs nationalistes bretons. Werner Best est âgé de trente-sept ans en 1940 quand il devient chef de l'administration de guerre à Paris, basé à l'hôtel Majestic, au 19 rue Kléber à Paris.

Originaire de Darmstadt dans la Hesse, il est né en 1903 dans une famille bourgeoise.

Son père a été tué par l'armée française pendant la première guerre mondiale, sa maison familiale a été partiellement occupée par les troupes françaises à partir de 1918, alors qu'il n'était qu'un lycéen de quinze ans, et il lui-même a débuté son engagement en luttant contre l'occupant français dans la Ruhr, toutes circonstances qui ne peuvent que lui inspirer de la sympathie pour ceux qui prétendent combattre l'impérialisme français. Best est devenu militant du N.S.D.AP de Göring et Hitler dès 1923 tout en poursuivant des études de droit. Chef de la police de la Hesse en 1933, il a intègré la section juridique de la Gestapo à Berlin et devient, en tant qu'officier SS, chargé des affaires de sûreté au ministère de l'Intérieur de 1936 à juillet 1940. Pendant l'offensive nazie contre la Pologne, alors qu'il avait été elevé au rang de général de la SS (SS- Brigadefürher), Werner Best a organisé, en tant qu'adjoint de Heydrich, des corps spéciaux, les Einsatzgrupen, groupes d'action issus de la Gestapo, du S.D, de la SS ou de la Kripo (Police Criminelle), chargé d'éliminer tous ceux qui pourraient être considérés comme des nuisibles dans les territoires conquis de l'est. Il fait parti de ceux qui conçoivent l'opération Unternehmen Tannenberg qui visait ni plus ni moins qu'à l'anéantissement de l'entité Pologne. Werner Best participait de même personnellement, comme l'a révélé Henri Fréville, à la réunion au sommet du 21 septembre 1939 au cours de laquelle Heydrich, entouré d'Adolf Eichmann, Otto Ohlendorf et d'autres nazis importants, définit les méthodes de suppression des populations juives à l'est.

Best est une figure connu des nationalistes bretons. L'auteur de Krieg und Kruger, qu'Ernst Junger préface en 1930, est un proche de Gérard Von Tevenar et un membre de la « Société allemande des études celtiques » depuis 1937. En 1938, il avait invité Mordrel avec Von Tevenar, Hans Otto Wagner, dans sa « délicieuse villa de Wannsee » pour un dîner autour d'une « tablée d'uniformes noirs » où l'on but à « la Bretagne libre dans une Europe débarrassée de la ploutocratie et des juifs » (Note de Mordrel « non utilisée » pour Breiz Atao citée par Sébastien Carney, p. 377 de Breiz Atao ! Mordrel, Delaporte, Lainé, Fouéré : une mystique nationale (1901-1948)).

Mordrel rencontre à nouveau Werner Best à Berlin fin juillet 1939. Mordrel qui en fait rétrospectivement un défenseur de la Bretagne pendant la guerre, un rempart contre « les tendances anti-bretonnes des collaborateurs parisiens de l'entourage de l'ambassade et de l'ambassade elle-même », lui rend un hommage qui résonne bizarrement après la guerre : « Le Dr. Werner Best (…) appartenait aux milieux intellectuels de la SS férus d'antiquité germanique et celtique. Best, soucieux de défendre contre l'avilissement et le métissage les vieilles souches aryennes, ne pouvait être autre chose qu'un ami des tendances autonomistes des Bretons, des Flamands et des Basques » (Note de Mordrel citée par Sébastien Carney p. 398 de Breiz Atao ! Mordrel, Delaporte, Lainé, Fouéré : une mystique nationale (1901-1948)) .

Fréville rapporte aussi qu'au même moment, Otto Abetz, représentant du ministère des affaires étrangères dans la France occupée, rédige un rapport probablement destiné à Hitler et Ribbentrop daté du 30 juillet 1940 où il conseille de stimuler les mouvements séparatistes en Bretagne, en Flandre, et en Bretagne. A long terme, selon lui, cette politique serait meilleure que d'établir la frontière allemande sur la côte atlantique en y incorporant l'ensemble du territoire français. Le 18 août 1940, une note sur « le problème breton » rédigé sous la direction de Werner Best précise : « M. l'ambassadeur Abetz a déclaré qu'il fallait en tout cas réserver à la politique du Reich la possibilité de détacher la Bretagne de la France ».

Dans un livre paru en 1949, D'une prison, Otto Abetz, cité par Georges Cadiou dans L'Hermine et la croix gammée (p.103), confiera : « Au moment de l'armistice, Hitler envisageait un morcellement assez poussé de la France : rattachement des départements du nord à une Flandre future, autonomie de la Bretagne, frontières de la Lorraine portées au delà de celles de 1871, formation d'une Bourgogne rattachée à l'Allemagne ». Ainsi, en juin 1940, selon des notes lues au tribunal de Nuremberg, Göring avait déclaré à ses collaborateurs qu'un État breton indépendant devait être créé.

On le voit, en juillet-août 1940, la politique allemande vis à vis de la Bretagne n'est pas déterminée, et il existe des possibilités pour donner satisfaction au désir de construire un État breton qui servirait efficacement les intérêts militaires et stratégiques du conquérant allemand. Néanmoins, dans une position d'attente, sondant notamment l'attitude de la population bretonne et des autorités françaises, l'occupant ne tient pas à ce que les nationalistes prennent trop les devants.

Les prétentions des activistes du mouvement nationaliste breton sont en effet en total décalage avec les préoccupations et les sentiments d'une population qui est très majoritairement et dès le début de l'occupation hostile aux Allemands. Il y a en effet le souvenir des 120 000 morts de la première guerre mondiale, l'humiliation de la défaite et des 137 000 prisonniers transférés dès l'été dans les Oflags et les Stalags en Allemagne, et aussi l'émotion créée par les récents bombardements de l'armée allemande, comme celui de la gare de Rennes en juin 1940 qui fait à peu près 600 morts, dont beaucoup de réfugiés venus du Nord de la France, suite à l'explosion d'un train de munitions.

"3 juillet 1940. Debauvais, président du Conseil National Breton réuni à Pontivy, au château des Rohan" - photo en illustration du livre de Ronan Caerleon, "Le rêve fou des soldats de Breiz Atao"

"3 juillet 1940. Debauvais, président du Conseil National Breton réuni à Pontivy, au château des Rohan" - photo en illustration du livre de Ronan Caerleon, "Le rêve fou des soldats de Breiz Atao"

Un « Trois Juillet historique » : le rassemblement de Pontivy

3 juillet 1940. La photo est belle. Le symbole est fort. Des drapeaux noirs et blancs tendus sur le château des Rohan, des discours plein de forfanterie prononcés du haut d'un perron monumental.

Une cinquantaine de militants nationalistes, dont trente ont été libérés avec la complicité allemande, se réunissent au Château des Rohan à Pontivy, réquisitionné de force par les Allemands et mis à disposition par eux, pour créer officiellement, avec l'autorisation d'officiers supérieurs allemands brittophiles, le Comité National Breton, conçu en Allemagne.

Et cela à Pontivy, la ville garnison napoléonienne où s'est constituée, au début de la Révolution Française, en janvier 1790, la Fédération de Pontivy quand cent cinquante jeunes citoyens des villes bretonnes (auxquels s'étaient joint deux ou trois jeunes gens d'Angers), sous la présidence du morlaisien Moreau, ont prêté serment de défendre la constitution révolutionnaire et de maintenir « les droits de l'Homme et du Citoyen » contre les troubles organisés par les partisans de l'Ancien Régime

Debauvais, le président du Comité Exécutif, élu par le Kuzul Meur qui, sous l'impulsion de Lainé, a bloqué l'élection de Mordrel comme vice-président, ne manque pas de souligner la portée symbolique du lieu du rassemblement, d'autant que Gwenn ha Du a dynamité le monument de la Fédération bretonne-angevine en 1938, dans un discours en breton dont la traduction donne ceci :

« Il y a cent cinquante ans, un groupe de Bretons sans mandat, aveuglés par une fausse idéologie introduite en Bretagne par la France, se réunit à Pontivy, avec des étrangers et déclarent qu'ils n'étaient plus Bretons, mais Français. Bien qu'ils fussent persuadés d'introduire ainsi une ère nouvelle en Bretagne, ils ouvrirent en réalité le chemin à la ruine et à la destruction de notre nationalité. Nous, patriotes bretons, accourus aujourd'hui à Pontivy de toutes les parties de la Bretagne, proclamons devant le monde que notre seule patrie est la Bretagne. Nous jurons de

défendre, dans toutes les circonstances, envers et contre tous, le droit des Bretons à vivre comme peuple libre... Que Dieu nous protège dans la lutte inlassable que nous ouvrons aujourd'hui pour notre pays. »

Sous le regard d'informateurs de la police, Debauvais lit la déclaration fondamentale du CNB, un programme en 18 points qui est une resucée de SAGA, le programme du PNB inspiré par le projet nazi en 1933. Mordrel le dit lui même de manière abrupte en 1973 : « le programme affirme que le peuple breton est une communauté ethnique, que la souveraineté réside dans la communauté du peuple, que le relèvement du pays exige un chef responsable et pour le reste, tout en s'efforçant d'exprimer les tendances bretonnes, s'apparente aux idées maîtresses du national-socialisme » (Olier Mordrel, Breiz Atao, p. 282).

Lors du rassemblement qualifié de « réunion privée » par la police, même si on est bien obligé de différer le moment sacré de l'indépendance, on établit une nouvelle perspective pour l'action bretonne permise par l'occupation, Debauvais et Lainé déclarant que « si l'un des membres du parti se trouvait en difficultés avec l'autorité française, il n'avait qu'à se présenter à la Kommandatur et que tout serait aplani, car l'autorité française ne pourrait rien contre eux » (rapport de la police le 5 juillet 1940, cité par Sébastien Carney). On décide surtout de créer une nouvelle revue, l'Heure Bretonne, que Mordrel, qui a trouvé son nom dirigera.

Dans l'après-midi, on se disperse, une vingtaine d'hommes conduit par Lainé restant au Château et décidant de parader en ville le soir, avec fanions et musique. D'une fenêtre, on crie « Sales Boches ! » aux militants, qu'un chante la Marseillaise, des insultes et des coups fusent. Sur dénonciation d'un militant nationaliste, l'auteur de l'insulte est arrêté par les Allemands et relâché trois jours plus tard. Les hommes du Kadervernn de Lainé vont restés plusieurs jours à Pontivy où ils vont rendre leur présence odieuse aux habitants qui s'en plaignent à la Kommandantur. Le 28 août, un jeune Pontivyen est enlevé, emmené au château, on les jeunes nationalistes le battent : seule l'intervention du maire avec son père permet de le libérer. Suite à cela, une délégation du patronage sportif de Pontivy, la garde de St-Yvi, investit le château accompagnée d'un huissier pour y chasser les douze nationalistes qui sèment le désordre dans la ville. Lainé et ses hommes leur tirent dessus. Malgré cela, les Allemands décident la dissolution de la garde de St-Yvi et confirment l'affection du Château pour la bande de Lainé, au titre d'une prétendue « école d'interprètes ». Le 9 août, Lainé évacue toutefois ses hommes pour les conduire au manoir de Kerriou à Gouézec, dans le Centre-Finistère.

Vie et destins de l'Emsav: quatrième partie: "le mouvement nationaliste breton dans la collaboration (1939-1944)" - par Ismaël Dupont

L'Heure bretonne ?

Sur décision des membres de l'exécutif du Comité national breton créé à Pontivy, Debauvais, Mordrel, Lainé et Guieysse, L'Heure bretonne paraît pour la première fois le 14 juillet 1940, tout un symbole.

Le titre, note Sébastien Carney, « fait partie des 350 journaux auxquels la Propaganda Abteilung accorda l'autorisation de paraître en zone nord, quand 60 % des titres y furent supprimés. C'est dire à quel point leur existence participe des intérêts allemands » ( Sébastien Carney, Breiz Atao ! Mordrel, Delaporte, Lainé, Fouéré : une mystique nationale (1901-1948), p. 394).

Le premier numéro est largement consacré à la « journée historique » de Pontivy, et imprimé sur les presses de L'Ouest-Journal qui fabrique déjà l'organe de l'armée allemande d'occupation, Westfront.

Ce premier tirage atteint peut-être les 55 000 exemplaires. Profitant de la nomination à Rennes d'un

Gouverneur de Bretagne, le général Weyer, L'Heure bretonne pavoise en ce 14 juillet :

« La Bretagne existe désormais officiellement

Réparant le dédain dont la Bretagne fut pendant 150 ans l'objet de la part de l'administration française, les autorités allemandes ont reconnu officiellement l'existence de notre patrie.

1° En créant un poste de Gouverneur de la Bretagne ;

2° En groupant les 5 départements sous son autorité.

Le Général-Gouverneur Weyer s'est installé à la Préfecture de Rennes »

L'agence de presse officielle du Reich Deutsch Nachrrichten Büro reprend par une incroyable l'erreur l'information tendancieuse de L'Heure bretonne presque mot pour mot : « Afin de remédier à l'oppression dont la Bretagne a souffert pendant cent cinquante ans du fait de l'administration française, les autorités allemandes ont officiellement reconnu l'existence de la province en créant un poste de gouverneur dont l'autorité s'étendra aux départements bretons. Le gouverneur général Weyer a assumé ses fonctions à la préfecture de Rennes ».

Dans la foulée, la déclaration du Comité national breton adoptée le 3 juillet à Pontivy est presque entièrement diffusée. Le 25 juillet au soir, la radio et les journaux du soir reprennent la nouvelle de l'agence de presse annonçant la prochaine indépendance de la Bretagne.

Toutefois, dès le surlendemain, le responsable de la Propaganda Abteilung en France, Schmitdkte, avertit les chefs d'état major de Bretagne que l'information est erronée.

Mordrel rapporte dans Breiz Atao que le 27 juillet, le journal berlinois « la Nachtausgabe parut avec un titre sur toute la largeur de la page : Die Bretagne Nazional Staat. Et le lendemain, la Prensa de Buenos Aires, comme le New York Times, répond la nouvelle. A Berlin, elle fut immédiatement stoppée par la police, qui courut saisir les journaux dans les kiosques ».

L'Heure bretonne, dont Mordrel fait d'abord de Morvan Lebesque le rédacteur en chef, est distribué gratuitement partout en Bretagne, comme les premiers numéros de l'hebdomadaire, diffusés avec un camion anglais abandonné dans la forêt de Quénécan et récupéré par des militants, avec le sigle du CNB, et des voitures conduites par des militants.

Mordrel dit avoir rencontré Lebesque par hasard à Paris sur le boulevard Saint Michel alors que, dépourvu de projet après sa démobilisation, il était désargenté et ouvert à toute proposition. Mais Daniel Le Couédic considère qu'il ne faut pas prendre ce récit de Mordrel dans Breiz Atao pour argent comptant. Lebesque, qui collabore avec L'Heure Bretonne jusque le 6 octobre 1940, est un vrai politique favorable à la collaboration. Il écrit ensuite des critiques dramatiques à Je suis partout , le journal antisémite et collaborationniste dirigé par Charles Lesca et Robert Brasillach, et dans un autre journal de la collaboration : Le Petit Parisien. Yann Fouéré cherchera à le faire revenir en Bretagne pour qu'il devienne rédacteur en chef de La Bretagne mais Lebesque déclinera l'offre (Daniel Le Couédic, « les étranges destinées de Dézarrois et Lebesque », Bretagne et et identité régionale pendant la Seconde Guerre mondiale, UBO).

Les recherches de Sébastien Carney dans les archives de la police montrent que les premières distributions de « L'Heure bretonne » sont « régulièrement accompagnées d'échauffourées qui conduisent les propagandistes au poste de police pour trouble à l'ordre public. L'attitude de ces militants, fournis par le groupe de Lainé, qui promettent à Dinard de revenir armés, ou qui crient « Heil Hitler ! Vive l'Allemagne ! » à Quimper n'arrange pas leur popularité ».

A Quimper, au mois d'août, les militants nationalistes distribuant L'Heure bretonne sous les ordres de Célestin Lainé devant la cathédrale Saint Corentin sont pris à parti par la population et arrêtés par la police, sur ordre du préfet Angéli. Mordrel raconte qu' « une bagarre violente se déclencha entre les agents et les militants qui se retranchèrent dans une partie des locaux ». « Des officiers allemands intervinrent à la Préfecture pour les faire libérer : Angéli refusa. C'est seulement le lendemain, au bout de 36 heures de jeûne, que l'équipe fut libérée par la Feldgendarmerie. A la suite de quoi Angéli fut courtoisement déclaré indésirable en zone occupée » ( Olier Mordrel, Breiz Atao, Alain Moreau, p .288)

Malgré tout, Mordrel note dans ses mémoires que 37 000 exemplaires de L'Heure bretonne se vendent en Bretagne dans les trois premières semaines. Ce n'est pas impossible mais il ne faut pas y avoir une adhésion aux thèses séparatistes. Plusieurs explications peuvent être données : rareté des journaux, curiosité pour un nouvel hebdomadaire, idée que l'on se fait des nouveaux pouvoirs des nationalistes bretons, protégés par les Allemands, et dont on peut vouloir connaître les idées et les intentions.

Alain Deniel note que le 17 septembre 1940, « un rapport du représentant de la Wilhemstrasse auprès du commandement en chef de la VIe armée signale que le tirage de l'hebdomadaire nationaliste s'élève à 50 000 exemplaires et que la direction du parti entretient des bureaux dans deux immeubles de Rennes avec cinquante employés environ, « dont les appointements paraissent assurés pour un avenir immédiat ». Le même document précise : « On n'a pu établir quel était le rapport en pourcentage entre les exemplaires gratuits et les exemplaires vendus ».

L'Heure Bretonne redescendra à 8000 exemplaires publiés en mai 1941 selon son nouveau rédacteur en chef Jaffré, remontant ensuite à 30 000 exemplaires imprimés.(Michel Denis « Le mouvement breton pendant la guerre. Un bilan. » dans Bretagne et identités régionales pendant la seconde guerre mondiale. Centre de Recherche Bretonne et Celtique de l'UBO, 2002).

Les partis d'extrême-droite collaborationniste en Bretagne

La diffusion assez large de L'Heure bretonne et les nouvelles perspectives et visibilités offertes par l'occupation et l'argent allemand aux nationalistes bretons vont renforcer le PNB, même si celui-ci reste pendant la guerre un petit parti.

Selon Alain Deniel (Le mouvement breton, 1939-1945, François Maspéro, Paris, 1976) et Bertrand Frélaut, les effectifs du PNB seraient de l'ordre de 2500 à 3000 adhérents pendant la guerre. Cette estimation s'appuie sur un rapport des Renseignements Généraux du Morbihan estimant le nombre d'adhérents du PNB à 555 en 1943.

Kristian Hamon réévalue à la baisse le nombre d'adhérents du PNB pendant la guerre, sachant qu'avant-guerre il n'en comptait que 300, et qu'il voit mal comment l'occupation aurait pu d'un coup décupler le nombre d'adhérents, et que la liste des RG du Morbihan en 1943 avait été revu par le Procureur de la République après guerre au moment de l'épuration, car il est probable que de simples lecteurs de L'Heure bretonne aient pu être compter comme des adhérents.

A l'issue d'une enquête à partir de témoignages département par département, il évalue les effectifs maximums du PNB pendant la guerre à 1500, en comptant la Loire-Inférieure, et ceux des militants actifs à 300 (Les Nationalistes bretons sous l'occupation, Yoran Embanner, p. 110) avec une représentation d'environ 300 adhérents ayant eu leur carte au PNB pendant la guerre à un moment ou à un autre par départements.

A titre d'exemple, la région de Morlaix, où les responsables du PNB sont l'historien Joachim Darsel, André Geffroy de Locquirec, Hervé Botros de Lanmeur, ne compte qu'une vingtaine d'adhérents. Avant 1939, le PNB ne comptait que 6 adhérents à Morlaix selon une déposition d'André Geffroy, interrogé en novembre 1944. Dans le canton de Châteaulin, fief des frères Delaporte pourtant, on ne compte qu'une vingtaine de militants aussi. Pour l'arrondissement de Quimper, une centaine d'adhérents.

Cela fait dire à Kristian Hamon que le PNB, avec ses ambitions martiales et nationales, fait un peu figure d'armée mexicaine, avec beaucoup de chefs et peu de troupes.

Les sections les plus importantes du PNB qui atteignent ou dépassent la centaine d'adhérents sont les cinq chef lieux de départements : Rennes, Saint-Brieuc, Quimper, Vannes, Nantes. Dans ces villes, le PNB dispose d'une permanence locale et d'un bureau départemental. Disposent également de permanences du PNB Fougères, Saint-Malo, Dinan, Lannion, Morlaix, Saint-Pol-de-Léon, Douarnenez, Concarneau, Saint-Nazaire, Loudéac, Pontivy, Redon, Châteaubriant. Certaines de ces permanences sont toutefois tenues dans des cafés ou hôtels.

Certains adhérents du PNB au début de l'occupation ont pris leur carte dans l'espoir de la libération d'un proche, prisonnier de guerre en Allemagne, ou encore plus tard pour échapper au STO.

Kristian Hamon, qui s'est intéressé à la composition socioprofessionnelle du PNB, montre que plusieurs générations de militants cohabitent au PNB pendant la guerre. La première, celle des militants d'âge mûr (plus de 40 ans) occupe les positions de direction et de responsabilité. Ce sont d'anciens membres de l'UYD et du PAB, nés à la fin du XIXe ou au début du XXe, dont certains ont connus la première guerre mondiale. Ceux-ci sont rejoints par des militants comme Alan Louarn, membre du Kadervernn de Lainé en 1939, Guy Vissault, Yann Goulet, qui sont entrés dans l'engagement autonomiste après la destruction du monument de l'Union à l'hôtel de ville de Rennes en 1932. Pendant la guerre, une troisième génération de mineurs ou de très jeunes adultes fait ses classes dans les Bagadou Stourm de Yann Goulet, puis dans la formation de Lainé.

L'origine sociale des milieux du PNB fait apparaître une forte proportion de commerçants et d'artisans, de chômeurs, de professions libérales, d'enseignants, comme d'autres mouvements collaborationnistes recrutant à la fois chez les petits-bourgeois et les déclassés, mais avec une exception qui concerne la proportion non négligeable d'agriculteurs, souvent assez aisés, témoignant d'une implantation un peu plus rurale que les autres partis de collaboration. Théophile Jeusset, cité par Kristian Hamon, dira que les adhérents du PNB entre 1941 et 1943, c'était « pour la plupart des paysans aisés et des petits bourgeois, notaires, médecins de campagne ou employés et artisans » (Jean-Yves Keraudren, A contre-courant, Le Scorpion, Paris, 1965, p.66 – cité par Kristian Hamon, Les Nationalistes bretons sous l'occupation, Yoran Embanner, p. 116).

Seulement 10 % des adhérents du PNB sont des femmes, qui représentent 15 % des effectifs du PPF.

C'est à comparer à d'autres partis d'extrême-droite collaborationniste, plutôt marginaux en Bretagne, dont les effectifs cumulés ne représentent que 0,15 % de la population totale : quelques dizaines de militants dans chaque département pour le PPF de Doriot et le RNP de Déat, tout comme le MSR ou le Francisme. Le groupe Collaboration et les Amis de la LVF (à partir de 1941) vont attirer plus largement, et dans les milieux pétainistes et bien-pensants, moins marginaux.

Dans Les Nationalistes bretons sous l'occupation (Yoran Embanner, 2001), Kristian Hamon rapporte les recensements des Renseignements Généraux pour les effectifs des mouvements collaborationnistes en Ille-et-Vilaine : RNP de Déat : 338 membres ; Groupe Collaboration qui organise des conférences ou des rencontres amicales pour resserer les liens franco-allemands, qui est surtout constitué de notables (notaires, médecins) dont Roparz Hémon ; 219 ; PPF de Doriot : 123 ; Milice : 121 ; Parti Franciste : 110 ; LVF : 87 ; MSR (Mouvement Social Révolutionnaire de Deloncle) : 52.

Alors que les Francistes pro-vichystes et cocardiers affrontent régulièrement les militants du PNB, il existe au contraire quelques liens et possibilités de passage et de coopération entre certains de ces mouvements, notamment le MSR et le PPF qui dispose d'un organe en Bretagne, L'alerte Bretonne, et les autonomistes du PNB, existe des liens. Le dirigeant du MSR en Bretagne, l'avocat Perdiel-Vaissière avait défendu lus autonomistes dans les procès d'avant-guerre. Un militant comme Guy Vissault était à la fois membre du PNB et du MSR. Un militant comme Pierre Le Meur de Concarneau est lui à la fois militant du PPF et du PNB. Jacques Doriot se présente à cette époque comme partisan d'une France fédéraliste au sein d'une Europe fédérale. Au mois de mars 1942, rappelle Kristian Hamon, il rappelle la position du parti à l'égard du problème breton en se prononçant pour une large autonomie de la Bretagne dans le cadre d'un gouvernement provincial sur ces postulats: « Il existe une communauté bretonne, elle est différente de la communauté française, elle est fondée sur une composition raciale et une culture différente. C'est par l'instruction laïque que s'est opérée l'influence française, ces erreurs ont provoqué le reveil celtique » (Kristian Hamon, Les Nationalistes bretons sous l'occupation, Yoran Embanner, p. 74).

Lors du quatrième congrès du PPF de Doriot à Paris à l'automne 1942, le PNB aurait envoyé 200 participants.

Autre signe de ces passerelles entre les mouvements de collaboration bretons et français fondés sur une même adhésion aux idées antisémites, racistes, pro-nazies, favorables à l'ordre nouveau, la présence dans une liste des membres du Cercle d'études nationale-socialiste créé en juin 1943 par Du Perron de Maurin, originaire du Dinard, ancien engagé à la LVF, commissaire régional aux questions juives et chef régional de la Milice, de trois militants autonomistes : Alan Louarn, Guy Vissault et Joseph Le Ruyet (Kristian Hamon, Les Nationalistes bretons sous l'occupation, Yoran Embanner, p. 76-77).

La ligne éditoriale de L'Heure bretonne à l'été et à l'automne 1940 est plutôt hostile à Vichy, contrairement aux autres quotidiens régionaux comme L'Ouest-Eclair qui voient d'un très bon œil la restauration des provinces, mais surtout violemment anti-anglaise, Morvan Lebesque dénonçant « les Anglais assassins » ( « Mers-el-Kebir ? J'y étais », L'Heure bretonne, n°12, 29 septembre 1940) responsables des morts bretons de Mers-el-Kébir (3 juillet 1940 : 1300 marins français tués dans le bombardement anglais sur les côtes algériennes) et de Dakar.

Olier Mordrel, après les bombardements de Lorient par l'aviation anglaise en octobre 1940, dans un numéro spécial consacré à cet événement propre à discréditer le seul pays qui résiste encore aux Nazis, établit un parallèle plus que douteux entre l'attitude allemande et l'attitude anglaise :

« Les Allemands ont pris possession de la Bretagne sans combat (…). Guère plus gênants que des touristes bien élevés, les soldats allemands corrects, très corrects, respectaient choses et gens. Des réquisitions ? Oui. Quelquefois même beaucoup de réquisitions. De pitoyables prisonniers sur les routes... Mais c'était quand même la paix. Les Anglais viennent de changer ça (…). Plus de soixante morts, des centaines de blessés, des centaines de maisons détruites ou endommagées, des centaines de sans-abris » (O. Mordrel « Sur le front de Bretagne : bombes et mensonges ». L'Heure Bretonne, n°13, 6 oct 1940 – cité par Alain Deniel, Le mouvement breton, édition François Maspéro, p. 231).

Cette propagande ne fonctionne pas : la plupart des Bretons, sur les côtes, dans les villes, sont anglophiles et croient que l'Angleterre sortira victorieuse de l'affrontement avec l'Allemagne nazie, ce que confirme des rapports de préfets, ou même un rapport du représentant de la Wilhemstrasse auprès du commandant de la la VIe armée allemande en septembre 1940.

Monseigneur Duparc

Monseigneur Duparc

l'abbé Jean-Marie Perrot

l'abbé Jean-Marie Perrot

L'église condamne les séparatistes bretons

Dix jours après le rassemblement de Pontivy, et juste avant la première livraison de L'Heure bretonne, Monseigneur Adolphe Yves-Marie Duparc, l'évêque de Quimper et de Léon, qui avait auparavant marqué son soutien au nouveau régime du maréchal Pétain, publie dans la Semaine religieuse de Quimper et de Léon du 12 juillet 1940, avec instruction de la lire en chaire le dimanche qui en suivra réception, un avertissement aux catholiques de son diocèse :

« Nous mettons en garde le clergé et les fidèles de notre diocèse contre une campagne de séparatisme breton qu'organisent en ce moment des hommes déjà condamnés par les tribunaux français. Le résultat le plus clair d'une pareille entreprise serait d'imposer à la Bretagne des conditions de vie aussi dangereuses pour sa foi catholique que pour ses traditions celtiques. Quatre siècles d'histoire nationale commune, malgré les dissentiments qui ne regardent que nous, ont intimement resserré nos liens de cœur avec la France. Notre sang versé sans compter sur terre et sur mer lui a prouvé notre fidélité ardente. Notre vie intellectuelle, notre vie sociale, notre vie économique ont été constamment mêlées à la sienne... Nous lui sommes liés indissolublement. Nous ne la trahirons pas à l'heure de la douloureuse épreuve. Jamais Breton ne fit trahison. Potius mori quam foedari ».

A la suite de cette mise en garde, qui entraînait l'excommunication des contrevenants, le bulletin diocésain fut suspendu, trois mois, ramenés ensuite à deux semaines, sur ordre des autorités allemandes. Les journaux reçoivent des Allemands l'ordre de censurer le texte. Malgré tout, l'évêque de Saint-Brieuc, François Marie Serrand, prend le relais de Monseigneur Duparc en envoyant le 21 juillet une lettre à ses prêtres qu'ils doivent lire en chaire : «

« La France a reçu de la Bretagne des services qu'elle n'a jamais songé à renier : la Bretagne, en retour, a vu rejaillir sur elle l'éclat de la gloire de la France. A se séparer d'elle, elle s'engagerait dans des chemins sans honneur et sans issue. Incapable de se suffire à elle-même en quels bras irait-elle se réfugier ? »

Les autorités allemandes empêchent à nouveau la lecture de sa lettre, et la publication d'autres lettres du même genre, à Rennes, Vannes et Nantes.

A Rennes, le nouvel archevêque, l'évêque méridional d'Aix, Mgr Roques, nommé, grâce aux pressions de Vichy, à la place du candidat pressenti au départ par le Saint-Siège, le breton Mgr de La Villerabel, annonce dans son premier discours en chaire qu'il est venu en Bretagne « comme ambassadeur du Christ pour maintenir dans les âmes bretonnes la foi chrétienne et la fierté française ».

Quand il écrira sa Galerie bretonne des années plus tard, Mordrel écrira de Duparc ; « Ce fut peut-être lui qui nous porta le coup de grâce ».

De fait, les autorités militaires et de renseignement allemandes comprennent, à travers l'attitude de condamnation des autonomistes par la hiérarchie catholique dont ils jugent l'influence décisive sur l'opinion conservatrice en Bretagne et les incidents à répétition liés à la distribution de L'Heure bretonne que la population bretonne dans son ensemble est très hostile au séparatisme et à la politique de collaboration trop manifeste des nationalistes bretons.

Comme le Maréchal Pétain et le nouveau régime paraissent pouvoir s'engager dans une collaboration sans faille avec l'occupant, la carte bretonne devient bien moins intéressante pour les nazis.

Dès le 18 juillet, le capitaine Marwede vient ainsi ordonner aux nationalistes d'évacuer les locaux de l'Ouest-Journal où ils tiraient l'Heure Bretonne. Il appliquait en cela les instructions dispensées par von Ribbentrop, rappelées par Alain Deniel dans son texte fondateur sur Le mouvement breton :

« - Les mouvements séparatistes en Bretagne ne doivent plus être encouragé ;

- la collaboration avec les Bretons doit se limiter désormais au recrutement d'agents compétents dans la lutte contre l'Angleterre et à l'action en Irlande ;

- tout mouvement insurrectionnel contre le gouvernement français devra être évité »

(Alain Deniel, Le mouvement breton, édition François Maspéro, 1976, p. 227)

Entre l'été 1940 et la fin 1942, Monseigneur Duparc retiendra ses coups contre le PNB qui, avec le tournant Delaporte, est moins hostile à Vichy et n'affiche plus aussi clairement sa volonté séparatiste. Ce n'est qu'en juillet 1942, sentant l'évolution du rapport de force international, qu'il repart en croisade contre les autonomistes, interdisant le Bleun-Brug qui doit avoir lieu à Scaër et interdisant aux catholiques d'adhérer au PNB comme aux prêtres de donner l'absolution aux nationalistes bretons.

Le PNB à contre-courant de l'opinion bretonne

Christian Bougeard note qu'en Bretagne, « comme dans les autres régions françaises, le rejet de l'occupant à été immédiat du fait de la mémoire vive des 120 000 morts de la Première Guerre Mondiale, du traumatisme et de l'humiliation de la défaite et des 137 000 prisonniers bretons transférés de l'été à l'automne 1940 dans les Oflags et les Stalags en Allemagne ». La première conséquence de la défaite est en Bretagne le réveil d'un vif sentiment patriotique français, qui n'est pas incompatible bien sûr avec une confiance dans le maréchal Pétain, mais qui exclut toute adhésion populaire aux idées d'indépendance bretonne, à la propagande anti-française, au soutien ostensible aux troupes d'occupation allemande.

A partir de fin 1941 – début 1942, la population bretonne va d'ailleurs majoritairement prendre ses distances avec la propagande vichyssoise, être de plus en plus sensible aux communications de la BBC, des gaullistes et des communistes. « En avril 1942, rapporte Christian Bougeard, le sous-préfet de Brest parle de « haine croissante de l'occupant » ; à la fin de l'année, il évoque « l'occupantophobie des Brestois ». Après l'invasion de la zone sud, son collègue de Guingamp estime le 23 novembre 1942 que près de 90 % de la population de son arrondissement « souhaite ardemment la défaite de l'Allemagne » sans craindre le « péril communiste ». Hormis pour une poignée de Bretons, l'heure n'est pas à la collaboration avec le nazisme ».

( Christian Bougeard, « La Bretagne et les Bretons face à l'Occupation » - Bretagne et identités régionales pendant la seconde guerre mondiale, UBO)

Vie et destins de l'Emsav: quatrième partie: "le mouvement nationaliste breton dans la collaboration (1939-1944)" - par Ismaël Dupont

Changement de direction au PNB

A l'automne, Debauvais, malade et épuisé, constatant aussi que l'occasion d'affirmer l'indépendance de l'Etat Breton sous la férule allemande a fait long feu, entend trouver un modus vivendi avec Vichy. Le 6 octobre, le CNB fait ainsi paraître les « Bases d'un statut pour la Bretagne » où il envisage une participation à la communauté de l'Empire français et une reconnaissance de l'autorité de Vichy à condition que la Bretagne puisse jouir d'un statut d'autonomie, avec une personnalité et des intérêts respectés.

On ne sait pas si le texte fut adressé à Vichy mais Mordrel, qui ne croit déjà plus au soutien allemand aux projets d'indépendance de la Bretagne, considérant que le CNB n'a pas encore assez de poids politique pour engager une négociation avec l’État français en position favorable, préconise à l'inverse de poursuivre la propagande séparatiste en pariant sur une augmentation de l'influence du mouvement nationaliste avant toute recherche de discussion avec Vichy.

Le mouvement nationaliste est paralysé par ce désaccord stratégique et la discussion est bloquée entre Mordrel et Debauvais. Debauvais évoque pour lui succéder à la tête du CNB le nom de Bob Le Helloco, l'adjoint de Lainé.

Contrarié par cette marque de défiance, Mordrel refuse en qualifiant devant Bob Le Helleco lui-même qui devint à ses dires « rouge comme une pivoine » cette proposition de « grotesque » et décide de s'emparer des leviers de commande du mouvement breton.

Debauvais étant président du CNB, Mordrel, soutenu dans cette vue par Hans Otto Wagner, contourne la difficulté en proposant de relancer le PNB, et de substituer ce parti « au prestige toujours intact » au CNB, devenu le « symbole d'un ratage ».

Lors d'une réunion chez Mordrel à Rennes, le Kuzul Meur , passé à huit membres (Debauvais, Mordrel, Lainé, Raymond Delaporte, Le Helloco, rejoints par Roparz Hémon, Yann Fouéré, et le commandant Marty de la Brosse, prisonnier libéré) se rallie à cette idée et le 20 octobre 1940, Mordrel devient officiellement le chef du nouveau PNB en promettant que le Kuzul serait le vrai organisme directeur, et non plus seulement de coordination, du mouvement breton. Seul Debauvais vote contre sa nomination.

L'Heure Bretonne annonce que désormais le CNB composé de Debauvais, à qui, grand seigneur, Mordrel assure une « situation » de retraité, mais aussi de Guieysse et Planiol, transformé de fait en groupe de réflexion privé de prise sur le réel, continuera « d'étudier les problèmes d'une Bretagne libre dans le cadre naturel et dans l'esprit de ses traditions ».

Le 30 octobre, Mordrel fait connaître aux autorités allemandes à Quimper sa nouvelle position de chef du parti national breton et affirmant la fidélité de celui-ci à l'occupant.

Mordrel dote le PNB d'une organisation très structurée en plaçant un responsable à la tête de chaque département : Paul Gaignet pour l'Ille-et-Vilaine, Yves Fravreul-Ronarc'h pour la Loire Inférieure, remplacé le 11 novembre suite à sa démission par Germain Breton, Yann ar Beg pour le Finistère, Jacques de Quélen pour les Côtes-du-Nord, Marcel Guieysse pour le Morbihan.

Quatre jours après la nomination de Mordrel, Hitler rencontre Pétain à Montoire. Mordrel ne peut cacher son amertume de voir les nationalistes bretons doublés par l'ennemi héréditaire dans leur politique de collaboration avec l'occupant : « Ce n'est pas avec ses pires ennemis, écrit-il dans L'Heure bretonne le 10 novembre, que l'Allemagne reconstruira l'Europe et partagera le pouvoir ». Il se rend publiquement à l'évidence de l'impasse: les Bretons conscients de leur nationalité distincte ne pourront compter que sur leurs seuls forces pour obtenir l'indépendance. « Notre force est en nous. Elle n'est ni dans les autres ni dans les circonstances. Ce n'est ni Vichy ni Berlin qui rendront au peuple breton la force de caractère nécessaire pour s'affranchir, se regrouper et se frayer une route ».

Cette réaction de dépit ne pouvait qu'irriter davantage les allemands vis-à-vis de leurs petits alliés bien exigeants et bien stériles.

Michel Denis écrit que « l'entrevue de Montoire qui officialise l'engagement de Pétain dans la voie de la Collaboration place dans une impasse le PNB que Mordrel vient de reconstituer, puisque le chef du mouvement exclut tout rapprochement avec Vichy ».

En novembre, une commission d'enquête SS constate que les revendications séparatistes ne sont nulle part prises au sérieux en Bretagne. Sébastien Carney constate que « le mois suivant, Wagner est remplacé par un dénommé Kohlhaas qui autorise l'existence du parti à condition qu'il ne se manifeste pas ostensiblement... L'Abwehr cesse désormais d'apporter son soutien financier aux nationalistes ». (Sébastien Carney, Breiz Atao ! Mordrel, Delaporte, Lainé, Fouéré : une mystique nationale (1901-1948), p. 404)

Cela a des conséquences immédiates : l'entretien du Kardervenn de Lainé, Péresse, Mens, Geffroy, Mabinog, sévissant tels « des soudards en pays occupé » (la formule est de Mordrel) dans toutes sortes de frasques, d'ivrogneries et de truandages dans la région de Gouézec où elle loge au manoir de Kerriou, engloutissant 50 000 francs par mois, un tiers des ressources du parti selon Mordrel. Mordrel convoque Lainé pour demander d'imposer à ses hommes, dont plusieurs ont déjà acceptés de recevoir un solde d'agents de l'Abwehr, plus d'austérité et de discipline. Lainé refuse d'accepter l'ingérence du nouveau chef du PNB, ce qui conduit Mordrel à réduire son allocation et à menacer de supprimer la subvention allouée à l'organisation paramilitaire.

Lainé, qui a du mal à tenir sa troupe et à lui trouver une utilité véritable, qui se sent lâché par la direction du PNB et les Allemands, décide de donner sa démission au Kuzul, puis de liquider le camp du Kardervenn à Kerriou. En effet, en son absence, surprise par un orage pendant une manœuvre de l'après-midi, les gour du KD n'ont rien trouvé de mieux à faire que de se saoûler dans un bistrot et de menacer au pistolet ses occupants, avant de provoquer une bagarre.

Pendant ce temps, Vichy, qui acquiert vis-à-vis des nouveaux maîtres allemands une nouvelle valeur après l'entrevue de Montoire, engage des discussions avec l'occupant sur le sort de Mordrel et Debauvais, toujours officiellement condamnés à mort. Mordrel apparaît désormais aux occupants comme un obstacle à la qualité des relations avec Vichy, si conciliant par ailleurs.

Cela commence à sentir le roussi pour Mordrel et le PNB...

Debauvais, s'appuyant sur Lainé, Guieysse, Fouéré, contactent Raymond Delaporte et lui demandent de présider le PNB à la place de Mordrel. Raymond Delaporte, qui depuis 1937 se consacre seulement à animer l'association pour le breton à l'école qu'il avait créé, à l'avantage d'être un homme plus acceptable a priori pour Vichy et l'église.

En novembre, à la demande du commandement politique allemand à Paris, Abetz décide de museler les activités autonomistes du PNB.

Le 11 novembre, Kohlaas fait savoir à Mordrel que la 13e brigade mobile de police judiciaire et la Préfecture ont reçu de Vichy l'ordre de l'arrêter avec Debauvais et de les faire transporter en Zone Libre, et que d'autre part, le commandant allemand des Groupes Armées de l'Ouest avait interdit à ses troupes d'intervenir dans cette affaire « intérieure française ».

Mordrel et Debauvais partent dans la nuit pour Paris sans prévenir grand monde. Kohlaas les attend à Paris, à leur grande surprise, et installe les deux chefs bretons sous des faux noms dans un hôtel, sous bonne garde.

Le 2 décembre 1940, Mordrel est démissionné par le Kuzul Meur, transporté à Paris, mais qui refuse de recevoir l'éphémère chef du PNB pour plaider sa cause.

Mordrel signe sa démission extorquée pour avoir une chance que les Allemands le laissent rentrer en Bretagne, afin qu'il puisse y rassembler ses partisans, et dénoncer cette « révolution de palais ». Mais pendant son absence, à Rennes, on a fait courir le bruit que le chef breton se serait enfui par lâcheté suite à une menace d'arrestation. La vie privée de Lainé, sa tendance à changer souvent de maîtresses, sont également critiqués. Ronan de Fréminville, le rédacteur en chef de L'Heure bretonne, Bricler le cousin de Mordrel et Fred Moyse, tentent de faire considérer la démission contrainte comme non avenue et de rétablir la position de Mordrel dans le Parti. Mordrel réussit même à participer à deux nouveaux Kuzul à Rennes, dans l'arrière-salle du café de la Paix, puis chez l'écrivain Youenn Drézen, mais les autres membres du Kuzul restent inflexibles, s'abritant derrière la volonté allemande.

Debauvais vient voir Mordrel pour lui dire que, s'il n'abandonne pas ses prétentions, il serait envoyé en déportation, sans les ressources promises par les allemands pour sa femme et ses trois enfants. Il lui dit encore, selon les Mémoires de Mordrel, que « Lainé est à bout de patience », et qu' « il n'hésitera pas à le faire descendre s'il se rebellait contre la décision prise ».

Grâce aux bonnes fées allemandes, qui rendent et réévaluent sa subvention au PNB (elle passe à 100 000 francs par moi), assurés qu'il sera désormais plus contrôlable et moins odieux aux autorités de Vichy, et aux persuasions de Lainé, le président du Bleun-Brug, Raymond Delaporte accepte après plusieurs jours d'hésitations de devenir le nouveau chef du PNB, espérant pouvoir le rendre plus modéré et clerico-compatible.

Werner Best, qui vient d'adresser à Berlin le mémorandum que Mordrel lui avait confié en août, approuve l'assignation en résidence des deux chefs bretons. Mordrel est envoyé le 22 décembre sur Stuttgart. Celui qui se présente avec beaucoup de cynisme comme le « premier déporté de France » fait bientôt du ski dans le Tyrol.

Mordrel vivra en 1941 en Allemagne (Stuttgart, Berlin), travaillant comme consultant auprès des Allemands et d'universitaires. Il est toujours protégé par Werner Best. Il peut revenir à Paris en mai 1941 où il organise les plaisirs d'officiers allemands. Puis les Allemands le laissent s'installer à Rennes où il travaille comme agent du SD, intriguant contre les nouveaux responsables du PNB. En juin 1942, les Allemands, qui considèrent qu'il est de bonne politique de diviser les autonomistes bretons eux-mêmes pour mieux les contrôler, lui donneront les moyens financiers de rééditer la revue Stur, sous forme de revue essentiellement « culturelle » et « idéologique » ne s'occupant pas de politique. Le tirage de la revue Stur, d'abord mensuelle, puis trimestrielle à partir d'automne 1942, assez chère pour l'époque, est confidentiel (800 à 1000 exemplaires par livraison selon Mordrel) : Bricler le cousin de Mordrel sera tout fier de publier dans le courrier des lecteurs plusieurs lettres de combattants, Bretons et Néerlandais, de la LVF et de la Waffen SS, et de dire que 10 % des abonnements (26) à Stur sont le fait de combattants engagés dans la Légion anti-bolchevique (Sébastien Carney, Breiz Atao ! Mordrel, Delaporte, Lainé, Fouéré : une mystique nationale (1901-1948), p. 501)

En décembre 1942, Mordrel est encore engagé par les services allemands pour animer des fausses émissions d'intoxication sur le poste Radio-Brazzaville afin de créer la division entre Américains et Anglais engagés en Afrique du Nord après le débarquement allié en Afrique du Nord en novembre 1942.

Après la démission forcée de Mordrel, les responsables du PNB, Debauvais étant malade, réussissent à convaincre Raymond Delaporte de revenir à la tête du parti sur une ligne plus compatible avec Vichy, moins séparatiste et anti-française.

Signe d'un retour à un PNB plus « Révolution Nationale » réactionnaire à la mode bretonne que « national-socialiste », une rubrique « Vie spirituelle » apparaît dans le numéro de L'Heure Bretonne du 14 décembre 1940 qui annonce la démission de Mordrel et l'arrivée à la tête du PNB de Delaporte. On y oppose « la France déchristianisée » et « l'esprit religieux des Bretons » : c'est le credo du Bleun Brug.

Néanmoins, nous le verons, le nouveau chef du PNB Raymond Delaporte ne reniera rien, écrit Michel Denis, « du nationalisme intégral, du racisme et de l'antisémitisme, de l'anglophobie et de l'adhésion à l'Europe nouvelle de l'équipe précédente, du moins jusqu'à la bataille de Stalingrad », mais « d'autre part il dirige essentiellement ses revendications autonomistes vers Vichy, et non plus vers l'Allemagne, restée sourde » (Michel Denis, « La Bretagne et les Bretons face à l'Occupation » - Bretagne et identités régionales pendant la seconde guerre mondiale, UBO, p. 163).

Le PNB de Raymond Delaporte va connaître un certain regain au niveau du militantisme, triplant le nombre d'adhérents par rapport à l'avant-guerre dès 1941.

Il compte grâce à l'argent des Allemands, venant de l'Abwehr puis du SD (entre 50 000 et 200 000 francs par mois selon les sources) environ soixante permanents appointés pour le Parti et le journal L'Heure bretonne. Delaporte lui-même semble avoir moraliser un peu le train de vie des dirigeants du PNB, surtout par rapport aux pratiques de Mordrel.

Plutôt que d'organiser des grandes réunions publiques, interdites par les allemands, Delaporte se rabat sur des salles privées et se déplace partout en Bretagne à la rencontre des sections locales. Le décorum et la ritualisation des réunions restent ceux des partis fascistes, avec en particulier le culte du chef et la mise en scène de l'obéissance absolue et de la volonté martiale.

Hervé Budes de Guébriant

Hervé Budes de Guébriant

Régionalistes et nationalistes face à Vichy

Le 11 juillet 1940, Pétain avait annoncé que « des gouverneurs seront placés à la tête des grandes provinces françaises » et que l'administration serait à la fois « concentrée et décentralisée ».

Pétain s'inscrivait dans l'héritage maurassien de la reconnaissance du fait provincial et des petites patries naturelles.

On peut imaginer à ce moment là une suppression des départements, voulue par le mouvement breton car il s'agit selon lui d'un héritage du jacobinisme révolutionnaire, mais le régime a besoin de ses préfets de département pour exercer son autoritarisme et se contente de supprimer la démocratie dans le département.

En juillet 1940, le comte agrarien Hervé Budes de Guébriant, le patron de « Landerneau », rencontre l'ambassadeur Noël, représentant du régime de Vichy à Paris, et y plaide pour une Bretagne Province regroupant les cinq départements qui pourraient être abolis. Le comte de Guébriant, qui se voit bien à cette époque le futur gouverneur de la province de Bretagne, se déplace à Nantes en août 1940 pour y rencontrer les milieux d'affaire et notables de Loire-Inférieure, notamment le président du Conseil Général, le marquis de La Ferronays. Il perçoit alors que les milieux économiques nantais voient d'un mauvais œil le rattachement de la Loire Inférieure

à la Bretagne et la mise en tutelle possible de Nantes par Rennes (1David Bensoussan, Aux origines du découpage régional, la création d'une province de Bretagne par Vichy et ses antécédents – dans 11 questions d'Histoire qui ont fait la Bretagne, sous la direction de Dominique Le Page – Skol Vreizh, 2009).

Le débat sur la capitale de la province de Bretagne, Nantes ou Rennes, coexiste aussi avec un débat sur l'arrière-pays économique naturel de Nantes, plutôt la vallée de la Loire et le sud-Loire que la Bretagne.

En octobre 1940, le régime de Vichy, manifestant sa curieuse conception de la décentralisation, son essence dictatoriale, sa défiance pour la démocratie locale et le suffrage universel, supprime les conseils généraux et les conseils d'arrondissements, pour les remplacer par des commissions administratives consultatives.

L'Heure bretonne en août 1940 est plus que sceptique par rapport aux annonces du Maréchal Pétain concernant la réforme régionale, et le retour des provinces. En annonçant que chaque gouverneur de province serait accompagné d'un conseil représentatif « des forces spirituelles, morales, intellectuelles et économiques de la province », le message du Maréchal Pétain lu au Conseil National le 19 août 1940 pouvait laisser imaginer que les notables locaux seraient associés à la direction des affaires régionales :

« Le conseil délibérera sur les affaires régionales, et chacun de ses membres donnera son avis motivé sur les propositions budgétaires du gouverneur et étudiera les projets d'emprunt qui pourrait être soumis à l'approbation du gouvernement pour des travaux d'intérêt régional. Il répartira entre les départements les dépenses relatives à ces travaux ».

Les notables de l'U.R.B du marquis de L'Estourbillon et de l'association bretonne du Comte de Gouyon réagissent favorablement à ces premières annonces encore vagues mais qui sont assorties d'une volonté affichée, dans un cadre de pensée réactionnaire, nostalgique des ordres naturels, de faire revivre « les coutumes et les traditions des petites patries ».

Prétendant s'exprimer « au nom d'un grand nombre de (leurs) compatriotes, ils réclament dans un Exposé des revendications légitimes de la Province de Bretagne remis à Vichy par Roger Grand, ancien sénateur du Morbihan :

« - que les limites de la future province de Bretagne soient conformes à celles de l'ancien duché ;

- que l'Assemblée provinciale mise en place représente « les divers organismes sociaux de la région » et qu'elle soit à même de participer aux décisions du gouverneur et des préfets par l'intermédiaire d'une commission spéciale ;

- enfin, sur le plan culturel, le marquis et le comte revendiquent « l'enseignement obligatoire de la langue bretonne concurremment avec le français dans toutes les écoles des communes où on le parle et la liberté de son usage dans le pays ».

(cité par Alain Déniel dans Le Mouvement breton à la suite de Ronan Caërlon dans Complots pour une République bretonne)

Une autre « Placet des grandes associations bretonnes » daté du 1er décembre 1940 pour plus d'autonomie régionale, l'enseignement de la langue, de histoire bretonne est rédigé sous le patronage du barde Taldir Jaffrenou, pétainiste jusqu'à la servilité, co-signé par quarante-trois personnalités, et remis à Vichy par les bons soins du sénateur des Côtes-du-Nord, Edgar de Kergariou. Les signataires expriment l'aspiration de la Bretagne à « un régime de liberté dans l'ordre, qui respecte ses traditions spirituelles et ses coutumes les plus chères, conserve et honore sa langue, enseigne à tous ses enfants sa glorieuse histoire et la mette en possession de toute la part d'autonomie administrative qui soit compatible avec l'indivisibilité de la France et avec l'action nécessaire et souveraine du pouvoir central » (Cité par David Bensoussan, « Aux origines du découpage régional, la création d'une province de Bretagne par Vichy et ses antécédents » dans 11 questions qui ont fait l'histoire de la Bretagne, sous la direction de Dominique Lepage, Skol Vreizh, 2009 – p. 105).

Alain Deniel souligne l'implantation dans la bourgeoisie conservatrice mais aussi chez des notables de centre-gauche des idées régionalistes à l'époque : « La qualité des quarante-cinq signataires du placet est très révélatrice de l'intérêt que les propos du Maréchal ont éveillé dans les rangs des notables bretons. Citons entre autres : Y. Allanic, maire de Vannes ; Jacques Angot, de l'U.R.Bn secrétaire de l'Union des syndicats de fabricants français de conserve de poissons ; O.L Aubert, président de la chambre de commerce des Côtes-du-Nord ; E. Bellec, vicaire général de Saint-Brieux ; Auguste Bergot, adjoint au maire de Brest ; Pierre Burrin, président de l'Union bretonne des combattants ; Jean Choleau, président de la F.R.B ; Denis J. Corre, président de la chambre de commerce du Finistère ; René Daniel, inspecteur de l'enseignement primaire ; Jean Guerlesquin, président général du Syndicat des fabricants de conserve de Bretagne ; Edgar de Kergariou, sénateur des Côtes-du-Nord, maire de Lannion ; Ferdinand Lancien, sénateur du Finistère, maire de Carhaix ; Yves Lepagen président du tribunal de commerce de Lorient, président du Groupe des marchands de fer en Bretagne ; Jean-Marie Perrot, président du Bleun-Brug ; Henri Waquet, président de la société archéologique du Finistère ; de Malherbe, directeur général du Crédit nantais... ».... et Yann Fouéré ( Alain Deniel, Le mouvement breton, édition François Maspéro, 1976).

Yann Fouéré représente la carte de rapprochement tactique avec le régime de Vichy et les revendications régionalistes du mouvement nationaliste breton dans une répartition des rôles qui a été établi avec les Allemands et au sein du Conseil Secret, le Kuzul Meur, les 1er et 2 décembre 1940.

Yann Fouéré refusait ardemment la guerre contre le régime hitlérien pendant la drôle de guerre, confessant dans son journal son admiration pour ce dernier : « Cette guerre au régime hitlérien que l'on charge de tous les maux est terrible si elle n'était atroce : je croyais que l'on n'admettait pas les guerres de religion et que l'on connaissait assez d'histoire pour se rendre compte que l'Allemagne restera toujours l'Allemagne et qu'il est vain d'espérer la désagrégation d'un peuple qui achève son unité colmatée par la doctrine la plus dynamique et la plus mystique que le monde ait jamais connue » ( Cité par S.Carney, Breiz Atao ! Mordrel, Delaporte, Lainé, Fouéré : une mystique nationale (1901-1948)- p. 412).

A l'automne, fonctionnaire du ministère de l'intérieur, Fouéré joue double jeu en écrivant aux députés bretons qu'il approuve la dissolution du PNB, dont il est pourtant très proche, tout en reprouvant la suspicion dont ont été l'objet toutes les associations culturelles ou folkloriques bretons. Il revient en Bretagne en août 1940, venant du Pays Basque, et reprend contact avec les leaders du PNB, dont il obtient quelques avantages, rédige un mémoire bilingue allemand-breton pour y plaider pour la liberté d'enseignement de la langue, et prend langue avec Vichy pour les avertir du danger séparatiste tout en plaidant la cause de l'enseignement du breton. Le 10 octobre 1940, le préfet Georges nomme Yann Fouéré sous-préfet de Morlaix par intérim. Fouéré assure la fonction pendant un mois et y fait l'étalage de sa duplicité encore une fois suite à une demande d'information sur la dangerosité d'Armand Kéravel, militant breton et instituteur à Lanmeur. Le 2 octobre 1940, il exonère dans son rapport Kéravel du péché d'autonomisme en en faisant simplement un militant culturel tout en chargeant le militant d'Ar Falz avec lequel il projetait peu avant d'écrire une anthologie de la littérature bretonne du péché, beaucoup plus grave à cette époque, de « gauchisme » . Sébastien Carney cite son rapport plein de mesquinerie:

« En ce qui concerne M. Kéravel il y a lieu de remarquer, en tenant compte des résultats de l'enquête que je vous transmets que, si on ne peut lui reprocher ses opinions vis-à-vis de la langue bretonne, par contre son attitude vis-à-vis des autorités administratives n'a pas toujours été exempte de toutes critiques. Enfin il est exact que M. Kéravel a toujours professé des idées politiques d'extrême-gauche et il est notoire dans le pays qu'il était un des agents électoraux de M. Tanguy Prigent et un militant actif du parti socialiste » .

Sébastien Carney commente l'épilogue de cette bassesse : « Alors qu'aucune sanction n'avait été évoquée dans le signalement de l'Inspection, Kéravel et sa femme sont mutés de Lanmeur à Landeda. A Vichy aussi, Fouéré donne des gages. Et il sait pourquoi » ( Breiz Atao ! Mordrel, Delaporte, Lainé, Fouéré : une mystique nationale (1901-1948), p. 421).

A l'automne, Fouéré arrange une grande affaire avec l'héritier fortuné Jacques Guillemot, directeur des conserveries Pierre Chancerelle à Quimper, disciple de Maurras et partisan de la collaboration, qu'il pratique sur le plan commercial et du copinage avec les officiers allemands qu'il invitera à ses parties de pêche. Fouéré, qui avait déjà depuis quelques mois dans l'idée de monter un organe de presse régionaliste breton, dont les plumes iraient de Kéravel à l'Estourbillon, monte avec Guillemot une société anonyme d'un million de francs en vue de créer un journal régional et régionaliste « modéré » acquis aux idées de Vichy.

Parmi les souscripteurs, on trouve, en dehors de Jacques Guillemot, Mme Friant, propriétaire de la biscuiterie « Les Filets bleus », Hervé Budes de Guébriand, le tout puissant président de l'Union des syndicats agricoles du Finistère et des Côtes-du-Nord (47 500 adhérents), H. du Fretay, sénateur maire de Ploaré (Alain Deniel, Le Mouvement breton, édition François Maspéro, 1976, p. 248).

Le 20 mars 1941 paraîtra le premier numéro du quotidien régionaliste La Bretagne. « On y trouve, rapporte Sébastien Carney, des faits divers locaux, quelques caricatures, une rubrique sports conséquente pour attirer la jeunesse, un roman à suivre – Les Amazones de la chouannerie, tout un programme – ainsi que la rubrique de la célèbre voyante Geneviève Zaeppfeld, de la forêt de Paimpont » (Sébastien Carney, Breiz Atao ! Mordrel, Delaporte, Lainé, Fouéré : une mystique nationale (1901-1948), p. 425).

Dans son premier article signé à La Bretagne, Fouéré évoque « la route, toute simple et droite, que nous montre, avec son tranquille courage, le vieillard aux yeux bleus que chaque Français vénère, et dont le regard éclaire chaque foyer ».

En réalité, bien qu'officiellement fidèle à Vichy (un article pro-allemand de Taldir Jaffrenou intitulé « La Bretagne a collaboré aux essais de rapprochement franco-allemand de 1936 à 1939 » est ainsi censuré pour les besoins de la façade loyaliste vis-vis-vis de Vichy, rappelle Sébastien Carney), se gardant pour cela d'afficher des sympathies trop ostensiblement pro-allemandes, et confiante dans sa volonté de rétablir les provinces, La Bretagne, imprimé et diffusé par L'Ouest-Eclair, est tout sauf un journal modéré.

Françoise Morvan rappelle ainsi que c'est dans « la Bretagne que se trouvent les articles les plus racistes jamais écrits en breton », dans la chronique signée du pseudonyme collectif « Lan hag Herve », dirigée par Xavier de Langlais (Françoise Morvan, Miliciens contre maquisards, édition Ouest-France, 2003, p. 311 ).

Vie et destins de l'Emsav: quatrième partie: "le mouvement nationaliste breton dans la collaboration (1939-1944)" - par Ismaël Dupont

Le tournant provincialiste de Vichy est toutefois très largement de la poudre aux yeux.

Pétain, présentant à la chambre de commerce de Lyon le 18 novembre 1940 les modalités de d'une

action économique efficace de son gouvernement, met à nu sa conception de la « décentralisation » : « Nous garderons les départements sous l'autorité des préfets qui seront des maîtres et qui ne recevront de consignes que du gouverneur qui, lui, les recevra du gouvernement » ( cité par Marc Olivier Baruch dans son article « L’État français et la création des régions », Bretagne et identités régionales pendant la Seconde Guerre mondiale, UBO, 2002 – p. 36).

Parallèlement, le lieu de décision politique est déplacé du Parlement vers l'administration et le pouvoir exécutif.

Le 16 novembre 1940, une loi prévoit la désignation par les préfets ou par le ministère de l'Intérieur des maires des communes de plus de deux mille habitants. Cela rend possible l'épuration de municipalités de gauche. Cinq maires et une quarantaine d'élus municipaux communistes avaient déjà été épurés en 1939-1940 par le gouvernement Daladier dans le Finistère et les Côtes d'Armor. Avec cette loi, les personnalités radicales de centre-gauche ou de gauche des municipalités de Saint-Brieuc, Dinan, Saint-Malo, Saint-Servan, Fougères, Vannes, Concarneau, sont exclues des administrations municipales et le régime impose des édiles acquis aux valeurs de la Révolution nationale (Christian Bougeard, « La Bretagne et les Bretons face à l'occupation », dans Bretagne et identités régionales pendant la Seconde Guerre mondiale, UBO, 2002, p. 18).

Le 19 avril 1941, Vichy crée la fonction de préfet régional. Marc Olivier Baruch note que « tout en évoquant la nécessaire décentralisation de l'action administrative (il s'agit en fait de déconcentration, aucun régime n'étant aussi centralisateur, dans l'histoire institutionnelle du vingtième siècle, que Vichy, qui supprime les conseils généraux et l'élection des conseils municipaux »), l'exposé des motifs (de la loi) charge le nouvel échelon régional « intermédiaire entre le gouvernement et les départements » d'une fonction de « centre coordinateur à la fois pour l'information du gouvernement, le règlement sur place de certaines affaires et l'exécution des directives gouvernementales », en matière économique et de sécurité ou de police notamment (Marc Olivier Baruch, « L’État français et la création des régions », Bretagne et identités régionales pendant la Seconde Guerre mondiale, UBO, 2002 – p. 38).

Sous l'influence des milieux économiques nantais, du mémoire de la Chambre de Commerce de Nantes qui considère que la revendication d'une Bretagne intégrale est une exigence du passé qui contredit les intérêts économiques nantais, la commission de réorganisation administrative de Vichy et Pétain, après de nombreuses hésitations, décident par un décret en date du 30 juin 1941, mais publié le 1er juillet 1941, de fixer le cadre géographique de la préfecture régionale de Bretagne en la réduisant aux quatre départements d'Ille-et-Vilaine, des Côtes-du-Nord, du Morbihan et du Finistère, avec Rennes comme capitale. « Nantes et le département de Loire-Inférieure sont détachés de la Bretagne pour être rattachés à la préfecture régionale d'Angers. Un choix en grande partie dicté, écrit David Bensoussan, par les impératifs des autorités d'occupation, qui ont fait de cette ville le chef-lieu de l'administration militaire de leur zone sud-ouest, mais qui est ressenti comme une insulte par les édiles nantais » (David Bensoussan, Aux origines du découpage régional, la création d'une province de Bretagne par Vichy et ses antécédents – dans 11 questions d'Histoire qui ont fait la Bretagne, sous la direction de Dominique Le Page – Skol Vreizh, 2009).

La séparation de la Loire-Inférieure et de Nantes de la Bretagne n'entrâine chez les nationalistes que des protestations verbales.

Le journal La Bretagne de Fouéré maintient sa confiance dans le Maréchal, qui même s'il a voulu donner satisfaction aux aspirations pronvicialistes, a été mal conseillé, d'où un appel solennel et complètement vain de Fouéré le 19 août 1941 à ce que le bon Maréchal prononce à « émouvant discours » pour redonner à la province Bretagne son intégralité.

Roparz Hémon

Roparz Hémon

Bonds en avant dans l'affirmation publique de l'identité culturelle bretonne.

En novembre 1940, se mettent en place des émissions de radio bilingues, sous la responsabilité du Sonderfürher Leo Weisgerber. Recruté par Weisberger qui vient le voir à Brest en mars 1941, Roparz Hémon est nommé en juillet 1941, à la suite de la destruction totale de sa maison de Brest, place de la Tour d'Auvergne, avec sa bibliothèque et son travail, lors d'un bombardement allié à la Pâques 1941, à la tête des programmes radiophoniques en breton de Radio-Bretagne.

Peu avant, en janvier 1941, Hémon avait créé Arvor, un hebdomadaire des amis de la langue bretonne d'abord bilingue, puis entièrement monolingue breton à partir d'août 1942.

Les émissions bretonnes de Radio Rennes-Bretagne (ou Roazon-Breiz), filiale de Radio-Paris financée et contrôlée par les Allemands et les services de la Propaganda Staffel, sont animées par Fanch Elies, Youenn Drezen, Meavenn et quelques autres comme René-Yves Creston. Elles ne sont pas forcément beaucoup écoutées mais le contenu des chroniques et émissions bretonnantes est publié dans Arvor, Gwalarn, voire L'Heure bretonne.

Georges Cadiou a révélé dans L'Hermine et la croix gammée que Georges Cadiou, d'abord détaché à la radio tout en conservant son traitement de professeur de lycée à Brest, s'était vu supprimer son salaire par le rectorat et avait fait intervenir son bienfaiteur le Sonderführer Léo Weisgerber pour préciser au rectorat qu'il était mis à disposition de « l'autorité occupante ». Roparz Hémon voit son traitement multiplié par deux grâce à ses services rendus à la propagande allemande dont il devient un agent salarié tout en se prévalant d'une action inédite au service de la langue et de la culture bretonne.

On va rendre leur fierté aux Bretons, leur montrer qu'ils sont des Celtes, donc des Nordiques, donc des Aryens. Youenn Drezen, dans sa causerie du 24 octobre 1942, retranscrite dans Arvor n°104, laisse ainsi parler son racisme et sa morgue anti-française en disant sa stupéfaction en lisant le journal sportif L'Auto d'apprendre que les champions de natation à Lyon avaient tous des noms étrangers : Morgen, Robcoff, Jesum, Nakache, Kovacs... « Où est la jeunesse de France, questionne Drezen, elle est plus portée sur l'apéro que les sports sains... Mais en revanche, en Bretagne, où en sommes-nous ? Grâce à Dieu et aux éléments de notre jeunesse, nous n'avons pas besoin de l'étranger pour donner de l'éclat à nos clubs ... Les Bretons ont toujours du sang dans les veines, et c'est la raison pour laquelle nous pouvons avoir confiance dans l'avenir de la race. Ce n'est pas demain la veille que l'on verra des nègres, des Polonais ou des gars basanés du Levant, venir saisir, sur les terrains de sport de notre pays, les perches des sports qu'auraient abandonnés les jeunes Bretons. Tenez bon les gars, et du sport à en faire péter ! » (Cité par Georges Cadiou, L'Hermine et la croix gammée, p. 236).

L'année 1941 voit la naissance du breton unifié. Le 8 juillet 1941, divers écrivains bretonnants, linguistes, grammairiens, s'entendent ainsi pour unifier les deux orthographes alors en vigueur, celle regroupant les dialectes de Cornouaille, Léon, Trégor, et celle du Vannetais. Cette nouvelle orthographe prend le nom de peurunvan, c'est à dire « totalement unifiée ».

Dans une lettre à Meven Mordien (pseudonyme de René Le Roux) datée du 26 juin 1941, Roparz Hémon confie que les Allemands et Léo Weisgerber n'ont pas été étrangers à cet acte d'unification qui avait des visées plus politiques que culturelles :

« L'ordre de parachever l'unification de la langue est venu du gouvernement allemand. Celui qui a

appuyé le plus pour faire donner cet ordre est un linguiste connu par ses recherches au sujet de la langue et de la civilisation des Celtes de l'Antiquité et sa thèse au sujet des textes gallois de Pérédur : c'est le contraire absolu d'un politicien. Je me suis disputé longtemps avec lui, lui disant que le breton tait suffisamment unifié. A la fin, il m'a répondu fermement : « Il faut que vous fassiez semblant de plier un peu devant les Vannetais » ( Georges Cadiou, L'Hermine et la croix gammée, p. 205)

Radio Rennes va essayer la prononciation systématique de cette langue bretonne nouvelle unifiée et sera donc sans doute difficilement compréhensible pour le peuple, les bretonnants de naissance, qui ne reconnaît pas ses dialectes bretons. De toute façon, Radio-Breiz semble avoir eu des difficultés d'écoute en Basse-Bretagne, faute d'émetteurs suffisamment puissants.

Georges Cadiou note avec ironie que la nouvelle langue bretonne unifiée de Roparz Hémon et de Radio Bretagne n'est parlée que « dans les lieux où se retrouvent ses adeptes à Rennes, au café « le Petit Triskell », dans les couloirs de l'Institut Celtique (mais pas assez au gré de Roparz Hémon qui trouvait le français bien trop présent!), au siège du PNB, quai Lamartine, dans les locaux de L'Heure bretonne , un peu moins dans ceux de La Bretagne ou du CCB, le Comité Consultatif de Bretagne... Cette langue nouvelle, à peine comprise par les bretonnants, Alain Le Louarn l'appellera le « roazhoneg », le « rennais », dans un article publié par Arvor dans son numéro n°162 le 27 février 1944 » (Georges Cadiou, L'Hermine et la croix gammée, p. 206).

L'Institut celtique naît en octobre 1941 à Rennes à l'issue d'une Semaine Celtique, mais son congrès fondateur a lieu à Nantes en mai 1942. Roparz Hémon est élu Président par 95 voix sur 102 votants.

L'Institut est chargé de faire renaître et de populariser la personnalité intellectuelle et culturelle originale de la Bretagne par-delà 150 ans d'acculturation post-révolutionnaire et républicaine, selon les vues de Roparz Hémon. Ses membres sont des notables, des intellectuels et artistes bretons séparatistes ou régionalistes, et ils travaillent sous le regard de l'officier allemand Leo Weisberger. On y trouve l'inusable marquis de l'Estourbeillon, l'écrivain de Camaret Georges-Gustave Toudouze, Yann Fouéré, René-Yves Creston, Pierre Mocaër.

L'institut celtique est constitué de onze commissions avec des animateurs : Langue bretonne, Langue française, Beaux-Arts, Architectures et sites, Musique et spectacles, Sciences, Economie, Organisation sociale, Propagande, Documentation, Relations extérieures. La vie de l'Institut celtique se prolongera jusqu'en mai 1944, dominée par le leadership de Roparz Hémon et son ambition de bretonniser au maximum la vie et les échanges intellectuels en Bretagne. Celui-ci menaça à plusieurs reprises de démissionner si l'usage de la langue française était trop important à l'Institut celtique.

Le 20 septembre 1942, Roparz Hémon, partisan de l'extension de la langue unifiée comme langue d’État à enseigner et imposer à terme à la Haute-Bretagne non bretonnante, écrit dans un article de l'Arvor, « Ni hon-unan, Nous-mêmes » : « Voilà pourquoi nous tressaillons de joie en voyant certains repousser le français loin d'eux pour de bon, avec le désir de vivre comme si cette langue pourrie leur était aussi étrangère que le patagon ou le mandchou. Des gens parlant breton entre eux, réalisant autant d'écrits qu'ils doivent ou qu'ils aiment réaliser en breton, en faisant abstraction des francisants autour d'eux, ces gens-là, il n'y a que qui méritent le beau nom de Bretons » (cité par Georges Cadiou, L'Hermine et la croix gammée, p. 230).

En octobre 1942, le préfet régional Jean Quénette, ancien député de Lorraine, devenu préfet régional à Rennes au printemps 1942 en remplacement de François Ripert, cible du mouvement

breton, crée le Comité Consultatif de Bretagne. Première étape de la décentralisation et ancêtre du Conseil Régional ? Ne nous y trompons pas : les élections démocratiques ont été supprimés, beaucoup de maires révoqués, les conseillers généraux élus remplacés par des conseils départementaux désignés, les syndicats interdits ou intégrés au régime politique fasciste. Le CCB est une assemblée consultative dont les membres sont nommés et ne détiennent aucune légitimité provenant du suffrage universel. Son rôle est extrêmement limité puisqu'il a pour « mission d'étudier, donner son avis, présenter ses suggestions sur les questions culturelles, linguistiques, folkloriques et, en général, tout ce qui peut intéresser les traditions et la vie intellectuelle bretonne ». Georges Cadiou fait la liste des premiers membres de ce Comité Consultatif de Bretagne, dirigé par Yann Fouéré, où l'on voit qu'il s'agit surtout de notables de droite, fidèles au régime de Vichy, et de régionalistes ou de nationalistes faisant partie de la mouvance de l'Emsav:

« Y figurent, à titre individuel : Jean des Cognets, le président du Conseil d'administration de L'Ouest-Eclair ; André Dézarrois, conservateur des Musées nationaux ; De la Gâtinais, délégué régional à la Jeunesse ; Hervé Budes de Guébriant, le président de la Corporation agricole ; Edgard de Kergariou, sénateur-maire de Lannion ; Prosper Jardin ; l'abbé Mary, curé-doyen de Baud. A titre de représentants des associations les plus importantes de Bretagne : Association bretonne : Roger Grand, ancien sénateur du Morbihan, conseiller national ; Léon Le Berre-Abalor ; Bleun-Brug : James Bouillé, architecte, président de l'association ; Jean-Marie Perrot, recteur de Scrignac et président d'honneur du Bleun-Brug ; Ar Brezoneg er Skol : Yann Fouéré, directeur de La Bretagne et de La Dépêche ; René Daniel ; Collège des Bardes : François Jaffrennou-Taldir, Grand Druide ; François Even, notaire à Tréguier ; Fédération des Cercles Celtiques : Erwanez Galbrun ; Edouard Guéguen, professeur à la faculté de médecine de Nantes ; Union folklorique de Bretagne : Joseph Martray, rédacteur en chef de La Dépêche ; Institut Celtique de Bretagne : Florian Le Roy, secrétaire de l'Académie de Bretagne ; Pierre Mocaër, ancien conseiller général d'Ouessant ; Union Régionaliste Bretonne : Régis de l'Estourbeillon, ancien député du Morbihan ; Sullian Collin » (Georges Cadiou, L'Hermine et la croix gammée, p. 256-257)

Des maisons d'édition apparaissent, comme Skrid et O Lo Lé, le journal de bandes dessinées bilingues pour enfants animé par les frères Caouissin et Vefa de Bellaing. O lo lê adresse à l'occasion du 85 ème anniversaire du Maréchal Pétain un appel, au nom de 10 000 petits Bretons, au « chef vénéré et bien aimé de la France » pour un enseignement de la langue et de l'histoire bretonnes à l'école. Dans O Lo Lê que dirige Herry Caouissin, ancien secrétaire de l'abbé Perrot, paraît aussi les aventures de « Tintin au pays des Soviets » : où l'on voit qu'il n'y a pas d'âge pour agiter la peur du rouge !

Les premières mesures en faveur de l'enseignement du breton à l'école – 1 heure et demi de breton par semaine après les heures de classe - se mettent en place à la faveur de l'arrêté Carcopino du 12 décembre 1941. En pays bretonnant, les instituteurs laïques et de gauche, qui doivent déjà regretter la suppression des Ecoles Normales (septembre 1940) et l'introduction de l'instruction religieuse dans l'enseignement public, font preuve d'une « prudente hostilité » vis-à-vis des directives du ministre Jerôme Carcopino.

Militants et intellectuels nationalistes bretons vautrés dans le racisme, l'antisémitisme, l'anti-communisme et l'anti-gaullisme, la défense de l'Ordre Nouveau et de l'Europe nouvelle à la mode nazie.

Michel Nicolas, historien régionaliste, écrivait en 1982 dans L'Histoire du mouvement breton :

« On doit à la vérité de dire que la quasi-totalité du Mouvement breton organisé politiquement a collaboré d'une manière ou d'une autre pendant la guerre » (1 Michel Nicolas, Histoire du mouvement breton, Syros, 1982).

Georges Pinault, dit Goulven Pennaod, ancien du Bezen Perrot, qui savait de quoi il parlait, ne disait pas autre chose dans La Bretagne réelle : « la quasi-totalité du Mouvement breton a collaboré d'une façon ou d'une autre pendant la guerre ».

Collaboration par expédientisme ou opportunisme à la pente glissante: chercher à faire avancer la cause de la Bretagne autonome et libre, de la culture et de la langue bretonne reconnues, en profitant de l'occupation et de l'intérêt allemand à diviser les Français et à avoir des partenaires privilégiés.

Collaboration aussi par conviction idéologique et adhésion aux idées d'extrême-droite anti-démocratiques, anti-humanistes et racistes, aux systèmes de pensée véhiculés par la propagande nazie ou (et) vichyste. L'évolution idéologique du PNB dans les années 30, Breiz Atao et la revue Stur de Mordrel, par leur conversion à la variété spiritualiste et mystique du nazisme incarnée par le nordisme de la « révolution conservatrice » de Friedrich Hielscher ( Friedrich Hielscher lui-même se déplace en Bretagne en 1943 et c'est Célestin Lainé qui lui fait visiter Carnac, l'Atlantique en lui confiant son projet de formation d'une division SS bretonne. ) dont l'ami des autonomismes Van Tevenar popularise l'éthique élitiste auprès de Mordrel, Lainé et consorts, avait déjà bien commencé l'évolution vers l'extrême-droite du mouvement nationaliste breton, même si à l'époque les autonomistes n'adhéraient pas tous à ces idées racistes et anti-démocratiques.

La stratégie de collaboration ouverte avec l'Allemagne du PNB pour obtenir l'indépendance de la Bretagne, le basculement des élites et des intellectuels (continuant à s'exprimer) sensible partout en France vers la valorisation du fascisme, l'anti-républicanisme, l'antisémitisme, l'anticommunisme féroce, la défense d'une prétendue Spiritualité Européenne contre le matérialisme des années 30, ont en tout cas concouru à ce que la plupart des militants et des dirigeants du mouvement breton, de ses intellectuels, se compromettent gravement avec les idées rances et criminelles de l'époque, même quand ils n'ont pas porté les armes directement contre la résistance et au service des Allemands.

En Bretagne, la politique antisémite de l’État français et des autorités d'occupation allemande s'est traduite d'abord par le recensement d'octobre 1940 dans le cadre des premières politiques de discrimination antisémite (les juifs interdits d'exercer des responsabilités dans la fonction publique, l'armée, la magistrature, l'enseignement, la culture) qui a permis d'établir la présence de 1775 juifs français (2/3) et étrangers en Bretagne, à cinq départements, mais sans le Morbihan pour ce recensement, dont près de la moitié vit dans la région nantaise. « Leurs biens sont aryanisés, les 2/3, soit 190 entreprises et petits commerces. Certains ont déjà quitté la région lorsque les arrestations commencent en 1941 et s'étendent en 1942 : dans les Côtes-du-Nord leur nombre est passé de 208 en 1940 à 49 en avril 1942 ; 23 reçoivent l'étoile jaune en mai 1942 et au moins 15 meurent dans les camps d'extermination nazis (20 sur 24 déportés israélites dans le Morbihan) » (Christian Bougeard (qui reprend des données établies par Annie Lambert et Claude Toczé), « La Bretagne et les Bretons face à l'Occupation », Bretagne et identités régionales pendant la seconde guerre mondiale , UBO, p. 24).

La collaboration idéologique à ces mesures de persécution antisémite a été très zélée dans la presse de l'Emsav, comme dans la presse française et régionale en général. L'Heure Bretonne dénonce régulièrement les « Juifs et les enjuivés », mais aussi les Mocos, les méridionaux, les Nègres, les immigrés, et tout ce qui est censé constituer l'identité impure, incertaine et métissée de la France.

Raymond Delaporte, le nouveau dirigeant du PNB, qui est parfois considéré comme un catholique traditionaliste régionaliste « modéré » politiquement la mesure de sa médiocrité morale dans les éditoriaux racistes et antisémites qu'il fournit à L'Heure Bretonne, par exemple le 21 juin 1941, sous le titre : « La protection de la race bretonne » (cité par Georges Cadiou, L'Hermine et la croix gammée, p. 177-178), qui mérite d'être cité largement pour avoir une idée:

de l'adhésion des autonomistes bretons au racisme débridé de l'époque, que on trouve aussi bien sûr dans la presse collaborationniste française :

« Dans les années qui ont précédé la guerre, avec l'avènement du national-socialisme, il n'a plus été possible de parler de l'existence des races humaines sans être qualifié de traître ou de provocateur fasciste... Cette machine de guerre n'était pas seulement dirigée contre l'Allemagne national-socialiste mais était aussi un plaidoyer « pro domo »... Lorsqu'on s'appelle Karfunkelstein ou Zyromski et que l'on veut s'installer à Lorient ou à Quimper comme avocat, médecin ou commerçant il n'est pas bon que les Lagadec, les Morvan, les Caradec et les Naour du cru local soient persuadés qu'ils constituent une race à part. Quimper et Lorient n'étaient pas un terrain assez vaste pour ces éternels apatrides qui, depuis bientôt deux millénaires, parcourent le monde en tout sens sans se fixer nulle part : Brest, Rennes ou Nantes leur suffisaient à peine. Leur ville idéale était Paris : là, dans ce milieu cosmopolite, sans racine et dans le sol, ils se sentaient chez eux. (…) A un moment de son histoire la race bretonne a été en danger : dans les années qui ont suivi la guerre mondiale. Nous avons vu sous prétexte de « communauté impériale » un sergent nègre commander des soldats bretons à Quimper, des marchands de tapis nord-africains et levantins, au profil inquiétant, vendre leur étrange marchandise dans nos foires et nos marchés ; des asiatiques plus ou moins « citoyens français » suivre le bel exemple de leurs frères du Proche Orient et de l'Atlas (…) A partir de 1933 l'immigration juive s'est installée partout à Nantes, à Rennes, à Saint Brieux, à Lorient, à Brest et à Quimper. Et brochant sur tout le grand principe de la fusion des races chère à l'administration, la Troisième République nous envoyait des fonctionnaires mocos guère plus appréciables que leurs parents d'Outre Méditerranée (…) La dictature démocratique faisait régner le silence ».

Une semaine plus tard, dans l'éditorial du 28 juin 1941 de L'Heure bretonne (n°51), Raymond Delaporte reprend à son compte la rhétorique de purification raciale de la revue Stur de Mordrel qu'il critiquait quelques années plus tôt. Le titre annonce la couleur : « Dans la Bretagne de demain, la race bretonne doit être protégée de l'extérieur et de l'intérieur » :

« Nos adversaires s'étonnent que nous soyons si chatouilleux sur le chapitre de la protection de la race contre tout apport allogène douteux. Fiers d'être Bretons, la race d'Arthur, nous voulons que cette race se perpétue sans que vienne s'y mélanger un sang qui prend sa source dans les déserts d'Arabie, en Palestine ou sur les rives du Congo. Si nous ne voulons pas devenir une race bâtarde il est temps que des sévères mesures soient prises pour maintenir le peuple breton dans son caractère propre ».

Delaporte, dans la suite de son éditorial, admet les unions de Bretons et de Bretonnes avec les nordiques, mais non avec des Toulousains, des Berbères, des Congolais. Pour ne pas parler des Juifs. Déjà, le 3 mai 1941, dans L'Heure Bretonne (n°43), le mot d'ordre de Raymond Delaporte qui cite Céline est : « Il faut virer les juifs » : « Selon le mot de Céline il faut virer les Juifs sinon la pourriture s'étendra chez nous ».

Et L'Heure bretonne du 3 juillet 1941 compare l'existence juive à celle d'une maladie contagieuse en animalisant les juifs, autant de comparaisons déshumanisantes qui sont les préalables rhétoriques des dispositifs génocidaires : « Tous les pays ont dû lutter contre le virus israélite... Ces rapaces aux nez et aux doigts crochus, qu'une démocratie imbécile nous représentait comme inoffensifs, semblables aux autres hommes, ne tardèrent jamais à faire subir leur joug aux peuples qui avaient eu le malheur de se laisser asservir financièrement par eux ».

En mai 1942, le PNB édite un tract d'intimidation contre les ennemis essentiels de la race bretonne

(juifs, franc-maçons, fonctionnaires méridionaux...) : « Es-tu un traître ? Tâche de fuir à temps si tu peux ». L'Heure Bretonne crée une chronique « Vers le nettoyage » où avant même la publication des listes de franc-maçons, on dénonce fonctionnaires et juifs.

Ainsi, le 15 mars 1941, on trouve dans L'Heure bretonne cette dénonciation on ne peut plus explicite qui relève de l'acharnement le plus ignoble contre des individus déjà persécutés : N°1. Le juif LEVY, propriétaire du magasin « PARIS-SOLDE » sis à Fougères, Bd JEAN JAURES, magasin fermé par les autorités occupantes, continue à vendre sa marchandise par l'intermédiaire de son ancienne factrice, Mlle LANGLAIS, qui propose les articles au domicile des personnes qu'elle connaît, et en vend ».

L'Heure Bretonne dénonce aussi nominativement ce qu'elle tient pour des gaullistes, des résistants.

Taldir-Jaffrennou, le barde carhaisien, auteur du Bro Goz ma Zadou, se félicite dans La Bretagne en 1943 que les ducs de Bretagne aient pris des mesures contre les Juifs au XIIIe et XIVe siècle, et voit dans Pétain et Hitler des continuateurs de cette opération de purification préparant l'Europe nouvelle. Taldir-Jaffrennou, qui ne tarit pas d'éloges sur Philippe Pétain qui veut nous « débarasser des Francs-Maçons et ressusciter les provinces » adhère aussi au Comité d'action anti-blochevique dirigé par Paul Chack.

Peu avant, dans le même journal, le 27 juin 1942, un édito d'Olivier Guyon intitulé Notre tradition antisémite disait :

« Un chrétien ne doit pas cultiver la haine mais un peuple même chrétien a le droit de barrer la route à une race qui menace son existence (…) C'est une guerre défensive que l'Etat français et l'Europe mènent contre Israël. On ne nous demande pas d'y ajouter des violences particulières mais nous ne le condamnons pas ».

Quelques jours plus tard, le 16 juillet 1942, c'est la grande rafle du Vélodrome d'Hiver, sachant que des juifs d'origine étrangère fraîchement naturalisés avaient déjà été déportés et envoyés à Auschwitz.

Sébastien Carney note que sans tenir compte des inserts antisémites de la propagande allemande et de la publication des réglementations de Vichy à l'encontre des juifs, La Bretagne de Yann Fouéré publie des dessins antisémites comme « Les malins qui font applaudir « Bécassine » sur les boulevards de Paris » (n°7, 27 mars 1941) ou « Un Juif vaut bien un Breton – Max Dormoy » (n°63, 3 juin 1941), mais aussi des articles d'Olivier Guyon justifiant le port de l'étoile jaune, des articles justifiant l'interdiction des établissements publics aux juifs et quelques chroniques aux relents antisémites signés Lan Hag Herve, pseudonyme regroupant Xavier de Langlais, Youenn Drezen, Alain Le Louarn, Jean Piette, Yves Ollivier. Françoise Morvan considère que c'est dans « La Bretagne que se trouvent les articles les plus racistes jamais écrits en breton », précisément dans la chronique signée du pseudonyme collectif « Lan hag Herve », dirigée par Xavier de Langlais (Françoise Morvan, Miliciens contre maquisards, édition Ouest-France, 2003, p. 311 ).

De manière générale, La Bretagne de Fouéré voue aux gémonies une IIIe République sous l'influence des forces occultes, juives et franc-maçonne, et des méridionaux chargés de tous les vices. « « Boutez dehors les cinéastes et acteurs israélites » clame le quotidien de Yann Fouéré, dès le numéro 4 du 24 mars 1941, lors de la campagne de protestation contre la projection du film « Bécassine ». » La Bretagne livre aussi à la curiosité malsaine et à la vindicte du public les noms des francs-maçons bretons, reprenant, et parfois corrigeant, ce qui montre son souci d'une délation exacte et tatillonne, les listes publiées dans le Journal Officiel en vertu de la politique anti-maçonnique de Vichy.

Georges Cadiou rappelle que tout au long de l'Occupation, comme beaucoup d'autres journaux de collaboration de la presse parisienne ou régionale, La Bretagne donnera dans la délation et la dénonciation des résistants. « Un seul exemple parmi bien d'autres : cette photo publiée en « une » du numéro 2888 (22 au 23 février 1942) d'un résistant recherché. Il y a son nom, Lucien Dupont, et comme légende : « On recherche cet auteur de crimes contre l'armée allemande » (Georges Cadiou, L'hermine et la croix gammée, p.181).

En 1943, le tirage de La Bretagne, journal du soir, est d'environ 16 000 exemplaires tirés (2000 de moins que l'Ouest-Eclair) pour plus de 7000 vendus, avec un millier d'abonnements. Ces abonnés proviennent à 35,6 % du Finistère , à 23,2 % d'Ille et Vilaine, 14,6 % des Côtes-du-Nord, 10,7 % du Morbihan. Et ces abonnés appartiennent en général aux classes les plus aisées : 26 % de négociants, commerçants, artisans ; 22 % de professions libérales (médecins, notaires, architectes, avocats) ; 18 % d'industriels, de négociants ; 14,3 % d'aristocrates et de propriétaires terriens ; 8,7 % d'écclesiastiques ; 8,3 % dans l'administration (fonctionnaires, agriculteurs) ; 2 % d'agriculteurs.

Ces chiffres donnés par Kristian Hamon donnent aussi une idée des catégories sociales que séduit le régionalisme d'extrême-droite de La Bretagne et de la relative étroitesse de l'audience politique de cette facette de l'Emsav pendant la guerre, pourtant a priori plus rassembleuse que l'autonomisme pur et dur du PNB et de L'Heure Bretonne.

Morvan Marchal, membre du Rassemblement National Populaire de Marcel Déat entre mars 1941 et juillet 1943, et sa revue d'étude druidique et néo-païenne Nemeton qu'il fonde avec l'aide de Mordrel et avec l'argent allemand, par l'entremise de Von Tevenar, donnent aussi dans la valorisation de l'Ordre Nouveau et des législations d'exception contre les juifs. On peut lire dans Nemeton au premier semestre 1942 une justification historico-culturelle de la déjudaïsation de l'Europe: « Devant nous, l'Europe, pensée millénaire, se refait. Elle se refait, cette fois, non plus aux bords de la vieille Méditerranée, mais autour des peuples du Nord. Le monde neuf devra donc beaucoup, par le peuple qui le construit et par son chef, à l'esprit nordique. Deux millénaires de judaïsation se terminent ». Françoise Morvan cite encore dans le texte « La Résistance bafouée » cette diatribe de Nemeton contre les juifs à l'automne 1943 :

« Une chose est certaine : tous les Etats autoritaires d'Europe ont dû adopter une législation d'exception concernant les Juifs. En Allemagne, cette législation est fondée, d'une part, sur des principes ethno-eugéniques formant la base de la communauté germanique ; d'autre part, sur le rôle économique purement parasitaire que joue l'Israélite au sein de la société. (Quels que soient les faits antérieurs qui ont déterminé cet état de choses, il est exact qu'il n'y a pas de Juifs au labour, pour beaucoup dans la Bourse.).

Vis à vis de ce problème, convenablement posé, comme va agir Vichy ? M. Xavier Vallat, commissaire général aux questions juives, l'examinera d'un pur point de vue confessionnel chrétien : … Le peuple juif est une race maudite que le DEICIDE, collectivement consenti, a condamné à ne plus avoir de patrie et à errer de par le monde. Argument pitoyable... Nous attendons de Vichy une loi complémentaire précisant que, parmi les nombreux agitateurs juifs qui furent

crucifiés voilà vingt siècles, Jésus fils de Marie était également fils du Maître de l'Univers, et que les Israélites sont punis pour cela et rien que pour cela ».

L'écrivain Fanch Eliès, proche de Yann Sohier et appartenant avant-guerre à l'aile gauche du mouvement culturel et politique breton, n'est pas en reste dans cette course à l’échalote de manifestation de sympathie pour l'Ordre Nouveau. Il écrit dans L'Heure bretonne et dans Galv, la revue de Hervé Le Helloco qui se présente comme « l'organe de l'élite bretonne pour le Reich » (Françoise Morvan). Il y donne des articles qui, bien appropriés à la propagande de l'époque, font des riches et cosmopolites franc-maçons et juifs une cinquième colonne au service de Gaulle, de la finance anglaise et américaine, va t-en guerre par esprit d'impérialisme et pour défaire l’œuvre de redressement moral du Reich.

L'indignité des dirigeants et plumitifs du mouvement national breton et de la presse de collaboration touche aussi à la valorisation de la lutte pour l'expansion du nazisme et contre la résistance, gaulliste et communiste.

Le 20 octobre 1941, l'assassinat du lieutenant colonel Hotz à Nantes par des résistants communistes sonne l'acte de naissance de la résistance armée en Bretagne. 50 otages, dont une majorité de communistes, sont tués à Nantes, et 27 sont fusillés à Châteaubriant par les nazis, sélectionnés parmi les politiques, communistes, cégétistes, trotskystes, par Pucheu.

La presse de la collaboration en Bretagne pleure la victime allemande, dénonce le complot « des communistes et des judéo-maçons de Londres » qui veulent installer en France une « République des Camarades » (Ouest-Eclair, 25-26 octobre 1941).

Même indifférence pour la mort d'innocents militants de gauche en représailles collectives et politiques, même appel à la dénonciation des traîtres de l'Anti-France, du parti de l'étranger que représenteraient les résistants franc-tireurs qui luttent contre l'occupation nazie, dans La Dépêche de Brest et de l'Ouest :

« Il faut démasquer les assassins (…) On ne peut qu'approuver le gouvernement lorsqu'il décide de châtier ceux qui, en présence d'un crime, observent le silence et se croisent les bras. On l'approuvera davantage encore d'avoir interdit – enfin ! - l'audition de toutes les émissions antinationales en général et de la radio anglaise en particulier. Désormais les assassins seront impitoyablement châtiés au moment même où de Londres et de Moscou sera donné l'ordre de tuer... Il importe donc que chacun de nous – ainsi que l'onnt ordonné le Maréchal Pétain et l'amiral Darlan – participe dans toute la mesure de ses moyens à la découverte des coupables, à leur arrestation.... S'abstenir, c'est manquer de courage patriotique, c'est précipiter notre pays dans le malheur comme l'exigent les politiciens juifs de Londres » (Article de La Dépêche de Brest et de l'Ouest du 1-2 novembre 1941 signé O.D, cité par Georges Cadiou, L'Hermine et la croix gammée, p. 185)

La Dépêche de Brest et de l'Ouest, qui tire à 60 000 exemplaires, n'est pourtant par encore contrôlée par Yann Fouéré mais par Victor Le Gorgeu, le sénateur-maire radical de Brest qui a refusé les pleins pouvoirs à Pétain le 10 juin 1940 avec soixante-dix neuf autres parlementaires et que le préfet Ripert a réussi à faire destituer de ses fonctions de maire le 30 décembre 1941 après que Le Gorgeu ait refusé de voter une motion de confiance à Pétain. Fouéré s'en emparera avec l'appui des Allemands en mars 1942, renforçant encore sa dimension collaborationniste.

La Bretagne aussi s'en donne à cœur joie, sous la plume d'Alain Tréogat (André Rouault), avant-

guerre rédacteur en chef de La Volonté bretonne, journal du PSF: « Les criminels ne sont pas de notre province, ils sont venus des ghettos ou des cellules de banlieue de Paris où foisonnent encore les éléments communistes. Les communistes ont perdu tout sens national. Ils n'ont plus rien de Français. Aucune excuse n'est valable pour ces criminels. Aucune pitié pour eux ! Et puisqu'un assassinat comme celui de Nantes entraîne l'exécution d'otages, que ce soit au moins des agents de l'étranger ceux qui doivent payer puisqu'ils sont les complices tacides des assassins ».

L'Heure Bretonne de Raymond Delaporte, après la mise à l'écart de Mordrel, se montre toute autant favorable à une collaboration du mouvement nationaliste breton avec l'Allemagne au nom d'une éthique communément nordique et de la défense de l'Occident. Raymond Delaporte n'hésite pas à citer Hitler, à défendre une politique de la race bretonne, de l'eugénisme et de la discrimination sur critères raciaux contre l'abâtardissement.

Au moment du déclenchement de l'opération Barbarossa, l'invasion de l'URSS par l'Allemagne nazie en rupture avec le pacte germano-soviétique, les frères Delaporte jubilent en donnant une interprétation spiritualiste de défense de la Culture à cette boucherie dans un article de L'Heure bretonne daté du 28 juin 1941 :

« Ce n'est pas seulement une lutte nationale qui oppose les deux plus grandes puissances européennes, c'est une lutte d'idées, une lutte de conception du monde, de la Vie, de l'Homme, du Travail, c'est enfin une lutte entre l'idée d'une Europe dirigée par les Européens et l'idée d'une europe soumise à une domination sibero-asiatique » (cité par Sébastien Carney, Breiz Atao ! Mordrel, Delaporte, Lainé, Fouéré : une mystique nationale (1901-1948), PUR, p. 443).

En mars 1942, Yves Delaporte, sous le pseudonyme de Yves Douguet, dans un article intitulé de manière très évocatrice : « La liquidation du bolchevisme et l'organisation de l'est européen » félicite Rosenberg et les nazis d'avoir « nettoyé » l'est de l'Europe par la manière forte: « M. Rosenberg, théoricien de la pensée nordique, procède actuellement avec méthode à l'anéantissement définitif du péril slavo-asiatique. (…). Pour cette œuvre de salvation du monde nordique et occidental, M. Rosenberg a droit à notre reconnaissance et il aura droit à celle des générations européennes à venir ».

( L'Heure Bretonne, n°89 : « La liquidation du bolchevisme et l'organisation de l'est européen », 28 mars 1942, cité par Georges Cadiou, L'Hermine et la croix gammée, p. 215).

En mai 1942, Raymond Delaporte saisit les autorités allemandes d'une demande de participation à la lutte contre l'URSS d'une légion bretonne sous ses couleurs. Au Congrès de Rennes du PNB, Yann Goulet, remerciant la jeunesse allemande pour sa lutte contre le bolchévisme, est très applaudi. Fouéré publie dans La Bretagne sous le titre « Les Bretons contre le bolchevisme. Une lettre d'un Patriote » une lettre de son ami Tony Guédel de Sarzeau, responsable local du PPF, engagé dans la LVF.

La Dépêche de Brest ouvre une chronique en 1942 intitulée : «Avec ceux de la Légion » Dans l'édition du 2 mars 1942, on peut ainsi lire, rapporte Georges Cadiou, la campagne de Russie de Charles Le Luen, un Carhaisien revenu au pays pour un Congé de convalescence » . Selon Hervé Le Boterf, les Bretons auraient constitué 30 % des effectifs de la LVF. L'Heure Bretonne valorisera aussi les exploits dans la croise anti-bolchevique de Maurice Fleury, ancien de l'Action Française puis du RNP de Marcel Déat, sous le titre « Un Breton revient du front de l'Est » (28 novembre 1943).

Quand Stur reparaît grâce aux Allemands en mai 1942, Olier Mordrel y appelle sans surprise à la collaboration totale, et donc aussi militaire, avec l'Allemagne. Pour la Bretagne, pour l'Occident, pour Mordrel :

« Cette guerre n'est pas notre guerre, mais c'est une guerre que nous n'avons pas le droit de perdre. Ceux d'entre les Bretons que tente le métier des armes ont une rare occasion de servir leur pays, car l'élaboration d'un monde où notre droit de vivre soit reconnu est impensable en dehors de la victoire de l'Allemagne... ».

Le climat d'anti-communisme et de germanophilie de la presse nationaliste ou régionaliste bretonne en 1942 explique très bien que des jeunes élevés dans un climat catholique, réactionnaire ou conservateur, aient pu choisir à ce moment là d'adhérer aux organisations nationalistes, moins par passion de l'indépendance, que par envie de contribuer à la construction de l'Europe nouvelle délivrée des barbares communistes et revivifiée aux vertus du nordisme.

Ainsi, Jean-Marie Bouëssel du Bourg, qui découvre L'Heure Bretonne avec son père, magistrat à Rennes et qui est issu d'une vieille famille noble, s'engage en 1941 dans le service spécial de Lainé, et sa suite logique est son engagement dans la formation SS Perrot en juin 1944, alors qu'il n'a que 19 ans. Un engagement pour Dieu et la Bretagne, le combat anti-communiste et l'Europe nouvelle. « L'engagement aux côtés des nazis a été pour bon nombre de membres du Bezen Perrot et de militants nationalistes bretons quelque chose comme l'engagement dans une croisade, la République et communisme représentant les forces du diable ». Beaucoup de jeunes issus de famille bourgeoise ou petite-bourgeoise catholiques et bien-pensantes, des anciens séminaristes, des idéalistes culturellement de droite vont s'engager dans les formations para-militaires du mouvement nationaliste breton, Bagadou Stourm et Service Spécial de Lainé, avant d'être amenés plus tard à s'engager dans la LVF, la milice, la formation Perrot, le Kommando de Landerneau pour combattre les bolcheviks sur le Front de l'Est ou face à la résistance.

On peut aussi penser dans un milieu social moins favorisé à Yves Le Negaret, qui après avoir adhéré au PNB en 1932, suivi les instructions de Lainé au manoir de Kerriou, s'engage dans la LVF pour rejoindre le Front Russe puis intègre la formation Perrot le 6 juin 1944.

Exemples, parmi d'autres, nombreux, parmi la centaine de nationalistes bretons qui va s'engager dans la collaboration armée avec les Allemands.

Sur ce point, le climat idéologique installé tout au long de l'occupation et même avant-guerre par les militants, journalistes, dirigeants, intellectuels du mouvement nationaliste breton dans leurs dits et leurs écrits porte une très lourde responsabilité dans les compagnonnages avec les nazis de quelques dizaines de jeunes bretons devenus pour certains des tortionnaires en 1944.

Certains militants du PNB, avant de combattre la résistance sur un mode militaire, vont fournir des renseignements au SD ou à la Gestapo en devenant indicateurs appointés.

Bagadoù Stourm

Bagadoù Stourm

Miliciens et soldats du nationalisme breton

Sous l'Occupation, tous les partis collaborationnistes ont leur service d'ordre et le PNB n'échappe pas à la règle.

Suite aux frasques de ses gour indisciplinés et brutaux et aux scandales qu'ils ont causés, Lainé a

été privé d'autorisations, d'essence et de solde par les Allemands et aussi par Mordrel dès l'aitomne 1940. Sa troupe s'est dispersée et lui-même à rejoint Ploudalmézeau. En mai 1941, Lainé rassemblait toutefois à nouveau son Kadervenn à Kerriou, une centaine de jeunes pour un entraînement de 15 jours dirigé également par son frère Albert, dans une ambiance moins dissipée. Lainé conçoit son groupe comme l'embryon de la future S.A du Parti National Breton et il fournit des rapports aux Allemands pour demander la reprise de l'aide financière directe. Mais les Allemands restent prudents et pour l'heure, seul le PNB finance le Kadervenn. Au mois d'août 1941, le manoir est réquisitionné par le sous-préfet de Châteaulin pour y loger un centre de jeunesse, ce qui montre que Lainé n'est plus protégé et encouragé spécialement par les Allemands, en partie aussi parce que son parti pris anti-français radical gêne la collaboration par ailleurs très efficace entre l'occupant et les autorités françaises. Célestin Lainé continue à vouloir, dans l'intérêt du Reich, faire de la Bretagne un micro-Etat autonome collaborateur ami et allié de l'Allemagne nazie. Dans un rapport envoyé aux Allemands début octobre 1941, il réclame pour la Bretagne « le régime de la Slovaquie, soit une autonomie intérieure et culturelle bretonne sous la protection de l'Allemagne » ( Cité par Sébastien Carney, Breiz Atao ! Mordrel, Delaporte, Lainé, Fouéré : une mystique nationale (1901-1948), PUR, p.472).

Sébastien Carney rapporte que « fin 1941, les Allemands, inquiets de voir des hommes de Lainé s'entraîner et se promener armés autour de Brest, projettent une perquisition au local de cette ville. Raymond Delaporte, sur demande de Werner Best, donne l'ordre à tous les adhérents du PNB de rendre les armes qui seraient en leur possession. La troupe de Lainé est la première concernée et les armes débarquées en 1939, entre autres, sont rendues à leur donateur » (Sébastien Carney, Breiz Atao ! Mordrel, Delaporte, Lainé, Fouéré : une mystique nationale (1901-1948), PUR, p.473).

Début 1941, Raymond Delaporte avait mis de la distance avec le néo-païen Célestin Lainé, qui travaillait pour lui-même sans souci de discipline de parti, et gênait sa politique d'accommodement avec l'administration française et Vichy.

C'est aussi pour cela que Yann Goulet crée début 1941 les Bagadoù Stourm.

Lainé et son frère continuent néanmoins à animer des centres de formation militaire, 8 au départ sur l'ensemble de la Bretagne et à Paris. Des jeunes qui ont déjà suivi des camps du Kadervenn et des Bagadoù Stourm suivent une instruction militaire le dimanche, encadrés par des fidèles de Lainé : manœuvres à pied, techniques de transmission (morse, signaux lumineux), tactiques de combat, organisation des troupes, premiers soins. Ces stages d'entraînement prennent de l'ampleur : à l'automne 1943, Sébastien Carney nous apprend qu'ils concerneraient « cent cinquante hommes et quinze centres de formation ». « Calé sur l'année scolaire, le programme d'instruction s'étale d'octobre à août et est sanctionné par trois périodes d'examens : deux petites à Pâques et en juin, une dernière, de plus grande envergure, correspondant à l'anniversaire du 7 août 1932 ». En 1943, l'examen porte sur des opérations d'entraînement simulées contre des maquis...

En novembre 1942, l'indépendance de Lainé et l'influence qu'il exerce sur les jeunes sont accusés de diviser le PNB. Hervé Delaporte, le frère du chef du PNB, s'oppose à ce que les instructions de Lainé aient lieu à Quimper.

Yann Goulet et Alan Louarn tentent de décourager les jeunes des Badagoù Stourm de suivre l'instruction militaire du groupe Lainé.

Il est vrai que ce dernier se compromet de plus en plus avec les Nazis. En 1942, Célestin Lainé propose déjà aux Allemands de lever une armée bretonne pour combattre les communistes. Les enquêtes de Sébastien Carney montrent que Lainé a rendu plusieurs visites à l'adjudant Hans Grimm, bras droit du colonel Pulmer, chef du SD de Rennes, qui mène la lutte contre la Résistance. Lainé remet à Grimm des rapports sur les activités de son Service Spécial (SS) qui remplace le Kadervenn. « Le 19 février 1943, rapporte Sébastien Carney, les deux hommes échafaudent l'idée de soustraire de jeunes Bretons au STO et de les intégrer dans une division SS bretonne, sous commandement breton et utilisée en Bretagne » (Sébastien Carney, Breiz Atao ! Mordrel, Delaporte, Lainé, Fouéré : une mystique nationale (1901-1948), PUR, p. 488).

Finalement, les Allemands décident de temporiser et d'attendre que la division SS Wallonie soit crée afin d'en constater les résultats et de décider ou non de créer une division SS bretonne, qui permettrait à des jeunes voulant combattre pour l'Europe hitlérienne d'échapper au STO tout en combattant les réfractaires du STO devenus résistants. En mars 1943, Lainé produit un nouveau rapport en vue de la création d'un « corps de troupes bretons contre les débarquements » sur la base de son Service Spécial, ce qui est l'occasion pour lui de demander des armes aux Allemands. Son objectif est de s'autonomiser tout à fait d'un PNB qu'il juge de plus en plus attentiste, essayant de se raccrocher à une impossible neutralité en voyant que le vent tourne en faveur des Alliés. Le 27 octobre 1943, Lainé produit un dernier rapport pour former une « Unité militaire bretonne » spécialisée dans la « répression du terrorisme », c'est à dire de la résistance, appuyant l'armée et la police allemandes grâce à sa connaissance du terrain et de la langue. Lainé propose tout de go l'intégration de son Service Spécial dans la SS allemande.

On le voit la création de la Formation SS Perrot, qui sera en réalité pour les Allemands une formation SS sans statut particulier, et pas du tout une armée bretonne, n'est pas du tout une conséquence de l'assassinat de l'abbé Perrot et des attaques de la résistance contre les autonomistes. Le projet avait été pensé et construit, progressivement accepté par les Allemands, bien avant cela.

Face au service spécial de Lainé, faut-il considérer les Bagadoù Stourm comme des scouts autonomistes aux pratiques calquées sur les Camps de Jeunesse du régime de Vichy, bien moins engagés dans une dérive fasciste ? Rien n'est moins sûr.

Les mots d'ordre de Yann Goulet aux Bagadoù Stourm, rappelés par Yann Goulet depuis son exil irlandais après-guerre ( cité par Ronan Caerleon, Le rêve fou des soldats de Breiz Atao, Nature et Bretagne, 1974, p. 78), sont sans équivoque :

« Je vous invite à être des soldats.

Le Parti national breton dispose maintenant d'une Armée de volontaires. Armée avec un grand A.

Nous avons assez attendu des autres notre salut ; à nous de le gagner. Un bonheur se mérite, il se gagne durement.

Nous suivrons la trace de nos pères qui furent des héros et qui savaient mourir ».

Le chant de marche des Bagadoù Stourm, le Sinn-Feiner Vreizhel (Sinn Feiner Breton), ne laisse planer aucun doute non plus sur la nature de ces camps de jeunesse ayant rassemblé 400 jeunes Bretons environ :

« Allons nous toujours laisser

La lèpre de France

Nous dévaster, nous détruire,

Sans se plaindre, sans réagir ?

Les gars de l'Armor

Seraient-ils tous sans force et agonisants ?

Le sang des gars de l'Argoat

Ne bouillirait-il pas en eux ?

Mitrailleurs intrépides...

Voici le pays nettoyé.

Les Français ont décampé

Chassés pour de bon »

(Cité par Ronan Caerleon, Le rêve fou des soldats de Breiz Atao)

Gilles Eskob, de Redon, ancien de la Bezen Perrot et des Bagadoù Stourm, qui raconte sa retraite rocambolesque en Allemagne après la Libération de la Bretagne par les Américains dans un texte publié par Ronan Caerleon en annexe de son livre, Le rêve fou des soldats de Breiz Atao, raconte une rencontre avec Yann Goulet en février 1941 :

« Début février 1941, Yann Goulet vint à Vannes pour mettre en place la section locale des Bagadou Stourm. Goulet avait produit une forte impression sur nous : très dynamique, d'une raideur soldatesque, sanglé, botté... Il nous fit signer un questionnaire. Nous prêtions serment. Il nous annonça que nous porterions un uniforme. Pas question de former des jeunesses bretonnes pour la parade mais pour combattre dans la tradition de l'I.R.A » (« Souvenirs vécus d'un soldat du Bezen Perrot contés par lui-même » de Gilles Eskob - Ronan Caerleon, Le rêve fou des soldats de Breiz Atao, p. 133).

Les jeunes du service d'ordre du PNB dont les Congrès et manifestations publiques s'entourent d'une liturgie militaire calquée sur celle des Nazis. Yann Goulet, le chef des Bagadoù Stourm, dans L'Heure bretonne le 4 juillet 1942 incitait les jeunes Bretons à faire « l'Europe nouvelle » dans le cadre du Reich, se réjouissant de l'effondrement de la République qui, selon lui, répandait « une odeur de compromission, de relents maçonniques, de grasses senteurs des Juifs » ( Cité par Françoise Morvan dans La résistance bafouée, p.26).

« A part la cravate qui est blanche, précise Kristian Hamon, l'uniforme des Bagadoù Stourm, de la chemise aux bottes, est noir. Un brassard ornementé d'un triskell et un calot noir d'où pendent deux rubans à l'écossaise, donnent une couleur celtique à l'ensemble. Le salut se fait à l'hitlérienne et les jeunes au garde-à-vous forment une haie d'honneur » pour les Congrès du PNB et ses démonstrations (Kristian Hamon, Les Nationalistes bretons sous l'occupation, Yoran Embanner, p. 146-147).

Le mouvement des Bagadoù Stourm, rebaptisés Strolladou Stourm en 1941(pour les initiales S.S, douces aux oreilles de l'Occupant, comme le Service Spécial de Lainé) est une milice d'autant plus menaçante qu'elle semble bénéficier de l'appui des troupes d'occupation et que ses symboles, jusqu'aux drapeaux à croix noire sur fond blanc ornés d'un emblème rappelant la croix gammée, évoquent ceux des occupants allemands.

Ces jeunes activistes aux rêves martiaux participent à des camps d'été dont L'Heure bretonne fait la promotion. Dans un contexte où avec la mise en place du STO, beaucoup de jeunes bretons prennent le chemin de la clandestinité, ces démonstrations publiques de jeunes en uniforme d'un parti proche des Allemands est très mal perçue par la population.

En 7 août 1943, les participants du camp d'été de Saint-Herbot des Strolladoù Stourm se font chahuter par une foule hostile à Landivisiau après avoir fait une démonstration de commandement de peloton en breton après la messe et défilé au pas de l'oie auprès du monument au mort. Insultes et cailloux fusent. Louarn demandent à ses hommes de charger la foule avec leurs ceinturons.

Le lendemain, les hommes de Goulet reviennent provoquer les landivisiens qui sont 500 à s'assembler pour conspuer et chasser les miliciens. Les jeunes miliciens armés de barre de fer s'emparent d'un garagiste de Landivisiau qu'ils menacent, Raymond Madec, qui sifflait les autonomistes. Il amené au restaurant Rohou, appartenant à un sympathisant, alors que la troupe allemande disperse les manifestants qui voyaient dans ces militants des gens chargés de faire la chasse aux réfractaires du STO. La gendarmerie libère le garagiste.

Les membres du Strolladoù Stourm se retrouvent deux jours plus tard à Botmeur où ils font prisonnier un policier des Renseignements généraux de Brest venu les surveiller, François Cueff, qui sera séquestré trois jours, puis libéré par l'intervention du SIPO de Brest, à qui les autonomistes diront pour se justifier qu'ils l'ont pris pour un « espion communiste » à la solde de la police de Brest !

Le 10 août 1943, ils font du grabuge à La Feuillée et, le lendemain, s'en prennent à deux artistes peintres parisiens qu'ils invitent à quitter au plus vite La Bretagne « où ils n'ont rien à faire !

Le chef de la milice du PNB finira par être arrêté par les gendarmes de La Feuillée en compagnie de son second Yann L'Haridon.

Tous deux furent, par la suite, libérés sur intervention allemande ! Leurs hommes n'en continuèrent pas moins à parader dans les Monts d'Arrée en cette mi-août 1943. Le 15 août, ils se rendent en tenue et toujours aussi martiaux, à Scrignac, pour assister au pardon traditionnel organisé à la chapelle de Koat Keo par l'abbé Perrot mais l'abbé Perrot, prévenu de l'exaspération de la police et de la population des Monts d'Arrée devant ce qu'elle identifie comme des milices anti-françaises à la solde refuse qu'ils portent l'uniforme (Georges Cadiou, L'Hermine et la croix gammée, édition Apogée, p. 280 et Sébastien Carney, Breiz Atao ! Mordrel, Delaporte, Lainé, Fouéré, une mystique nationale (1901-1948) PUR, p. 504).

Le camp des Strolodoù-Stourm s'achève par une « émouvante cérémonie » au manoir du Rusquec en présence du chef Raymond Delaporte que narre le n°163 de L'Heure Bretonne du 5 septembre 1943 :

« Au milieu des volontaires formés en carré, stoïques malgré la pluie qui traversait leur chemise d'uniforme notre chef R.Delaporte s'avança.

Alors monta dans le ciel, lentement, le drapeau national.

Puis les drapeaux à croix noire et à triskell furent apporter au Chef. Il les salua longuement, puis il en confia la garde aux représentants des Volontaires. Ceux-ci comprenant quelle lourde charge venait de leur incomber le reçurent avec émotion.

Minute émouvante entre toutes.

C'était à eux, désormais, que revenait le soin de faire flotter dans les cieux le symbole de la jeune Bretagne, fière et forte de sa foi inébranlable en ses destinées. C'est cette confiance que R. Delaporte, Chef du Parti et Yann Goulet, Chef des Jeunes, avaient exprimée dans leurs brèves allocutions.

Maintenant tambours, binious et bombardes résonnent.

Accompagne par une délégation des Conseils Directeurs du Parti et des Cadres du département du Finistère, R. Delaporte s'en va prendre la place d'où il passera les jeunes en revue.

Ils défilent alors devant lui en ordre impeccable, sections par sections.

A la façon dont ils rendent leurs honneurs à leur Chef, on sent tout l'attachement, toute la confiance absolue que les volontaires ont mis en lui. Et ce n'est pas à un banal défilé que nous assistons, mais à une prise de possession par un chef d'une troupe qui lui est totalement acquise pour le plus grand

bien du Parti et de la Patrie bretonne ».

Lainé et son Service Spécial voué à la collaboration totale avec les nazis ne pourront plus décaucher aussi facilement les jeunes des Strolladoù Stourm à partir de 1943. Raymond Delaporte, qui, après le débarquement allié en Afrique du Nord et Stalingrad, veut ménager ses arrières et revenir à des positions plus neutres, ne veut pas engager les nationalistes bretons dans une collaboration militaire avec les Allemands. Cela crée une tension très forte entre les deux composantes du mouvement, celle incarnée par la direction officielle du PNB, et celle se réclamant contre les « tièdes » de Lainé et de Mordrel (qui ne s'entendent pas), ou encore de Guieysse, qui rejoint le camp des ultras en sécession contre les « modérés » du PNB à partir de la fin 1943.

Au printemps 44, pour faire rentrer de l'argent dans les caisses du PNB, à qui l'Allemagne a retiré ses subsides, fâchée du recentrage opportuniste vers la neutralité, et faisant le parti de l'autre composante, clairement nationale-socialiste, du mouvement autonomiste breton, celle de Lainé et de Mordrel, et sur décision de Yves Delaporte, Yann Goulet conçoit un projet de cambriolage de la perception de Pouancé, dans le Maine-et-Loire, en se faisant passer avec ses compagnons pour des FTP. A cinq kilomètres de Pouancé, Yann Goulet et ses compagnons, L'Haridon, Hernot, Joly, sont rejoints par des gendarmes alors qu'ils sortent de la perception avec 600 000 F. S'engage une course poursuite à vélo, l'échange de quelques coups de feu mais finalement Goulet parvient à s'échapper avec le quart du butin qu'il remet à ses chefs (Sébastien Carney, Breiz Atao ! Mordrel, Delaporte, Lainé, Fouéré : une mystique nationale (1901-1948), PUR, p. 515).

Les trois autres compagnons de Yann Goulet sont arrêtés, chacun en possession d'un port d'arme accordé par les Allemands. Conduits à la Gestapo de Rennes, les braqueurs sont libérés sur intervention de Guy Vissault de Coëtlogon, l'ancien de Gwenn-ha-Du et de l'opération de débarquement du Gwalarn.

Toujours membre du PNB, celui est devenu agent appointé de la Gestapo au début de la guerre, officier de la LVF, puis agent de Herman Bickler, le colonel SS, l'ami autonomiste alsacien des nationalistes bretons depuis 1927, pour infiltrer la résistance et démanteler ses réseaux. Vissault va faire tomber le réseau « Bordeaux-Loupiac » spécialisé dans l'évasion des aviateurs alliés tombés en territoire occupé en octobre 1943, puis infiltrer les maquis du Bretagne entre l'automne 43 et l'été 44 avec d'autres autonomistes du PNB qu'il a recrutés : le Locminois Patrick Guérin, Jos-Yann Le Martolod, Joseph Le Ruyet et Roger Le Neveu dit Le Légionnaire. Ces gestapistes bretons font preuve d'une rare cruauté.

L'assassinat de l'abbé Perrot et l'engagement des hommes de Lainé dans la SS contre la résistance

Début 4 septembre 1943, le cousin de Mordrel, Yann Bricler, l'ancien administrateur de Stur, industriel et affairiste quimpérois, qui n'appartenait plus à la direction du PNB dont il avait été écarté avec Mordrel, exécuté sur ordre du BCRA, les services anglais, après que deux résistants se soient introduits dans son bureau de la crêperie de Locmaria, près de Quimper. Les deux hommes réussissent à prendre la fuite.

Bricler se rendait très fréquemment à Scrignac pour y voir l'abbé Perrot. Son fils passa des vacances d'été au presbytère de l'abbé. C'était, écrit Kristian Hamon dans Le Bezen Perrot, « un partisan d'une collaboration totale avec les Allemands, invitant les officiers de la Kommandantur à ses parties de pêche en mer, les relations « amicales » et surtout commerciales qu'il entretenait avec les autorités

d'occupation n'étaient un secret pour personne à Quimper » (Kristian Hamon, Le Bezen Perrot. 1944 : des nationalistes bretons sous l'uniforme allemand, Kristian Hamon – Yoran Embanner, 2004, p. 46) .

Sébastien Carney rapporte pour expliquer l'exécution de Bricler que « au mois de mai 1943, Jean Bouché, le secrétaire de Yann Bricler intercepte par hasard une lettre de dénonciation adressée à son patron : Yves Bizien, qui tient le café « Tourville » à Brest, s'en prend à Maurice Michali, juif de Brest, avec qui il est en conflit pour des raisons immobilières. Bouché s'arrange alors avec son propre cousin résistant pour faire des photographies des documents contenus dans le coffre de son patron, à savoir deux lettres de Bizien, une liste de quarante-cinq noms de personnes signalées pour leurs activités anti-allemandes, qui avait été transmise à Mordrel en février, comme l'indiquait la formule qui clôturait le document et de la correspondance échangée entre les deux hommes ».

La panique est générale au PNB et dans la mouvance autonomiste bretonne où certains, sans doute par peur de devenir des cibles pour la résistance, veulent croire que la police ou les Renseignements Généraux ont joué un rôle dans cet assassinat. Yann Fouéré, dans La Bretagne, estime lui qu'il s'agit bien d'un attentat des « terroristes » mais qui ont visé plus en lui le défenseur de la Bretagne que le collaborateur :

« Si cela était, M. Bricler serait le premier des martyrs du mouvement extrémiste breton. Et l'on ne sait pas quelles redoutables et dangereuses moissons peuvent, dans un pays comme le nôtre, faire germer le sang des martyrs ! (…) Car il faut que l'opinion publique et le gouvernement comprennent qu'il s'agit peut-être là d'un véritable attentat contre l'unité française, le plus grave sans doute qu'il ait été commis depuis cent ans » ( La Bretagne, n°767, 11 et 12 septembre 1943, cité par Sébastien Carney, Breiz Atao ! Mordrel, Delaporte, Lainé, Fouéré : une mystique nationale (1901-1948), PUR, p.505).

Rien que cela ! Beaucoup de larmes et de bruit pour un dénonciateur et un agent des Nazis....

Les frères Delaporte dans les jours suivants l'exécution de Bricler laissent entendre dans L'heure bretonne que le cousin de Mordrel n'avait plus aucune responsabilité au PNB, on fait courir le bruit que les Allemands auraient l'intention d'interdire le PNB, on annule les réunions prévues du Parti et on recommande aux militants de détruire les papiers compromettants.

Des « durs » du PNB, avec Augustin Catelliot, ancien de Gwenn ha Du, reprochent à la direction du PNB et aux Delaporte leur pusillanimité, et veulent faire renaître un parti autonomiste qui assume sa ligne nationale socialiste et collabore franchement avec les Allemands. C'est aussi le point de vue de Guieysse et de Lainé.

Le 21 septembre, Jean Le Meur, responsable du PNB de Concarneau, et ami de Bricler, est à son tour victime d'une tentative d'attentat et doit quitter la région.

Le 16 novembre, un autre militant autonomiste, Yves Keroas, membre du PNB et du Service Spécial de Lainé, est tué en plein bal de noces, à Plonévez-du-Faou.

Le 1er décembre, Lainé convoque et une réunion avec Guiyesse, Guillou, anciens membres du conseil supérieur du PNB, Jacques de Quelen, Germain Breton, et tous décident de la séparation avec les « mous » et les « attentistes » du PNB et de la création d'une unité militaire bretonne combattant au service des Allemands. Lainé obtient de Grimm des assurances sur le financement de sa troupe dont la mission sera de pourchasser les réfractaires du STO et les résistants. Delaporte s'oppose au projet de Lainé de mettre des Bretons aux services de l'armée allemande. Mais finalement, le 2 décembre, aboutissement d'une préparation et d'une négociation de plusieurs mois avec les Allemands, Lainé annonce l'intégration du Service Spécial à l'armée allemande, et plus particulièrement à la SS, sous le nom de « Bezen Cadoudal ». 33 membres du Service Spécial rejoignent immédiatement l'Unité.

Celle-ci va encore susciter d'autres vocations de collaborateurs après l’assassinat de l'abbé Perrot le 12 décembre 1943 par la résistance communiste, tué sur un chemin alors qu'il revenait de dire une messe à la Chapelle Saint-Corentin, située à quatre kilomètres de Scrignac.

On avait trouvé en effet dans le coffre de Bricler des documents de signalement à partir d'informations émanant de l'abbé sur la receveuse des postes de Scrignac, Mme Duperrier, sympathisante communiste, et son mari, communiste, qui avaient fait jouer la Marseillaise par un haut-parleur sur la place de Scrignac le jour de la prise de l'Afrique du Nord par les Américains et qui mobilisaient la population contre les Allemands.

Dès la fin 1942, l'abbé Perrot avait raconté à Fouéré, qui servait aussi d'agent de renseignement aux Allemands, ses démêlées avec Mme Duperrier et son mari, ainsi qu'avec le buraliste de Scrignac, gaulliste et « ennemi du mouvement breton ». Fouéré transmet les informations au préfet régional qui envisage une mutation mais l'abbé Perrot, pris de remords sans doute ou par prudence, demande à Fouéré d'adoucir la « peine » et Mme Duperrier ne reçoit qu'un blâme. Au mois de mars 1943, l'abbé Perrot écrit encore à Fouéré, demandant une protection contre les jeunes gaullistes et communistes de la commune : « N'est-il pas temps de protéger sérieusement nos magistrats contre ces bandes d'énergumènes qui n'écoutent que la radio de Londres. Tu peux profiter de ces détails, sans révéler le nom de celui qui te les as données, car ici, nous sommes dans un pays aussi communiste que la banlieue rouge » ( Lettre de Jean-Marie Perrot à Yann Fouéré, 7 mars 1943 – cité par Sébastien Carney, Breiz Atao ! Mordrel, Delaporte, Lainé, Fouéré, une mystique nationale (1901-1948) PUR, p. 509).

Parallèlement, cette époque, Yann Vari Perrot, en pleine chasse à la résistance, publie plusieurs articles anticommunistes dans sa revue Feiz ha Breiz.

Anti-communiste, il l'a toujours été, ce qui est somme toute assez classique dans l'église à cette époque, mais cela ne l'a pas empêché, pendant la guerre civile espagnole, au nom de la solidarité des petits peuples d'Europe et des autonomismes, de prendre la défense des Basques persécutés par Franco, écrivant des articles favorables au gouvernement basque en exil à Paris, ou « correspondant, comme le rappelle Ronan Caerleon, avec son président, José Antonio de Aguirre ». « Pour la circonstance, il fut qualifié par le vicaire général de Quimper, de « rouge séparatiste » » (Ronan Caerleon, Le rêve fou des soldats de Breiz Atao, Nature et Bretagne, 1974, p. 38).

Chacun sait dans la région de Scrignac qu'il reçoit dans son presbytère régulièrement des autonomistes aux tendances fascistes prônant la collaboration (Raymond Delaporte, Célestin Lainé, Mordrel, Tadir-Jaffrennou, Debauvais...), mais aussi des Allemands, dont certains hauts gradés : Benning et Plassmann, Tevenar, Grimm.

Les raisons sont donc multiples pour que la Résistance décide de faire un exemple en le châtiant comme traître, car ce n'est pas le curé anti-communiste ou l'autonomiste qui a été visé, mais bien le collaborateur. Son exécution s'inscrit ainsi, écrit Sébastien Carney, dans « les douze attentats terroristes mortels commis sur des personnes dans le Finistère entre décembre 1943 et janvier 1944, et qui concernent principalement des fonctionnaires, un membre du PPF, un autre de la LVF, un Allemand. Le mouvement breton n'est pas une cible privilégiée, même s'il ne fait plus très bon en être » (Sébastien Carney, Breiz Atao ! Mordrel, Delaporte, Lainé, Fouéré, une mystique nationale (1901-1948) PUR, p. 510).

Un mois plus tôt, le 11 novembre, le nom de l'abbé Perrot était apparu en tête d'une liste de collaborateurs affichée sur le monument au mort de Scrignac. Ce même 11 novembre 1943 où Lainé et le colonel Hartmut Pulmer, chef du SD de Rennes, signaient la convention pour la création de l'unité SS bretonne sous commandement du SD allemand et non de la Wehrmacht. C'est aussi en novembre 1943 devant la dégradation de leur position en Europe et l'activité des groupes de résistance que les Allemands décident d'armer la Milice de Darnand et d'autoriser son activité en zone nord.

Les obsèques de l'abbé Perrot ont lieu le mercredi 15 décembre « dans une atmosphère glaciale », rapporte Kristian Hamon. « Les Scrignaciens ne sont pas très nombreux à suivre le convoi funèbre, tout ce que le mouvement compte de personnalités est présent sous haute protection allemande. La population n'avait pas été étonnée de l'attentat contre l'abbé Perrot qui avait de nombreux ennemis dans la paroisse et dont « l'exécution » avait été depuis longtemps affichée. La veille de l'inhumation, la police du PNB a pris le bourg en surveillance. Au cours de la nuit (…) elle a découvert dans un arbre un drapeau rouge. Elle s'est mise à patrouiller dans le voisinage et est tombée sur des soldats allemands qui l'ont arrêtée et relâchée ensuite en leur rendant leurs armes. Ce qui a été connu du pays. L'enquête a abouti à l'arrestation de deux habitants de Scrignac dénoncés omme ayant mis le drapeau, un garçon boulanger et un ouvrier agricole. Ils auraient été sur le point d'être fusillés sur le champ sans l'intervention d'éléments modérateurs. Le convoi funèbre a gagné la chapelle sous forte escorte allemande armée de mitraillettes. Pour l'opinion, le recteur était un « collaborationniste » et a été abattu comme anti-français. Aussi ne croit-elle pas à l'explication des autonomistes qu'il s'agit uniquement d'une vengeance communiste contre certains des articles de Feiz ha Breiz. Elle y voit l'exécution d'un homme devenu l'auxiliaire des ennemis de la France. A noter que pour Bricler, les mêmes milieux se sont donnés du mal pour affirmer qu'il avait été abattu parce qu'affairiste sans scrupules » (note de Prosper Jardin sur les obsèques de Perrot). »

( Kristian Hamon, Le Bezen Perrot. 1944 : des nationalistes bretons sous l'uniforme allemand, Yoran Embanner, p.50).

Monseigneur Duparc, craignant de voir « un nouveau Front populaire » détruire l'ordre et la religion, est présent aux obsèques et fait une oraison funèbre ou son meilleur ennemi en assurant l'auditoire de son loyalisme avec la France, comme en témoigne la citation reçue par l'abbé pendant la Grande Guerre.

Lainé, accompagné par quatre hommes du Service Spécial, dont Jasson, choisit lui une cérémonie druidique pour rendre hommage à son ami, appliquant une branche d'if sur le front, les mains, les pieds du défunt, avant de rompre la branche, d'en déposer une partie sur le corps de l'abbé et d'en garder l'autre.

C'est Ange (Ael) Péresse, dit Cocal, comme le rapport Sébastien Carney, qui propose à Lainé de baptiser l'unité SS qu'il commande du nom de Perrot. Le 15 décembre, les 33 premiers volontaires du Bezen Cadoudal votent à main levée l'appellation de Bezen Perrot.

Don Alexis Presse de l'abbaye de Boquen donne sa bénédiction aux premiers volontaires catholiques de la Formation SS Perrot. L'abbaye de Boquen abrita des armes, aux dires de Gilles Eskob (son témoignage en annexe du livre de Ronan Caerleon, Le rêve fou des soldats de Breiz Atao, Nature et Bretagne, 1974, p. 138), pour le mouvement breton, de la même manière que l'abbé Perrot cacha les armes du Gwalarn dans son jardin du presbytère de Scrignac pour le compte des autonomistes.

C'est à ce moment que la direction du PNB et Alan Al Louarn (Alain Louarn) rendent publique une

lettre où Perrot désavouait, non la collaboration avec l'Allemagne en soi, mais le néo-paganisme de Lainé et de son Service Special, conseillant une mère qui s'inquiétait du choix de son fils, Madame Botros, et attendait son avis. Dans cette lettre du 29 septembre 1943, l'abbé condamne le Service Spécial « Certains (…) groupements bretons tels que le groupement dit « Service Spécial », dirigé par M. Célestin Lainé (…) sont à fuir comme la peste. Vous me demandez ensuite s'il est permis de sympathiser avec les Allemands. Cela va sans dire puisque notre religion nous ordonne d'aimer même nos ennemis (le cardinal Baudrillard, qui était une autorité, prêchait la collaboration avec l'Allemagne). Néanmoins, il ne faut pas oublier qu'il y a Allemands et Allemands et que les nazis qui sont des néo-païens dont il faut rejeter les doctrines parce que destructrices de tout l'ordre chrétien » (cité par Alain Deniel, Le mouvement breton, François Maspéro, 1976, p. 305)

A l'inverse, Debauvais, mourant, va rédiger, dans un drôle d'aveuglement permis par le fanatisme et l'ambiance apocalyptique qu'il vit en Allemagne comme dans sa chair, « le document le plus compromettant de son existence » (Olier Mordrel) en saluant la création de l' « armée bretonne » alliée des nazis dans un appel solennel aux membres de la formation Perrot.

« Camarades de la Formation Perrot !

Je vous salue.

Je salue en vous la première formation bretonne armée, depuis la disparition de l'armée chouanne. Plus heureux que ces derniers combattants bretons, dont le courage fut exploité pour des fins étrangères, ni les calomnies, ni les mensonges qui vous assaillent depuis trois mois, ne parviendront à vous enlever la conviction que vous luttez, d'abord en pleine et loyale collaboration avec l'allié allemand.

… De toute évidence, un long et dur chemin se présente aux patriotes bretons. Il faut dire les choses telles qu'elles sont et non se griser de mots. La Bretagne, quoiqu'enfin engagée sur la voie de la guérison, est encore si faible qu'elle a besoin de l'aide d'un grand pays en possession d'une grande culture qui ne peut être que l'Allemagne. C'est là une vérité éclatante. Car enfin, personne, je pense, ne compte plus sur la France qui, nous ayant mis volontairement à un doigt de l'asphyxie, ne nous offrira pas de ballon d'oxygène. D'ailleurs, « la France est morte... La France est morte et le restera aussi longtemps que nous vivrons et peut-être encore plus longtemps », nous apprit le maréchal Smuts. (…)

Vous êtes le premier noyau de cette force sans laquelle il n'y aura jamais de Bretagne.

Vous avez à supporter des misères de soldat et à mettre votre vie en péril, mais vous serez à la hauteur de la réputation du soldat breton qui fait de lui l'un des premiers soldats du monde.

Je place ma confiance en vous, sachant que vous servirez dans la Formation Perrot, dont le seul nom est l'évocation même de la vie héroïque, avec Honneur et Fidelité.

Et vous aurez devant l'Histoire, l'immense honneur d'avoir été les premiers soldats de l'armée bretonne, gardienne de notre Sol et de notre liberté.

« Breiz Atao »

Fransez Debauvais »

Cité par Ronan Caerleon, Le rêve fou des soldats de Breiz Atao, Nature et Bretagne, 1974, p. 97-98

le Bezen Perrot

le Bezen Perrot

Célestin Lainé en SS

Célestin Lainé en SS

Les hommes du Bezen Perrot

Les membres du Bezen Perrot reçoivent l'uniforme des Waffen SS fin mars 1944 : leur signe de différenciation est le port du drapeau blanc à croix noire, le Kroaz Du, sous lequel fut cousu un

morceau de tissu maculé de sang de l'abbé Perrot.

Ce drapeau, aussi bien celui du Bezen Perrot, que du PNB et des Bagadoù Stourm, avait été par Yann Goulet et Célestin Lainé avant leur séparation en 1941 : croix noire sur fond blanc centrée d'un triskell blanc enfermé dans un cercle noir ( Ronan Caerleon, Le rêve fou des soldats de Breiz Atao, Nature et Bretagne, 1974, p. 37).

Ce n'est pas une armée bretonne n'en déplaise à Lainé qui voulait sa Lu Brezhon au service du Reich et du séparatisme breton avec uniforme spécifique breton et commandement autonome mais une unité normale de la SS rattachée à la police spécialisée dans la répression allemande, le SD-SIPO. C'est pourquoi l'appel publié dans la nouvelle série de Breiz Atao en mai 1944 « frôle l'escroquerie », comme l'écrit Alain Déniel (Le mouvement breton, François Maspéro, 1976, p. 304-305):

« Jeunes Bretons nationalistes ! Vous voulez combattre pour la victoire commune, mais non au bénéfice moral de la France, non pas sous les couleurs françaises, non pas d'une manière à être utilisés pour la propagande de l'unité française destructrice de la nationalité bretonne. Vous ne pouviez pas en conscience entrer dans ces formations à nom français, Ligue des volontaires français, Waffen SS française, encore moins les Milices françaises de Darnand.

Vous vouliez combattre avec les Allemands, mais comme Bretons et non pas comme Français.

Pendant quatre ans notre situation fut sans issue.

Mais enfin, voici que vous pouvez entrer dans la formation Jean-Marie Perrot. Là, vous pouvez combattre en Bretagne pour la victoire commune, avec la certitude que vos services ne seront pas portés au crédit de la France, mais à celui de la Bretagne ».

En réalité, l'unité Perrot opérera sous l'étroit contrôle du SD dans la répression de la résistance et des réfractaires du STO main dans la main avec d'autres milices de collaborateurs français.

Le groupe est d'abord cantonné dans deux grandes pièces salles d'un bâtiment abandonné de la caserne du Colombier à Rennes, puis déménage dans un maison passablement délabrée et réquisitionnée par les Allemands au 7, rue Vincennes où ils s'entassent à 45, avant de prendre ses quartiers dans une propriété plus spacieuse au 19, rue Lesage, non loin de l'avenue Jules Ferry où se trouve le siège du SD. Les nouvelles recrues, rappelle Kristian Hamon à qui nous empruntons toutes ces informations, sont cantonnés au 19, Bd de Sévigné.

Dès leur incorporation au Bezen Perrot, les nouvelles recrues prennent un pseudonyme, voire deux pseudonymes successifs, pour brouiller les cartes en cas de représailles. Kristian Hamon précise ainsi que « bon nombre d'entre eux ne connaîtront jamais la véritable identité de leurs camarades, ce qui ne facilitera pas la tâche des enquêteurs à la Libération» (Kristian Hamon, Le Bezen Perrot. 1944 : des nationalistes bretons sous l'uniforme allemand, Yoran Embanner, p.55)

Le contrat d'incorporation est écrit en allemand et prévoit un châtiment exemplaire pour les déserteurs : un ancien des Bagadoù Stourm de Saint Brieuc est ainsi déporté en Silésie après une désertion du Bezen, un autre déserteur sera recherché par la Gestapo.

Les trois premiers mois, les membres du Bezen opèrent en civil. Armées de pistolets. Ils reçoivent, sous la direction d'Ange Péresse et de Chanteau, des cours de télégraphie, de morse, de montage et démontage d'armes, mais ils reçoivent aussi des leçons de langue bretonne et allemande, de celtologie, d'histoire et de géographie de la Bretagne. Dans l'esprit de ses chefs, le Bezen doit être « simultanément une unité combattante et une école pour sous-officiers et officiers, le noyau d'une future armée bretonne » (Léon Jasson)

Ils montent la garde devant l'immeuble de la Gestapo, avenue Jules Ferry à Rennes, participent à des arrestations avec les policiers du SD, assurent la garde des prisonniers.

Les hommes du Bezen ne reçoivent que trois mois après leur incorporation l'uniforme de la SS, gris-vert aux épaulettes noires et liseré vert, avec le ceinturon frappé de la devise Meine Ehre heisst Treue (Mon honneur s'appelle fidélité) et le calot à la tête de mort. Et encore, il n'y a qu'une trentaine d'uniformes pour une cinquantaine d'hommes à ce moment-là, ce qui crée des tensions entre les hommes et fait qu'ils doivent parfois s'échanger les uniformes pendant la journée.

Le chant de marche du Bezen Perrot est écrit par Kerlann :

Hon tadoù a doa pleget, skuizh faezh o vrezelian

Ha d'o heul et c'hantvedoù kabestret ni a ya,

Re bounner wa hon divskoaz eo yeo an estren kriz,

Nan, n'omp ket mui 'vit souban rak e lezennoù strizh

Nos pères avaient succombé, épuisés à guerroyer.

Nous les suivons dans les siècles enchaînés

Le joug cruel de l'étranger apesantit nos épaules

Non, nous n'acceptons plus de nous incliner devant ses dures lois.

Agiles, nos pieds frappent le sol de notre patrie,

Nous sommes vrais maîtres de notre maison.

Aussi libres que le vent, nous voulons vivre.

Un sourire aux lèvres, combattre en chantant !

Etrange et triste destin que celui de Kerlann, Jean Delalande, de son nom d'état civil.

Jean Delalande, un amoureux des langues, des contes et chansons celtiques. Jean Delalande est né en 1910 à La Roche-sur-Yon. Son père était militaire. Avec sa mère, Pauline Joséphine Kerbiriou, il vient s'installer à Morlaix pendant son enfance à la mort de son père. Il habitait aux alentours de la Grande Venelle, derrière le Viaduc, et apprit le breton du Trégor est un de ses voisins. .

Très doué à l'école, Jean Delalande a suivi des cours à l'école primaire supérieure à Brest de 1923 à 1927, puis a intégré un Saint-Dustan College de Londres afin de perfectionner son anglais de 1927 à 1928.

De retour en Bretagne, Jean Delalande est devenu instituteur public à Plomeur dans le pays bigouden (1930), à St-Philibert en Trégunc (1931), à Quimperlé (1932), à Guiclan (1933-36).

A cette époque, Jean Delalande devint un militant culturel et politique breton, se rattachant plutôt aux idées de gauche, puisqu'il est membre du mouvement Ar Falz (La Faucille) de Yann Sohier. Ar Falz est à l'origine une revue et un mouvement de gauche, anti-fasciste et anti-colonialiste, proche à la fois des communistes et du syndicat enseignant d'extrême-gauche « L'École émancipée », voulant défendre une vision laïque, populaire et ouverte de la culture bretonne. Néanmoins, au moment de l'éclatement du PAB(Parti Autonomiste Breton) et de la scission du mouvement politique breton entre fédéralistes et nationalistes indépendantistes du Parti National Breton (PNB), Yann Sohier et Jean Delalande, adhèrent au PNB. A la mort de Yann Sohier, Jean Delalande, dont le pseudonyme

d'écrivain, de journaliste et de militant breton est Yann Kerlann, qui écrit les articles d'histoire et de mathématique en breton de la revue « Ar Falz », devient secrétaire général d'Ar Falz, désigné par le fondateur avant sa mort. A ce titre, il aura l'occasion d'adapter « L'Internationale » en breton pour la revue « War Sao », revue des Bretons émancipés proche du Parti Communiste dirigée par Marcel Cachin depuis Paris.

« Ar Falz » va être mis en sommeil pendant la guerre, et ses militants vont prendre des directions parfois opposées.

Jean Delalande, selon Françoise Morvan, aurait été en Allemagne avec Mordrel et Debauvais en juin 1940, assistant notamment à un meeting d'Hitler et à un défilé des Jeunesses Hitlériennes. Avec ceux-ci, l'avocat Le Helloco et le linguiste Roparz Hemon, il fait partie de ces dirigeants nationalistes bretons qui ont avec la bienveillance des autorités allemandes rassembler des prisonniers bretons sympathisants de la cause autonomiste ou indépendantiste pour constituer un embryon d'armée bretonne pouvant servir contre une éventuelle résistance de l'Etat français.

Après avoir enseigné brièvement à Cleden Cap Sizun à son retour d'Allemagne, il ouvre à l'automne 42 avec sa femme à Plestin la première école privée dont l'enseignement est entièrement en breton.

Cette école était financée par l'hebdomadaire « L'heure bretonne » et la revue de Roparz Hémon, Arvor, puis, plus compromettant encore, grâce à Célestin Lainé, par une partie de la solde des soldats du Bezen Perrot, qui ont le statut de policiers allemands affectés au SD, renseignements militaires. 500 F, sur la solde de 4000 F des membres du Bezen Perrot, est versé au fond « Debauvais », en fait destiné à l'école bretonnante de Plestin.

D'ailleurs, pendant les deux ans d'existence de l'école bretonne de Plestin, les élèves seront tous ou presque des enfants de militants nationalistes bretons, dont plusieurs enfants de membres du Bezen Perrot.

A la Libération, Jean Delalande est arrêté, incarcéré un temps au Collège du Château à Morlaix, déchu de ses droits civiques par le Tribunal de Quimper, interdit d'enseignement et de séjour dans le Finistère de manière temporaire. Il va vivre en région parisienne et sa maîtrise de cinq langues, dont le chinois, lui permettent de devenir cadre à Air France. Il revient ensuite en Bretagne et vit à Morlaix avec sa seconde femme. Il meurt à Morlaix en 1969 et est enterré au cimetière Saint-Charles.

Des jeunes bien éduqués...

Des membres du PNB pour la plupart, des anciens des Bagadoù et Strolladoù Stourm ou du Service Spécial de Lainé pour les dirigeants. « Le Bezen ne recrute pas n'importe qui : il faut être de race bretonne et nationaliste. Le PNB, et surtout les Bagadoù Stourm, sont donc un passage nécessaire ». Selon Ronan Caerleon, Yann Goulet dira de son exil irlandais : « La presque totalité des membres de la Formation Perrot étaient des anciens volontaires et lieutenants des Bagadou qui comptait alors près de quatre-cents membres ».

Kristian Hamon a identifié 66 membres clairement reconnus du Bezen, auxquels on pourrait ajouter quelques recrues tardives. Sur 60 membres dont il a été possible de définir le lieu de naissance, 16 sont originaires des Côtes-du-Nord, 14 du Morbihan, 13 du Finistère, 10 d'Ille-et-Vilaine, 5 de Loire-Inférieure, et 2 hors de Bretagne. Sébastien Carney parle lui d'entre 70 et 80 membres du Bezen Perrot à un moment où à un autre. Mordrel parle lui de 72 hommes qui auraient accepté d'intégrer la Formation.

En 1944, la moyenne d'âge des membres du Bezen Perrot, où l'on ne peut s'engager sans autorisation parentale qu'à partir de 17 ans, est de 22 ans. Pour Kristian Hamon, « cette jeunesse s'explique essentiellement par l'instauration du Service obligatoire du travail (STO), le 16 février 1943. C'est en effet parmi les trois classes d'âge : 1920, 21, 22, mobilisés par Pierre Laval pour aller travailler en Allemagne que le Bezen, comme la Milice ou les maquis, recrute l'essentiel de ses effectifs »1.

Les éléments les plus jeunes, lycéens ou étudiants de moins de 18-19 ans, ne participeront pas aux opérations contre les maquis mais se contenteront de monter la garde au siège de la formation rue Lesage.

Kristian Hamon cherche aussi à définir le niveau social et scolaire des membres du Bezen Perrot, dont la motivation ne semble pas être pour la plupart d'entre eux l'intérêt personnel lié à la rapine ou à la solde de 4000 F par mois (un professeur gagne 2500 F à l'époque, mais il faut enlever 1800 F de nourriture, les repas sont pris au siège du SD) : « Compte tenu de cette jeunesse des gour, il ne faut évidemment pas s'attendre de leur part à une situation sociale bien établie. Comme dans toutes les « milices » du moment, le Bezen a son lot d'individus à faible qualification professionnelle et autres « dilettantes » séduits par une solde assez intéressante, mais ils ne sont pas très nombreux. Parmi la quarantaine de membres dont il a été possible de définir le statut social ou la profession, on trouve huit étudiants, cinq lycéens, quatre instituteurs, un ingénieur, un Saint-Cyrien, trois employés, six ouvriers, un fils d'agriculteur, cinq employés par les Allemands (Kriegsmarine ou organisation Todt), quatre « sans profession bien définie » et un représentant, en fait intermédiaire entre affairistes du PNB et occupant. L'échantillon est faible, mais si on le compare aux autres milices de l'époque, le niveau intellectuel du Bezen est plutôt élevé. La LVF, par exemple, recrute essentiellement dans la très petite bourgeoisie et le lupenprolétariat. Sur un échantillon de 200 légionnaires, 90 % exercent une profession manuelle ».

Bon nombre des membres du Bezen ont leur baccalauréat, certains lisent Nietzsche, Ernst Von Salomon, Ernst Jünger, comme le note Gilles Eskob, dans ses souvenirs du Bezen publiés par Ronan Caerleon (« Le soldat maudit. Souvenirs vécus d'un soldat du Bezen Perrot contés par lui-même »). Les influences idéologiques sont Stur mais il y a d'autres titres de presse qui peuvent véhiculer les idées racistes et totalitaires et qu'ont lu des jeunes comme Eskob comme « Je suis partout » et « La Gerbe ». Il y a un clivage, selon le même ancien du Bezen, entre des jeunes plutôt catholiques conventionnels, venant notamment du Vannetais, et les tenants de la foi celticle, le cercle fermé autour de Lainé.

Kristian Hamon distingue plusieurs types de motivations pour l'engagement dans le Bezen Perrot : les plus anciens le font dans une continuité idéologique, nationaux-socialistes, anti-démocrates, et séparatistes convaincus, certains des plus jeunes le font pour venger l'abbé Perrot et protéger l'ordre traditionnel contre les « terroristes communistes », d'autres aussi pour échapper au STO même s'ils ont la base des convictions nationalistes et d'extrême-droite. .

Les hommes du Bezen Perrot :

- Célestin Lainé « Hénaff », 43 ans. Lainé ne participe pas aux sorties de l'Unité Perrot. Contrairement à ses hommes, il n'a pas signé d'engagement au SD. Il est installé à l'écart des

hommes du Bezen, au 29 quai d'Ille-et-Rance à Rennes et son rôle s'en tient à dispenser la « métaphysique » du groupe. Vivant dans une atmosphère mystérieuse, parlant peu, ayant derrière lui le prestige du combattant et du chef de la première heure, il impose l'admiration à ses hommes, même si il y a une fracture entre le premier cercle d'état major, ses disciples acquis à sa mystique nordique ou celtique, et les simples gour, dont certains sont des catholiques plus traditionnels. Les chefs- Alain Heussaf, Jasson, Péresse, Louis Feutren, Mabinog - se lèvent tard, se font servir le café au lit à 10h, marquent la distance à l'égard de la troupe, ayant la même attitude hautaine que des aristocrates prussiens de l'armée allemande.

Sébastien Carney rapporte les propos d'une lettre de Olier Mordrel, qui n'aimait pas beaucoup Lainé, à Hervé Le Boterf (15 octobre 1968), à propos du témoignage d'un ancien de la formation Perrot à propos de l'attitude de Lainé dans une situation de combat, et ce n'est pas vraiment reluisant pour lui : « Guyomard, actuellement photographe prospère à Galway, me racontait qu'un jour, un camion de la Perrot, qui suivait un convoi allemand tomba avec lui dans une embuscade du maquis. Lainé par pur hasard se trouvait à bord. Les hommes, bien dressés, se jetèrent dans les fossés, mettant leurs armes en batterie, tandis que le sorcier, affolé, courait en zigzag dans le champ, un colt à la main, tirant dans tous les sens. De leur position « ses » hommes criaient : « Tire-toi de là, eh con, tu vas te faire bouziller ! » (Sébastien Carney, Breiz Atao ! Mordrel, Delaporte, Lainé, Fouéré : une mystique nationale (1901-1948), PUR, p.523)

Lainé, qui affecte de réprouver les tortures et violences inutiles sur les prisonniers, et qui s'alarme parfois du degré de violence de ses hommes, porte une très lourde responsabilité, non seulement par le choix de créer cette unité de la SS, mais par ses discours jusqu'au-boutistes et ses déclarations sur la nécessité de s'élever au-dessus de la morale commune pour des guerriers qui constituent l'élite de la nation bretonne, et des demi-dieux en puissance, par son éthique anti-démocratique et anti-humaniste. Ainsi, en juillet 1944, Lainé exhorte encore ses hommes à braver la haine du peuple, àn n'avoir pour les masses que du dédain. Ils auraient, après une victoire allemande, le peuple à leurs pieds, « comme un chien battu et tremblant ». Dans le même esprit, Gilles Eskob rapporte ces propos de Lainé dans son témoignage « Le soldat maudit. Souvenirs vécus d'un soldat du Bezen Perrot contés par lui-même » :

« Célestin Lainé apparaissait de temps à autre pour nous haranguer :

- Nous ne devons pas nous préoccuper de savoir qui est contre nous... Tout le monde est contre nous... La foule est femelle. Si l'on ne peut s'en faire aimer, il faut s'en faire craindre ».

L'état-major de l'Unité Perrot comprend :

- Jean Chanteau « Mabinog », responsable du renseignement, chargé du service d'enseignement et de l'organisation technique des opérations. Moins arrogant avec la troupe que les autres, et moins soumis à Lainé, plus indépendant, aux dires de Guyomard.

- Louis Feutren « Le maître », qui assure le secrétariat et qui est chargé de la surveillance des incorporés et de leur contrôle pour éviter les défections. Il a 22 ans, né en 1922 à Pleubihan, étudiant en droit. C'est un exalté qui idolâtre Lainé qu'il suivra en Allemagne.

- Léo Jasson « Gouez », 23 ans, étudiant en droit et ancien séminariste particulièrement cultivé qui récite par cœur des passages de Stur. Il appartenait aux Bagadoù Stourm et au PNB. Devient chef de section dans le Bezen. « Considéré comme hautain et méprisant par ses camarades, il est sur tous les coups durs et sera blessé lors de l'attaque d'un maquis. Évacué par les Allemands, son convoi sanitaire parviendra, après bien des péripéties, en Allemagne. Rétabli, Jasson intégrera la Waffen SS et sera fait prisonnier ». Mordrel parlera après guerre d'une cinquantaine d'exécutions de résistants à l'actif de Léo Jasson (?), sur 200 en tout attribuées au Bezen Perrot par l'ancien chef de Breiz Atao.

Responsables de la Formation dans les opérations militaires :

- Ange Péresse « Cocal » - le vrai chef d'opération, qui donne de sa personne dans les tortures, les bastonnades.

Son adjudant Yann Laizet (ou Le Nezet) « Stern » qui sera tué en opération

- « Gwirieg », 21 ans, de Loudéac, étudiant en droit quand il intègre le PNB.

- Alain Heussaf « Professeur » ou « Rouat », né en 1921 à Saint Yvi, 23 ans, instituteur membre du PNB depuis 1938. Ancien du Kadervenn, des Bagadoù Stourm, du Service Spécial. Engagé depuis le départ dans le Bezen Perrot.

Les autres soldats du Bezen sont d'abord divisés en groupes de cinq hommes hiérarchisés (deux groupes de choc, deux groupes de protection, 4 groupes de renforts) qui portent des noms à consonnance celtique : « Gradlon », « Dahud », « Cadoudal », « Budoc », « Lealded », « Mac Bride »...

Il y a encore :

- « Bleiz », la brute, qui utilise la cravache contre les prisonniers

- Jacques de Quélen

- « Targaz », né à Paris mais élevé à Baud chez sa grand-mère, est âgé de 17 ans quand il adhère au Bezen. C'est le compagnon fidèle de Léo Jasson avec qui il est de tous les coups durs. Comme son ami, il sera blessé non loin de Rennes alors qu'il tentait de s'évader du Bezen. Transféré en Allemagne par ambulance, il s'engagera dans la Waffen SS en Allemagne et sera capturé sur le front de l'est. Il sera condamné à la perpétuité.

- « Cadoudal », 18 ans, né en 1926 à Auray, lycéen brillant lit « Breiz Atao » dès 1938 et adhère au PNB en 1943 dans la fraction la plus dure de Catteliot. Il ne participera à aucune opération contre la Résistance et désertera en même temps que « Lizidour » et « Rual ». Il bénéficiera de l'indulgence des juges à qui il donne beaucoup d'informations sur les membres et le fonctionnement du Bezen.

- « Rual » ou « Le Mousse », né le 21 août 1927 au Mans, est sans doute, selon Kristian Hamon, le plus jeune membre de la formation Perrot. Il était membre de la section mancelle des Bagadoù Stourm quand il intègre le Bezen en juin 1944, montant des gardes rues Lesage.

- « Guével » de Pluguffan, aussi un instituteur, camarade de Heussaf. Comme ce dernier, il suivra Lainé en Allemagne.

- « Collet » : né en 1923 à Plumiliau, instituteur et bon bretonnant. Ancien séminariste, il s'engage en décembre 1943, restant catholique, et suivra le Bezen en Allemagne. Il s'exilera ensuite en Irlande.

- « Le Maout », 31 ans, de Plougastel-Daoulas, était instituteur intérimaire à Plumiliau. Il intègre le Bezen en janvier 1944 et suivra le groupe en Allemagne.

- « Stern » Joseph Le Berre

- « Marcel » né en 1921 à Lezardrieux, est étudiant en lettres à Rennes au début de l'occupation. Marié et père d'un enfant âgé de deux ans en 1944, il est hébergé avec sa femme par une tante à Fougères. C'est lui qui tout en ayant commencé à avoir des activités de résistance en tant qu'agent allemand fait tomber le groupe de résistance de M. Gallais, le gardien du château de Fougères. 14 résistants seront déportés en Allemagne pour y être jugés et condamnés à mort. Après ses hauts faits, « Marcel » a servi d'interprète pendant deux ans à la Feldkommandantur de Rennes et c'est en tant qu'agent de renseignement du SD qu'il intègre le Bezen.

- « Héric », 25 ans en 1944, né en 1919 à Langeais, entré au Séminaire alors qu'il était étudiant en philosophie à Nantes. Il quitte le Séminaire en raison de son état dépressif (son père s'était suicidé, ainsi que son grand-père et un oncle). Devient concierge de la LVF de Nantes en 1942 avant de rentrer au service de Goasdoué, minotier et responsable du PNB à Nantes. Il épouse la sœur de

Chanteau, « Mabinog », en 1944.

-« Heussaf » ou Georges Pinault », autrement connu sous le nom de plume de Goulven Pennaod: jeune bachelier particulièrement intelligent et érudit. Pinault trouvera le moyen de dénoncer un camarade de lycée comme réfractaire au STO.

- « Gilles Eskob » de Redon, un ami de Christian Le Part du PNB, exécuté par la Résistance en 1944, c'était un dur du PNB et un intime de Lainé. Acquis très tôt aux idées autonomistes, lecteur de « Breiz da Zont » de Théo Jeusser, de « Breiz Atao », de « l'Histoire de Bretagne de Danio ». Animateur de la section de Vannes du PNB dès 1941, il vend « L'Heure Bretonne » dans la région de Baden et du Bono.

- Alphonse Le Boulc'h « Jan », un ancien de la section PNB de Pontivy, 37 ans, qui répare les voitures du SD et du Bezen, dont il est le chauffeur attitré du camion portant l'inscription « Moulins Édouard Logeais ».

- « Morel » fondateur avec Théophile Jeusset du Parti nationaliste intégral de Bretagne, a 31 ans. Mobilisé en 1939, puis prisonnier de guerre, il est libéré sur intervention du PNB.

- « Mareg », 32 ans, de Châteaugiron, est un ami de Morel, qui adhère au PNB en 1940 après de travailler pour une firme allemande à Guernesey en 1942. Il revient en Bretagne en mai 19423 et travaille pour la Kriegsmarine. Yves Delaporte le présente à un officier du SD pour l'envoyer comme agent de renseignement dans les îles Anglo-normandes, mais Lainé entend le faire intégrer le Bézen. « Mareg » participera à plusieurs opérations de « nettoyage »é contre les maquis avant de fuir en Allemagne.

- « Moreau », 23 ans, né à Pleine-Fougères, d'abord engagé dans la LVF en 1941, il s'en évade en 1943, participe au camp des Bagadoù Stourm en août 1943 à Landivisiau. Lui aussi suivra le groupe en Allemagne.

- « Le Trier » de Brest, né en 1921, fait de la propagande pour le PNB dans son lycée puis sert d'agent entre les Allemands et les affairistes du PNB, vivant dans une maison réquisitionnée par les Allemands à Rochefort-en-Terre.

- « Braz », de Guiscriff, fils d'agriculteur, 22 ans quand il entre au Bezen après avoir adhéré au PNB en 1942.

- « Kéméneur », de Baud, comptable, 25 ans quand il entre au Bézen après avoir été adhérent du PNB depuis 1940

- « Peltan », 23 ans, comptable de l'organisation Todt à Lorient, il entraîne « Coquet » au Bezen, de l'organisation Todt de Saint Nazaire, réfractaire du STO. Un « dur » qui suivra Lainé en Allemagne.

- « Lizidour », né en 1917 à Maël-Carhaix, s'engage au PNB dès 1932, participe à l'instruction donnée par Lainé au manoir de Kerriou en 1940. En juin 1943, il rentre dans la LVF et combat sur le Front russe puis rentre en France en mai 1944. Considéré comme déserteur par la LVF, il se met à l'abri au Bezen le 6 juin 1944 et désertera deux mois plus tard.

- « Gwinver », né en 1921 à Plonéour-Lanvern, ancien du chantier Todt de Tréguennec, réfractaire du STO

- « Mikaël », né en 1923 à Plobannalec, adhère au PNB dans le Pays Bigouden sous la pression de son cousin « Gonidec ». Il entre au Bezen alors qu'il était chômeur.

- « Docteur », né à Peumerit-Quintin en 1922, il rencontre Péresse à Ploumilliau alors qu'il est réfractaire du STO. C'est le fourrier du groupe.

- « Ferrand » né en 1921 à Plouguiel, est orphelin l'âge de 17 ans. Recruté par le PNB de Lannion, vendeur de « L'Heure bretonne », il est recruté au Bezen par Feutren.

- « Jégou », né en 1926 à Locqueltas, adhère au PNB sous l'influence de ses sœurs en 1942 alors qu'il étudie au collège Saint-François Xavier de Vannes. L'une de ses sœurs fréquente Maurice Lemoine, secrétaire de la section locale du Parti. A l'hiver 1943, il adhère au Bezen alors qu'il avait abandonné ses études et qu'il avait été placé par ses parents chez un mareyeur de Concarneau. Fin avril 1944, le jeune « Jegou » se tire volontairement une balle dans la cuisse, ce qui lui vaut une hospitalisation de deux mois à l'hôpital allemand d'Auray. Il est arrêté chez ses parents le 22 août

1944.

Les opérations contre la résistance et les maquis

Les hommes du Bezen Perrot ne sont pas les seuls à participer aux souricières, aux opérations militaires, aux recherches de renseignement, aux gardes de prisonniers et aux séances d'interrogatoire et de torture contre la Résistance avec les Allemands.

Il y a aussi :

- la Franc-Garde ou la Milice de Joseph Darnand et dirigée par Du Perron de Mauron en Bretagne (des miliciens qui portent un uniforme « français » : pantalon de type ski, bleu foncé, blouson de même couleur, chemise beige, cravate noire et béret). Les unités de miliciens encasernés, soit de la Franc-Garde, sont au départ de quelques dizaines d'hommes dirigés par un alsacien Schwaller, ancien de la LVF, mais ceux-ci sont rejoints par le groupe de « méridionaux » dirigé par Di Constanzo, d'une centaine d'hommes qui arrivent de Paris, via Poitiers, à Rennes le 8 juin. Ces miliciens vont pratiquer de nombreuses tortures sur des résistants dans leur siège du 5, rue du Griffon.

-opérant en civil, sans uniforme, le « Groupe d'action (pour la justice sociale)», émanation du Parti Populaire Français (PPF) en mai 1944, qui effectue les repérages pour dépister les réfractaires du STO, identifier les maquis. Sur la quinzaine de collaborateurs du PPF ayant œuvré en Bretagne, à partir de leur base du 25, rue d'Echange à Rennes, la moitié sera fusillée à la Libération. Le « Groupe d'action » en Bretagne « est dirigé par un certain Rollin et Maurice Imbert, dit « Le Caïd », employé au garage Hoppman de Saint-Malo, comme son acolyte Chappron, qui se distinguera contre le maquis de Broualan », dans le nord de l'Ille-et-Vilaine. « Ils ont tous été recrutés par le docteur Daussat, responsable du PPF à Saint-Malo (165 adhérents)» et « médecin officiel de l'Organisation Todt pour un secteur s'étendant de Granville à Saint-Brieuc » (Kristian Hamon). Un des membres du « Groupe d'action » est un transfuge du Bezen avec qui il a « opéré » à Uzel, Georges Tilly, qui travaillait avant-guerre dans une carrière de granit à Perros-Guirec. Cette brute torturera un patron de café rennais avant de violer sa femme avec ses acolytes et de le tuer, comme il fait tuer un des participants à la scène du viol qui aurait pu parler (Kristian Hamon, Le Bezen Perrot. 1944 : des nationalistes bretons sous l'uniforme allemand, Y. Embanner, p. 96).

- la SSP (Selbstschutzpolizei, groupes d'auto-défense) composée de jeunes Français qui portent un uniforme de chasseur alpin, bleu avec un calot de même couleur. « Mélange de gens de bonne famille et de voyous, parmi lesquels se distinguera tout particulièrement Remy Daigre, le groupe a été formé à l'école de police allemande de Taverny, dirigée par le SS Hermann Bickler, une vieille connaissance mosellane des nationalistes bretons. Lors de leurs opérations, ces hommes arborent un brassard jaune avec le signe SSP sur le bras gauche » (Kristian Hamon) Ils sont une douzaine à se retrouver à Rennes et vont opérer contre les maquis des Côtes-du-Nord. Gilles Eskob dit que la SSP était composée d'anciens francistes ou du Parti français national collectiviste de Clémenti ou du RNP de Déat, ceux qui n'avaient pas rejoint la milice de Darnand.

- la bande de Guy Vissault, constitué de sept dissidents du PNB, qui travaille en civil avec le Kommando de Landerneau du commandant Krüger, qui compte lui-même sept nationalistes bretons, empêchés de rejoindre l'Unité Perrot du fait de leurs activités professionnelles. Krüger est assisté de l'interprète Herbert Schaad, chargé de la répression contre tout attentat contre l'armée allemande et fondé en avril 1944. Le groupe de Guy Vissault, ancien du Service Spécial de Lainé

est spécialisé dans l'infiltration des réseaux de résistance. Ses hommes, issus pour la plupart du PNB, ont reçu une formation de sabotage au centre de Taverny dirigé par Hermann Bickler. Après le débarquement, ils devaient passer derrière les lignes américaines et transmettre des informations sur les troupes alliés et leurs mouvements. Laissons Kristian Hamon raconter le reste, à partir de ses enquêtes, dans un récit où l'on retrouve de vieilles connaissances : « Vissault a établi son PC au café Adéga de Porto à Paris, puis au bar de l'Equipage où tous ces agents du SD se retrouvent autour de Mordrel.

Parmi ces hommes, se distingue tout particulièrement Joseph Le Ruyet, spécialiste de l'infiltration des maquis. Ce fanatique, ancien des Bagadoù Stourm, était avant-guerre surveillant d'internat à Loudéac. Le Ruyet et ses acolytes sont d'autant plus redoutables qu'ils utilisent la langue bretonne pour s'attirer la confiance des paysans ou des commerçants susceptibles de ravitailler les maquis ».

Le Ruyet était présent au Château des Rohan à Pontivy le 3 juillet 1940, c'était aussi un ancien des Bagadoù Stourm.

A la Libération, il sera fusillé avec Claude Geslin, membre du PNB et agent du SD, et un nommé Kergoat », notamment pour l'arrestation et la déportation de résistants d'Ille-et-Vilaine. « En plus de leur salaire, ces hommes touchent une « prime » de 3000 F (plus d'un mois de salaire d'un professeur, donc!), versée par le SD, pour chaque résistant capturé. Le Ruyet reconnaîtra avoir ainsi perçu des Allemands plus de 50 000 F de primes, ce qui donne une idée de son efficacité » (Kristian Hamon, Le Bezen Perrot. 1944 : des nationalistes bretons sous l'uniforme allemand, Y. Embanner, p.97-98).

Lors de son procès, il sera accusé d'être responsable de la mort d'une trentaine de résistants.

D'autres agents appointés français de la Gestapo (le SD, service de renseignement et police spéciale du Parti Nazi, dirigé en Bretagne par le colonel SS Harmut Pulmer et Hans Grimm, en ménage avec une maîtresse française de Bruz au 26 rue Saint Mélaine à Rennes, où il reçoit ses indicateurs) joueront plusieurs types de rôle dans la répression contre la résistance (infiltration, délation, interprète...). Kristian Hamon cite parmi eux Maurice Zeller, d'Erquy, ancien officier de marine, capitaine sur le Front Russe avec la LVF, qui devient recruteur de la LVF, membre du PPF et agent du SD à son retour en France. C'est lui qui arrête notamment l'abbé Cariou de Douarnenez, qui s'occupait de départs vers l'Angleterre, puis le directeur du lycée du Likès de Quimper. Zeller et sa bande vont aussi traquer des survivants du maquis de Saint Marcel, se faire photographier auprès des corps de leurs victimes.

Le SD et ces collaborateurs français travaillant ou non sous uniforme allemand opèrent souvent en complémentarité avec la Wehrmacht, constituée à partir de juillet 1944 de la deuxième division parachutiste, d'éléments de la Kriegsmarine, de l'organisation Todt, des Feldgendarmes, mais aussi des « russes blancs » de la division Vlassov (des mercenaires géorgiens, ukrainiens, azerbaïdjanais, cosaques…).

Si l'on compte les autonomistes et anciens membres du PNB du groupe Vissault, du Kommando de Landerneau, du groupe d'Action (Georges Tilly de Perros Guirec), ce sont en tout 80 à 90 nationalistes bretons qui vont participer activement à la guerre contre la Résistance au côté des Allemands et se rendre coupables d'exactions ignobles contre leurs compatriotes.

Entre la fin 1943 et la fin juillet 1944, le Bezen Perrot va opérer contre la Résistance à Guer, Baud, Bubry, Camors, Quistinic, Callac, Saint-Nicolas-du-Pelem, près de Châteaugiron, à Combourg, à Locminé, à Rennes, près de St Malo, à Vannes, Arradon, Malansac, Maël-Pestivien, St Vincent sur Ouest, St-Jean-Brévelay, Guéméné-sur-Scorff, Uzel, Bourbriac, Scrignac, Broualan, St Marc sur Couesnon.

Comme le SD de Rennes qu'il accompagne, pillages, incendies de fermes, tortures diverses,

inventives et cruelles, pratiquées de manière systématique sur les suspects de résistance ou les résistants avérés, exécutions sommaires, humiliations seront à mettre à son actif. La procédure engagée à la Libération contre Fritz Barkenow, adjoint d'Hartmut Pulmer, permet de faire une première estimation de ce qu'ont coûté aux bretons la répression du SD et de ses collaborateurs bretons : 1300 personnes interrogées et torturées à Rennes puis disparues dans des camps de déportation.

(Sébastien Carney, Breiz Atao ! Mordrel, Delaporte, Lainé, Fouéré : une mystique nationale (1901-1948), p. 522).

Voici les opérations que recensent Kristian Hamon auxquelles ont participé avec certitudes les hommes du Bezen :

- arrestation à Guer suite à la mise en place d'un réseau pour évacuer les aviateurs alliés et pour donner des faux papiers à des réfractaires du STO par le vicomte de Bouëxic d'une trentaine de patriotes entre le 30 octobre 1943 et le 24 janvier 1944 (le Bezen a succédé à des élements du PPF) sur place : 9 seront déportés en Allemagne, d'où ils ne reviendront pas.

- le 7 février : arrestation avec le groupe de Vissault (avec présence attestée de Le Ruyet) par des membres du Bezen, dont « Targaz » et « Kémeneur », Péresse , Hamon de 17 personnes à Baud, Bubry, Camors, et Quistinic. Puis 37 suspects dans la même région sont envoyés à Rennes pour y être interrogés, c'est à dire torturés. 12 résistants sont déportés, dont 4 qui ne reviendront pas. « Jasson » et « Targaz » étaient sur les lieux pour le Bezen.

- Le 30 mars 1944, plusieurs membres du Bezen opèrent dans le Morbihan sous la direction de Péresse. Le capitaine de vaisseau Defforges est arrêté sur son île de la Jument, dans le Golfe du Morbihan, ainsi que sa femme et M. et Mme de Cartier et Catherine de Nanteuil, la mère d'Agnès de Nauteuil, dite « Claude », agent de liaison entre le général Audibert et le lieutenant-colonel Morice, arrêtée à la sortie de la messe à Vannes le 14 mars, envoyée au SD à Rennes, et qui mourra tuée par un Allemand après avoir fuit le dernier train de déportés parti de Bretagne mitraillé à Langeais par les Alliés le 6 août (il y aura 29 morts en tout parmi les fuyards). Cette maison servait de planques à plusieurs responsables de la résistance et de dépôt d'armes parachutées, qui doivent ensuite être envoyés chez le docteur Sigot, membre de l'état-major de « La France combattante », devenue « L'Armée secrète » à Arzon. Les autres soldats SS du Bezen arrêtent des resistants au domicile du docteur Sigot, déjà réfugié dans un maquis, arrêtent des résistants dans le quartier Saint-Guen à Vannes, à Sarzeau, à Ploërmel. Quatre de ces résistants arrêtés avec la SS Perrot mourront en déportation. Dans le cadre de la répression des mêmes réseaux, on retrouve à nouveau des membres de la SS Perrot parmi ceux qui arrêtent le 31 mars Gabriel Malard et Albert Le Brun de Questembert, membres du groupe « Vengeance », puis l'adjudant Brière de la gendarmerie de Questembert, qui sera libéré au bout de 55 jours là où les deux autres seront fusillés, Malard après avoir subi 17 heures de tortures. Gabriel Malard était pourtant lui-même répertorie comme un sympathisant du PNB.

- en avril 1944, après l'enlèvement de deux officiers de gendarmerie spécialisés dans la chasse aux réfractaires dans la région de Guingamp et Callac, Jean Flambart et Michel Prigent, deux groupes du Bezen participent avec 800 soldats de la Wehrmacht et une centaine de Feldgendarmes à l'encerclement du bourg de Callac. 80 suspects de résistance sont arrêtés et torturés par le SD et des membres de la Formation Perrot : 4 seront fusillés et 15 mourront en déportation.

- dans la région de Bubry tenue par le commandant FTP Roger Le Hyaric, on procède à des représailles contre des militants Breiz Atao. Un militant du PNB, Joseph Padellec, est tué en plein jour, ainsi que la sœur de Joseph Le Ruyet, Hélène Le Ruyet. Le Ruyet, du groupe Vissault, se rend

à Bubry avec des hommes du Bezen, pour venger les nationalistes bretons. A Malansac, les membres du Bezen traquent d'autres résistants qu'ils ne trouvent, malgré l'intimidation et l'agression de leurs proches. Le militant du PNB, Christian Le Part, ancien du Service Special de Lainé, soupçonné d'avoir donné les renseignements et dénoncé les résistants, est abattu par un inconnu le 26 mai 1944 à Rochefort-en-Terre.

- Le 20 avril, Le Ruyet et les hommes du Bezen effectuent une rafle à l'hôtel du Cheval d'Or à Rennes qui servait de lieu de rendez-vous aux résistants d'Ille-et-Vilaine. Des membres du réseau Var et Bordeaux-Loupiac, Mme Tanguy et sa fille Paulette, sont déportés en Allemagne. 17 autres résistants sont arrêtés et les 300 000 F du coffre de l'hôtel du Cheval d'Or volés par les membres du groupe Vissault.

- fin avril, des membres du Bezen gardent des résistants arrêtés dans la région de Pontivy-Locminé à l'école des filles de Locminé, puis les transfèrent au fort de Penthièvre sur la presqu'île de Crozon.

- toujours fin avril, 200 jeunes sont arrêtés à Rennes dans une traque au réfractaire du STO à laquelle participent des membres du Bezen qui ont été reconnus par des jeunes instituteurs originaires de Basse-Bretagne.

- au mois de mai, lors d'une arrestation du chef de Libé Nord en Ille-et-Vilaine, Maurice Prestaut, alias « Le Braz », le premier soldat du Bezen est tué en opération : Auguste Le Deunff. Le résistant après sa défense héroïque est torturé pendant deux jours par les membres du Bezen, notamment le surnommé « Targaz », accompagné de Péresse et de Bleiz. Il sera fusillé à la caserne du Colombier à Rennes. Mordrel est présent aux obsèques d'Auguste Le Deunff, sous le patronage des SS qui font des discours, malgré sa brouille avec Lainé. « La belle Fant Meavenn » (Gilles Eskob) aussi est présente, l'Obertsturmbannführ Pulmer lui faisait en vain la cour. « Pulmer se méprenait grossièrement sur les sentiments et les convictions de Meavenn, commente Eskob. Elle n'aimait pas les Allemands à tel point qu'au Bezen, elle fut surnommée « l'anglophile » . Déjà en 1940, elle irritait certains « Breiz Atao » en désignant avec mépris les « Boches qui venaient nous apporter l'indépendance ».

Un autre membre du Bezen, Yann Louarn, « Louarn Du » dit « Le Du », faisant parti des Chefs du Bezen, est arrêté par des maquisards et tué début juin.

- à la mi mai, les membres du Bezen sont identifiés lors des rafles de St Nicolas du Pelem et du secteur Louédac-Carhaix-Guingamp. Des dizaines de patriotes, gardés par les gour, sont torturés dans l'école de St Nicolas du Pelem. Des fermes incendiées dans la région. Les soldats du Bezen participent également à l'arrestation de 23 patriotes à Maël-Pestivien : des résistants sont déportés (2 mourront en déportation) après avoir été torturés, le sacristain Yves Martin, 21 ans, est fusillé et Louis Le Provost, un maçon de 32 ans, décèdera des suites de ses tortures.

- Le 29 mai, c'est le notaire d'Allaire, responsable local de la Résistance FFI, qui est arrêté par les SS Perrot, interrogé pendant 3 jours à la prison de Redon, puis transféré à Rennes où il décède des suites de ses tortures. A la fin mai, 3 autres résistants sont arrêtés par des anciens du PNB, membres du Bezen ou du groupe Vissault, en Ille-etVilaine.

- Ce qui reste du réseau Var dans le Morbihan est arrêté après le débarquement et enfermé au château de Boro, proche de Redon, pour y être interrogé. Des membres du Bezen, là encore, montent la garde. A partir du Boro, ils vont aussi traquer les derniers survivants dispersés du maquis de St Marcel. Des paysans de Plessix en Rieux qui les avaient hébergés sont déportés. Les miliciens

de la Formation Perrot font parti du peloton d'exécution qui fusille 6 résistants à la carrière du Hassac en Saint-Vincent-sur-Ouest après une rafle à Malestroit et des tortures. 3 autres résistants, mutilés et torturés, sont fusillés dans une autre carrière avoisinante, celle de l'ïle-aux-Pies.

- A l'autre extrémité du Morbihan, à l'école Sainte-Barbe du Faouet transformée en tribunal militaire, 45 prisonniers sont condamnés à mort. En tout, avec les 11 patriotes de Spézet exécutés à Lanveneguen, ce seront 73 cadavres qui seront trouvés dans les fosses communes autour du Faouet. Ces résistants « jugés » de manière expéditive et sans aucune chance au Faouët ont été arrêtés lors d'opérations menés contre les maquis par le SD, le Bezen, et le Kommando de Landerneau, puis « interrogés » à l'école Sainte-Anne de Guéméné sur Scorff où avait été installée une salle de torture où on cravachait les prisonniers. Parmi les membres du Bezen stationnés à Guéméné-sur- Scorff pour accomplir cette sale besogne, deux gour sont tués dans un accrochage avec les maquisards au bourg du Croisty, Laizet et Larnicol, tandis que Heussaf est grièvement blessé. En représailles, Le Croisty est encerclé le lendemain, et quatre résistants sont abattus

- le 7 juin, des soldats allemands sont attaqués au nord de l'Ille-et-Vilaine au village de Cuguen, entre Dol-de-Bretagne et Combourg, un jour après le débarquement. Le lieutenant Poppner arrive à des renforts de Combourg et manque de mettre feu à l'église du bourg où il avait fait rassembler les habitants. Des personnalités locales empêchent le massacre, 3 jours avant Oradour sur Glane. Le 7 juiilet, une centaine de miliciens de la Franc-Garde, le groupe d'action du PPF, 3 groupes du Bezen, dirigés par le SD, investissent Broualan et s'attaquent au camp de transit FTP. Des résistants sont dénudés, humiliés, torturés. Des résistants sont abattus sur place, d'autres en route, comme d'ailleurs un officier américain qui s'était réfugié auprès d'eux. Une autre opération sera menée le 27 juillet 1944 à Saint-Marc-sur-Couesnon contre des maquisards FTP dénoncés par un membre du PNB : cinq personnes sont arrêtées et amenés à Rennes, d'où elles seront déportées.

. Après Guéméné-sur-Scorff, la SSP, le Bezen s'installent à partir du 25 juin pour 2 semaines à l'école de Maël-Carhaix sous les ordres du commandant Manel du SD. Des prisonniers sont faits à Callac, dans le bourg de Trébivan, à leur tour torturés et pour certains exécutés.

- La commune d'Uzel est occupée par un détachement de la Werhmacht, des Feldgendarmes, trois officiers du SD de Rennes et six ou sept éléments du Bezen, associés à Tilly du « Groupe d'Action ». Des centaines de personnes sont arrêtés aux environs, enfermés et torturés. Pendant des jours, les habitants vont entendre crier et gémir les suppliciés. 34 cadavres de résistants abattus après avoir été rendus méconnaissables par les tortures sont enterrés dans des fosses dans la forêt de L'Ermitage-Lorge à proximité d'un dépôt de munition allemand.

- Le 6 juillet, un groupe de résistants attaque une petite formation allemande à Bourbriac. Le lendemain, 300 allemands et le groupe des SSP commandé par Remy Daigre occupent le bourg pour exercer des représailles. Les prisonniers sont torturés et gardés par les miliciens dans la maison du notaire qui a été réquisitionnée. Jusqu'au 16 juillet, tous les résistants raflés dans la région sont emmenés dans la cave du notaire Souriman. Tous ces résistants sont emmenés dans un camion bâché puis exécutés dans une prairie en Plougonver, tués d'une balle dans la nuque.

- A partir du 10 juillet 1944, ordre est donné de liquider « les terroristes » systématiquement, sans faire de prisonniers. La répression des maquis va se faire de plus en plus féroce. « Cadoudal » dira à la libération que « Ferrand », un très jeune gour du Bezen comme lui, s'était vanté d'avoir exécuté 50 FFI ou FTP d'une balle dans la nuque ou à coup de mitraillette. A Locminé, début juillet, des soldats du Bezen vont participé à administrer d'atroces tortures à des civils raflés avec un détachement du SD commandé par le lieutenant Goy et avec une unité russo-allemande de cavalerie commandée par l'adjudant chef Arno Tamm. « Ferrand », là encore, fait partie des tortionnaires qui se font remarquer par leur cruauté. A Saint Jean Brevelay, le SD et les gour du Bezen vont remettre ça avec 200 hommes envoyés à l'école des filles pour y être interrogés. Des résistants sont brûlés dans des maisons d'où ont été évacués leurs propriétaires. « Forster » et « Eskob » du Bezen Perrot participent aux actes de torture en frappant les prisonniers à coups de bâton.

- Après l'attaque du maquis de Pluméliau par 500 hommes, Allemands et collaborateurs, où 25 maquisards sur les cent perdent la vie, 25 autres sont capturés, emmenés à l'Ecole Primaire Supérieure des filles de Pontivy, et atrocement torturés. Le Ruyet, Péresse, et Ferrand, là encore, font partie des bourreaux. Finalement, ces résistants sont exécutés au bois de Boségalo, entre Colpo et Grand-Champ le 18 et le 22 juillet.

- Après l'attaque contre 2 officiers allemands et leur traductrice à Scrignac portés disparus le 14 juillet 1944 (ils seront retrouvés enterrés dans un pré à 800 mètres du bourg) , le 19 juillet, la troupe allemande, le SSP, un groupe du Bezen, et le Kommando de Landerneau investissent le bourg, jusqu'au 30 juillet, et ratissent la région jusqu'à Paule et Callac, tuant des résistants, avant de mettre le feu à l'école et la mairie.

Quel était l'état d'esprit des hommes du Bezenpour participer à ces atrocités alors que tout semble fini pour les Allemands et leurs amis?

Gilles Eskob, dans ses « Souvenirs vécus d'un soldat du Bezen Perrot contés par lui-même » semble sincère quand il écrit : « Nous paraissions indifférents, insouciants. Chacun de nous savait que c'était la fin, mais nous n'en parlions pas. La mort d'un camarade ne provoquait plus dans nos rangs de profonde émotion. C'était bien la guerre ! Dans un camp ou dans l'autre, la guerre, cette ignominie, justifiait tout, permettait les pires abjections, les plus révoltantes atrocités, parce que la guerre, c'est un retour à la barbarie » (Le rêve fou des soldats de Breiz Atao, Nature et Bretagne, 1974, p. 147 ).

L'ambiance de groupe et la chimère chevaleresque de l'unité d'élite, le plaisir d'être armé et puissant, l'habitude de se sentir différents, en tant que bretons conscients et nationalistes, de « compatriotes » que l'on méprise, la déshumanisation de l'adversaire, terroriste rouge, français jacobin, mauvais breton, la sublimation des horreurs de la guerre dans une idéologie mystique fumeuse ou la défense de l'Occident Chrétien, le risque, l'habitude de la violence, la fête après les rafles et les combats ou pendant les interrogations, la fanatisation préalable de jeunes esprits, l'habitude rapidement prise de la violence, le risque, la défaite presque assurée au bout, la peur de faire preuve de faiblesse, de se déshonorer devant les autres, tout doit contribuer à anesthésier les résistances morales des hommes du Bezen, sans parler des instincts cruels qui se réveillent avec la toute-puissance et la guerre, et à rendre tolérable ou même jouissive la violence et la cruauté.

Georges Esnol, un des hommes de l'Unité Perrot, fait part néanmoins dans des lettres à sa mère dont Sébastien Carney publie des extraits, de ses doutes et de sa lucidité par rapport à ce qui se joue dans ces opérations et de ses angoisses :

« Je vais te confier quelque chose. Si je reviens, je crois que pendant longtemps, je ferai un séjour à Thymadeuc. Si je ne peux pas sortir autrement que sali et diminué.

Il y a des portes qui cachent bien des secrets.

Ce ne sera peut-être pas réalisable ! Qu'importe. Je verrai.

Si tu connaissais bien mon cœur si tu savais combien ma grande sensibilité toujours en éveil souffre

d'une souffrance que chaque jour renouvelle.

Surtout quand on a envie de crier, de hurler : « Assez, Assez, j'en ai marre ». Rien n'est (mot manquant) terrible que de n'entendre que le son de sa voix et jamais un (mot manquant) pour consoler. Parfois je ne peux plus prier. Je ne peux plus croire tellement je suis distrait par un monde effroyable et inconnu. J'aurais savouré des déceptions, des désillusions, des désenchantements, j'aurais appris un tel amoncellement d'inutilités, de fadaises, je me demande si un jour il sera possible d'oublier, d'oublier.

Ah... l'oubli, le silence".

Lettre de Georges Esnol à sa mère, 27 juin 1944 – cité par Sébastien Carney, Breiz Atao ! Mordrel, Delaporte, Lainé, Fouéré : une mystique nationale (1901-1948), p. 527

* Abbaye de moines cisterciens-trappistes, à Bréhan, dans le Morbihan.

La retraite

Après la percée d'Avranches le 31 juillet 1944, les routes de Bretagne sont ouvertes aux alliés.

Le premier départ de la Formation Perrot est décidé le 31 juillet au soir. Le 1er août, les troupes de Patton franchissent le Couesnon à Pontorson et pénètrent en Bretagne. En fin de journée, une première colonne blindée alliée arrive au nord de Rennes, une batterie de la Flak tire à bout portant sur la colonne, détruisant 18 chars Sherman. Hésitant à investir Rennes, les Américains bombardent la ville, pendant que les Allemands se défendent opiniâtrement tout en faisant partir leur dernier convoi de déportés vers l'Allemagne, celui qui sera mitraillé par l'aviation alliée à Langeais.

Le 2 août, Ange Péresse rassemble les hommes de la Bezen Perrot, et fait brûler les archives du QG de la rue Lesage, en dehors de quelques papiers personnels de Lainé.

Un convoi rassemblant civil et miliciens est organisé à partir du siège du SD alors que les bombardements américains font rage. Les hommes du Bezen et des collaborateurs bretons compromis quittent Rennes pour Paris à bord de trois camions et d'une dizaine de voitures en fin d'après-midi.

Les trois quart des membres de la division Perrot ont gardé leur uniforme SS, une partie est en civil : le convoi embarque aussi l'imprimeur de L'Heure Bretonne , Francisque Basset, Marcel Guieysse, sa femme, leur fille Denise, Mme Péresse, Roparz Hémon, Jos Youenou, beau-frère de Debauvais, Meavenn, l'amante de « Mabinog » Chanteau, le concierge du Conseil National Breton, les fiancées et enfants des soldats de l'Unité.

Lainé qui négocie la future installation du Conseil National Breton à Berlin laisse filer ses gour vers l'Alsace.

Pour éviter les combats intenses de Normandie, le convoi descend sur Angers, fait une étape de quelques jours dans un château à Fay-d'Anjou, dont la propriétaire aurait été une juive maîtresse d'un officier de la Luftwaffe selon Eskob. En faisant ça et là le coup de feu contre la Résistance, le convoi remonte la Loire par Tours, où la troupe se saoûle abondamment, Orléans, et rejoint Paris par Fontainebleau. « Mabinog » - Jean-Marie Chanteau avec Meavenn et « Reverend » désertent à Paris où ils vont se cacher.

Kristian Hamon poursuit le récit de cette retraite où le « sauve qui peut » domine : « Mikaël », dit Tintin la Mitraille, « Kémeneur », « Stern » quittent le Bezen à Bondy et vont prétendre à un lieutenant FFI qu'ils s'étaient évadés d'un camp de représailles allemands en Bretagne ! Armés chacun d'un revolver « volé au moment de l'évasion », ils sont incorporés à un groupe FTP et participent à la libération du camp de Drancy, le 17 août 1944. Le lendemain, lors de combats pour la prise de la mairie de Drancy, « Stern » (Joseph Le Berre) se fait descendre par une balle explosive allemande ».

Un autre « gour », Herric, abandonne le convoi à Châlons-sur-Marne le 14 août, se réfugiant chez une parente à Sceaux. « Il s'engagera dans l'armée Leclerc et avouera au commandant de son bataillon « qu'il avait servi dans la Gestapo de Rennes » ! Il sera arrêté le 4 novembre par la sécurité militaire ».

Kristian Hamon poursuit le récit de cette débandade, qui devient criminelle et sinistre : « Lors de cette étape à Châlons-sur-Marne, « Lizidour » reconnaîtra, sans plus de précision, avoir participé à une expédition contre un maquis avec le groupe de « Bleiz ». Le 15 août, le Bezen quitte Châlons-sur-Marne pour se rendre à Troyes où il retrouve le SD de Rennes, commandé par le colonel Pulner, qui fait extraire 49 résistants de la prison. Emmenés le 22 août dans des camions allemands, ils seront exécutés à Creney. Selon le témoignage du curé de ce village, « il y avait trois français parmi les assassins ». Ce que confirmera une enquête sur les crimes de guerre réalisée par les Américains à la Libération »1.

A Troyes, Gilles Eskob ne se souvient que du bon temps passé avec les « souris grises » allemandes qui amusent la troupe très portée sur le beau sexe, et de son bon mot suite à une conversation avec un SS allemand qui lui vantait le pouvoir salvateur des armes nouvelles – les V1 et les V 2 : « - Un de ces jours, ils nous feront prendre les V6 pour des lanternes ! »

A Troyes, les hommes du Bezen continuent leurs patrouilles contre la résistance. Lors de l'une d'elle, la voiture de Morel, Cardinal, André Geffroy, et Gilles Eskob est mitraillée par un chasseur américain. Ceux-ci se jettent dans le fossé et récupèrent une traction pour rentrer à Troyes qui appartenait à Max Bonnafous, ami de Marcel Déat. Les Allemands veulent des sanctions mais Péresse fait écran pour protéger ses « gours » tout en les chapitrant vertement.

Les hommes du Bezen et leurs accompagnateurs passent ensuite deux jours à Bar-sur-Aude, où selon Eskob ils mettent « deux jours à piller une cave ».

Lors d'un accrochage avec la résistance, Sten-Laizet est tué, et Heussaf blessé.

Puis, sans Lainé toujours, parvenu à Nancy, les soldats du Bezen s'installent à Chaumont dans un bâtiment occupé auparavant par la Milice. « Cadoudal », « Lizidour » et « Rual » décident de déserter à leur tour, projetant selon « Rual » dans son récit retrospectif à Kristian Hamon. Mais « Cadoudal » s'était fait repéré à Troyes avec des Allemands et la Résistance les arrête et les interroge de manière musclée avant de les remettre comme collabos aux Américains.

Après Chaumont, le convoi file vers Saint Dié, où il est arrêté par la Légion arabe de Mohamed el Mahdi, sous uniforme SS elle aussi.

On organise une fête internationale lourdement arrosée.

Une troupe hétéroclite de Bretons, Ukrainiens, Arabes, membres du PPF, est constituée pour retarder les Américains mais ils n'arrivent pas ce jour là. Seuls les éléments avancées et isolés firent incursion, et lors d'un bref engagement des jeep, le sous-chef du SD de Rennes, le SS Blum, qui avait déclamé des poèmes sur la dépouille de Le Deunff à Rennes, est tué.

« Peltan » déserte, « Manac'h », le saint-cyrien, veut en faire autant pour rejoindre une unité disciplinée de la Wehrmacht.

Finalement arrive à Strasbourg le 15 septembre 1944 un Bezen Perrot réduit à la moitié de ses effectifs. Les soldats du Bezen, retrouve Théo Jeusset, du parti national socialiste intégral d'avant guerre, qui s'était engagé dans la Milice de Rennes.

Lainé, qui a rejoint la troupe en Alsace, la rejoint dans le Bade-Wurtemberg, lit Tacite et compare les défauts des soldats bretons à ceux des celtes de l'Antiquité. La distance s'approfondit entre la Formation qui se désagrège et son chef.

A suivre.

Ismaël Dupont, le 16 juillet 2016

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