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6 janvier 2016 3 06 /01 /janvier /2016 08:10
Vie et destins de l'Emsav : Première partie: l'émergence du mouvement régionaliste avant la première guerre mondiale - par Ismaël Dupont

I.L'émergence du mouvement régionaliste avant la première guerre mondiale.

L'Emsav (prononcer Emzao), un terme qu'on peut rapprocher du risorgimento italien et qui suppose l'idée d'un soulèvement, d'un relèvement, désigne le Mouvement breton, la revendication culturelle, régionaliste ou nationaliste bretonne. Le néologisme Emzao est utilisé pour la première fois dans un ouvrage publié par le barde Taldir Jaffrennou dans le titre d'un ouvrage intitulé La Génèse d'un Mouvement (Ganedigez eun Emzao). François Vallée évoque en 1927 « an emzav broâdel » au sujet du mouvement nationaliste gallois dans ses souvenirs de voyages parus dans Gwalarn, traduisant alors emzav ou emzao par « soulèvement », au sens de « révolte ». C'est Raymond Delaporte qui l'introduit en 1932 dans la revue Breiz Atao pour désigner plus directement les mouvements culturels et politiques organisés en réseau qui défendent la cause bretonne : la culture, la langue, l'autonomie ou l'indépendance de la Bretagne.

On distingue couramment trois Emsav : celui d'avant la guerre de 1914, celui de l'entre deux guerres, enfin le troisième Emsav né après la Seconde Guerre Mondiale.

La Bretagne a perdu son indépendance en 1532, quarante-et-un ans après le mariage contraint d'Anne de Bretagne avec le roi de France Charles VIII le 6 décembre 1490 au Château de Langeais en Touraine. Elle ne bénéficie plus d'un statut privilégié d'autonomie depuis la nuit du 4 août 1789. La province a été divisée en janvier 1790 en cinq départements dans ses limites historiques. L'unité nationale, l'uniformisation et la centralisation sont devenues des caractéristiques distinctives de la construction de l’État français depuis la Révolution Française, elle-même héritière à ce niveau de tendances déjà présentes dans l'absolutisme monarchique.

Les particularismes culturels bretons sont souvent méprisés par les élites françaises et bretonnes francisées, considérés comme suspects car on les assimile à des archaïsmes et des marques d'inculture qu'instrumentalisent l’Église et les forces conservatrices d'Ancien Régime. La République, la libre pensée, la modernité ont à conquérir leurs droits contre le breton, support et véhicule de la tradition réactionnaire. La langue bretonne, qualifiée de « dialecte », de « jargon », est accusée d'entretenir les divisions et l'obscurantisme.

Ce préjugé intellectuel qui traduit aussi un rapport de classe a été particulièrement puissant chez les Conventionnels de la Révolution Française, qui auront bientôt à lutter contre un clergé et une paysannerie bretonne résistant aux réformes de sécularisation, notamment à travers les guerres de la Chouannerie.

Ainsi, Barère définit le 27 janvier 1794 à travers le langage les diverses formes de la réaction : « Le fédéralisme et la superstition parlent bas-breton, l'émigration et la haine de la République parlent allemand, la contre-révolution parle italien et le fanatisme parle basque. Brisons ces instruments de fanatisme et d'erreur... Nous devons aux citoyens l'instrument de la pensée publique, l'agent le plus sûr de la Révolution, le même langage ».

L'abbé Grégoire n'est pas en reste : « Je ne puis trop le répéter, il est important qu'on ne pense en politique qu'extirper cette diversité d'idiomes grossiers qui prolonge l'enfance de la raison et la vieillesse des préjugés ». En 1792, la Convention rejette d'ailleurs un projet de loi visant à établir un enseignement bilingue en Basse-Bretagne, Corse, Alsace et Pays Basque.

Depuis longtemps, en Basse-Bretagne même, il y avait un certain dédain de classe des élites sociales urbaines francisées, ouvertes aux idées et aux lettres françaises, pour le peuple rural et urbain bretonnant. C'était comme deux mondes étrangers qui cohabitaient. Pour leur part, la petite noblesse comme la paysannerie riche et éduquée parlaient aussi bien le breton (utile pour communiquer avec ses serviteurs et dans les relations économiques) que le français.

Au cours du XIXe siècle, qui a vu la situation économique et sociale du « petit peuple » breton se dégrader nettement, cette fracture s'est encore accentuée, de même que s'est approfondi le mépris de classe des élites françaises pour un monde rural bretonnant miséreux. Joël Cornette, dans son Histoire de la Bretagne et des Bretons (éditions du Seuil, 2005) parle « d'un effondrement économique quasi généralisé » au début du XIXe siècle, conséquence des guerres de la Révolution et de Napoléon et de leurs conséquences dramatiques notamment sur le commerce des toiles. « l'Annuaire des Côtes-du-Nord recense, en 1836, 37 000 mendiants et 43 000 indigents dans le département, pour une population estimée à 598 872 habitants. Dans ses Recherches statistiques dur le Finistère, Armand Duchâtellier évalue pour l'année 1830, d'après ses sources préfectorales, le nombre de mendiants à 32 041, pour une population totale de 503 256 habitants... Gustave Flaubert ne manque pas de noter, lors de son voyage breton en 1847, la misère endémique qu'il rencontre au fil de ses étapes : « Dès que vous arrivez quelque part, les mendiants se ruent sur vous et s'y cramponnent avec l'obstination et la faim. Vous leur donnez, ils restent ; vous leur donnez encore, leur nombre s'accroît, bientôt c'est une foule qui vous assiège. Vous aurez beau vider votre poche jusqu'au dernier liard, ils n'en demeurent pas moins acharnés à vos flancs, occupés à réciter leurs prières, lesquelles sont malheureusement fort longues et heureusement inintelligibles . Si vous stationnez, ils ne bougent ; si vous vous en allez, ils vous suivent ; rien n'y remédie, ni discours, ni pantomime. On dirait un parti pris pour vous mettre en rage, leur ténacité est irritante, implacable (…). Ils sont si pauvres ! La viande est pour eux un luxe rare (…) Pour le pain, on n'en mange plus tous les jours1 »2

La misère dans les campagnes et le sous-développement qui vont caractériser la Bretagne du XIXe siècle au début du XXe siècle, dus notamment aux conséquences de la destruction du commerce breton avec les anglais et les espagnols causée par la politique étrangère de la France, à la forte natalité et à la densité démographique, à l'insuffisance des terres et à la petitesse des propriétés, au retard industriel, à l'analphabétisme et au retard dans l'éducation des masses ( en 1832, Habasque, cité par Joël Cornette dans son Histoire de la Bretagne et des Bretons tome 2. Des Lumières au XXIe siècle, note qu'il n'existe que 15 écoles élémentaires dans les Côtes-du-Nord pour 600 000 habitants) va avoir des incidences sur l'image de la Bretagne et de sa culture pour les Français et chez les Bretons eux-mêmes. Alors que la Bretagne était à la Renaissance une des régions les plus prospères d'Europe, avec une dynamique démographique qui était alors un signe de prospérité, elle va apparaître, avec ses traditions préservées en partie par le peu d'essor urbain et industriel, comme enfoncée dans la pauvreté et la stagnation, ce qui aura un impact très durable sur la perception de la culture et de la langue bretonnes elle-même. Il n'y a qu'à lire les truculentes Mémoires d'un paysan bas-breton de Jean-Marie Déguignet, lui-même mendiant professionnel quand il était enfant dans les années 1830 en Cornouaille, pour s'en convaincre : loin de valoriser les traditions comme son contemporain et « pilleur de contes » et intellectuel régionaliste Anatole Le Braz, il les perçoit comme un facteur d'arriération et de maintien du peuple dans une résignation par rapport à ses conditions de vie indécentes et à la domination d'élites sociales héritières de l'ancien régime. Inversement, la pauvreté révoltante de beaucoup de Bretons, qui se traduit par des épisodes de famines, d'épidémies particulièrement meurtriers au XIXe siècle, sera un facteur de révolte patriotique d'élites intellectuelles bretonnes qui tiendront l’État français pour responsable de la misère bretonne, laquelle, loin d'être atemporellement liée à une culture singulière ennemie du progrès, serait associée au rattachement à la France de l'ancien Duché de Bretagne indépendant. Ainsi, l 'Histoire de Bretagne de Pitre-Chevalier est un réquisitoire contre trois siècles de domination française en Bretagne.

Cette révolte patriotique de certaines consciences bretonnes est favorisée aussi par la politique sectaire d'éradication de la langue et des traditions culturelles bretonnes que poursuit l’État au XIXe siècle, y compris sous la monarchie. Ainsi, en 1831, un ordre commun explicite est donné par les préfets des Côtes-du-Nord et du Finistère : « Il faut, par tous les moyens possibles, favoriser l'appauvrissement, la corruption du breton jusqu'au point où, d'une commune à l'autre, on ne puisse pas s'entendre... Car alors la nécessité de la communication obligera le paysan d'apprendre le français. Il faut absolument détruire le langage breton ». La même année, rappelle Jean-Jacques Monnier qui cite cet ordre brutal et cynique, Auguste Romieu, le sous-préfet de Quimperlé, « traitait d'une façon très coloniale ses administrés et appelait le clergé au secours de la politique de destruction du breton : « Créons, pour l'amélioration de la race bretonne, quelques-unes de ces primes que nous réservons aux chevaux et faisons que le clergé nous seconde en n'accordant la première communion qu'aux seuls enfants parlant le français ». Et encore : « La Basse-Bretagne, je ne cesserai de le dire, est une contrée à part qui n'est plus la France. Exceptez-en les villes, le reste devrait être soumis à une sorte de régime colonial »1. En 1845 encore, sous la Monarchie de Juillet de Louis-Philippe toujours, qui se distingue également par la férocité de la colonisation de l'Algérie, assise sur une semblable présomption de supériorité culturelle, le sous-préfet du Finistère dans son « Discours aux instituteurs » exprime sans fard les ambitions de l’État français en matière d'assimilation et de destruction de la langue et de la singularité culturelle bretonne : « Surtout rappelez-vous, messieurs, que vous n'êtes établis que pour tuer la langue bretonne ».

A partir de 1871, la IIIe République s'attelle à travers l'idéologie, l'administration et l'école à construire une nation unifiée par la négation des particularismes culturels régionaux et le combat contre leur expression, notamment linguistique.

L'enseignement de l'histoire se fait dans le cadre d'un « roman national » français et d'une téléologie patriotique conduisant à gommer la diversité des héritages historiques et des cultures régionales.

En 1886, le nombre de bretonnants en Basse-Bretagne est encore très important, de l'ordre de 1 300 000 locuteurs2 dans le Finistère, le Morbihan, les Côtes d'Armor, sur une population totale de 3 millions de Bretons sur les cinq départements. L'usage quotidien et quasi exclusif du breton est largement majoritaire en Basse-Bretagne, à l'ouest de la ligne linguistique Lamballe-Vannes.

Le Breton reste une langue orale et peu écrite (à part par les gens d’Église), divisée de surcroît en plusieurs dialectes. Les gens du peuple en Basse-Bretagne qui ne maîtrisent que le Breton se sentent souvent inférieurs, notamment quand ils doivent faire des démarches officielles ou composer avec une administration s'exprimant exclusivement en français.

Leurs enfants, depuis le Second Empire, sont punis par la pratique répressive du « symbole » quand ils parlent leur langue maternelle à l'école : on accroche à leur cou un objet infamant jusqu'au moment où la victime surprend un camarade en train de commettre le même « délit ». Le détenteur du symbole en fin de journée reçoit une punition. Cette mesure pédagogique n'a d'ailleurs pas été utilisée qu'en Basse-Bretagne.

En 1902, une circulaire d'Emile Combes interdira même d'enseigner le catéchisme et de prêcher en breton, puis, dans le cadre de ces dispositions anticléricales, on tente en 1903 au Parlement d'interdire de célébrer la messe en langue vernaculaire. 127 prêtres sont alors suspendus pour avoir effectué leur prédication en breton. Cette mesure est particulièrement blessante car obliger les prêtres à prêcher en français, c'est s'assurer que le message religieux de ces derniers ne sera pas compris par les fidèles.

Or, dans le Finistère, à cette époque, indique Claude Geslin,« 70% des élèves suivent le catéchisme en breton et les prônes sont prononcés en breton dans 82% des paroisses, même dans la très française ville de Brest, le breton restant la langue unique de 54% des paroisses du département ». Emile Combes défendit son initiative à la Chambre par des propos assimilant comme les révolutionnaires jacobins la langue bretonne à un refuge de la superstition et de l'obscurantisme : « S'ils (les prêtres) s'obstinent à n'employer que le breton dans les églises, c'est parce que, dans leur esprit, il s'y rattache de vieux souvenirs et de vieilles traditions, souvenirs et traditions d'une sujétion morale qui se perd dans la nuit des temps. La langue française les aurait promptement éteints. Ne pouvant la chasser de l'école, certains prêtres la consignent à la porte de l'église. Sermons et catéchismes se font uniquement en breton, parce que le breton se prête moins que le français à exprimer les idées nouvelles, ces vilaines et détestables idées républicaines dont la langue française est l'admirable messagère ». La politique anti-cléricale de la République au début du XXe siècle a été violemment ressentie dans une région encore largement conservatrice et chrétienne et pratiquante et pourra aussi alimenter la volonté de défendre les libertés et les traditions bretonnes contre l’État.

Plus généralement, c'est aussi l'inquiétude face aux ruptures de la modernisation (sécularisme, effacement progressif des traditions d'une civilisation rurale, urbanisation, industrialisation, exode rural et émigration, essor du mouvement ouvrier) qui va générer en retour une résistance à l'intégration républicaine et une valorisation de la culture et de l'identité bretonne héritée de l'histoire.

La redécouverte et l'exaltation de la Bretagne par les intellectuels au dix-neuvième siècle

La revendication bretonne s'affirme au XIXe siècle dans un contexte intellectuel de développement du Romantisme, d'essor de l'histoire ethno-nationale, de surcroît d'intérêt pour la spécificité des cultures populaires à l'encontre du privilège de l'idée universaliste et univoque de progrès de la civilisation, et de mise en avant du paradigme racial. Les ethnies, avec leurs origines lointaines et leur caractère particulier, qui par leur combinaison sont à l'origine des nations ou des peuples civiques modernes, deviennent chez Augustin Thierry ou Michelet par exemple, des forces structurantes de l'histoire. L'intérêt intellectuel pour la Bretagne sera aussi à replacer dans le courant du renouveau des études gauloises : la documentation sur les Celtes ou Gaulois croît fortement au XVIII e siècle (dom Bouquet publie en 1738 un Recueil des historiens de la Gaule et de la France et Simon Pelloutier, en 1740, une Histoire des Celtes, et particulièrement des Gaulois et des Germains) .

Ce siècle marqué par la triple rupture de la Révolution Française, d'une tendance à la déchristianisation dans les villes et chez les élites sociales et du développement capitaliste et industriel, fut le siècle de l'Histoire, du Romantisme, de la fascination pour le primitif, les races, le caractère singulier et essentiel des peuples.

Ces penseurs s'intéressent ainsi à l'expression des survivances d'un noble caractère archaïque dans le peuple, ses chants et ses traditions, qui ont résisté à la modernisation rationaliste et bourgeoise. La Bretagne est foi et poésie, aliment du rêve héroïque et de la nostalgie. « La Bretagne, comme l'écrit Nelly Blanchard dans un article important, « Fictions et fonctions de la Bretagne au XIXe siècle », est née de la prise de conscience d'une fin : elle a été perçue comme entité substantielle à partir du moment où des intellectuels, historiens et écrivains, ont compris qu'un monde était en train de s'achever, que quelque chose allait disparaître. L'entrée progressive des sociétés occidentales, et donc de la société bretonne, dans l'ère industrielle et les soubresauts de l'histoire depuis la Révolution française ont bouleversé ce que l'on croyait jusque-là inébranlable, ce qui semblait si évident, si éternel, que l'on y prêtait peu d'attention ».

Ces intellectuels étaient des aristocrates ou des bourgeois, souvent non bretonnants de naissance, fascinés par une culture orale et populaire traditionnelle qu'ils découvraient comme un continent étranger et néanmoins voisin, un monde en voie de disparition qui communiquait avec un passé héroïque et très ancien.

Leur rapport à la culture sociale et intellectuelle de leur temps, marquée par le triomphe de la bourgeoisie commerciale et industrielle, le progrès technique, l'urbanisation, l'acculturation par l'école et la presse, le positivisme, était très critique, du fait d'idées sociales conservatrices, chrétiennes ou socialistes, et d'un tempérament idéaliste.

Il n'est pas abusif de dire que ces penseurs ont forgé pour nous en même temps qu'ils les ont retrouvés comme altérité à un monde français moderne bourgeois, rationaliste et désenchanté, le sentiment et l'idée de la Bretagne comme matière intellectuelle et imaginaire.

L'histoire indépendante, les traditions et l'identité culturelles bretonne sont redécouvertes et exaltées au cours du siècle par des savants, historiens, érudits, intellectuels romantiques comme Hersart de la Villemarqué, Pitre-Chevalier, Arthur de la Borderie, Luzel, Anatole Le Braz, Emile Souvestre.

La ferveur pour l'histoire bretonne de nombreux aristocrates peut s'expliquer en partie comme un moyen de ferrailler contre les idées révolutionnaires et la bourgeoisie locale, en rappelant la vieille alliance de la foi, de la tradition, de l'ordre du monde rural, de la noblesse et des libertés bretonnes.

Le marquis Hersart de la Villemarqué (1815-1895), né à Quimperlé et ayant grandi à Pont-Aven, fils d'un député-maire du Finistère, diplômé de l'école des Chartes, en collectant une riche littérature orale faite de chants et poèmes à dimension historique, entend redonner la fierté de leurs origines aux Bretons et promouvoir contre les idées révolutionnaires et bourgeoises l'idée d'une Bretagne chrétienne unie derrière ses guides naturels : la morale traditionnelle, les nobles et les prêtres. Son Barzaz Breizh (chants populaires de Bretagne), chef d’œuvre de la langue bretonne, souvent perçu comme une Bible témoignant de l'histoire, du tempérament et de la spiritualité des Anciens Bretons, a souvent servi plus tard de manuel d'initiation à la ferveur bretonne. Il est publié en 1839, puis enrichi en 1845 et 1867. Dans sa préface de 1867, Hersart de la Villemarqué, devenu barde au sein du Gorsedd gallois en 1838, défend l'idée que « le Breton est toujours le même par le cœur depuis douze siècles ». La permanence de l'âme ou du caractère national, redécouvert dans le sacré des origines, s'oppose à l'apparente transformation historique qui est ressentie comme un abaissement du statut et de la condition des Bretons, et une décadence plus générale des valeurs.

De son côté, Arthur Moyne de La Borderie (1827-1901), avocat vitréen ayant reçu lui aussi une formation d'historien à l'école des Chartes dont il est sorti premier en 1852, donne un cours d'histoire de la Bretagne à la faculté des lettres de Rennes de 1890 à 1893 « qui révéla aux Bretons le caractère national de leur passé » (Olier Mordrel, Breizh Atao).

Le 4 décembre 1890, en ouvrant son cours d'Histoire de la Bretagne, il fait sensation en déclarant : « La Bretagne est mieux qu'une province, elle est un peuple, une nation véritable et une société parfaitement distincte dans ses origines, parfaitement originale dans ses éléments constitutifs ». Politiquement, le conseiller général d'Ille-et-Vilaine et député La Borderie se situait à l'extrême-droite et se « distinguait par sa dénonciation permanente et haineuse de la Commune comme de tout mouvement socialisant et ouvrier », rappelle Georges Cadiou dans L'Hermine et la croix gammée. Il manifestait en toute chose « son éloignement des institutions républicaines » (Jean Pascal) et, à chaque fois qu'un député de gauche s'exprimait à la Chambre, il s'exclamait « Et la Commune ! » quel que soit le sujet abordé !

De fait, les intellectuels qui exhument et restaurent la dignité de l'Histoire et des expressions culturelles bretonnes, même s'ils manifestent leur nostalgie de l'âge d'or de la Bretagne indépendante et en pleine possession d'elle-même, se situent au moins autant dans le cadre d'une critique de la République et de la Révolution et d'une défense des valeurs des Blancs contre celle des Bleus que dans celui d'un mouvement nationalitaire revendicatif comme dans d'autres pays de culture celte ou en Europe Centrale.

Il y a quelques contre-exemples à cette tendance conservatrice ou réactionnaire des passeurs de l'identité bretonne, comme le collecteur de contes et chansons populaires, enseignant puis journaliste à L'Avenir de Morlaix François-Marie Luzel (1821-1895), le premier à mettre en doute l'authenticité de certains chants du « Barzaz Breiz », ou encore l'écrivain, républicain et socialiste saint-simonien Emile Souvestre (1806-1854), natif de Morlaix qui publia « Les Derniers Bretons » (1836) faisant écho au « Dernier des Mohicans » de Fenimore Cooper exprimant une fascination pour un monde en voie de disparition. Emile Souvestre réédite en 1835 le Voyage dans le Finistère (relatif aux années 1794-1795, et publié une première fois en 1799) du révolutionnaire, président du district de Quimperlé, Jacques Cambry, qui voit dans la Bretagne une forme d'âge d'or et une civilisation tout à fait particulière, et écrit lui-même une description du Finistère 40 ans plus tard (Le Finistère en 1836), qui alimente des articles passés à La Revue des Deux Mondes allant à l'encontre des préjugés parisiens sur une prétendue « barbarie bretonne », en plaidant pour un peuple qui possède sa propre langue, sa propre poésie, ses traditions, sa culture » (Barbel Plötner-Le Lay, Redécouvrir Émile Souvestre, Skol Vreizh, 2013, p.151 ). Souvestre formule d'ailleurs des thèses très proches des théories actuelles sur l'origine de la langue bretonne. Il soutient: « 2°Que les habitants de la Grande-Bretagne, qui avait été peuplée par des Gaulois, parlaient le Celtique 3° Que les Bretons qui sortirent d'Albion et se répandirent dans l'Armorique y trouvèrent la langue qu'ils parlaient eux-mêmes. 4° Qu'ils n'eurent pas besoin en conséquence de changer la langue qui existait dans la Petite-Bretagne et que cette langue, qui s'est conservée jusqu'à nos jours, est le bas-breton ».

A partir du milieu du XIXe siècle, les publications sur la culture et l'histoire bretonne et celtique se multiplient : la Revue de Bretagne (1857), Feiz ha Breiz (1865), La Revue Celtique (1870) , les Annales de Bretagne (1897).

Le paradigme celtique est à l'honneur : en 1855, La Villemarqué, Luzel et Le Scour créent l'Académie Bardique ; ils organisent en 1867 à Saint-Brieuc le second congrès inter-celtique.

En dehors de ces intellectuels qui ont eu une influence importante pour la transmission écrite d'un patrimoine culturel populaire de tradition orale et pour la construction d'une idée de l'identité bretonne, les forces sociales qui se montrent attachés à la conservation des particularismes culturels et sociaux de la Bretagne, à la défense de la langue, sont également plutôt conservatrices au XIXe siècle : noblesse, clergé et paysans aisés de Basse-Bretagne, milieux économiques.

Le premier mouvement régionaliste : l'URB (1898-1911).

Tandis qu'une première éphémère Association Bretonne créée en 1843 et comptant parmi ses membres deux tiers de nobles avait été dissoute par Napoléon III en 1858, l'Union régionaliste bretonne (ou Kevredigez broadel Breiz) naît le 16 août 1898 à la mairie de Morlaix à l'issue d'un « Appel au peuple breton », manifeste signé par des écrivains comme Anatole Le Braz, des artistes, des ecclésiastiques et des industriels dans le prolongement de la représentation du Mystère de saint Guénolé. L'URB compte bientôt environ un millier d'adhérents, parmi lesquels des noms aussi importants pour la culture bretonne que Charles Le Goffic, François Vallée, le musicien Guy Ropartz.

L'URB fonctionne comme un groupe d'influence et de concertation et rassemble surtout des notables du monde rural attachés à la défense des intérêts bretons et de l'ordre social traditionnel. Michel Nicolas note : « A ses débuts, c'est l'élément clérico-aristocratique qui prédomine : 25% de nobles, 11% de prêtres, 11% de professions libérales, 11% de commerçants, 6% de fonctionnaires, 6% d'artistes, 5% d'industriels, 4% de professeurs, 4% d'étudiants...

Lors de sa création, l'URB comprend cinq sections : décentralisation, économie, histoire et littérature, langue bretonne, beaux arts. L'U.R.B a donc prétention d'exercer une activité dans trois domaines : les structures administratives, l'économie, la culture ». Politiquement, l'U.R.B prétend se situer au-dessus des clivages partisans et religieux, surtout attachée à la défense de la langue et au renouveau de la culture celtique.

Toutefois une des déclarations solennelles de l'URB au Congrès de Lesneven en 1903 est éloquente sur les présupposés conservateurs du mouvement régionaliste : « Nous ne faisons pas de politique, nous faisons seulement œuvre de préservation sociale ».

L'ennemi, c'est clairement le socialisme, et son influence grandissante dans le monde paysan. Le discours social de l'URB consiste à conserver les vertus traditionnelles chez le travailleur, notamment la résignation. Lors du même Congrès de Lesneven, on assiste ainsi à un échange révélateur entre l'Abbé Favé et le président de l'URB, le marquis de l'Estourbeillon.

  • l'Abbé Favé : « Nous ne devons pas perdre de vue que de nouveaux barbares, ennemis de notre race, ennemis de nos traditions et de notre foi sont à nos portes. Etudions quels sont les moyens de les combattre victorieusement. Sous prétexte de semer des doctrines politiques, ils travaillent à métamorphoser l'esprit de nos compatriotes. Il faut voir quelle peut être la part des ouvriers agricoles dans le mouvement socialiste. L'incendiaire rôde autour de la cité. »

  • le Marquis de l'Estourbeillon : « Nous ne devons pas, en effet, nous cacher que la question est très grave, que le danger est imminent. Il y a peu de régions qui ne soient « infestées » par le socialisme. Tout ce qui est la domesticité sera, avant quelques années peut-être, passée au socialisme. Il est très urgent d'étudier la question. »

Comme député de Vannes, le marquis de l'Estourbillon, qui défend la langue bretonne sans être bretonnant lui-même, siège à l'extrême-droite de la Chambre des députés, dans le camp des ultras catholiques et réactionnaires. Georges Cadiou rappelle que lors de l'Affaire Dreyfus, il fut l'un des députés bretons les plus acharnés contre le capitaine juif injustement condamné. Jean-Marie Déguignet, le truculent auteur des Mémoires d'un paysan bas-breton souligne avec férocité le caractère inégalitaire et réactionnaire de ce premier mouvement politique régionaliste breton qu'est l'U.R.B :

« Ces régionalistes dont le jésuite et voleur Le Braz est le président, travaillent quand même à parquer les exploités en s'efforçant, en recommandant à leurs sous ordres, petits curés et petits maîtres d'écoles, de maintenir parmi les enfants, petits et grands, la langue et les mœurs bretonnes. Car ces coquins savent bien que tant qu'ils ne pourront lire que des livres bretons qui ne sont tous que des livres religieux, ceux-ci resteront dans l'abrutissement, dans l'avachissement et l'imbecillité, c'est à dire dans les meilleures conditions possibles pour être exploités sous toutes les coutures (…). C'est bien cela, messieurs les régionalistes monarchico-jésuistico-clérica-fardo-bretons. Votre but serait de renfermer les pauvres Bretons dans leurs vieilles traditions sauvages, dans leur langue barbare, dans leurs croyances stupides, afin que vous puissiez toujours par leur art et votre « industrie spéciale » bien les exploiter en en tirant le plus de suc possible ». (Mémoires d'un paysan bas breton, Jean-Marie Déguignet -2001, p. 527 : cité par Georges Cadiou dans L'Hermine et la croix gammée)

A l'issue du congrès de l'URB à Guingamp en 1901 a été créé un Gorsedd (assemblée) des druides, bardes et ovates de Petite-Bretagne, dirigé par un grand druide, François (Taldir) Jaffrennou. Ses pratiques rituelles et ses costumes s'inspirent du collège bardique gallois. Taldir Jaffrenou adaptera d'ailleurs d'un chant gallois le Bro Gozh va Zadou qui deviendra l'hymne national breton dans les années 1930 et 1940 malgré le caractère controversé de son auteur, jugé opportuniste, dans les milieux nationalistes bretons.

Une autre association culturelle bretonne, dans un registre plus conventionnel, est créée en 1905 par l'abbé Jean-Marie Perrot, le Bleun-Brug (Fleur de Bruyère), se donnant pour tâche d'associer et de défendre l'une par l'autre la langue bretonne et la religion catholique.

1911 : première fracture au sein de l'Emsav – apparition de mouvements nationalistes coupant le cordon avec le traditionalisme social et catholique.

Au congrès de Saint Renan en juillet 1911, une scission se produit au sein de l'URB, avec la création de la FRB – ou Unvaniez Arvor.

Olivier Mordrel en expose ainsi les raisons avec humour dans Breiz Atao, son écrit, qui est en même temps un plaidoyer pro domo, sur l'histoire du mouvement breton :

« On est surpris aujourd'hui du peu de consistance de ce qu'on pourrait nommer sans redondance l'action régionaliste. Car d'action point, en dehors d'un congrès annuel. Une réunion de rentiers renforcée de paisibles fonctionnaires en vacances, dirigés par des propriétaires fonciers n'ayant d'autre souci majeur que leur passe-temps, aboutissant naturellement à un bal de clôture où tout le monde se déguisait « en breton ». Il y eut aussi quelques petites fêtes municipales à l'occasion de la célébration d'un anniversaire historique, situé de préférence dans un lointain passé ou dépourvu de signification politique. Si une stèle de pierre ou une effigie de bronze rappelle aux gens de Questembert le souvenir d'Alain le Grand ou à ceux du Conquet la mémoire de Jean-François Le Gonidec, « père de la langue », c'est à l'URB qu'on le doit... L'abcès creva au congrès de Saint Renan en 1911. Les bardes, qui ne supportaient pas de voir que la prédominance de la langue française n'était pas mise en question, les « républicains » fatigués de faire le jeu des réactionnaires, la jeunesse cultivée enfin, écœurée que des bretonneries de pacotilles se soient substituées à la recherche d'une véritable culture nationale, tout ce monde-là sortit en claquant la porte, après que le jeune et bouillant Iouan En Dibreder (Yves Le Diberder,d'origine lorientaise, dirigera à partir de 1911 la revue Breizh Dishual (Bretagne libre) puis Brittia (1910-1913). Dans l'entre deux-guerres, il réalisera un collectage de contes et chansons dans le Vannetais, puis, après avoir été un temps libraire à Angers, il se consacrera à l'écriture, deviendra journaliste à l'Ouest-Eclair. Sous l'occupation, il rejoint sous le pseudonyme de Youenn Didro l'équipe de rédaction du quotidien collaborationniste La Bretagne de Yann Fouéré ) ait arraché la bannière herminée du podium où, selon lui et ses amis, elle n'avait que faire dans cette « termaji"

Les dissidents fondèrent à Rennes, peu après, un nouveau groupement, qui fut définitivement intitulé Fédération Régionaliste de Bretagne (FRB). L'atmosphère y fut différente, on y fit une place plus large à la langue bretonne et, par la suite, le président – qui devait le demeurer à vie-, l'industriel folkloriste Jean Choleau, fit découvrir à beaucoup d'amoureux de la Bretagne, qui n'en savaient rien, que si leur pays avait un cœur et une âme, il avait aussi un estomac. Il se préoccupa des artisans, de l'émigration, des salaires, des zones économiques et préfaça en quelque sorte la conception de la « Bretagne-Région Économique »... Pour le reste, la nouvelle société ne se distingua guère de l'ancienne : elle resta aussi académique et coupée du public qu'auparavant ».

La scission conduite par Jos Parker, ancien vice-président de l'URB, et Jean Choleau, donne donc naissance quelques semaines plus tard à cette organisation rivale de l'URB. Le FRB compte un peu plus d'une centaine d'adhérents en 1911, moins de prêtres et de nobles, plus de professions libérales et intellectuelles des villes. Il est moins traditionaliste, plus proche des idées républicaines, du catholicisme social de Marc Sangnier et du « Sillon » que du catholicisme ultra. Parmi les créateurs du FRB, on trouve aussi des bardes comme Berthou et Jaffrennou qui veulent rénover la celticité par retour au paganisme druidique. De nouveaux et jeunes militants viennent au FRB, qui s'illustreront dans le mouvement nationaliste et culturel de l'entre-deux guerres : Maurice Duhamel, Camille Le Mercier d'Erm, Emile Masson, François Vallée, Louis Henrio (Loeiz Herrieu).

Maurice Duhamel, musicologue anticlérical d'origine rennaise, a 28 ans quand il quitte l'URB pour la FRB avec Emile Masson, Camille Le Mercier d'Erm, François Vallée et Loeiz Herrieu. Il a déjà, après avoir appris le breton, parcouru le Trégor, la Cornouaille et le Léon pour collecter des contes et des chants. Nous retrouverons plus tard ce brillant intellectuel membre du PCF dans les années 1920, rédacteur en chef de la revue Breiz Atao, membre des Bretons émancipés, l'association communisante présidée par son ami Marcel Cachin. Maurice Duhamel incarnera avec d'autres, comme Morvan Marchal (à une certaine époque car son parcours idéologique est loin d'être linéaire) ou Goulven Mazéas, la tendance progressiste et fédéraliste de l'Emsav de l'entre-deux guerres.

Autre figure intellectuelle et progressiste quelque peu isolée de ce premier emsav, membre de la FRB, Emile Masson (1869-1923), professeur d'anglais d'origine brestoise, amoureux du pays de Galles, correspondant du journal socialiste Le Rappel du Morbihan (organe de la SFIO du Morbihan), est un penseur socialiste de tendance syndicaliste révolutionnaire, ami avec Elisée Reclus, Kropotkine, qui tout en préconisant l'enseignement du breton et en refusant de penser l'internationalisme par exclusion avec le lien national et l'enracinement dans une culture qui ouvre aussi à l'universel, souhaite une ouverture de la Bretagne sur le monde moderne. « La langue d'un peuple, c'est la peau de son âme », écrivait-il2. Il signe l'appel de Camille Le Mercier d'Erm pour la constitution d'un Parti nationaliste Breton en 1912. Emile Masson établit moins l'opposition entre Bretons et Français qu'entre bourgeois francisés de Bretagne et le peuple resté breton, mais prolétarisé, et ce faisant, coupé de ses possibles. Emile Masson décrit à la manière romantique les Bretons comme « un peuple d'insurgés, fils authentiques de pilleurs d'épaves, de brûleurs de manoirs, de réfractaires » . Il crée depuis Pontivy où il enseignait l'anglais au collège la revue Brug (« Bruyères ») en 1913 : cette revue libertaire bilinguevoulant répandre partout en Bretagne « les paroles émancipatrices des Reclus, Ibsen, Tolstoï, Proudhon, Renan, Kropotkine » s'arrêtera au bout de 19 numéros en 1914. Emile Masson cherche à y éduquer politiquement la paysannerie bretonnante, sans laquelle le concours de laquelle selon lui la révolution ne pourrait aboutir. Il la sensibilise à la lutte des classes, à la liberté de pensée, à l'antimilitarisme et à l'union nécessaire des travailleurs. Antée, Les Bretons et le socialisme est un ouvrage de Masson qui aura une certaine influence au milieu des années 20 sur le second Emsav : ils fournira une boîte à outil et une perspective politique pour extirper le combat régionaliste de sa gangue cléricale, réactionnaire et conservatrice et pour construire une doctrine fédéraliste en conciliant pour un temps autonomisme breton et internationalisme.

François Vallée (1860-1949), qui a déjà cinquante-deux ans en 1912, était déjà un des fondateurs de l'Union Régionaliste Bretonne en 1898. C'est le premier enseignant à avoir donné des cours en breton, au lycée Saint Charles de Saint Brieuc, dès 1890. Il fera bientôt partie des grands réformateurs et rénovateurs de la langue bretonne, avec son Grand dictionnaire français-breton, publié en 1931. On le surnommera Tar ar Brezoneg, le Père du Breton. François Vallée, qui anime la revue Kroaz ar Vretoned (la Croix des Bretons), exercera une forte influence intellectuelle au départ sur la nouvelle génération des militants nationalistes bretons, celle de Breiz Atao, d'abord pour les convaincre de la nécessité de s'approprier la langue bretonne pour défendre les droits de la Bretagne, car la grande majorité d'entre eux n'est pas bretonnante.

Quant à Camille Le Mercier d'Erm (1888-1978) né à Niort d'un père imprimeur originaire de la région de Ploërmel, c'est lui qui perturbe « par un puissant sifflet » (Olier Mordrel) en 1911 la cérémonie d'inauguration, en présence du général Lyautey, du monument du sculpteur Boucher célébrant dans une niche de la mairie de Rennes l'union de la Bretagne à la France, où l'on voyait Anne de Bretagne à genoux devant le roi de France. La représentation était jugée par beaucoup de Bretons injurieuse envers leur pays. La statue sera dynamitée en 1932 par Célestin Lainé, qui reprenait là un vieux projet conçu par Morvan Marchal et Breiz Atao.

L'année précédente, Camille Le Mercier d'Erm, membre du Gordsedd de Bretagne, avait réalisé une tournée pour réunir les éléments d'un comité d'action séparatiste, considérant que la position régionaliste était insuffisante. En 1913, Le Mercier d'Erm écrit ses Origines du Nationalisme Breton où il confesse sa dette vis à vis des grands prédécesseurs qui ont réveillé le sentiment patriotique et national breton : Brizeux, Luzel, Pitre-Chevalier, La Borderie.

Deux revues sont créées en 1912. Breiz-Dishual (Bretagne libre), de petit format, dirigée par Camille Le Mercier d'Erm et Brittia.

Cette dernière revue, dirigée par Yves Le Diberder, se donnait pour but, commente Olier Mordrel dans Breiz Atao, « de faire de la langue et de la culture celtiques le fondement de la renaissance bretonne. Elle reprochait à l'URB « d'avoir couvert la Bretagne d'une épaisse couche de ridicule que tous es calfats du royaume mettront des années à enlever ». Et Olier Mordrel d'ajouter : « On en a soupé de la bretonnerie sous toutes ses formes, y compris la séparatiste ! On en a soupé de cette littérature si niaise, si plate, roulant toujours sur les mêmes thèmes fades, sur de fausses légendes bretonnes... ».

Sans revendiquer l'indépendance, jugeant l'intégration à la France regrettable mais irréversible, Brittia parle crûment d'asservissement de la nation bretonne. Ainsi, à propos du choix d'une fête nationale, on peut lire ces lignes, signées d'Alan Quéré : « Nous sommes nous aussi un peuple asservi. Notre Kossovo (défaite des Serbes par les Turcs en 1389) s'appelle Saint-Aubin-du-Cormier. Mais nous avons dans notre histoire une date analogue et plus récente. C'est le 26 mars 1720, jour où Pontcallec monta sur l'échafaud pour avoir voulu libérer sa patrie. D'autres conjurés partagèrent son sort et avec leurs têtes tomba le dernier espoir qu'ait eu notre Bretagne de recouvrer son autonomie » (mars 1912).

Breiz Dizual (« Bretagne libre »), qui se crée à l'issue de l'inauguration du « monument de honte » à Rennes en octobre 1911, est la revue du premier PNB, le Parti Nationaliste Breton (à distinguer du second PNB, Parti National Breton), clairement séparatiste - contrairement à l'URB et à la FRB.

Le PNB rejette la plate-forme de revendication de réorganisation administrative du régionalisme comme une manière de ratifier la dépendance de la Bretagne : « le régionalisme, si l'on veut bien y prendre garde, n'est en somme, en ce qui concerne la Bretagne, que l'affirmation de l'emprise étrangère »

Ce premier PNB, dont l'existence éphémère s'achève à l'été 1914, entend prioriser le combat national, passant par l'enseignement des deux preuves et supports de la nationalité bretonne, l'Histoire et la langue, sur l'affrontement entre républicains et traditionalistes ou réactionnaires. Pour le PNB et les rédacteurs de la revue Breiz Dizual, en partie écrite en langue bretonne, il faut poursuivre l'homogénéisation de la langue bretonne commencée avec l'harmonisation de l'orthographe des dialectes cornouaillais, léonard et trégorrois en 1908 : le K.L.T (Kerne, Léon, Tregor). Breiz Dizual, dont le comité de rédaction, à peine inférieur au nombre d'adhérents du P.N.B, est constitué de treize personnes, consacre de longs développements à l'impact de la transmission de l'histoire et de la langue bretonne, mais ignore la dimension socio-économique et ce fait peine à crédibiliser la perspective d'une Bretagne indépendante. Son impact est très confidentiel, encore plus que celui de l'Union Régionaliste Bretonne et la Fédération Régionaliste de Bretagne.

Parmi les militants de ce premier PNB, outre Camille Le Mercier d'Erm, on trouve Louis-Napoléon Le Roux, Joseph Duchauchix (Ronan de Kerméné), Georges Le Rumeur, et André Guillemot.

Ce premier PNB disparaît à la déclaration de guerre en 1914. Son existence aura été éphémère. Camille Le Mercier d'Erm sera un soutien des jeunes de seize à vingt ans qui fonderont Breiz Atao en 1919, mais il prendra vite sa retraite de l'activité politique pour se consacrer à des activités d'éditeur à Dinard, ce qui ne l'empêchera pas de maintenir des relations suivies avec des militants nationalistes comme Francez Debauvais jusqu'en août 1943 (Anna Youenou, Fransez Debauvais et les siens. Tome 4).

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