Journaliste iranienne en exil à Paris, Nazila Maroufian a recueilli, pour l’Humanité, les témoignages de ses compatriotes, victimes de la répression sanglante qui s’est abattue sur le mouvement de contestation. Un récit glaçant qui revient sur les descentes sécuritaires, l’usage d’armes de guerre, le bouclage de quartiers entiers et des cimetières saturés par les embouteillages.
Il n’était pas encore minuit lorsque le téléphone a sonné. Ce n’était ni une sonnerie prolongée, ni une voix familière. L’homme au bout du fil parlait d’un ton sec et formel ; une intonation qui rappelait celle des interrogatoires des services de renseignements, lorsqu’ils annoncent une mauvaise nouvelle avec un minimum de mots. Il n’a prononcé qu’une seule phrase : « Le dossier a été transmis pour l’exécution de la peine de mort. » La communication a été coupée presque immédiatement. Pour la famille, tout s’est effondré.
Le manifestant, arrêté quelques jours auparavant lors des protestations de janvier 2026 à Machhad, se trouvait déjà au seuil de l’exécution. Aucun procès public. Aucun accès au dossier judiciaire. Aucun avocat indépendant. À la place, des accusations lourdes : moharebeh (« guerre contre Dieu »), efsad-e fel-arz (« corruption sur terre »), baghi (« rébellion »). Son nom était Ali Rahbar, 33 ans, sportif. Selon nos informations, il a été exécuté au matin du 21 janvier 2026, seulement une semaine après son arrestation. Sans défense, sans une dernière visite de sa famille. La rapidité de la procédure révèle la fonction de la peine capitale : répondre à la contestation par la mort.
La répression aurait laissé 30 000 morts derrière elle
Ali Rahbar n’est pas une exception. Il est l’un des milliers de citoyens arrêtés après les manifestations de décembre et janvier dont certains risquent d’être exécutés. Ces protestations, parties du grand bazar de Téhéran, sont nées de crises économiques et sociales profondes, dans un contexte d’effondrement du pouvoir d’achat, de chômage massif, de corruption généralisée et de disparition progressive des libertés civiles.
La réaction du pouvoir a été d’une brutalité accrue. Arrestations massives, usage d’armes de guerre contre les manifestants non armés, coupures d’Internet et des communications, interruption des réseaux téléphoniques, rétention des corps, contrôle strict de l’information. Selon l’hebdomadaire états-unien le Time, qui cite deux hauts responsables du ministère iranien de la Santé, la répression aurait laissé 30 000 morts derrière elle. Un chiffre difficile à évaluer, certes, mais l’objectif du pouvoir semblait clair : isoler les foyers de contestation, empêcher toute coordination nationale et bloquer la circulation de récits indépendants.
Le 3 janvier 2026, Ali Khamenei a accusé les manifestants d’être « manipulés », « mercenaires de l’ennemi et terroristes ». Cette déclaration a été perçue comme un feu vert donné aux institutions répressives, en particulier au Corps des gardiens de la révolution, pour agir sans restriction et préparer l’opinion à l’usage massif de la violence et de la peine capitale. Des milliers de personnes ont été tuées, blessées ou arrêtées dès les premiers jours.
Kourosh, un manifestant originaire de la province du Guilan, dans le nord de l’Iran, a livré, à travers un message audio qui m’a été adressé, un témoignage direct et bouleversant sur la répression sanglante des manifestations. Dans un second message audio, un autre citoyen, Arya, cette fois depuis Punak, dans une banlieue de Téhéran, décrit lui aussi la violence extrême et la brutalité de la répression.
Selon les personnes que nous avons pu contacter sur place, des quartiers entiers auraient été placés sous contrôle sécuritaire renforcé durant plusieurs jours, avec des patrouilles permanentes, des barrages et des fouilles systématiques. À Machhad, la répression s’est doublée d’une extorsion organisée. Des pressions ont été exercées sur les familles pour qu’elles renoncent aux cérémonies publiques de deuil ou acceptent des versions officielles falsifiées des causes de décès.
Cimetière saturé
Pour récupérer un corps, les familles se seraient vu imposer trois options : payer des sommes considérables entre 400 millions et 2 milliards de tomans (entre 2 670 et 13 350 euros – NDLR), au titre du « haqq-e tir » – le « prix de la balle » ; déclarer leur défunt comme « bassidji » (milices islamistes), tué par les manifestants et accepter une interview forcée devant les médias de l’État ; ou, en cas de refus, accepter que la dépouille ne soit pas restituée et voir celle-ci enterrée anonymement.
Plusieurs sites d’inhumation sont utilisés à cette fin. Des témoins décrivent un cimetière saturé avec des embouteillages à l’entrée et des cérémonies de deuil se déroulant simultanément. Certains affirment que la section de Rahmatabad – associée aux fosses communes des prisonniers politiques des années 1980 – aurait servi pour des corps non identifiables ou non restitués.
Dans ce contexte, l’appareil judiciaire iranien ne joue plus un rôle d’arbitrage. Les tribunaux, notamment les tribunaux révolutionnaires, deviennent des lieux de validation du récit sécuritaire : accusations aux définitions floues, aveux forcés, absence d’avocats indépendants, audiences à huis clos. Les arrestations se sont poursuivies lors de descentes nocturnes, avec confiscations de téléphones et d’ordinateurs, et interpellation de blessés jusque dans des hôpitaux. Selon nos sources, certains détenus blessés, transférés vers des bases des gardiens de la révolution, auraient été privés d’eau, de nourriture et de soins médicaux, faisant craindre des décès sous la torture.
Seuls quelques dossiers peuvent être nominativement documentés. Parmi eux, figure Amine Pourfarhang, doctorant en pharmacie arrêté le 9 janvier 2026, poursuivi pour moharebeh (guerre contre Dieu) et baghi (rébellion), privé de défense indépendante. Deux autres citoyens arrêtés dans la province de Mazandaran risquent également la peine de mort après des aveux forcés, selon leurs proches. Ces cas ne représentent qu’une fraction d’une réalité plus vaste, rendue opaque par la censure et les menaces. Ce qui se joue aujourd’hui en Iran ne relève pas d’une dérive ponctuelle : c’est une stratégie assumée où exécution, torture, extorsion et enterrement clandestin deviennent des outils ordinaires du régime.
Lorsque la communauté internationale se limite à de simples déclarations, celles-ci sont perçues au sein de la société iranienne comme un silence, une tolérance de fait. Cette position renforce le régime qui fait de chaque exécution un avertissement public : la promesse glaciale que contester le pouvoir peut coûter la vie.
Dans la capitale iranienne, Arya décrit des hôpitaux où sont empilés les corps les uns sur les autres, et des morgues qui n’ont même plus de place. Dans la province du Guilan, à Lahidjan, sur le littoral de la Caspienne, Kourosh, lui, témoigne d’une répression à l’arme de guerre et des corps enterrés en secret.
« C’est l’apocalypse dans les quartiers de Téhéran »
« Les autorités ont réussi à imposer un black-out complet en coupant toutes les communications, pour pouvoir nous tuer en silence, ces salauds. Le massacre est total dans de nombreux quartiers de Téhéran. Ils ont coupé l’électricité, comme à Punak par exemple, pour nous plonger dans l’obscurité. Dans ce chaos organisé, ils arrivent avec des armes lourdes et se déchaînent sur nous. Vous ne pouvez pas imaginer. Je n’ai jamais vu quelque chose comme ça de toute ma vie. C’est l’apocalypse.
Transmettez nos témoignages partout où c’est possible. Pour que cette horreur s’arrête. Je ne sais plus quoi faire. Dans les hôpitaux, ils empilent les corps les uns sur les autres. Les morgues n’ont même plus de place. On ne peut ni dormir la nuit, ni vivre normalement, le stress est insupportable.
Il y a des affrontements partout, du feu partout. J’ai vu que dans toutes les villes d’Europe et ailleurs dans le monde, il y a des manifestations. Les Iraniens sont sortis dans la rue, mais je ne comprends pas pourquoi personne ne réagit vraiment. Pourquoi rien ne se passe ? Si ça devient une guerre d’usure, ils continueront à tuer. »
« Je ne sais pas pourquoi je suis encore en vie »
Dans la province du Guilan, à Lahidjan, sur le littoral de la Caspienne, Kourosh1 témoigne d’une répression à l’arme de guerre et des corps enterrés en secret. « Je n’avais jamais vu une telle violence à Lahidjan et dans la province du Guilan. En quelques heures, tout a basculé. Les forces de sécurité ont tiré à balles réelles sur des gens totalement désarmés. J’ai couru sous les tirs. J’entendais les balles siffler près de mes oreilles, puis j’ai vu des gens tomber.
Une seconde après, leurs corps étaient totalement déchiquetés : la tête, le dos, les bras. J’ai alors compris qu’ils tiraient avec des munitions de guerre. Les rues étaient couvertes de sang. Un jeune homme d’environ 20 ans est mort sur mes genoux. Il n’avait ni papiers ni téléphone. Nous avons tenté de le réanimer, en vain. Son sang avait séché sur ma peau. Cette image ne me quittera jamais.
Ce massacre a été suivi d’un silence total. Internet coupé, communications impossibles. Personne n’ose garder des images : les téléphones sont fouillés, les gens arrêtés. La peur est partout. Les chiffres officiels n’ont rien à voir avec la réalité. Des milliers de morts, peut-être des dizaines de milliers.
Beaucoup ont été enterrés en secret. Les familles n’ont parfois appris la mort de leurs proches que quelques jours plus tard, sous la menace de se taire. Je ne sais pas pourquoi je suis encore en vie. Je ne sais pas s’il faut espérer ou désespérer. Tout ce que je sais, c’est que les meilleurs et les plus courageux de ce pays ont été tués dans la rue, et que le monde nous regarde mourir en silence. »
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