Bastion des communistes du PCI-M, cet État indien mène depuis plusieurs décennies d’ambitieuses politiques sociales qui en ont fait l’un des poumons économiques du pays. Au grand dam du premier ministre suprémaciste hindou Narendra Modi.
- 12 décembre 2025, L'Humanité magazin
L’annonce a mis en lumière le destin singulier du Kerala. Le 1er novembre, le gouvernement communiste de ce petit État, situé dans le sud de l’Inde, a déclaré qu’il était parvenu à vaincre l’extrême pauvreté. Un exploit inédit dans un pays où 20 % des 1,4 milliard d’Indiens vivent sous le seuil de pauvreté. Et un véritable pied de nez au gouvernement fédéral du premier ministre conservateur et nationaliste Narendra Modi.
Depuis des années, le Kerala est, parmi les 28 États indiens, celui qui cumule les meilleurs indicateurs de développement humain. La misère y est en recul constant depuis cinquante ans. La pauvreté monétaire concernait 59,8 % des Kéralais au début des années 1970. En 2021, le taux de pauvreté multidimensionnelle (liée à plusieurs facteurs, comme la santé, l’éducation ou le niveau de vie) était de 0,7 % (contre 11,3 % de moyenne en Inde). Et les indicateurs sociaux suivent, avec par exemple un taux d’alphabétisation des femmes de 86 %, contre environ 70 % dans le reste du pays.
Une réussite avec un an d’avance
Ce succès est le fruit de plusieurs décennies de politiques sociales menées par les différents gouvernements communistes, qui emportent régulièrement les élections depuis 1957. Les réformes agraires du PCI-M (marxiste) et du Parti communiste indien (PCI) dans les années 1970 ont, par exemple, permis à de nombreuses familles d’obtenir des terres auparavant privées. Mêlant planification, décentralisation du pouvoir et investissements massifs dans les services publics, la politique kéralaise a permis, au fil du temps, de développer l’agriculture, l’industrie, la santé (le PCI-M s’est également distingué dans la lutte contre l’épidémie de Covid), la protection sociale et l’éducation.
Et de faire du Kerala l’un des fers de lance de l’économie indienne. Avec le Tamil Nadu, le Karnataka, l’Andhra Pradesh et le Telangana, l’État communiste fait partie de ce quintette du sud qui tire vers le haut le pays le plus peuplé du monde. Alors que ces cinq États méridionaux ne représentent que 20 % de sa population, ils comptent pour 31 % de son PIB et pour plus de la moitié des exportations indiennes dans le secteur de la technologie.
En 2021, le gouvernement kéralais a décidé de lancer un programme d’éradication de l’extrême pauvreté (Epep) pour tenter de sortir les dernières familles de la misère absolue. Les conseils locaux, ancrés dans chaque village, ont recensé ainsi quelque 64 000 foyers – soit environ 100 000 personnes vivant avec moins de 2,15 dollars par jour. Pour chacune d’elles, un plan personnalisé fut établi, combinant accès au logement, soins médicaux, formation professionnelle et création de revenus stables.
Dans certains quartiers et villages, des entrepreneurs ont même aidé le gouvernement auprès des familles. Le journaliste S.R. Praveen cite dans le quotidien The Hindu le cas de cet homme d’affaires qui a financé le ciment, les câbles et la plomberie pour les réparations que devait faire une famille kéralaise. Cet Epep a finalement fonctionné mieux que prévu, atteignant son but un an avant l’échéance fixée.
Une réussite insupportable pour le premier ministre nationaliste
Cette réussite économique et sociale fait enrager le suprémaciste hindou Narendra Modi et ses sbires du Bharatiya Janata Party (BJP), qui entretiennent les divisions de classe, d’ethnie, de caste et de religion. Ainsi qu’une politique ultralibérale, qui laisse sur le carreau des millions d’Indiens au profit d’une poignée d’amis milliardaires. Sous la coupe de Narendra Modi, l’Inde est devenue, selon un rapport du World Inequality Lab en 2024, un « Raj des milliardaires », où « les 1 % des plus hauts revenus possèdent 22,6 % des richesses et 40,1 % du patrimoine, un niveau historique et parmi les plus hauts du monde ».
La réussite du Sud progressiste est insupportable pour le premier ministre nationaliste, qui engrange ses voix dans les États pauvres et peuplés du nord et du centre. C’est pourquoi il pousse depuis plusieurs années pour une réforme électorale d’ampleur, qui permettrait d’élire 753 députés à l’Assemblée nationale (contre 543 actuellement), notamment dans les régions les plus peuplées et hindoues – ses fiefs. Et de réduire encore l’influence de la gauche, majoritaire dans les États du Sud. Ce qui « pourrait entraîner une balkanisation de l’Inde », craint l’écrivaine Arundhati Roy, elle-même ciblée par le pouvoir.
Au Kerala, les cadres locaux du BJP critiquent évidemment cette réussite sociale, et soutiennent qu’elle a eu lieu grâce aux orientations du gouvernement fédéral. À gauche de l’échiquier, d’autres partis communistes sans responsabilités dénoncent le fait que certains foyers n’ont toujours pas que de quoi survivre. Les Kéralais jugeront lors de l’élection prévue l’année prochaine, qui verra s’affronter le front de gauche du CPI-M au front uni du Congrès, deux opposants au BJP.
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