Décédé il y a cent ans, Erik Satie a laissé une trace durable dans la mémoire populaire tout en séduisant les avant-gardes. Le compositeur Karol Beffa a potassé les écrits du musicien excentrique et engagé dans la vie politique de son temps pour faire émerger la figure d’un homme aux multiples paradoxes.
Un « hypocrite », « lâche », « médiocre », « illuminé » « membre du parti communiste alcoolique ». C’est par ce déluge de fiel qu’un conseiller municipal FN avait, en 2016, cru judicieux de s’opposer à la célébration par la ville d’Arcueil de la mémoire d’Erik Satie, son illustre concitoyen.
En crachant sa haine, l’élu benêt réhabilitait sans le vouloir la charge subversive du compositeur, pianiste de cabaret montmartrois, ami et complice de Claude Debussy, dandy loufoque et fauché aux éternels parapluie et chapeau melon, effectivement adhérent de la SFIO à la mort de Jaurès, puis de la SFIC au congrès de Tours, compositeur courtisé sur le tard qui a légué quelques mélodies parmi les plus célèbres du répertoire classique.
Un homme de paradoxe, drôle et caractériel, tendre et caustique, engagé et mondain dont on célèbre cette année les cent ans de la disparition et que Karol Beffa, compositeur et maître de conférences en musicologie à l’École normale supérieure, a tenté de cerner dans Erik Satie de A à Z, un musicien à la plume fantasque (Flammarion), abécédaire qui se penche sur les multiples et truculents écrits du musicien.
Pourquoi avoir choisi d’appréhender Erik Satie par ses écrits ?
Dans les années 1970, la grande spécialiste de Satie, Ornella Volta, avait réuni des écrits dans un livre épuisé depuis longtemps. Depuis, Fayard a édité une correspondance presque complète et j’ai pensé qu’il y avait quelques passages bons à prendre. J’ai donc opéré une sélection.
C’est une plume avec une forme d’élégance. Il est à la fois poète, critique, auteur d’aphorismes, épistolier savoureux, adepte de lettres d’injures comme de lettres très touchantes qui nous font découvrir la misère dans laquelle il a vécu. Et il m’a semblé que le personnage pouvait assez bien s’appréhender par ce biais-là, avec sa part de mauvaise foi, son côté bougon.
Que disent ses écrits du personnage, de l’artiste ?
Il a ce côté irascible, mais, en même temps, touchant et révolté. Il s’indigne de beaucoup de choses et souvent à juste titre. Avec, je crois, quelques paradoxes. Par exemple, on n’a pas vraiment compris si la « musique d’ameublement » qu’il revendique est une critique de la société de consommation. Elle l’est en partie, mais il se sert aussi de la société de consommation pour inventer un nouveau registre artistique.
Qu’entendait-il par « musique d’ameublement » ?
Il a imaginé des concerts où le public était censé venir, non pas pour écouter la musique, mais pour déambuler ici et là. Des concerts qui avaient tout du happening, avant qu’il ne soit en vogue. Ça n’a pas toujours marché parce que les auditeurs très dociles écoutaient religieusement, alors qu’on leur disait de surtout parler et de faire du bruit. Il y a là un aspect politique. Il s’érige contre une certaine forme de standardisation et de consumérisme.
Ce qui est mis en évidence à la lettre D de votre abécédaire avec le néologisme Dufayêlisation qu’employait Satie, du nom des grands magasins Dufayel à Paris, alors parmi les plus grands du monde…
Exactement. Là, il s’agit de grande consommation et de la dimension assez monstrueuse qu’elle prend à cette époque. Satie y est sensible. C’est d’ailleurs une dimension assez étonnante chez lui. Par certains côtés, il adore le progrès, il a foi en l’avenir, est technophile.
Et, par d’autres, il est assez conservateur, il aime les vieilles pierres, les choses anciennes, avec un confort plutôt archaïsant. Il n’est pas à un paradoxe près. Mais sa critique de la standardisation d’un point de vue artistique est assez visionnaire quand on pense à ce qu’écrira Adorno quelques dizaines d’années plus tard.
Ses écrits dessinent-ils aussi un engagement politique ?
Une chose est certaine, c’est qu’il a toujours été du côté des pauvres, des humbles, des faibles. Et il s’oppose presque toujours aux puissants, aux établis, à l’institution. Mais il se présente trois fois à l’Institut (à l’Académie des beaux-arts, NDLR). Il est d’ailleurs extrêmement déçu que cette candidature soit considérée comme un canular. Et il a quand même accepté les Palmes académiques.
À la fin de sa vie, il est ravi qu’une partie de la grande bourgeoisie et surtout de l’aristocratie s’intéresse à lui et veuille lui passer commande. C’est un peu sa revanche quasi posthume. Il va dans ces réceptions de la haute société habillé avec son éternel tailleur un peu limé, tout en restant du côté des humbles.
Il a bien connu Tristan Tzara, fréquenté la librairie d’Adrienne Monnier, refuge de Breton, Soupault et Aragon, puis frayé avec eux. Pourrait-on dire de Satie qu’il est l’un des rares exemples, si ce n’est le seul, de musicien surréaliste ?
Pourquoi le surréalisme est si peu associé à la musique ? C’est une vraie question. Peut-être parce qu’il va plutôt décrypter, via l’inconscient, le rôle du langage. Or les musiciens entretiennent un rapport ambigu au langage, la musique lui étant une forme de substitut.
Mais oui, c’est un des rares musiciens dont la musique amène, prophétise ou peut être parfaitement en phase avec le surréalisme et le dadaïsme.
Il a été adopté par des avant-gardes, notamment par le compositeur John Cage et l’école minimaliste, autant que par un large public. Ce paradoxe n’est-il qu’apparent ?
Il a été très en avance sur certaines choses, par exemple sur la question du théâtre musical qu’il anticipe assez bien, avec ce goût pour le happening, ou en postulant qu’il n’y a pas de distinction entre l’art et la vie. Une des thèses que vont reprendre à la fois le groupe Fluxus, et un peu avant John Cage, qui établit avec lui une filiation.
Puis, il y a ce goût pour le ressassement, pour la répétition qui n’est pas seulement de l’ordre de la bouffonnerie ou du canular. C’est ancré chez lui et ça va donner naissance au minimalisme, à la musique répétitive. Mais la télévision, le cinéma, les séries, le théâtre aussi ont volontiers utilisé sa musique dans des circonstances très variées.
Ce qui fait que bien des gens connaissent Satie sans le savoir à travers les Gymnopédies ou les Gnossiennes. Il fait partie des rares compositeurs que des gens qui connaissent à peine la musique classique repèrent, parce que sa musique a tendance à transcender les distinctions et les catégories.
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