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En juillet 2017, alors que la révolte du Rif dure depuis près de dix mois, les manifestants vont investir les plages de la ville pour échapper au contrôle policier dans les rues. Les images, qui font le tour du monde, vont ridiculiser les forces de l’ordre marocaines.
Sous les pavés, la plage. Jamais sans doute la célèbre expression de Mai 68 n’avait été si appropriée que pour les révoltes du Rif, territoire berbère sous domination marocaine, en 2016 et 2017. Lorsque le 2 juillet 2017, une nouvelle manifestation de la population rifaine est organisée après déjà plusieurs mois de contestation, la répression policière du régime marocain est implacable.
Interdiction a été décrétée de se rassembler, les rues d’Al Hoceima, la capitale historique et culturelle de la région du Rif, sont quadrillées. De même que celles de toutes les villes d’envergure, où le mouvement, le hirak (mouvement en arabe, le mot a essaimé dans plusieurs pays), a fait tache d’huile.
Qu’à cela ne tienne, les manifestants rifains vont avoir une idée géniale. Puisque la rue est prise d’assaut par les forces de l’ordre, le lieu de rendez-vous choisi a des allures de vacances : la plage. L’appel est lancé sur les réseaux sociaux, principal vecteur d’organisation et d’échanges politiques, alors que les médias traditionnels sont muselés.
Des scènes improbables sur les bords de mer
À 10 kilomètres du centre-ville d’Al Hoceima, des milliers de Rifains se rassemblent sur le sable de Sfiha et de Souani pour exiger la libération des prisonniers politiques et le retrait des militaires déployés en masse pour mater la rébellion. Les images vont faire le tour des réseaux sociaux, détournées pour moquer ces compagnies de policiers et gendarmes antiémeute poursuivant en vain, de l’eau jusqu’aux genoux, des manifestants hilares en maillot de bain. Les bottes noires, ça fait du bruit, mais ce n’est pas pratique dans le sable du bord de mer…
« Baywatch Morocco », se marre un internaute, en détournant la célèbre série télévisée américaine des années 1990, Alerte à Malibu (Baywatch en VO). Tandis que d’autres détournent la météo des plages en titrant « État de la mer : makhzen (terme désignant le pouvoir royal marocain – NDLR) agité à peu agité entre les plages de Sfiha à Essouani tout au long de la semaine ». Un dernier enfin légende ainsi une photo des policiers ensablés et nargués par quelques manifestants : « Les forces de l’ordre marocaines tentent d’arrêter Bob l’éponge ».
C’est le 28 octobre 2016 que le soulèvement avait débuté par un énième drame consécutif à la répression policière des Rifains : la mort de Mouhcine Fikri, un vendeur de poisson d’Al Hoceima, à qui un policier avait confisqué les 500 kg d’espadon qu’il venait d’acheter au port. Monté à l’arrière d’un camion à ordures pour le récupérer, celui-ci avait été broyé par la machine, activée selon plusieurs témoins par l’ordre des policiers. À ses funérailles, le 30 octobre, des milliers de manifestants lui rendent hommage à Al Hoceima, mais aussi dans d’autres villes du Rif, ainsi qu’à Rabat, Casablanca ou Marrakech.
Les rassemblements, où se mêlent drapeaux rifains et berbères, contestent non seulement les violences policières mais également la « hogra », le mépris dont font preuve les autorités envers ces territoires délaissés et la corruption. Écoles, hôpitaux, emplois : le Rif manque de tout, délaissé par le pouvoir central, qui facilite même l’émigration des jeunes vers l’étranger, notamment l’Europe. La région demeure à part. Sous domination marocaine, le territoire a toujours affirmé son autonomie et son indépendance, symbolisée par la figure du leader Abdelkrim Al Khattabi, président de la République du Rif entre 1921 et 1926 et icône de la lutte anticoloniale.
Vingt-cinq militants condamnés
Le 8 mars 2017, à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, les habitantes se mobilisent : une marche de protestation uniquement féminine pour réclamer l’égalité entre les sexes, la liberté et la justice. À partir d’avril, la contestation prend une tournure de plus en plus politique, et la répression policière, qui évacue sans ménagement les rassemblements, ne fait que renforcer le hirak.
Rapidement, le pouvoir marocain réprime sur le terrain judiciaire. Le 29 mai 2017, l’un des leaders du mouvement, Nasser Zefzafi, est arrêté pour « atteinte à la sécurité intérieure de l’État » et transféré à Casablanca. Condamné à vingt ans de prison en 2018, ainsi que 41 autres opposants politiques, il est toujours derrière les barreaux. Trois semaines avant l’épisode des plages, le 14 juin 2017, vingt-cinq militants de cette contestation avaient déjà été condamnés à dix-huit mois de prison ferme, à l’issue d’une parodie de procès. Huit ans après le début du hirak dans le Rif, les plages ont retrouvé leurs touristes, mais la douleur reste vive.
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