/image%2F1489059%2F20250726%2Fob_3ba5c9_huma.jpg)
Dans l’ombre rouge de la vieille gare, le souvenir du tribun socialiste résonne encore. De la verrerie aux puits de mine, Carmaux fut le théâtre des luttes ouvrières menées aux côtés de Jean Jaurès.
À Carmaux, la gare voit arriver son rare lot de voyageurs. Quelques pigeons s’égarent sur les rails rouillés, tandis que le soleil cogne la façade ocre. L’édifice, imposant, révèle la singularité de ses briques de type belge, caractéristiques de l’architecture ferroviaire du début du XXe siècle. Ici et là, des fleurs de céramique de Sarreguemines s’épanouissent sur les murs. Elles semblent capter encore la ferveur passée.
Inaugurée en 1908, à l’initiative de la famille de Solages – puissants propriétaires des mines – cette station élégante remplace une première gare en bois bâtie un demi-siècle plus tôt, cent mètres plus loin. Les premiers wagons y transitent dès 1864, au cœur de l’essor industriel du Tarn. La gare s’inscrit dans la mise en service de la ligne reliant Albi à Rodez, dans le sillage de celle de Castres-Carmaux. Il faut transporter rapidement et massivement le charbon extrait des mines de Carmaux vers les centres urbains en développement, comme Toulouse ou Albi.
Sous la direction de la Compagnie des chemins de fer du Midi, la gare devient un nœud stratégique. Si elle dessert les voyageurs, son activité principale reste le fret. Chaque jour, charbon, produits agricoles et matériaux y circulent. Alors que les convois de wagons noirs symbolisent l’élan industriel de toute une région, pas de révolution pour les mineurs. Ils continuent à parcourir à pied les quelques kilomètres les séparant des puits… La gare, c’est le lieu où ces ouvriers se rassemblent, en cortège ou en colère, aux heures vives du bassin minier. C’est aussi là qu’il voit passer Jaurès, le député de Carmaux.
Aux côtés de Jaurès, dans la mêlée ouvrière
Sur les quais, Patrick Trouche, spécialiste de l’histoire locale, nous attend, reproductions de photographies noir et blanc en main. On y découvre l’ancien bâtiment des voyageurs près de la verrerie Sainte-Clotilde, aujourd’hui transformée en halle culturelle. À la fin du XIXe siècle, Carmaux vibre d’un socialisme bouillonnant : 2 000 mineurs, plus de 800 verriers, et un militantisme structuré autour du Cercle d’études sociales. C’est là que le jeune Jaurès, alors républicain modéré, se politise au contact des oubliés de la République.
En 1892, à l’approche de sa candidature, le Cercle lui délivre un certificat attestant de ses idées « très avancées ». Quelques mois avant le scrutin, il soutient publiquement Jean-Baptiste Calvignac, maire socialiste destitué de son poste à la mine par le marquis de Solages pour « absences injustifiées ». La riposte est massive. La grève éclate, la première d’une telle ampleur. Carmaux s’impose dans le débat national. Jaurès prend la plume dans « la Dépêche », pour dénoncer le marquis, patron des mines. Le scrutin législatif scelle leur duel : Jean Jaurès succède au marquis de Solages démissionnaire, début janvier 1893, et fait son entrée à la Chambre des députés. « Mes amis, je ne serai et je ne veux jamais être que le député de Carmaux, et c’est avec vous à la vie, à la mort », clame-t-il en 1898, unique élection qu’il perdra.
À Carmaux, il ne se contente pas de discours. Il écoute, conseille, défend. Pendant ses « vacances parlementaires », il retrouve ses camarades et amis de Bourgnounac, Pampelonne, Valence ou Valderiès. Place Gambetta, le café Boyer bruisse de débats enflammés. Aujourd’hui, la CGT, rue Victor-Hugo, occupe l’ancienne chambre syndicale des mineurs. Sa chambre à lui ? À l’hôtel Malaterre jusqu’en 1908, en face de la verrerie, à deux pas de la première gare. Transformé en boucherie, le lieu garde trace du passage du fondateur de « l’Humanité ». Sur les photos d’époque, on le voit accueilli place de la gare par ses camarades socialistes. Près de l’hôtel où il fut un jour violemment pris à partie, des ouvriers verriers restent fidèles à leur patron Eugène Rességuier. Plus loin, avenue Jaurès, on distingue les cortèges du 16 juin 1895, lors du rassemblement des élus socialistes.
Une image réveille les souvenirs de Pierre Battaglia, président du Cercle Jaurès. Son arrière-grand-père, figure locale du socialisme, fut de ceux qui portèrent le cercueil de Jaurès jusqu’au Panthéon, en novembre 1924. « On a reconnu son visage sur plusieurs clichés d’époque », glisse-t-il, ému. Jaurès revendiquait cette filiation populaire. Né à Castres, à 60 kilomètres au sud, il construit un socialisme humaniste, nourri de la réalité ouvrière. Il milite pour la nationalisation des mines, le droit de grève, la liberté syndicale, de meilleures conditions de travail et un crédit agricole pour les paysans.
Sur les rails des combats sociaux
Fin juillet 1895, la colère explose de nouveau. Les idées réformistes du tribun exacerbent le mouvement ouvrier. Une seconde grève s’enclenche après le licenciement de syndicalistes verriers. Les patrons remplacent tous les grévistes. En réaction, une utopie naît : la Verrerie ouvrière d’Albi, coopérative soutenue par le mouvement syndical et Jaurès. À Carmaux, certains lui reprochent la délocalisation de la production à Albi.
L’ancienne gare en bois peinte en rouge, elle, reste un témoin discret. Elle voit défiler gendarmes, militants, élus socialistes. Elle accueille Jaurès, de retour de Paris après dix heures de train, la voix toujours vibrante. À Dijon, quelques heures avant son assassinat, son train est stoppé par une panne. Il dicte un article depuis les locaux du « Progrès de la Côte-d’Or » à ses camarades de « l’Humanité ». « Sa voix martela admirablement, sans une hésitation, les mots qui disent toute la gravité de l’heure et la suprême espérance d’une solution diplomatique », rapportera le journal dijonnais.
À Carmaux, la mémoire tient bon. Inauguré en 1923, le monument de la place Jean-Jaurès incarne son engagement : le socialiste y est entouré des figures du monde ouvrier et rural — mineur, verrier, métallurgiste, paysan. « Il a voulu se fondre au milieu paysan et ouvrier car sa légitimité du discours, il l’a tenue de ceux qu’ils côtoyaient », rappelle Patrick Trouche. Pourtant, la ville rouge vacille. En 2024, l’extrême droite est arrivée en tête à Carmaux. Un séisme local dans ce bastion historique, corrigé toutefois par le reste de la circonscription. Comme un appel à réveiller les mémoires.
commenter cet article …
/image%2F1489059%2F20230703%2Fob_d3a7c7_capture-d-ecran-2023-07-03-a-19-07.png)
