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7 avril 2013 7 07 /04 /avril /2013 07:22

C'est un homme obstiné, d'une détermination peu banale, qui travaille trois ou quatre heures par jour pour s'informer tout azimut, monter des dossiers, des argumentaires, interpeller les élus et ses camarades vendeurs colporteurs de presse. Cela fait sept ans que Fabrice Clémenceau, qui connaît son sujet sur le bout des ongles et se montre un militant passionné de la cause des VCP, est vendeur et livreur indépendant travaillant pour le Télégramme. Ayant débuté sa carrière professionnelle dans les Travaux Publics, il a commencé à assurer les livraisons de journaux pour avoir un salaire d'appoint en parallèle de son métier de pompiste à Pleyber-Christ. C'était un peu dur de travailler 35 heures et la nuit en plus, 7 jour sur 7, et il a décidé à l'époque de faire du boulot de VCP son unique occupation professionnelle alors que pour une partie des VCP, ce travail est perçu comme un complément de retraite ou de salaire. Depuis plusieurs années maintenant, il anime et initie la lutte des VCP pour améliorer leurs conditions de travail.

 

Le Chiffon Rouge: quelles sont vos conditions de travail en tant que VCP?

 

Fabrice Clémenceau: Je gagne environ 900 euros par mois (ceux qui ont le plus de clients et les meilleurs pourcentages peuvent avoir un peu plus de 1000 euros) en me levant tous les jours à 1h45 et en rentrant chez moi à 7h, et en occupant une demi-journée par mois à remplir les factures et les papiers en lien avec mes clients et mes livraisons. A cela, il faut enlever environ 250€ par mois d'essence utilisée pour le travail (un plein toutes les semaines), sans compter l'entretien du véhicule (frein, amortisseur, révision, usure...) et l'assurance. Sur une année complète, on peut très certainement enlever 300 à 350€ de frais à ces 900 €: vous pouvez constater vous-mêmes ce qui reste. On est payé sur le nombre de journaux livrés: on touche environ 13 centimes par journal vendu au client 85 centimes d'euros. On a également une indemnité de 13 centimes par kilomètre effectué, alors que la base fiscale oscille entre 34 et 40 centimes. Le Télégramme, contrairement au Ouest France qui emploie 80% de livreurs salariés, ne travaille qu'avec des VCP indépendants.

Les travailleurs indépendants dits " vendeurs colporteurs de presse" exercent sous plusieurs statuts différents, sans vrai contrat de travail, dans la précarité la plus totale. Ils sont 32000 en France et 700 à travailler pour le Télégramme (12 rien que sur Morlaix), dont ils réalisent 80% des ventes (le reste étant assuré par la grande distribution, les maisons de la presse).

Ils sont obligés à une assiduité sans faille, ils travaillent 364 jours par an, la nuit entre 1h et 8h, par tous les temps... Ils n'ont aucun repos légal, aucune vacance, ni dimanche, ni jour férié.

Ils ont environ 3 à 4 heures de livraison par nuit mais ils doivent aussi compter quelques heures gratuites en plus le jour pour téléphoner aux clients, organiser les tournées, encaisser les factures, interrompre provisoirement des abonnements, tous ces frais de gestion étant à leurs charges, comme l'avancement des impayés des clients. Ils sont payés environ 8,50€ de l'heure, sans compter l'amortissement de la voiture, soumise à rude épreuve, et ne peuvent  donc toucher ni indemnité maladie, ni congé payé, ni chômage. Quand ils ont besoin d'un remplaçant pour assurer leur tournée en cas d'absence contrainte ou volontaire, ils doivent débourser 30€ pour lui par jour, avec une indemnité maladie de 2/3€. Sur les 25€ par mois que fournit un client au Télégramme pour son abonnement, le VCP ne touchera que 3,50€.  

Beaucoup de ces VCP ont par nécessité un deuxième boulot la journée (ou le métier de VCP est lui-même un appoint à un premier travail pas assez rémunérateur), car ils ne parviennent évidemment pas à vivre sur les seules commissions, indemnités kilométriques et pourcentages (dépendant du nombre de journaux à distribuer et du nombre de kilomètres à réaliser: entre 15 et 21%) liés à la distribution des journaux: certains travaillent à 35h pour la distribution de la publicité où ils sont tout aussi mal payés par les grosses entreprises qui ont aussi des liens avec les journaux (Adrexo avec Ouest-France, Mediapost avec le Télegramme), d'autres travaillent dans des entreprises de nettoyage, soit dans des emplois tout aussi précaires.

Ils peuvent avoir une prime de prospection de 30 euros pour un nouveau client trouvé, mais ceux-ci ne courent pas les rues, et la plupart du temps, c'est l'éditeur qui leur assigne leurs tournées.

La protection sociale, jusqu'à présent, est très très défaillante. On a 2 à 3€ la journée quand on est en arrêt maladie et le remplaçant qu'il nous faut trouver nous coûte 30 à 35%. Du coup, la plupart des VCP continuent à travailler malades.

Le calcul des trimestres de cotisation pour les retraites est basé sur le nombre de journaux vendus. De fait, les VCP n'ont que 1 trimestre et demi ou 2 trimestres validés par année. Ils n'ont actuellement que des droits à la retraite ouverts à 67 ans et sont bien souvent condamnés au minimum vieillesse. Pour améliorer leurs pensions de retraite, les VCP réclament de pouvoir cotiser au réel et non sur une base forfaitaire. Cette mesure ne coûterait rien à l'Etat.

L'URSAFF permettrait qu'on cotise au réel, 4 trimestres par an. Mais souvent les éditeurs de presse ne veulent pas.

 

Le Chiffon Rouge: quelles sont vos revendications?

Fabrice Clémenceau: De l'Etat, les VCP attendent une prise en charge de leurs absences pour raisons de maladie par des indemnités journalières dignes de ce nom leur permettant de payer le remplaçant.

Pour les dimanches et les jours fériés, ils réclament une prime identique pour les VCP à la hauteur de 8€.

Comme d'autres travailleurs indépendants, ils veulent un droit à bénéficier d'une récupération de la TVA payée:

- sur le carburant, en prenant en compte le nombre de kilomètres parcourus dans l'année pour la livraison et le prix moyen annuel du carburant multiplié par 19,6%.

- sur l'achat du véhicule, car il est anormal qu'ils payent une taxe sur leur seul outil de travail.

Les VCP attendent aussi une meilleure protection contre le licenciement: actuellement, les éditeurs peuvent se passer d'eux entre 48h et 15 jours, ce qui est un formidable moyen de pression. Les VCP doivent aussi pouvoir cotiser aux Assedic pour bénéficier d'une indemnité chômage, ce qui n'est pas le cas actuellement.

Plus immédiatement, les VCP du Télégramme attendent un relèvement des indemnités kilomètriques de 13 à 20 centimes d'€ le kilomètres, sachant qu'ils travaillent avec leurs voitures, bonnes à changer au bout de 4-5 ans, dont les frais d'entretien augmentent, les disques et les roues s'usent, sachant aussi que l'indemnité kilométrique au Ouest France est de 20 centimes d'€ le kilomètre, à Médiapost de 39 centimes du km, et que c'est encore inférieur au forfait fiscal standard pour remboursement des frais de transport aux salariés.

Depuis 2009, une aide directe au portage a été donnée par l'Etat aux groupes de presse - et ainsi le Télégramme a récupéré 8 millions d'euros d'aide d'Etat en 3 ans, mais cette aide n'a aucunement été redistribuée au VCP. Certains éditeurs de presse ont embauché, mais en réduisant les tournées des VCP déjà installés, ce qui a créé une nouvelle perte de pouvoir d'achat pour eux.

Sarkozy voulait de l'embauche comme contrepartie aux aides d'Etat: les éditeurs ont coupé les tournées en deux ou les ont amputé d'un tiers, ce qui leur a permis d'embaucher à moindre frais, en rognant sur le pouvoir d'achat des VCP déjà installés. Une tournée de 300 clients, ils l'ont ramené à 200. Les VCP qui ont travaillé pendant des mois à récupérer des clients alors qu'on leur en a enlevé d'autres d'autorité et du jour au lendemain, l'ont eu mauvaise. C'est ça qui est ambigü et désaventageux dans notre statut: nous avons tous les désavantages du travailleur indépendant mais un lien de subordination réel existe avec notre éditeur de presse, en l'occurrence le Télégramme, qui décide de nos tournées, de nos clients....

Augmenter les revenus des VCP du Télégramme n'a sans doute pas été la priorité de l'entreprise qui a préféré investir dans Tébéo ou dans des nouveaux locaux à Brest.

La solution optimale et la plus protectrice pour les VCP du Télégramme serait probablement d'obtenir pour ceux qui le souhaitent un statut de salariés. Le Télégramme y avait pensé à un moment mais s'était ravisé car des études avaient montré que cela lui coûterait plus cher. Les salariés y trouveraient toutefois une toute autre sécurité professionnelle avec un droit à bénéficier de conventions collectives, de contrats de travail, de protections contre le licenciement, le chômage, pour la retraite et les congés-maladie. Ils pourraient peut-être même à terme exiger qu'on leur fournisse des véhicules.

Avant cela, nous avons fait des propositions plus immédiatement réalisables au Télégramme avec qui nous sommes en négociation depuis le 13 mars, des mesures qui ne coûtent rien ou presque, sur lesquels nous demandons que le Télégramme se prononce: participer à la négociation pour fournir une mutuelle à moindre coût pour ses 700 VCP, prendre un partenariat privilégié avec un garage afin de baisser de 20 à 30% le coût de l'entretien de la voiture pour les VCP.

 

Le Chiffon Rouge: quel est ton parcours au niveau syndical et où en êtes-vous de vos démarches de revendication et de sensibilisation pour que votre situation s'améliore?

Fabrice Clémenceau: Au départ, j'étais plutôt proche de la CGT. Au Télégramme, il existait un syndicat CGT des VCP dont j'étais le secrétaire général. On était entre 15 et 20 adhérents.

Mais au Télégramme, il existait un syndicat CGT des VCP. J'y ai adhéré: on était entre 15 et 20 adhérents.

J'ai quitté ce syndicat à la suite de divergences d'opinions sur les actions à mener. Moi, je voulais qu'on aille plus loin dans les actions: qu'on aille voir un avocat pour voir si on ne pouvait pas lancer une procédure pour que le Télégramme nous reverse une partie de ses exonérations de charge patronale, qu'on aille au ministère de la culture, qu'on engage un bras-de-fer avec la direction.

Les VCP syndiqués étaient d'accord pour engager les frais au nom du syndicat pour que l'avocat lance les poursuites judiciaires qu'il pensait parfaitement gagnables mais le bureau de mon syndicat n'a pas suivi. J'ai été un peu écœuré et j'ai décidé avec quelques autres de monter un syndicat indépendant des vendeurs colporteurs de presse où l'on fonctionne sur un principe de consultation de tous en permanence, de mobilisation constante pour nos propres intérêts en tant que VCP.

Au début, ce syndicat que j'anime recrutait seulement au Télégramme mais l'ambition à toujours été de l'élargir aux VCP d'autres titres de presse désormais des VCP de Sud-Ouest et d'un autre journal du midi s'apprêtent à nous rejoindre.

L'Etat nous reconnaît comme un interlocuteur national et nous invite à la table des négociations et des discussions sur l'avenir de la presse. Nous sommes logés à la même enseigne que la FILPAC-CGT.

Notre travail trouve là une première récompense. Il faut dire que nous avons multiplié les démarches pour obtenir des rencontres sur la base de la transmission d'éléments solides.

J'ai été reçu deux fois par Marylise Lebranchu (le 12 octobre 2011 et le 21 mai 2012), une fois par Agnès Le Brun (le 7 juin 2012), une fois à la préfecture avant une opération escargot (le 8 mars 2012), deux fois par le ministère du travail à Paris ( 12 avril et 14 novembre 2012), deux fois par le ministère de la culture (8 décembre 2012 et 1er mars 2013), une fois au cabinet du Premier Ministre (3 octobre 2012). Le prochain rendez-vous, c'est en avril à l'Elysée, auprès de collaborateurs du Président Hollande. A chaque fois, nous allons à Paris avec nos deniers personnels et nous faisons l'aller-retour dans la journée pour pouvoir prendre le service dans la foulée. C'est éreintant, cela représente beaucoup d'investissement pour nous, mais nous avons une détermination partagée et sans faille. Je sais qu'on ira jusqu'au bout et qu'on va y arriver. Déjà, à force de "harceler" les décideurs par mails et téléphone, on finit par être écouté. Il ne faut pas être complexé. Notre situation est inacceptable. Il faut que ça se sache et que ça change car on ne peut tolérer une telle exploitation, une telle précarité. On travaille bien ensemble: tout se décide collectivement - les contacts, les manifs, les actions. Malheureusement, beaucoup de VCP ont peur pour leur emploi, peur de se faire virer, peur pour leur pouvoir d'achat, et comme on ne se connaît pas tous et que nous avons parfois des situations distinctes, il n'est pas évident de se mobiliser très fortement et nombreux. Mais ça finira par se faire, et là, ça pourra aller loin.

Aujourd'hui, j'ai bon espoir qu'une nouvelle charte des VCP soit signée, plus intéressante et protectrice pour nous, au niveau national à l'occasion de la réorganisation de l'économie de la presse. On m'a donné des éléments tendant à penser qu'il y allait avoir des choses de débloquées dessus. Par contre, il faudra toujours se battre pour que cette nouvelle charte que nous attendons tous soit appliquée au niveau du Télégramme.

 

 Entretien réalisé le 24 mars 2013.

 

 

 

JOURNAL REGIONAL DE FRANCE 3

Colporteurs de presse cherchent statut

Ils travaillent 362 jours par an pour livrer les quotidiens aux abonnés dès le petit matin. Salariés pour l'URSSAF, travailleurs indépendants pour les impôts... leur statut hybride les handicape.

  • Par Antonin Billet, publié le 30/03/2013
Fabrice livre chaque matin environ 250 exemplaires du Télégramme aux abonnés du quotidien.
Fabrice livre chaque matin environ 250 exemplaires du Télégramme aux abonnés du quotidien.
 
 
Dans notre reportage vidéo, nous suivons Fabrice qui livre chaque matin environ 250 exemplaires du quotidien le Télégramme. Il travaille 362 jours par an : pas de jours fériés ni de congés payés. Sa journée de travail commence vers 2h du matin pour s'achever vers 7h.

Sa paie : entre 14 et 20 centimes d'euros par journal livré. Cela lui fait un salaire d'environ 900 euros par mois.

Côté protection sociale, cela n'est pas terrible : l'une de ses collègues qui avait pris dix jours d'arrêt maladie a touché... 28 euros !

Pour défendre sa profession et lui donner un vrai statut, il se rendra le 10 avril prochain à l'Elysée.

 

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commentaires

monio 12/05/2015 17:18

Bonjour , depuis 2011 nous n'avons plus d’indemnités kilométriques Journal semaine en 2011 0.13€ Dimanche 0.22€ + 5.72€/ jours .Maintenant 0.17 € semaine et 0.25 € Dimanche .J'ai perdu 92€ /mois .Merci Le Journal Le Pr....Bonne journée à vous

labassa laurence 10/11/2013 08:52


bonjour !


etant v c p sur le bassin je souhaiterai adhérer a un syndicat ! merci de m envoyer le necessaire . bonne journée

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