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4 mars 2023 6 04 /03 /mars /2023 06:49
Communist'Art: Cesare Pavese, poète, romancier et traducteur italien (1908-1950)
Cesare Pavese (1908-1950)
La mort viendra et elle aura tes yeux (1950)
 
"Tu es la vie et la mort.
Tu es venue en mars
sur la terre nue -
et ton frisson dure.
Sang de printemps
- anémome ou nuage -
ton pas léger
a violé la terre.
La douleur recommence.
Ton pas léger
a rouvert la douleur.
La terre était froide
sous un pauvre ciel,
immobile et fermée
dans une torpeur rêveuse
comme après la souffrance.
La glace aussi était douce
dans le cœur profond.
Entre vie et mort
l'espoir se taisait.
Maintenant ce qui vit
a une voix et un sang.
Maintenant terre et ciel
sont un frisson puissant,
l'espérance les tord,
le matin les bouleverse,
ton pas et ton haleine
d'aurore les submergent.
Sang de printemps
toute la terre tremble
d'un ancien tremblement.
Tu as rouvert la douleur.
Tu es la vie et la mort
Sur la terre nue,
tu es passée légère,
hirondelle ou nuage,
et le torrent du cœur
s'est reveillé, déferle,
se reflète dans le ciel
et reflète les choses -
et les choses, dans le ciel, dans le cœur,
souffrent et se tordent
dans l'attente de toi.
C'est le matin, l'aurore,
sang de printemps,
tu as violé la terre.
L'espérance se tord,
et t'attend et t'appelle
Tu es la vie et la mort.
Ton pas est léger.
 
(You, Wind of March, 25 mars 1950 - dans La mort viendra et elle aura tes yeux, Cesare Pavese, traduit par Gilles de Van)
 
La mort viendra et elle aura tes yeux (Pavese, 1950)
 
"La mort viendra et elle aura tes yeux –
cette mort qui est notre compagne
du matin jusqu’au soir, sans sommeil,
sourde, comme un vieux remords
ou un vice absurde. Tes yeux
seront une vaine parole,
un cri réprimé, un silence.
Ainsi les vois-tu le matin
quand sur toi seule tu te penches
au miroir. Ô chère espérance,
ce jour-là nous saurons nous aussi
que tu es la vie et que tu es le néant.
La mort a pour tous un regard.
La mort viendra et elle aura tes yeux.
Ce sera comme cesser un vice,
comme voir resurgir
au miroir un visage défunt,
comme écouter des lèvres closes.
Nous descendrons dans le gouffre muets."
 
"Vivre quelque part est beau quand l'âme est ailleurs. A la ville, quand on rêve à la campagne, à la campagne quand on rêve de la ville. Partout, quand on rêve de la mer" (Le Métier de Vivre, Pavese)
 
" C'est beau d'écrire parce que cela réunit les deux joies: parler tout seul et parler à une foule." (Le Métier de Vivre, Pavese)
 
" Le charme de voyager c'est d'effleurer d'innombrables et riches décors et de savoir que chacun pourrait être nôtre et de passer outre, en grand seigneur" (Le Métier de Vivre, Pavese)
 
"Les quatre plus grands - mondes complexes et inépuisables, ambigus, modernes - sont Platon, Dante, Shakespeare et Dostoïevski" (Le Métier de Vivre, Pavese)
 
" Ne pas analyser, mais représenter. Mais d'une manière tout à fait vivante selon une analyse implicite. Donner une autre réalité, sur laquelle pourrait naître une nouvelle analyse, de nouvelles normes, une nouvelle idéologie. Il est facile d'énoncer une nouvelle analyse, de nouvelles normes, etc. Le plus difficile, c'est de les faire naître d'un rythme, d'une appréhension cohérente et complexe de la réalité". (Le Métier de Vivre, Pavese)
 
Cesare Pavese, né en 1908 à Santo Stefano Belbo, étudie la littérature anglaise à Turin et écrit une thèse sur le poète américain Walt Whitman en 1930. En outre, il traduit en italien "Moby Dick" d'Herman Melville en 1932, ainsi que des œuvres de John Dos Passos, William Faulkner, Daniel Defoe, James Joyce ou encore Charles Dickens. Il collabore à la revue "Culture" dès 1930, publiant des articles sur la littérature américaine, et compose son recueil de poèmes "Travailler fatigue", qui paraît en 1936, année où il devient professeur d'anglais.
Il s'inscrit de 1932 à 1935 au Parti national fasciste, sous la pression selon lui des membres de sa famille. Il est choisi en 1934 comme directeur de la revue Culture éditée par Einaudi et tribune de ses amis de « Giustizia e Libertà », groupe anti-fasciste. En 1935, Pavese est arrêté pour activités anti-fascistes. Exclu du parti, il est exilé en Calabre à Brancaleone pour huit mois. En 1939, il écrit "Le Bel Été" nouvelle tragique et splendide se concluant par un suicide qui ne paraît qu'en 1949, accompagné de deux autres textes : "Le Diable sur les collines" et "Entre femmes seules". Après la Seconde Guerre mondiale, Cesare Pavese adhère au Parti communiste italien.
Le 10 avril 1946, il écrit dans son journal ("Le Métier de Vivre"): "Les intellectuels qui ne sont pas d'accord avec le PC sur la question de la liberté devraient se demande ce qu'ils feraient de cette liberté dont ils sont si soucieux. Et alors ils verraient - après avoir écarté les paresses, les intérêts inavoués de chacun (vie commode, méditation indéterminée, sadismes élégants) - qu'il n'existe pas de cas où ils donnent une réponse différente de la réponse collective du PC." *
 
* Cette note sera reprise intégralement dans une réponse du 13 novembre à un questionnaire du PCI restée inédite.
 
Cesare Pavese s'établit à Serralunga di Crea, puis à Rome, à Milan et finalement à Turin, travaillant pour les éditions Einaudi. Il ne cesse d'écrire durant ces années, notamment en 1949 un roman : "La Lune et les Feux". Cesare Pavese se suicide le 27 août 1950 dans une chambre de l'hôtel Roma, place Carlo-Felice à Turin, laissant sur sa table un mot :
 
« Je pardonne à tout le monde et à tout le monde, je demande pardon. Ça va ? Ne faites pas trop de commérages »
 
Il y laisse aussi un dernier texte, La mort viendra et elle aura tes yeux, lequel se termine par : « Assez de mots. Un acte ! »
 
Son journal intime, paru sous le titre "Le Métier de vivre" (posthume), de 1935 à sa mort, s'achève lui aussi sur ces mots :
 
17 août (...) "Tu t'étonnes que les autres passent à côté de toi et ne sachent pas, quand toi, tu passes à côté de tant de gens sans savoir, cela ne t'intéresse pas, quelle est leur peine, leur cancer secret?"
18 août " La chose la plus secrètement redoutée arrive toujours.
J'écris: ô Toi, aie pitié. Et puis?
Il suffit d'un peu de courage.
Plus la douleur est déterminée est précise, plus l'instinct de vie se débat, et l'idée du suicide tombe.
Quand j'y pensais, cela semblait facile. Et pourtant tant de pauvres femmes l'ont fait. Il faut de l'humilité, non de l'orgueil.
Tout cela me dégoûte.
Pas de paroles. Un geste. Je n'écrirai plus ».
 
 
Je Passerai par la Place d’Espagne
Cesare Pavese
Le ciel sera limpide.
Les rues s’ouvriront
sur la colline de pins et de pierre.
Le tumulte des rues
ne changera pas cet air immobile.
Les fleurs éclaboussées
de couleurs aux fontaines
feront des clins d’œil
comme des femmes gaies.
Escaliers et terrasses
et les hirondelles
chanteront au soleil.
Cette rue s’ouvrira,
les pierres chanteront,
le cœur en tressaillant battra,
comme l’eau des fontaines.
Ce sera cette voix
qui montera chez toi.
Les fenêtres sauront
le parfum de la pierre
et de l’air du matin.
Une porte s’ouvrira.
Les tumultes des rues
sera le tumulte du cœur
dans la lumière hagarde.
Tu seras là – immobile et limpide
Illustration - Dessin d'un artiste plasticien italien accompagnant une page de l'écrivain Cesare Pavese au Musée del Novecento à Milan.

Illustration - Dessin d'un artiste plasticien italien accompagnant une page de l'écrivain Cesare Pavese au Musée del Novecento à Milan.

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1 mars 2023 3 01 /03 /mars /2023 12:14
Verlaine, Rimbaud et la Commune de Paris
Verlaine, Rimbaud et la Commune de Paris
 
Tournez, tournez, bons chevaux de bois
Verlaine (1844-1896), dans "Sagesse" (1876):
Tournez, tournez, bons chevaux de bois
Tournez, tournez, bons chevaux de bois,
Tournez cent tours, tournez mille tours,
Tournez souvent et tournez toujours,
Tournez, tournez au son des hautbois.
L'enfant tout rouge et la mère blanche,
Le gars en noir et la fille en rose,
L'une à la chose et l'autre à la pose,
Chacun se paie un sou de dimanche.
Tournez, tournez, chevaux de leur coeur,
Tandis qu'autour de tous vos tournois
Clignote l'oeil du filou sournois,
Tournez au son du piston vainqueur !
C'est étonnant comme ça vous soûle
D'aller ainsi dans ce cirque bête :
Bien dans le ventre et mal dans la tête,
Du mal en masse et du bien en foule.
Tournez au son de l'accordéon,
Du violon, du trombone fous,
Chevaux plus doux que des moutons, doux
Comme un peuple en révolution.
Le vent, fouettant la tente, les verres,
Les zincs et le drapeau tricolore,
Et les jupons, et que sais-je encore ?
Fait un fracas de cinq cents tonnerres.
Tournez, dadas, sans qu'il soit besoin
D'user jamais de nuls éperons
Pour commander à vos galops ronds :
Tournez, tournez, sans espoir de foin.
Et dépêchez, chevaux de leur âme :
Déjà voici que sonne à la soupe
La nuit qui tombe et chasse la troupe
De gais buveurs que leur soif affame.
Tournez, tournez ! Le ciel en velours
D'astres en or se vêt lentement.
L'église tinte un glas tristement.
Tournez au son joyeux des tambours !
 
***
 
On peut voir dans ce poème de Verlaine un souvenir douloureux de la Semaine Sanglante et de la répression de la Commune de Paris. Verlaine travaillait pendant la Commune au bureau de presse de l'Hôtel de Ville de Paris et se serait caché pendant la Semaine Sanglante. Quand la Commune se déclenche le 18 mars, il parle de cette révolution comme "la plus large et la plus féconde de celles qui ont illustré l'histoire".
Nombre de ses amis sont dans l'insurrection et même à sa tête comme Raoul Rigault, procureur général, Andrieu et Delescluse, membres de la commission exécutive, Léo Maillet, membre de la commission de justice, les écrivains Eugène Vermesch ou Louis-Xavier de Ricard.
 
Il dédie justement un poète à Louis-Xavier Ricard qui évoque furieusement la commune, sans doute commencé avant et remanié après la Semaine Sanglante: "Les Vaincus".
 
Les vaincus
À Louis-Xavier de Ricard.
I
La Vie est triomphante et l'Idéal est mort,
Et voilà que, criant sa joie au vent qui passe,
Le cheval enivré du vainqueur broie et mord
Nos frères, qui du moins tombèrent avec grâce.
Et nous que la déroute a fait survivre, hélas !
Les pieds meurtris, les yeux troubles, la tête lourde,
Saignants, veules, fangeux, déshonorés et las,
Nous allons, étouffant mal une plainte sourde,
Nous allons, au hasard du soir et du chemin,
Comme les meurtriers et comme les infâmes,
Veufs, orphelins, sans toit, ni fils, ni lendemain,
Aux lueurs des forêts familières en flammes !
Ah ! puisque notre sort est bien complet, qu'enfin
L'espoir est aboli, la défaite certaine,
Et que l'effort le plus énorme serait vain,
Et puisque c'en est fait, même de notre haine,
Nous n'avons plus, à l'heure où tombera la nuit,
Abjurant tout risible espoir de funérailles,
Qu'à nous laisser mourir obscurément, sans bruit,
Comme il sied aux vaincus des suprêmes batailles.
II
Une faible lueur palpite à l'horizon
Et le vent glacial qui s'élève redresse
Le feuillage des bois et les fleurs du gazon ;
C'est l'aube ! tout renaît sous sa froide caresse.
De fauve l'Orient devient rose, et l'argent
Des astres va bleuir dans l'azur qui se dore ;
Le coq chante, veilleur exact et diligent ;
L'alouette a volé, stridente : c'est l'aurore !
Éclatant, le soleil surgit : c'est le matin !
Amis, c'est le matin splendide dont la joie
Heurte ainsi notre lourd sommeil, et le festin
Horrible des oiseaux et des bêtes de proie.
Ô prodige ! en nos coeurs le frisson radieux
Met à travers l'éclat subit de nos cuirasses,
Avec un violent désir de mourir mieux,
La colère et l'orgueil anciens des bonnes races.
Allons, debout ! allons, allons ! debout, debout !
Assez comme cela de hontes et de trêves !
Au combat, au combat ! car notre sang qui bout
A besoin de fumer sur la pointe des glaives !
III
Les vaincus se sont dit dans la nuit de leurs geôles :
Ils nous ont enchaînés, mais nous vivons encor.
Tandis que les carcans font ployer nos épaules,
Dans nos veines le sang circule, bon trésor.
Dans nos têtes nos yeux rapides avec ordre
Veillent, fins espions, et derrière nos fronts
Notre cervelle pense, et s'il faut tordre ou mordre,
Nos mâchoires seront dures et nos bras prompts.
Légers, ils n'ont pas vu d'abord la faute immense
Qu'ils faisaient, et ces fous qui s'en repentiront
Nous ont jeté le lâche affront de la clémence.
Bon ! la clémence nous vengera de l'affront.
Ils nous ont enchaînés ! mais les chaînes sont faites
Pour tomber sous la lime obscure et pour frapper
Les gardes qu'on désarme, et les vainqueurs en fêtes
Laissent aux évadés le temps de s'échapper.
Et de nouveau bataille ! Et victoire peut-être,
Mais bataille terrible et triomphe inclément,
Et comme cette fois le Droit sera le maître,
Cette fois-là sera la dernière, vraiment !
IV
Car les morts, en dépit des vieux rêves mystiques,
Sont bien morts, quand le fer a bien fait son devoir
Et les temps ne sont plus des fantômes épiques
Chevauchant des chevaux spectres sous le ciel noir.
La jument de Roland et Roland sont des mythes
Dont le sens nous échappe et réclame un effort
Qui perdrait notre temps, et si vous vous promîtes
D'être épargnés par nous vous vous trompâtes fort.
Vous mourrez de nos mains, sachez-le, si la chance
Est pour nous. Vous mourrez, suppliants, de nos mains.
La justice le veut d'abord, puis la vengeance,
Puis le besoin pressant d'opportuns lendemains.
Et la terre, depuis longtemps aride et maigre,
Pendant longtemps boira joyeuse votre sang
Dont la lourde vapeur savoureusement aigre
Montera vers la nue et rougira son flanc,
Et les chiens et les loups et les oiseaux de proie
Feront vos membres nets et fouilleront vos troncs,
Et nous rirons, sans rien qui trouble notre joie,
Car les morts sont bien morts et nous vous l'apprendrons.
***
Cet enthousiasme pour la Commune de Paris est également celui de
Rimbaud, sensible dans un poème aussi douloureux que "Les Mains de Jeanne-Marie":
Les Mains de Jeanne-Marie
Arthur Rimbaud
Jeanne-Marie a des mains fortes,
Mains sombres que l’été tanna,
Mains pâles comme des mains mortes.
– Sont-ce des mains de Juana ?
Ont-elles pris les crèmes brunes
Sur les mares des voluptés ?
Ont-elles trempé dans des lunes
Aux étangs de sérénités ?
Ont-elles bu des cieux barbares,
Calmes sur les genoux charmants ?
Ont-elles roulé des cigares
Ou trafiqué des diamants ?
Sur les pieds ardents des Madones
Ont-elles fané des fleurs d’or ?
C’est le sang noir des belladones
Qui dans leur paume éclate et dort.
Mains chasseresses des diptères
Dont bombinent les bleuisons
Aurorales, vers les nectaires ?
Mains décanteuses de poisons ?
Oh ! quel Rêve les a saisies
Dans les pandiculations ?
Un rêve inouï des Asies,
Des Khenghavars ou des Sions ?
– Ces mains n’ont pas vendu d’oranges,
Ni bruni sur les pieds des dieux :
Ces mains n’ont pas lavé les langes
Des lourds petits enfants sans yeux.
Ce ne sont pas mains de cousine
Ni d’ouvrières aux gros fronts
Que brûle, aux bois puant l’usine,
Un soleil ivre de goudrons.
Ce sont des ployeuses d’échines,
Des mains qui ne font jamais mal,
Plus fatales que des machines,
Plus fortes que tout un cheval !
Remuant comme des fournaises,
Et secouant tous ses frissons,
Leur chair chante des Marseillaises
Et jamais les Eleisons !
Ça serrerait vos cous, ô femmes
Mauvaises, ça broierait vos mains,
Femmes nobles, vos mains infâmes
Pleines de blancs et de carmins.
L’éclat de ces mains amoureuses
Tourne le crâne des brebis !
Dans leurs phalanges savoureuses
Le grand soleil met un rubis !
Une tache de populace
Les brunit comme un sein d’hier ;
Le dos de ces Mains est la place
Qu’en baisa tout Révolté fier !
Elles ont pâli, merveilleuses,
Au grand soleil d’amour chargé,
Sur le bronze des mitrailleuses
À travers Paris insurgé !
Ah ! quelquefois, ô Mains sacrées,
À vos poings, Mains où tremblent nos
Lèvres jamais désenivrées,
Crie une chaîne aux clairs anneaux !
Et c’est un soubresaut étrange
Dans nos êtres, quand, quelquefois,
On veut vous déhâler, Mains d’ange,
En vous faisant saigner les doigts !
Arthur Rimbaud, Poésies
 
Rimbaud toujours, dans un poème brûlot, "L'Orgie parisienne ou Paris se repeuple":
 
L’Orgie parisienne ou Paris se repeuple
Arthur Rimbaud
Ô lâches, la voilà ! dégorgez dans les gares !
Le soleil expia de ses poumons ardents
Les boulevards qu’un soir comblèrent les Barbares.
Voilà la Cité belle assise à l’occident !
Allez ! on préviendra les reflux d’incendie,
Voilà les quais ! voilà les boulevards ! voilà
Sur les maisons, l’azur léger qui s’irradie
Et qu’un soir la rougeur des bombes étoila.
Cachez les palais morts dans des niches de planches !
L’ancien jour effaré rafraîchit vos regards.
Voici le troupeau roux des tordeuses de hanches,
Soyez fous, vous serez drôles, étant hagards !
Tas de chiennes en rut mangeant des cataplasmes,
Le cri des maisons d’or vous réclame. Volez !
Mangez ! Voici la nuit de joie aux profonds spasmes
Qui descend dans la rue, ô buveurs désolés,
Buvez ! Quand la lumière arrive intense et folle,
Foulant à vos côtés les luxes ruisselants,
Vous n’allez pas baver, sans geste, sans parole,
Dans vos verres, les yeux perdus aux lointains blancs,
Avalez, pour la Reine aux fesses cascadantes !
Écoutez l’action des stupides hoquets
Déchirants ! Écoutez, sauter aux nuits ardentes
Les idiots râleux, vieillards, pantins, laquais !
Ô cœurs de saleté, Bouches épouvantables,
Fonctionnez plus fort, bouches de puanteurs !
Un vin pour ces torpeurs ignobles, sur ces tables…
Vos ventres sont fondus de hontes, ô Vainqueurs !
Ouvrez votre narine aux superbes nausées !
Trempez de poisons forts les cordes de vos cous !
Sur vos nuques d’enfants baissant ses mains croisées
Le Poète vous dit : ô lâches, soyez fous !
Parce que vous fouillez le ventre de la Femme,
Vous craignez d’elle encore une convulsion
Qui crie, asphyxiant votre nichée infâme
Sur sa poitrine, en une horrible pression.
Syphilitiques, fous, rois, pantins, ventriloques,
Qu’est-ce que ça peut faire à la putain Paris,
Vos âmes et vos corps, vos poisons et vos loques ?
Elle se secouera de vous, hargneux pourris !
Et quand vous serez bas, geignant sur vos entrailles,
Les flancs morts, réclamant votre argent, éperdus,
La rouge courtisane aux seins gros de batailles,
Loin de votre stupeur tordra ses poings ardus !
Quand tes pieds ont dansé si fort dans les colères,
Paris ! quand tu reçus tant de coups de couteau,
Quand tu gis, retenant dans tes prunelles claires
Un peu de la bonté du fauve renouveau,
Ô cité douloureuse, ô cité quasi morte,
La tête et les deux seins jetés vers l’Avenir
Ouvrant sur ta pâleur ses milliards de portes,
Cité que le Passé sombre pourrait bénir :
Corps remagnétisé pour les énormes peines,
Tu rebois donc la vie effroyable ! tu sens
Sourdre le flux des vers livides en tes veines,
Et sur ton clair amour rôder les doigts glaçants !
Et ce n’est pas mauvais. Tes vers, tes vers livides
Ne gêneront pas plus ton souffle de Progrès
Que les Stryx n’éteignaient l’œil des Cariatides
Où des pleurs d’or astral tombaient des bleus degrés.
Quoique ce soit affreux de te revoir couverte
Ainsi ; quoiqu’on n’ait fait jamais d’une cité
Ulcère plus puant à la Nature verte,
Le Poète te dit : « Splendide est ta Beauté ! »
L’orage a sacré ta suprême poésie ;
L’immense remuement des forces te secourt ;
Ton œuvre bout, ta mort gronde, Cité choisie !
Amasse les strideurs au cœur du clairon lourd.
Le Poète prendra le sanglot des Infâmes,
La haine des Forçats, la clameur des maudits :
Et ses rayons d’amour flagelleront les Femmes.
Ses strophes bondiront, voilà ! voilà ! bandits !
— Société, tout est rétabli : les orgies
Pleurent leur ancien râle aux anciens lupanars :
Et les gaz en délire aux murailles rougies
Flambent sinistrement vers les azurs blafards !
Mai 1871
Arthur Rimbaud
 
Rimbaud n'avait pas dix-sept ans pendant l'expérience révolutionnaire de la Commune de Paris et sa répression féroce mais pendant les évènements, il écrit, lui qui n'est pas venu plus de deux ou trois fois à Paris:
"Je serai un travailleur: c'est l'idée qui me retient quand les colères folles me poussent vers la bataille de Paris, où tant de travailleurs encore meurent tandis que je vous écris!".
 
(Lettre à Georges Izambard - George Izambard disait même que Rimbaud aurait été l'auteur à cette époque d'une constitution "communiste" disparue)
 
Son poème révolutionnaire, "Le Forgeron", même s'il fait explicitement référence à la Grande Révolution Française et à Louis XVI, est également sans doute une allusion masquée à la Commune de Paris.
 
De Rimbaud "révolutionnaire", il faut lire encore "Le Chant de guerre parisien":
 
 
Chant de guerre parisien
Arthur Rimbaud
 
Le Printemps est évident, car
Du coeur des Propriétés vertes,
Le vol de Thiers et de Picard
Tient ses splendeurs grandes ouvertes !
Ô Mai ! quels délirants culs-nus !
Sèvres, Meudon, Bagneux, Asnières,
Ecoutez donc les bienvenus
Semer les choses printanières !
Ils ont shako, sabre et tam-tam,
Non la vieille boîte à bougies,
Et des yoles qui n’ont jam, jam…
Fendent le lac aux eaux rougies !
Plus que jamais nous bambochons
Quand arrivent sur nos tanières
Crouler les jaunes cabochons
Dans des aubes particulières !
Thiers et Picard sont des Eros,
Des enleveurs d’héliotropes ;
Au pétrole ils font des Corots :
Voici hannetonner leurs tropes…
Ils sont familiers du Grand Truc !…
Et couché dans les glaïeuls, Favre
Fait son cillement aqueduc,
Et ses reniflements à poivre !
La grand ville a le pavé chaud
Malgré vos douches de pétrole,
Et décidément, il nous faut
Vous secouer dans votre rôle…
Et les Ruraux qui se prélassent
Dans de longs accroupissements,
Entendront des rameaux qui cassent
Parmi les rouges froissements !
Arthur Rimbaud, Poésies
 
Références basées sur un article de Maurice Ulrich, "Rimbaud et Verlaine: Le besoin pressant d'opportuns lendemains...", dans le hors-série de "L'Humanité": "Ils étaient les communards" en 2011.
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26 février 2023 7 26 /02 /février /2023 09:34
Rimbaud - Exposition Ernest Pignon Ernest aux Capucins à Landerneau

Rimbaud - Exposition Ernest Pignon Ernest aux Capucins à Landerneau

Le Forgeron-
Arthur Rimbaud
 
Palais des Tuileries, vers le 10 août 1792
 
Le bras sur un marteau gigantesque, effrayant
D’ivresse et de grandeur, le front large , riant
Comme un clairon d’airain, avec toute sa bouche,
Et prenant ce gros-là dans son regard farouche,
Le Forgeron parlait à Louis Seize, un jour
Que le Peuple était là, se tordant tout autour,
Et sur les lambris d’or traînait sa veste sale.
Or le bon roi, debout sur son ventre, était pâle
Pâle comme un vaincu qu’on prend pour le gibet,
Et, soumis comme un chien, jamais ne regimbait
Car ce maraud de forge aux énormes épaules
Lui disait de vieux mots et des choses si drôles,
Que cela l’empoignait au front, comme cela !
« Donc, Sire, tu sais bien , nous chantions tra la la
Et nous piquions les bœufs vers les sillons des autres :
Le Chanoine au soleil disait ses patenôtres
Sur des chapelets clairs grenés de pièces d’or
Le Seigneur, à cheval, passait, sonnant du cor
Et l’un avec la hart, l’autre avec la cravache
Nous fouaillaient – Hébétés comme des yeux de vache,
Nos yeux ne pleuraient pas ; nous allions, nous allions,
Et quand nous avions mis le pays en sillons,
Quand nous avions laissé dans cette terre noire
Un peu de notre chair… nous avions un pourboire
Nous venions voir flamber nos taudis dans la nuit
Nos enfants y faisaient un gâteau fort bien cuit.
... « Oh ! je ne me plains pas. Je te dis mes bêtises,
C’est entre nous. J’admets que tu me contredises.
Or, n’est-ce pas joyeux de voir, au mois de juin
Dans les granges entrer des voitures de foin
Énormes ? De sentir l’odeur de ce qui pousse,
Des vergers quand il pleut un peu, de l’herbe rousse ?
De voir les champs de blé, les épis pleins de grain,
De penser que cela prépare bien du pain ?…
Oui, l’on pourrait, plus fort , au fourneau qui s’allume,
Chanter joyeusement en martelant l’enclume,
Si l’on était certain qu’on pourrait prendre un peu,
Étant homme, à la fin !, de ce que donne Dieu !
– Mais voilà, c’est toujours la même vieille histoire !
« Mais je sais, maintenant ! Moi, je ne peux plus croire,
Quand j’ai deux bonnes mains, mon front et mon marteau
Qu’un homme vienne là, dague sous le manteau,
Et me dise : « Mon gars , ensemence ma terre ! »
Que l’on arrive encor, quand ce serait la guerre,
Me prendre mon garçon comme cela, chez moi !
– Moi, je serais un homme, et toi, tu serais roi,
Tu me dirais : Je veux !.. – Tu vois bien, c’est stupide.
Tu crois que j’aime à voir ta baraque splendide,
Tes officiers dorés, tes mille chenapans,
Tes palsembleu bâtards tournant comme des paons :
Ils ont rempli ton nid de l’odeur de nos filles
Et de petits billets pour nous mettre aux Bastilles,
Et nous dirions : C’est bien : les pauvres à genoux !
Nous dorerons ton Louvre en donnant nos gros sous !
Et tu te soûlerais, tu ferais belle fête.
– Et ces Messieurs riront, les reins sur notre tête !
« Non. Ces saletés-là datent de nos papas !
Oh ! Le Peuple n’est plus une putain. Trois pas
Et, tous, nous avons mis ta Bastille en poussière.
Cette bête suait du sang à chaque pierre
Et c’était dégoûtant, la Bastille debout
Avec ses murs lépreux qui nous rappelaient tout
Et, toujours, nous tenaient enfermés dans leur ombre !
– Citoyen ! citoyen ! c’était le passé sombre
Qui croulait, qui râlait, quand nous prîmes la tour !
Nous avions quelque chose au cœur comme l’amour.
Nous avions embrassé nos fils sur nos poitrines.
Et, comme des chevaux, en soufflant des narines
Nous marchions, nous chantions, et ça nous battait là….
Nous allions au soleil, front haut,-comme cela -,
Dans Paris accourant devant nos vestes sales.
Enfin ! Nous nous sentions Hommes ! Nous étions pâles,
Sire, nous étions soûls de terribles espoirs :
Et quand nous fûmes là, devant les donjons noirs,
Agitant nos clairons et nos feuilles de chêne,
Les piques à la main ; nous n’eûmes pas de haine,
– Nous nous sentions si forts, nous voulions être doux !
« Et depuis ce jour-là, nous sommes comme fous !
Le flot des ouvriers a monté dans la rue,
Et ces maudits s’en vont, foule toujours accrue
Comme des revenants, aux portes des richards.
Moi, je cours avec eux assommer les mouchards :
Et je vais dans Paris le marteau sur l’épaule,
Farouche, à chaque coin balayant quelque drôle,
Et, si tu me riais au nez, je te tuerais !
– Puis, tu dois y compter, tu te feras des frais
Avec tes avocats , qui prennent nos requêtes
Pour se les renvoyer comme sur des raquettes
Et, tout bas, les malins ! Nous traitant de gros sots !
Pour mitonner des lois, ranger des de petits pots
Pleins de menus décrets , de méchantes droguailles
S’amuser à couper proprement quelques tailles,
Puis se boucher le nez quand nous passons près d’eux,
– Ces chers avocassiers qui nous trouvent crasseux !
Pour débiter là-bas des milliers de sornettes !
Et ne rien redouter sinon les baïonnettes,
Nous en avons assez, de tous ces cerveaux plats !
Ils embêtent le peuple . Ah ! ce sont là les plats
Que tu nous sers, bourgeois, quand nous sommes féroces,
Quand nous cassons déjà les sceptres et les crosses !.. »
Puis il le prend au bras, arrache le velours
Des rideaux, et lui montre en bas les larges cours
Où fourmille, où fourmille, où se lève la foule,
La foule épouvantable avec des bruits de houle,
Hurlant comme une chienne, hurlant comme une mer,
Avec ses bâtons forts et ses piques de fer,
Ses clameurs , ses grands cris de halles et de bouges,
Tas sombre de haillons taché de bonnets rouges !
L’Homme, par la fenêtre ouverte, montre tout
Au roi pâle , suant qui chancelle debout,
Malade à regarder cela !
« C’est la Crapule,
Sire. ça bave aux murs, ça roule , ça pullule …
– Puisqu’ils ne mangent pas, Sire, ce sont les gueux !
Je suis un forgeron : ma femme est avec eux,
Folle ! Elle vient chercher du pain aux Tuileries !
– On ne veut pas de nous dans les boulangeries.
J’ai trois petits. Je suis crapule. – Je connais
Des vieilles qui s’en vont pleurant sous leurs bonnets
Parce qu’on leur a pris leur garçon ou leur fille :
C’est la crapule. – Un homme était à la bastille,
D’autres étaient forçats, c’étaient des citoyens
Honnêtes. Libérés, ils sont comme des chiens :
On les insulte ! Alors, ils ont là quelque chose
Qui leur fait mal, allez ! C’est terrible, et c’est cause
Que se sentant brisés, que, se sentant damnés,
Ils viennent maintenant hurler sous votre nez !
Crapule. – Là-dedans sont des filles, infâmes
Parce que, – vous saviez que c’est faible, les femmes,
Messeigneurs de la cour, – que sa veut toujours bien,-
Vous leur avez craché sur l'âme, comme rien !
Vos belles, aujourd’hui, sont là. C’est la crapule.
« Oh ! tous les Malheureux, tous ceux dont le dos brûle
Sous le soleil féroce, et qui vont, et qui vont,
Et dans ce travail-là sentent crever leur front
Chapeau bas, mes bourgeois ! Oh ! ceux-là, sont les Hommes !
Nous sommes Ouvriers, Sire ! Ouvriers ! Nous sommes
Pour les grands temps nouveaux où l’on voudra savoir,
Où l’Homme forgera du matin jusqu’au soir,
Où, lentement vainqueur, il chassera la chose
Poursuivant les grands buts, cherchant les grandes causes,
Et montera sur Tout, comme sur un cheval !
Oh ! nous sommes contents, nous aurons bien du mal,
Tout ce qu’on ne sait pas, c’est peut-être terrible :
Nous pendrons nos marteaux, nous passerons au crible
Tout ce que nous savons : puis, Frères, en avant !
Nous faisons quelquefois ce grand rêve émouvant
De vivre simplement, ardemment, sans rien dire
De mauvais, travaillant sous l’auguste sourire
D’une femme qu’on aime avec un noble amour :
Et l’on travaillerait fièrement tout le jour,
Écoutant le devoir comme un clairon qui sonne :
Et l’on se trouverait fort heureux ; et personne
Oh ! personne, surtout, ne vous ferait plier !…
On aurait un fusil au-dessus du foyer….
…………………………………………….
Oh ! mais l’air est tout plein d’une odeur de bataille !
Que te disais-je donc ? Je suis de la canaille !
Il reste des mouchards et des accapareurs.
Nous sommes libres, nous ! Nous avons des terreurs
Où nous nous sentons grands, oh ! si grands ! Tout à l’heure
Je parlais de devoir calme, d’une demeure…
Regarde donc le ciel ! C’est trop petit pour nous,
Nous crèverions de chaud, nous serions à genoux !
Regarde donc le ciel ! Je rentre dans la foule,
Dans la grande canaille effroyable, qui roule,
Sire, tes vieux canons sur les sales pavés :
Oh ! quand nous serons morts, nous les aurons lavés
Et si, devant nos cris, devant notre vengeance,
Les pattes des vieux rois mordorés, sur la France
Poussent leurs régiments en habits de gala,
Eh bien, n’est-ce pas, vous tous? Merde à ces chiens-là !
Il reprit son marteau sur l’épaule.
La foule
Près de cet homme-là se sentait l’âme soûle,
Et, dans la grande cour, dans les appartements,
Où Paris haletait avec des hurlements,
Un frisson secoua l’immense populace.
Alors, de sa main large et superbe de crasse,
Bien que le roi ventru suât, le Forgeron,
Terrible, lui jeta le bonnet rouge au front !
Arthur Rimbaud, Poésies
Illustration, Rimbaud, par Ernest Pignon Ernest
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22 février 2023 3 22 /02 /février /2023 08:18
Communist'Art: Tristan Tzara (1893-1963) - le poète dadasophe au service de la Révolution
Breton - Eluard - Tzara - Perret (1932) - Israël Museum

Breton - Eluard - Tzara - Perret (1932) - Israël Museum

Hans ARP, Tristan Tzara, Hans Richter en face de l'Hôtel Elite, Zurich

Hans ARP, Tristan Tzara, Hans Richter en face de l'Hôtel Elite, Zurich

Tristan Tzara - La première aventure céleste de M. Antitpyrine. Avec des bois gravés et coloriés par Marcel Janco, Zurich, 28 juillet 1916 (Album de l'exposition Dada du Centre Pompidou, 2005)

Tristan Tzara - La première aventure céleste de M. Antitpyrine. Avec des bois gravés et coloriés par Marcel Janco, Zurich, 28 juillet 1916 (Album de l'exposition Dada du Centre Pompidou, 2005)

Tristan Tzara (1893-1963)- le poète dadasophe au service de la Révolution
 
Pour faire un poème dadaïste
Pour faire un poème dadaïste
Prenez un journal.
Prenez des ciseaux.
Choisissez dans ce journal un article ayant la longueur que vous comptez donner à votre poème.
Découpez l’article.
Découpez ensuite avec soin chacun des mots qui forment cet article et mettez-les dans un sac.
Agitez doucement.
Sortez ensuite chaque coupure l’une après l’autre.
Copiez les consciencieusement dans l’ordre où elles ont quitté le sac.
Le poème vous ressemblera.
Et vous voilà un écrivain infiniment original et d’une sensibilité charmante, encore qu’incomprise du vulgaire.
 
***
Aragon à propos de Tristan Tzara, arrivé à Paris le 18 janvier 1920:
"Nous fûmes quelques-uns qui l'attendîmes (...) comme s'il eût été cet adolescent sauvage au temps de la Commune sur la capitale dévastée, et duquel aujourd'hui encore ceux qui le connurent gardent un blême effroi"  (cité par Jean Ristat - Aragon."Commencez par le lire". Découvertes Gallimard, 2011)
 
***
Tzara, 1947:
 
"On sait quelle importance j'ai accordée au surréalisme, qui a fait de la poésie une activité liée aux manifestations de la vie, une manière de vivre. Il a su rendre consciente la transformation de la révolte du poète en un sentiment révolutionnaire. Il a essayé, à la suite de Baudelaire, de Rimbaud, de concilier le rêve et l'action. Mais je dois dire qu'agiter des gris-gris de sorcier, comme les surréalistes le font aujourd'hui, ne me semble pas constituer la méthode la plus efficace pour effectuer ce changement radical de la société actuelle dont ils avaient fait dépendre l'intégration de leurs activités dans le comportement humain. Les mythes ne se créent pas à partir du cabinet de travail, mais dans l'ardeur de l'action et l'exaltation du combat.
 
La poésie est action. Elle ne se laisse pas cadenasser dans des systèmes clos. Si la poésie ne doit pas servir l'homme, si elle ne doit pas l'aider à se libérer des contraintes intérieures, d'ordre moral, et extérieures, d'ordre social, elle n'est plus qu'objet de jouissance, simplement amusement".
 
Conférence de Tristan Tzara à la Sorbonne, 17 avril 1947 - cité par Pierre Seghers, la Résistance et ses poètes

 
 
***
 
Tristan Tzara - pseudonyme de Samuel Rosenstock - est un poète et essayiste d'origine roumaine.
 
Né dans une famille juive relativement modeste, il devient élève d'un lycée français à Bucarest.
 
Il y fonda en 1912 une revue littéraire de tendance symboliste, avec ses amis Ion Vinea et Marcel Janco.
Ses études secondaires achevées, il s’inscrivit à l’Université de Bucarest pour y suivre simultanément des cours de philosophie et de mathématiques.
Mais ses occupations littéraires et artistiques, puis l’entrée en guerre imminente de la Roumanie aux côtés des Alliés incitèrent ses parents à l’envoyer à Zurich, à l’automne de 1915. Censé y poursuivre des études de philosophie.
 
Il ne tarda pas à fonder le Mouvement Dada, au café Terrasse (le 8 février 1916), qui s’annonçait comme une volonté de maintenir un idéal humain en dépit du conflit mondial. Avec ardeur, Tristan Tzara se préoccupa de nouer des contacts entre les artistes de tous les pays belligérants, à qui il proposa d’accueillir leurs tableaux et leurs poèmes dans les expositions et la revue Dada qu’il animait. Au début, Dada se présentait comme le melting-pot de l’expressionnisme germanique, du futurisme italien, du cubisme français, tout en s’intéressant à des formes d’expression négligées jusqu’alors, telles que l’art nègre. Tzara créa Dada, à Zurich en 1916 avec Marcel Janco, Hugo Ball, Emmy Hennings, Richard Huelsenbeck, Otto et Adya von Rees, Sophie Taeuber, Hans Richter et Christian Schad.
 
Au nom du doute universel et de la spontanéité, il proclama la nécessité de tout détruire et balayer, pour reconstruire sur des valeurs fiables, essentiellement humaines, comme la bonté et la joie de vivre.
 
Dada est l'enfant illégitime d'une sale guerre, une protestation contre l'ordre bourgeois et ses normes dans l'art. "Nous étions hors de nous devant les souffrances et l'avilissement de l'humanité", écrivait Marcel Janco, le compatriote roumain de Tzara.
 
Le Manifeste Dada de 1918 écrit par Tristan Tzara marqua une violente rupture avec toutes les tendances modernistes.
 
Dans le Manifeste Dada de 1918, Tzara écrit:
 
"Revenants ivres d'énergie, nous enfonçons le triton dans la chair insoucieuse. Nous sommes ruissellements de malédictions et abondance, tropique de végétations vertigineuses, gomme et pluie est notre sueur; nous saignons et brûlons la soif, notre sang est vigueur (...). Je vous dis: il n'y a pas de commencement et nous ne tremblons pas, nous ne sommes pas sentimentaux. Nous déchirons, vent furieux, le linge des nuages et des prières et préparons le grand spectacle du désastre, l'incendie et la décomposition".
 
Dada est, dit Tristan Tzara en 1923 (interview à Georges Hugnet), "la matérialisation de son dégoût. Avant Dada, tous les écrivains modernes tenaient à une discipline, à une règle, à une unité. Après Dada, l'indifférence active, la spontanéité, la relativité entrèrent dans la vie"...
 
En 1947 encore, dans "Le Surréalisme et l'après-guerre", Tzara, devenu entre temps communiste, dit de Dada qu'il "naquit d'une révolte qui était commune à toutes les adolescences, qui exigeait une adhésion complète de l'individu aux nécessités profondes de la nature, sans égards pour l'histoire, la logique ou la morale ambiance. Honneur, Patrie, Morale, Famille, Art, Religion, Liberté, Fraternité, que sais-je, autant de notions répondant à des nécessités humaines, dont il ne subsistait que de squelettiques conventions, car elles étaient vidées de tout contenu initial".
 
Quand Tzara importe Dada à Paris en 1920, accueilli par le peintre Picabia, puis par le groupe Littérature qui se tient dans son sillage, Dada est devenu déjà un mouvement artistique international, avec des ramifications à Berlin, une proximité là-bas avec le mouvement spartakiste, et d'avant-garde, à la dimension internationale, regroupant des artistes aussi importants que  les peintres et plasticiens Francis Picabia, Marcel Duchamp, Jean Arp, Man Ray, Max Ernst, George Grosz, Rudolf Schlichter, Raoul Hausmann, Sophie Taeuber Arp, et également les poètes Soupault, Aragon, Breton, Eluard, etc.
 
A Paris, Dada produit une sorte "d'ivresse collective", et de poétique du scandale et de la révolte par l'humour, entendant faire table rase des valeurs consacrées, notamment celles des beaux arts et du bon goût.
 
"Nous proclamions notre dégoût, nous faisions de la spontanéité notre règle de vie, nous ne voulions pas qu'il subsistât une distinction entre la vie et la poésie, notre poésie était une manière d'exister", écrit Tzara en 1947 (Le surréalisme et l'après-guerre).
 
Dada se joue des séparations de genre et de registres de goût, traîne l'Art dans la rue, la raison dans le rêve, la folie et le chaos, ramène la société et ses principes désordonnés et absurdes.
 
Tzara est un des poètes les plus importants de ce mouvement qu’il a fondé avec Jean Arp et Hugo Ball, un mouvement d’avant-garde totalement révolutionnaire dans le sens où il cherchait à rompre avec tous les paramètres établis au cours de l’histoire littéraire et artistique. Le dadaïsme était la pierre angulaire de l'apparition plutard de plusieurs mouvements tels que le surréalisme et, dans une certaine mesure, la Pop Art des années 60.
Tzara écrit ses premiers textes de Dada (notamment 'La Première Aventure Céleste de Monsieur Antipyrine' durant la même année). D'autres recueils paraissent plus tard tels que "Vingt-Cinq Poèmes" paru en 1918 et "Sept Manifestes de Dada" en 1924.
 
Tzara participe au développement des méthodes d'écriture automatique, notamment le collage.
 
À Paris, il organise, avec ses camarades de mouvement, des spectacles de rue pleins d’absurde et de fracas pour épater le bourgeois.
 
Dans les années 1929-1935, Tzara rejoint le mouvement surréaliste, dont plusieurs poètes sont très proches du Parti communiste.
 
Son œuvre poétique n’ayant cessé d’aller dans le même sens, c’est tout naturellement que le surréalisme accueillit Tristan Tzara en 1929 et publia des fragments de son épopée lyrique L’Homme approximatif.
 
Jusqu’en 1935, il participa activement à ce qu’il nommait la période idéologique du mouvement. Bien qu’il se défendît du « freudo-marxisme », son Essai sur la situation de la poésie (1931), son recueil Grains et issues (1935) tentèrent, chacun à leur manière, de concilier la psychanalyse et le marxisme dans l’approche des phénomènes poétiques.
 
Parallèlement, il adhéra, dès sa création, à l’Association des écrivains et artistes révolutionnaires (AEAR), émanation du Parti communiste, à laquelle adhérèrent les surréalistes, et à la Maison de la Culture, fondée par Aragon. Un article dans l’Humanité (27 février) atteste de son soutien au début de l’année 1933, année de l’exclusion du PCF d’André Breton, de René Crevel et de Paul Éluard (après une première adhésion en 1927, et une exclusion en 1933, Eluard, qui restera compagnon de route pendant le Front Populaire et pendant la Résistance, écrivant pour les Lettres françaises clandestines, redevient adhérent du PCF en 1944, et ce jusqu'à sa mort en 1952).
 
Tristan Tzara va fortement s’engager aux côtés des républicains espagnols. Dès le début de la guerre d’Espagne, il fut délégué de l’Association pour la défense de la culture auprès des intellectuels espagnols, dont il assura le secrétariat.
 
En 1937, quand il intervient sur Madrid assiégée au Palais de la Mutualité (dans le cadre de la Maison de la culture), l’Humanité (12 janvier) le présente comme un de ses correspondants à Madrid avec Georges Soria.
 
Il y dénonce les franquistes et récuse “les prétendues atrocités des républicains” (L’Humanité, 16 janvier 1937).
 
Son discours au congrès sur “L’individu et la conscience de l’écrivain” affirme alors sa foi en l’homme et sa conscience révolutionnaire. Il fit ensuite partie des organisateurs du second congrès international des écrivains à Valence et Madrid assiégée.
 
Une photographie le montre sur la tribune honorant la mémoire de Garcia Lorca "assassiné par les rebelles” (Ce soir, 20 juillet 1937).
 
Son discours sur « L’Individu et la conscience de l’écrivain » affirmait sa foi en la dignité humaine dans la conscience révolutionnaire. Il publie aussi dans Regards (« Les beautés de l’Espagne ») la même année, un article dénonçant la non intervention des démocraties française et britannique. Et c’est bien sûr dans Ce soir (2 août) qu’il rend ensuite hommage à Gerda Taro.
 
 
En 1939, au moment de l’effondrement de la République, il organise des collectes pour sauver « les intellectuels espagnols » (Ce soir, 13 février).
 
Durant l’Occupation, Tristan Tzara fut contraint de vivre dans la clandestinité à Souillac (Lot), où il fit circuler quelques poèmes, en contrebande.
 
A Toulouse et à Cahors, Tzara publie deux poèmes-tracts en 1944: "Une route seul soleil", "ça va".
 
ça va
 
trotte trotte petit cheval
la maison s'écroule
les coups de la voix se brisent contre l'enclume
la fumée vous happe
hommes ou vous qui avez cru l'être
pauvres petits morceaux de bois égarés
les mots hachés
enlevez-les tuez-les à même l'arbre
les enfants
eux au moins ont le sang menu
sur les routes des lèvres s'enfuient des regards
qui ne peuvent plus porter les corps dans leur pitié
si mince berceuse qu'à jamais se déchire le lien
mais qu'importe torture
yeux crevés de nacre
mâchoires de serpe
nuit envenimée par des postes
cachettes de braise
tout autour la solitude un seul cristal chacun pour soi
trotte trotte petit cheval
 
la meute sauvage a pénétré dans le sang
il gicle des tempes les silex sous le fer
la mort ne vient pas il faut courir longtemps après elle
un coup de poing le mot dans la gorge fêlée
tempes démentelées
et la tension dans l'ombre des muscles de l'attente
là-bas tout est flamme et ceux qui s'enfuient - des lapins
pauvres flammes hagardes
vont tomber dans la flamme battante
et alors que ne parlez vous roses magnétiques
des vents de la faim et de la soif ces doux jardins de l'homme
     enfantin
d'autrefois d'amour trouble de froid
le mot noyé dans la gorge un râle antique
tout cela là-bas
et le pollen des cendres aux neiges titubantes
trotte trotte petit cheval
 
défaites la lèpre des repas
délivrez les scorpions lunaires
ouvrez les écluses de boue
et les trappes de l'indignité
défoncez les barrages
que le flot de cadavres liquides submerge nos murs
et de toute la puanteur de ce nouvel enfantement
que l'homme se gorge jusqu'aux repaires de sa mémoire d'amour
jusqu'au crachat des visages
écrasez-les tuez-les à même l'arbre
jusqu'aux maudites tendresses des mères ici-bas
et à la confiance végétale des enfants qu'importe
des piques et des cadenas
des mouches vous dis-je des mouches de colle
et des visages d'enfants parmi les chairs
et de bruissantes corolles d'alphabets égrenés
comme un commencement du monde déjà putréfié défiguré
avant d'avoir goûté au cœur fruité du vent
le lait floral des fins envols
une seule larme immobile
trotte trotte petit cheval
 
rien au bout des doutes
rien dans les poches de l'eau
où vas-tu chargé de paysages morts
à ne pas voir ni sentir le temps aux coutures
je ne sais plus sable
trotte trotte petit cheval
 
Tristan Tzara, Souillac, 2 juin 1943
 
Tzara collabora après la Libération aux nombreux journaux issus de la Résistance, en particulier aux Lettres françaises, en sa qualité de membre du Comité national des écrivains, dont il fut l’animateur dans la clandestinité pour la zone sud-ouest, présidant, de 1944 à 1946, le Centre des intellectuels à Toulouse. Il contribua à la constitution du Centre d’études occitanes. Son article « Poésie latente, poésie manifeste » réfuta la notion sartrienne de « littérature engagée » car, pour lui, c’est le poète qui est plongé dans la vie, jusqu’au cou.
 
Simultanément, lors de sa conférence à la Sorbonne « Le surréalisme et l’après-guerre » (17 mars 1947), il reprocha aux surréalistes d’avoir déserté le combat pendant la guerre et de n’avoir été d’aucun recours pour l’individu en cette période (Les Lettres françaises, 28 mars 1947).
 
Tzara règle ainsi définitivement ses comptes avec les surréalistes, et en particulier avec André Breton. Cette soirée, houleuse, s’inscrit dans le contexte de la renaissance des « scandales littéraires » et dans la polémique autour d’’Arthur Koestler, soutenu par Breton dans Le Figaro Littéraire (fin 1946, Koestler a publié son Yogi et le commissaire).
 
Naturalisé français en avril de la même année, Tristan Tzara adhère alors au Parti communiste, dont il avait déjà la confiance depuis longtemps.
 
De grands recueils (La Face intérieure, De Mémoire d’homme) attestent la puissance de son verbe poétique qu’il n’aliéna jamais à une cause particulière.
 
C’est cette fois surtout aux Lettres françaises qu’il va trouver sa place, y donnant régulièrement des articles, et accédant à une véritable reconnaissance littéraire auprès des communistes.
 
Sa poésie y est qualifiée d’une « richesses exceptionnelles » (8 août 1947 pour la publication de Morceaux choisis), et on vante « son extraordinaire faculté de renouvellement » et son « génie verbal » (22 avril 1948). C’est avant tout dans l’hebdomadaire dirigé par Aragon que l’ancien dadaïste justifie son adhésion au PCF, et donc son rejet du surréalisme au profit d’une écriture engagée dans l’action.
 
On le retrouve aussi très présent au sein du Mouvement de la paix au début des années 1950, défendant aux Assises de Paris le poète turc Nazim Hikmet (Lettres françaises, 27 avril 1950). En lien avec le Conseil national des écrivains, il participe également aux « Batailles du livre ». Sans défendre stricto sensu le « réalisme socialiste », il promeut des artistes du Parti comme Picasso (Lettres françaises, 10 août 1950), et vante aussi l’art d’un James Ensor (8 décembre 1950).
 
Après la guerre, il aborda d'autres thèmes et problèmes existentiels plus actuels dans ses nouveaux livres 'Terre sur Terre' en 1946 et De Mémoire et La Face Intérieure en 1953 et 'Parler Seul' en 1655.
 
Tristan Tzara meurt le 24 décembre 1963 à son domicile à Paris et a été enterré au cimetière Montparnasse.
 
Source:
Livret de l'exposition Dada au centre Georges Pompidou
Article du Maitron sur Tristan Tzara - par Henri Béhar
La Résistance et ses poètes, Pierre Seghers
Valère Staraselski - Aragon La liaison délibérée (L'Harmattan)
Jean Ristat - Aragon."Commencez par le lire". Découvertes Gallimard, 2011
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22 février 2023 3 22 /02 /février /2023 06:00
Communist'Art: Nâzim Hikmet (1901-1963)
Nostalgie - Nâzim HIKMET
 
Cela fait cent ans
que je n’ai pas vu ton visage
que je n’ai pas passé mon bras
autour de ta taille
que je ne vois plus mon visage dans tes yeux
cela fait cent ans que je ne pose plus de question
à la lumière de ton esprit
que je n’ai pas touché à la chaleur de ton ventre.
Cela fait cent ans
qu’une femme m’attend
dans une ville.
Nous étions penchés sur la même branche,
sur la même branche
nous en sommes tombés, nous nous sommes quittés
entre nous tout un siècle
dans le temps et dans l’espace.
Cela fait cent ans que dans la pénombre
je cours derrière toi.
Tu es mon ivresse
De toi je n’ai point dessoûlé
Je ne puis dessoûler
Je ne veux point dessoûler
Ma tête lourde
Mes genoux écorchés
Mes vêtements crottés
Je vais vers ta lumière qui brille et qui s’éteint
en titubant, tombant, me relevant
 
Nâzim HIKMET
Nâzim Hikmet (1901, Salonique -1963, Moscou)
 
Poète turc, né à Salonique (aujourd'hui en Grèce), dans une vieille famille de dignitaires ottomans, Nâzim Hikmet a longtemps été exilé à l'étranger pour avoir été militant du Parti communiste de Turquie. Il est l'une des plus importantes figures de la littérature turque du xxe siècle, et l'un des premiers poètes turcs à utiliser des vers libres.
Révolté par l'occupation d'Istanbul par les puissances alliées après la première guerre mondiale, exalté par la lutte des paysans turcs pour l'indépendance et enthousiasmé par la révolution d'Octobre, il multiplie les allers-retours avec la Russie.
En 1922, il est à Moscou, où il s’inscrit à l’université des Peuples d’Orient pour étudier le marxisme. Il y rencontre les futuristes, se lie d’amitié avec Maïakovski, qui aura une grande influence sur ses poèmes inspirés de l’industrialisation et de la construction du socialisme en URSS, monte la garde devant le catafalque de Lénine. De retour en Turquie, il milite dans les rangs du Parti communiste turc clandestin, séjourne de nouveau à Moscou (1925-1928) et profite d’une amnistie pour rentrer au pays, où il publiera, jusqu’en 1932, cinq recueils de poèmes qui connaîtront un grand succès. Arrêté pour « complot contre l’État », il sera emprisonné à Bursa, d’abord jusqu’en 1935, puis de 1938 à 1950 pour avoir « incité la marine à l’insurrection ». Cette condamnation, prononcée au terme d’un long procès monté de toutes pièces, lui permettra de renouer avec la littérature populaire d’Anatolie au travers des détenus paysans qu’il rencontrera en prison.
En 1950, il entame une grève de la faim soutenue par un comité d’organisation international pour sa libération et, une fois la liberté recouvrée, quitte clandestinement la Turquie, laissant derrière lui son fils nouveau-né et son épouse. Il s’installe à Moscou et écrit des pièces de théâtre ainsi que des poèmes nostalgiques imprégnés de l’angoisse de la mort. Il parcourt le monde, faisant de nombreux séjours dans des villes européennes, asiatiques, africaines mais aussi à La Havane, pour défendre la cause de la paix : « Au cours de ma trente-sixième année, j’ai parcouru en six mois quatre mètres carrés de béton / Dans ma cinquante-neuvième année, j’ai volé de Prague à La Havane en dix-huit heures. » Dans sa soixante et unième année, il meurt d’une crise cardiaque, laissant un poème testament : « Enterrez-moi en Anatolie, dans un cimetière de village / Et si possible, un platane au-dessus de moi suffit. »
Après une longue période d’interdiction, ses livres sont de nouveau publiés en Turquie, mais la démarche qui a été faite par sa famille pour rapatrier sa dépouille n’a toujours pas abouti. Par contre, le gouvernement turc, après l’avoir persécuté tout au long de sa vie, le réhabilita en lui rendant à titre posthume la nationalité dont il avait été déchu en 1950.
Nazim Hikmet fut avant tout un grand novateur de la poésie turque contemporaine. Il s’exprima en vers libre, en faisant table rase des formes fixes traditionnelles. Sous l’influence du futurisme russe et de son avatar, le constructivisme, il chanta la nouvelle société, mais aussi le combat des hommes épris de justice sociale et de liberté. Il évolua plus tard vers une synthèse moderne de la tradition épique en composant "l’Épopée du cheikh Bedreddine" et "Paysages humains". Dans le premier ouvrage, il utilisa à merveille les sonorités de la poésie ottomane pour décrire une révolte paysanne du XVe siècle à caractère religieux et à visée communautaire, prônant l’abolition de la propriété privée et des discriminations religieuses.
 
Je suis communiste - Nâzim Hikmet
 
Je suis communiste.
 
Parce que je ne vois pas une meilleure économie au monde que le communisme.
 
Je suis communiste.
Parce que je souffre de voir les gens souffrir.
 
Je suis communiste.
Parce que je crois en l’utopie d’une société juste.
 
Je suis communiste.
Parce que chacun doit avoir ce dont il a besoin et donner ce qu’il peut.
 
Je suis communiste.
Parce que je pense que le bonheur est la solidarité humaine.
 
Je suis communiste.
Parce que je pense que toutes les personnes ont droit au logement, à la santé, à l’éducation, à l’emploi décent, à la retraite.
 
Je suis communiste.
Parce que je ne crois en aucun Dieu.
 
Je suis communiste.
Parce que personne n’a encore trouvé une meilleure idée.
 
Je suis communiste.
Parce que je crois aux êtres humains.
 
Je suis communiste.
Parce que j’espère qu’un jour toute l’humanité sera communiste.
 
Je suis communiste.
Parce que bon nombre des meilleures personnes dans le monde ont été et sont communistes.
 
Je suis communiste.
Parce que je déteste l’hypocrisie et que j’aime la vérité.
 
Je suis communiste.
Parce qu’il n’y a pas de distinction entre moi et les autres.
 
Je suis communiste.
Parce que je suis contre le marché libre.
 
Je suis communiste.
Parce que je veux me battre toute ma vie pour le bien de l’humanité.
 
Je suis communiste.
Parce que le peuple uni ne sera jamais vaincu.
 
Je suis communiste.
Parce que vous pouvez faire des erreurs, mais pas au point d’être un capitaliste.
 
Je suis communiste.
Parce que j’aime la vie et je me bats à tes côtés.
 
Je suis communiste.
Parce que très peu de gens sont communistes.
 
Je suis communiste.
Parce que certains disent être communiste et ne le sont pas.
 
Je suis communiste.
Parce que l’exploitation de l’homme par l’homme existe parce qu’il n’y a pas de communisme.
 
Je suis communiste.
Parce que mon esprit et mon cœur sont communistes.
 
Je suis communiste.
Parce que je suis important tous les jours.
 
Je suis communiste.
Parce que la coopération entre les peuples est la seule voie vers la paix entre les hommes.
 
Je suis communiste.
Parce que la responsabilité de tant de misère de l’humanité est celle de tous ceux qui ne sont pas communistes.
 
Je suis communiste.
Parce que je ne veux pas le pouvoir personnel, mais le pouvoir du peuple.
 
Je suis communiste.
Parce que personne n’a réussi à me convaincre que ce n’est pas le cas.
 
Nazim Hikmet
 
Source: article de 2013 de Nedim Gursel dans L'Humanité: https://www.humanite.fr/.../nazim-hikmet-je-n-ai-pas-ete...
 
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17 février 2023 5 17 /02 /février /2023 09:58
Chili. Enfin la vérité sur la mort du poète Pablo Neruda ? - L'Humanité, Lina Sankari, 15 février 2023
Chili. Enfin la vérité sur la mort du poète Pablo Neruda ?

Le troisième panel d’experts doit rendre ses conclusions ce 15 février sur les circonstances du décès du poète. Sa famille confirme la présence d’un bacille meurtrier, accréditant la thèse de l’empoisonnement par les sbires de Pinochet.

Mercredi 15 février 2023, L'Humanité
 

À propos de son Chant général, Pablo Neruda avait l’habitude de dire qu’il n’y a pas « de matériel antipoétique lorsqu’il s’agit de nos réalités ». « Les faits les plus obscurs de nos peuples doivent être brandis en pleine lumière », ajoutait-il lors de la sortie de ce qui se révéla l’un de ses plus grands gestes lyriques.

Cinquante ans après son décès, la lumière pourrait bientôt surgir de sa dépouille. Celle qui permettrait d’éclairer les circonstances de sa mort, le 23 septembre 1973, douze jours après le coup d’État au Chili contre Salvador Allende. Ce 13 février, la famille du poète a révélé une partie des résultats de l’étude menée par le troisième panel de scientifiques du centre d’ADN ancien de l’université McMaster (Canada) et du département de médecine légale de l’université de Copenhague (Danemark), dont les conclusions devraient être rendues aujourd’hui. Des traces de la bactérie Clostridium botulinum ont été retrouvées dans ses os, favorisant la thèse de l’empoisonnement par les sbires du général Augusto Pinochet. « Il ne fait aucun doute que Neruda a été tué ! » tranche le neveu du prix Nobel, Rodolfo Reves.

Un bateau militaire devant la demeure de Neruda

Officiellement, le certificat rédigé par la junte mentionne un décès des suites d’un cancer de la prostate. Les experts qui, mis sous pression, ont déjà repoussé plusieurs fois la publication de leur rapport, sont pourtant formels : le bacille en cause, généralement présent dans le sol, n’a pas pénétré le cercueil mais était déjà présent dans le corps du poète avant qu’il ne rende son dernier souffle. « La balle mortelle de Neruda a été retrouvée, celle qu’il avait dans son corps. Qui a tiré ? Cela se saura bientôt », appuie Rodolfo Reves.

Après une longue bataille judiciaire, la dépouille de Pablo Neruda avait été exhumée en 2013. Son chauffeur et garde du corps, Manuel Araya, a toujours eu l’intime conviction de l’assassinat de celui qui fut également diplomate. « Nous, nous craignions pour sa vie car on le savait en danger. L’ambassadeur du Mexique voulait le faire sortir du pays », livrait-il à l’Humanité en 2013.

Dix jours avant son décès, un bateau militaire se poste devant la demeure de Neruda à Isla Negra, avant d’accoster et de demander combien de personnes sont employées par l’écrivain. Il reviendra à plusieurs reprises. « Pablo Neruda était un symbole à abattre. Il fut sénateur, candidat à la présidence, prix Nobel, communiste. Il était connu, reconnu et apprécié du peuple », témoigne Manuel Araya.

Des bactéries utilisées par le biochimiste de la police secrète de Pinochet

Le 22 septembre 1973, le garde du corps se rend avec Matilde, l’épouse de Neruda, dans leur demeure pour rassembler quelques affaires. L’après-midi même, on les informe qu’une injection a été pratiquée à la clinique Santa Maria à Santiago où le poète est hospitalisé. « Lorsque nous revenons à la clinique, Neruda est rouge, il me dit que tout son corps le brûle », confie-t-il. En quittant le centre médical, deux véhicules attendent Manuel Araya, qui échoue au commissariat. La suite des événements ne laisse d’interroger. Sergio Draper, le médecin qui a pratiqué l’injection, assure que Neruda est mort dans ses bras. Une version qu’il dément lors de son témoignage : il explique subitement ne pas avoir été présent à la clinique au moment du décès.

 
Lire aussi dans Le Chiffon Rouge:

Pablo Neruda - La Chanson désespérée ou la romance de Santiago du Chili (1924)

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16 février 2023 4 16 /02 /février /2023 08:44
Pablo Neruda - La Chanson désespérée ou la romance de Santiago du Chili (1924)
La chanson désespérée
Pablo Neruda, Vingt poèmes d'amour et une chanson désespérée
Santiago du Chili, 1924 -
 
Ricardo Neftati Reyes Basoalto, alias Pablo Neruda, natif de Parral, fils de cheminot et d'institutrice, orphelin de mère, a 19 ans à la sortie de son deuxième recueil de poésie qui trouvera sa voix entendu par des millions de lecteurs.
 
La chanson désespérée
 
Ton souvenir émerge de la nuit où je suis.
Le fleuve noue sa lamentation obstinée à la mer.
Abandonné comme les quais dans l'aube.
C'est l'heure de partir, oh abandonné!
Sur mon cœur pleuvent de froides corolles.
Ô sentine de décombres, grotte féroce grotte de naufragés!
En toi se s'accumulèrent les guerres et les envols.
De toi déplièrent leurs ailes oiseaux du chant.
Tu as tout englouti, comme le lointain.
Comme la mer, comme le temps. Et tout en toi fut naufrage!
C’était l’heure joyeuse de l’assaut et le baiser
L'heure de la stupeur ardente comme un phare.
Anxiété de pilote, furie de plongeur aveugle,
trouble ivresse d’amour, tout en toi fut naufrage!
Dans l’enfance de brouillard mon âme ailée et blessée,
Découvreur perdu, tout en toi fut naufrage!
Tu enlaças la douleur, tu t’aggripas au désir.
La tristesse te coucha et tout en toi fut naufrage!
J’ai fait reculer la muraille de l’ombre,
J’ai marché au-delà du désir et de l’acte.
Ô chair, ma chair, femme que j'ai aimée et perdue,
C'est toi dans cette heure humide que j'évoque et fais chant.
Comme un vase du abritas l’infinie tendresse,
et l’oubli infini te réduisit en miettes comme un vase.
J'étais la noire, la noire solitude des îles,
et là, femme d’amour, m’accueillirent tes bras.
J'étais la soif et la faim, et toi tu fus le fruit.
J'étais le deuil et les ruines, et toi tu fus le miracle.
Ah femme, je ne sais comment tu pus me contenir
dans la terre de ton âme, et dans la croix de tes bras!
Mon désir de toi fut le plus terrible et le plus court,
le plus désordonné et soûl, le plus tendu et avide.
Cimetière de baisers, il y a encore du feu dans tes tombes,
les grappes resplendissent encore picorées d'oiseaux.
Oh la bouche mordue, oh les membres baisés,
oh les dents affamées, oh les corps tressés.
Oh l'accouplement fou d’espoir et d’effort
en lequel nous nous sommes noués et désespérés.
Et la tendresse, légère comme l'eau et la farine.
Et le mot à peine commencé sur les lèvres.
Cela fut mon destin, et en lui voyagea mon désir ardent,
et en lui chuta mon désir ardent, tout en toi fut naufrage!
Ô sentine de décombres, en toi tout chutait,
quelle douleur n'exprimas-tu pas, quelles vagues ne te noyèrent pas!
De cahot en cahot tu continuas à flamboyer et à chanter.
Debout comme un marin à la proue d’un bateau.
Encore tu fleuris en chants, encore tu t’épanchas en courants.
Ô sentine de décombres, puits ouvert et amer.
Pâle plongeur aveugle, infortuné frondeur,
découvreur perdu, tout en toi fut naufrage!
C’est l’heure de partir, c’est l’heure dure et froide
que la nuit fixe aux petites aiguilles des montres.
La ceinture bruyante de la mer enserre la côte.
Surgissent de froides étoiles, émigrent de noirs oiseaux.
Abandonné comme les quais dans l'aube.
Seule l'ombre tremblante se contorsionne dans mes mains.
Ah au-delà de tout. Ah au-delà de tout.
C’est l’heure de partir. Oh abandonné.
Pablo Neruda -
Traduction de Claude Couffon et Christian Rinderknecht
NRF poésie Gallimard
 
***
Mes premiers livres
(J'avoue que j'ai vécu, Mémoires - Neruda. Publication posthume en mars 1974 - Gallimard, traduit par Claude Couffon)
 
"Je me réfugiai dans la poésie avec une férocité de timide. Sur Santiago, les nouvelles écoles littéraires agitaient leurs ailes... J'écrivais deux, trois, quatre et cinq poèmes par jour... En 1923, je publiai mon premier livre: "Crépusculaires". Pour payer mon impression, j'eus chaque jour des problèmes que je réussis à résoudre. On vendit mes quelques meubles et il me fallut bientôt engager au mont-de-piété la montre que mon père m'avait offerte solennellement et sur laquelle il avait fait peindre deux petits drapeaux croisés. Au clou partit aussi mon costume noir de poète. L'imprimeur était inexorable et, le travail terminé, alors que l'édition était totalement prête et les couvertures collées, il me dit d'un air sinistre: "Non, vous n'emporterez pas un seul exemplaire avant d'avoir payé le tout". Le critique Alone apporta généreusement les derniers pesos, que mon imprimeur empocha aussitôt; et je sortis, fou de joie, dans la rue, avec mes livres sur l'épaule, avec aussi mes souliers éculés.
(...)
A la recherche de mon moi le plus simple, de mon propre monde harmonique, je commençai à écrire un autre livre d'amour. Ainsi naquit "Vingt poèmes d'amour et une chanson désespérée". Ce recueil est un livre douloureux et bucolique qui renferme les passions les plus tourmentées de mon adolescence, sur le fond de nature irrésistible du sud de ma patrie. C'est un livre que j'aime car en dépit de sa mélancolie aiguë on y trouve le plaisir de vivre. Un fleuve et son embouchure m'aidèrent à l'écrire: l'Impérial. Les Vingt poèmes d'amour sont la complainte de Santiago, avec ses rues d'étudiants, son université et cette odeur de chèvrefeuille de l'amour partagé (...). Dans un long et svelte canot abandonné, qui appartenait à je ne sais quel naufragé, je lus en entier Jean-Christophe et j'écrivis La chanson désespérée. Au-dessus de ma tête le ciel était d'un bleu cru comme je n'en ai jamais revu... Près de moi, tout ce qui existait et continue à exister à jamais dans ma poésie: le bruit lointain de la mer, le cri des oiseaux sauvages, et l'amour qui brûle sans se consumer en un buisson ardent".
 
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15 février 2023 3 15 /02 /février /2023 10:04
Communist'Art: Madeleine Riffaud, poète en Résistance

Madeleine Riffaud, poète en Résistance

(Dans "La Résistance et ses poètes", Pierre Seghers. Le recueil de poème de cette femme, partisan et poète, officier FTP à 20 ans, adjointe du colonel Fabien, qui a abattu des chefs miliciens et des officiers allemands, a été arrêtée, torturée, condamnée à mort, échappant par miracle à l'exécution, ont été publiés dans le recueil "Le poing fermé" préfacé par Eluard, puis à nouveau dans un nouveau recueil de poèmes de Madeleine Riffaud en 1973 - Le Cheval Rouge, aux éditeurs français réunis).

Neuf balles

A Jean-Pierre M (16 ans)

Neuf balles dans mon chargeur
Pour venger tous nos frères.

ça fait mal de tuer.
C'est la première fois.

Sept balles dans mon chargeur.
C'était si simple.

L'homme qui tirait l'autre nuit.
C'était moi.

***
Traquenard

Peur des bottes
Peur des clefs

Peur des portes

Peur des pièges

 

Ils me font marcher entre eux deux

Ce dimanche de plein soleil

Vers la grande prison

A l’entrée des enfers.

A ma gauche est un policier.

A ma droite est un policier.

Dans chaque poche un revolver.

Et devant moi

Et devant moi

Oh ! Les hautes grilles de fer !

 

Peur des bottes
Peur des clefs

Peur des portes

Peur des pièges

 

Sitôt les verrous refermés

On entend les nôtres crier.

Et dehors c’est dimanche

Et dehors c’est l’été.

Dans une église, l’orgue chante.

Un pigeon tout blanc dans l’air bleu

En vol, a caressé ma joue.

Et derrière moi

Et devant moi

Oh ! les hautes grilles de fer !

 

Peur des bottes
Peur des clefs

Peur des portes

Peur des pièges

 

Si je suis prise, me disai-je

Me restera-t-il seulement

Un coin de ciel tout bleu

A regarder souvent

Un coin de ciel comme une flaque

Au bois, telle la flaque de pluie

Où vont boire les bêtes blessées ?

- Mais la fenêtre ils l’ont murée,

La fenêtre aux barreaux de fer.

 

Peur des bottes
Peur des clefs

Peur des portes

Peur des pièges

 

BS 2, 23 juiller 1944*

 

* BS 2 : Brigade spéciale n°2. Il s’agit d’une section de la Gestapo française, siégeant alors en face de la cathédrale Notre-Dame de Paris

 

***

 

Mitard

 

1

 

Un Allemand, poison et fer

Écrase des souris à grands coups de talon.

Le sol de la cellule est sanglant

De leurs petits corps mutilés.

Une patte levée, dans la chair et le sang.

Un petit cri aigu à transpercer la tête.

Un Allemand s’amuse à tuer des souris.

Et la pluie nous rend fous.

 

2

 

Ils m’ont jeté un chapelet

Dans le noir glacé du cachot

- Chaîne de fer et croix de bois -

Le chapelet des fusillés.

Il sent l’église au mois de mai

Fête-Dieu, cierges et encens,

Réticule de mère-grand.

Entre mes mains chaîne légère

Auprès des menottes coupantes.

Ils m’ont jeté un chapelet

Comme au chien un os à ronger.

 

3

 

Les grosses clefs dans les serrures

Même la nuit tournent encore

Et les éclats de leurs voix dures

Me font sursauter si je dors.

 

Bottes ferrées dans les couloirs.

Porte entrouverte et refermée :

Un camarade est emmené.

 

Sur les murs, il y a des cris

Des mots gravés avec un clou.

Oh désespoir, ou espoir fou

De ceux qui sont morts avant moi…

 

Je sens bien qu’ils sont encore là

Autour de moi, et me regardent.

Leurs yeux s’allument quelquefois

Dans le noir comme dans les étoiles.

 

Et ma tête s’appuie

A leurs épaules d’ombre.

 

***

 

CHANSON

 

Ils me band’ront les yeux

Avec un mouchoir bleu

Ils me feront mourir

Sans me faire souffrir

 

Ils m’avaient tué un camarade,

Je leur ai tué un camarade.

Ils m’ont battue et enfermée

Ont mis des fers à mes poignets

 

- Sept pas de long

A ma cellule

Et en largeur

Quatre petits-

 

Elle est murée – plus de lumière-

La fenêtre de mon cachot.

Et, la porte, elle est verrouillée.

J’ai les menottes dans le dos.

 

- Tu te souviens ?

Soirs sur la Seine…

Et les reflets…

Le ciel et l’eau...

 

Ils sont dehors, mes frères de guerre

Dans le soleil et dans le vent

Et si je pleure – je pleure souvent -

C’est qu’ici je ne puis rien faire

 

- Sept pas de long

Et puis un mur,

Si durs, les murs

Et la serrure.

 

Ils ont bien pu tordre mes mains

Je n’ai jamais livré vos noms.

On doit me fusiller. Demain.

As-tu très peur, dis ? Oui ou non ?

 

Le temps a pris

Le mors aux dents

Courez, courez

Après le temps !

 

Ceux-là, demain, qui me tueront,

Ne les tuez pas à leur tour.

Ce soir, mon cœur n’est plus qu’amour.

Ce sera comme la chanson :

 

Les yeux bandés

Le mouchoir bleu

Le poing levé

Le grand adieu.

 

Poèmes écrits pour la plupart à la prison de Fresnes, repris dans Le Poing fermé (1945) et dans Cheval Rouge, éditeurs français réunis

 

***

 

 

Née en 1924, Madeleine Riffaud grandit avec un père instituteur dans un village de la Somme marqué par la première guerre mondiale, jouant surtout avec les garçons dont elle aime partager les aventures.

Sous le Front Populaire, elle découvre les joies des vacances dans le futur village martyr d'Oradour-sur-Glane. Pendant l'exode, son grand-père adoré la recueille, elle est envoyée chez une amie pacifiste de ses parents, trop complaisante avec les Allemands, à Amiens. A la mort de son grand-père, Madeleine contracte la tuberculose, et c'est dans son sanatorium de Saint-Hilaire-du-Touvet non loin de Chalon-sur-Saône, qu'elle découvre la proximité de la mort et de la souffrance, l'amour, et qu'elle rencontre des résistants. Elle s'éprend d'un ami de ses parents, d'origine normande, résistant, et gagne Paris avec lui où elle passe son examen de sage-femme pour se donner une couverture et ne va pas tarder elle-même, à l'automne 42, à rentrer dans un réseau de résistance, sous le nom d'homme de Rainer, référence au poète allemand Rainer Maria Rilke, décédé d'une leucémie après s'être piqué avec une épine de rose, la fleur préférée de Madeleine.

Début 1944, elle entre en même temps au Parti communiste et dans la lutte armée. Elle apprend le massacre d’Oradour-sur-Glane, village de sa jeunesse. « Je pensais à cela quand je pédalais dans Paris, aux brûlés vifs que je connaissais. Éluard parlait des “armes de la douleur”. C’était exactement cela.

Madeleine Riffaud sera responsable des étudiants résistants FTP du quartier latin en 1944.

Le 23 juillet 1944, elle abat en plein jour de deux balles dans la tête un officier de l'armée d'occupation sur le pont de Solferino. Prenant la fuite à vélo, elle est rattrapée et renversée par la voiture du chef de la milice de Versailles, puis envoyée au siège de la Gestapo rue des Saussaies où elle est torturée par des allemands et des français collaborateurs, puis condamnée à mort.

Elle saute du train qui l'envoie en déportation à partir de la prison de Fresnes et reprend le combat dans la compagnie Saint-Just, attaquant notamment un train rempli de troupes allemandes arrivant aux Buttes Chaumont (gare Ménilmontant).

Madeleine a 20 ans lors de la Libération de Paris et reçoit le brevet de lieutenant FFI le 23 août 1944.

A la Libération, elle devient l'amie d'Eluard et de Picasso, qui fait un portrait d'elle pour illustrer son premier recueil de poésie. Elle devient grand reporter à L'Humanité et amie avec le révolutionnaire communiste vietnamien Ho Chi Minh.

Un article de l'Humanité en 2012, "Madeleine Riffaud, des toits de Paris aux rizières du Vietnam", raconte magnifiquement la suite des aventures de Madeleine:

"Car, à partir de 1964, Madeleine Riffaud devient Chi Tam, la 8e sœur. Elle est l’une des rares occidentales à être acceptée dans les maquis viêt-cong, et devient une combattante à part entière de la résistance vietnamienne. « Ce que j’ai vu au Sud-Vietnam » affiche la une de l’Humanité en novembre 1970, dont le reportage révèle au monde l’horreur de la répression. « Con Son, Tan Hiep, Thu Duc, Chi Hoa… Il nous faut retenir ces noms car, jadis, pour les résistants victimes des nazis, l’enfer a duré cinq ans. Or au Sud-Vietnam, le même enfer dure depuis quinze ans », écrit-elle en 1972, au cœur d’un papier qui dénonce les atrocités commises par l’administration américaine. « Voilà la démocratie de Nixon, conclut-elle. Voilà la paix que les vaincus, en s’en allant, voudraient accorder à des hommes, des femmes estropiés à vie par les tortures sans fin… » Et elle sait de quoi elle parle : « Le drame est d’être passée de la Résistance aux guerres coloniales. J’ai été correspondante de guerre pour dire mon horreur des conflits. » « On disait des Viêt-cong : ce sont des hommes sans visage. » Ces combattants de l’ombre retrouvent le sourire devant l’objectif de Madeleine Riffaud, qui s’attache à leur redonner une identité. Dans ces déluges de violences qu’elle décrit, la poésie n’est jamais loin, derrière une description des rizières vietnamiennes ou des images de typhons, autant de métaphores de la mort, omniprésente. La couverture de la guerre d’Algérie la ramène rue des Saussaies, où la police française torture les militants du FLN, là même où elle a connu l’enfer. Le 7 mars 1961, l’Humanité sort avec une page blanche, marquée en son centre de ce seul mot : « Censuré ». À l’origine de la saisie, un article de Madeleine Riffaud sur les tortures pratiquées à Paris, qui déclenche la fureur du préfet de police, Maurice Papon, qui porte plainte en diffamation et demande des dommages et intérêts. Elle réchappe de peu à un attentat de l’OAS et passe plusieurs mois à l’hôpital.

En 1973, Madeleine Riffaud emprunte une nouvelle identité et repousse toujours plus loin les limites de l’investigation. Elle devient Marthe, se fait embaucher dans un hôpital parisien comme aide-soignante. Elle récure les sols, prodigue les soins aux patients, veille la nuit des mourants anonymes. De cette expérience, elle en tire un récit lucide et tendre sur l’univers hospitalier, les Linges de la nuit, sur ce qui se joue sous les draps blancs, quand l’imminence de la mort rebat les cartes des rapports humains. Car comme le disait d’elle Jean Marcenac, « Madeleine Riffaud est un poète qui a pris résolument le parti de s’exprimer par le journal… Elle a toute seule créé ce qu’il faut bien nommer un genre et, finalement, elle a parfaitement réussi».

Madeleine est toujours vivante, lucide, militante, à 98 ans. Une magnifique BD « Madeleine, Résistante » (Bertail- Riffaud/ Morvan, Aire Libre 1. La Rose dégoupillée) retrace sa vie. Tout récemment elle a été abandonnée sur un brancard sans manger pendant 24 heures, aux Hôpitaux de Paris. Dans une tribune à l’intention de Nicolas Revel, Directeur de l’APHP, elle dénonce l’état révoltant de l’hôpital public.


 

Il y a deux semaines, j’ai dû me rendre aux urgences pour un examen important dû à un covid long, variant omicron.

Le SAMU m’a emmenée à l’hôpital Lariboisière, à midi et demi, le dimanche 4 septembre pour examens. Je me suis retrouvée couchée au milieu de malades qui hurlaient de douleur, de rage, d’abandon, que sais-je. Et les infirmières couraient là-dedans, débordées… Elles distribuaient des « J’arrive ! » et des « ça marche ! » « J’arrive, j’arrive ! ». Mais personne n’arrivait. Jamais.

Moi-même, j’ai mis douze heures pour obtenir la moitié d’un verre d’une eau douteuse. Tiède. Je suis restée 24 heures sur le même brancard, sans rien manger, dans un no man’s land. C’était Kafka.

Rendez-vous compte : je suis aveugle. Je sentais parfois qu’on emportait mon brancard, que je traversais une cour, peut-être ? Il faisait plus froid, c’est tout ce que je peux dire. Et puis on m’a laissée là, sans aucune affaire, sans moyen de communication avec mes proches (qu’on ne prévenait d’ailleurs pas de l’évolution de la situation, seul le docteur Christophe Prudhomme a pu avoir quelques nouvelles, je le remercie ici).

Étais-je dans un couloir ? Dans une salle commune ? Au bout d’un moment, j’ai vraiment cru que je devenais folle. Ah, si j’avais eu un appareil photo comme quand j’étais reporter de guerre… Si j’avais pu voir ce que j’entendais… Dès l’arrivée à l’hôpital, mon ambulance est passée devant des gens d’une absolue pauvreté, qui se plaignaient à grands cris d’avoir été refoulés.

Drogue ? Misère sociale ? 

Ceux-là n’ont même pas été admis dans « le service-porte », la foire aux malades, l’antichambre de l’hôpital par où l’on accède aux urgences. Les infirmières, qui n’ont déjà pas assez de temps à consacrer aux malades admis entre les murs, les voient forcément quand elles vont prendre leur service.

Nul doute que leur vocation est réduite en charpie depuis longtemps. D’où les « Ça marche », les « J’arrive. » J’ai entendu ça toute la nuit.

Les infirmières et aides-soignants, je les connais bien, j’ai vécu parmi eux, je sais qu’elles auraient éperdument voulu arriver à s’occuper de chacun… Et surtout que l’hôpital marche.

Le lendemain après-midi, l’hôpital n’ayant pas de lit disponible pour moi, on m’a transférée dans une clinique privée, sans jamais avoir prévenu mes proches. J’étais la troisième âme errante que cette clinique réceptionnait ce jour-là.

J’avais déjà fait une enquête de l’intérieur en 1974, en m’engageant incognito comme aide-soignante dans un service de chirurgie cardio-vasculaire d’un hôpital parisien. J’avais aussi travaillé au SAMU dans le service du professeur Huguenard à l’hôpital Mondor. De cette immersion, j’ai publié le livre “Les linges de la nuit” qui s’est vendu à près d’un million d’exemplaires en 1974 (réédité chez Michel Laffont en 2021).

Hôpital d’il y a cinquante ans ou hôpital ultramoderne, les problèmes sont toujours les mêmes : manque de personnel qualifié, manque de crédit, l’écart se creuse entre la technique de la médecine de pointe et les moyens mis à sa disposition.

Après la sortie du livre, j’avais rencontré le directeur de l’Assistance Publique dans un face à face télévisé. Nous étions tombés d’accord sur tous les points ! Tout le monde est d’accord, sauf les gouvernements qui se suivent et qui, au mieux, ne bougent pas.

Nous avions été nombreux, au cours des années, à témoigner sur l’état lamentable de la santé. Durant tout ce temps, aucun dirigeant n’a voulu entendre. Si la pandémie de 2020 a changé quelque chose, c’est en mal : le personnel est épuisé. L’état les a tous abandonnés, soignants comme malades.

Ma mésaventure, c’est une histoire quotidienne dans l’hôpital en France.

Mon sort est celui de millions de Parisiens et de Français.

Ceux qui me connaissent savent que je n’ai jamais demandé de passe-droit de toute ma vie. Mon âge n’y change rien. Mais j’ai remarqué qu’il était presque une circonstance aggravante, et ce pour deux raisons :

1/ On pensait que j’étais trop vieille pour que ça vaille la peine de me soigner (réflexe pris lors de l’épidémie de covid ?).

2/ Dès que je parlais, on se disait que j’étais gâteuse et on pensait d’emblée que je racontais n’importe quoi… alors pas la peine de m’écouter.

Pourtant, j’ai une voix. Une voix qui ne s’en est jamais prise au personnel. Ça ne changera pas.

Évidemment, j’ai mal, mais je vais continuer à me bagarrer, comme d’habitude.

Moi, j’ai de la chance, j’ai des amis, et des confrères journalistes. Mais tous ces pauvres gens qui n’ont personne, que peuvent-ils faire ? Quand on entre dans le circuit infernal, quand on est aspirés dans le néant des urgences, on ne peut pas en sortir indemne. Parfois même, on n’en sort pas vivant… L’infirmier libéral qui vient à mon domicile m’a dit que c’était arrivé à un de ses patients, il y a trois semaines.

Si je peux être leur voix – comme Aubrac m’avait demandé d’être l’une de celle de la Résistance – alors je le serai.

J’ai encore un peu de force, c’est pour la donner !

Madeleine Riffaud

Paris, le 19 septembre 2022

Communist'Art: Madeleine Riffaud, poète en Résistance
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15 février 2023 3 15 /02 /février /2023 06:00
Communist'Art: Eugène Guillevic (1907-1997)
Garçon (Terraqué, 1942) - Eugène Guillevic (1907-1997)
 
C'était en un temps
Où le journal était un carré blanc
Tenu par la mère au-dessus du seuil
jouait l'enfant.
Et dehors il y avait
Tous les nids et tous les champs,
Tous les chemins creux au-dessous du vent
Avec leurs trous pour les serpents.
Il y avait les ronces des champs.
Et en soi une force
Plus forte que le vent,
Pour plus tard et pour maintenant,
Contre tout ce qu'il faudrait,
Certainement.
C'était bien pour sa rançon
Qu'il lui rapportait le pain.
Et pour éteindre son oeil
Qu'il n'abusait pas du lait.
- Il y avait des épaves de pain
Qu'il n'arrivait pas à manger - tellement
Il leur contait de choses.
On fait semblant d'être à la table
Et d'écouter.
Mais on a glissé
Parmi les feuilles mortes,
Et l'on couve la terre.
On peut se sourire
Et y colérer.
On caresse les feuilles
Et on les déchire.
A la voix qui gronde
On en sort mouillé,
Pour obéir.
Mieux valait faire la petite guerre dans les champs
Que s'angoisser au soleil couchant,
A cause de son sourire peut-être, à elle,
Ou à cause de tout.
Mieux valait se faire des bâtons avec le houx
Pour la gueule des chiens,
Mieux valait se battre dans les genêts,
Rendre coup pour coup et deux coups pour un -
Que venir encore aux étranges flaques d'eau,
Pleines de reptiles, de vase, de racines,
Attendre d'y voir le soleil couchant
Verser comme du sang.
Plus pour chercher la carrière des fées,
La dormeuse dans le bois aux merles d'or
La caresse peureuse de la bête caline
Qui sort vers la nuit de la terre des champs,
Les loups de l'hiver pour leur faire tout dire
Des graines de vipère, du palais des guêpes.
S'il est question de loups, ce n'est que pour se battre,
Pour enfoncer le poing bien profond dans leur gueule
Et voir virer leurs yeux - car c'est bon d'être fort.
Quand la guerre est au loin sur les chantiers de l'est,
Les garçons du bourg
S'acharnent aux champs.
Avant que les touche la rosée du soir,
Force est de venir patauger dans l'eau
Près des haies feuillues.
Et toujours ils savent
Y tailler un arc.
Mais ils ne savent pas
S'arracher cette rage.
 
***
 
Fonctionnaire de 35 ans, Guillevic publie son premier recueil de poèmes en 1942 - Terraqué. Certains de ses poèmes ont été écrits une dizaine d'années plus tôt. Le livre, à rebours des influences surréalistes dominantes, est aussitôt remarqué.
Né d'un père gendarme après avoir été marin et d'une mère couturière dont il ne se rappelle que les sévérités, Guillevic ouvre les yeux sur la terre bretonne de Carnac, dans une famille catholique pratiquante, avant d'être balloté au rythme des garnisons de son père (Jeumont dans le Nord, Saint-Jean Brevelay, dans le Morbihan, Ferrette dans le Haut-Rhin, où son père devient chef de brigade). Ses moments de joie, Guillevic les trouve en vacances à Carnac: voilà qui donne au poème "Garçon" son originalité violente, son âpreté, qui tranchent avec nombre d'évocations habituelles de l'enfance: "S'il est question de loups, ce n'est que pour se battre".
La famille, de tradition catholique, vécut en caserne, subissant la stricte discipline de l’institution militaire.
De ses 12 ans à ses 18 ans, Guillevic est en Alsace et y prépare son bachot, se levant tous les jours à 4 heures du matin pour aller au lycée d'Altkirch, à pied jusqu'à la gare, puis par le train, et revenant chez lui à 21h.
À Ferrette le jeune Guillevic apprit l’allemand et se prit de passion pour les poètes Gœthe et Heine. Son intérêt se porta aussi sur la littérature alémanique. Il fréquenta Nathan Katz dont un autre poète, Jean-Paul de Dadelsen, fut aussi l’ami, et le peintre Arthur Schachenmann (1893-1978) qui fit son portrait.
En 1924, il passa la première partie du baccalauréat et s’enthousiasma pour l’œuvre de Baudelaire et de Rimbaud. Cette même année mourut Marie Clotilde, son premier amour d’adolescent. L’année suivante il obtint la deuxième partie du baccalauréat dans la série mathématiques. Son professeur de philosophie lui fit connaître la poésie moderne, Valéry, et surtout les premiers textes surréalistes.
En 1926, reçu au concours de l’Enregistrement, il devint surnuméraire dans le Haut-Rhin à Huningue avant d’être nommé en 1935 rédacteur principal à la Direction générale du ministère des Finances.
Pendant la guerre d'Espagne et le Front Populaire, Guillevic est un compagnon de route du Parti communiste, parti auquel il adhère pendant la guerre, en 1943, participant à des publications de la presse clandestine de la résistance, le Parti communiste français auquel il se dévouera pendant près de 40 ans jusqu'à sa démission en 1980 précédée par une longue période de doute politique.
La préparation de la publication de "Terraqué" mit en relation Eugène Guillevic avec Jean Paulhan puis avec Pierre Drieu La Rochelle, écrivain collaborateur et fasciste, ancien ami d'Aragon, qui avait pris la direction de La Nouvelle Revue française soutenu par Abetz, l’ambassadeur du Reich. Ce fut par un camarade de régiment que Guillevic eut ses premiers contacts avec la Résistance. Il les exposa en ces termes : « J’avais adopté le marxisme et la politique du Parti […] Il y avait eu un moment difficile : le pacte germano-soviétique, mais j’en avais compris le sens quand j’ai été mobilisé grâce à des discussions avec un camarade de régiment, André Adler, qui devait diriger L’Université libre après la mort de Jacques Decour. [… ] Bientôt après on me demandait de participer à la Résistance, d’abord de donner de l’argent pour faire des tracts, puis de participer à l’Honneur des poètes. Comme j’avais publié des poèmes dans la NRF de Drieu tout le monde ne me voyait pas nécessairement d’un bon œil. Moi je considérais ces poèmes comme des poèmes de contrebande. […] J’ai adhéré quand mon ami Adler m’a demandé s’il pouvait me considérer comme un camarade du Parti. » [Choses parlées, entretiens avec Raymond Jean, page 107, 1982.] Terraqué parut en 1942 et Drieu La Rochelle consacra à son auteur un article dans la NRF.
À la Libération il entra au Comité National des Écrivains et fréquenta Éluard, Aragon, Elsa Triolet, Fernand Léger et Pablo Picasso qu’il avait connu dès 1942. De 1945 à 1947 il travailla dans les cabinets de deux ministres communistes, François Billoux à l’Économie nationale et Charles Tillon à la Reconstruction. Après leur éviction du gouvernement en 1947, il réintégra l’Inspection Générale de l’Économie nationale où il resta jusqu’à sa retraite, en 1967. Il publia Fractures et Exécutoire. Précise, concise, parfois rugueuse, toujours généreuse, sa poésie refuse la métaphysique, Guillevic préférant de beaucoup la réalité du corps, de la nature, des lieux qu’il affectionne, des détails de la vie, toutes réalités qu’il se plaît à faire vivre intensément, au gré d’une exploration qui va au plus profond avec une grande économie de mots.

Les années qui suivirent la Libération furent riches en militantisme comme en création poétique. Guillevic présenta ainsi cette période : « Je les apprécie [les communistes] sur le plan humain, sur le plan politique, dans les relations avec les sinistrés. J’ai beaucoup travaillé, beaucoup appris. Cela coïncidait avec un certain remords que j’avais de n’avoir pas assez " résisté " et surtout de n’avoir pas consacré davantage ma poésie à la lutte. » [Ibid, page 108.] Les actions militantes auxquelles il participa avec conviction avaient comme arrière-fond la guerre d’Indochine (1946-1954), les émeutes de Berlin (1953) et de Hongrie (1956), la guerre d’Algérie (1954-1962), la construction du mur de Berlin (1961), la deuxième guerre du Vietnam jusqu’en 1975. Elles furent aussi marquées en 1952 par la mort d’Éluard dont il était proche, par l’exécution des Rosenberg (1953), par la mort de Staline et le processus de déstalinisation qui aboutit au rapport de Khrouchtchev en 1956. En 1949, il fut mis à l’écart parmi les cadres de son ministère sur décision d’Antoine Pinay pour ses activités syndicales et pour avoir soutenu une grève de mineurs. En 1952 Jacqueline Woh devint sa compagne. En 1954 il publia 31 sonnets préfacés par Aragon au moment où celui-ci en faisait l’éloge comme genre littéraire enraciné dans la tradition française. On voulut voir bien à tort dans ces 31 sonnets une attitude de suivisme politico-littéraire. En fait c’est par goût d’une forme courte qui comporte la faculté de dire beaucoup que Guillevic s’adonna à ce genre et il persista à écrire des sonnets jusqu’en 1967, beaucoup d’entre eux n’étant publiés qu’après sa mort. En 1960, il fut l’objet d’une manœuvre de son administration qui lui proposa de quitter le Parti communiste contre une promotion au rang d’Inspecteur Général de l’Économie nationale qui lui avait été refusée jusque-là. À ce marché il répondit malicieusement : « Vous m’obligez donc à rester dans ce foutu parti ! » [Vivre en poésie, p. 140.]. Cette année-là moururent deux poètes qui comptaient pour lui : Reverdy, qu’il connaissait depuis 1944, et Supervielle, depuis les années d’avant-guerre. 1962 lui apporta la consécration d’un Guillevic de son ami Jean Tortel dans la collection « Poètes d’aujourd’hui » qui remplaçait l’ancienne étude de Pierre Daix parue en 1954. En 1963 il est mis en congé spécial ce qui lui permit de lire davantage, Proust en particulier pour lequel il éprouvait un penchant très fort et qu’il emmenait volontiers dans ses voyages, notamment à l’étranger. Il rencontra Marianne Auricoste qui devint sa compagne en 1965. En 1967, année de sa prise de retraite, mourut sa fille Irène. L’année suivante, nouvelle consécration : les deux recueils Terraqué et Exécutoire parurent dans la collection Poésie-poche chez Gallimard.

Les événements de 1968 entraînèrent une remise en question des institutions littéraires et Guillevic participa activement à la fondation de l’Union des Écrivains. Il rencontra Lucie Albertini en 1969 qui devint sa femme en 1981. Il publia Encoches aux Éditeurs français réunis, maison d’édition dirigée par Aragon. Ce recueil fit ensuite l’objet d’une édition bilingue français/breton en 1975. En 1970 disparut Elsa Triolet dont il était proche. Il avait écrit en 1949 à partir de son roman L’inspecteur des ruines les Chansons d’Antonin Blond. Ces chansons qui donnent la parole au personnage principal du roman ne sont pas des chansons au sens habituel du terme, mais des poèmes à chanter, qui en quelques mots incarnent et développent la personnalité d’Antonin Blond. Il avait réitéré cette greffe poétique à la suite de la publication des Manigances d’Elsa Triolet en 1962 avec les Chansons de Clarisse qui seront chantées par Jeanne Moreau. L’année suivante, en 1971, mourut un autre ami, Jean Follain.

En 1972, il effectua un voyage en URSS qui le laissa plein d’amertume. Ce voyage confirma pour lui ce qu’il pressentait quand il écrivait : « Devant certaines études soviétiques par exemple je suis accablé. Marx en aurait une attaque d’apoplexie. » [Choses parlées, p. 110] Il mena ensuite en 1978 un long périple en Extrême-Orient qui lui révéla des civilisations aux antipodes de celles de la vieille Europe à laquelle il restait attaché par son histoire, par sa nature. Il devint Président de l’Académie Mallarmé en 1975 et le resta jusqu’en 1993. Il quitta le Parti communiste en 1980 à la suite de désaccords persistants sans renier le corps d’idées pour lesquelles il avait milité pendant presque quarante ans.

Source: François Eychart, article du Maitron sur Guillevic: https://maitron.fr/spip.php?article88874

 
***
"Le français était pour moi déjà une langue hiératique, réservée aux fonctionnaires, aux notables et à l'instruction - chose à mes yeux sacrée. Les paysans ne parlaient pas français. A l'école publique, il était interdit de parler breton (et de cracher par terre). Voilà que ces récitations me révélaient une langue encore différente: le hiératique dans le hiératique. (...) Au-delà du français, il y avait encore une autre langue, celle du poème. J'ai eu alors le sentiment - j'ai souvent employé l'expression mais mon impression date de cette époque - qu'avec de la ficelle, on faisait du fil de fer".
Guillevic avait un rapport charnel, passionné et presque mystique à la Bretagne, un amour pour sa terre natale du Morbihan et de Carnac:
"Mer au bord du néant
Qui se mêle au néant
Pour mieux savoir le ciel
Les plages, les rochers,
Pour mieux les recevoir.
Ils ne sont pas tous dans la mer
Au bord de la mer
Les rochers
Mais ceux qui sont au loin
Égarés dans les terres
Ont un ennui plus bas,
Presque au bord de l'aveu.
Église de Carnac
Qui est comme un rocher
Que l'on aurait creusé
Et meublé de façon
A n'y plus avoir peur.
Nulle part comme à Carnac
Le ciel n'est à la terre,
Ne fait monde avec elle
Pour former comme un lieu
Plutôt lointain que tout
Qui s'avance au-dessous du temps.
(...)
Je te baptise
Du goût de la pierre de Carnac
Du goût de la bruyère et de la coquille d'escargot,
Du goût de l'humus un peu mouillé.
Je te baptise
Du goût de la bougie qui brûle
Du goût du lait cru,
Du goût différent de plusieurs jeunes filles,
Du goût de la pomme verte et de la pomme très mûre.
Je te baptise
Du goût du fer qui commence à rouiller,
Du goût d'une bouche et d'une langue avides,
Du goût de la peau que tu n'as pas salée,
Du goût des bourgeons, des jeunes girolles"
Carnac - Eugène Guillevic - 1956
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2 janvier 2022 7 02 /01 /janvier /2022 07:31
Ashraf Fayad, poète insoumis, a reçu le prix international du poète résistant au Festival du livre de Mouans-Sartoux en 2019. L'Humanité

Ashraf Fayad, poète insoumis, a reçu le prix international du poète résistant au Festival du livre de Mouans-Sartoux en 2019. L'Humanité

Ashraf Fayad, un poète brisé
Mardi 28 Décembre 2021 - L'Humanité

Cela fait maintenant sept ans que le poète palestinien Ashraf Fayad croupit dans une geôle saoudienne.

Accusé d’apostasie (reniement de la foi), il avait été arrêté le 1 er janvier 2014 puis, en mai, condamné à quatre ans de prison et 800 coups de fouet. Après avoir fait appel de cette peine, il est jugé à nouveau en novembre 2015 et est condamné à mort. À la suite d'une campagne internationale qui réunira plus de trois cent mille signatures, sa peine est commuée en huit ans de prison et 800 coups de fouet. Il lui est notamment reproché d’avoir publié un recueil de poèmes en 2007, Instructions internes, qui contiendrait des poèmes athées.

Né en 1980 à Khan Younes, dans le sud de la bande de Gaza, Ashraf Fayad avait dû s’exiler dans le Golfe où il devint très vite une figure du monde artistique. Peu après sa condamnation, des dizaines de poètes du monde entier s’étaient mobilisés. En 2019, il a reçu le prix international du poète résistant au Festival du livre de Mouans-Sartoux.

Le poète et dramaturge marocain, Abdellatif Laâbi, qui n’a de cesse de le défendre depuis toutes ces années, vient de diffuser un poème sur les réseaux sociaux, intitulé J’ai un ami en prison. On y lit notamment : « Dans l’étau de laideur où il étouffe/comment peut-il continuer/à caresser de la beauté/ne serait-ce que l’idée ?/Sa solitude est plus tyrannique/que celle de l’incommensurable désert/qui l’entoure/J’ai un ami en prison/et je pense à lui aujourd’hui/comme les autres jours. »

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