Depuis le 7 octobre 2023, le milieu scolaire n’échappe pas aux tensions et au racisme qui traversent la société israélienne. Les professeurs et étudiants qui se mobilisent pour la paix font l’objet de convocations. Sur fond de renforcement de la militarisation de l’institution scolaire, les manuels réécrivent l’histoire pour légitimer le discours de l’extrême droite.
Lina Sankari, L'Humanité, 24 octobre 2025
Haïfa, Nazareth, Rishon Lezion (Israël), envoyée spéciale.
Aussi loin qu’il s’en souvienne, les colis destinés aux soldats israéliens, minutieusement préparés par les élèves de maternelle sous l’œil attentif du maître, ont toujours été composés des mêmes présents : un assortiment de bonbons, des chaussettes, quelques sous-vêtements… « C’était à la veille des vacances, on insérait notre numéro de téléphone. Je me souviens de la fierté que j’ai ressentie quand le soldat à qui j’avais expédié mon colis m’a rappelé. Je n’avais alors aucun outil pour porter un regard critique sur ce qu’on nous demandait de faire », analyse aujourd’hui Adam Eli.
Celui qui est devenu professeur d’histoire au lycée sait désormais que le système scolaire israélien est tout entier tourné vers le renforcement du militarisme dans la société. « C’est le cas depuis le premier jour de la création de l’État d’Israël », pose-t-il. La ville de Rishon Lezion, à 13 kilomètres au sud de Tel-Aviv, dans laquelle il enseigne, fut la première implantation sioniste en Palestine, en 1882. Avec 250 000 habitants, elle est désormais la quatrième ville du pays et demeure un foyer majeur d’accueil des nouveaux arrivants. Partout, des tours résidentielles continuent de sortir de terre.
Depuis les massacres du 7 octobre 2023, l’école n’échappe pas aux tensions qui traversent la société. Professeurs et étudiants sont convoqués par l’administration pour avoir posté un message politique sur les réseaux ou pour avoir pris part à une manifestation exigeant la fin de la guerre à Gaza.
Selon Adam Eli, également secrétaire du mouvement Hadash, qui réunit plusieurs formations de gauche dont le parti communiste israélien, à Tel-Aviv, « c’est une manière de nous signifier les limites de ce qui peut être dit. Certains d’entre nous ont reçu des coups de fil anonymes, qui étaient en réalité totalement identifiables, pour nous dissuader de participer aux manifestations. Si c’est ce qui arrive aux professeurs juifs, je vous laisse imaginer le sort des professeurs arabes ». En Israël, Arabes et juifs fréquentent des établissements séparés : écoles publiques juives laïques, juives religieuses, juives orthodoxes ; les institutions arabes suivent la même déclinaison avec les spécificités musulmanes, chrétiennes ou druzes. Un apartheid scolaire qui ne dit pas son nom alors que les établissements mixtes demeurent rarissimes.
Des classes vertes en Cisjordanie occupée
Ce n’est donc qu’à l’université que juifs et Palestiniens se côtoient. Le racisme latent a pris un tour dramatique depuis le 7 Octobre. Nombre d’étudiants juifs israéliens, appartenant à des groupes d’extrême droite, ont cru bon de dénoncer leurs condisciples arabes et de dresser des listes pour le moindre propos politique sur la Palestine. « Ça existait avant mais la situation s’est aggravée. L’administration leur demande s’ils soutiennent le Hamas. En fait, on apprend aux étudiants palestiniens à avoir peur », glisse Salah, un professeur d’arabe, qui préfère rester anonyme, avant de plonger dans un long silence.
Abîme de réflexion et d’inquiétude. À ses côtés, Hala, une jeune étudiante en communication visuelle, à la crinière blonde, reprend à sa place : « On peut lire l’inquiétude dans les yeux de nos parents. À leur époque, la honte les frappait s’ils ne s’engageaient pas en politique. Aujourd’hui, ils nous dissuadent de le faire. Avant, ils étaient arrêtés s’ils jetaient des pierres ; aujourd’hui, un simple message sur les réseaux peut suffire. »
À la Knesset, les élus Hadash, membres de la commission de l’Éducation, de la Culture et des Sports, s’élèvent dès le 15 novembre 2023 contre un amendement à la loi sur les droits des étudiants qui transforme les activités politiques en incitation au terrorisme. « Au nom de la lutte contre la terreur, ces lois vont activer le terrorisme contre la minorité arabe palestinienne », s’insurge alors l’ex-député Youssef Atauna (Hadash).
Contrairement aux principes proclamés par le ministère de l’Éducation, l’école ne vise pas à former les citoyens en devenir mais de futurs soldats. Lors de leur onzième année d’étude, à l’âge de 16-17 ans, les lycéens sont invités à participer à la Gadna, les bataillons de jeunesse créés par la Haganah, l’une des organisations paramilitaires qui a précédé la création d’Israël en 1948 avant d’être intégrée à l’armée.
Le programme d’une semaine vise aujourd’hui à remédier à la désaffection grandissante des jeunes pour le service militaire. « On leur apprend la discipline, on les incite à s’enrôler, on leur explique le déroulement d’opérations », détaille Adam Eli.
Il y a quelques semaines, le ministère de l’Éducation, dirigé par Yoav Kisch, a proposé l’organisation de classes vertes en « Judée-Samarie » (nom donné par les sionistes à la Cisjordanie occupée) afin que « les jeunes puissent se rendre sur les lieux où l’histoire du peuple juif aurait commencé, selon la Bible », explique Adam Eli en levant les yeux au ciel. L’histoire racontée à partir de récits mythifiés ne laisse aucune place aux Palestiniens.
Les manuels se contentent de les désigner en tant qu’« arabe » pour mieux effacer leur identité spécifique : « L’Arabe n’a pas d’histoire propre, il n’a pas de racines. C’est un Arabe », résume Adam Eli. Il est même une figure de l’arriération à laquelle il serait impossible de s’identifier. Dans un manuel de géographie de 2003, on pouvait lire : « La société arabe (…) s’oppose aux changements par nature, (elle est) réticente à adopter les innovations. »
Theodor Herzl mais pas Mahmoud Darwich
Secrétaire des jeunes communistes de Nazareth, Mina Alaa Al Din vient d’achever ses études d’architecture. Plutôt volubile, la jeune femme tranche : « Si tes parents ne t’ont pas transmis l’histoire des Palestiniens, alors tu n’en sauras rien à l’école. » Dans les grandes figures vantées dans les manuels qui sont destinés aux Palestiniens de 1948, on trouve : Theodor Herzl, sous la plume duquel naquit l’idée d’offrir un État refuge aux juifs du monde entier au XIXe siècle, mais pas Mahmoud Darwich, figure de proue de la poésie palestinienne dont le verbe porte un peuple autant qu’une terre.
Une étude menée par l’association Sikkuy, qui mobilise juifs et Arabes contre les discriminations, a déterminé que l’invisibilisation passait sans surprise par la géographie : « Dans les manuels en hébreu, les cartes représentent seulement Israël. Sur ces cartes, certaines villes mineures d’Israël sont représentées mais pas la grande ville à majorité arabe de Nazareth », observe Amjad Shbita, le codirecteur de l’ONG.
Selon cette vision, la société palestinienne se serait presque effondrée par elle-même, permettant la création de l’État d’Israël. L’histoire de la Nakba (catastrophe) de 1948, c’est-à-dire des massacres et de l’exode forcé de 800 000 Palestiniens en 1948, est passablement édulcorée. « Il y a une certaine reconnaissance du fait que les forces de défense israéliennes ont déporté des Palestiniens mais sans contextualisation aucune. On évoque des incidents sporadiques qui se seraient déroulés pour des raisons tactiques ; jamais le fait qu’il existait une résistance », détaille Adam Eli. Le professeur ajoute : « L’histoire est faite pour faire comprendre aux élèves pourquoi nous avons raison. » Une manière de légitimer la violence coloniale.
En février dernier, les professeurs ont reçu pour instruction d’attribuer le déclenchement de la guerre d’Octobre, en 1973 (Yom Kippour pour les Israéliens), à l’Égypte et non à Israël qui, sous la direction de la première ministre Golda Meir, avait rejeté les propositions de paix d’Anouar El Sadate. Depuis 2018, et conformément à la loi sur l’État-nation votée en ce sens, les livres font référence à un « État juif ».
Les livres scolaires destinés aux Palestiniens d’Israël, élaborés par le même ministère de tutelle, ne sont pas plus diserts sur les grandes dates de leur histoire ou les grands auteurs palestiniens. « Nous n’avons jamais obtenu l’autonomie pour nos manuels ou nos programmes », souffle Amjad Shbita.
Pour pallier ce manque, et documenter leur histoire, les Palestiniens de 1948 montent des podcasts et des documentaires « autour de l’histoire locale de la première Intifada » de 1987 à 1993, fait remarquer Nadera Abu Dubey Saadi, chef de projet au sein de l’association Femmes contre la violence.
Des étudiants en armes
Signe de la lente fascisation des esprits : certains élèves juifs appellent ouvertement à tuer les Palestiniens pendant le temps de classe. « Ils se contentent de répéter ce qu’ils entendent toute la journée, des membres du gouvernement jusqu’à leur famille ou leurs voisins », constate Adam Eli.
Fin octobre 2023, une expédition punitive menée par des étudiants juifs d’extrême droite, criant « Mort aux Arabes », avait fait grand bruit à l’université de Netanya, au nord de Tel-Aviv, pourtant gardée par la police. Solution trouvée par la maire de la ville, Miriam Feirberg-Ikar ? Évacuer les étudiants palestiniens de leurs dortoirs pour « sécuriser » la ville plutôt que d’arrêter les groupes violents aux allures de milices.
« Après le 7 Octobre, beaucoup d’étudiants juifs ont commencé à venir à la fac avec leurs armes », confirme Mina Alaa Al Din. De leur côté, les professeurs réservistes affichent fièrement leur plaque avec le numéro de leur unité. « Nous ne savons pas quelle est la santé mentale de ceux qui ont été à Gaza et ont vu ou participé aux horreurs. Personnellement, je les perçois comme une menace car, en tant que Palestiniens, nous sommes, à leurs yeux, les mêmes que ceux de Gaza », énonce-t-elle encore.
Sidérée, la jeune femme n’en revient toujours pas que les étudiants en design aient été invités à participer à un cours pour fabriquer des uniformes pour l’armée. Il en va de même pour l’entrisme de l’institution militaire dans les cours liés à la technologie et à l’ingénierie. Désormais, quand un proche lui demande comment s’est passée sa journée, Adam Eli considère qu’elle a été bonne s’il a réussi à convaincre ses élèves « qu’il ne fallait pas tuer tous les Palestiniens de Gaza ». Avant de préciser : « Il faut se contenter de petites victoires. En tant que professeur, je peux seulement semer le doute chez eux. L’école a toujours été le lieu de reproduction du système. Et Israël ne fait pas exception. »
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