Israélien exilé à Paris, Nadav Lapid décrit, dans le sidérant « Oui », la défaite morale de la société israélienne à l’heure du génocide à Gaza. Il présentais le film à la Fête de l’Humanité ce dimanche.
Il y a des plans dans Oui où Nadav Lapid brouille la façade des immeubles de Tel-Aviv du bout d’une caméra au poing tremblante. D’autres à l’arrière-plan duquel apparaît le paysage de Gaza en fumée.
Rarement donc aura-t-on vu film aussi contrarié que celui-ci, tourné en Israël au beau milieu d’un génocide, par un exilé revenu agacer son pays comme le retour du refoulé.
Oui est une fiction délirante, exubérante, où une tête peut soudain se transformer en écran, mais c’est aussi un instantané crucial de la société israélienne d’aujourd’hui, saisie de l’intérieur dans son déni, son obsession de vengeance, son aveuglement volontaire.
« Tu es face à un soleil du mal », raconte le réalisateur, tout juste cinquante ans, dans un français qu’il a perfectionné depuis les quelques années qu’il est installé à Paris. « Et tu te demandes : quelle est la place du cinéma ? ».
En Israël, le film n’a pas encore trouvé de distributeur, mais il a été montré au festival de Jérusalem. Comment a-t-il été accueilli ?
Nadav Lapid
Réalisateur
Avant la projection au festival de Jérusalem, deux ministres avaient sommé le festival de déprogrammer le film en disant qu’il méprisait la souffrance des Israéliens et qu’il était au service du Hamas. Il y a quelques jours, la ministre de la Culture s’est jointe à eux en affirmant qu’elle était offusquée par le film et que les Israéliens ne voulaient pas voir cela.
Pendant la projection à Jérusalem, quelques personnes ont crié au scandale, et au cours du débat qui a suivi, un couple a demandé au gardien à l’entrée de m’arrêter. Malgré cela, cette projection a été un moment incroyable. Je lis beaucoup d’articles qui qualifient le film de « brûlot », de « parodie » ou de « satire », etc., mais je pense que pour les Israéliens, c’est du néoréalisme. Quand ils voient le film, ils savent qu’il n’y a pas un millimètre de distance entre eux et ce qu’il y a sur l’écran. C’est extrêmement fort.
Avez-vous l’espoir que cela puisse changer les mentalités ?
J’espère le film va suffisamment secouer les âmes pour faire jaillir quelque chose du refoulé. La société israélienne est profondément malade, et le fait que le monde ne sanctionne pas Israël, que le pays profite d’une telle impunité est une chose affreuse, tout d’abord pour ceux qui en souffrent, les Gazaouis, mais aussi pour les Israéliens, encouragés à cultiver une perversité et une vision complètement tordue de la réalité, dans laquelle ils sont les victimes et seule leur souffrance compte.
Le problème en Israël, ce n’est pas Netanyahou, ce sont les Israéliens. Et Netanyahou est juste un symptôme, si ce n’est pas lui, ce sera un autre. Mais je suis cinéaste, pas médecin…
Ce qu’il se joue à Gaza est aussi un conflit d’images. D’un côté, il y a des images de corps démembrés qui sont accusées d’être des montages, et de l’autre, les visualisations comme celle de la Trump Riviera, pures spéculations dont les promoteurs espèrent qu’elles deviennent vraies. Le film met aussi en scène cette tension : on y voit par exemple un immeuble jaillir du sol comme un champignon au gré d’un effet spécial ostentatoire.
Oui n’est pas une enquête sur la réalité, mais plutôt une enquête sur des âmes individuelles dans un collectif qui est le peuple. Plus que jamais, on crée des mythologies et des légendes qui, en retour, façonnent notre monde. Je pense que 99,9 % des Israéliens sont convaincus que le 7 octobre, les hommes du Hamas ont éventré une femme enceinte, ont pris le fœtus et l’ont jeté à la poubelle.
Même si beaucoup de journaux qui ont enquêté se sont rendu compte qu’il s’agissait d’images d’un cartel mexicain, cela ne change rien : aujourd’hui, pour les Israéliens, ce sont des éventreurs de femmes enceintes que l’on est en train de massacrer à Gaza. Nous sommes dans un moment où la fiction domine, mais paradoxalement, la fiction a perdu puisqu’elle est systématiquement prise pour un document.
Était-il difficile de monter une équipe en Israël ?
Ça s’est avéré très compliqué. Beaucoup de techniciens ont refusé de travailler sur ce projet. Cela ne m’était jamais arrivé, mais là, c’était un phénomène massif. Cela ne veut pas dire que ceux qui ont accepté étaient tous d’accord politiquement avec le film.
Le père du chef électricien avec qui je travaille depuis longtemps, un homme de 80 ans qui manifestait toujours contre ce qui se passait à Gaza, a été kidnappé et tué en octobre. Son frère et la copine de son frère ont été tués. Il y avait des membres de l’équipe dont les enfants étaient soldats à Gaza. Tous n’étaient pas forcément en accord politique avec le film, mais tous étaient en accord avec le caractère crucial du cinéma à ce moment-là.
À un moment du film, vous décidez de filmer Gaza sous les bombes…
Il était évident que le film porterait sur l’aveuglement, sur le fait de voir ou ne pas voir, et la vue de Gaza fonctionnait à ce titre comme une sorte de force magnétique. Nous avons filmé Gaza depuis une colline surnommée « la colline de l’amour », où les soldats ont l’habitude de se rendre pour faire l’amour avec leurs copines, à 600 mètres de la frontière — c’est macabre, mais c’est vrai.
Cet emplacement donnait vraiment ce sentiment de voir Gaza sans y être présent. Comme il s’agit d’une zone militaire interdite, nous y sommes montés façon guérilla, sans autorisation, avec l’équipe la plus réduite possible. Au bout de trois minutes, mon assistant, resté en bas, m’appelle pour m’annoncer que l’armée est arrivée.
C’est la scène la plus importante, je me dis que le film est foutu. Puis trente, quarante minutes passent. Je le rappelle, et il me dit : « tu ne vas pas y croire ». Il s’est avéré que l’officier était un mec de vingt ans passionné de cinéma. Quand l’équipe lui a dit que nous tournions un film, il a commencé à poser plein de questions.
À un moment, il a posé la plus grande question du cinéma : « comment sait-on où il faut poser la caméra ? » Celle que se posaient les jeunes Rivette et Godard en 1958. Tous les collègues qui étaient présents ont commencé à donner leur avis. Un policier est arrivé, mais le soldat lui a dit de partir, et nous a laissés continuer. C’est un mec qui a tué beaucoup de gens. Je me demande si un jour il deviendra réalisateur.
En restant de ce côté de la frontière, vous assumez de filmer le mal de l’intérieur. De l’autre côté, des films comme « From ground zero » de Rashid Masharawi, compilation de courts-métrages réalisés par des Gazaouis sous les bombes, montrent un autre point de vue. Vous l’avez vu ?
Je n’ai pas vu le film de Rashid Masharawi, mais j’espère qu’il existera 50 millions de films faits par des Palestiniens, par des Gazaouis, qui raconteront ce qui s’est passé dans toutes les formes qu’ils choisiront. Moi, je suis Israélien, et je ne peux que faire des films de l’autre côté.
J’ai toujours rêvé d’un film qui n’existe pas, le film d’un Fritz Lang qui serait retourné en Allemagne en 1941 et qui aurait tourné à Berlin, à Munich, chez les faiseurs du mal. Si Lang avait filmé une famille à Munich à l’époque, cela aurait d’emblée généré une ambiguïté.
Filmer un couple à Tel Aviv au milieu de la guerre à Gaza est aussi un acte ambigu. La question que les gens doivent se poser, c’est de savoir si des films pareils doivent exister ou non. Mais s’ils existent, l’ambiguïté ontologique existera. Dès le moment où tu mets ta caméra à Tel Aviv et que tu commences à filmer quelque chose, le cinéma subvertit d’une certaine manière les propos trop clairs, et je pense que c’est pour le mieux. C’est pour cela qu’il a été inventé. Je ne parle pas de relativisme moral, mais d’une épaisseur que le cinéma peut amener.
« Oui » a été financé à 10 % par le Fonds du cinéma israélien (Israel Film Fund). Que représente ce fonds ?
En Israël, il y a deux fonds dédiés au cinéma : le Fonds du cinéma israélien et la fondation Rabinovitch. La fondation Rabinovitch a financé mes trois premiers longs métrages, mais s’est ensuite beaucoup rapprochée du régime. Ils ont fini par poser dans leurs contrats toutes sortes d’obligations politiques : que les films ne mettent pas en doute l’existence d’Israël, qu’ils ne méprisent pas l’hymne… Ils n’auraient jamais financé Oui.
L’autre fonds est un fonds indépendant dirigé par l’ancienne directrice du festival du Jérusalem, Noa Regev, une femme courageuse, qui ne travaille pas pour le gouvernement et qui a décidé, avec trois autres personnes, que notre film devait être réalisé. En cela, le Fonds du cinéma israélien était beaucoup plus courageux que Canal +, par exemple. Ces gens, et surtout cette femme, ont pris un très grand risque en finançant le film, et peut-être qu’ils paieront pour cela.
Quel regard portez-vous sur les dernières manifestations en Israël ?
Il faut le dire clairement : le mouvement anti-guerre en Israël n’existe pas, c’est une légende. Il y a un grand débat au sein de la société israélienne par rapport à la question des otages, qui a évidemment sa place, il y a des pour et contre Netanyahou, mais il n’y a pas de mouvement anti-guerre.
La vie en Israël se déroule normalement, les étudiants font leur service de réserve puis retournent à l’université pour étudier la philosophie de la morale alors que le pays commet un génocide. Au-delà même de ce que le pays est en train de commettre, cette absence d’opposition, le fait qu’il n’y ait pas de grève d’étudiants, que les hôpitaux continuent de fonctionner alors qu’à Gaza il n’y a même plus d’hôpitaux, c’est ça la plus grande souillure sur la société israélienne.
En Israël, il existe un principe très profond selon lequel le sang des Israéliens vaut mille fois plus que celui des autres. L’état des choses est tel, et c’est affreux. Paradoxalement, Israël, pour des Juifs, reste une démocratie. De ce point de vue, il vaut mieux vivre à Tel Aviv qu’à Téhéran. Mais il y a une conséquence à cela : le génocide à Gaza n’est pas le génocide de Netanyahou, c’est notre génocide à tous.
Cette maladie morale dont vous parlez, pensez-vous que l’on puisse en guérir ?
J’ai longtemps misé sur la pression internationale, parce que le mal est trop profond pour être guéri de l’intérieur. Alors, lorsque je vois une réunion de chefs d’État européens incapables d’infliger la moindre sanction sur Israël, je me demande : quelqu’un comme Macron n’a-t-il pas peur d’être jugé par l’histoire comme un collaborateur du génocide à Gaza ? Ne comprend-il pas que la responsabilité est sur ses épaules ?
Je n’aime pas sentir le surplomb moral du reste du monde vis-à-vis des Israéliens. En fait, je ne crois pas que les Israéliens sont fondamentalement mauvais. Aujourd’hui, ils sont en train de commettre le pire, mais hier, c’étaient les Français qui faisaient le pire en Algérie. Et la France est désormais complice de ce qui est en train de se passer à Gaza.
Pour ce qui est du cinéma, toute la Nouvelle Vague a été créée pendant la guerre d’Algérie, mais est-ce que cela veut dire que Truffaut, lorsqu’il a fait Les 400 Coups, était un narcissique qui ignorait les atrocités commises par ses compatriotes ? En tant qu’Israélien, je ne supporte pas l’idée de devoir surmonter un test de moralité affligé de la part des spectateurs français, par exemple, pour leur prouver que je suis OK. Je ne sens pas de dette morale envers les Français. Je ne leur dois rien, sauf faire un bon film.
Oui de Nadav Lapid, France, Allemagne, Israël, Chypre, 2 h 30.
Avant-première le 14 septembre à 18 heures à l’espace Jack Ralite de la Fête de l’Humanité
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