Ce week-end est dédié au patrimoine, c'est-à-dire aux biens qui nous appartiennent à tous sans appartenir à aucun, et dont il est légitime que les portes s'ouvrent grandes. Le public, c'est nous, c'est chacun de nous et nous ensemble. A cette occasion, je voudrais vous parler d'un bâtiment en péril, dans ma ville natale, à Saint-Brieuc. C'est une affaire locale, me dira-t-on. Ma foi non, c'est une affaire de toute autre ampleur, chargée de passions, de rêves. Rue Cardenoual, en plein centre, la Maison du peuple s'étiole, s'abîme. Elle fut interdite au public en 2005. En 2008, dans son programme électoral, le maire, Bruno Joncour, promit que les choses ne demeureraient pas en l'état. En 2011, une délibération du conseil municipal décida de la restaurer. Mais rien n'a suivi et l'édifice reste mis au rebut, nié, comme un objet hors d'usage. Mais cette Maison, justement, n'est pas qu'un objet, pas qu'un toit et quatre murs, pas une salle parmi d'autres. C'est un emblème, un lieu de mémoire, un lieu d'assemblée et de culture, un lieu où les travailleurs de la cité, en bâtissant de leurs mains l'immeuble, ont affirmé leur dignité, leur volonté d'émancipation, leur droit à la parole. Et encore un lieu de démocratie, car cette parole n'était nullement monolithique : là, on débattait, on s'échauffait, on s'accordait. « La Maison du peuple » est le titre du premier livre publié par Louis Guilloux, en 1927. Il y montre, précisément, qu'il ne s'agissait pas seulement de façonner des murs, mais, ce faisant, de manifester des solidarités sociales, de mener un combat difficile dont son père, cordonnier, fut un des protagonistes.
La bataille s'avéra longue et incertaine, les résistances furent vives, mais, au bout du compte, l'inauguration eut lieu en 1932, à la veille du Front populaire. Avec mon ami Christian Prigent, né à Saint-Brieuc comme moi, et lauréat du prix Louis Guilloux, nous avons décidé de solliciter la restauration de cette Maison. Ce qu'on appelle « le peuple » a très certainement changé, les luttes sociales aussi. Mais notre besoin d'assemblée est plus fort que jamais, et il nous semble urgent de rendre à cet espace hautement symbolique sa validité et sa vitalité, sa fonction de lien partagé. Il en va de la mémoire, autrement dit de l'avenir.
Hervé Hamon, billet du dimanche du Télégramme, 18 septembre 2016
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