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19 juillet 2019 5 19 /07 /juillet /2019 07:26

Disparition. Johnny Clegg, guerrier pacifiste du combat anti-apartheid

Jeudi, 18 Juillet, 2019 -L'Humanité

Un riche legs musical et un engagement exemplaire. L’artiste activiste sud-africain est mort mardi à l’âge de 66 ans. Il nous laisse des souvenirs émouvants, comme ses concerts à la Fête de l’Humanité.

En 1990, la Fête de l’Humanité célébrait la libération de Nelson Mandela. En ce samedi soir du 15 septembre, la Grande Scène battait un de ses records. Nous étions au moins 100 000 mélomanes citoyens à écouter Johnny Clegg et son groupe Savuka (dont le nom signifie « Nous nous sommes réveillés », en zoulou)   Je me souviens de la clameur qui s’est élevée de la mer humaine, pour saluer l’arrivée, sur le plateau, du chanteur et de ses musiciens sud-africains. Frissons… Je me souviens de l’océan de briquets qui se sont allumés, quand ont retenti les premières notes de l’hymne Asimbonanga (« Nous ne l’avons pas vu »), que le leader avait dédié à Mandela, maintenu par le pouvoir dans ses geôles depuis 1962. Je me souviens que, lorsque Johnny a entonné le couplet en l’honneur de Nelson Mandela, Steve Biko et Victoria Mxenge, le peuple de la Fête de l’Humanité s’est transformé en gigantesque chœur. Certains et certaines d’entre nous, le poing levé, versaient des larmes d’émotion…

Le spectacle splendide de ce groupe, qui, sans peur et sans reproche, bravait la ségrégation raciale, entrait en résonance avec l’espoir porté par la libération de Mandela survenue en février 1990. Mais nous avions conscience que, pour le moment, n’était coupée qu’une seule tête de l’hydre apartheid. « Il ne faut pas encore interrompre les sanctions économiques, s’était exclamé le lucide Johnny Clegg, dans les coulisses. La lutte est loin d’être terminée. Il faudra énormément de temps pour réparer, ne serait-ce que partiellement, les ravages dus au racisme institutionnalisé en 1948 et la misère dans laquelle a été emmurée tout particulièrement la population noire. »

Le 16 juillet 2019, l’ancien professeur d’anthropologie à l’université à Johannesburg, devenu artiste activiste, est décédé d’un cancer à l’âge de 66 ans, à Johannesburg. Il est mort comme il a vécu : avec la lucidité, la simplicité et la générosité chevillées à l’âme. Nous adressons nos sincères condoléances à sa famille et à son équipe, en particulier à son manager français, Claude Six. « Je garderai de lui le souvenir d’un homme brillant, généreux, fidèle à son idéal de justice, mais aucunement naïf, Johnny avait un regard acéré sur le monde, nous souffle Claude Six, chamboulé, qui travaillait avec le regretté musicien depuis 1986. Il a été enterré hier, à Johannesburg, près de sa maman ». 1986, année où nous l’avons découvert en France, à Musiques métisses d’Angoulême, grâce au directeur du festival, Christian Mousset, qui l’avait programmé… Foudroyante a été la révélation de cet artiste révolutionnaire, dont la musique multicolore traversait les murailles de l’apartheid et qui, avec le danseur et percussionniste Dudu Zulu, faisaient la nique à l’apartheid au gré d’ancestrales danses guerrières zouloues. Dudu Zulu paiera de sa vie les spasmes du système, il sera assassiné le 4 mai 1992.

« Il a joué un rôle important pour la démocratie en Afrique »

Dans la musique de Savuka s’embrassaient rythmes africains, guitares rock, claviers électriques et, à la manière d’un pont entre toutes ces cultures, un accordéon puisant aux traditions sud-africaines et occidentales. Clegg s’était initié à la langue et aux rythmes zoulous auprès de Sipho Mchunu. En 1976, année des émeutes de Soweto, Clegg monte, à 23 ans, la formation Juluka (« sueur », en zoulou). Mais Sipho ayant décidé de retourner vivre au village, Johnny lance Savuka. La suite, on la connaît. En 1987, Asimbonanga offre à Clegg une gloire planétaire.

Dans notre édition du 13 septembre 1994, Patrick Apel-Muller et Zoé Lin écrivaient, après le second concert de Johnny Clegg à la Fête de l’Humanité, qui saluait l’élection de Mandela à la présidence de la République : « Ce devait être un concert, ce fut un hymne à la joie, à la liberté recouvrée, pour fêter en musique la nouvelle Afrique du Sud ». Pour Angélique Kidjo, qui a participé au dernier disque de Johnny Clegg, King of Time (2018), il n’y a aucun doute. « Johnny a joué un rôle important dans l’histoire de la musique, mais aussi pour la démocratie en Afrique. Ce qui me touchait, chez lui, c’était son authenticité. Un homme parmi les plus sincères que j’ai jamais rencontrés. »

Fara C.

King of Time, ultime album du Zoulou blanc

Se sachant condamné par le cancer, Johnny Clegg nous a gratifiés, fin 2018, d’une offrande : son album King of Time, abordant le thème du temps qui règne sur toute destinée. Sur le premier single, Color of My Skin, il a eu l’excellente idée d’inviter Angélique Kidjo, tandis que son fils Jesse, musicien de 29 ans, est convié dans I’ve Been Looking. De Johnny, on retrouve le mélange afro-rock reconnaissable entre tous. Sa chanson Oceanheart a été choisie par l’Unesco comme hymne pour la campagne de préservation des océans. CD King of Time (chez Oceanbeat/BMG) johnnycleggsa/

Johnny Clegg. « J’ai fait mon ­apprentissage d’homme à travers une autre culture »

Jeudi, 18 Juillet, 2019

Au fil des années, suivant la situation en Afrique du Sud, le chanteur nous a fait part dans l’Humanité de ses sentiments sur l’évolution de son art, la découverte de la langue zouloue, ses liens de fraternité avec le peuple et les changements politiques dans son pays.

 

21 juillet 1994 :

« La première danse zouloue que j’ai pratiquée, c’était la danse baka. Les employés noirs municipaux qui dégageaient les ordures dans les camions avaient l’habitude de la danser. J’ai appris auprès d’eux. Dès l’âge de 14 ans, j’étais fasciné par la culture zouloue. J’ai étudié le zoulou en autodidacte. J’avais rencontré un guitariste de rue. Il ne parlait pas l’anglais et je ne connaissais pas un mot de zoulou. J’ai appris avec lui en enregistrant ses chansons sur un magnétophone et en les répétant phonétiquement. Je ne savais pas ce que je chantais ! Mais dès que j’ai commencé à maîtriser la langue, je l’ai aimée. À l’âge de 16 ans, j’ai rencontré Sipho, avec lequel, plus tard, j’ai fondé le groupe Juluka. J’ai alors rejoint sa troupe de danse, qui était très cotée. Avec Sipho, j’ai vécu une amitié extraordinaire, une rare fraternité. Sans en être conscient, j’allais contre le système de l’apartheid. »

10 août 1994 :

« Quand vous grandissez dans trois pays d’Afrique différents, que vous êtes né en Angleterre, que votre mère est divorcée… J’ai eu une éducation totalement folle et, à un moment donné, j’ai commencé à m’intéresser aux sociétés ­traditionnelles, parce qu’elles m’apportaient un foyer, une identité (…). J’ai fait mon ­apprentissage d’homme à travers une autre culture, parce que celle qu’on m’offrait dans ma propre société était en pleine banqueroute. »

18 juillet 2007 :

« La Fête de l’Humanité est un symbole important, un événement que j’associe à des valeurs d’égalité. Très différent de tous les spectacles que je fais en tournée, d’autant plus que c’est un moment chargé d’histoire. La première fois que je me suis produit à la Fête de l’Humanité, c’était en 1987 ou 1988… Je garde de très bons souvenirs de cette époque. Nous étions très conscients de la situation en Afrique du Sud, de l’apartheid et de toutes les autres situations où perdurent des dictatures. »

9 décembre 2013 :

« Pour ma famille, pour moi, pour le peuple sud-africain, Nelson Mandela incarne la longue et persévérante pérégrination qui s’est avérée nécessaire pour que notre pays atteigne, enfin, la rive rêvée : celle de la démocratie et d’une Afrique du Sud délivrée de l’apartheid. La décennie 1990 a été secouée par des tourmentes, mais ni le massacre du 17 juin 1992 dans le township de Boipatong (perpétré par des membres armés de l’Inkatha Freedom Party – NDLR), ni l’assassinat, en 1994, de Chris Hani, secrétaire général du Parti communiste sud-africain, ni les autres atrocités qui ont pu être commises n’ont pu arrêter les négociations pour une Afrique du Sud libre et démocratique. Parfois, le doute ou la peur s’emparait de nous. Mais dès que Nelson Mandela s’exprimait à la radio ou à la télévision, sa voix, à la fois puissante et irradiante d’amour, nous redonnait courage. Madiba avait, en outre, un grand sens de l’humour, qu’il savait conjuguer avec les vertus de sa bravoure. Il accordait une oreille attentive et respectueuse à ses interlocuteurs, y compris à ses adversaires. Des qualités particulièrement précieuses dans un contexte où primaient le racisme et la démagogie. Nelson Mandela a été le capitaine qu’il fallait à notre Afrique du Sud malmenée par la tempête. Son héritage continuera de nous inspirer profondément. Au revoir, papa. Hamba kahle, Tata ! »

Disparition. Johnny Clegg, guerrier pacifiste du combat anti-apartheid (L'Humanité, 18 juillet 2019)

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