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5 septembre 2026 6 05 /09 /septembre /2026 06:05
Ziad KHADASH est un écrivain palestinien qui vit dans le camp de réfugiés de Jalazone
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En Cisjordanie, ce cauchemar qui me hante devient réalité, par l’écrivain palestinien Ziad Khadash
Ziad Khadash vit dans un camp de réfugiés de la région de Ramallah où il donne des cours d’écriture. Il raconte un rêve récurrent dans lequel le ministre israélien d’extrême droite, Bezalel Smotrich, tape à sa fenêtre.
Des membres des forces israéliennes montent la garde lors d'un raid dans le village de Sarra, près de la ville de Naplouse en Cisjordanie, le samedi 25 juillet 2026.
Par Ziad Khadash
écrivain palestinien (traduit par Stéphanie Dujols)
Publié le 03/09/2026
Il y a deux mois, je me suis mis à consulter le célèbre psychiatre palestinien Mohammad al-Khawaja, qui est mon ami, et dont l’oncle est un proche de mon père. Quand il m’a aperçu sur l’écran de sa caméra, assis devant sa secrétaire dans la salle d’attente pleine à craquer, il n’en a pas cru ses yeux. Laissant la patiente avec laquelle il s’entretenait, il a ouvert la porte en éclatant de rire.
«Abou al-Zouz ! Qu’est-ce que tu fais là ? Tu viens chercher des idées pour tes nouvelles ?
— Pas du tout, ai-je répliqué. Mais occupe-toi de ton patient, on parlera quand ce sera mon tour.»
Deux heures plus tard, je toquais à la porte de mon ami psychiatre. Il riait encore.
«Me dis pas que tu vas mal. Pas toi ! T’as un mental de fer, c’est plutôt toi qui devrais me soigner ! Bon, dis-moi ce qui t’arrive, Zouz…»
Allongé près de mon ami, j’ai commencé à lui raconter ce cauchemar qui me revient sans cesse, et que je perçois comme une réalité, au point que je me réveille en sueur avec des palpitations et une douleur dans la poitrine. Chaque nuit, mon ami, je suis réveillé en sursaut par une main qui frappe à ma fenêtre. Une main bizarre, brutale, pleine de rage et d’impatience. J’ouvre la fenêtre les yeux à moitié clos, et là, je vois Smotrich [Bezalel Smotrich, ministre d’extrême droite du gouvernement Nétanyahou, ndlr], oui, Smotrich, qui m’attrape par le cou et me secoue en me hurlant au visage des choses en hébreu – langue que je ne maîtrise pas. Au même moment, on cogne sauvagement contre la porte pour tenter de l’enfoncer, et j’entends des soldats israéliens brailler dans leur arabe bancal : «Ouvre porte ! Ouvre porte !»
Sentant que c’était sérieux, mon ami psychiatre a écouté consciencieusement le récit de mon cauchemar, puis, en me raccompagnant à la porte, il a fourré dans ma poche une ordonnance avec le nom d’un médicament. Avant de partir, je lui ai chuchoté à l’oreille : «Je sais ce que tu te dis : “Mon ami est écrivain, il est émotif” mais c’est pas ça, je t’assure, toute ma famille souffre du même cauchemar, même mon frère Fouad, le dentiste, qui hait la littérature. S’il te plaît, cesse de me voir comme un écrivain tourmenté.» Il a hoché la tête en me tapotant l’épaule.
L’occupation est un désastre esthétique, humain et civilisationnel
Je suis un nouvelliste, né en 1964. J’ai publié treize recueils. J’enseigne aussi l’écriture créative dans les écoles de Ramallah. Je suis originaire du village de Beit Nabala, dans la province de Ramlé, dont nous avons été expulsés en 1948, pendant la Nakba. Je vis avec ma famille à Jalazone, l’un des camps de réfugiés de la région de Ramallah, en Cisjordanie – à peu près à sept kilomètres au nord de la ville. Jalazone a été établi en 1949 après l’exode forcé des Palestiniens. Il a accueilli des familles de réfugiés venues de dizaines de villages et de bourgades, en particulier des régions de Lod et de Ramlé. Depuis la création du camp, l’Unrwa [l’Office des Nations unies chargé des réfugiés palestiniens, ndlr] y fournit les services de base.
Le camp s’étend sur une petite surface, pas plus de 25 hectares. Au fil des décennies, il est devenu surpeuplé. D’après les données de l’Unrwa, en 2023, il comptait 16 173 réfugiés enregistrés (à ceci près que la population enregistrée ne correspond pas forcément à celle qui réside dans le camp).
A mes yeux, l’occupation est un désastre esthétique, humain et civilisationnel. Depuis mon enfance, je vois des soldats partout : à l’école, au dispensaire, à la maison, au supermarché, à la banque, dans les parcs, dans les salles de théâtre, dans les rues du quartier, à la ville, au camp, et dans mes cauchemars. Songeant au soldat qui, menant un raid dans le camp, voit toutes ces maisons agglutinées – au point que mon voisin peut m’entendre parler à ma femme avant de lui faire l’amour –, je me suis toujours demandé s’il se posait la question parfois : «Mais qu’est-ce que je lui veux, à ce peuple, qui vit dans un enfer pareil ?»
Enfant, j’interrogeais mon père qui est poète et instituteur : «Que font-ils dans le camp, les soldats, papa ? Ça ne leur a pas suffi, de nous voler notre village ? Qu’est-ce qu’ils nous veulent ? Qu’est-ce qu’ils viennent voler encore ?» Mon père répondait : «C’est l’occupation, mon fils. Elle n’a pas de logique, pas de raison. C’est comme une bête sauvage dans la forêt, tout ce qui l’anime, c’est de dévorer toujours plus de proies sur terre et dans le ciel. Par instinct.»
Un jour, mon père nous a réunis pour nous dire…
Avant le 7 Octobre, l’occupation était féroce, sauvage, comme toute occupation. Mais depuis le 7 Octobre, c’est un enfer. Sortir du camp à l’aube ou en soirée est devenu très périlleux. Avant le 7 Octobre, nous vivions dans un état de tension, de qui-vive permanent, mais dans un certain calme. A présent, personne ne peut sortir du camp sans avoir au préalable consulté sur Telegram le fil d’infos où, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, les jeunes surveillent les entrées et les sorties de l’«armée» – c’est ainsi qu’on appelle les soldats israéliens du camp –, non pas dans l’idée de mener des actes de résistance, mais pour protéger les habitants des affronts des soldats, au cas où ils seraient pris en flagrant délit de crimes punis par le droit international.
Un soir, en effet, les gens du camp ont fait circuler un communiqué de l’armée d’occupation détaillant les crimes et les sanctions stipulées par une convention de droit international de l’ONU en 1948. On s’est mis alors à entendre crier aux fenêtres : «Où tu vas, toi ! Tu sais pas que c’est interdit d’aller à l’hôpital ? T’as pas lu le communiqué ? C’est puni de soixante coups de pied !» Ou bien : «T’es fou ? Tu vas passer la soirée chez ton copain ? Ça vaut huit gifles sur chaque joue ! Reviens vite !»
Un jour où mon père suivait l’exode des habitants de Gaza à la télévision, il nous a réunis pour nous dire : «Ecoutez-moi bien : après Gaza, ce sera notre tour. Sachez que, pour notre famille, il n’y aura pas de troisième exode. Ils sont plus forts que nous. Y a qu’une solution : s’ils s’approchent de chez nous et qu’ils nous demandent de sortir, on prendra tous ce poison.» Là, mon père a sorti une boîte en plastique hermétiquement fermée. «Du poison ? Qu’est-ce que tu racontes, papa ?» s’est écrié mon frère Emad en éclatant en sanglots. «Oui, du poison», a répété mon père, qui s’était mis à rougir étrangement.
«Je ne vous ferai pas subir un troisième exode. J’ai vécu celui de 1948 et celui de la défaite de 1967. Je ne partirai pas d’ici pour me réfugier sur une colline ou dans une vallée et me retrouver une troisième fois sous une tente, comme les gens de Gaza, ou comme ceux des camps de Jénine et de Nour Chams, dans le nord de la Cisjordanie. Ils ont envahi les deux camps au bulldozer, ont détruit les maisons et ont expulsé les habitants vers Jénine. Vous voudriez qu’on reste comme ça à attendre notre tour ?» Mes frères et leurs enfants ont fondu en larmes. Quant à moi, je me suis réfugié dans ma chambre pour attendre que la main de Smotrich vienne empoigner mon cou.
Ils voudraient nous tuer après nous avoir autorisés à tenir une guitare
A près de deux mois des élections israéliennes du 27 octobre, un ami d’un autre camp, qui lui aussi souffre du cauchemar de Smotrich, m’a dit au téléphone : «Tout va changer, Ziad. Prions pour que les barbares s’en aillent et soient remplacés par des gens plus raisonnables.» Mon ami a ajouté : «J’ai écouté Gadi Eisenkot, sa popularité est en train de monter en Israël face à ce monstre de Nétanyahou. Il a dit que, s’il arrivait au pouvoir, il autoriserait 150 000 ouvriers palestiniens à retourner travailler en Israël et il nous reverserait les droits de douane perçus sur nos importations qui transitent par les ports israéliens.» J’ai raccroché.
J’ai songé «mon Dieu, sommes-nous à ce point affaiblis et vulnérables, que nous en sommes réduits à appeler à la rescousse des sionistes d’un autre genre, partisans de l’occupation, opposés à l’établissement d’un Etat palestinien et qui ne reconnaissent pas notre droit à l’autodétermination, mais qui sont plus malins que les barbares en place, qui ont le mérite d’être clairs ?»
En bref, ils voudraient nous tuer après nous avoir autorisés à tenir une guitare et à en jouer un peu quelques minutes avant la mort, alors que les autres, les barbares, tiennent à ce que nous regardions la mort bien en face pendant notre agonie. Ce sont toujours deux morts, mais d’un genre différent : l’une brute et sauvage, l’autre plus douce et courtoise.
Mon père adoré nous a quittés il y a un an. Hier, je fouillais dans ses affaires avec nostalgie. Je suis tombé sur la boîte de poison. J’ai été pris d’effroi ; elle m’a échappé des mains. Je l’ai longtemps regardée. Puis j’en ai parlé à mes frères : qu’est-ce qu’il fallait en faire ? Tous étaient d’avis qu’il fallait s’en débarrasser, aller l’enterrer sur une colline loin des gens. J’étais d’accord avec eux. Seulement la veille du jour où j’étais censé l’enterrer a été effroyable.
La nuit, un bulldozer conduit par Smotrich a abattu ma fenêtre et le mur de ma chambre, puis des soldats y ont fait irruption avec Smotrich. Ils m’ont broyé les os, ont jeté mes livres aux quatre coins de la pièce et l’un d’eux a mis sa grosse botte sur mon cou. Smotrich s’est penché sur mon visage en prononçant une phrase en hébreu qu’un soldat d’origine arabe m’a traduite : «Il te dit que t’as une demi-seconde pour partir, et sans guitare.»
J’ai menti à mes frères. Je ne suis pas allé enterrer la boîte sur la colline : je l’ai cachée au milieu de mes affaires. Mais le plus terrifiant, c’est que deux jours après ce cauchemar, ma nièce m’a offert une guitare pour mes 63 ans.
Texte traduit de l’arabe par Stéphanie Dujols.
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