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Sepideh Farsi, cinéaste iranienne : « L’empathie avec le peuple palestinien a été silenciée et réprimée »
La cinéaste iranienne Sepideh Farsi signe avec « Put Your Soul on Your Hand and Walk » un documentaire saisissant et un témoignage bouleversant sur Gaza, avec la complicité de Fatma Hassouna, une photographe gazaouie. Un film que ne verra jamais la jeune femme de 24 ans, morte avec six membres de sa famille dans le bombardement ciblé de sa maison.
L'Humanité, Culture et savoir, le 19 septembre 2025
Michaël Mélinard
Que faire face à l’horreur à Gaza ? La cinéaste iranienne Sepideh Farsi a voulu aller sur place. Une tentative d’entrée avortée ne l’a pas découragée. À défaut de pouvoir mettre les pieds dans l’enclave palestinienne, elle a trouvé en Fatma Hassouna, une photographe gazaouie de 24 ans1, un témoin et une interlocutrice de premier choix.
Elle a mis en scène leurs rencontres à distance, par appel vidéo interposé, dans le puissant Put Your Soul on Your Hand and Walk, un long métrage documentaire sélectionné au Festival de Cannes par l’Acid. Sepideh Farsi espérait voir Fatma arpenter la Croisette avec elle. La jeune Palestinienne a été tuée avec six membres de sa famille le 16 avril par un bombardement israélien qui la ciblait.
Quel a été votre parcours avant d’arriver en France ?
Sepideh Farsi
Cinéaste iranienne
Je suis née à Téhéran. J’ai 13-14 ans au moment de la révolution, une période assez extraordinaire qui n’a pas beaucoup duré. Nous lisions beaucoup de romans, de pièces de théâtres et des essais interdits sous le chah, puis autorisés et de nouveau interdits ou censurés dans une version tronquée dès que le fameux « printemps de liberté » s’est terminé. Je découvre le cinéma à 16 ans dans le cadre d’un cours de photographie.
C’est déjà la révolution culturelle, les universités ferment, les films sont interdits, les bouquins commencent à manquer avec des purges dans les bibliothèques. En automne 1981, je suis arrêtée parce que j’ai caché à la maison une fille de mon lycée qui était recherchée. Mes parents étaient d’accord sans savoir que c’était aussi risqué. J’ai fait presque un an de prison jusqu’en 1982. J’ai été privée de mes droits civiques et je ne suis pas retournée au lycée parce qu’il fallait que je fasse avant acte de rédemption.
J’ai étudié seule puis j’ai passé le bac. J’ai eu le concours d’entrée à l’université mais je n’ai pas été admise après l’enquête de moralité qui existe toujours en Iran. J’ai quitté le pays après avoir été admise à l’université de San Francisco pour y mener des études scientifiques. Le régime m’a accordé le passeport par erreur alors qu’il m’avait interdit de quitter le pays. À l’époque, les dossiers n’étaient pas encore informatisés. Je suis venue en France pour aller aux États-Unis. Mais à Paris, le visa américain m’a été refusé. La question était : je rentre en Iran ou je reste à Paris ? J’ai choisi de rester. J’ai appris le français, j’ai fait une licence de maths et je suis devenue prof tout en voulant faire du cinéma. En parallèle, j’ai tenté la Fémis, la Villa Médicis. Finalement, rien ne s’est concrétisé. J’ai appris sur le tas. J’ai commencé à écrire, à faire des courts puis des longs métrages.
Comment votre histoire personnelle a-t-elle influé sur votre désir de documenter la situation des Palestiniens à Gaza ?
Quand le 7 Octobre est arrivé, il y a eu le choc initial dû aux attaques du Hamas. Mais très vite, la campagne militaire israélienne s’est transformée en nettoyage ethnique, puis en génocide. Le siège de Gaza s’est renforcé. Cela fait un moment qu’on sait qu’on en arriverait là. Les premiers mois, le récit médiatique s’est fait en l’absence de voix palestiniennes.
À ce moment, j’étais en tournée pour la Sirène, mon précédent film qui parle d’Abadan, une ville assiégée par les Irakiens. Je ne pouvais plus continuer à voyager sans réagir. Je cherchais la réponse à une question qui était devenue une obsession pour moi : comment vivent les Palestiniens à Gaza sous les bombes et le siège israélien ? L’absence de réaction de la communauté internationale à ce problème qui n’a pas commencé le 7 Octobre, mais en 1948, voire avant, m’a décidée à me rapprocher de la zone de conflit.
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Sepideh Farsi en quelques dates
1965 : Naissance à Téhéran.
1984 : Arrivée à Paris.
2009 : Sortie de Téhéran sans autorisation, un documentaire tourné au téléphone portable lors de son dernier voyage en Iran.
2015 : Dans Red Rose, elle filme une histoire d’amour pendant la « vague verte » et brise le tabou de la nudité.
2023 : la Sirène, son premier film d’animation, évoque une ville pétrolière iranienne assiégée par l’armée irakienne pendant la guerre qui a opposé les deux pays (1980-1988).
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Je suis allée au Caire en pensant entrer à Gaza par Rafah. Mais il était déjà trop tard. Je filmais les réfugiés palestiniens qui venaient de quitter Gaza puisque, jusqu’à fin mars-début avril de l’année dernière, ceux qui en avaient les moyens pouvaient, moyennant 8 000 dollars, quitter Gaza et arriver en Égypte avec un visa de quarante jours. Mais je voulais vraiment une voix de l’intérieur, quelqu’un encore à Gaza. Un jeune homme m’a parlé de son amie Fatma Hassouna, une photographe très active, douée, énergique. Il nous a mises en contact. C’est de cette manière que démarre, le 24 avril 2024, le premier entretien vidéo du film.
Comment présenteriez-vous Fatma Hassouna ?
C’est une personne d’une aura extraordinaire, très solaire. Elle avait 24 ans quand je l’ai connue. Elle avait obtenu une licence en audiovisuel à l’université de Gaza. Elle se sentait investie d’une mission, comme beaucoup d’autres Palestiniens qui, en l’absence de journalistes étrangers, font tout, au risque de leur vie, pour documenter la guerre, les destructions et l’occupation. Sans eux, nous n’aurions pas d’images.
C’est la volonté absolue du gouvernement israélien. La situation médiatique de Gaza m’a beaucoup préoccupée. Les premiers mois post-7 Octobre, les journalistes palestiniens n’étaient pas pris au sérieux, leurs récits étaient mis en doute, minimisés. Il a fallu un moment avant que des médias autres qu’Al Jazeera, qui collabore avec les journalistes palestiniens, cessent de douter de leur professionnalisme ou de les assimiler à des pro-Hamas. Fatem – je l’appelais ainsi comme ses proches – n’était pas une journaliste au sens strict du terme.
Ce qui la caractérisait, c’était son regard. Il était important pour moi d’avoir d’un côté ses photos de Gaza, qu’elle a accepté de m’envoyer, et des vidéos assez longues que je lui ai demandé de faire. Au début, elle avait du mal à filmer les gens qui étaient trop conscients de la caméra. Pendant plusieurs mois, je lui ai expliqué comment se mettre en situation pour que les gens acceptent la caméra. Quand vers la fin de l’été 2024, j’ai reçu un travelling très long où l’on voit le degré de destruction, je savais que j’avais la fin du film.
À défaut de pouvoir mettre les pieds dans l’enclave palestinienne, Sepideh Farsi a trouvé en Fatma Hassouna, une photographe gazaouie de 24 ans, un témoin et une interlocutrice de premier choix
Que racontent les images de Fatem à Gaza ?
Elle photographiait la vie et la destruction, la dignité des Palestiniens devant leurs maisons en ruine et l’innocence de l’enfance. Je ne sais pas si c’était réfléchi mais elle était très consciente que les couleurs avaient disparu de ses photos. Elle l’attribuait à l’avancement de la vague de destruction, au fait que le noir et le gris prenaient le dessus sur la couleur.
Il y a des choses qu’elle faisait instinctivement dans un corpus différent des autres photographes de Gaza qui captent davantage des moments de deuil, de colère ou de révolte, ou montrent les corps déchiquetés et les cadavres. Elle a très peu fait ce type d’images. J’ai eu l’impression de voir un paysage postapocalyptique et en même temps, des gens avec une pulsion de vie. Elle prenait acte de ce qu’elle appelait un génocide depuis le début. Le monde a mis beaucoup de temps avant d’adopter cette terminologie, mais cela me stupéfie que certains en discutent encore.
Je lui ai dit que j’étais sceptique mais d’une certaine façon, je comprends ce qu’elle voulait dire. Ce conflit cristallise beaucoup de choses de manière de plus en plus flagrante : une lutte anticoloniale, anti-impérialiste, anticapitaliste, pour le droit à l’autodétermination. La présence palestinienne sur les terres de la Palestine historique est beaucoup plus ancienne que beaucoup d’autres États aujourd’hui reconnus comme totalement légitimes.
Aux Palestiniens par contre, on ne le reconnaît jamais. La façon dont l’empathie avec le peuple palestinien a été silenciée et réprimée en Europe et aux États-Unis depuis deux ans est antidémocratique. La rattacher à de l’antisémitisme est une déformation politique vraiment dangereuse. II faut lutter contre l’antisémitisme et le racisme, mais il faut laisser les gens exprimer leur indignation lorsqu’ils sont révoltés par le fait qu’Israël tue des civils et des enfants.
Paul Laverty, le scénariste de Ken Loach, a été arrêté et accusé de terrorisme pour le port d’un tee-shirt arborant un slogan pro-palestinien. C’est absurde. Le fait que Fatma Hassouna, protagoniste d’un film présenté au Festival de Cannes, soit éliminée par une attaque ciblée de l’armée israélienne avec toute sa famille au lendemain de l’annonce de la sélection du film est une dérive absolument dangereuse. Ça n’est jamais arrivé dans l’histoire du cinéma mondial.
On a mis des semaines avant d’avoir 400 signatures par des personnalités du cinéma mondial, dans une pétition qui demandait de casser le silence sur le génocide. On aurait dû avoir des annulations de festivals, des prises de position. Awdah, qui faisait partie de l’équipe de No Other Land, a été tué par un colon israélien il y a quelques semaines, après qu’Hamdan Ballal, l’un des coréalisateurs, a été kidnappé et torturé dans une prison israélienne alors que leur film a obtenu un Oscar.
Quel autre oscarisé a été kidnappé ailleurs qu’en Palestine ? Où a-t-on vu autant de journalistes ciblés ? Ce sont des choses inédites et extrêmement graves. Si ce conflit était arrêté avec une vraie solution politique, ça mettrait fin à beaucoup de tensions dans le monde. En ce sens, je suis d’accord avec Fatma.
Comment considérez-vous la question de la reconnaissance de la Palestine par la France le 23 septembre prochain ?
C’est important, même si c’est tard. Si la reconnaissance a lieu, d’autres choses doivent faire partie du paquet parce qu’un État sans pouvoir et sans monnaie n’a pas de sens. Il faut aussi donner les moyens à cet État palestinien d’exister. À quoi rime un État palestinien qui fonctionne avec des shekels israéliens ?
L’Europe doit se repositionner et montrer son unité face à ce qui est en cours au Moyen-Orient. On en est loin mais il est important, face aux États-Unis en général, surtout face à Donald Trump, et même face à la Russie, de montrer que les pays européens arrivent à avoir une vision politique commune. C’est ce qui donnerait un sens à la Communauté européenne.
Comment avez-vous vécu cette guerre de douze jours où votre pays a été bombardé par Israël ?
Très mal. Je le dis en tant que dissidente du régime iranien. Je me bats contre le régime mais en l’occurrence, l’Iran n’avait pas attaqué Israël. Le concept de « guerre préventive » n’existe pas dans le droit international. Et les attaques israéliennes et américaines en sont une violation. Cette brève guerre a fait beaucoup de mal parce que même si le régime a été fragilisé militairement, il en a profité d’un point de vue politique en décuplant la répression à l’intérieur.
Des centaines de milliers de migrants afghans ont été expulsés. Les exécutions des dissidents ont repris. Les peines de mort ont été confirmées par la Cour suprême d’Iran. C’est gravissime. Le discours disant qu’on allait nous débarrasser du régime était de la poudre aux yeux. Seule une frange de l’ultradroite iranienne et des monarchistes a donné dans ce panneau. C’est totalement contre-productif, criminel, et ça n’a fait que renforcer le régime et le pouvoir de Khamenei en Iran. On est bien plus mal aujourd’hui qu’on ne l’était avant le 12 juin, malheureusement.
Put Your Soul on Your Hand and Walk, de Sepideh Farsi, 1h50, en salle le 24 septembre 2025.
Les Yeux de Gaza, Fatma Hassouna, éd. Textuel, 144 pages, 29 euros ↩︎
Published by Section du Parti communiste du Pays de Morlaix
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