Piero Rainero.
Après la scandaleuse décision du maire d'extrême-droite d'Elne dans les Pyrénées-Orientales de débaptiser le cinéma de sa ville qui portait le nom de René Vautier, quelques souvenirs, parmi beaucoup d’autres, de celui qui était un ami personnel me reviennent en mémoire.
René Vautier était de ces intellectuels attachés à la liberté d’expression et de création. Toute sa vie il s'éleva contre ce qu'il appelait « l'hypocrisie de la censure en France » dont il fut souvent lui-même victime.
En 1950 il réalisa, à la demande de la Ligue de l'Enseignement, le premier film anticolonialiste français « Afrique 50 » qui lui valut 1 an de prison et fut totalement interdit de diffusion par les autorités françaises en application d'un décret de 1934 portant la signature de Pierre Laval, futur ministre du gouvernement de collaboration de Pétain.
Ce film n'obtint son visa de distribution qu'en...1996.
Mais bien qu'interdit il fut tout de même projeté au Festival de Cannes où il fut couronné du prestigieux Prix de la Critique Internationale et largement diffusé dans le monde. Ce film est un témoignage accablant relatant les pillages et les ravages de la colonisation en Afrique et son cortège de crimes, de viols, de destructions de villages entiers. J'entends encore René Vautier dénoncer de sa voix claire et puissante chargée de colère « les rapines coloniales » et les « Oradour-sur-Glane innombrables » commis par les colonialistes sur ce continent (le comédien Gérard Philippe avait donné son accord pour lui prêter sa voix mais les contraintes d'un autre tournage, m'expliqua René, l'en empêchèrent)
« La première mondiale de ce film », l'expression est de René lui-même, eut lieu à Quimper en décembre 1950, dans les locaux du gymnase municipal rue Jean-Jaurès devant des salles archi-combles avec le concours de plusieurs organisations de jeunesse : JC, JOC, Éclaireurs de France, et la protection de militants communistes et de la CGT. Une poignée de paras de la caserne voisine voulait en effet empêcher sa projection mais force devait rester aux militants de la liberté d'expression.
« On avait prévu une seule projection mais comme la salle était trop petite pour accueillir tout le monde on en fit 2 dans la même soirée » devait me dire René bien plus tard.
René Vautier fut contraint de vivre 2 ans ans la clandestinité à partir de 1958 pour avoir réalisé un film sur la vie quotidienne des résistants algériens dans les maquis des Aurès. Un contrat sur sa tête fut décidé dans certains cercles colonialistes. Un militaire du contingent appelé en Algérie, qui allait dans les années 80 prendre des responsabilités dans un grand journal régional, devait nous dire, à René et à moi, bien après la guerre, que l'un de ses officiers lui avait dit de « foutre une balle dans la peau à Vautier » s'il le voyait quelque part.
Alors qu'il venait d'apprendre que le film « Octobre à Paris », produit avec le concours de la société qu’il avait créée, l'UPCB, Unité de Production Cinématographique Bretonne, et réalisé par Jacques Panijel, portant témoignage du massacre par la police de Papon de centaines d’Algériens de France lors de leur manifestation pacifique du 17 octobre 1961, était interdit de projection, il décida d'engager une grève de la faim dans une dépendance du château de Perennou à Plomelin où il avait installé le siège de sa société.
Le 2 janvier 1973, tôt le matin, il me téléphona pour me dire sa décision, et sa détermination, me demandant d'en informer Roland Leroy qui était le responsable de la politique culturelle à la direction nationale du PCF, ce qui fut fait par le secrétaire départemental du PCF, Paul Le Gall.
Je connaissais René Vautier qui, à chaque venue dans la région, rendait visite au siège de la fédération communiste du Finistère. Nous avions noué des liens amicaux lors de la sortie en salle de son film « Avoir 20 ans dans les Aurès ». Il m'avait sollicité pour que le mouvement des Jeunesses Communistes, dont j'étais l'un des responsables en Bretagne, contribue à sa diffusion et à sa popularisation. Ce que nous fîmes avec enthousiasme et avec le concours de militants de la JOC. Ce film, qui reçut le prestigieux Prix de la Critique Internationale du Cinéma au festival de Cannes, était l'objet de manifestations d'hostilité, violentes parfois, à chaque projection publique, de la part de nostalgiques du colonialisme.
Roland Leroy aussitôt informé nous demanda de faire savoir à René qu'il avait le plein soutien du PCF et de lui transmettre ses amitiés. Il souhaita aussi que nous assurions une relation permanente avec lui. Elle fut établie par Jean-François Hamon qui était alors secrétaire de la section communiste de Quimper et dirigeant départemental du SNI et de la FEN, et moi-même.
Lors de la visite que nous fîmes le jour-même à René, nous mesurâmes combien il était sensible à notre démarche et au soutien que les communistes avaient décidé de lui apporter : « Je sais », nous dit-il « que je peux compter sur le parti ».
Plusieurs fois par semaine, tout au long de sa grève de la faim, nous lui avons rendu visite. Nous l'informions des campagnes de pétitions que nous avions engagées et des multiples démarches que nous faisions auprès des Ministres concernés et de la Présidence de la République. Lors de ces rencontres René aimait parler avec nous de cinéma, de ses films, de la censure, de son passé de jeune lycéen résistant de La Tour d’Auvergne à Quimper, de son soutien à la résistance algérienne,
Alors que les jours passaient nous constations que son organisme s'affaiblissait, il s'amaigrissait. Il nous dit, lors d'une de ces visites, souffrir de douloureuses crampes d'estomac mais il restait toujours déterminé, ne buvant que de l'eau et prenant quelques médicaments que les médecins lui imposaient.
Sur l'insistance de ses médecins et de ses amis parmi lesquels Nicole et Félix Le Garrec, et sur les recommandations de Roland Leroy dont Jean-François et moi lui avions fait part, il accepta d'être hospitalisé à Quimper.
Au terme de 31 jours de grève de la faim, le Ministre de la culture, Jacques Duhamel, dans un courrier qu'il adressa au député de droite de Quimper, Marc Bécam qui, pressé par les amis de René Vautier l'avait interpellé, écrivit : « J'ai déclaré, à plusieurs reprises, et devant le Parlement, qu'il n'y avait pas de censure politique...Vous savez du reste que j'ai autorisé « Octobre à Paris » dès le mois de janvier ».
René Vautier sortait vainqueur de cette épreuve, il arrêta ce jour-là sa grève de la faim. Le film qu'il avait produit pouvait être projeté librement et le Ministre lui-même écrivait qu'il n'y avait pas de censure politique…
Ce fut une victoire pour la liberté de création.
Au terme de cette épreuve René fut accueilli chez des amis dans une maison au bord de mer à l'Ile-Tudy où nous avons poursuivi nos visites amicales.
Nos relations devinrent alors plus fréquentes et des liens d'amitié se nouèrent entre nous. Il répondait toujours présent à nos sollicitations, pour un débat, une conférence, la projection d'un film, un appel, une pétition à signer, un conseil, une information. J'ai gardé les lettres qu'il m'adressait. Il présida mon comité de soutien lorsque je fus candidat aux élections législatives de 1988 et 1993 .
Lorsqu'en décembre 1979, avec 6 autres militants communistes, je fus traduit, en application d'une loi pétainiste de 1942, devant le tribunal correctionnel de Quimper, pour avoir participé aux luttes pour la défense du réseau ferré en Bretagne et de ses petites gares, René fut l'un des 100 témoins que nos avocats, Maîtres Roland Weyl du Barreau de Paris et Claude Larzul du Barreau de Rennes firent citer.
Je me souviens qu'il provoqua durant son témoignage l'ire du Procureur de la République lorsqu'il déclara son indignation de voir que c'était « en application d'une loi de Pétain, un collabo condamné à mort pour trahison » que ce tribunal siégeait. Et il ajouta, se tournant vers nous : « Je ne comprends pas, vous les poursuivez pour avoir arrêté des trains, alors que des camarades à moi ont été décorés pour les avoir fait dérailler pendant la guerre! »
Cela provoqua des applaudissements nourris dans le public où les militants et les amis étaient très nombreux, rendant inaudible la diatribe du Procureur et conduisit le Président à menacer de « faire évacuer tout le monde par les forces de l'ordre ».
Quelques années plus tard, alors que j'étais engagé dans des missions civiles de solidarité internationale avec le peuple palestinien en Israël, au Liban et en Palestine occupée, j'avais évoqué lors de conversations avec lui le projet d'un film sur la situation dans les camps de réfugiés.
Il était enthousiasmé par la proposition, mais sa santé ne lui permit pas de la réaliser.
René Vautier est décédé le 4 janvier 2015 à l'âge de 86 ans à Cancale où il demeurait. Ses obsèques, le 8 janvier, à la maison funéraire de Saint-Malo furent suivies par une foule nombreuse d'amis venus de toute la France et d'Algérie. L'Ambassadeur d'Algérie à Paris prononça un court et vibrant hommage de ce cinéaste anticolonialiste qui avait été de 1962 à 1965 directeur du Centre Audiovisuel d'Alger et secrétaire général des Cinémas Populaires.
Dans l'éloge funèbre qu'il me fut demandé de prononcer je comparai les engagements humanistes de René Vautier à ceux de grandes figures des combats pour les droits des peuples à vivre libres comme le journaliste et écrivain Henri Alleg auteur du livre « La Question » qui dénonçait les tortures institutionnalisées par le gouvernement français, il en avait lui-même été victime ; le psychiatre et philosophe martiniquais Frantz Fanon qui fut l'un des théoriciens de la pensée tiers-mondiste ; l'ouvrier communiste Fernand Iveton seul européen soutenant la cause du peuple algérien à avoir été guillotiné pendant la guerre d'Algérie ; l'aspirant Henri Maillot qui rejoignit la résistance algérienne ; le mathématicien Maurice Audin, membre du parti communiste algérien, que le général Aussaresses se vanta d'avoir fait torturer et dont on ne retrouva jamais le corps.
C'est l'hymne, en arabe, de la République Algérienne et « l'Internationale » ce chant français qui a fait le tour du monde des combats pour l'émancipation des peuples qui clôturèrent cette émouvante cérémonie témoignant avec éclat de l'engagement universaliste de René Vautier.
Lire aussi:
Un cinéma René Vautier débaptisé par un maire d'extrême-droite (Le Télégramme)
Disparition de René Vautier, cinéaste militant communiste et anti-colonialiste: article du Monde
Coffret de films de René Vautier "Rouge Bretagne" disponible chez les Mutins de Pangée
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