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31 juillet 2026 5 31 /07 /juillet /2026 07:35

La cinéaste Hélène Rosselet-Ruiz signe un premier long-métrage passionnant et intrigant, où la lutte des classes se loge dans un hôtel particulier parisien, au cœur du triangle d’or, partie richissime du quartier des Champs-Élysées.

Michaël Mélinard

Issue d’un quartier populaire, Laura (Malou Khebizi) rêve de s’engager dans l’armée. En attendant, elle a besoin d’argent et trouve un emploi atypique chez Monsieur, un prince saoudien richissime qui loge et entretient sa maîtresse, Souria (Soundos Mosbah), dans un hôtel particulier parisien du « triangle d’or ».

La jeune femme est à leur service exclusif, 7 jours sur 7 et 24 heures sur 24. Mais dans cette prison dorée, sa patronne adultérine s’ennuie et se languit de son amant. Laura découvre ce monde, mi-fascinée mi-dégoûtée par un luxe obscène, et réclame peu à peu un respect qu’on lui dénie.

Avec le Triangle d’or, Hélène Rosselet-Ruiz signe un premier long-métrage intrigant et passionnant. Son récit transpose la lutte des classes dans le huis clos d’un palais sans âme, où l’indécence se niche dans le contrôle permanent, les dépenses excessives ou le maintien en captivité d’une panthère droguée pour éviter ses pleurs.

Dès le début du film, un entretien d’embauche entre une recruteuse et des candidates au poste d’assistante entraîne le récit dans une zone de non-droit. Que signifie cette entame ?

Hélène Rosselet-Ruiz

réalisatrice

Elle signifie que si Laura est recrutée, ce n’est pas parce qu’elle est celle qui en a le plus besoin. Ne pas avoir de famille la rend plus disponible et crée déjà une injustice. Dans les rapports de domination, elle est au-dessus de certaines femmes qui postulent et c’est pour ça qu’on la recrute. Il y avait quelque chose à installer immédiatement.

 

Du fait de la vidéosurveillance, ce décor est un troisième personnage principal au regard omniscient. Personne n’y est libre. Dans tous mes emplois, j’ai été marquée par la manière dont les employés sont filmés. J’ai longtemps été caissière. Les caméras installées dans le magasin n’étaient pas spécifiquement pour les clients. Cela change notre rapport à nos collègues, au travail, à la manière dont on se tient.

Avec des candidates d’origine diverses, vous lancez une fausse piste quasi documentaire. Est-ce pour mieux inscrire votre fiction dans le réel ?

Oui. Ce sont des femmes avec lesquelles j’ai travaillé ou que nous avons rencontrées avec Pauline Guéna, ma coscénariste, pour nous documenter. Toutes les situations du film nous ont été racontées. C’était aussi une manière d’introduire le personnage de Laura, une jeune fille française, considérée comme blanche, qui a de ce fait certains privilèges.

Il y avait une cohérence, éthique et politique, à ouvrir le film avec d’autres femmes que souvent, on ne voit pas, et qui travaillent dans ces endroits. Ne pas considérer leur parcours n’aurait pas été très juste. Le personnage de Laura m’a été inspiré par mon travail pour l’amante d’un prince saoudien, mais la particularité de cette situation n’est pas forcément représentative de la réalité de la majorité des parcours de ces femmes au service des plus riches. Je voulais lui donner une place.

Dans une période où l’enrichissement personnel est érigé en modèle par certains, quel contre-récit introduit le Triangle d’or ?

J’essaie de raconter l’envers de ce modèle, ce qu’il a d’obscène et de dégueulasse alors qu’on nous le vend comme désirable, comme un niveau de richesse auquel on doit aspirer. Mais pour que cela tienne, il faut des corps qui s’abîment au travail et du gaspillage. C’est un pillage sur le vivant au sens large, d’où la présence d’une panthère captive ou de tous ces aliments gâchés. On nous vend l’action individuelle comme la solution contre le réchauffement climatique en nous conseillant de manger moins de viande ou de trier nos déchets.

C’est très bien, mais il y a une fracture du contrat social quand ces 1 %, qui possèdent autant que 60 % de la population, n’en ont rien à faire. Je voulais modestement représenter un peu de cette obscénité car je ne sais pas si ce gâchis pourrait se perpétuer s’il était vu au grand jour. Quand on vous demande de commander tout le menu d’un restaurant juste parce qu’on peut tout se permettre et que rien n’est mangé, c’est une maladie, la maladie de la richesse.

Mais le contre-récit, c’est aussi la possibilité fragile d’un lien, d’une rencontre entre deux personnes. Le film est sombre, mais il contient des poches d’humanité, comme une mini-société où chacun pourrait faire un pas vers l’autre.

Que vouliez-vous raconter de la sororité ?

Un espace d’épanouissement, en tout cas de rencontre et d’échange que je ne veux pas idéaliser. Je n’avais pas envie qu’elle efface la violence des rapports économiques et de pouvoir. Ce n’est pas parce qu’il y a une rencontre qu’il n’y a plus de service ou de domination. Cette sororité est circonscrite à un moment très ténu et à un cadre très momentané. Que serait-elle si elle avait de l’espace pour se développer ? Je n’ai pas de réponse à ça, mais j’aimerais que ce soit possible.

Que raconte votre film de la complexité de la représentation des personnes arabes en France ?

Je ne sais pas s’il en raconte quelque chose de définitif et fermé, mais, en tout cas, j’avais envie d’une pluralité de personnages, d’endroits de représentation avec une vraie complexité. Les personnes arabes ou d’origine arabe en France sont régulièrement renvoyées à leur origine, constamment stigmatisées et font l’objet d’un racisme de plus en plus décomplexé.

Je suis une jeune femme blanche et il me semblait impératif de réfléchir à cette question en faisant le film. Je n’avais pas envie, malgré moi, de reproduire des clichés racistes et éculés, ceux de « méchants arabes » qui viendraient en France et emploieraient une jeune femme blanche qui subit des humiliations quotidiennes.

J’ai fait attention à ce que je racontais. J’ai par exemple dû batailler pour qu’on prenne l’enjeu des dialectes au sérieux. Il existe une forme d’inconscient raciste qui fait qu’au début y faire attention ne paraît pas forcément essentiel. Or, ce serait le cas dans une autre langue. Ça ne veut rien dire, « les Arabes ».

Ce sont des personnages comme les autres, et je tenais à les aborder au travers de leur position sociale. Monsieur est avant tout un homme riche, donc puissant. Je ne sais pas si le film propose une réponse mais s’il en donne une, j’espère que c’est par la complexité et la diversité des représentations.

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