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3 SEPTEMBRE 2016 | PAR THOMAS SCHNEE
L’Alternative pour l’Allemagne (AfD) a devancé le parti d'Angela Merkel aux élections locales du Mecklembourg-Poméranie, le fief de la chancelière allemande. C'est la première fois que l'AfD devance la CDU, dans un scrutin qui s'est déroulé un an après la décision de Merkel d'ouvrir les frontières aux réfugiés.
L'Union chrétienne-démocrate (CDU) d'Angela Merkel, devancée par le parti social démocrate (SPD) mais aussi par le mouvement anti-immigration Alternative pour l'Allemagne (AfD), a dû se contenter dimanche de la troisième place aux élections régionales du Land de Mecklembourg-Poméranie occidentale, selon les sondages réalisés à la sortie des urnes. D'après les projections des médias allemands, la formation de droite radicale, qui dénonce la politique d'accueil des réfugiés de la chancelière, a remporté 21,4% des suffrages.
C'est la première fois que l'AfD devance la CDU. Le scrutin s'est déroulé un an jour pour jour après la décision de Merkel d'ouvrir les frontières aux réfugiés qui étaient bloqués en Hongrie et un an avant les élections législatives fédérales, où elle pourrait briguer un quatrième mandat. Le SPD, qui gouverne ce Land rural sur le bord de la Baltique avec la CDU depuis 2006, a recueilli 30,2% des voix, contre 35,6% lors de la précédente élection en 2011, tandis que la CDU est passée de 23% des voix il y a cinq ans à 19,8. C'est son plus mauvais résultat dans cette région de l'ex-Allemagne de l'Est où la chancelière a entamé sa carrière politique après la chute du mur de Berlin.
Voici l'article que nous avions publié avant le résultat des élections :
Berlin, correspondance.- L’Alternative pour l’Allemagne, le parti islamophobe qui monte en Allemagne, devrait battre un nouveau record électoral dimanche lors de l’élection du parlement du Land de Mecklenburg-Vorpommern (Nord-Est). Pour l’AfD, l’élection de dimanche est idéale pour impressionner à bon compte les électeurs allemands qui doutent. D’abord, bien que ce petit Land soit une des régions les moins peuplées d’Allemagne (1,6 million d’habitants, soit 2 % de la population), le scrutin bénéficie d’une grosse couverture médiatique, notamment parce qu’il inaugure la « super-année électorale », qui s’achèvera par l’élection du Bundestag en septembre 2017. Ensuite, dans une région qui ne compte pourtant que 1,2 % d’étrangers et 8 000 réfugiés sédentarisés, la problématique est au cœur du message électoral populiste et efface tous les autres enjeux régionaux : « Le Mecklenburg est comme les autres Länder de l’ex-RDA, glisse le spécialiste de l'extrême droite Hajo Funke. Il y a très peu d’étrangers. Mais on en a particulièrement peur. »
« Nous avons le taux de chômage le plus bas depuis la réunification et nous avons créé 50 000 nouveaux emplois sur les dix dernières années », tente de rappeler le ministre-président social-démocrate Erwin Sellering dans ses meetings électoraux. Celui-ci vante son budget équilibré, des chantiers navals modernisés avec des carnets de commandes bien remplis, ou encore une industrie touristique en plein boom, qui fait du Land la région la plus touristique d’Allemagne. Mais rien n’y fait. « Le problème du Land, c’est qu’il existe d’énormes disparités entre les zones côtières et urbaines qui décollent et des espaces ruraux qui se dépeuplent et où l’on ferme écoles et hôpitaux, analyse Hajo Funke. Le souvenir du marasme économique et du chômage massif d’après la réunification est aussi bien présent. La peur d’être à nouveau déclassé est forte. L’AfD joue dessus et fait des réfugiés les boucs émissaires de toutes les craintes et problèmes. »
Ces peurs ne sont pas nouvelles et ont déjà été exploitées avec succès dans les années passées. L’AfD arrive en effet sur une terre déjà largement défrichée par le Parti national-démocrate d'Allemagne (NPD). Ainsi, le Mecklenburg-Vorpommern est, avec la Saxe, le seul Land qui a élu des députés NPD dans son parlement. En Saxe, ceux-ci se sont maintenus pendant deux législatures, avant d’être remplacés par les candidats plus « présentables » de l’AfD en 2014. Au parlement de Schwerin, capitale du Mecklenburg, le NPD est en revanche toujours présent (6 % des voix) et espère se maintenir : « Au nord-est, le NPD est là depuis longtemps et a tissé des liens étroits avec les confréries néonazies. Il y a un réseau brun très bien ancré, violent et sensible aux thèses xénophobes de tous bords », explique le chercheur Hajo Funke. Ancien présentateur radio bien connu dans la région, et tête de liste de l’AfD, Leif-Erik Holm a d’ailleurs fait savoir qu’il n’excluait pas par principe d’épisodiques coopérations parlementaires avec les néonazis du NPD.
La surexposition des réfugiés dans la campagne électorale est alimentée par d’autres facteurs. Alors que « l’allié » turc est en pleine dérive guerrière et autoritaire, et que l’Allemagne a connu fin juillet les premières attaques terroristes sur son territoire, les politiques de sécurité, d’accueil et d’intégration des réfugiés restent forcément au premier plan du débat politique national. Et l’élection de dimanche arrive un an tout juste après le « grand tournant » de Merkel.
Le 28 août 2015, la chancelière s’était fait violemment huer par des militants d’extrême droite lors de la visite du foyer d’accueil d’Heidenau. Émotionnellement affectée, comme elle le concédera plus tard, Mme Merkel avait prononcé trois jours plus tard le fameux « Nous y arriverons », slogan qui symbolise désormais sa politique. Le 2 septembre 2015, le monde entier a été secoué par la terrible photo du corps du petit Aylan, rejeté par les flots sur une plage turque. Enfin, c’est le 4 septembre 2015 que l’Allemagne et l’Autriche ont décidé d’ouvrir leurs frontières à des dizaines de milliers de migrants coincés en Europe de l’Est. Pour certains, cette décision a permis d’éviter une vaste catastrophe humanitaire et un drame politique. Pour d’autres, elle a provoqué un appel d'air migratoire déstabilisateur pour l’Allemagne et l’UE.
Sous la pression d’événements extérieurs, comme les agressions sexuelles du jour de l’an à Cologne, ou internes à sa famille politique, où elle est de plus en plus contestée, mais aussi face aux sondages et à l’attitude peu solidaire des pays de l’UE, la chancelière allemande a depuis mis beaucoup d’eau dans son vin. Et a nettement infléchi sa politique de la « bienvenue ».
Parmi les lois et mesures votées au cours de l’année écoulée, on relèvera le rétablissement partiel des contrôles aux frontières, un nouveau droit d’asile qui limite le regroupement familial, facilite les expulsions et permet l’assignation à résidence des réfugiés. Ou encore un accord négocié avec la Turquie, s’engageant à bloquer une bonne partie du flux de réfugiés en échange de plusieurs milliards d’euros. Parallèlement, de multiples mesures financières et réglages organisationnels ont été adoptés au niveau fédéral et régional pour faciliter l’intégration linguistique et professionnelle des réfugiés.
Depuis le début 2016, l’Allemagne n’accueille plus que quelques centaines de réfugiés par jour, contre une moyenne quotidienne de 6 800 en novembre 2015. L’Agence fédérale pour les réfugiés et les questions migratoires (BAMF) prévoit moins de 300 000 nouveaux réfugiés en 2016, contre 1,1 million en 2015. Et la catastrophe prédite par Pegida ou l’AfD n’a pas eu lieu, entre autres grâce aux millions de bénévoles venus aider des communes souvent débordées. Mais après l’accueil, le temps de l’intégration est venu : « Ils doivent maintenant apprendre la langue et un métier. Nous avons encore un très, très long chemin devant nous », reconnaît Susanne, une énergique retraitée berlinoise, qui ne compte plus les vêtements donnés pour les réfugiés qu’elle a triés ces derniers mois.
Tout cela n’empêchera pas le succès attendu par l’AfD dimanche. Mais ce revers est déjà pris en compte dans les stratégies des grands partis. Malgré la tentation, ceux-ci refusent de se laisser emporter par la rhétorique haineuse et facile de l’AfD : « On relève pour l’instant une influence faible de la pensée de l’AfD sur les programmes et déclarations des autres partis. Le seul dirigeant qui s’est vraiment laissé aller à faire de la récupération est le conservateur bavarois Horst Seehofer qui a, de ce fait, fortement affaibli son camp », relève le politologue Hajo Funke.
Dans une interview accordée mercredi dernier au quotidien munichois Süddeutsche Zeitung, Angela Merkel a choisi d’adopter une position pédagogique et critique sur sa politique. « De nombreux réfugiés sont déjà arrivés en Europe en 2004 et 2005, et nous avons laissé l’Espagne et les pays frontaliers se débrouiller avec», a-t-elle reconnu, en défendant une meilleure collaboration entre pays européens, mais aussi avec les pays d’origine des migrants. Ce faisant, la chancelière allemande a aussi fait comprendre qu’elle comptait bien résister aux sirènes populistes et xénophobes. « La chancelière agit par conviction et elle attend un revers dans le Mecklenburg, prévoit Hajo Funke. Elle a aussi reconnu que l’Allemagne ne supporterait pas un nouveau million de réfugiés. Mais ce n’est pas cela qui va la faire abdiquer. Au contraire, elle va probablement s’engager à renforcer les mesures d’intégration. » Même si sa popularité doit en pâtir.
Nous avons découvert ce dossier documentaire du centre d'information inter-peuples de Grenoble, une association de solidarité internationale fondée en 1980. Il est membre du RITIMO (Réseau des Centres de documentation et d’information pour le développement durable et la solidarité internationale), sur les étapes et les origines de la guerre en Syrie.
Il nous fait l'honneur de citer un long et douloureux article du Chiffon Rouge écrit en 2015:
"Syrie : l’enfer jusqu’à quand ?" Ismaël Dupont 16 mars 2015
Depuis janvier 2016, date de parution de ce dossier, et mars 2015, date de parution de l'article, des choses ont changé sur le terrain, il y a eu des renversements d'alliance successifs, des évolutions des acteurs (Turquie, régime de Bachar par rapport aux kurdes...), mais la Syrie est plus que jamais enfoncée dans l'enfer d'une guerre civile, régionale, communautaire, politique, aux acteurs cyniques tandis que toute une partie du peuple syrien souffre mille maux.
Lire aussi:
Le chaos qui guette le Gabon est le résultat logique, terrible, prévisible, de cinquante ans de compromissions françafricaines et de pillage néocolonial. Et jusqu’au bout, le régime autoritaire et corrompu d’Ali Bongo a pu compter sur l’appui de Paris. Durant la campagne électorale, les opposants n’ont-ils pas été réprimés avec la contribution du « savoir-faire sécuritaire » français ? Au nom de la coopération militaire et policière entre les deux pays, la place Beauvau a détaché un commandant de police français à Libreville pour y occuper la fonction de conseiller spécial du commandant en chef des forces de police nationale gabonaises. Il est toujours en poste…
ROSA MOUSSAOUI
VENDREDI, 2 SEPTEMBRE, 2016
L'HUMANITÉ
Avec la proclamation contestée de la réélection d’Ali Bongo Ondimba, le Gabon s’embrase. Prêt à tout pour garder ses prébendes, le clan présidentiel joue la carte de la répression et du chaos. Des méthodes dictatoriales trop longtemps appuyées par Paris.
Alors que le Gabon bascule dans la violence, comment ne pas repenser au slogan de campagne du président sortant ? « Je veux la paix, je soutiens Ali ! » proclamait Ali Bongo Ondimba. Sous-entendu, moi ou le chaos. Le satrape a hérité de son défunt père le goût du pouvoir. Pas le talent de fin manœuvrier, et c’est au prix d’un artifice grossier que le président sortant veut se succéder à lui-même. Au terme de l’interminable compilation des résultats de l’élection présidentielle du 27 août, de miraculeux procès-verbaux sont venus lui sauver la mise. Leur provenance ? La province du Haut-Ogooué, fief du clan Bongo. Là, Ali Bongo obtient 95,46 % des suffrages, avec un taux de participation tutoyant les 100 %. De quoi réduire à néant l’avance de 65 000 voix enregistrée dans les huit autres provinces par son concurrent, Jean Ping. Cet ancien cacique du régime, proche de Bongo père, a occupé de hautes fonctions, dont celles de chef de la diplomatie et de président de la Commission de l’Union africaine. Il fut un temps le compagnon de la sœur aînée d’Ali Bongo, Pascaline, gardienne d’un magot paternel disputé, dont il a eu deux enfants. Et c’est en 2014 seulement, entre brouilles d’affaires et querelle politico-familiale, que Ping est passé dans les rangs de l’opposition. Avec, en ligne de mire, l’élection présidentielle. À 73 ans, ce Gabonais de père chinois, fin connaisseur des arcanes du régime, a su rallier des figures de l’opposition comme des cadres du régime en rupture de ban. Au point d’incarner l’alternance, faute d’offrir une alternative. Dès le lendemain du scrutin, il revendiquait la victoire, mettant Bongo en garde contre la tentation du passage en force. Déjà, se profilait le spectre des violences postélectorales de 2009. La succession dynastique avait alors provoqué des heurts meurtriers, surtout à Port-Gentil, la capitale économique, où le consulat de France avait été incendié et les installations de Total prises pour cible.
Ali Bongo avait pu compter, alors, sur l’appui des bataillons d’intervention rapide (BIR), l’unité d’élite de l’armée camerounaise dépêchée au Gabon par le dictateur Paul Biya. Des militaires de la plus ancienne base permanente de la France en Afrique avaient été « sollicités » eux aussi, officiellement pour sécuriser les représentations diplomatiques et « protéger les Français ». À Paris, Nicolas Sarkozy s’était empressé d’adouber l’héritier en lui adressant de chaleureuses félicitations. Il faut dire qu’une longue histoire de présence militaire et de prédation économique lie la France à son ex-colonie et, surtout, au clan Bongo, avec son demi-siècle de règne et de pillage. Parrain de la Françafrique, grand argentier des campagnes électorales hexagonales, Omar Bongo avait bâti un solide et lucratif système d’accaparement de la rente pétrolière et des richesses du pays, au détriment de son peuple.
Avec une superficie inférieure à 268 000 kilomètres carrés et 1,8 million d’habitants, le Gabon est l’un des plus petits pays d’Afrique. L’un des plus riches aussi, avec ses ressources naturelles exceptionnelles, à commencer par le pétrole, dont l’exploitation est dominée par le géant français Total. Les nombreuses filiales d’entreprises françaises implantées dans le pays tirent profit des bois précieux et des ressources minières (manganèse, fer, uranium, diamants, etc.). Longtemps, les inévitables pourcentages à concéder ont offert aux acteurs de la Françafrique une précieuse chasse gardée… Avant la montée en puissance de la concurrence chinoise, sud-africaine ou encore brésilienne. Quoi qu’il en soit, ces richesses n’ont jamais profité aux Gabonais, privés d’infrastructures et de services publics de base. « Ce peuple est bafoué depuis cinquante ans. Une oligarchie s’est accaparé toutes les richesses du pays, tandis que les deux tiers de la population croupissent dans la pauvreté. Il n’y a pas de logements, pas de routes, pas d’écoles dignes de ce nom et les hôpitaux sont des mouroirs. Le peuple ne peut plus se ranger derrière un tel régime. Les électeurs ont massivement choisi l’alternance. D’où la révolte à laquelle nous assistons », résume la chercheuse Laurence Ndong, auteure du livre Gabon, pourquoi j’accuse (L’Harmattan, 2016).
Mercredi, après le verdict de la commission électorale, une violente répression s’est abattue sur les protestataires descendus dans la rue. Dans la nuit, des éléments de la garde républicaine, qualifiée de « milice présidentielle » par les opposants, ont fait irruption au QG de campagne de Jean Ping. « Il y a deux morts et plusieurs blessés de source sûre », indiquait le candidat au terme de ce brutal assaut. Jeudi, dans le centre-ville de Libreville quadrillé par la police et l’armée, les carcasses de voitures calcinées, les ruines de barricades nocturnes et la façade noircie du palais Léon Mba, siège de l’Assemblée nationale, témoignaient encore des affrontements de la veille. Le pouvoir brandit l’étendard de la chasse aux « pillards » mais dans les camions qui transportent par dizaines les suspects vers les commissariats, les poings sont levés, on chante la Concorde, l’hymne national. Le ministre gabonais de l’Intérieur, Pacôme Moubelet-Boubeya, évoquait jeudi soir le chiffre de mille arrestations.
Cette stratégie de maintien au pouvoir à tout prix est d’abord le symptôme d’une impasse politique majeure. Le chaos qui guette le pays est le résultat logique, terrible, prévisible, de cinquante ans de compromissions françafricaines et de pillage néocolonial. Et jusqu’au bout, le régime autoritaire et corrompu d’Ali Bongo a pu compter sur l’appui de Paris. Durant la campagne électorale, les opposants n’ont-ils pas été réprimés avec la contribution du « savoir-faire sécuritaire » français ? Au nom de la coopération militaire et policière entre les deux pays, la place Beauvau a détaché un commandant de police français à Libreville pour y occuper la fonction de conseiller spécial du commandant en chef des forces de police nationale gabonaises. Il est toujours en poste… « D’après certains témoignages, l’armée gabonaise utiliserait des armes françaises, notamment des fusils d’assaut de type Famas, pour tirer actuellement sur les civils gabonais », s’alarme l’association Survie, en rappelant que le gouvernement français se vantait, en 2014, d’avoir formé 4 000 militaires gabonais.
Les timides prises de distance de ces derniers jours augurent-elles une rupture avec la ligne de soutien inconditionnel au clan Bongo qui prévaut depuis cinquante ans ? Dans le sillage de la responsable de la diplomatie de l’Union européenne, Federica Mogherini, le Quai d’Orsay s’est prononcé, mercredi, pour la publication des résultats de tous les bureaux de vote. Le lendemain, dans un communiqué aux accents cauteleux, François Hollande condamnait « avec la plus grande fermeté, les violences et les pillages, ainsi que les menaces et attaques portées contre les partisans des principaux candidats » et appelait « toutes les parties à la retenue et à l’apaisement, ce qui suppose un processus garantissant la transparence sur les résultats du scrutin ». À Libreville, à Yaoundé, à Djibouti, à N’Djamena, à Brazzaville, la France défend la transparence, la démocratie et les droits humains. Mais, surtout, ses intérêts économiques et ses parts de marché.
« La France, 50 ans de soutien au régime Bongo »
L’ONG Survie a déploré hier dans un communiqué l’hypocrisie de la France, qui a lancé un appel au calme après un demi-siècle de soutien au régime Bongo. « Le gouvernement français appelle aujourd’hui (hier) à la fin des violences, ainsi qu’à la publication des résultats bureau par bureau, adoptant une posture de soutien à la démocratie. Survie rappelle que la France n’a pourtant fait que soutenir, depuis cinquante ans et jusqu’à aujourd’hui, le régime du clan Bongo », rappelle l’organisation, spécialisée dans la dénonciation de la Françafrique. « La France a continué à soutenir le régime, lui octroyant de nombreuses marques de reconnaissance diplomatique (réceptions à l’Élysée, déplacements de ministres français). Ce soutien s’exerce notamment via la coopération militaire et sécuritaire auprès de l’armée et la police gabonaise, celles-là même qui tuent actuellement les civils gabonais »,ajoute Survie. Selon elle, la France aurait formé près de 4 000 militaires gabonais qui utiliseraient des armes françaises comme des fusils d’assaut de type Famas. « Encore aujourd’hui, de nombreux coopérants français sont présents au sein des forces de sécurité gabonaises, notamment auprès de la garde présidentielle, clé de voûte du système sécuritaire du clan au pouvoir », dénonce Survie.
journaliste
Surprenante cette absence des intellos et autres chantres des « révolutions » à propos de la dangereuse évolution de l’actualité latino américaine.
Avant-hier, guérilleros fanatiques, hier, anti-impérialistes militants sambatesques abonnés au forum social surtout lorsqu’il se tenait dans la patrie de Lula, fanas du rhum libérateur des Caraïbes, experts en transformations écolo-politico-sexo-syndicalo, dès que le vent se gâte, ils sont ailleurs. Silencieux. En réflexions, peut-être ?
Ils n’ont rien à dire lorsque le coup d’état contre la présidente Dilma Rousseff est ânonné sur toutes les ondes comme le résultat d’un « maquillage » des comptes alors qu’il s’agit d’un simple transfert de crédits en faveur des plans sociaux, un simple jeu d’écriture comptable couramment utilisé au Brésil et ailleurs. Dilma Rousseff élue par 54 millions de Brésiliens a été destituée par une bande de sénateurs véreux poursuivis par la justice de leur pays pour corruption. A Paris, officiels et médias s’en tiennent à la version des putschistes. Indigne.
A Caracas, l’opposition fait le plein de manifestants contre le président Maduro. Radios, télés, commentateurs en font des tonnes oubliant simplement que la veille, les partisans du pouvoir en place ont mobilisé, eux aussi, des foules considérables. Un choix « objectif ».
En Bolivie, en s’opposant aux lois votés par le Parlement, le patronat des mines refuse la syndicalisation prétextant le caractère « corporatiste » de leurs entreprises et de leurs employés. Il s’oppose également aux lois interdisant de vendre aux multinationales la richesse nationale. En France, on évoque des « mouvements sociaux ». Mensonge.
En Equateur, une opération déstabilisation est en cours.
A Cuba, l’ambassadeur US nouvellement installé a pour première mission l’alimentation en argent et en moyens logistiques des professionnels de la « dissidence » trébuchante.
L’Amérique du Sud et les Caraïbes vivent des moments de fortes tensions. Explications : la chute des prix des matières premières et ses retombées pour la vie quotidienne des gens ; le déchaînement des oligarchies locales qui après la victoire de la droite en Argentine et le putsch au Brésil pensent qu’elles peuvent inverser le cours progressiste instauré il y a près de vingt ans sur le continent ; la nouvelle stratégie des Etats-Unis un « plan Condor bis » nouvelle manière.
Les semaines et les mois qui viennent vont être cruciales pour le devenir de cette région du monde.
Le PCF se félicite du dénouement d’un conflit qui a déchiré le pays pendant 52 ans, faisant plus de 220 000 morts, 45 000 disparus et 6,9 millions de déplacés.
L’accord de La Havane est l'événement le plus important pour le pays lui-même, mais aussi pour toute cette région. La joie est légitime, elle est le triomphe de la voie d’une solution politique, du dialogue constructif et d’une perspective que la signature définitive de l’accord soit la fin de la confrontation militaire entre le gouvernement et les FARC-EP.
La première loi à adopter est dorénavant celle qui acte l’amnistie et la grâce.
Le PCF se félicite de cet accord atteint après quatre années de négociations ardues et complexes. Commence maintenant pour le peuple colombien la marche pour une paix durable qui va l’appeler à se mobiliser et à exercer un contrôle sur la mise en œuvre et le respect de l'accord signé.
Le 1er rendez-vous en sera le référendum populaire du 2 octobre prochain avec la mobilisation patriotique et civique pour soutenir le « Oui » à un accord qui prévoit un horizon fait de changements démocratiques, de réformes sociales et la stimulation démocratique, ayant pour but de dynamiser les futures interventions populaires décidant souverainement de l’avenir du pays.
Il est bon de rappeler que la longue lutte pour la paix a pris un nouveau cours il y a 36 ans avec l'appel du 13ème Congrès du Parti communiste pour rechercher une solution politique au conflit interne. Des accords de l’époque ont été un préambule important, malheureusement contrecarrés par une contre-offensive guerrière.
Des milliers de communistes et combattants, ainsi que de l'Union patriotique et d'autres groupes de gauche ont péri dans les camps de la mort.
Le PCF se félicite de la proposition d’introduire aux appels de l'Accord définitif « la conclusion d’un accord politique national majeur pour définir les réformes et les ajustements institutionnels nécessaires pour relever les défis tels que les exigences de la paix, le lancement d'un nouveau cadre de la vie politique et sociale » et qui appelle à une plus grande unité de la gauche, du mouvement social et des forces démocratiques dans un nouveau pacte historique.
Le PCF salue également le gouvernement révolutionnaire de Cuba pour son soutien inconditionnel et sa solidarité, le Venezuela bolivarien, les gouvernements de Norvège et du Chili, la CELAC et ses gouvernements, l'Unasur, le Forum de Sao Paulo et la solidarité internationaliste sans qui cette espérance de paix n’aurait jamais pu voir le jour.
La Fête de l’Humanité sera l’occasion autour de Jaïme Caycedo Turriago -Secrétaire national du Parti communiste colombien- d’apporter tout notre soutien pour une paix durable.
En 1970, la future présidente défiait devant une cour militaire ses tortionnaires de la police secrète. Un courage qui en impose aux Brésiliens.
Sur la photographie, elle est mince, jeune, belle, à peine reconnaissable. Mais il y a ce regard, cette détermination, identiques. Depuis quelques jours, ce cliché de la présidente Dilma Rousseff fait le tour du Brésil, repris dans tous les réseaux sociaux, dont le géant latino-américain est champion mondial.
Nous sommes en 1970. Dilma, alors âgée de 22 ans, comparaît devant le tribunal militaire de Rio de Janeiro. Tombée quelques semaines plus tôt entre les griffes de la police secrète, elle a déjà subi 22 jours de torture dans les geôles de la dictature brésilienne (1964-1985), sans lâcher le moindre nom. La légende veut qu'elle ait craché au visage de ses bourreaux.
C'est en entrant à l'université que Dilma, fille d'un émigré bulgare qui a tenu a donner une éducation bourgeoise à ses enfants, cours de piano et leçons de français à la clef, bascule dans la lutte armée. Elle plonge dans la clandestinité, en rejoignant le Commando de Libération Nationale, devenu plus tard le VAR-Palmares.
Celle qu'on appelle alors «Vanda» ou «Estela», ses noms de guerre, cache des armes et participe à l'organisation de hold-up pour financer de la guérilla. Dans les rapports des services secrets, elle apparaît comme la «Jeanne d'Arc de la subversion».
Lorsqu'elle comparaît devant ses tortionnaires, en 1970, la jeune femme refuse de détourner le regard comme le font alors tous les prévenus. Au contraire, elle affiche une inflexibilité qui ne la quittera plus. À l'arrière-plan, les militaires, eux, dissimulent leurs visages derrière leur main.
C'est le journaliste Ricardo Amaral qui a exhumé ce cliché des archives de la police militaire pour la publier dans une biographie à paraître dans les prochains jours. «Ce que la vie demande, c'est du courage» - titre tiré d'une phrase du grand écrivain brésilien Guimaraes Rosa, que Dilma Rousseff avait cité lors de son discours d'investiture, le 1er janvier 2011 retrace son parcours de la lutte armée au palais présidentiel du Planalto.
Après avoir couvert pendant des années l'actualité politique au sein des principales rédactions du Brésil, Ricardo Amaral a fait partie de l'équipe de communication de Dilma Rousseff durant la campagne électorale en 2010, ce qui lui a donné un accès privilégié à la candidate choisie par Luiz Inacio Lula da Silva pour lui succéder.
Les internautes, fiers de la lutte contre la dictature, ont mis en scène cette photographie en y ajoutant la voix de Dilma Rousseff lors d'une commission d'enquête au Sénat le 7 mai 2008. Le sénateur d'opposition Agripino Maia accuse celle qui est alors Chef de la Maison civile équivalent brésilien de premier ministre d'être une «menteuse», rappelant qu'elle n'avait pas «dit la vérité» sous la torture.
En face, Dilma Rousseff explose. «J'avais 19 ans, sénateur, j'ai été sauvagement torturée, et je peux vous dire que mentir sous la torture n'est pas facile. Et j'en suis fière car j'ai sauvé la vie de mes compagnons». À l'époque, cet épisode avait fait sensation sur YouTube.
Les Brésiliens découvraient que celle qu'ils percevaient comme une bureaucrate dépourvue de charisme, dont le seul mérite était d'être proche de Lula, avait en réalité une solide histoire d'engagement politique. «Ce jour-là, Dilma a montré qu'elle avait des tripes, elle a risqué sa vie pour ses idées, peu d'hommes politiques peuvent en dire autant», souligne Marco Aurelio Garcia, son conseiller spécial sur les questions internationales.
L'engagement de la présidente dans la lutte armée n'est pas perçu positivement par tous les Brésiliens. Pour une bonne partie, qui manifeste son dégoût sur Internet, c'est la preuve que la chef d'État est une «terroriste», une «communiste .
Dilma a décidé de leur tenir tête en installant en octobre dernier une commission de la vérité chargée d'enquêter pour la première fois sur les violations des droits l'homme commises sous les régimes militaires au Brésil. «Il est fondamental que la population, surtout les jeunes et les générations futures, connaissent notre passé, quand tant de gens ont été faits prisonniers, torturés et tués», a déclaré Dilma Rousseff, au cours d'une cérémonie officielle.
La commission de la vérité ne lève toutefois pas l'amnistie en vigueur depuis 1979. Les tortionnaires seront identifiés, mais ils ne seront ni poursuivis, ni emprisonnés, comme c'est le cas en Argentine. Bien que timide, cette loi est une petite révolution au Brésil, jusqu'alors l'unique pays de la région à n'avoir ni ouvert d'enquête ni jugé aucun responsable du régime militaire.
Lire aussi ce communiqué du PCF daté du 1er septembre dénonçant le coup d'état réactionnaire contre Dilma Roussef et le parti des travailleurs:
A l'issue d'une mauvaise mise en scène, une majorité de sénateurs brésiliens ont imposé la destitution de la présidente Dilma Rousseff sans que ses accusateurs aient pu apporter une seule preuve des fautes qui lui sont reprochées. Cette sinistre farce est un crime contre la démocratie brésilienne et une injustice sans nom contre une présidente qui a été élue avec 54 millions de voix en 2014.
Michel Temer, qui usurpe la présidence depuis quelques mois et qui est l'un des principaux animateurs de la campagne en faveur de la destitution de Dilma Rousseff fait, comme 15 des ministres de son gouvernement et deux tiers des sénateurs et députés brésiliens, l'objet d’enquêtes et poursuites pour corruption. La décision qui vient d’être prise par les sénateurs n'est qu'une tentative de donner un air de légitimité à un véritable coup d’État qui met le Brésil entre les mains du secteur financier et des grands groupes et intérêts économiques empressés de reprendre la direction du pays.
Déjà, le gouvernement provisoire présidé par Michel Temer a commencé à s'attaquer aux politiques sociales qui ont sorti de la pauvreté des millions de personnes. L’austérité se met en place et des droits sont mis en cause. Les institutions et la politique perdent toute crédibilité.
Le PCF exprime toute sa solidarité à la présidente Dilma Rousseff et apporte son soutien le plus déterminé aux mobilisations du peuple brésilien contre le coup d’État en cours, et aux forces de gauche qui s’attellent déjà à la reconstruction d'une alternative politique capable de refonder la démocratie brésilienne.
Depuis près de 50 ans, le Gabon est sous la coupe de la dictature des Bongo, transmise de père en fils. Le pays, aujourd’hui comme hier, se caractérise par une corruption généralisée – arme du dominant – profitant à la fois au clan au pouvoir et à des partis politiques et des multinationales, notamment français. Cette situation a conduit au paradoxe d’un pays aux richesses immenses mais dont une grande partie du peuple n’a jamais bénéficié. Le Gabon est le pays des inégalités, où se mêlent richesses et grande pauvreté, affairisme, sous équipement, systèmes de santé et d’éducations sinistrés.
Les clans qui ont régné sous les régimes d’Omar Bongo puis Ali Bongo et dont les deux principaux candidats sont issus, ont été parties prenantes de cette situation. Ils voudraient poursuivre l’accaparement des richesses. C’est dans ce contexte qu’il faut garder à l’esprit que Paris voit d’un très mauvais œil toute velléité d’indépendance dans ce pays et tentera de profiter de la crise actuelle pour imposer au mieux ses intérêts.
Aujourd’hui les deux candidats Ali Bongo et Jean Ping revendiquent la victoire à l’élection présidentielle et le pays est en train de sombrer dans la violence. Comme en 2009 le clan d’Ali Bongo au pouvoir tente un coup de force avec des conséquences sanglantes. C’est inacceptable.
Le PCF appelle, comme lors de la crise électorale ivoirienne, à la fin des violences, au recomptage des voix et à ce que les conditions soient remplies pour que les voies de recours légales soient utilisées.
Des mécanismes doivent être mis en place permettant d’assurer que le vote des gabonais ne soit pas détourné.
Il faut mettre fin à toute immixtion extérieure dont la France est un des principaux acteurs. Dans l’urgence, Paris doit annoncer la suspension de toute coopération militaire et sécuritaire avec le régime.
Les peuples africains aspirent à une vie meilleure. Il est grand temps de tourner la page des dictatures qui sévissent dans l’ancien pré-carré français d’Afrique centrale, que ce soit au Gabon, au Congo, au Tchad ou au Cameroun.
1 SEPTEMBRE 2016 | PAR LAMIA OUALALOU
Les sénateurs brésiliens ont définitivement voté, mercredi, la destitution de la présidente Dilma Rousseff, écartée du pouvoir depuis mai. « Aujourd'hui, je crains la mort de la démocratie », a-t-elle déclaré lors d'un discours dur et combatif. Sa sortie de scène marque l'épuisement du système mis en place par le Parti des travailleurs depuis quinze ans. Les élites conservatrices reprennent la main, le nouveau président promettant un programme ultralibéral.
De notre correspondante.- Michel Temer vient de s'envoler pour la Chine. Il va pouvoir assister aux travaux du G20 – qui réunit les 19 pays les plus riches du monde et l'Union européenne – avec le titre de président du Brésil. Ce mercredi 31 août 2016, Dilma Rousseff, la première femme élue chef d'État du géant latino-américain, a été définitivement démise de ses fonctions par le Sénat, réuni depuis six jours pour ce jugement final. Près de neuf mois après l'ouverture d'un processus de destitution qui a plongé le Brésil dans la pire crise politique de son histoire, 61 des 81 élus de la chambre haute ont mis fin au second mandat de Dilma Rousseff. C'est bien plus que les deux tiers de votes requis.
Des hourras ont fusé dans les quartiers chics, en particulier à São Paulo, la capitale économique. Mais dans le reste du pays, c'est la mélancolie qui prime, même si la majorité des Brésiliens étaient en faveur du départ de Dilma Rousseff, à laquelle ils reprochent l'effondrement de l'économie et l'envolée du chômage. À Brasilia, en face du Congrès, on ne comptait d'ailleurs qu'une centaine de militants, réunis autour de baraques à saucisses et munis de rares banderoles pour protester contre le « coup d’État ».
Le Brésil est plongé dans l'apathie. Depuis le 12 mai, date à laquelle Dilma Rousseff a été écartée provisoirement de ses fonctions, cédant la place à Michel Temer, son vice-président depuis le 1er janvier 2011, les partisans des deux camps ont déserté la rue. La messe était dite, et les rares épisodes susceptibles de mettre en doute le jugement de la population – celui des sénateurs avait déjà été négocié – sont passés inaperçus de la majorité des Brésiliens, grâce aux efforts d'une presse travaillant activement à la destitution de la présidente. Une prise de parti telle que les sièges des journaux et télévisions ont été les premiers protégés par la police militaire lors des manifestations en faveur de la chef d’État.
Lundi 29 août, cette complicité a été illustrée jusqu'à la caricature. Alors que la présidente décidait d'assurer sa propre défense face aux sénateurs, avec un discours suivi de quatorze heures d'interrogatoire, les chaînes de télévision hertziennes rivalisaient de créativité pour en faire un non-événement. La palme allant à la chaîne de télévision Globo, le seul canal atteignant près de 100 % du territoire brésilien, et qui, quand Dilma Rousseff prenait la parole, a transmis un cours de cuisine enseignant aux téléspectateurs à faire un œuf au plat. Un peu plus tard, le présentateur vedette du journal télévisé annonçait son divorce, pour occuper son public.
C'est pourtant un discours historique qu'a prononcé Dilma Rousseff lors de ses dernières heures à la tête du pays. « Sans doute le meilleur de toute sa carrière politique », estime Mauricio Santoro, professeur de sciences politiques à l'université d’État de Rio de Janeiro. « J'en arrive à me demander si elle n'aurait pas pu changer le cours des choses en adoptant cette posture plus tôt dans la crise politique», poursuit-il. Dilma Rousseff savait que, sauf miracle, elle avait déjà perdu. Son allocution, prononcée durant quarante minutes dans un silence absolu, fait rare au Congrès, n'avait pas pour objectif de convaincre ses 81 juges, mais de rendre justice à sa propre biographie.
Lundi, Dilma Rousseff a insisté sur le fait qu'elle n'était pas coupable. Le recours à des crédits d'établissements publics pour maquiller provisoirement l'ampleur du déficit public, dont elle est accusée, n'est pas, à ses dires, un « crime de responsabilité», seule raison selon la Constitution de démettre un chef d’État. Tous ses prédécesseurs y ont eu recours, « les règles ne peuvent pas changer en cours de jeu», a-t-elle insisté. De fait, les arguments juridiques à son encontre sont très fragiles, au point que Janaina Paschoal, l'un des deux avocats à l'origine de la plainte, a argumenté que la destitution de Dilma était « l'œuvre de Dieu», un argument« technique » qui a embarrassé les opposants de la présidente.
En clair, le processus de destitution a plus d'arguments politiques que juridiques. « Il n'est pas légitime, comme le prétendent mes accusateurs, d'écarter le chef d'État “pour l'ensemble de son action” ; punir le président pour son travail est la prérogative du peuple, et seulement du peuple, lors des élections », a tancé Dilma Rousseff. Le politologue Mauricio Santoro estime que l'argument fait mouche. « Nous n'avons pas de vote de confiance au Brésil, ce n'est pas un régime parlementaire. Écourter un mandat pour des raisons politiques est extrêmement dangereux, et ouvre un précédent à tous les niveaux de pouvoir : des gouverneurs et des maires», analyse-t-il.
Dilma Rousseff a rappelé qu'elle n'a jamais été accusée d'avoir volé un centime, ni elle, ni aucun des membres de sa famille. Ce n'est pas le cas, note-t-elle, d'Eduardo Cunha, qui occupait le perchoir au Parlement jusqu'à il y a quelques semaines. Celui qui est à l'origine du processus de destitution de la présidente fait l'objet de multiples procès pour corruption, et possède des comptes millionnaires à l'étranger. Il parvient depuis des mois à préserver son mandat entre chantage au gouvernement de Michel Temer et appel à la loyauté des dizaines de députés dont il a financé la campagne.
« Curieusement, je serai jugée pour des crimes que je n'ai pas commis, avant le jugement de l'ex-président du Parlement, accusé d'avoir pratiqué de très graves actions illégales (…). Une ironie de l'Histoire ? Pas le moins du monde, nous sommes à la veille d'un véritable coup d’État », a déclaré Dilma Rousseff aux sénateurs.
Un discours dur et combatif, à l'image de la présidente, et, comme elle, laissant peu de place à l'autocritique. En affirmant ne jamais avoir été complice de « ce qu'il y a de pire dans la politique brésilienne», Dilma Rousseff oublie que son gouvernement, suivant en cela l'exemple de Lula, s'est longtemps allié à ces acteurs jugés aujourd'hui infréquentables. Même peu apprécié, Eduardo Cunha était un partenaire de la présidente. Romero Juca, autre figure proche de Michel Temer, fut le porte-parole du gouvernement au Sénat sous Dilma et Lula. Quant au président de la chambre haute, Renan Calheiros, il était un incontournable des réunions stratégiques au palais présidentiel du Planalto, jusqu'à quitter le navire il y a peu. Tous sont accusés de corruption à plusieurs reprises.
« Au contraire de ce que le PT et Dilma pensaient, le coup d'État n'est pas venu de l'opposition qui a perdu l'élection en 2014, mais de l'intérieur même du gouvernement, démontrant la stupidité des alliances faites », assène Gilberto Maringoni, professeur de relations internationales à l’Université fédérale ABC, à São Paulo. Il reconnaît que le système politique, et notamment l'impossibilité pour un parti d'être majoritaire, incite à la construction de coalitions politiquement absurdes, mais estime que Lula et Dilma se sont rapidement accommodés des règles du jeu. « Il n'y a eu aucun effort pour construire un autre pôle politique avec les mouvements sociaux et les partis progressistes », ajoute-t-il.
Le choix d'un Lula très habile a bien fonctionné pendant huit ans (deux mandats présidentiels), mais ses conséquences se sont avérées dramatiques sous Dilma, incapable d'articuler politiquement ses décisions. Lorsque, début 2012, elle s'attaque aux taux d'intérêt, pour les faire baisser des niveaux les plus élevés du monde à un degré plus acceptable, elle fait un geste révolutionnaire. Poursuivre cette politique, ce serait en finir avec des décennies de plein pouvoir des banquiers et contraindre les plus riches qui placent leurs économies en bons du Trésor – rapportant autour de 7 % par an, inflation décomptée ! – à abandonner la culture de la rente pour investir dans une politique productive. Ce serait aussi libérer de gigantesque marges de manœuvre financières pour l'État, dont le budget est grevé par une charge de la dette publique sans aucun lien avec le véritable risque de défaut.
À droite comme à gauche, les spécialistes ont saisi l'impact de la mesure, mais elle n'a jamais été expliquée à la population, ni aux mouvements sociaux. « Dilma a fait de la baisse des taux une simple mesure technique, et sans personne pour la défendre, elle a fait marche arrière au bout de quelques mois », se désole Gilberto Maringoni. Trop tard pour les détenteurs du capital, qui ne lui ont jamais pardonné l'audace.
Lundi, la présidente n'a pas non plus reconnu que l'absence de remise en cause du système politique a poussé le Parti des travailleurs (PT), qu'elle a rejoint en 2000, à adopter les mêmes pratiques douteuses de financement des campagnes. Le scandale de corruption au sein de la compagnie d'hydrocarbures nationale Petrobras, révélé par l'enquête désormais connue mondialement sous le nom de “Lava Jato” (Kärcher), a démontré l'ampleur de la corruption. Si Dilma Rousseff n'est pas jugée à ce titre, c'est une des raisons de sa perte de popularité au sein de la population.
Gilberto Maringoni juge toutefois « héroïque » le dernier discours de Dilma Rousseff en tant que présidente : « Au-delà de la farce juridique, c'est la dénonciation du comportement de la classe dominante qui restera dans l'Histoire », dit-il. Un héritage au poids régional, comme l'a affirmé Dilma Rousseff. « Dans le passé de l'Amérique latine et du Brésil, à chaque fois que les intérêts des secteurs de l'élite politique et économique ont été remis en question par les urnes, des conspirations ont vu le jour, donnant lieu à des coups d’État », dit-elle, avant d'énumérer les ruptures violentes de l'ordre démocratique.
Les armes ont cédé la place à des mises en scène parlementaires, avec la complicité d'une partie du système judiciaire. Ce mercredi 29 août, le président de la Cour suprême Ricardo Lewandowski, qui dirigeait le jugement, a insisté sur le caractère impeccable du« processus légal » en inaugurant la cérémonie de votes. Après avoir rappelé que Dilma Rousseff avait pu « amplement présenter sa défense », il a félicité le jury : « Nul ne peut, aussi bien que les sénateurs, interpréter la Constitution. »
Ultime note surréaliste : Ricardo Lewandowski a profité des pauses entre deux sessions de débat pour aller d'un sénateur à l'autre, en vue de leur demander de voter en faveur de l'augmentation des salaires des juges suprêmes. « Il faut croire que le coup d’État à la paraguayenne a fait école », s'amuse Adriano Codato, politologue à l'université du Parana, en référence à la destitution par le Parlement du président Fernando Lugo en 2012, là encore une farce.
De notre correspondante.- Michel Temer vient de s'envoler pour la Chine. Il va pouvoir assister aux travaux du G20 – qui réunit les 19 pays les plus riches du monde et l'Union européenne – avec le titre de président du Brésil. Ce mercredi 31 août 2016, Dilma Rousseff, la première femme élue chef d'État du géant latino-américain, a été définitivement démise de ses fonctions par le Sénat, réuni depuis six jours pour ce jugement final. Près de neuf mois après l'ouverture d'un processus de destitution qui a plongé le Brésil dans la pire crise politique de son histoire, 61 des 81 élus de la chambre haute ont mis fin au second mandat de Dilma Rousseff. C'est bien plus que les deux tiers de votes requis.
Des hourras ont fusé dans les quartiers chics, en particulier à São Paulo, la capitale économique. Mais dans le reste du pays, c'est la mélancolie qui prime, même si la majorité des Brésiliens étaient en faveur du départ de Dilma Rousseff, à laquelle ils reprochent l'effondrement de l'économie et l'envolée du chômage. À Brasilia, en face du Congrès, on ne comptait d'ailleurs qu'une centaine de militants, réunis autour de baraques à saucisses et munis de rares banderoles pour protester contre le « coup d’État ».
Le Brésil est plongé dans l'apathie. Depuis le 12 mai, date à laquelle Dilma Rousseff a été écartée provisoirement de ses fonctions, cédant la place à Michel Temer, son vice-président depuis le 1er janvier 2011, les partisans des deux camps ont déserté la rue. La messe était dite, et les rares épisodes susceptibles de mettre en doute le jugement de la population – celui des sénateurs avait déjà été négocié – sont passés inaperçus de la majorité des Brésiliens, grâce aux efforts d'une presse travaillant activement à la destitution de la présidente. Une prise de parti telle que les sièges des journaux et télévisions ont été les premiers protégés par la police militaire lors des manifestations en faveur de la chef d’État.
Lundi 29 août, cette complicité a été illustrée jusqu'à la caricature. Alors que la présidente décidait d'assurer sa propre défense face aux sénateurs, avec un discours suivi de quatorze heures d'interrogatoire, les chaînes de télévision hertziennes rivalisaient de créativité pour en faire un non-événement. La palme allant à la chaîne de télévision Globo, le seul canal atteignant près de 100 % du territoire brésilien, et qui, quand Dilma Rousseff prenait la parole, a transmis un cours de cuisine enseignant aux téléspectateurs à faire un œuf au plat. Un peu plus tard, le présentateur vedette du journal télévisé annonçait son divorce, pour occuper son public.
C'est pourtant un discours historique qu'a prononcé Dilma Rousseff lors de ses dernières heures à la tête du pays. « Sans doute le meilleur de toute sa carrière politique », estime Mauricio Santoro, professeur de sciences politiques à l'université d’État de Rio de Janeiro. « J'en arrive à me demander si elle n'aurait pas pu changer le cours des choses en adoptant cette posture plus tôt dans la crise politique», poursuit-il. Dilma Rousseff savait que, sauf miracle, elle avait déjà perdu. Son allocution, prononcée durant quarante minutes dans un silence absolu, fait rare au Congrès, n'avait pas pour objectif de convaincre ses 81 juges, mais de rendre justice à sa propre biographie.
Montage sur les réseaux sociaux. Dilma Rousseff, jugée par les militaires en 1970, jugée par les sénateurs aujourd'hui.
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Elle n'avait que 20 ans, rappela-t-elle, quand la dictature la jeta en prison. La jeune guérillera a payé son engagement contre le régime militaire de trois ans de prison, marqués par les viols et la torture. « C'est le deuxième jugement auquel je suis soumise, avec, les deux fois, la démocratie à mes côtés sur le banc des accusés », a martelé Dilma Rousseff avant de préciser : « J'avais peur de mourir, aujourd'hui, je crains la mort de la démocratie. » Une photographie, exhumée des archives militaires fin 2011, la montre en 1971 face au tribunal militaire. Celle qu'on ne connaît alors que sous le nom de guerre de “Vanda” et “Estela” est belle, épuisée, mais affiche un regard déterminé. En arrière-plan, les militaires qui la jugent dissimulent leurs visages derrière leur main. Le cliché, associé aux photographies de la Présidente devant le Sénat, fait fureur dans les pages de ses sympathisants, sur les réseaux sociaux.
Lundi, Dilma Rousseff a insisté sur le fait qu'elle n'était pas coupable. Le recours à des crédits d'établissements publics pour maquiller provisoirement l'ampleur du déficit public, dont elle est accusée, n'est pas, à ses dires, un « crime de responsabilité», seule raison selon la Constitution de démettre un chef d’État. Tous ses prédécesseurs y ont eu recours, « les règles ne peuvent pas changer en cours de jeu», a-t-elle insisté. De fait, les arguments juridiques à son encontre sont très fragiles, au point que Janaina Paschoal, l'un des deux avocats à l'origine de la plainte, a argumenté que la destitution de Dilma était « l'œuvre de Dieu», un argument« technique » qui a embarrassé les opposants de la présidente.
En clair, le processus de destitution a plus d'arguments politiques que juridiques. « Il n'est pas légitime, comme le prétendent mes accusateurs, d'écarter le chef d'État “pour l'ensemble de son action” ; punir le président pour son travail est la prérogative du peuple, et seulement du peuple, lors des élections », a tancé Dilma Rousseff. Le politologue Mauricio Santoro estime que l'argument fait mouche. « Nous n'avons pas de vote de confiance au Brésil, ce n'est pas un régime parlementaire. Écourter un mandat pour des raisons politiques est extrêmement dangereux, et ouvre un précédent à tous les niveaux de pouvoir : des gouverneurs et des maires», analyse-t-il.
Dilma Rousseff a rappelé qu'elle n'a jamais été accusée d'avoir volé un centime, ni elle, ni aucun des membres de sa famille. Ce n'est pas le cas, note-t-elle, d'Eduardo Cunha, qui occupait le perchoir au Parlement jusqu'à il y a quelques semaines. Celui qui est à l'origine du processus de destitution de la présidente fait l'objet de multiples procès pour corruption, et possède des comptes millionnaires à l'étranger. Il parvient depuis des mois à préserver son mandat entre chantage au gouvernement de Michel Temer et appel à la loyauté des dizaines de députés dont il a financé la campagne.
« Curieusement, je serai jugée pour des crimes que je n'ai pas commis, avant le jugement de l'ex-président du Parlement, accusé d'avoir pratiqué de très graves actions illégales (…). Une ironie de l'Histoire ? Pas le moins du monde, nous sommes à la veille d'un véritable coup d’État », a déclaré Dilma Rousseff aux sénateurs.
Un discours dur et combatif, à l'image de la présidente, et, comme elle, laissant peu de place à l'autocritique. En affirmant ne jamais avoir été complice de « ce qu'il y a de pire dans la politique brésilienne», Dilma Rousseff oublie que son gouvernement, suivant en cela l'exemple de Lula, s'est longtemps allié à ces acteurs jugés aujourd'hui infréquentables. Même peu apprécié, Eduardo Cunha était un partenaire de la présidente. Romero Juca, autre figure proche de Michel Temer, fut le porte-parole du gouvernement au Sénat sous Dilma et Lula. Quant au président de la chambre haute, Renan Calheiros, il était un incontournable des réunions stratégiques au palais présidentiel du Planalto, jusqu'à quitter le navire il y a peu. Tous sont accusés de corruption à plusieurs reprises.
« Au contraire de ce que le PT et Dilma pensaient, le coup d'État n'est pas venu de l'opposition qui a perdu l'élection en 2014, mais de l'intérieur même du gouvernement, démontrant la stupidité des alliances faites », assène Gilberto Maringoni, professeur de relations internationales à l’Université fédérale ABC, à São Paulo. Il reconnaît que le système politique, et notamment l'impossibilité pour un parti d'être majoritaire, incite à la construction de coalitions politiquement absurdes, mais estime que Lula et Dilma se sont rapidement accommodés des règles du jeu. « Il n'y a eu aucun effort pour construire un autre pôle politique avec les mouvements sociaux et les partis progressistes », ajoute-t-il.
Le choix d'un Lula très habile a bien fonctionné pendant huit ans (deux mandats présidentiels), mais ses conséquences se sont avérées dramatiques sous Dilma, incapable d'articuler politiquement ses décisions. Lorsque, début 2012, elle s'attaque aux taux d'intérêt, pour les faire baisser des niveaux les plus élevés du monde à un degré plus acceptable, elle fait un geste révolutionnaire. Poursuivre cette politique, ce serait en finir avec des décennies de plein pouvoir des banquiers et contraindre les plus riches qui placent leurs économies en bons du Trésor – rapportant autour de 7 % par an, inflation décomptée ! – à abandonner la culture de la rente pour investir dans une politique productive. Ce serait aussi libérer de gigantesque marges de manœuvre financières pour l'État, dont le budget est grevé par une charge de la dette publique sans aucun lien avec le véritable risque de défaut.
À droite comme à gauche, les spécialistes ont saisi l'impact de la mesure, mais elle n'a jamais été expliquée à la population, ni aux mouvements sociaux. « Dilma a fait de la baisse des taux une simple mesure technique, et sans personne pour la défendre, elle a fait marche arrière au bout de quelques mois », se désole Gilberto Maringoni. Trop tard pour les détenteurs du capital, qui ne lui ont jamais pardonné l'audace.
Lundi, la présidente n'a pas non plus reconnu que l'absence de remise en cause du système politique a poussé le Parti des travailleurs (PT), qu'elle a rejoint en 2000, à adopter les mêmes pratiques douteuses de financement des campagnes. Le scandale de corruption au sein de la compagnie d'hydrocarbures nationale Petrobras, révélé par l'enquête désormais connue mondialement sous le nom de “Lava Jato” (Kärcher), a démontré l'ampleur de la corruption. Si Dilma Rousseff n'est pas jugée à ce titre, c'est une des raisons de sa perte de popularité au sein de la population.
Gilberto Maringoni juge toutefois « héroïque » le dernier discours de Dilma Rousseff en tant que présidente : « Au-delà de la farce juridique, c'est la dénonciation du comportement de la classe dominante qui restera dans l'Histoire », dit-il. Un héritage au poids régional, comme l'a affirmé Dilma Rousseff. « Dans le passé de l'Amérique latine et du Brésil, à chaque fois que les intérêts des secteurs de l'élite politique et économique ont été remis en question par les urnes, des conspirations ont vu le jour, donnant lieu à des coups d’État », dit-elle, avant d'énumérer les ruptures violentes de l'ordre démocratique.
Les armes ont cédé la place à des mises en scène parlementaires, avec la complicité d'une partie du système judiciaire. Ce mercredi 29 août, le président de la Cour suprême Ricardo Lewandowski, qui dirigeait le jugement, a insisté sur le caractère impeccable du« processus légal » en inaugurant la cérémonie de votes. Après avoir rappelé que Dilma Rousseff avait pu « amplement présenter sa défense », il a félicité le jury : « Nul ne peut, aussi bien que les sénateurs, interpréter la Constitution. »
Ultime note surréaliste : Ricardo Lewandowski a profité des pauses entre deux sessions de débat pour aller d'un sénateur à l'autre, en vue de leur demander de voter en faveur de l'augmentation des salaires des juges suprêmes. « Il faut croire que le coup d’État à la paraguayenne a fait école », s'amuse Adriano Codato, politologue à l'université du Parana, en référence à la destitution par le Parlement du président Fernando Lugo en 2012, là encore une farce.
Lula et Chico Buarque lors du discours de Dilma Roussef au Sénat. © Edilson Rodrigues/ Agência Senado
Prévisible, la sortie de scène de Dilma Rousseff marque en réalité une profonde rupture dans l'histoire démocratique brésilienne. « Ce qui est en jeu, c'est la reprise en main par les élites politiques et économiques du système, non seulement pour passer l'éponge sur les treize années de présidence du Parti des travailleurs, et peut-être même se débarrasser pour toujours de cette formation politique, mais plus profondément remettre en question les acquis de la Constitution de 1988 », estime André Singer, professeur de sciences politiques à l'université de São Paulo.
Il en veut pour preuve le projet de loi poussé par le gouvernement Temer, et que le chef d’État compte faire voter dès son retour de Chine : une interdiction de croissance de la dépense publique pendant vingt ans et la fin de l'obligation de dédier un pourcentage défini aux budgets de la santé et de l'éducation. « Ce serait le premier changement structurel de la question de la dépense publique depuis la Constitution de 1988 », s'enorgueillit d'ailleurs le ministre des finances Henrique Meirelles, mentor du projet de loi. Une rupture aux conséquences sociales incalculables.
Michel Temer mettra-t-il véritablement en œuvre ce programme radicalement conservateur, qu'il a promis au patronat en échange de son appui ? Il a manifesté de nouveau son mépris pour le Brésil de la diversité qui a émergé au cours de la dernière décennie, en arrivant à la cérémonie d'investiture du Sénat entouré exclusivement entourés d'hommes blancs, vieux, et riches. Aucune femme, aucun Noir, aucun Indien.« Je ne crois pas qu'il parvienne à mettre en place toutes les mesures libérales sur lesquelles il s'est engagé, sa base au Congrès refusera, car elles seraient désastreuses d'un point de vue électoral », estime Adriano Codato.
Le politologue table toutefois sur une profonde marche arrière en termes de droits sociaux et du travail. Le gouvernement a déjà commencé, avec des mesures symboliques, comme la suspension du programme d'alphabétisation des plus de quinze ans, alors que 8,5 % de la population adulte est incapable de déchiffrer le moindre mot, un des pires taux d'Amérique latine. En s'adressant pour la première fois à la nation en tant que président mercredi 31 août, Michel Temer a annoncé vouloir assouplir les droits des travailleurs. Il veut aussi, dès la semaine prochaine, « privatiser tout ce qui peut l'être », y compris des crèches, des hôpitaux et des prisons. Son gouvernement a aussi fait savoir sa volonté de remettre en question le Système unique de santé (SUS), le seul au monde à offrir un accès universel aux soins dans un pays de plus de 100 millions d’habitants : une couverture précaire, mais accessible à tous.
Autre exemple, il veut remettre en question les universités fédérales, pourtant les plus performantes du pays. Les coupes dans le budget de l'enseignement supérieur ont déjà pris des proportions inquiétantes. « À ce rythme, les universités publiques ne vont plus avoir d'Internet, elles ne peuvent plus payer les factures, et le montant des bourses de recherche est au plus bas depuis vingt ans », constate Mauricio Santoro. Conséquence, seuls les étudiants issus des classes aisés auront accès aux maîtrises et doctorats, leurs familles finançant leurs études. Une marche arrière qui n'émeut guère au sein de l'élite politique : « le discours de haine du pauvre s'est généralisé dans la classe moyenne élevée, avec l'aide de la presse », résume Gilberto Maringoni, avant de conclure : « Avec Michel Temer, nous avons un gouvernement de riches et pour les riches. »
Ce 31 août, c'est tout de rouge vêtue que Dilma Rousseff, déjà présidente destituée, a fait une dernière déclaration dans le palais de l'Alvorada, la résidence présidentielle. « Ce n'est pas un adieu, mais un “à bientôt”. Ils pensent avoir vaincu, mais ils se trompent. Le gouvernement putschiste devra faire face à l'opposition la plus énergique et déterminée », a-t-elle promis.
Malgré les applaudissements, le propos laisse rêveur. Pour l'heure les Brésiliens, brisés par le chômage (11,3 %) et la hausse des prix et alors que la récession s'installe dans le pays – un sixième trimestre de chute du produit intérieur brut vient d'être confirmé ce 31 août –, ne voient guère de différence dans leur quotidien entre Dilma Rousseff et Michel Temer, tous deux jugés très négativement. « Le problème, c'est que rapidement, tous ceux qui protestaient contre elle en demandant plus de dépenses pour l'éducation, la santé et la sécurité vont d'apercevoir qu'ils ont été floués », dit Mauricio Santoro. Des scénarios d'explosion sociale sont donc à envisager. Mais il n'est pas sûr que le camp progressiste soit capable d'en profiter pour reconstruire une alternative politique.
Le Parti des travailleurs semble à genoux. Il a été incapable de trouver une réponse pour ses électeurs au catastrophique deuxième mandat de Dilma Rousseff, qui a opté pour une politique contraire à ses promesses de campagne. Il n'a pas su non plus expliquer les errances de la corruption. Et encore moins organiser la lutte au cours des neuf mois du processus de destitution. À quelques semaines des élections municipales d'octobre, les dirigeants du PT illustrent leur incapacité à penser leurs erreurs. Ils persistent dans des alliances incompréhensibles avec des caciques conservateurs, comme à São Paulo, ou maintiennent un candidat propre sans aucune chance contre une importante figure de la gauche locale, comme à Rio de Janeiro. Des stratégies de surcroît inefficaces. Le PT devrait connaître un recul historique de sa représentation locale.
Et Lula ? Celui qui reste l'homme politique le plus populaire du Brésil – mais aussi le plus haï – a tenté jusqu'au dernier moment de convaincre les sénateurs de ne pas lâcher le gouvernement de sa dauphine. Des négociations faites à l'ancienne, plus dans les coulisses qu'en haranguant les foules, et durant lesquelles il n'a guère camouflé son abattement.
« Contrairement à Dilma qui a perdu face à la dictature quand elle était jeune, pour Lula, c'est la première véritable défaite », explique un de ses proches. « Bien sûr, il a perdu des élections, mais dans un contexte où lui et le PT continuaient à croître et à gagner en prestige au sein de la population ; aujourd'hui, l'effondrement de son projet est un coup très dur », poursuit-il. Lula a certes fait le voyage pour assister à la défense de Dilma Rousseff au Sénat, mais c'est aux côtés du chanteur Chico Buarque qu'il s'est installé. La présence de l'artiste symbolisait le rejet par la classe intellectuelle progressiste de la destitution, mais elle n'en démontre pas moins, dans son incongruité, la solitude de l'ex-président. Mercredi, lors du rassemblement autour de Dilma Rousseff dans le palais de l'Alvorada, Lula était encore là, mais toujours à distance de sa dauphine.
Aujourd'hui seul espoir du PT pour une éventuelle victoire en 2018, Lula doit tout faire pour ne pas être rattrapé par la justice. La législation brésilienne interdit en effet à tout homme politique condamné en première instance (avant même le moindre recours) d'être candidat. « Or sans présumer de son innocence ou de sa culpabilité, il est manifeste que la justice et en particulier les juges de l'opération Lava Jato ont fait de Lula une cible privilégiée, ce qui est problématique », reconnaît Mauricio Santoro.
L'ex-président a été réveillé par la police fédérale chez lui à 6 heures du matin en mars dernier, avant d'être empêché par un juge de faire partie du gouvernement. Il a été successivement inculpé pour tentative d'entrave à la justice, corruption passive et blanchiment d'argent, le tout grâce à des enregistrements obtenus de façon illégale et sans preuve claire. « Pendant ce temps, Eduardo Cunha, sur lequel pèsent des éléments accablants, n'a toujours pas été convoqué par la justice, c'est tout de même deux poids deux mesures », poursuit l'universitaire. Il est aujourd'hui impératif pour le gouvernement d'obtenir une condamnation de l'ex-président, sans quoi sa présence au moins au second tour est garantie.
De même, les proches de Temer multiplient les stratégies pour neutraliser l'opération Lava Jato qui, après la chute du PT, pourrait s'intéresser aux grands noms de la droite cités abondamment dans l'investigation. Le seul certain d'y échapper est Michel Temer lui-même, soupçonné pourtant d'avoir reçu d'importants montants. Avec la présidence, il vient de gagner l'immunité, et ne peut être poursuivi pour des crimes antérieurs à son mandat, entamé ce 31 août.
Même si Lula parvenait à être candidat, il n'est pas sûr qu'il puisse mettre fin au vent de conservatisme autoritaire soufflant sur le Brésil. « Lula est le candidat de la conciliation, comme tout bon syndicaliste, il ne veut pas casser l'entreprise, mais faire un accord avec le patron pour que tout le monde soit gagnant », explique Gilberto Maringoni. Un pacte que l'ex-métallurgiste a réussi à établir au début des années 2000, dans un contexte de croissance mondiale et notamment de hausse des cours des matières premières, dont le Brésil est un grand exportateur.
Mais le contexte international n'est plus le même et les élites ont peu goûté le nouveau Brésil surgi des années Lula et Dilma. Même si la réduction de l'injustice s'est faite à dose homéopathique, elle a permis à des dizaines de millions de Brésiliens de se hisser au-dessus de la pauvreté, de rêver à l'université et à un bon emploi. Ce 31 août 2016, les élites brésiliennes ont clairement fait savoir qu'elles ne voulaient plus entendre parler d'accord et de conciliation. Reste à savoir si, et comment, ceux qui ont entrevu l'espace de quelques années un avenir plus digne, pourront résister.
Point de vue. Les Kurdes, un peuple sans État
http://www.ouest-france.fr/debats/editorial/point-de-vue-les-kurdes-un-peuple-sans-etat-4447611
Henri Froment-Meurice, ambassadeur de France.
Pourtant, à l'issue de la Première Guerre mondiale, en 1920, le Traité de Sèvres qui démembrait l'Empire Ottoman prévoyait, après une période d'autonomie pour les provinces kurdes, leur accession à l'indépendance. Mais trois ans plus tard, en 1923, le Traité de Lausanne, conclu avec le Turc Moustapha Kemal, revint sur cette autonomie.
Aujourd'hui, la situation des Kurdes varie d'un pays à l'autre. En Turquie, sans avoir été victimes d'un génocide, à la différence des Arméniens, ils n'ont jamais été acceptés comme une minorité jouissant des droits normalement consentis. Aussi, en majorité, mènent-ils une lutte armée sous la conduite du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan). D'où leur qualification de « terroristes » par le pouvoir central, ainsi d'ailleurs que par l'Union européenne.
En Syrie, les Kurdes constituent la minorité la plus importante, mais leur identité est insuffisamment reconnue. Ils sont en lutte à la fois contre l'armée gouvernementale de Bachar al Assad qui, le 18 août, les a bombardés, ainsi que contre Daech. Ils ont créé dans le nord, où ils contrôlent 600 des 800 km de la frontière avec la Turquie, la « zone fédérale » de Rojava.
En Iran, après la chute de la dynastie et la prise du pouvoir par les mollahs de la Révolution islamique, les Kurdes leur présentèrent leurs revendications, « démocratie pour l'Iran et autonomie pour le Kurdistan », mais celles-ci furent rejetées. Ils sont considérés comme un danger et ne cessent d'être maltraités.
En Irak enfin, fait exceptionnel, les Kurdes bénéficient d'une réelle autonomie. Ils disposent en outre de ressources pétrolières et exploitent leur propre pipeline vers la Turquie. Actuellement, leurs soldats - les peshmergas (« celui qui confronte la mort ») - sont au premier rang des combattants de la coalition formée contre Daech dans la dure bataille pour la reconquête de Mossoul. Les quelques chrétiens qui n'ont pas fui leur doivent de pouvoir y demeurer.
Mais ce monde kurde est souvent désuni et, malheureusement, dans chacun des quatre États où ils sont implantés, les Kurdes sont fréquemment divisés par des rivalités de personnes, parfois aussi par des positions divergentes concernant leurs rapports avec le pouvoir central.
La France apporte un important soutien, tant militaire qu'humanitaire, aux Kurdes d'Irak auprès desquels le président de la République s'est rendu, geste incontestablement exceptionnel. Aujourd'hui, on est en droit de se demander si la situation n'est pas mûre pour franchir une nouvelle et décisive étape : obtenir du gouvernement irakien qu'il accepte d'accorder l'indépendance au Kurdistan. Ainsi serait enfin créé le premier État kurde.
Mais peut-être n'est-ce qu'une utopie et les Kurdes devront-ils demeurer encore longtemps un peuple sans État.