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24 septembre 2019 2 24 /09 /septembre /2019 12:37

 

De toute évidence, le soleil avait rendez-vous avec la Fête de l’Humanité.


Un rendez-vous honoré qui aura autant semé la joie que soulevé les interrogations sur les raisons d’un mois de septembre que l’on a rarement connu aussi sec. Il n’y a donc pas eu besoin de pluie pour qu’une fête arc-en-ciel vienne éclaircir le ciel chargé de cette rentrée sociale et politique. Fête de la culture et du débat. Fête des émotions et de la rencontre. Fête tendre et rebelle. Fête des joies et des espoirs partagés. Fête des réflexions et de la détente, des sourires et des rires. Fête de l’union et des communions. Elle a réuni le vert de la lutte pour l’environnement et l’urgence climatique, le jaune de la colère populaire et le rouge des luttes sociales et de la révolution avec l’ambition d’offrir un débouché fédérateur à toutes ces mobilisations aussi denses qu’éparses. Et cette ambition n’aura cette année pas été déçue. La fête aura été un reflet saisissant des mobilisations qui essaiment partout, prenant le visage d’une France combative, résolument engagée à faire vivre la liberté, l’égalité et la fraternité.


Elle y est parvenue en mêlant au goût du débat et de la controverse, musique et culture ; en liant l’espoir d’un monde nouveau débarrassé du règne de l’argent et des divisions, et les vibrations artistiques, les chocs esthétiques, les découvertes culturelles dans chacune des scènes comme dans les espaces dédiés au théâtre, aux arts plastiques, aux livres, à la solidarité internationaliste ou encore au beau stand des Amis de L'Humanité ou à celui des arts vivants qui porte le nom de Jack Ralite.


Chaque fête est la même et pourtant si différente. Chaque fête a son époque, ses coups de gueule et ses coups de foudre. C’est sûr, je la vois différemment. Objet de mes angoisses et parfois de drôles de cauchemars dès le mois d’avril, elle oblige à être attentif, combatif dès qu’elle commence à prendre possession de « son » terrain à la mi-août pour, telle une gestation, offrir le meilleur d’elle-même juste quelques heures avant de s’ouvrir à toutes et tous.


Elle me rappelle chaque année cette lettre de Jean-Jacques Rousseau à D’Alembert à propos de la fête (à Saint-Gervais 1758) : « La danse fut suspendue ; ce ne furent qu’embrassements, ris, santés, caresses. Il résulta de tout cela un attendrissement général que je ne saurais peindre, mais que, dans l’allégresse universelle, on éprouve assez naturellement au milieu de tout ce qui nous est cher. Mon père en m’embrassant, fut saisi d’un tressaillement que je crois sentir et partager encore. Jean Jacques, me disait–il, aime ton pays. Vois-tu ces bon genevois ; ils sont tous amis, ils sont tous frères ; la joie et le concorde règne au milieu d’eux. »


C’est encore Sigmund Freud dans Totem et tabou qui ainsi décrit la fête : « Une fête est un excès permis, voir ordonné, une violation solennelle d’un interdit… La disposition joyeuse est produite par la permission de faire ce qui est défendu en temps normal ».


De fait la Fête de l’Humanité libère. Elle permet de s’ouvrir à l’autre, de fraterniser, de faire le plein d’idées et de joie.

 

Il fallait voir au crépuscule de l’événement, le dimanche à 18h, l’entrée éclatante du groupe Kassav’ sur la grande scène bondée, après que Youssou N’Dour n’ait fait chavirer les corps. S’y exprimait comme un parfum de joie et l’impossibilité malgré tout joyeuse de se séparer après tant d’intelligence échangée, d’émotions partagées, d’espoirs suscités.


La Fête de l’Humanité ne pourrait voir le jour, sans l’engagement résolu des équipes de L’Humanité, des journalistes, sans les services de gestion, de diffusion de promotion, la régie publicitaire et l’équipe de la fête grossie d’une trentaine de stagiaires bénévoles qui dès le mois de mai y apportent leur jeunesse, leurs fraicheurs, leurs idées bousculante. Elle n’existerait pas sans l’apport décisif de milliers de militants, et parmi eux, des militants communistes aux côtés de militants associatifs, syndicaux qui construisent et animent les stands, dévoués à faire vivre cet évènement unique en mettant leur engagement au service du public de la fête et de son ambition à rassembler largement toutes celles et ceux qui veulent se cultiver, prendre un bain de fraternité et toutes celles et ceux qui travaillent à lutter contre les haines et les divisions, à vouloir dépasser le système capitaliste.


La Fête de l’Humanité et son cœur battant, l’Agora de l’Humanité, animé par les rédactions, auront été le creuset indispensable à la gauche, mettant en débat tous les sujets qui lui sont liés. Ce fut le débat riche sur le climat qui vint clore une marche inédite dans les allées de la fête animée par un beau collectif d’associations ; ce fut le débat dense sur le communisme auquel nous avons eu l’honneur de pouvoir associer une figure aussi éminente que Lucien Sève ; ce fut aussi le passionnant débat avec l’économiste Thomas Picketty quelques jours après la sortie d’un nouveau livre de 1200 pages, venu confronter ses thèses et son ambition de « dépasser le capitalisme » au public de la Fête de l’Humanité. Ce fut encore le débat essentiel sur l’avenir de notre système de santé et la lutte inédite que mènent urgentistes et salariés des Ehpad.

 

À quel endroit peut-on aujourd’hui mettre sur la table les divergences qui se sont exprimés entre la CGT et des figures importantes du mouvement des gilets jaunes comme Jérôme Rodriguez ou Priscillia Ludosky ou donner la parole à Geneviève Legay, militante gravement blessée par la police ? Les échanges, s’ils furent parfois fermes, avaient toujours pour objectif de tracer une issue positive et les contours d’un nouveau rassemblement.


À quel endroit, encore, peut-on assister à une confrontation ferme et franche entre Philippe Martinez, secrétaire général du principal syndicat opposé à la contre-réforme des retraites et son concepteur même, le désormais membre du gouvernement Jean-Paul Delevoye. C’est un honneur pour L’Humanité de donner, comme l’écrivait Jaurès dans son premier éditorial, « à toutes les intelligences libres le moyen de comprendre et de juger elles-mêmes les événements du monde ».


À quel endroit le référendum sur la privatisation d’Aéroports de Paris a-t-il pu prendre autant de résonnance, avec plus de 10 000 signatures collectées ?


À quel endroit enfin, cette gauche si dispersée peut-elle dialoguer avec l’assurance que les questions et débats proposés éclaireront bien une perspective de gauche ? Notre proposition pour les responsables de la gauche, communistes, socialistes, écologistes, insoumis, était de réfléchir aux moyens de « Re-Faire Révolution »


Le samedi le meeting de Fabien Roussel, secrétaire national du Parti communiste, était tonique et traceur de combats unitaires.

 

Nous n’oublierons pas de sitôt la venue de Dilma Rousseff dans l’Agora après qu’elle ait harangué la foule de la grande scène pour réclamer avec nous la libération de Lula. La dignité et l’abnégation de cette femme sont proprement renversantes, et la précision de son diagnostic sur l’État de son pays impressionnant comme elle en a témoigné à l’Agora. Prendre le temps de l’écouter ne peut être que d’un grand apport pour chaque progressiste. Les remerciements qu’elle a formulés à l’égard de L’Humanité pour son rôle dans la campagne internationale pour la libération de Lula nous touchent autant qu’ils nous obligent à persévérer, à montrer les dangers et impostures du régime Bolsonaro, comme à donner écho à la résistance des forces sociales et politiques brésiliennes.

Le village du monde fut cette année le théâtre de rencontres aussi riches que fécondes entre de nombreux militants venus du monde entier. La fête fait vivre un internationalisme concret. C’est là une de ses dimensions soigneusement tues par les grands médias. Après que j’y ai prononcé le discours d’inauguration qui trace les grandes perspectives mondiales et grands enjeux émancipateurs, des centaines de responsables d’organisations ont pu échanger sur leurs combats respectifs, nouer des liens pour fédérer leurs luttes pour la liberté ou la justice à l’échelle continentale ou internationale. L’Algérie fut à l’honneur lors d’une belle soirée qui mêla l’exigence de compréhension et de perspectives aux chants et aux danses d’un peuple qui aura cette année surpris le monde entier.


« Que la fête fut belle ! », pourrions-nous dire. Si après son clap de fin son souvenir peut s’estomper doucement au fil des semaines, restons persuadés que son âme continuera à inspirer, à réveiller les volontés, à agiter les consciences de ces milliers de jeunes, de moins jeunes, d’ouvriers, de retraités, de salariés qui se sont réunis pendant trois jours sous le ciel de la Courneuve.


Sortir de la fête et entendre le président de la République reprendre les mots de l’extrême droite à propos de l’immigration nous projette à l’opposé : la politique politicienne pour faire monter cette dangereuse extrême droite et se faire réélire. C’est l’opération « détournement ». Le détournement des urgences, du regard sur la contre-réforme des retraites, ou des luttes d’intérêt général des personnels hospitaliers, au profit des questions identitaires. Même opération d’un grand magazine cette semaine pour repousser nos concitoyens de confessions musulmanes. Il faut aussi ne pas être dupe sur l’opération consistant à pilonner EDF. J’avais dit il y a quelques mois que tel était le sens de la nomination de Mme Borne au ministère de « l’écologie ». L’écologie. Ce mot est parfois le vernis des pires opérations.

 

Dans la fête, mille idées, mille propositions pour faire autrement, pour vivre mieux, pour changer le monde et la société. Ce ne peut être passé par perte et profits. Beaucoup de nos confrères des médias publics ont eu tort de ne pas traiter l’événement pour ce qu’il est dans sa globalité et sa diversité. Sa richesse.


Pour que la fête dure au bénéfice de tous, il est indispensable de rester connecté. Indispensable que les journaux qui la portent trouvent un nouveau rebond, une renaissance. Nous avons dû préparer et construire la fête dans les conditions difficiles d’un plan de redressement sous l’œil du tribunal de commerce. Jusque là notre plan contraint a poussé à réaliser des économies sur le fonctionnement du groupe, et sur la masse salariale. Déjà une vingtaine de collaborateurs ont quitté l’entreprise. Parmi ces économies, une part importante affecte la fête de L’Humanité elle-même. Aujourd’hui nous entamons une nouvelle phase pour finaliser des économies de fonctionnement puis la renégociation des dettes. Nous le faisons avec l’objectif de finaliser un plan de continuation. Je l’ai redit avec force au diner des professionnels de la presse qui se tenait le jeudi soir sur le terrain de la fête en présence du ministre de la culture et de la communication. (Voir ici mon intervention). Je le redirai à l’occasion d’une nouvelle audience au tribunal de commerce le 16 octobre prochain. Le combat se poursuit donc pour réussir. Plus de 3 millions de dons et de souscription ont été collecté depuis le début de l’année. Il nous faut en collecter encore au moins UN million d’ici le 15 décembre. Plus de mille abonnements à L’Humanité et L’Humanité Dimanche ont été réalisé durant la fête. Cette campagne doit s’amplifier dans les semaines à venir. C’est un élément décisif démontrant la possibilité de la continuation. D’ici quelques semaines nous présenterons un plan stratégique complet visant le développement pour une renaissance de L’Humanité.


L’Humanité comme L'Humanité Dimanche, chaque jour comme chaque semaine, porte l’esprit de cette fête, ses combats et ses exigences de débat. Ce sont des atouts essentiels pour ouvrir de nouveaux chemins d’Humanité.

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23 septembre 2019 1 23 /09 /septembre /2019 17:16
Marches pour le climat : M. Macron, remballez votre mépris et agissez ! (Ian Brossat - porte-parole du PCF)

Marches pour le climat : "M. Macron, remballez votre mépris et agissez !" (Ian Brossat - PCF)

Selon Le Parisien, le Président de la République, dans l’avion qui l’emmenait à New York, s’est une nouvelle fois livré à des propos particulièrement méprisants. Cette fois, ce sont les jeunes qui participent par dizaines de milliers aux marches pour le climat qui font l’objet de la condescendance présidentielle. « Les dénonciations, on est au courant. Défiler tous les vendredis pour dire que la planète brûle, c’est sympathique, mais ce n’est pas le problème ». Cette arrogance sans borne est insupportable. Emmanuel Macron a pour mandat de représenter les Français, pas de les accabler de ses propos suffisants et fielleux.

De plus, le chef de l’État fait mine de ne pas comprendre que les marches pour le climat ne se cantonnent pas à la dénonciation de la situation catastrophique du réchauffement climatique, mais exigent d’abord et avant tout de l’action de la part des gouvernements. Or, en matière de transition écologique, le Président se signale par sa passivité criminelle. Pire, derrière les déclarations d’intentions, il continue en réalité « business as usual », en apportant son soutien aux traités de libre-échange comme le CETA, aux projets destructeurs (EuropaCity, CDG Express…), et aux industriels de l’énergie carbonée (renouvellement des concessions aux compagnies d’hydrocarbure, exonérations fiscales sur les énergies fossiles, division par deux du crédit d'impôt pour la transition énergétique, accord donné à Total pour importer 550 000 tonnes d'huile de palme…). Tout récemment encore, le gouvernement a acté la fin du train des primeurs Perpignan-Rungis, donnant ainsi son feu vert à l’arrivée de 25 000 camions polluants supplémentaires sur les routes pour le remplacer.

Alors oui, M. Macron, les jeunes ont raison de se mobiliser par milliers pour dénoncer votre inaction et votre double discours. Remballez votre mépris et agissez vraiment pour sauver le climat !

Ian Brossat, porte-parole du PCF,

Paris, le 23 septembre 2019.

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22 septembre 2019 7 22 /09 /septembre /2019 17:27
Irène Frachon: Servier était plus puissant que l’Agence du médicament (Rozenn Le Saint, Médiapart, 22 septembre 2019)
Mediator: le procès d’un laboratoire et de l’Etat
Par

Le procès du plus important scandale sanitaire depuis celui du sang contaminé s’ouvre enfin pour six mois à Paris. Sur le banc des accusés, Servier, fabricant du Mediator. Mais aussi l’Agence du médicament et des experts, parfois payés par le laboratoire. Face à eux, 2 684 parties civiles.

Le « tic tac tic tac » des battements de son cœur perturbe toujours ses nuits. « C’est comme le réveil avalé par le crocodile dans Peter Pan », parvient-il à plaisanter. Mais dix ans après son opération à cœur ouvert, Bernard Niccoli dort toujours très mal. Il ne s’est pas habitué au cliquetis de la valve mécanique qui lui a été implantée pour remplacer sa valve aortique, indispensable à la bonne circulation sanguine. Elle a été détruite par quatre ans de prise du Mediator. Ce médicament produit par Servier est accusé d’avoir causé entre 500 et 1 500 morts.

Bernard Niccoli, lui, a été opéré juste à temps. Il a refusé les offres d’indemnisation de Servier dans le cadre de la procédure amiable ; la première, de 32 600 euros et la deuxième, de 70 600 euros : « ridicules », compte tenu des préjudices physiques, psychologiques et financiers estimés à 276 000 euros par ses avocats.

 

  • Premier volet : le plus grave, homicides et blessures involontaires

Il fait partie des quarante-neuf victimes à se porter partie civile, autrement dit, à demander réparation, pour homicides ou blessures involontaires : c’est le volet le plus grave de ce procès au pénal. « Servier a acheté le silence de victimes qui ont accepté ses offres, elles ont dû signer un protocole de confidentialité. Ce n’est pas mon truc de me taire », estime l’homme de soixante-trois ans (lire aussi l’interview d’Irène Frachon).

Posté en trois huit dans une cabine de péage toute sa carrière, il est en surpoids. En 2005, son médecin lui prescrit du Mediator pour en perdre. Une ordonnance en dehors de toute autorisation de mise sur le marché, car le médicament est officiellement vendu comme traitement complémentaire pour les diabétiques. En réalité, il est surtout prescrit comme coupe-faim, malgré les risques gravissimes pour le cœur et les poumons.

  • Deuxième volet : la tromperie, un coupe-faim déguisé en antidiabétique

Ce détournement massif de l’usage du Mediator constitue une particularité de ce scandale, par rapport aux précédents. L’immense majorité des parties civiles attaquent pour tromperie aggravée avec mise en danger de la santé, le deuxième gros volet du procès du Mediator. Servier est accusé d’avoir camouflé la vraie nature d’anorexigène du médicament en le commercialisant comme simple traitement destiné aux diabétiques en surpoids.

Il y a deux types de parties civiles dans ce procès. Certaines font partie des 5 millions de Français à avoir consommé du Mediator de 1976 à 2009, que leur santé ait été altérée ou pas. D’autres parties civiles sont là car elles ont remboursé le médicament, – c’est le cas des organismes de sécurité sociale et d’assurance –, sans en connaître les propriétés réelles ni les risques.

Toutes s’estiment flouées, moralement dans le premier cas, financièrement dans le deuxième.

Elles se comptent déjà au nombre de 2 684, mais les demandes continuent d’affluer dans les cabinets d’avocats : elles peuvent s’ajouter à la procédure jusqu’au réquisitoire du parquet, à la fin du procès, prévue en avril 2020.

La défense de Servier pourrait tenter de se réfugier derrière ces prescriptions hors des clous, en rejetant la faute sur l’Agence du médicament, – l’instance publique chargée d’assurer la sécurité sanitaire –, ou les médecins. Le dossier d’instruction, croustillant, décrit la toile d’influence étendue par le laboratoire orléanais de l’Agence du médicament jusqu’aux cabinets des blouses blanches. Les juges établiront dans quelle mesure elle aurait contribué à dissimuler les effets secondaires graves possibles.

  • Troisième volet : liens d’intérêts et trafic d’influence

En tout, vingt-cinq prévenus sont renvoyés devant le tribunal : onze personnes morales représentant l’Agence du médicament et les filiales de Servier et quatorze anciens responsables de l’Agence du médicament, des experts consultants de Servier, – souvent les deux ! – et des dirigeants du laboratoire, essentiellement.

La plupart comparaîtront pour des délits de prise illégale d’intérêts, participation illégale d’un fonctionnaire dans une entreprise précédemment contrôlée, escroquerie, destruction de preuves, trafic d’influence ou encore, corruption. Ce troisième volet, celui des conflits d’intérêts, sera le plus captivant : ce sera la première fois que ces liens, certes, communément tissés entre l’industrie pharmaceutique et les décideurs de la santé, seront jugés au pénal. En cela, le procès constitue un tournant. La loi « anti-cadeau » mise en place par Xavier Bertrand à l’issue du scandale est loin d’abolir ces risques de conflits d’intérêts, mais elle va dans le sens d’un effort de transparence.

Avant cela, la première semaine du procès sera consacrée aux « exceptions de procédures », un premier corridor purement juridique. Ensuite, le procès-fleuve devrait s’engouffrer dans un long tunnel d’expertises médicales. Bernard Niccoli fera partie de ces visages qui humaniseront « un procès qui risque d’être saturé de technicité médicale. C’est la stratégie de Servier qui appelle à témoigner quatre diabétologues différents ! », illustre Sylvie Topaloff, avocate de victimes du Mediator. En tout, un peu plus de cent témoins sont cités par les différentes parties.

375 autres robes noires défileront dans la salle dite « grand procès » du nouveau tribunal de grande instance de Paris, d’une capacité de 250 places. Trop petite néanmoins pour en accueillir autant quotidiennement. « Ce n’est pas la peine que l’on soit une centaine à suivre l’ensemble des débats pendant six mois. Nous allons étudier la possibilité de constituer un collectif d’avocats de la partie civile », augure Sylvie Topaloff.

Sur le banc des accusés : les renvoyés et les grands absents

  • Servier, le « grand méchant »

L’avocate a déjà plaidé au pénal en juillet contre une autre grande entreprise emblématique française, France Télécom, une décennie après la vague de suicides (Lire aussi France Télécom, des suicides au procès). Le procès, lui aussi qualifié d’historique, a duré un peu plus de deux mois. Il va falloir tenir le triple en enchaînant avec le deuxième grand marathon judiciaire de l’année.

Et encore, ça ne sera pas tout : un acte 2 du procès du Mediator n’est pas exclu puisque l’information judiciaire est toujours en cours pour le dossier dit « Mediator 2bis ». Il concerne 46 autres victimes d’homicides et blessures involontaires, dont une décédée, qui n’ont pas encore tous eu le temps d’être examinés. Le scandale a explosé il y a dix ans et il fait tout juste son apparition sur la scène des tribunaux aujourd’hui.

Pourquoi autant de temps ? L’instruction ouverte en 2011 a réalisé l’examen médical de chaque dossier, un par un, ce qui requiert un travail titanesque de trois ans au pôle santé du parquet. Auxquels se sont ajoutés trois ans du fait de « multiples demandes et recours faits par la défense », comme le dénonçait le procureur de Paris, François Molins, en janvier 2017.

Il a aussi fallu s’atteler à l’ordonnance de renvoi, rendue en septembre 2017. Pas moins de 677 pages nécessaires à résumer clairement l’enquête des juges d’instruction et à renvoyer la longue liste des 25 prévenus devant le tribunal.

 

Parmi eux, « les plus hauts dirigeants sont mis en cause », rappelle Sylvie Topaloff, qui y voit un autre point commun avec le procès France Télécom. Le principal concerné, Jacques Servier, alors neuvième fortune de France, est mort en 2014. Un an avant, il avait mis à la porte son ancien bras droit, Jean-Philippe Seta, qui, lui, affrontera les juges, représenté par François de Castro, également avocat du laboratoire ! Me François de Castro qualifie le rôle de Jean-Philippe Seta de « secondaire ». C’est pourtant celui qui comparaîtra pour le plus de chefs d’accusation. Mais sa stratégie visant à prendre le même avocat que le groupe Servier devrait lui permettre d’éviter que le laboratoire se décharge de toute responsabilité sur lui.

« Une des singularités de l’affaire du Mediator réside dans le fait que Servier a été présenté comme le grand méchant, y compris par le reste de l’industrie pharmaceutique. Elle a complètement lâché cette entreprise familiale qui a toujours été un peu en dehors des cercles industriels », souligne par ailleurs Didier Torny, sociologue spécialiste des scandales sanitaires. Le lobby des firmes du médicament, le Leem, suspend Servier en 2011, c’est une première. Le laboratoire se retrouve seul, bouc émissaire de pratiques de lobbying communes à l’ensemble de Big Pharma.

« Servier a subi une différence de traitement judiciaire par rapport aux autorités sanitaires et à d’autres laboratoires. L’affaire du Mediator n’a pas servi de détonateur à d’autres affaires sanitaires : la justice a concentré ses moyens d’investigation sur Servier », reproche Me François de Castro. L’allusion renvoie clairement au scandale de la Dépakine, l’antiépileptique produit par Sanofi.

  • L’Agence du médicament, accusée de négligence

Servier compte bien partager les responsabilités au moins avec l’Agence du médicament, accusée de négligence. Ironie de l’histoire, elle se retrouve sur le même banc des accusés que l’industriel alors qu’elle a justement été créée en 1993 en réponse à l’autre grand scandale sanitaire français, celui du sang contaminé : des produits sanguins avaient sciemment été distribués à des hémophiles alors que certains étaient contaminés par le virus du VIH.

Or « l’Agence du médicament a incontestablement failli à sa mission de surveillance et de protection de la santé en maintenant l’autorisation de vendre le Mediator alors qu’il était dangereux et inefficace pour traiter le diabète », appuie Sylvie Topaloff.

  • Les politiques épargnés

L’audition d’Aquilino Morelle, qui a rédigé le rapport de l’Inspection générale des affaires sociales (Igas) diabolisant Servier, a priori prévue en octobre, est plus qu’attendue. Il a néanmoins été reproché à l’inspecteur des affaires sociales, devenu par la suite conseiller politique de François Hollande, d’avoir épargné les politiques.

Et Morelle, qui s’était présenté comme le héraut de la lutte contre les conflits d’intérêts, a vu fondre sa crédibilité lorsque Mediapart a révélé qu’il avait secrètement travaillé pour l’industrie pharmaceutique, y compris lorsqu’il était membre de l’Igas (même si pénalement, la justice a considéré que cela ne pouvait être qualifié de prise illégale d’intérêts).

Sur le plan politique, une information judiciaire a été ouverte en 2014 concernant Philippe Douste-Blazy, ancien ministre de la santé. Le Canard enchaîné précise dans son édition du 11 septembre que le dossier est « toujours en cours d’instruction » et que l’intéressé a été auditionné avant l’été. Cardiologue de profession, il a été consultant pour Jacques Servier qui avait ensuite financé sa campagne législative. C’est le politique le plus proche du fondateur du laboratoire.

Vient ensuite Nicolas Sarkozy. Son cabinet d’avocats a compté Jacques Servier parmi ses clients. Une fois devenu président de la République, il a chanté ses louanges en lui remettant en 2009 la grand-croix de la Légion d’honneur.

Par ailleurs, Henri Nallet, ancien garde des sceaux de François Mitterrand, a appelé le numéro 2 de Servier pendant les perquisitions au siège de l’entreprise pour s’en inquiéter. Sauf que ce dernier était sur écoute : les enquêteurs ont remonté le fil et découvert que Nallet avait été rémunéré 2,7 millions d’euros entre 1997 à 2008 pour ses activités de conseiller pour Servier. Placé sous le statut de témoin assisté pour trafic d’influence, il a finalement bénéficié d’un non-lieu.

Avant même de commencer, le volet politique du procès du Mediator paraît donc bien faible : l’ex-sénatrice Marie-Thérèse Hermange sera la seule politique à comparaître, en l’occurrence pour complicité de trafic d’influence. Avant de rendre son rapport parlementaire sur le Mediator, elle l’avait fait relire par un consultant de Servier, qui lui avait suggéré des modifications visant à minimiser le rôle du laboratoire. Elle n’a pas souhaité répondre aux questions de Mediapart.

Dans l’affaire du sang contaminé, trois ministres avaient été jugés par la Cour de justice de la République pour homicides involontaires. On doit à la ministre Georgina Dufoix le fameux « responsable mais pas coupable ». Ni l’un ni l’autre pour le Mediator ? En tout cas, aucun compte n’est demandé aux gouvernements de l’époque. « On ne voit pas comment le politique aurait pu se pencher sur des aspects techniques puisque l’Agence du médicament, en tant qu’autorité publique, continuait de donner des avis positifs. Servier l’avait à ses pieds », les dédouane Me Sylvie Topaloff.

Pourquoi est-il si difficile de poursuivre les responsables politiques de scandales sanitaires ? Si le procès du sang contaminé a ouvert la voie pénale au domaine de la santé, la loi Fauchon de 2000 visant à limiter la responsabilité des faits non intentionnels des élus restreint le champ de la répression.

Surtout, « à chaque scandale, le même stratagème est utilisé, que cela soit pour les victimes de l’amiante, du sang contaminé ou du Mediator : un fonds d’indemnisation spécifique est mis en place pour éviter que la question des responsabilités politiques ne se pose. Ce qui explique qu’il y ait eu si peu de grands procès dans le domaine sanitaire », analyse Didier Tony, chercheur au CNRS.

D’ailleurs, le parcours du combattant pour obtenir réparation via l’Office national d'indemnisation des accidents médicaux (Oniam) est tout de même facilité par ce fonds exceptionnellement créé pour les victimes du Mediator, en comparaison aux autres dossiers.

Sans surprise, avant l’ouverture du procès, Servier a davantage insisté dans sa communication sur la somme des indemnisations versées aux victimes du Mediator, en l’occurrence, 131,8 millions d’euros, au 30 août 2019 (lire aussi l’interview d’Irène Frachon). Et aussi sur sa demande que « l’État en rembourse une partie, compte tenu des décisions des juridictions administratives ayant fixé sa propre responsabilité à 30 % », souligne Jacques-Antoine Robert, un autre avocat du laboratoire orléanais. Histoire de partager les torts, sachant que la Sécurité sociale a toujours remboursé le Mediator.

Qui savait quoi et quand ?

Qu’est ce que les victimes peuvent espérer de ce procès ? Des indemnisations, le cas échéant, supérieures aux offres initiales de Servier, bien sûr. Mais pour ce qui est du symbole, depuis la création des pôles santé en 2002, les résultats leur apparaissent souvent décevants. Les procès de l’hormone de croissance, notamment, ont abouti à une relaxe. Pour que les infractions d’homicide ou de blessure involontaire soient caractérisées, il faut rigoureusement prouver le dommage, la faute, – qui peut être une imprudence ou une négligence – et le lien de causalité entre la faute et le dommage ; et ce, pour chaque malade.

Dans Juges accusés, levez-vous ! (Seuil, 2006), Michèle Bernard-Requin, substitut du procureur dans le procès du sang contaminé, insiste sur la difficulté à cerner ce qui se savait à l’époque, et par qui, si les informations techniques sont restées coincées à l’étage inférieur des commissions d’expertise, notamment… Dans le cas du Mediator, la défense de Servier et de l’Agence du médicament devrait suivre la même ligne : tenter de montrer que les dangers du médicament ont fait surface tardivement.

Pourtant, les premières alertes Mediator ont émergé dès 1998. Une étude commanditée par l’Agence du médicament montrait déjà qu’il entraînait des effets indésirables graves, similaires à ceux de l’Isoméride et du Pondéral : deux coupe-faim phares également vendus par Servier jusqu’à ce qu’ils soient retirés du marché dès 1997, comme tous les anorexigènes dérivés de l’amphétamine affichés clairement comme tels. Laissant la voie libre au seul Mediator.

Irène Frachon: «Servier était plus puissant que l’Agence du médicament»
Par

La pneumologue, lanceuse d’alerte dans l’affaire du Mediator, attend depuis dix ans le jugement au pénal du laboratoire Servier. Et depuis douze mois, elle ne prend plus aucun congé pour pouvoir assister aux audiences.

Pneumologue au CHU de Brest, Irène Frachon a révélé au grand public la catastrophe du Mediator, que le monde médical s’acharnait à nier depuis plus d’une décennie, après avoir publié un livre en 2010 (Mediator 150 mg, combien de morts ?, éditions Dialogues), retraçant sa lutte pour révéler et dénoncer les risques de ce médicament, ainsi que l'aveuglement des autorités sanitaires. Mais son combat est loin d’être terminé. Près de dix ans plus tard, se tient enfin le procès tant attendu.

Pourquoi a-t-il fallu attendre dix ans après le retrait du marché du Mediator pour que le procès pénal ait enfin lieu ?

Irène Frachon : J’ai toujours été convaincue qu’il y aurait un procès pénal. En 2008, Servier m’a envoyé un document pour m’expliquer que le Mediator et l’Isoméride, l’autre médicament qu’il produisait à base d’amphétamine, interdit en France en 1997 comme les autres coupe-faim du fait de leur dangerosité, n’avaient rien à voir.

J’ai cru que j’avais fait fausse route. Il était impensable qu’il s’agisse d’un mensonge, que Servier ait gardé un autre Isoméride sur le marché ! J’ai donc cru que le Mediator était un vague dérivé alors qu’il a la même toxicité, liée à une molécule commune avec l’Isoméride redoutablement dangereuse ! Quand je l’ai découvert, grâce notamment aux archives de la revue Prescrire, j’ai su que ces documents finiraient un jour sur le bureau d’un juge d’instruction.

Ce qui est dramatique, c’est que des victimes, comme l’une des premières identifiées, Annie Oger, sont mortes avant d’avoir obtenu la satisfaction d’un jugement au pénal. En revanche, la lenteur de la mise en place du procès, conséquence des multiples manœuvres dilatoires de Servier, a eu au moins un mérite : des publications scientifiques majeures, publiées jusqu’en 2018, consolident le dossier.

 

Nous arrivons donc avec un corpus complet de connaissances médicales et une idée plus précise du nombre de victimes et du type de dégâts subis. En tout, elles sont près de 3 700 à avoir été reconnues par l’Oniam [l’Office national d’indemnisation des accidents médicaux – ndlr], dont plus de 500 qui ont dû être opérées à cœur ouvert. Le tableau de chasse est effarant. L’affaire du Mediator était un immense puzzle. Servier a éparpillé les pièces pendant longtemps. Elles sont à présent rassemblées.

Dans quelle mesure, selon vous, l’influence du groupe Servier a-t-elle empêché l’Agence nationale de sécurité du médicament d’assurer la sécurité sanitaire au nom de l’État ?

Des sortes « d’agents doubles », un pied à l’agence et l’autre chez Servier comme Jean-Roger Claude [qui comparaîtra lors du procès pour prise illégale d’intérêts – ndlr], étaient présents dans la commission clé de l’Afssaps [l’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé, devenue en 2012 l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé – ndlr], en l’occurrence la toute-puissante commission d’autorisation de mise sur le marché [AMM – ndlr], et pouvaient surveiller pour le compte de Servier, voire faire pression sur les experts critiques des produits Servier.

Cette commission d’AMM décidait de tout, exerçait un pouvoir sans partage et jusqu’à empêcher que les remontées de la commission de pharmacovigilance soient suivies d’effets. Des pharmacovigilants de l’agence m’ont raconté comment ils pouvaient se faire tacler voire humilier lorsqu’ils faisaient remonter des alertes, forcément complexes, fragiles et dérangeantes…

Jean-Roger Claude a même tenté d’intimider Christian Riché [responsable à l’époque du centre régional de pharmacovigilance de Brest – ndlr], en lui disant : « Tu t’es sali les mains avec cette fille et tu vas le payer dans ta vie professionnelle et privée. » Finalement, la firme Servier était une sorte d’institution nationale officieuse, plus puissante que l’Agence du médicament censée la contrôler.

Servier comparaîtra pour homicides et blessures involontaires ainsi que pour tromperie : quelque 4 000 personnes, associations et organismes d’assurance s’estiment flouées. Le procès du Mediator sera-t-il celui des victimes ?

On ne sait pas exactement combien seront effectivement présentes. Certaines ont renoncé à la procédure pénale, car la plupart des patients ont transigé avec Servier. Quand ils recevaient des propositions décentes d’indemnisation de la part du laboratoire, nous leur avons conseillé de prendre l’argent. Cela n’éteint pas les poursuites contre Servier pour autant et cet argent était souvent plus que nécessaire, vital.

Je connais des victimes qui ont mis des années à percevoir leur indemnisation et sont décédées quelques mois après. C’était trop tard ! Depuis un an, tout se règle à toute allure. L’objectif de Servier est d’arriver le plus propre possible au procès pour faire croire que son unique préoccupation a été d’indemniser les victimes alors que pendant des années, il a tenté de payer le plus tard et le moins possible. Cela reflète un grand cynisme.

Les patients se sont heurtés à d’autres obstacles au cours de leur long parcours d’indemnisation ou pour se constituer partie civile. Comment expliquer que des médecins aient rechigné à donner les preuves d’ordonnance de Mediator ?

Les médecins ont tendance à être inquiets des conséquences médico-légales de leurs actes, ce qui est recevable du reste. Ici, ils risquaient d’être mis en cause en tant que prescripteurs hors AMM du Mediator : ils l’ont prescrit comme coupe-faim alors qu’il était présenté par Servier comme antidiabétique.

Je comprends cette inquiétude, mais des victimes m’ont écrit pour me raconter des situations choquantes de refus venant de leur « médecin de famille » leur déclarant droit dans les yeux : « Je ne t’ai jamais prescrit de Mediator », après des années de prescription ! Xavier Bertrand et moi avions insisté sur l’importance de ne pas braquer les médecins, abusés sur l’innocuité du produit par Servier. Cela aurait bloqué le système d’indemnisation des victimes. L’Oniam a finalement admis que l’on ne pouvait pas mettre en cause les médecins. Cela a facilité la rédaction de certificats de prescription, indispensables lorsque les ordonnances ont été perdues ou jetées.

« Il y a d’autres Mediator dans le portefeuille historique de produits Servier »

Le laboratoire Servier a-t-il vendu d’autres médicaments dangereux ?

À mes yeux, Servier est une entreprise culturellement « pharmaco-délinquante », car il y a d’autres Mediator dans son portefeuille historique de produits. Par exemple, une molécule appelée Almitrine et commercialisée par Servier sous deux noms, Duxil et Vectarion, était censée améliorer l’oxygénation du sang. En réalité, elle était inefficace, très toxique pour les nerfs des membres inférieurs et faisait également maigrir !

Il a fallu attendre plus de trente ans pour que cette molécule soit définitivement retirée, en 2013, de tous les marchés, avec plus de 2 000 neuropathies graves déclarées. Idem pour le Protelos [lire Servier arrête enfin le Protelos, médicament inutile et dangereux], le Pneumorel, sirop dangereux pour le cœur, ou surtout l’antidépresseur Survector, un produit responsable de dépendance psychique, volontiers détourné par des héroïnomanes. Ils ont été retirés du marché du fait de leur toxicité. Avec le Mediator, amphétaminique maquillé, et le Survector, psychotrope avec potentiel addictogène, on flirte franchement avec le répertoire des drogues qui est habituellement celui des dealers !

J’ai reçu plusieurs témoignages rapportant les moyens de pression choquants, systématiquement mis en œuvre par la firme Servier pour tenter de nier et minimiser les risques de ces produits.

Moins graves pour la santé publique, mais économiquement désastreuses, ont été les longues commercialisations de produits inefficaces et remboursés par la Sécurité sociale comme le Daflon pour les jambes lourdes, ou le Locabiotal, un « pschitt » pour la gorge… La liste est longue et interroge sur les protections dont a pu bénéficier le laboratoire, l’autorisant à siphonner ainsi littéralement la Sécu, sans bénéfice démontré pour la santé.

Peut-être que la personnalité très particulière de Jacques Servier, faite de mégalomanie teintée de paranoïa, l’explique en partie : dans l’ordonnance de renvoi des juges d’instruction, certains de ses salariés utilisent le terme de « secte ». Jacques Servier, véritable gourou, parlait quant à lui de la « Maison »…

Dans le film La Fille de Brest, votre personnage se justifie en revendiquant : « Je ne suis pas altermondialiste, je collabore avec l’industrie pharmaceutique et je crois en la recherche scientifique. » Défendez-vous toujours la coopération entre les médecins et l’industrie ?

Je pense ce qui est dit dans le film. Les collaborations des médecins avec les firmes pharmaceutiques, notamment pour intégrer des patients français dans les essais cliniques qui permettent de valider des traitements innovants, sont nécessaires.

Dans ce cas, les laboratoires financent les centres d’investigation clinique des hôpitaux en établissant des conventions. Avant l’affaire du Mediator, je m’étais fixé des règles : j’acceptais les invitations à des colloques financés par l’industrie pharmaceutique que j’estimais primordiaux. En revanche, je refusais d’être payée directement par les laboratoires.

C’est le minimum selon moi. Sauf que beaucoup l’acceptent, notamment des médecins consultants qui donnent des conseils de promotion et de marketing aux firmes et touchent des sous pour cela. Beaucoup me rétorquent qu’ils auraient du mal à financer les études supérieures des enfants ou certains voyages sans ce « supplément », parfois très conséquent, à leur salaire.

Comment avez-vous géré vos propres liens d’intérêts avec les laboratoires pharmaceutiques depuis l’affaire du Mediator ?

Peu de temps après l’éclatement du scandale, j’ai rompu tout lien avec l’industrie. J’ai été obligée, il fallait que je sois cohérente avec ce que je dénonçais, ces conflits terribles qui ont fait le lit du drame du Mediator. Mais cela a eu pour effet de me marginaliser totalement, car mon réseau de professionnels des soins passe par un financement de l’industrie pharmaceutique.

Je ne peux plus coordonner le centre de compétence pour les hypertensions artérielles pulmonaires [HTAP, la maladie pulmonaire provoquée par le Mediator – ndlr] de Brest, par exemple. J’ai été excommuniée par certains collègues pour avoir dénoncé la dangerosité des conflits d’intérêts. J’ai 56 ans, je m’en fiche, je n’ai pas besoin de ces liens.

Je travaille trois jours par semaine à l’hôpital de Brest et deux jours par semaine à celui de Carhaix, en plein désert médical. Mais je comprends que pour les jeunes médecins ce soit difficile de se priver de tout lien avec l’industrie pharmaceutique, surtout dans les CHU français.

 

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22 septembre 2019 7 22 /09 /septembre /2019 11:36
 
Budget de l'assurance maladie : les labos baissent le rideau !
 
Malgré une mobilisation inédite des services d'urgence et des hôpitaux publics, en dépit de la colère sourde d'une grande partie des professionnels de santé, le gouvernement annonce de nouvelles coupes
budgétaires pour réduire les dépenses de soins des Français
 
Dernier exemple en date, les laboratoires d'analyses médicales verraient l'enveloppe des dépenses de biologie diminuer, à nouveau, de 180 millions d'euros l'an prochain. D'ici à 2022, le budget consacré aux
analyses médicales pourrait ainsi être réduit de 10%.
 
Une telle mesure entraînerait la fermeture de nombreux laboratoires de proximité, empêchant ainsi les patients de réaliser leurs examens médicaux dans des structures aisément accessibles depuis leur lieu de
résidence.
 
Face à cette nouvelle baisse tarifaire qui compromet leur avenir, pour alerter l'opinion publique, les laboratoires médicaux fermeront leurs portes dès demain. A 13h, ils baisseront leurs rideaux en signe de
protestation.
 
Faire mieux avec toujours moins n'est plus possible. Les professionnels de santé n'en peuvent plus. Comme les urgentistes, les personnels hospitaliers, la mobilisation des laboratoires médicaux est justifiée et
appelle notre soutien.
 
Partageant la préoccupation des médecins biologistes et des salariés des laboratoires, j'ai demandé à la Ministre des Solidarités et de la Santé de renoncer à une décision préjudiciable à ces acteurs de la chaîne de
soins et donc à nos concitoyens.
 
Fabien Roussel, secrétaire national du PCF, député du Nord,
 
Le 22 septembre 2019.
Budget de l'assurance maladie: les labos baissent le rideau! (Fabien Roussel, PCF)
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21 septembre 2019 6 21 /09 /septembre /2019 10:21

Extraits du discours de Fabien Roussel au meeting de la Fête de l’Humanité, le 14 septembre 2019.

 

Nous faisons 5 propositions, 5 idées pour montrer que notre pays peut, encore et toujours, croire en des Jours Heureux. (...)

1. En commençant par une vraie réforme des retraites ! C’est notre première proposition.

Que l’on nous parle d’allonger l’âge de départ à la retraite à 64 ans ou d’allongement de durée de cotisation, dans les deux cas il y a le mot « allonger » et on sait ce que ça veut dire : travailler plus !

Trente ans que ça dure ! Réforme Balladur : travailler plus ! Réforme Fillon : travailler plus ! Réforme Touraine : travailler plus ! Réforme Macron : travailler plus ! Et au final, c’est gagner moins !

Nous ne voulons pas de cette réforme, et le premier rendez-vous pour dire non, c’est le 24 septembre prochain. Soyons nombreux et nombreuses pour défendre notre système de retraite !

Parce que nous rêvons d’une France libérée, délivrée du capitalisme et de la dictature de l’argent !

Et parce qu’il y a un autre choix : celui de faire cotiser tous les revenus, y compris ceux des actionnaires, des financiers, des rentiers.

Savez-vous combien ils ont touché, eux, les rentiers ? 298,8 milliards d’euros de revenus financiers pour l’année 2018 ! Ils cotisent 0 pour la retraite ! Ils veulent s’attaquer aux régimes spéciaux ? Voilà un régime spécial qu’il faut supprimer !

Enfin, pourquoi ces ultra riches ne cotiseraient-ils pas sur leurs revenus comme vous, comme les ouvrier·e·s, les secrétaires, les infirmièr·e·s ?

300 milliards d’euros ! En leur appliquant le taux de 10,45 %, comme sur nos fiches de paye, c’est tout de suite 30 milliards d’euros qui rentrent dans les caisses de retraites !

Alors stop aux régimes spéciaux de la finance, fini les privilèges pour la finance !

Ce taux, on propose même de le moduler en fonction des choix des entreprises, selon leur politique en faveur de l’emploi, de l’environnement.

Voilà ce que nous proposons pour une réforme digne d’Ambroise Croizat : après l’impôt révolutionnaire, on vous propose la cotisation révolutionnaire !

C’est le chemin pour garantir une vraie pension. Ce que nous voulons : 1 500 euros minimum et la retraite dès 60 ans. Et c’est la même ambition pour ADP, Aéroport de Paris.

Saviez-vous que le programme des Jours Heureux, c’est aussi celui qui a donné naissance à ADP ? C’est en effet Charles Tillon, ministre communiste de de Gaulle, qui a signé, en 1945, l’ordonnance de création d’un aéroport international pour notre pays, gage de son indépendance et de sa sécurité.

Même ça ils aimeraient le privatiser !

C’est pourquoi je vous invite à signer la pétition demandant la tenue d’un référendum sur ce sujet. Ouvrons ce débat sur les secteurs stratégiques de notre pays !

Nos aéroports, nos ports, nos barrages, nos outils de productions énergétiques, ils veulent tout vendre ! Pour nous, ce sont des biens de la nation. Il est hors de question de les vendre ! Sinon, quand tout sera vendu au privé, on sera privé de tout !

On a déjà vu ce que cela faisait avec nos autoroutes, alors : Stop ! ADP, il faut gagner !

Battons-nous pour obtenir ce référendum, pour donner le droit aux Français de choisir !

Oui, l’urgence elle est là, elle est démocratique, mais elle est aussi sociale ! Car la France est riche.

Entre 2017 et 2019, les 500 plus grandes fortunes de France ont vu leur patrimoine grossir et passer de 570 milliards d’euros à 700 milliards d’euros ! C’est ça la politique du Président des riches.

Vous vous rendez compte : 130 milliards d’euros de plus pour les 500 familles les plus riches ! Soit + 22 % ! 22 % pour eux et des clopinettes pour nous ? Eh bien nous disons non !

Nous rêvons d’une France libérée, délivrée du capitalisme et de la dictature de l’argent !

 

2. Nous réclamons, nous aussi, 22 % d’augmentation pour les salaires et les pensions, dans le privé et dans la fonction publique ! Voilà la deuxième proposition de cette rentrée pour le PCF ! (...)

 

3. C’est ma troisième proposition : que notre pays s’engage, s’engage vraiment, à éradiquer le chômage et la pauvreté. (...)

 

4. Et ma quatrième proposition sera pour le climat, car nous devons répondre à l’urgence écologique. (…)

 

C’est pourquoi - et c’est ma cinquième proposition - à la veille d’un sommet de l’ONU consacré au Climat, nous voulons que la France prenne une initiative inédite, interpellant tous les pays du monde et redonnant à l’ONU toute son autorité.

 

(...) Nous pouvons commencer dès maintenant, avec les élections municipales, avec vous, pour montrer que la gauche unie, ambitieuse et authentique peut gagner et battre la droite et l’extrême droite !

Ce que nous vous proposons, c’est d’avoir une grande ambition pour notre pays, pour l’être humain, pour la planète.

C’est écrire ensemble un programme EN commun, partagé, qui nous engagerait tous, de la base au sommet !

Oui, j’appelle à travailler à l’union, à l’union du peuple de France et à l’union des forces de gauche et écologistes sur la base d’un programme ambitieux pour notre pays.

Nous avons la main tendue et le stylo Bic ouvert pour écrire ce projet, avec vous, car sa force sera la démocratie, la souveraineté du peuple. C’est le seul moyen de reprendre le pouvoir à la finance, de reprendre en main notre destin.

Oui, cette France est belle quand elle fait gagner les valeurs de justice sociale, d’égalité, de fraternité pour tous ses citoyens et citoyennes, sans distinction de classe ou de religion !

Nous nous sommes affranchis de la monarchie, nous nous sommes libérés du nazisme, nous rêvons à présent d’une France libérée, délivrée du capitalisme et de la dictature de l’argent !

Nous y parviendrons si chacune et chacun d’entre vous s’engage, se mobilise.

Alors allez-y, envahissez les syndicats, les associations, les mouvements de jeunesse, les partis, et bien sûr la JC et le Parti communiste français !

Nous allons fêter nos cent ans et nous ne nous sommes jamais sentis aussi jeunes, aussi combatifs, aussi optimistes ! Rejoignez la Jeunesse communiste et le Parti communiste français !

Comme disait Jacques Prévert : « Plus tard il sera trop tard. Notre vie, c’est maintenant ».

Alors allons-y, maintenant ! Confiants et motivés !

 

Meeting de la fête de l'Humanité : cinq propositions pour une France libérée du capitalisme
Meeting de la fête de l'Humanité : cinq propositions pour une France libérée du capitalisme
Meeting de la fête de l'Humanité : cinq propositions pour une France libérée du capitalisme
Meeting de la fête de l'Humanité : cinq propositions pour une France libérée du capitalisme
Meeting de la fête de l'Humanité : cinq propositions pour une France libérée du capitalisme
Meeting de la fête de l'Humanité : cinq propositions pour une France libérée du capitalisme
Meeting de la fête de l'Humanité : cinq propositions pour une France libérée du capitalisme
Fabien Roussel, Pierre Laurent, Ian Brossat et Cécile Cukierman, les deux porte-paroles du PCF avant le meeting du samedi 14 (photo Ismaël Dupont)

Fabien Roussel, Pierre Laurent, Ian Brossat et Cécile Cukierman, les deux porte-paroles du PCF avant le meeting du samedi 14 (photo Ismaël Dupont)

Fabien Roussel avant le meetin avec Salah Hamouri et Elsa Lefort avant le meeting du samedi 14 sur la grande scène(photo I Dupont)

Fabien Roussel avant le meetin avec Salah Hamouri et Elsa Lefort avant le meeting du samedi 14 sur la grande scène(photo I Dupont)

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20 septembre 2019 5 20 /09 /septembre /2019 14:44

 

L'éditorial de Christophe Deroubaix. 

La convergence des consciences est avancée : l’analyse qu’un même système broie la nature et les hommes devient un bien partagé. 

« Producteurs, sauvons-nous nous-mêmes. » Il n’est pas tout à fait certain que ces paroles de l’Internationale résonnent dans les défilés de France et du monde qui auront lieu samedi 21 septembre, à l’occasion de la Marche mondiale pour le climat. Mais c’est bien cet esprit qui va dominer l’événement. Au terme d’une semaine où on a appris que le réchauffement climatique pourrait atteindre la toise vertigineuse de 7 degrés, 4 500 actions vont constituer autant de signaux pour un message choral adressé aux chefs d’État et de gouvernement qui se réuniront lundi à New York dans le cadre d’un sommet spécial de l’ONU : « Agissez ! »

La marche ne constituera pas la seule et unique forme de mobilisation de millions de citoyens. Dès ce vendredi, un outil forgé dans le « vieux monde » de la révolution industrielle sera utilisé : la grève. Les méthodes s’additionnent, elles ne soustraient pas. À l’instar de la « fin du mois » et de la « fin du monde » qui ne s’annulent plus mais se conjuguent. Greenpeace lie la dénonciation de l’inaction climatique et l’exigence de justice sociale. Les forces syndicales et sociales (CGT, FSU, Solidaires, gilets jaunes), qui préparent une implication sans précédent, ne disent pas autre chose. Les barrières entre militants environnementaux et militants sociaux se lèvent petit à petit.

La convergence des consciences est avancée : l’analyse qu’un même système broie la nature et les hommes devient un bien partagé. La convergence des actions s’avance : ce week-end sera, à n’en pas douter, à marquer d’une pierre blanche (ou verte). Cela suffira-t-il ? Sans doute pas. Déjà, des organisations de jeunesse – la nouvelle génération constitue la force motrice de cette émergence politique – envisagent de passer à l’étape suivante : la désobéissance civique. Tous les acteurs mobilisés ont en vue le cap qu’ils veulent prendre : un projet alternatif commun. « Citoyens, sauvons-nous nous-mêmes », n’est-ce pas ?

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19 septembre 2019 4 19 /09 /septembre /2019 05:19
Immigration. Emmanuel Macron prend le relais de Marine Le Pen
Mercredi, 18 Septembre, 2019

Devant les parlementaires de sa majorité, le chef de l’État a estimé qu’il fallait s’atteler au « détournement » du droit d’asile. Dans la droite ligne du Rassemblement national, qu’il désigne par commodité seul « opposant sur le terrain ».

 

Les prestidigitateurs vous le diront, détourner l’attention est tout un art. Une fois de plus, invité lundi à la réunion de rentrée des parlementaires de sa majorité dans les jardins du ministère des Relations avec le Parlement, le président de la République disruptive s’y est plié. Bien qu’ayant décliné quatre priorités, il est vaguement passé sur les trois premières pour s’intéresser à la dernière seulement. Il faut dire qu’en matière d’écologie, de retraites, de travail, le gouvernement accumule échecs et déconvenues. Ne lui restait plus que le « régalien », dernier terme abordé, selon les participants de cette réunion à huis clos. Par régalien, il faut comprendre sécurité et immigration, selon une distribution qui rappelle plus les années Sarkozy que le « nouveau monde ».

Raccoler dans l’électorat RN

« Nous n’avons pas le droit de ne pas regarder ce sujet en face », a-t-il martelé. C’est en réalité ce seul sujet, l’immigration, qui scandera la prochaine séquence politique macronienne. Le chef de l’État a ainsi appelé sa majorité et son gouvernement à la fermeté sur le « détournement » du droit d’asile pour éviter d’être « un parti bourgeois » qui ignore l’opinion de classes populaires séduites par l’extrême droite. Double détournement : il faut d’abord se rappeler les conditions de naissance de la République en marche, ses accointances avec les milieux d’affaires et la figure de son chef, symbole de la réussite bourgeoise ; ensuite, il faut considérer que les couches populaires ne sont pas vouées à être les captives électorales d’une extrême droite profitant d’un discours « tous contre tous ». C’est pourtant cet épouvantail que le président de la République agite, pour mieux remettre en selle son duel avec Marine Le Pen. « Vous n’avez qu’un opposant sur le terrain : c’est le Front national, a-t-il ainsi expliqué. Il faut confirmer cette opposition, car ce sont les Français qui l’ont choisie. »

À quinze jours d’un débat parlementaire sans vote sur l’immigration, prévu les 30 septembre et 2 octobre, la sortie présidentielle ne doit rien au hasard. « Les flux d’entrée n’ont jamais été aussi bas en Europe et les demandes d’asile jamais aussi hautes en France », a-t-il surligné… ce qui est un mensonge. À l’échelle européenne, Eurostat confirme que, après les pics de 2015 et 2016, les 638 000 demandes d’asile reçues dans l’Union européenne en 2018 représentent une baisse de 10 % par rapport à 2017 (712 000). Qu’importe : en parlant du droit d’asile, Emmanuel Macron laisse s’opérer, à dessein, la confusion qu’effectue le Rassemblement national entre réfugiés pour cause de guerre ou pour cause économique (et au-delà, immigration illégale, légale, étudiante, rapprochement familial…). Or, « les demandeurs d’asile et les réfugiés ne sont ni des sans-papiers ni des migrants économiques », s’échine régulièrement à rappeler France Terre d’asile.

Ce n’est pas la première fois que le président de la République fait de l’immigration un thème politique. En juin 2018, il déclarait lors d’un discours à Quimper : « Je le dis à tous les donneurs de leçons, allez m’expliquer qu’il faudrait accueillir tout le monde ! » C’est à peu près ce qu’il a répété lundi : « Je crois en notre droit d’asile mais il est détourné de sa finalité par des réseaux, des gens qui manipulent. Si nous ne le regardons pas en face, nous le subirons. Cela donne quoi ? Des quartiers où le nombre de mineurs non accompagnés explose. » Mais, à lire la suite de l’intervention du chef de l’État, ce que cache cette sortie est moins guidé par une recherche de fermeté envers ces « gens qui manipulent » ou de bienveillance pour les habitants des « quartiers » qui « subissent », que par un pur calcul électoraliste et comptable : « La question est de savoir si nous voulons être un parti bourgeois ou pas. Les bourgeois n’ont pas de problème avec cela : ils ne la croisent pas (l’immigration – NDLR). Les classes populaires vivent avec. » Celles-ci sont un marché électoral qu’Emmanuel Macron aimerait bien récupérer.

Faire dévier le débat

Alors que la rentrée sociale s’annonce difficile pour lui, le chef du couple exécutif a donc tout intérêt à faire dévier le débat social qui s’annonce avec la réforme des retraites. Il l’avait déjà fait lors du grand débat national, pour lequel l’immigration n’avait pas été un des thèmes retenus, mais que le président de la République avait tenu à intégrer. La teneur de la discussion qui s’est ensuivie lundi avec les parlementaires de la majorité montre en creux cette volonté, mue par la peur d’affronter un climat social dégradé. Pendant plus d’une heure, le président leur a rappelé que le mouvement des gilets jaunes, « une crise politique sociale profonde », est encore devant eux. « Plusieurs catégories de la population restent nerveuses », prévient-il. Sans pour autant donner permission aux parlementaires de la majorité d’appuyer sur d’autres leviers que la mise en concurrence des malheurs, comme l’a démontré la sortie de la députée marcheuse des Yvelines Aurore Bergé, évoquant les « failles sur le détournement du droit d’asile ». Ou pire encore celle du député LaREM de l’Hérault Patrick Vignal : « Je ne veux pas laisser ce sujet au Front national, ce n’est pas un problème de ligne ferme, les gens qui sont là sont très bien traités » mais « ceux qui arrivent là, Albanais et Géorgiens, n’ont rien à faire là parce que leurs pays ne sont pas en guerre ». C’est oublier que, selon les chiffres de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides compilés par la Cimade, le taux d’accord du droit d’asile, sur 120 000 demandes annuelles, est non seulement en léger fléchissement, mais que l’Afghanistan est de loin la première nationalité, devant le Soudan et la Syrie. Trois pays en guerre.

Drôle de rempart à l’extrême droite

L’opération n’est pas restée sans réaction – c’est le but de propos tenus lors d’une réunion censée être à huis clos mais qui ont largement fuité dans la presse. Passons sur la réaction d’un Bruno Retailleau, chef de file des sénateurs LR, qui pointe une absence d’« actes » malgré les « clins d’œil à la droite ou à la droite de la droite ». La gauche, à l’instar de la députée insoumise de Seine-Saint-Denis Clémentine Autain, souligne le paradoxe à « se prétendre rempart à l’extrême droite (pour) reprendre ses thèses sur l’immigration ». Le « rempart » est « devenu passerelle », ironise sur Twitter le premier secrétaire du Parti socialiste, Olivier Faure. La présidente du groupe d’élus communiste, républicain, citoyen et écologiste du Sénat, Éliane Assassi, a également jugé « regrettable », sur Public Sénat, que le chef de l’État et sa majorité utilisent « l’immigration comme drapeau pour faire peur à la population. In fine, les gens préfèrent l’original à la copie », a-t-elle mis en garde. « On l’a déjà vu lors des élections européennes », où, malgré une campagne qui a parfois flirté avec ses thèmes de prédilection, la République en marche a laissé la première place au Rassemblement national.

Marine Le Pen n’a eu qu’à relever les filets de cette pêche miraculeuse, dès mardi sur BFMTV. La députée du parti d’extrême droite rappelle qu’il y avait eu un précédent débat sur l’immigration, « (lui) semble-t-il », au moment du grand débat national à l’Assemblée nationale et que « toutes les propositions que nous avons mises sur la table pour empêcher ce détournement » du droit d’asile avaient été « blackboulées par les députés En marche ». Elle anticipe sur les conclusions d’un futur débat : « Est-ce que ce n’est pas plus clair de demander aux Français, s’interroge-t-elle, oui ou non le droit du sol, oui ou non le regroupement familial, oui ou non la maîtrise à nouveau de nos frontières ? »

Grégory Marin et Lionel Venturini

Un nouveau centre de rétention dans le Loiret

Alors que les associations locales dénoncent, depuis plusieurs années, la situation déshumanisée subie par les mineurs isolés (lire notre édition du 8 août), les pouvoirs publics répondent par une solution hors-sol : la construction d’un centre de rétention administrative (CRA) destiné à « accueillir » les migrants avant leur possible expulsion. Cette décision politique, qui portera à 26 le nombre de CRA sur le territoire métropolitain, provoque la colère des syndicats et associations historiquement aux côtés des sans-papiers (Cojie, Solidaires, PCF, CGT…) qui promettent de tout mettre en œuvre pour les en empêcher.

Immigration. Emmanuel Macron prend le relais de Marine Le Pen (Grégory Marin et Lionel Venturini, L'Humanité, 18 septembre 2019)
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19 septembre 2019 4 19 /09 /septembre /2019 05:05

 

«Action climatique, action pour la paix» est la thématique portée à l'occasion de ce 21 septembre, Journée internationale de la paix. Comme l'a affirmé Antonio Guterres, secrétaire général de l'ONU, en juin dernier, «l'urgence climatique mondiale menace la sécurité collective et la stabilité du monde». C'est pourquoi, à l'occasion de ce 21 septembre 2019, à l'initiative des près de cent organisations membres du collectif "En marche pour la paix", dont le PCF, et à l'appel de la Grève mondiale pour le Climat, de grands rassemblements convergents sont organisés dans de nombreuses villes en France. Fidèle à son engagement pour la paix et la solidarité internationale, le PCF appelle à participer et à contribuer au succès de ces marches pour la paix et pour le climat.

21 septembre 2019: Marches Pour un Climat de Paix

Réchauffement climatique, sécheresse, famines, catastrophes naturelles, épuisement des ressources naturelles: notre planète, la flore, la faune et les êtres humains de tous les continents souffrent comme jamais de l'exploitation à outrance des matières premières par les multinationales, de la course à la rentabilité des exploitations agricoles, de l'agressivité des accords de libre-échange, de la pollution des écosystèmes, des terres, des mers, de l'air! Autant de facteurs qui vont aggraver les tensions, les conflits, les risques de nouvelles guerres.

La civilisation humaine a pourtant les capacités intellectuelles et techniques de surmonter tous ces défis, mais il faut pour cela une volonté politique forte et une solidarité internationale, des coopérations renforcées, démocratiques et centrées sur les besoins humains, sociaux et écologiques.
Pour relever les défis climatiques et écologiques, celui du développement et du combat contre les inégalités et injustices sociales, le monde, chacun de nos pays a besoin d'envisager de nouveaux modes de production, de développement, de consommation.

 

Urgence pour le désarmement nucléaire et la paix

Les relations internationales sont soumises comme jamais aux rapports de domination économique et de conquête des marchés, aux chantages, aux menaces militaires et aux sanctions. L’OTAN est mise au service de cette logique d’exploitation et de mise en concurrence entre les peuples et participe activement à la relance de la course aux armements: en 2018, les ventes d’armes ont progressé pour attendre 1800 milliards de dollars et dont la moitié provient des seuls pays membres de l’OTAN!
Les perspectives pour 2019 et 2020 sont encore plus alarmantes après la fin du Traité sur les armes nucléaires intermédiaires (INF) entre les États-Unis et la Russie: L’annonce par les États-Unis de nouvelles armes nucléaires de moyenne portée, le développement de nouveaux types d’armes utilisant les drones ou les satellites et le renforcement général des capacités militaires dans le monde et le processus en cours en France visant au quasi doublement des crédits pour les armes nucléaires dans le cadre de la loi de programmation militaire en cours.

Faire reculer la guerre, agir pour la coopération entre les peuples et promouvoir un modèle de développement partagé et solidaire en utilisant autrement l’argent gaspillé dans la course aux armements, c’est aussi répondre à la crise climatique.

 

Urgence climatique et écologique

Les politiques libérales et de libre-échange ne sont pas compatibles avec la préservation des écosystèmes, la préservation des ressources, la profonde transformation des modes de production, d’échanges et de consommation qu’appelle l’urgence climatique. Ce que les sociétés humaines ont besoin, c'est d'abord de coopérations économiques et d'échanges commerciaux dont les finalités servent le développement économique, social et humain et non la finance. Le 4 novembre, le CETA passera devant le Sénat. La mobilisation du mois de juillet est parvenue à mettre ses partisans en difficulté, nous pouvons maintenant gagner la bataille et un vote de rejet du traité.

 

Urgence sociale

Les politiques austéritaires menées en France, en Europe et partout où règne le capitalisme mondialisé remettent en cause le pouvoir d’achat, les droits démocratiques et sociaux conquis, et les libertés. Tout de suite, il est possible de faire autrement: en récupérant l'argent versés aux actionnaires au détriment des salariés ou des investissements, en récupérant les sommes astronomiques planquées dans les paradis fiscaux et «optimisés» à bon frais, en privilégiant la rémunération du travail, l'investissement dans les services publics.

L’action pour la paix, l’action pour le climat, l’action pour la justice sociale sont indissociables. Elles sont l’affaire de toutes et de tous. Soyons nombreuses et nombreux à être présents et visibles samedi dans tous les rassemblements.

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19 septembre 2019 4 19 /09 /septembre /2019 05:04

 

Devant des investisseurs « responsables » et philanthropes, le ministère a relancé les contrats à impact social pour financer le tiers-secteur.

Il y avait bien longtemps que le ministère de la Transition écologique et solidaire n’avait pas organisé un petit quelque chose au sujet de l’économie sociale et solidaire (ESS). Autant dire donc que c’était fête, au 246, boulevard Saint-Germain, ce mardi matin, pour la présentation par le haut-commissaire à l’ESS et à l’innovation sociale de son plan consacré aux investissements à impact social, d’autant que ces mesures annonçaient « une nouvelle ambition pour la France ».

De fête, il n’y en eut pas vraiment, du moins pour les quelques représentants des réseaux de l’ESS qui se risquent encore dans ce genre de raout. Les grandes nouvelles étaient réservées à d’autres : aux représentants des investisseurs dits éthiques ou responsables, à ceux du mécénat et de la philanthropie, ainsi qu’aux intermédiaires inventeurs de mécanismes financiers sophistiqués avides de transformer les actions sociales et environnementales des associations, coopératives, mutuelles, fondations et entreprises sociales en nouvel eldorado, au pays des taux d’intérêt à 0 %. Pour un peu, on se serait cru à Bercy.

Grande relance des contrats à impact social

Fier de souligner que 15 fonds d’investissement avaient rejoint la bannière du « French Impact » (le terme ESS est banni depuis longtemps des discours officiels) et disposaient d’ores et déjà de 375 millions d’euros à investir ou déjà investis dans les « entreprises à impact » (sic), le haut-commissaire Christophe Itier a sonné la grande relance des contrats à impact social (CIS) et annoncé le prochain lancement d’un nouveau mécanisme de partenariat public-privé avec la création du premier fonds de paiement au résultat en France.

Pour l’heure, il s’agit d’ambitions limitées. Voilà six ans que les finances et la Caisse des dépôts, soutenue par BNP Paribas, tentent d’imposer les CIS, ces contrats abondés par des investisseurs pour financer des programmes sociaux innovants d’associations ou d’entreprises sociales en mal de subventions, dont les retombées positives, mesurées par un certificateur tiers et rémunéré, donnent lieu à un retour sur investissement jusqu’à présent limité à un chiffre, voire à des bonus, payés par la puissance publique. Jusqu’ici, ces contrats n’ont que peu trouvé preneurs en France : moins d’une dizaine ont vu le jour, pour des projets et sommes limitées et des intérêts faibles.

« élargir les sources de revenus » des banques

Quant au fonds de paiement au résultat, qui partage le même mécanisme de financiarisation des actions sociales et environnementales, il ne devrait atteindre que 30 millions d’euros lors de son lancement au premier semestre 2020. Pas de quoi révolutionner la « lutte contre le sans-abrisme », l’aide à la garde d’enfants et le réemploi et la réduction des déchets, les trois objectifs que lui ont assignés ses trois ministères bailleurs : Emploi, Cohésion sociale et Transition écologique.

La nouvelle ambition affichée pour ce genre de produits financiers n’est cependant pas à négliger. Car ses soutiens sont puissants, au vu des grandes entreprises et organismes financiers présents hier au ministère. « Quand on est une banque, il est essentiel d’élargir nos sources de revenus », prévenait ainsi Raphaèle Leroy, de la BNP. D’autant que, comme le soulignait Marie-Pierre Peillon (Groupama), « nos clients recherchent performance financière et utilité sociale et environnementale, notamment les jeunes ». Mais les motivations sont plus profondes. « Ces fonds à impact ont pour vertu de réhabiliter la confiance vis-à-vis des secteurs financiers », soulignait Laurence Laplane (Amundi).

Stéphane Guérard

 

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19 septembre 2019 4 19 /09 /septembre /2019 05:00
Dilma Roussef: Lula est en prison car il incarne l'idée qu'un autre Brésil est possible (entretien avec Cathy Dos Santos, L'Humanité, 17 septembre 2019)
Dilma Rousseff « Lula est en prison car il incarne l’idée qu’un autre Brésil est possible »
Mardi, 17 Septembre, 2019

Amérique latine. L’ancienne présidente, Dilma Rousseff, était l’invitée d’honneur de la Fête de l’Humanité. Après une intervention sur la Grande Scène, elle a électrisé l’Agora de l’Humanité, pleine à craquer. Entretien.

 

Madame la présidente, cela fait neuf mois que l’extrême-droite gouverne le Brésil. Le rapporteur spécial pour la liberté d’expression de la cour interaméricaine des droits de l’homme de l’Organisation des États américains, Edison Lanza, a fait part de ses inquiétudes en parlant d’« une attaque au Brésil ouvert, démocratique et pluriel construit depuis la Constitution de 1988 ». Quelle est la nature de ces agressions ?

Dilma Rousseff Elles couvrent un large spectre. Ces agressions touchent les femmes d’une manière extrêmement misogyne, comme l’ont démontré les déclarations du président Jair Bolsonaro contre Brigitte Macron et la responsable des droits de l’homme de l’ONU, Michelle Bachelet. Le président traite de la torture, des assassinats politiques, de la dictature des militaires de façon préoccupante. Il défend clairement la haine et la violence. Il menace la Constitution lorsqu’il déclare qu’il suffit d’un chef et d’un général pour fermer le Parlement brésilien. Il dit que le grand problème du Brésil a été de ne pas avoir tué 100 000 prisonniers politiques. Quant aux droits sociaux, il a une posture très claire. Lui et son gouvernement disent ressentir de la peine pour les entrepreneurs car, à leurs yeux, ce serait eux les exploités de l’État. Ils défendent la réduction des droits des travailleurs, alors que leur précarisation est déjà importante. La protection de l’environnement, de l’Amazonie, des peuples indigènes est une absurdité pour Jair Bolsonaro. Toutes ces agressions témoignent de leur immense mépris pour le débat et les opinions différentes. Le gouvernement croit que la Constitution citoyenne de 1988 est responsable des « absurdités », selon son expression, des réalisations des gouvernements du Parti des travailleurs (PT). L’homophobie est très importante car Bolsonaro et son exécutif n’ont aucune considération pour les différences. Ils n’envisagent pas la société de manière égalitaire.

Le 4 septembre, vous avez participé à un colloque où étaient présents le PT, le Parti communiste du Brésil, le Parti socialisme et liberté. À cette occasion, vous avez déclaré que « le Brésil et sa souveraineté sont attaqués ». Quels secteurs sont visés ?

Dilma Rousseff Ce jour-là, nous avons lancé un manifeste pour la défense de la souveraineté au Brésil. Elle est menacée, comme le sont les droits sociaux. Or, la souveraineté est la base de la nation brésilienne. Trois questions me paraissent fondamentales. D’abord, il y a la privatisation des entreprises nationales. La plus grande entreprise brésilienne, Petrobras, est la septième compagnie pétrolière au monde. Elle a développé sa propre technologie afin d’exploiter le pétrole en eaux profondes. Ses ressources garantissent l’indépendance énergétique du pays. Elles permettent des financements significatifs de la santé et de l’éducation. La vente de Petrobras va d’abord bénéficier aux grandes entreprises pétrolières privées. Sa privatisation compromet le futur de notre pays. Je pourrais aussi parler des privatisations de la Poste, du système électrique ou encore des grandes banques publiques.

L’autre attaque à la souveraineté est stratégique : il s’agit de l’environnement et des peuples indigènes. Le Brésil possède la plus grande forêt tropicale au monde. Durant des décennies, et particulièrement sous les gouvernements du PT, l’idée de nation brésilienne était intimement liée à la défense de l’environnement et à la protection de l’Amazonie. Nous avons destiné des ressources importantes pour lutter contre la déforestation, en mettant en place une opération de commandement de contrôle pour défendre l’Amazonie. Sans l’armée, la police fédérale, les patrouilles vertes, les ONG, il n’y a pas de combat effectif contre la déforestation. Chaque discours de connivence avec la destruction de l’environnement encourage la pollution des rivières, des forêts, ainsi que les violences faites aux peuples indigènes. On ne connaît le Brésil qu’en survolant l’Amazonie, en voyant ses immensités de vert et de bleu.

Enfin, lors de ce colloque, j’ai mis l’accent sur la question de l’éducation et ce pour trois raisons. Le Brésil est l’un des pays les plus inégalitaires au monde. Nous sommes le dernier pays à avoir aboli l’esclavage, après 350 années d’existence de système. Nos gouvernements se sont engagés à réduire les inégalités : 36 millions de personnes sont sorties de la pauvreté grâce au programme Bolsa Familia. À la fin de mon mandat, le Brésil ne figurait plus sur la carte de la faim élaborée par l’ONU. Nous savions que cela ne suffisait pas, comme il ne suffit pas non plus de garantir de bons salaires, comme nous l’avons fait, pour réduire les inégalités.

Pour pérenniser la lutte contre les inégalités et maintenir les conquêtes obtenues, il est indispensable de garantir à la population exclue une éducation de qualité. Si vous voulez entrer dans l’économie des connaissances, le pays doit promouvoir les sciences basiques, les technologies, la recherche et l’innovation qui sont assurées par les universités fédérales. Or le gouvernement de Bolsonaro veut privatiser l’université publique fédérale, celle-là même qui permet aux pauvres d’accéder à l’éducation. Durant la dernière année de mon mandat, 37 % des étudiants étaient les premiers membres de leur famille à accéder à l’enseignement supérieur. Privatiser les universités est un crime pour le futur du pays. Troisième raison : sans la culture, un pays n’a pas de fondements. Sans culture, il n’y a pas de citoyenneté. Sans citoyenneté, il n’y a pas de démocratie.

Le président Jair Bolsonaro est un admirateur du président des États-Unis, Donald Trump, et privilégie ses relations avec Washington. Cette posture tranche avec vos mandats et ceux de votre prédécesseur, Lula, durant lesquels vous avez mis l’accent sur le multilatéralisme. Quelles sont les conséquences de ce rapprochement avec la première puissance mondiale ?

Dilma Rousseff J’aime à rappeler que le coup d’État parlementaire qui m’a renversée en 2016 avait un objectif : insérer le Brésil dans le néolibéralisme tant sur les plans social, économique, que géopolitique. Le néolibéralisme et le néofascisme sont des frères siamois. Au cours de nos gouvernements, le Brésil est passé de la place de douzième puissance mondiale à septième. Nous avons toujours favorisé l’élargissement des structures économiques.

Pour nous, le multilatéralisme était fondamental car lui seul prend en compte la diversité du monde. Pour nous, il ne fallait pas s’amarrer à n’importe quelle puissance développée et encore moins à cette traditionnelle soumission aux États-Unis. Nous avons priorisé l’Amérique latine, nos pays frères. Nous avons accéléré nos relations avec l’Afrique, assumant ainsi notre identité noire puisque le Brésil est la deuxième nation qui compte le plus de population noire, après le Nigeria. Nous avons participé à la création des Brics. Nous avons établi des relations d’égal à égal avec le Japon, l’Union européenne, les États-Unis. Personne ne respecte un pays qui s’incline devant un autre. Personne ne pardonne à celui qui, au nom d’intérêts étrangers, porte préjudice aux intérêts nationaux. Le fait de transférer l’ambassade du Brésil à Jérusalem est désastreux pour nos relations avec les pays du Moyen-Orient et pour notre position défendant l’existence de deux nations : Israël et Palestine. Traiter avec mépris notre partenaire argentin est inadmissible.

Croire que dans un monde si complexe, on pourrait ne pas développer des relations harmonieuses avec de nombreux pays, et je pense particulièrement à la Chine, est également une grave erreur. Nous ne pouvons pas « traiter avec brutalité la Bolivie et parler avec finesse aux États-Unis », selon la phrase du très grand compositeur brésilien Chico Buarque.

Cet été, le site en ligne The Intercept a révélé l’échange de messages entre le juge Sergio Moro, désormais ministre de la Justice, et les magistrats en charge de l’enquête Lava Jato. Ils démontrent que Lula a été condamné pour des raisons politiques et non juridiques. Comment expliquez-vous que le nécessaire combat contre la corruption soit devenu un levier de déstabilisation politique ?

Dilma Rousseff Après le coup d’État qui m’a écartée du pouvoir, il fallait emprisonner Lula pour que Jair Bolsonaro remporte la présidentielle. On l’a même empêché de s’exprimer. Jusqu’à il y a peu, il ne pouvait pas donner des entretiens car, s’il parlait, il aurait aidé le candidat du PT, Fernando Haddad, à gagner des voix. Nous avons également assisté à la création d’un climat de haine, de mensonges propices aux putschistes. L’opération Lava Jato de combat contre la corruption a été le principal outil contre l’ennemi. Le lawfare (guerre judiciaire – NDLR) consiste à utiliser la loi pour détruire des citoyens, mais également des candidats.

Je suis pleinement favorable au combat contre la corruption et je l’ai démontré durant mon dernier mandat. Mais l’opération Lava Jato est devenue un instrument politique pour ôter toute possibilité à la gauche de se maintenir au pouvoir et d’y revenir. Les révélations de The Intercept Brésil l’ont démontré. Le juge Sergio Moro n’a pas été impartial. Il a agi en faveur de l’accusation. Il a formulé des accusations à l’encontre de Lula alors qu’il n’avait pas de preuves. Il a incité des témoignages à charge. Il a poussé le tribunal supérieur fédéral à utiliser des enregistrements de conversations privées entre Lula et moi, en sachant qu’il n’en avait pas le droit. Il a cherché à démontrer que je protégeais Lula. Il a incité la Cour suprême à adopter une attitude incorrecte.

Malgré ces révélations, pourquoi Lula est-il encore en prison ?

Dilma Rousseff Lula reste en prison car, s’il sort, il modifiera l’actuel rapport de forces. Lula représente la lutte pour la démocratie. Il représente l’idée qu’un autre Brésil est possible, qu’un autre gouvernement peut exister. Un gouvernement qui aurait de la considération pour les mouvements sociaux, les organisations des femmes et des Noirs. Un gouvernement qui porterait les questions sociales, démocratiques, mais également celles liées à la souveraineté, en préservant nos ressources économiques, environnementales et la défense de l’éducation.

La loi dite de combat aux organisations criminelles comporte deux articles importants. L’un protège davantage celui qui corrompt que le corrompu. L’autre privilégie la dénonciation récompensée. Le ministre de la Justice, qui était juge lorsqu’il a fait condamner Lula, a utilisé cette loi, qui devait être modifiée. Elle est une arme de destruction politique et non une arme de justice. Ce recours à la justice est désormais une pratique courante dans toute l’Amérique latine. Il est aujourd’hui difficile de maintenir les accusations formulées contre Lula. Mais ils le gardent en prison. Cette situation est révélatrice de mon point de vue de la crise que connaît la justice au Brésil. L’opération Lava Jato a provoqué la destruction de l’un des ciments de la démocratie. Nous sommes tous censés être égaux devant loi. C’est la base de n’importe quelle Constitution. S’il est possible de condamner et de maintenir en prison un ex-président qui a le leadership de Lula, alors tout est possible. La situation est très critique. D’où l’importance de la solidarité.

Entretien réalisé par Cathy Dos Santos
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