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13 décembre 2019 5 13 /12 /décembre /2019 06:44

C'est le pire du pire, recul de l'âge de la retraite de 62 à 64 ans... Le Premier Ministre est resté droit dans ses bottes. Tout ce qu'on pouvait redouter est dedans. Réaction de Fabien Roussel aux annonces du Premier Ministre sur la réforme des retraites

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13 décembre 2019 5 13 /12 /décembre /2019 06:43
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12 décembre 2019 4 12 /12 /décembre /2019 07:55
Contre la réforme des retraites inégalitaire et régressive de Macron, la gauche fait front commun et échange dans un meeting à l'initiative du PCF à Saint-Denis (Revue de presse Le Monde, L'Humanité, 20 minutes)
Contre la réforme des retraites inégalitaire et régressive de Macron, la gauche fait front commun et échange dans un meeting à l'initiative du PCF à Saint-Denis (Revue de presse Le Monde, L'Humanité, 20 minutes)
Contre la réforme des retraites inégalitaire et régressive de Macron, la gauche fait front commun et échange dans un meeting à l'initiative du PCF à Saint-Denis (Revue de presse Le Monde, L'Humanité, 20 minutes)
Contre la réforme des retraites inégalitaire et régressive de Macron, la gauche fait front commun et échange dans un meeting à l'initiative du PCF à Saint-Denis (Revue de presse Le Monde, L'Humanité, 20 minutes)
Contre la réforme des retraites inégalitaire et régressive de Macron, la gauche fait front commun et échange dans un meeting à l'initiative du PCF à Saint-Denis (Revue de presse Le Monde, L'Humanité, 20 minutes)
Contre la réforme des retraites inégalitaire et régressive de Macron, la gauche fait front commun et échange dans un meeting à l'initiative du PCF à Saint-Denis (Revue de presse Le Monde, L'Humanité, 20 minutes)
Photos du meeting unitaire du 11 décembre contre la réforme des retraites organisé par le PCF à la bourse du travail de Saint-Denis: Ian Brossat et Laurence Patrice
Réforme des retraites : les partis de gauche cherchent l’union pour contrer le gouvernement

Le Parti communiste a organisé, mercredi, un meeting unitaire pour demander le retrait du projet d’Emmanuel Macron et mettre en place « une contre-réforme ».

Par Publié dans le Monde, 11 décembre 2019 

En musique, on appelle ça un « supergroupe », une formation réunissant des célébrités le temps d’un concert. Le meeting organisé mercredi 11 décembre à la Bourse du travail de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis) par le Parti communiste français (PCF) contre la réforme des retraites en a été la déclinaison politique.

Tous les partis de gauche ont répondu présent, ainsi que les syndicats Solidaires et la CGT. La liste complète des participants est trop longue pour être reproduite de manière complète. Mais citons pêle-mêle : Lutte ouvrière (LO), La France insoumise (LFI), le Parti socialiste (PS) ou encore Europe Ecologie-Les Verts (EELV) ; ainsi que de plus petites organisations comme République et socialisme, Place publique ou Génération.s. Tous étaient là pour s’opposer à « la retraite Macron » et pour affirmer qu’une « autre retraite est possible ».

Fabien Roussel, secrétaire national du PCF, résume l’état d’esprit de la soirée : « L’unanimité contre la réforme du gouvernement. Nous demandons le retrait de ce projet. On est tous unis sur ce point et appelons à la mobilisation le 17 décembre. » Le patron du PCF ne pouvait rêver meilleur timing pour son moment « historique », prévu depuis plusieurs jours : la CFDT a décidé, mercredi, de rejoindre le mouvement contre le projet du gouvernement. L’unité était donc parfaite, aussi bien du côté syndical que politique.

« Macron est fort de nos divisions »

Mais si la photo de famille était impressionnante, reste à savoir si toutes les formations de gauche – réformistes, populistes ou révolutionnaires – pensent la même chose. Et, à mesure que l’on se penche sur les positions des uns et des autres, on se rend compte que l’union va être un combat. « Il y a des désaccords entre nous, notamment sur la retraite par points », a ainsi reconnu Marie-Noëlle Lienemann, sénatrice de Paris, et l’une des dirigeantes de la Gauche républicaine et socialiste, proche de LFI.

Olivier Faure, le premier secrétaire du PS, a aussi prôné l’unité… dans la différence : « Macron est fort de nos divisions. S’il nous voit rassemblés, s’il voit que les Français sont attachés à notre modèle social, alors nous pouvons gagner. Il faut que l’on soit tolérants les uns envers les autres. Nous sommes différents, mais nous avons des points communs. La philosophie du projet ne nous convient pas. »

En reconnaissant que la gauche avait pu, à cause de ses divisions, « ouvrir la voie aux libéraux », M. Faure a également proposé de créer un intergroupe au Parlement pour « avancer, travailler des amendements ». M. Roussel est favorable à cette proposition et veut même aller plus loin. « Nous devons marcher sur nos deux jambes : demander le retrait et faire des propositions, construites avec les organisations syndicales. Je propose la mise en place d’un comité de liaison à partir du 18 décembre. La première rencontre pourrait se faire au PCF. Viens qui veut. »

« Il faut engager la bataille de l’opinion publique »

Julien Bayou, le tout nouveau patron des Verts, a également conscience de la difficulté, pour la gauche, de parler d’une unique voix, même s’il prône le rassemblement et un contre-projet commun qui pourrait être présenté le 21 janvier 2020, la veille de la présentation au conseil des ministres de la réforme : « Il faut distinguer les points de désaccord et les prétextes de désaccord. Mais il y aura aussi des points d’accord. Il s’agit de se mobiliser contre cette réforme et son monde. Derrière, c’est la retraite par capitalisation, la sécession des riches. L’enjeu n’est pas le statu quo. Le système [actuel n’est pas] parfait. Il faut engager la bataille de l’opinion publique. »

De son côté, Olivier Besancenot, du Nouveau Parti anticapitaliste, a ironisé : « Je tiens à remercier Edouard Philippe d’avoir donné un second souffle au mouvement. » Et d’adresser des piques au PS en critiquant « les gouvernements de gauche qui ne sont pas revenus sur les réformes libérales ».

Il ajoute : « Le [gouvernement] voulait que l’on se bouffe la gueule entre nous, ils n’y sont pas arrivés. Sans se substituer [au mouvement social], on a une première responsabilité : on sera solidaires de cette mobilisation, jusqu’au retrait de la réforme (…). » Nathalie Arthaud, porte-parole de LO, abonde : « Il y en a marre des conditions de travail, de toutes ces réformes qui n’ont aucun sens. On ne gagnera pas sans un mouvement général, une levée en masse des travailleurs, y compris du privé. » Eric Coquerel, député LFI de Seine-Saint-Denis, a, lui, comparé Emmanuel Macron à Margaret Thatcher, ancienne première ministre britannique, connue pour sa politique ultralibérale extrêmement dure.

Finalement, au-delà de la question des retraites, l’opposition au gouvernement d’Edouard Philippe et à Emmanuel Macron reste le plus petit dénominateur commun de la gauche. Reste à savoir si cela sera suffisant pour construire une alternative politique.

 

20 minutes, 11 décembre - Thibaut Le Gal

Réforme des retraites : De Besancenot à Faure, la gauche (presque) unie à Saint-Denis contre le gouvernement

REPORTAGE Le PCF a réuni les partis de gauche et écologistes lors d'un meeting commun ce mercredi soir à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis) pour demander le retrait de la réforme des retraites du gouvernement

A quelques jours de Noël, une drôle de famille s’est rassemblée ce mercredi soir à la Bourse du travail à Saint-Denis ((Seine-Saint-Denis). La gauche, dans son ensemble, a répondu favorablement à l’appel de Fabien Roussel, secrétaire national du Parti communiste français, pour s’opposer à la réforme des retraites lors d’un meeting commun. « Ça fait chaud au cœur de voir toute la gauche réunie », salue Laurent Russier, le maire PCF de la ville de Seine-Saint-Denis.

Quelques minutes avant les festivités, c’est l’embrassade. Le député insoumis Eric Coquerel salue Olivier Besancenot du NPA. La sénatrice d’EELV Esther Benbassa s’amuse avec le communiste Pierre Laurent. « Voir toute la gauche réunie ce soir, ça me surprend positivement », confie l’ancien patron du PCF. « C’est la preuve que quand les mobilisations sociales poussent aussi fortement dans la même direction, ça déclenche des dynamiques. Cette opposition au projet de réforme peut être un point d’appui pour la suite ».

L’unité, mais le PS attaqué

Comme dans tous les rassemblements de famille, certains s’évitent, d’autres se titillent. Nathalie Arthaud, porte-parole de Lutte Ouvrière, égratigne au détour d’une question le Premier secrétaire du Parti socialiste. « Ce qui nous unit, c’est d’être en bagarre dans la rue pour demander le retrait de la réforme du gouvernement. Mais il faudrait demander à Olivier Faure ce qu’il en pense dans sa totalité… »

Quelques minutes plus tard, sur scène, Olivier Besancenot en remet une couche. « On a un gouvernement qui nous déclare la guerre, il va falloir paralyser la France pendant plusieurs jours. J’espère qu’on en sera tous capable, car je me souviens aussi des gouvernements de gauche qui n’ont pas été capables de revenir sur des réformes de droite ».

Ciblé sans être toujours nommé, Olivier Faure répond aux attaques : « Macron, il est fort de nos divisions. S’il nous voit aujourd’hui rassemblés (…) alors nous pourrons gagner. Ça suppose que nous soyons tolérants les uns envers les autres, car oui nous sommes différents, nous avons des propositions différentes, mais nous avons aussi des combats communs », insiste le député PS de Seine-et-Marne. « Trop souvent par nos divisions, nous avons ouvert la voie aux libéraux », ajoute-t-il. Quelques applaudissements.

« Ça aurait de la gueule, de passer d’une coalition de rejet, à une coalition de projets»

Au-dessus des différents acteurs, une banderole annonce : « Contre la retraite Macron, une autre réforme est possible ». Sur scène, la photo est d’ailleurs belle, mais une tribune commune suffit-elle à mettre en accord les différentes composantes de la gauche, des trotskistes aux socialistes ? « Ça aurait de la gueule, de passer d’une coalition de rejet, à une coalition de projets », espère Julien Bayou. Le nouveau secrétaire national des écolos propose de présenter ensemble «un contre-projet le 21 janvier», soit la veille du jour où le projet gouvernemental serait examiné en Conseil des ministres.

Mais Eric Coquerel calme les ardeurs : « Est-ce que le temps des propositions est venu ? » Pas encore, pour le député LFI : « On n’est peut-être pas prêt à faire un programme commun ensemble […] On n’est pas encore sur la même longueur d’onde. Ce qui va être essentiel, c’est le retrait du projet de retraite par points, vérifions déjà qu’on est d’accord là-dessus, le reste on verra plus tard ».

Olivier Faure tend alors la main en proposant la création d’un intergroupe au Sénat et à l’Assemblée pour déposer des amendements communs contre le gouvernement. Mais le patron du PS est par ailleurs un peu chahuté par la salle lorsqu’il évoque les questions de financement des retraites et le besoin de faire des « compromis ».

Alors oui, ce mercredi soir, la gauche s’affiche unie. Mais simplement pour s’opposer au projet d'Emmanuel Macron et son gouvernement. Esther Benbassa le reconnaît : « On avait déjà réussi à se réunir contre la privatisation d’ADP. C’est bien de se battre tous ensemble, on ne va pas faire la fine bouche. Mais pour la suite, oui, soyons prudents ».

 

Pour la gauche, le discours de Philippe est un appel à continuer la mobilisation
Jeudi, 12 Décembre, 2019 - L'Humanité

En l’absence de vraies concessions sur le fond de la réforme, les annonces du premier ministre, Édouard Philippe, ont été accueillies glacialement par l’opposition.

 

Sans surprise, c’est toujours non. L’opposition a réaffirmé hier son rejet de la réforme des retraites voulue par le gouvernement, après les annonces du premier ministre, Édouard Philippe.

À gauche, les lignes rouges redoutées ont bien été franchies. « Si l’allocution du premier ministre était attendue, elle a finalement confirmé le pire », a réagi le Parti communiste français dans un communiqué, dénonçant un projet « conçu pour démanteler totalement le système solidaire issu du programme du Conseil national de la Résistance, pilier de notre système social ». Le secrétaire national d’EELV, Julien Bayou, regrette quant à lui que, « après avoir mis tout le pays sous tension, le gouvernement présente une “réforme” éloignée de l’objectif de justice sociale ».

Malus prévu en cas de départ avant l’âge pivot, à 64 ans

Au cœur de la crispation, l’âge pivot, accusé d’être une manière détournée de repousser sans le dire l’âge de la retraite, officiellement maintenu à 62 ans. « Les Français devront donc travailler plus ou gagner moins, soupire le député socialiste des Landes Boris Vallaud, en référence au malus prévu en cas de départ avant l’âge pivot, à 64 ans. Hier, les manifestations se fondaient sur des craintes, à partir d’aujourd’hui, elles se fonderont sur des certitudes.  » Chez les insoumis, même son de cloche : « Macron vient d’instaurer la retraite à 64 ans », estime sans détour Jean-Luc Mélenchon, député FI des Bouches-du-Rhône.

Le sort de la génération née entre 1975 et 2004, qui ne sera ni exemptée de réforme ni touchée directement dès 2022 puisque déjà sur le marché du travail, soulève aussi des préoccupations. « Le premier ministre laisse entendre qu’il pourrait y avoir un mix entre les deux systèmes pour ces générations, s’étonne Valérie Rabault, députée PS du Tarn-et-Garonne. Ce point est totalement flou, ce qui laisse supposer qu’il y aura des perdants. »

Parmi les autres arguments de vente avancés par le premier ministre : le caractère favorable de la réforme pour les femmes, avec principalement une majoration de la retraite de 5 % par enfant. Clémentine Autain (FI) s’en est indignée, dénonçant une « belle régression : le message, c’est mariez-vous et faites beaucoup d’enfants, sinon vos retraites seraient pires encore ».

Un « meeting unitaire » en vue de débattre d’un « projet de réforme alternatif »

Mais après le rejet, reste à s’organiser. Les forces de gauche se sont donné rendez-vous avec les syndicats hier soir, à Saint-Denis (après le bouclage de ce numéro) pour un « meeting unitaire » en vue de débattre d’un « projet de réforme alternatif ». Elles appellent aussi unanimement à poursuivre les mobilisations. « Ils ont décidé de déchirer le contrat social. Tous dans la rue demain », a appelé le sénateur PCF Fabien Gay.

Qu’en est-il de l’autre côté du spectre politique ? Le Rassemblement national reste fidèle à sa ligne, réclamant un « référendum sur les retraites » : une façon de surfer sur les velléités référendaires des gilets jaunes, tout en étant, sur le terrain, absent des grandes mobilisations.

Quant aux « Républicains », la séquence de la réforme des retraites témoigne de leur difficulté à exister en tant qu’opposition face à un texte dont ils approuvent la philosophie. Ainsi, faute de mieux, Christian Jacob, le patron du parti de droite, a fustigé le calendrier d’application du gouvernement, symptomatique de « l’absence de courage de la réforme, qui ne sera effective qu’à l’horizon 2040 ». Ou comment être mécontent tout en étant d’accord.

Cyprien Caddeo
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12 décembre 2019 4 12 /12 /décembre /2019 07:00
Réforme des retraites : l’injustice entre générations s’ajoute à l’injustice sociale  - Communiqué des députés communistes - 11 décembre 2019

Réforme des retraites : l’injustice entre générations s’ajoute à l’injustice sociale

Communiqué des députés communistes - 11 décembre 2019 

Ce matin, le Premier Ministre a dévoilé l’architecture de la réforme des retraites qui sera débattue au Parlement à compter de février 2020.

Cette réforme n’est qu’un copié-décalé du rapport Delevoye remis en juillet 2019. Toutes les mesures régressives de ce rapport sont ainsi confirmées.

L’instauration d’un système à points dans lequel la retraite sera calculée sur l’ensemble de la carrière, au lieu des meilleures années, conduira à une baisse universelle des pensions, pour les salariés du privé comme pour les fonctionnaires. Il faudra travailler plus longtemps, jusqu’à 64 ans, pour disposer d’une retraite sans décote. Les possibilités de départs anticipés pour les emplois pénibles dans le secteur public seront supprimées comme le seront les droits spéciaux reconnus à certaines professions.

A cette injustice sociale, s’ajoute l’injustice générationnelle.

Loin d’être universelle, cette réforme crée de multiples exceptions et oppose les générations entre elles en remettant en cause le principe de la répartition selon lequel les travailleurs financent les pensions actuelles des retraités. Si les personnes nées avant 1975 ne sont pas concernées par l’introduction de la retraite à points, elles seront impactées dès 2022 par l’entrée en vigueur de l’âge d’équilibre. Pour tous les autres, nés à compter de 1975, le projet s’appliquera.

Cet étalement dans le temps de l’application de la réforme révèle finalement toute sa nocivité. Si cette réforme était si bonne, pourquoi ne pas l’appliquer à tous et tout de suite ?

Le Premier ministre nous avait promis qu’il ne ferait pas « d’annonces magiques », il s’est néanmoins livré à un mauvais tour de prestidigitateur. Il nous a vendu une réforme, « plus simple, plus juste, pour tous » et a sorti de son chapeau une réforme incompréhensible, injuste et profitable aux seuls fonds de pension.

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12 décembre 2019 4 12 /12 /décembre /2019 06:52
BLACKROCK. UN GÉANT AMÉRICAIN DE LA FINANCE À L’ASSAUT DES RETRAITES DES FRANÇAIS (L'HUMANITE - Mercredi 11 décembre 2019 - Sébastien CREPEL)

Fonds de pension.  Le gigantesque gestionnaire d’actifs BlackRock lorgne l’épargne hexagonale, qu’il voudrait transformer en retraite par capitalisation. Il attend que la loi Pacte votée au printemps et la réforme Delevoye lui ouvrent les portes de ce marché.

Pas la peine de chercher le nom de BlackRock dans l’agenda des concertations ministérielles sur les retraites : il ne figure nulle part. Cela n’empêche pas ce mastodonte de la Bourse américaine, présent dans le capital des plus grandes entreprises françaises et gérant l’épargne de millions de salariés à travers le monde, de s’intéresser de très près à la réforme des retraites, en dispensant ses « recommandations » au gouvernement et au président de la République. En juin 2019, soit quelques jours avant la remise du rapport de Jean-Paul Delevoye sur le projet de « régime universel », le fonds d’investissement a détaillé, dans un document d’une quinzaine de pages, tout le profit qu’il espère tirer d’une réforme des retraites qui fasse une large place à la capitalisation, en s’appuyant notamment sur la loi Pacte votée au printemps sous l’impulsion de Bruno Le Maire.

Le document intégral : « Loi Pacte: Le bon plan Retraite » (sic)

Cette loi trop peu connue du grand public a préparé le terrain, en créant les conditions d’une montée en puissance des produits d’épargne retraite dans les années qui viennent. La réforme Delevoye vient en quelque sorte en complément de celle-ci, les recommandations de BlackRock éclairant de manière saisissante le contexte d’offensives tous azimuts de l’univers de l’assurance privée dans lequel elle s’inscrit. Une opération facilitée par l’accession à l’Élysée d’Emmanuel Macron, qui cultive ses relations avec le PDG de BlackRock, Larry Fink.

Pour le fonds américain, l’Hexagone représente un marché essentiel : « Les Français se distinguent au niveau mondial par un taux d’épargne élevé, 14 % de leur revenu disponible chaque année », relève BlackRock. Cela représente un pactole accumulé, tous patrimoines confondus, de 13 125 milliards d’euros en 2016, dont 5 400 milliards d’actifs financiers. En Europe, seuls les Allemands épargnent davantage. BlackRock voudrait mettre la main sur cette montagne d’actifs, mais il doit pour cela éliminer un obstacle de taille : la méfiance historique des Français pour les produits financiers, et en particulier pour les retraites par fonds de pension, jugées peu sûres. 63 % d’entre eux estiment les placements en actions trop risqués, selon le baromètre de l’Autorité des marchés financiers. « Les différentes crises financières ont ancré dans les esprits que les marchés financiers sont d’abord des sources de risque avant d’être des sources de performance », se désole BlackRock. Et les 15 ans de réformes précédentes des retraites ont échoué à ouvrir le marché tant espéré.

Le « pilier » de la capitalisation est déjà au cœur de la réforme

Le fonds attend donc du gouvernement qu’il l’aide à vaincre cette aversion en réformant profondément les mécanismes d’épargne retraite. Ce qu’a commencé à faire la loi Pacte, « en permettant à l’épargnant de bénéficier d’un allègement fiscal » et d’une « gestion pilotée » de son plan d’épargne retraite, un outil programmé pour augmenter la part des investissements à risque, type actions en Bourse, pour les épargnants les plus jeunes. Pour BlackRock, au moment où les autorités s’apprêtent à réformer les « piliers 1 et 2 » de la retraite (les régimes de base et complémentaires), il est urgent d’ « intégrer le pilier 3 dans leur périmètre de réflexion » (la capitalisation) en « unifiant les différents volets de la réforme des retraites ».

De fait, le « pilier » de la capitalisation est déjà au cœur de la réforme, même si le haut-commissaire aux retraites – dont les liens avec le monde de l’assurance viennent d’être mis au jour – s’en défend. Son projet de régime universel est un « système de répartition par cotisation couvrant un maximum d’actifs », plaide-t-il, puisqu’ils cotiseront pour leur retraite sur une assiette de salaire allant jusqu’à 10 000 euros par mois. Soit quasiment l’intégralité des actifs… mais pas tous. C’est toute la subtilité. Pour rappel, jusqu’alors, les retraites complémentaires par répartition Agirc-Arrco permettaient de cotiser jusqu’à 27 000 euros de salaire mensuel. C’est donc un espace supplémentaire pour la capitalisation qui vient de s’ouvrir pour les plus aisés, au bénéfice des assureurs. Cela est d’ailleurs écrit en toutes lettres dans le rapport de Jean-Paul Delevoye : « Les employeurs et les salariés qui le souhaiteront pourront compléter le niveau de retraite par la mise en place de dispositifs collectifs d’épargne retraite. »

C’est cet avantage que veut pousser BlackRock, en dispensant une quinzaine de recommandations au gouvernement. Le but, vendre des produits d’épargne aux plus riches, mais, au-delà, le document propose par exemple une « contribution automatique » de 5 % des salaires à des plans d’épargne d’entreprise, complétée d’un « dispositif d’augmentation automatique » en cas de hausse des rémunérations… Il va jusqu’à envisager un « crédit d’impôt » de 1 000 euros par an « accessible aux ménages non imposables », ce qui « constituerait une forme d’abondement public » pour « démocratiser largement le modèle au-delà des seuls ménages ayant un intérêt fiscal à se constituer une épargne retraite ». Ou comment financer sur fonds publics le chiffre d’affaires des assureurs en fourguant des produits d’épargne aux plus pauvres.

Sébastien Crépel

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12 décembre 2019 4 12 /12 /décembre /2019 06:46

 

Travailler plus longtemps, pensions calculées avec des points et non plus des trimestres, âge pivot à 64 ans avec malus pour un départ avant cet âge… et donc recul de l’âge de départ à la retraite.

 

 

Et il ne dit pas un mot sur le blocage des ressources financières à 14% du PIB, confirmant que le cœur de la réforme vise bien à satisfaire des intérêts financiers et le monde des assurances.

La réforme Macron est en fait conçue pour démanteler totalement le système solidaire issu du programme du CNR, pilier de notre système social.

L’universalité est un leurre quand les annonces consistent à opposer les générations entre elles et à sacrifier les nouvelles générations. Si cette réforme était réellement vertueuse, pourquoi le décalage de sa mise en œuvre pour les générations nées après 1975 est-il présenté comme une bonne nouvelle pour celles  nées avant 1975 ?

Aujourd’hui, le pays n’a eu aucune réponse sur sa principale attente : à l’âge de la retraite, quel sera le niveau de ma pension par rapport à mon salaire de fin de carrière ? 

Le pays voit bien que l’objectif de Macron consiste à nous faire travailler toujours plus longtemps pour une pension toujours plus faible. Les rustines proposées, qui additionnent le pas grand chose au trois fois rien, visent à masquer la baisse de 27 % du niveau de pensions qui se profile pour les deux prochaines décennies.

Face au mouvement social et populaire qui s’installe avec force dans le pays et qui s’élargit, une autre réforme des retraites est possible pour répondre aux attentes et aux besoins. Le PCF mettra toutes ses forces dans son élargissement, jusqu’au retrait du projet Macron, et appelle à ce titre la jeunesse, particulièrement visée par les annonces du Premier ministre, à s’engager dans cette bataille.

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10 décembre 2019 2 10 /12 /décembre /2019 06:16

 

À la veille d’une nouvelle journée d’action contre la mise en place d’un système de retraite par points que l’on peut qualifier de perdant-perdant, la clarté progresse dans les têtes sur le machiavélisme d’Emmanuel Macron, des membres du gouvernement et des parlementaires de la République en Marche. Car la précarité de l’emploi continue de progresser dans le pays, ce que confirme l’Observatoire des inégalités. Or, plus il y aura des actifs en galère, plus ils auront plus tard des retraites de misère.

Petit à petit, la clarté se fait sur les arguments changeants mais toujours machiavéliques du gouvernement qui continue de seriner que la retraite par points serait le système le plus équitable qui soit, dès lors que chaque euro cotisé donnerait les mêmes droits pour tous. Chacun comprend, de mieux en mieux, que quiconque aura subi plusieurs licenciements suivis de périodes de chômage durant sa vie professionnelle aura aussi été conduit à accepter des emplois moins payés que ceux perdus précédemment. Il aura donc un déficit de points transformables en droits à pension au moment de prendre sa retraite.

La forte mobilisation du 5 décembre a conduit les médias audiovisuels à donner la parole aux responsables syndicaux qui appellent à une nouvelle journée d’action demain 10 décembre. Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT, a ainsi pu expliquer à plusieurs reprises que le calcul de la pension sur les dix meilleures années de la carrière des salariés du privé par la Caisse Nationale d’Assurance Vieillesse (CNAV) était le système qui corrigeait le mieux les inégalités.

 

Ce que donnait le calcul sur des dix meilleures années

Ce système donnait, jusqu’en 1993, une pension de base égale à 50 % du salaire des dix meilleures années de la carrière du salarié. Il était donc calculé sur les 40 meilleurs trimestres pour un total de 150 nécessaires pour donner droit à une pension complète. La réforme Balladur a progressivement porté le calcul sur les 25 meilleures années, soit 100 trimestres sur un total de 160. Ce calcul a fait baisser les pensions de tous les salariés du privé qui ont pris leur retraite depuis 1994, la perte étant plus forte chaque année. Elle est devenue maximale pour toutes les personnes nées en 1948 et après. Le système par points ne ferait qu’aggraver cette situation et augmenter en France le nombre de retraités pauvres. Mais, comme le ridicule ne tue pas, Aurore Bergé, députée LaREM des Yvelines et ancienne militante du parti Les Républicains, a prétendu ce matin sur BFMTV que ce système par point favoriserait les femmes et les agriculteurs !

 

L’emploi baisse dans plusieurs régions françaises

Nous sommes dans une France où le taux de chômage reste élevé en France tandis que l’emploi est de plus en plus précaire. Mais il faut parfois lire certains documents entre les lignes pour faire percer la vérité. Dans un « focus » rendu public la semaine dernière, l’Institut National de la Statistique et des Études Économiques (INSEE) nous dit, qu’en 2018, « l’emploi n’augmente plus partout, il baisse à la Réunion, en Bourgogne-Franche-Comté, dans le Centre-Val-de-Loire et le Grand Est (…) Cet infléchissement est surtout imputable au ralentissement de l’activité économique (…) Le ralentissement de l’emploi provient de l’emploi salarié qui constitue près de 90 % de l’emploi total. L’emploi salarié augmente de 154 000 emplois en 2018, soit plus de deux fois moins qu’en 2017 (323 000). En revanche, l’emploi non salarié accélère en 2018 (71 000 en 2018 contre + 15 000 en 2017). Les assouplissements apportés au régime de la microentreprise, notamment le doublement des plafonds de chiffre d’affaires à compter de janvier 2018, expliqueraient ce regain de dynamisme », lit-on dans ce focus.

L’INSEE ne donne aucun chiffre sur le revenu de ces créateurs d’entreprise. Mais la note nous informe qu’en 2018, « le tertiaire marchand continue de porter la hausse de l’emploi, même si sa progression est moins forte qu’en 2017 ». La note précise également que la « décélération est imputable à l’emploi salarié » tandis que « l’emploi non salarié, au contraire, accélère nettement ». L’INSEE n’évoque pas le revenu tiré de ces nouveaux emplois non salariés. Hier soir, l’émission « Zone Interdite » de M6 a suivi le parcours de plusieurs de ces nouveaux créateurs et créatrices d’entreprises dans la restauration et le commerce. Tous se sont endettés à des niveaux beaucoup plus élevés qu’ils ne l’avaient envisagé au départ et aucun n’était certain de dégager un revenu décent et régulier à la fin de l’enquête. Voilà qui n’est pas de nature à assurer une retraite décente aux hommes et aux femmes qui créent leur entreprise sans être certains de pouvoir cotiser pour une future retraite.

 

Le Mal-emploi frappe 8 millions de personnes en France

Voilà qui nous renvoie au communiqué publié le 6 décembre par « l’Observatoire des inégalités ». Il nous dit que « 8 millions de personnes subissent le mal-emploi en France. Le mal-emploi comprend les chômeurs, les salariés précaires et les personnes souhaitant travailler mais non comptabilisées dans les chiffres du chômage. Il touche une personne sur quatre parmi les adultes qui ont un emploi ou qui en cherchent un ». Selon Louis Maurin, directeur de l’Observatoire des inégalités, « Le mal-emploi constitue une forme d’« insécurité sociale » qui nourrit une peur du lendemain, quand une majorité de salariés disposent de la stabilité d’un contrat à durée indéterminée ». La note dit aussi que le mal-emploi « est alimenté par la faiblesse des créations d’emplois et la flexibilité croissante du droit du travail ».

Il est alors facile de comprendre que quiconque sera souvent passé par ce « mal-emploi » durant sa vie active aura, avec la retraite par points fondée sur le même droit pour tous pour chaque euro cotisé, une retraite de misère après une vie de galère.

 

Gérard Le Puill

 

RAPPEL

 

Ce mardi 10 décembre nous accueillerons Gérard LE PUILL à 18 h dans notre local (2 Petite Rue Callac – Morlaix) pour une nouvelle séance des Mardis de l'Education Populaire.

Gérard LE PUILL est journaliste à l’Humanité et essayiste, spécialiste des questions d’environnement, d’agriculture et d’écologie.

Il interviendra sur le thème « Comment faire face à l’urgence climatique et à l’urgence sociale? ».

Il est l’auteur de différents ouvrages : 

 

- Devant l'urgence climatique, bousculons les politiques (éditions du Croquant)

 

- Produire mieux pour manger tous d'ici 2050 et après

 

- L'écologie peut encore sauver l'économie

 

- Réinventons l'économie dans un monde fini

 

 

Ces conférences sont gratuites et ouvertes à tous.

 

 

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10 décembre 2019 2 10 /12 /décembre /2019 06:08

 

Premier gestionnaire d’actifs au monde, BlackRock a des vues sur l’épargne française, « une des plus élevées d’Europe ». À la faveur de la loi Pacte, première étape pour dynamiter la retraite par répartition, le fonds américain dispense ses recommandations au gouvernement.

Officiellement, le gouvernement jure qu’il veut défendre la retraite par répartition. Mais en coulisses, les assureurs et les financiers ne se privent pas de lui dispenser leurs conseils « éclairés », auxquels il prête la plus grande attention, pour faire éclater le système. La réforme des retraites, pour les financiers, doit être l’occasion de mettre en œuvre un système par capitalisation, qui, jusque-là, n’a pas réussi à s’implanter en France, en dépit des divers mécanismes instaurés depuis quinze ans (dispositifs Madelin, Perco, Perp). Elle doit leur permettre de mettre enfin la main sur une épargne « parmi les plus élevées d’Europe » qui leur échappe jusqu’à présent.

Parmi les plus influents, il y a BlackRock, le premier gestionnaire d’actifs au monde. Le fonds a de grandes ambitions en France manifestement. « Fin 2017, seuls 130 milliards d’euros avaient été collectés dans ces produits [d’épargne retraite – ndlr], ce qui est décevant par rapport à l’épargne déposée en liquidités (1 500 milliards d'euros), les produits d'assurance-vie en euros (1 600 milliards d’euros) ou les investissements directs/indirects en actifs non financiers (plus de 7 600 milliards d’euros) », relève-t-il dans une note publiée en juin 2019. Bref, une situation misérable pour les financiers à laquelle il convient de remédier au plus vite.

Cette note, rédigée « à destination du gouvernement français », est faite pour lui suggérer la façon dont il convient d’écrire la loi et les règlements pour que les choses changent, qu’enfin la capitalisation s’installe en France. Le premier pas pour le gestionnaire américain d’actifs vient d’être franchi victorieusement avec la loi Pacte. « Un élément majeur de la réforme de l’épargne retraite en France », proclame-t-il.

Adoptée en avril et promulguée en juin, cette loi, sans qu’on en prenne toujours garde, est bien le premier étage de la fusée visant à mettre à terre le système par répartition existant, avant la réforme proprement dite. Elle vise « à combler les lacunes structurelles des régimes d'épargne retraite volontaire existants. Elle permet à l'épargnant : de bénéficier d'un allègement fiscal pour les cotisations versées en réduisant sa base imposable sur le revenu, d’accéder à son capital avant la retraite dans certains cas prédéfinis […], de transférer son patrimoine à une entité plus concurrentielle sans frais de transfert après cinq ans », se félicite BlackRock. Ce qui revient à contourner tout ce qui relève des principes d’égalité et de solidarité : la Sécurité sociale, le fisc et le droit sur les successions.

Mais pour que ce dispositif prospère, il convient que l’État prenne les bonnes dispositions. Dans sa grande bienveillance, BlackRock a lui-même rédigé les principales règles que le gouvernement se doit de suivre, « pour réussir la réforme de l’épargne retraite » : « 1) Améliorer par voie de décrets d’application et d’ordonnance la lisibilité du régime avec un corpus de règles communes destiné à faciliter la portabilité de l’épargne retraite. 2) S’inscrire dans le cadre du nouveau règlement européen qui instaure le produit paneuropéen d’épargne retraite individuelle (PEPP) 3) Pérenniser le dispositif législatif et les incitations fiscales de long terme en renforçant le rôle d’un tiers indépendant ayant pour mission d’évaluer le coût et l’efficacité des réformes dans la durée. »

 

Quand BlackRock recommande, tout gouvernement écoute. Avec quelque 7 000 milliards de dollars d’actifs gérés, le fonds a accumulé un poids immense dans les décisions du monde (voir notre enquête). Biberonné à l’argent des banques centrales, il a acquis depuis la crise de 2008 une place sans précédent : la FED et la BCE font appel à lui pour évaluer les banques. Il a l’oreille de nombre de gouvernements, ayant su trouver des relais puissants dans pratiquement tous les pays et institutions européennes. L’ancien président de la banque suisse, Philipp Hildebrand, est ainsi devenu vice-président de BlackRock. Ancien responsable de la CDU, Friedrich Merz est le représentant du fonds américain en Allemagne. Et cela ne l’a pas empêché à l’automne 2018 de briguer – en vain – la succession d’Angela Merkel à la tête de la CDU.

Mais il semble que BlackRock a développé une relation toute particulière en France ces dernières années. Et pas seulement parce qu’il est actionnaire de toutes les entreprises du CAC 40. Avant même l’élection d’Emmanuel Macron, Larry Fink, co-fondateur et président de BlackRock, se passionnait pour le futur président. En avril 2017, avant le premier tour de la présidentielle, il n’hésitait pas à expliquer sur Fox News sa vision de la présidentielle française et tout le bien qu’il pensait d’Emmanuel Macron – qu’il semble déjà bien connaître –, destiné, selon lui, à devenir le futur président pour le « plus grand bien de la France et de l’Europe ». Macron « bluffe l’homme le plus puissant de Wall Street », écrira quelques semaines plus tard Challenges.

 

En tout cas, Larry Fink a le droit à un traitement spécial. Dès la fin juin 2017, alors que les élections législatives sont à peine achevées, le président de BlackRock est le premier dirigeant financier à être reçu à l’Élysée, le jour même où le gouvernement présente sa réforme du marché du travail. Il y reviendra moins de trois mois après pour participer au lancement de la campagne voulue par Emmanuel Macron pour attirer les investisseurs étrangers. Depuis, Larry Fink est de tous les programmes élyséens : en faveur de la « finance verte », « pour un capitalisme plus inclusif », « pour la lutte contre le changement climatique ». Il est invité au moins une fois par an dans les palais nationaux, à l’Élysée ou Versailles selon les circonstances.

BlackRock, présidé en France, par Jean-François Cirelli (ancien secrétaire général adjoint de l’Élysée sous Chirac, PDG de GDF, puis vice-président de GDF-Suez devenu Engie), a porte ouverte dans les ministères. Il est associé à toutes les réflexions sur la réforme de l’épargne, au point que Thierry Martel, directeur général de Groupama (groupe mutualiste) s’est énervé de l’alignement de Bercy sur les vues du gestionnaire d’actifs. Très désireux de faire plaisir, le gouvernement a demandé à l’agence française de développement d’investir avec BlackRock dans les énergies renouvelables dans les pays en développement. Sans y voir le moindre problème.

Dans le même souci de créer un partenariat « gagnant-gagnant », le gouvernement a invité Jean-François Cirelli, en tant que représentant de BlackRock, à siéger au comité Action publique 2022, afin de prodiguer ses conseils sur les missions de l’État. Car si le gouvernement peut tout à fait se passer de l’avis de la société civile sur la façon dont doivent évoluer les politiques publiques, il ne saurait faire l’impasse sur les lumières de la finance.

Fraude fiscale et fuite des capitaux

En retour, les dirigeants de BlackRock ne cessent de chanter les louanges de la politique d’Emmanuel Macron (lire ici ou ). En juillet 2018, le fonds a annoncé choisir Paris plutôt que Londres pour y installer un centre de gestion alternative à destination de l’Asie et de l’Europe. L’annonce a permis au ministre des finances, Bruno Le Maire, qui rêve de transformer Paris en City en profitant du Brexit, de se féliciter de cette victoire, marquant le succès de sa politique d’attractivité en faveur du monde financier.

Dans les faits, le siège est resté à Londres, ainsi que toute la gestion ; BlackRock compte à peine soixante salariés en France. Mais cette annonce lui a permis de décrocher en un temps record, soit moins de trois mois, l’autorisation de créer une société de gestion alternative par l’Autorité de marchés financiers. Et de peser sur les choix futurs sur les règles de l’épargne.

Car, en la matière, BlackRock a des opinions très arrêtées : les règlements sur la gestion de l’épargne en France sont beaucoup trop prudents. Il faut en finir avec les obligations sur les placements en titres d’État ou en immobilier, imposées pour assurer aux épargnants de retrouver leur épargne investie. Place à la finance moderne, aux ETF (exchange trade funds), aux plateformes électroniques de gestion.

Hasard, c’est justement les points forts de BlackRock. Celui-ci a développé toute une gestion d’actifs basée sur la reproduction des indices boursiers, où tout se négocie et s’échange à la nanoseconde, à partir d’un système électronique, Aladdin. « Le risque de perdre tout ou partie du capital existe », avertissent en préambule nombre de plateformes de gestion alternative. Mais cela ne semble pas gêner BlackRock. Au contraire.

Depuis le début de la crise financière, le fonds a volé de succès en succès grâce à l’afflux des liquidités apportées par les banques centrales, ce qui a permis une explosion des indices boursiers. Attiré par ces performances, l’argent afflue, ce qui lui rapporte toujours plus de commissions de gestion. Si à un moment la crise survient, il n’a aucune responsabilité à l’égard de ses clients, puisque, à l’inverse des assureurs, il n’y a pas de garantie sur le capital épargné. Et si vraiment tout tourne mal, il sera toujours temps de demander secours aux États pour le renflouer, au nom de la détresse des épargnants, au nom du « too big to fail » (trop gros pour faire faillite).

C’est cette gestion risquée de l’épargne que le gouvernement français accepte de soutenir dans sa promotion de la capitalisation. Officiellement, cela est censé aider le développement de l’épargne productive et le financement des PME. Mais les demandes de BlackRock au gouvernement vont tout à fait dans un sens opposé. Les produits d’épargne retraite, promus dans le cadre de la loi Pacte, doivent s’inscrire, recommande le gestionnaire, dans le cadre de la directive Juncker sur l’épargne paneuropéenne. Dans ce cadre, « la liste des investissements éligibles aux dispositifs d’épargne salariale gagnera à être étendue aux SICAV de droit étranger. […] Un grand nombre de gestionnaires d’actifs ont des gammes de fonds domiciliées au Luxembourg ou en Irlande, qui sont aujourd’hui exclues de cette offre. » Intérêt : ces fonds sont non imposables. En d’autres termes, il faut faciliter l’évasion fiscale et la fuite des capitaux. Sans que cela fasse frémir un seul responsable.

 

Le gouvernement en premier assiste, voire encourage, la dégradation systématique des finances publiques à tous les niveaux. La loi Pacte prévoit déjà que les souscripteurs des nouveaux plans de retraite par capitalisation pourront déduire leur placement dans la limite de 10 % des revenus imposables. Comme cette mesure est destinée en priorité aux tranches supérieures, le manque à gagner risque d’être important. Dans son étude d’impact présentée avec le projet de loi, le gouvernement le chiffre à 1,1 milliard d’euros en 2019 et 1,2 milliard en 2020. Des chiffres sans doute sous-estimés. La mesure viendrait s’ajouter à la suppression de l’ISF et de la flat tax sur les revenus du capital.

 

Mais il faut ajouter à cela la deuxième mesure visant à dynamiter la retraite par répartition de l’intérieur : l’abaissement des cotisations retraite sur les très hauts salaires. Jusqu’à présent, les cotisations sur les retraites sont perçues jusqu’à des salaires de 27 000 euros par mois, soit huit fois le plafond de la Sécurité sociale. Dans le cadre de sa réforme, le gouvernement prévoit que les cotisations obligatoires sur les salaires seront perçues jusqu’à 10 000 euros par mois, soit trois fois le plafond de la Sécurité sociale. Au-delà, il y aurait juste une cotisation de « solidarité » de 2,8 %. « Par rapport au système actuel, c’est une énorme baisse de cotisation pour les salaires entre 120 000 et 250 000 euros par an. C’est le nouveau “super Macron des riches” », s’indigne l’économiste Thomas Piketty.

Selon les premières estimations, cet abaissement des cotisations sur les plus hauts salaires représenterait un manque à gagner de quelque 3 milliards d’euros. Des milliards que l’exécutif souhaite orienter vers les plans par capitalisation. Il paraît pourtant que ce dernier est très préoccupé par l’équilibre financier du système de retraite.

Dans l’esprit de BlackRock, ce dynamitage de la retraite par répartition, de la solidarité entre les générations, ne doit pas s’arrêter là. Après les hauts salaires, il convient de poursuivre l’œuvre et de l’étendre à tous. Dans le cadre de son chapitre « Faciliter ou prévoir la mise en place d’incitations comportementales pour accroître le niveau des contributions volontaires », il préconise ainsi une série de mesures qui s’apparentent aux mutuelles rendues obligatoires pour la santé, qui sont en train de prendre le pas sur l’assurance-maladie : « L’épargnant devrait se voir proposer par défaut une contribution automatique à son plan en pourcentage de son revenu mensuel, à un niveau de base compatible avec l’effort d’épargne considéré comme minimal (par exemple 5 %) ; cette contribution automatique par défaut pourrait être associée à un dispositif d’augmentation automatique dans lequel le taux d’épargne augmente progressivement à chaque augmentation de revenu du salarié. De cette manière, une part croissante des augmentations dont bénéficiera l’individu sera affectée à son épargne retraite, sans que cela soit une contrainte trop forte pour l’individu, qui voit son salaire augmenter. »

La finance pourrait ainsi préempter une partie toujours plus grande des salaires et le gouvernement en finir avec la Sécurité sociale. Tout un programme. Et BlackRock l’a rédigé pour nous.

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9 décembre 2019 1 09 /12 /décembre /2019 16:00
Les paysans et l’opinion publique. À qui profite « l’agribashing » ?
Vendredi, 6 Décembre, 2019

Par Paul Ariès Politologue et auteur

 
 

Mea culpa. J’expliquais jusqu’à présent que l’« agribashing » était un contre-feu allumé par les défenseurs d’un système agricole industriel aux abois. Je soutiens toujours qu’un certain syndicalisme agricole, qui a accompagné le productivisme, fait de cette notion un cache-sexe masquant sa propre responsabilité, mais j’ai pu constater, ces derniers mois, le développement d’une diabolisation du monde agricole, et pas seulement de l’agriculture intensive. J’ai pu entendre, dans des salons bio, des militants s’en réjouir en expliquant que les exploitants agricoles ne pourront plus désormais polluer sans susciter la colère et des réactions de la part du reste de la population.

J’ai peur que les choses ne soient malheureusement pas aussi simples que le croient certains écologistes. J’ai même peur que l’écologie, lorsque ce n’est pas la faim dans le monde, ne soit instrumentalisée pour imposer, sans le dire, un nouveau modèle alimentaire, encore plus industriel que celui de la révolution verte. L’opinion publique, désinformée, ayant rompu toute attache avec le monde rural, cède aux simplifications. Paysans insultés parce qu’encombrant les chaussées avec leurs engins, paysans mis en cause parce qu’ils pratiquent des épandages et pas nécessairement de produits chimiques, mais de lisiers ou de boue d’épuration, paysans obligés de s’excuser parce que leur moissonneuse-batteuse produit de la poussière, paysans-artisans, producteurs de fromages et de viandes bio, vilipendés et qualifiés d’assassins ! Le gouvernement dit avoir pris la mesure du phénomène puisqu’il souhaite étendre à tout le territoire l’Observatoire contre l’agribasching, expérimenté dans la Drôme, sous l’autorité du préfet du département et du procureur général de Valence.

Certains croient s’en tirer à bon compte en évoquant seulement la méconnaissance crasse de beaucoup d’urbains et de néoruraux (notamment des retraités) au sujet de l’agriculture en général et de l’élevage en particulier, mais les faits autorisent une autre analyse. Demandons-nous, pour ne pas manger idiot, à qui profite l’agribashing, car je ne suis pas certain que ce soit aux consommateurs ni aux paysans, qui vivent déjà d’autres types d’agriculture, agroécologie, agroforesterie, permaculture, agriculture biologique, etc. Ceux qui ont tout à gagner à la confusion actuelle, ce sont ceux qui ont déjà choisi d’utiliser les biotechnologies pour imposer l’agriculture cellulaire.

Ne nous leurrons pas, tout est prêt, la technoscience, les brevets déposés par milliers, les investissements, il ne manque plus que l’acceptation par les mangeurs, en faisant que le phénomène de dégoût ne concerne plus les laboratoires agro-industriels, mais l’agriculture. C’est ainsi que ceux qui pensent s’opposer efficacement au système agricole industriel peuvent, sans le vouloir, voir leur critique récupérée… Combien d’amis écolo ne rêvent-ils pas de fermes urbaines, symbole de la réconciliation des villes et des campagnes, vecteur d’une relocalisation souhaitable, mais ce qui se profile, ce sont des fermes-usines verticales, totalement hors-sol, robotisées, aseptisées. Regardons comment la peur de la radioactivité, après l’accident nucléaire de Fukushima, n’a pas profité à l’agriculture biologique et aux Amap, mais à des firmes, comme Toschiba, qui se sont lancées dans la production végétale dans des usines closes et aseptisées, sous contrôle électronique constant, avec la possibilité de produire des « légumes augmentés », artificiellement, par exemple, en vitamine C. Ces gratte-ciel pseudo-écolo réinventent une agriculture de proximité mais high-tech et non plus paysanne. Ces fermes-usines surfent aussi sur le rejet des pesticides et insecticides car, bénéficiant d’un environnement totalement artificiel, elles n’en ont plus besoin.

C’est ainsi que notre combat nécessaire contre les pesticides pourrait se retourner contre nous et les paysans ! Les maires qui prennent des arrêtés interdisant les pesticides à moins de 150 mètres des habitations et locaux professionnels ont incontestablement raison, s’il s’agit de provoquer l’État à la réflexion et à l’action, y compris en transformant les procès relatifs aux arrêtés municipaux en procès contre les pesticides. Mais qui peut croire qu’instaurer des zones sans pesticide puisse être la solution sur le plan sanitaire, mais également pour changer de système agricole. L’idée même d’établir un cordon sanitaire entre un monde paysan nécessairement « impur » et un monde urbain subitement « pur », entre des activités productrices malsaines et une consommation qui ne demanderait qu’à devenir miraculeusement saine, est particulièrement dangereuse, parce qu’elle alimente, d’un côté, le fantasme d’un agribasching généralisé et, d’un autre côté, la méfiance envers tous les paysans. C’est pourquoi l’alternative n’est pas seulement entre une zone de sécurité de 10 mètres ou de 150 mètres, mais dans une sortie progressive des pesticides chimiques, ce qui suppose de commencer par interdire les substances les plus dangereuses (cancérigènes, mutagènes, reprotoxiques, perturbatrices endocriniennes) et de soutenir les paysans pour qu’ils puissent changer collectivement de pratiques…

Autre exemple de dévoiement de la sensibilité écologique : face aux craintes liées à l’empoisonnement des sols, on vient d’échapper pour sept ans à l’interdiction de la bouillie bordelaise (mélange de cuivre et de soufre), interdiction qui aurait porté un coup fatal aux vins biologiques, mais aussi à de nombreuses autres productions issues de l’agriculture biologique, principalement les pommes de terre ou les pommes…

Au même moment, des start-up se lancent dans la fabrication de faux vins synthétiques (sans raisin). Comment ne pas songer, également, à la campagne savamment orchestrée contre les fromages au lait cru, alors que les dernières études épidémiologiques établissent qu’ils ne sont pas responsables de plus d’accidents que les autres et qu’ils le sont beaucoup moins que les produits laitiers ultratransformés. Pendant ce temps, des firmes développent des substituts de fromage, des fromages sans lactose, sans protéines de lait, notamment pour des pizzas… Qui ne s’inquiéterait pas enfin des méfaits de la pêche industrielle, mais, plutôt que de favoriser une pêche durable, comme la pratique le label Poiscaille, d’autres firmes se lancent dans la fabrication cellulaire de faux fruits de mer et de faux poissons… Méfions-nous que le consommateur lambda ne finisse par associer l’écologie à l’agriculture cellulaire et non pas à la défense des multiples formes d’agriculture paysanne.

Les paysans et l’opinion publique. À qui profite l’agribashing? - Par Paul Auriès, L'Humanité, 6 décembre 2019
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9 décembre 2019 1 09 /12 /décembre /2019 15:57
Razmig Keucheyan : « Abolir la civilisation du jetable favoriserait l’égalité »
Vendredi, 6 Décembre, 2019

Dans son dernier essai, les Besoins artificiels. Comment sortir du consumérisme, le sociologue se penche sur la prolifération, à l’ère du capitalisme néolibéral, de biens matériels dont la consommation est aliénante et la production, néfaste pour l’environnement. Il esquisse une théorie critique en puisant dans l’héritage marxien.

 

« De quoi avons-nous besoin ? » Voilà, dites-vous, la question du siècle. Pourquoi poser l’équation dans ces termes, quand le capitalisme, dans sa configuration néolibérale, se montre incapable de satisfaire les besoins fondamentaux de pans entiers de l’humanité ?

Razmig Keucheyan Avec la crise environnementale, l’une des contradictions principales du capitalisme apparaît au grand jour. D’un côté, des centaines de millions de personnes à travers le monde ne mangent pas à leur faim, autrement dit ce besoin vital n’est pas satisfait. Des besoins vitaux autrefois satisfaits, comme respirer un air non pollué, le sont de surcroît de plus en plus difficilement. D’un autre côté, dans les sociétés les plus riches, la production de biens matériels atteint des niveaux vertigineux. Nombre de ces biens matériels ne répondent à aucun besoin réel. Le capitalisme est un système productiviste et consumériste : il produit toujours davantage de marchandises en moins de temps, en dehors de toute autre considération. Les consommateurs que nous sommes doivent dès lors consommer ces marchandises, afin de laisser la place aux suivantes. Et ainsi de suite à l’infini. Mais ce productivisme et ce consumérisme vont de pair avec un approfondissement des inégalités, à la fois dans et entre pays. Le capitalisme, on le voit, est un système absurde.

Vous distinguez les besoins « radicaux » des besoins « artificiels » suscités et entretenus par le productivisme et le consumérisme capitalistes. Mais vous distinguez encore les besoins légitimes des besoins insoutenables qu’il faudra renoncer à assouvir. Où se situe la frontière ? Quels critères et quelles procédures peuvent déterminer la légitimité d’un besoin ?

Razmig Keucheyan Prenons l’exemple du voyage. Ce n’est pas un besoin vital car on peut vivre sans voyager. Mais voyager est un besoin que beaucoup considèrent aujourd’hui essentiel : cela ouvre l’esprit et permet de faire la rencontre de cultures nouvelles. Les jeunes sont encouragés à voyager, il y a même un programme européen pour cela, le programme Erasmus. Le voyage se démocratise dans la seconde moitié du XXe siècle. En soi, c’est incontestablement un progrès. Mais la massification du voyage a un inconvénient majeur : l’augmentation des émissions de gaz à effet de serre. Les avions low cost, notamment, rendent ce moyen de transport accessible à davantage de personnes mais, sur le plan environnemental, ils sont désastreux. Il faut donc à la fois réguler, et par là même permettre l’invention d’autres imaginaires du voyage, des imaginaires qui soient soutenables, tout en restant démocratiques. Il n’est bien sûr pas question d’en revenir à une situation où le voyage serait réservé à une élite. Il faut aussi réorganiser l’économie afin de limiter les voyages professionnels polluants. L’interdiction des vols internes, et leur remplacement par le train partout où cela est possible, serait un début. Tout cela suppose une transformation d’ampleur de nos sociétés, je ne le sous-estime pas. Du fait que notre modèle n’est plus soutenable, cette transformation se fera de toute façon, la seule question est de savoir si elle sera maîtrisée ou chaotique.

Quel levier le système actionne-t-il pour « naturaliser » des besoins dont le fondement est historique et culturel ?

Razmig Keucheyan Vous connaissez la célèbre campagne publicitaire « Marlboro Man » : le cow-boy solitaire sur son cheval qui contemple l’horizon une cigarette à la bouche. Cette campagne a ceci de paradoxal qu’elle ne parle pas du produit lui-même, la cigarette. Elle décrit au consommateur le type de personne qu’il deviendra s’il se met à fumer des Marlboro. Ce procédé publicitaire inventé dans les années 1960 s’est généralisé depuis. Dans les innombrables publicités pour les voitures que l’on nous impose, on parle très peu de la voiture elle-même. On vend l’« aventure » qui ira avec le fait de posséder telle ou telle marque. La publicité met donc en circulation des identités sociales auxquelles les consommateurs aspirent. C’est l’une des voies par lesquelles elle convainc l’individu que l’achat de la marchandise répond à un vrai besoin. Ce lien entre marchandise et identification doit être soumis à critique. Cela, notamment en encadrant strictement la publicité, qui a véritablement colonisé notre vie quotidienne.

Votre livre s’ouvre sur la disparition de la nuit, de l’obscurité que fait reculer la pollution lumineuse. Comment les logiques marchandes ont-elles pu affecter jusqu’aux expériences existentielles, comme la contemplation d’un ciel étoilé ?

Razmig Keucheyan Le marxisme a bien mis en évidence le fait que le capitalisme n’est pas seulement un système économique. Il affecte toutes les dimensions de nos existences, y compris celles en apparence les plus éloignées de l’économie. Pierre Dardot et Christian Laval appellent ainsi « cosmo-capitalisme » la tendance de ce système à influencer jusqu’à notre environnement matériel, le « cosmos ». C’est précisément ce que démontre la pollution lumineuse, une forme de pollution qui fait l’objet d’une prise de conscience croissante de nos jours. L’éclairage artificiel, qui se généralise au XIXe siècle, est à l’origine clairement un progrès. Il permet le développement de la vie nocturne, une temporalité nouvelle de la vie sociale, qui n’existait pas auparavant. Sortir entre amis ou se balader en amoureux la nuit, par exemple, seraient difficilement concevables sans éclairage artificiel. Pensez à tout ce que l’éclairage permet en termes d’enrichissement des sociabilités. Pourtant, passé certains niveaux, la lumière artificielle se transforme en nuisance : elle empêche par exemple la synthèse de la mélatonine, dite « hormone du sommeil », et occasionne ainsi des troubles du sommeil chez nombre de personnes. La prolifération des écrans aggrave encore cette tendance. La pollution lumineuse conduit également à une disparition progressive du ciel étoilé. Les niveaux de luminosité que l’on rencontre dans les pays développés aujourd’hui font que la Voie lactée est de moins en moins visible. Le développement économique effréné que nous connaissons influe donc sur le cosmos lui-même.

Vous ne manifestez aucune hostilité au progrès technique : vous soutenez que des besoins néfastes peuvent devenir soutenables. Par quel procès, à quelles conditions ?

Razmig Keucheyan Les smartphones font aujourd’hui l’objet de nombreuses critiques, et à juste titre. Le rythme de leur renouvellement, à grand renfort de marketing, est très élevé. Ils contiennent en outre des composants dont l’extraction est nocive à la fois pour l’environnement et les populations des régions concernées. En même temps, les smartphones ont donné lieu à des formes de sociabilité nouvelles. Ils permettent par exemple, grâce aux appareils photo qu’ils contiennent, de « documenter » son existence de manière originale, de garder une trace d’instants importants, de les partager avec son entourage instantanément. L’appareil photo le permettait déjà mais le smartphone approfondit cette tendance. Ce n’est pas le smartphone en lui-même qui est nocif, mais la manière dont il est produit et vendu aujourd’hui. Dans le livre, je défends l’idée que, pour être soutenables, nos besoins doivent être universalisables. Quand on délibère sur la satisfaction d’un besoin, à l’échelle individuelle ou collective, il faut toujours se demander si ce besoin pourrait être satisfait pour le plus grand nombre. Par exemple, le niveau de consommation d’un citoyen américain n’est pas universalisable car, si tout le monde consommait autant, la planète serait ravagée en peu de temps. Un besoin universalisable est un besoin tel qu’il pourrait en principe être satisfait pour tout le monde, tout en étant respectueux des écosystèmes.

« De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins » : la crise écologique fait-elle disparaître cet horizon désigné par Louis Blanc et repris par Marx dans sa Critique du programme de Gotha ?

Razmig Keucheyan Au contraire, Marx avait parfaitement conscience que le capitalisme suscite en permanence des faux besoins. C’est même l’un des sens du concept d’aliénation chez lui. L’aliénation désigne en effet l’ensemble des besoins artificiels générés par le capitalisme. La critique de l’aliénation à laquelle se livre Marx consiste à s’interroger sur ce que sont les « vrais » besoins. Pour Marx, c’est toujours en dernière instance l’individu qui sait ce que sont ou ne sont pas ses « vrais » besoins. Mais c’est l’individu émancipé du consumérisme capitaliste. Pour que l’individu soit vraiment libre, libre de construire ses besoins comme il l’entend, le capitalisme doit être dépassé. « À chacun selon ses besoins » signifie que, dans le monde d’après le capitalisme, les « vrais » besoins seront la mesure de la richesse, une richesse qui ne sera plus déterminée par la logique du marché mais par des individus enfin libres.

Il faut, dites-vous, étendre l’anticapitalisme aux objets, en luttant pour l’émergence de biens « durables » et même « émancipés » propres à gripper l’infernale accélération de la rotation des marchandises. Quelles seraient les caractéristiques de ces « biens émancipés » ?

Razmig Keucheyan Le marxisme ne s’est jamais beaucoup intéressé aux objets eux-mêmes, alors que son matérialisme lui aurait permis de le faire. J’ai essayé de développer cette piste. L’idée est que les objets doivent être intégrés à la lutte des classes. Le capitalisme produit des objets jetables, afin d’en créer de toujours nouveaux. Les profits des capitalistes dépendent de ce renouvellement constant des marchandises, et donc du raccourcissement de leur durée de vie. Les anticapitalistes, au contraire, doivent lutter en faveur d’un accroissement de la durée de vie des objets, en agissant sur la qualité des matériaux, mais aussi sur la durée de la garantie des biens. Des enquêtes démontrent que plus vous allongez la garantie, plus la personne qui possède l’objet a tendance à le faire réparer plutôt qu’à en acheter un neuf. Plus l’entreprise qui le produit est incitée à mettre sur le marché des biens de qualité, sinon, les frais de réparation deviendraient trop élevés. L’allongement de la durée de la garantie est une mesure simple mais elle permet de lutter contre la rotation rapide des marchandises. Un ensemble d’associations, emmenées par les Amis de la Terre, militent actuellement en faveur de cette mesure.

Pendant la crise grecque, certains revendiquaient l’horizon d’une « vie austère » choisie, contre l’austérité imposée par l’Union européenne. Vous en appelez, vous, à un « communisme du luxe ». N’y a-t-il pas entre ces termes une contradiction irréconciliable ?

Razmig Keucheyan Dans les sociétés capitalistes, les inégalités de classe s’appuient sur des hiérarchies d’objets. Aux classes dominantes les objets robustes, performants, de qualité, bref, ce qu’on appelle le « haut de gamme ». Aux classes populaires les objets jetables, c’est-à-dire le « bas de gamme ». Pierre Bourdieu appelle « distinction » la façon dont les classes dominantes se différencient symboliquement des classes populaires. La distinction s’effectue notamment par les objets : au volant du dernier modèle de voiture le plus cher, on devient « quelqu’un ». Le communisme du luxe est une hypothèse politique : qu’arriverait-il si on imposait par la loi, c’est-à-dire par le rapport de forces, des objets « haut de gamme » pour tous ? Qu’arriverait-il si on abolissait la civilisation du jetable ? Cela aurait d’abord des effets bénéfiques pour l’environnement, car cela ralentirait le rythme de renouvellement des marchandises. Mais cela favoriserait aussi l’égalité, car les inégalités de classe ne pourraient plus s’appuyer sur des différences de qualité des biens. Bien sûr, les inégalités ne seraient pas pour autant abolies. Mais elles perdraient l’une de leurs assises. Tout le propos de mon livre est de dire que la transition écologique est l’occasion de répondre à la question sociale. La lutte des classes et l’écologie, c’est la même chose, en ce sens que toute écologie sérieuse doit placer au cœur de son programme le dépassement du capitalisme.

Razmig Keucheyan

Les Besoins artificiels. Comment sortir du consumérisme, de Razmig Keucheyan. Éditions Zones, 208 pages, 18 euros.
 
Entretien réalisé par Rosa Moussaoui
Abolir la civilisation du jetable favoriserait l’égalité - Le sociologue Razmig Keucheyan s'entretient avec Rosa Moussaoui, L'Humanité, 6 décembre 2019
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