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14 août 2016 7 14 /08 /août /2016 19:20
Georges Séguy

Georges Séguy

Georges Séguy est mort

La Libération par ceux qui l'ont vécue

YVES HOUSSON

JEUDI, 28 AOÛT, 2014

L'HUMANITÉ

Georges Séguy, né le 16 mars 1927 à Toulouse vient de s'éteindre à l'âge de 89 ans. Avant de consacrer son édition de mardi à un numéro spécial de l'Humanité dédié à la mémoire de résistant communiste et syndicaliste à la CGT cheminot qui fut le secrétaire général de la Confédération générale du travail (CGT) durant 15 ans ( de 1967 à 1982 ), puis de 1982 à 2002, président de l’Institut CGT d'histoire sociale (IHS-CGT) dont il est l'un des fondateurs et est demeuré le Président d’honneur jusqu'à son décès, l'humanité.fr vous propose de relire plusieurs entretiens que Georges Séguy a accordé à notre journal ces dernières années. Résistant, déporté à l’âge de dix-sept ans, il avait raconté à notre confrère Yves Housson la lutte pour la dignité au cœur de l’univers concentrationnaire. Délivré seulement en mai 1945, il témoignait en 2014 de l’écho, au camp de Mauthausen, des nouvelles du front de Normandie et de la libération de Paris.

La Libération, il l’a vécue, euphémise-t-il, « dans une situation un peu particulière ». À l’été 1944, il est, depuis le mois de mars, la proie du pire des rouages de la machine nazie : déporté au camp de Mauthausen, en Autriche. Jeune militant syndical et communiste à Toulouse, il avait été arrêté, en février, par la Gestapo. Apprenti conducteur-typographe, Georges travaillait dans une imprimerie clandestine. « On imprimait des journaux de la Résistance, Libération, Franc-Tireur, l’Humanité, les journaux syndicaux de la CGT illégale. On a fait des fausses cartes d’identité. On a même édité des faux certificats de baptême catholique, à la demande de l’archevêque de Toulouse, à l’intention d’enfants juifs confiés à des familles d’accueil et dont les parents fuyaient la traque de la police de Vichy. » Tout avait commencé deux ans plus tôt, un soir de mars 1942, lorsque son père, en larmes, lui annonce l’exécution de Pierre Semard, dirigeant de la CGT cheminots, grand ami de la famille Séguy. Révolté, Georges propose à ses camarades de la Jeunesse communiste d’entrer dans les FTP. Le jugeant « trop jeune pour prendre les armes », ils l’orientent sur l’imprimerie, où ses tâches l’amèneront à tenir aussi le rôle d’agent de liaison entre les diverses organisations résistantes.

Le plus jeune déporté résistant de France

Arrêté sur dénonciation, avec l’ensemble de ses collègues de travail, 17 hommes et trois femmes, il fait, à dix-sept ans – ce qui lui vaudra la redoutable distinction de « plus jeune déporté résistant de France » –, l’« horrible voyage » de Mauthausen. « Intégralement nus, entassés dans des wagons à bestiaux, trois jours, trois nuits, sans manger, sans boire, sans voir le jour. » Première expression de la barbarie nazie, qui sera leur lot quotidien. De ces SS qui « voulaient à tout prix nous déshumaniser, nous traiter comme des déchets », car « nous étions pour eux une espèce de terroristes coupables d’avoir osé combattre l’idéologie nazie, et, pour eux, ça méritait de nous obliger à travailler pour leur compte, avec leur mépris, leur violence et la famine jusqu’à ce que mort s’ensuive ». Au cœur de la nuit, lueur fragile mais inestimable, Georges rencontre d’autres Français, des militants communistes pour la plupart, condamnés en France par le pouvoir de Vichy et livrés aux nazis. Avec des détenus d’autres nationalités, ils sont parvenus à monter une organisation clandestine. Elle « fonctionnait surtout pour résister à la cruauté de nos bourreaux », « préserver quoi qu’il en coûte notre dignité ». Entretenir « l’espérance de survivre et d’être libéré ». Résister à Mauthausen, c’était saboter le travail : Georges raconte comment, affecté à l’assemblage d’ailerons pour les avions de chasse Messerschmitt, il perçait des trous de 10 millimètres pour des rivets de 8… Résister, ce sera aussi capter les informations radiophoniques sur la débâcle en cours et, grâce à l’organisation secrète, les faire connaître. Georges sera l’un de ces relais, diffusant les nouvelles aux détenus « trois par trois », « chaque dimanche, jour sans travail ». Ainsi les déportés apprendront-ils l’avancée de l’armée soviétique sur le front de l’Est. De même que, par la suite, l’ouverture d’un deuxième front avec le débarquement en Normandie, puis la Libération de Paris. Là, pour exprimer l’optimisme qui s’empare d’eux, « nous avons fait quelque chose d’un peu particulier, raconte Georges. Pour aller du camp à l’usine, on suivait un petit chemin caillouteux et il y avait des coquelicots : on s’était mis des pétales de coquelicots, tous les Français, sur notre tenue de bagnard. Dans notre idée, c’était la célébration du deuxième front. Les SS n’ont pas compris… ».

De longs mois séparent encore le déporté Georges Séguy, « matricule 60581 », de la délivrance. Des mois qu’il vivra, confient-t-il, à la fois « heureux », de l’évolution des combats, et « anxieux », car « on avait entendu dire que Goebbels proposait la solution finale pour les détenus de la Résistance ». Mauthausen sera libéré début mai 1945. Rapatrié à Toulouse le 5 mai, se tenant à l’écart de la liesse de la Libération – « seul rescapé de l’imprimerie, j’étais avec le deuil, les cruautés que je venais de quitter » –, il réintégrera rapidement la vie militante, à la CGT et au PCF. Porté, à l’âge de vingt-deux ans, à la tête de la fédération des cheminots, il deviendra, en 1967, jusqu’en 1982, secrétaire général de la Confédération CGT. Sans jamais perdre de vue le serment adopté par tous les détenus de Mauthausen : « Poursuivre la lutte après la Libération de telle manière que jamais plus ça ne recommence, que la liberté, le droit des peuples priment tout. » Convaincu, dit-il, que « si la Seconde Guerre mondiale s’était prolongée de deux à trois mois, aucun d’entre nous n’aurait survécu », il avertit : « Gardons-nous de faire table rase du témoignage des survivants sur ce que fut la barbarie nazie » car l’actualité en France et dans le monde prouve que “le ventre est encore fécond d’où a surgi la bête immonde” ». Un témoignage et un message que, dans le Loiret où il vit sa retraite, à quatre-vingt-sept ans, il porte encore dans les lycées et collèges où il est souvent sollicité.

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14 août 2016 7 14 /08 /août /2016 19:00
Georges Séguy en 2016 pendant la bataille contre la loi El Khomri

Georges Séguy en 2016 pendant la bataille contre la loi El Khomri

Georges Séguy : une vie de combat pour le progrès social

DIMANCHE, 14 AOÛT, 2016

HUMANITE.FR

Né le 16 mars 1927, à Toulouse, typographe, résistant communiste puis ouvrier du Service électrique de la SNCF à son retour de déportation, il s'engage dans le syndicalisme et devient secrétaire général de la CGT (1967-1982) puis président de l’Institut CGT d’histoire sociale à sa retraite en 1982. Retour sur une vie de combat pour le progrès social.

Un jeune ouvrier engagé précipité en déportation

Les années de jeunesse et de formation de Georges Séguy furent fortement marquées par l’empreinte de son père, André Séguy, ouvrier agriculteur, puis viticulteur et enfin cheminot gréviste en 1920 ; socialiste depuis 1919, il fut communiste dès le congrès de Tours et devait devenir par la suite, aux côtés de Pierre Semard, un des dirigeants de la Fédération CGT des cheminots. La mère de Georges Séguy, très croyante, n’appartenait pas au PC et se serait opposée à son mari en voulant faire inscrire le jeune enfant au catéchisme mais, selon Georges Séguy, ce fut rapidement l’opinion du père qui prévalut. Sa sœur qui sera connue sous le nom de Denise Foucard reçut elle une éducation religieuse.

Georges Séguy obtint le Certificat d’études primaires en 1939 et poursuivit ses études pendant trois ans, sans grande conviction. Il choisit d’entrer dans la vie professionnelle chez un imprimeur toulousain comme apprenti en 1942. Il adhéra au PC clandestin au cours de l’hiver 1942. Georges Séguy souligna ultérieurement combien son engagement fut influencé par Pierre Semard, un ami proche qui rendait visite à la famille à chaque passage à Toulouse, et combien il fut frappé en apprenant son exécution. Adolescent courageux, il accomplit à partir de la même année des actes de résistance : il semble qu’il appartenait déjà depuis quelque temps aux Jeunesses communistes clandestines. Il devint conducteur typographe apprenti à l’imprimerie dirigée par Henri Lion à Toulouse qui, tout en ayant une activité au grand jour, travaillait également pour la Résistance. Celle-ci tirait plusieurs titres : Combat, Franc-Tireur, Libération, l’Avant-garde et même La Tribune des cheminots, édition de la région toulousaine de la Fédération CGT des cheminots illégale. Mais la grande spécialité de l’imprimerie était la confection de faux papiers : cartes d’identités, certificats de travail, cartes de représentant, livrets de famille à l’intention des militants clandestins et pour aider les juifs à échapper aux persécutions de la police de Vichy. Georges Séguy a témoigné sur ce qui suivit auprès du Parti communiste : « Le patron de cette imprimerie (Henri Lion) consentait aux organisations de résistance l’édition de matériel illégal, tracts, cartes d’identité, d’alimentation etc... seul le parti n’utilisait pas cette imprimerie. Du jour où je travaillais, mon père ayant une responsabilité dans le mouvement syndical de Toulouse, me demanda l’édition de ce matériel illégal. Puis ce furent les FTPF, France URSS, le Front national de lutte pour la libération et l'indépendance de la France et le parti communiste. À cette époque sans être réellement membre du parti je travaillais en liaison avec des responsables du parti de la région de Toulouse, notamment avec Mercier (alias Maurice) et Gaston Plissonnier (alias Duchenne). À part le patron de l’imprimerie personne ne savait que c’était par mon intermédiaire que le parti et les autres organisations utilisaient l’imprimerie. Le peu de sérieux du travail des organisations telles l’AS, l’IS, Libération et d’autres encore qui utilisaient cette imprimerie, nous conduisit à notre arrestation sur dénonciation d’un agent double le 4 février 1944. Tout le personnel de l’imprimerie, le patron y compris furent arrêtés, avec nous de nombreux militants des organisations gaullistes et socialistes. J’étais le seul dans l’arrestation à représenter le parti communiste ».

Georges Séguy s’exprima aussi de façon publique sur son engagement dans la Résistance : « J’étais chargé de mission par l’état-major des FTPF et j’effectuais aussi la liaison entre la direction de l’imprimerie et les organisations illégales de la CGT, du Front national et du PCF dont les responsables jugeaient prudent, non sans raison, de ne pas trop s’aventurer dans notre entreprise » (lettre reproduite dans Henri Noguères, Marcel Degliame-Fouché, Histoire de la Résistance en France, tome 4, Éditions Robert Laffont, p. 379). Il fut arrêté le 4 février 1944 et emmené avec l’ensemble du personnel de l’imprimerie qui était en train d’imprimer une brochure d’André Wurmser, Ce qu’il faut savoir de l’URSS. Henri Lion devait mourir en déportation. Georges Séguy fut menacé, interné mais non torturé. Il fut conduit à la prison Saint-Michel à Toulouse du 4 au 22 février 1944, puis au camp de Royallieu à Compiègne jusqu’au 21 mars 1944, avant d’être déporté au camp de Mauthausen en Autriche. Ayant tout juste dix-sept ans, il fut pris en charge par l’organisation illégale du camp, protégé au maximum, notamment lorsque, victime d’une pleurésie, il fut employé clandestinement à l’hôpital pour y être soigné en cachette ; il évita ainsi l’hospitalisation avec le risque de finir au four crématoire.

Il fut libéré le 28 avril 1945 par la Croix rouge internationale, en passant par la Suisse, avec d’autres militants communistes tels que Rabaté, Lampe, Ricol, Bontemps, Lamazere etc. Il arriva à Toulouse le 5 mai 1945 « bien mal en point », comme devait l’écrire son père et se mit à la disposition du PC, le jour même. Georges Séguy, qui ne fit pas de service militaire en raison de sa déportation, fut FFI aspirant homologué. Ultérieurement, il devait appartenir à des organisations de déportés.

Les séquelles de sa pleurésie lui interdirent un retour dans l’imprimerie à cause des émanations de vapeur de plomb. Il travailla quelque temps comme responsable aux abonnements dans le journal régional de la Résistance, Le Patriote de Toulouse, que dirigeait André Wurmser.

Après la guerre, devenu cheminot, il prend des responsabilités synciales à la CGT et entre au bureau politique du PCF

Entré à la SNCF en avril 1946, sur les conseils et avec l’aide de Marcel Bergé, il fut affecté au service Équipe de lignes sous/station du Service Matériel et Traction de l’ex-réseau Midi. Sportif, il pratiquait le football. Sa carrière professionnelle n’évolua guère et il devait évoquer dans un entretien dans La Vie du rail (n° 2558, 21 août 1996) qu’il fut pendant longtemps « le plus ancien dans le grade le moins élevé ». Il eut la chance de faire équipe avec Marcel Bergé qui lui apprit, en même temps, la maîtrise du métier et la pratique de l’action militante. Il participa aux grèves de 1947 et devait se souvenir de celle de novembre-décembre où il se laissa gagner par l’ambiance ; il fut d’ailleurs arrêté alors pendant une journée.

Il avait adhéré à la CGT en octobre 1945 et était très vite devenu responsable du syndicat CGT des cheminots de Toulouse. De 1947 à 1949, il fut membre de la commission administrative de l’Union départementale CGT de la Haute-Garonne. Le 10 octobre 1949, il « monta » à Paris où il commença à travailler avec les cheminots de Tolbiac et surtout il devint un des secrétaires de la Fédération CGT des cheminots. Au congrès de la Fédération des cheminots de juin 1949, deux dirigeants historiques, Lucien Midol et Marc Dupuy s’en étaient allés. Pour les remplacer au secrétariat fédéral, avait été jouée la carte de la jeunesse : elle favorisa Raymond Chauve, qui avait vingt-huit ans, et surtout Georges Séguy, qui n’en avait que vingt-deux. Très vite, le jeune dirigeant allait s’affirmer. En 1951, il fit partie de la délégation de la CGT qui alla en URSS pour le 1er mai ; à l’aller et au retour, il s’arrêta à Prague. Au congrès de décembre 1953, Robert Hernio présenta ainsi sa candidature : « Il a tout l’avenir devant lui et, compte tenu de ses compétences et de son intelligence, nous pouvons avoir de grands espoirs en lui. » Lors du congrès suivant, (janvier 1956), il devint secrétaire général adjoint en charge des actifs, puis accéda à la fonction de secrétaire général au congrès de mai 1961, remplaçant alors Robert Hernio, en instance de départ au secrétariat de la Fédération syndicale mondiale (FSM). Élu à la Commission administrative de la CGT en 1961, il devint secrétaire confédéral au congrès de mai 1965, laissant la charge de secrétaire général en novembre 1965 à Charles Massabieaux.

Il s’élevait également avec rapidité dans la hiérarchie du Parti communiste. Membre du bureau de section centre gare à Toulouse en 1948, il fut membre du Comité fédéral de Haute-Garonne de février 1946 à octobre 1949, il suivit l’École centrale du PC, du 7 mai au 13 juillet 1950. Lors du XIIIe congrès du PC (juin 1954), il fut élu suppléant au Comité central ; titularisé à cette instance lors du congrès suivant (juillet 1956), il devint immédiatement suppléant au Bureau politique. En mai 1964, il accéda au Bureau politique du PC, lors de son XVIIe congrès ; il en était le membre le plus jeune. L’année suivante, il entra au Bureau confédéral de la CGT et en 1967, il accéda à sa responsabilité majeure.

Sécrétaire général de la CGT, en première ligne en mai 68

Tout alla pour lui désormais très vite car se posa peu après le problème de la succession de Benoît Frachon*. Georges Séguy fut élu secrétaire général de la CGT lors de son XXXVIe congrès (11-16 juin 1967), alors que Benoît Frachon en devenait le président. Souffrant de soucis de santé depuis 1966, Benoît Frachon aurait évoqué « une fois, très vaguement sa succession au secrétariat général lançant deux prénoms Henri (Krasucki) ou Georges (Séguy) »

Benoît Frachon devenu président de la CGT, tout comme Maurice Thorez l’avait été quelques années plus tôt du PC, n’envisageait pas sa mise à la retraite. On s’en rendit compte quelques mois plus tard, durant Mai 68, où Benoît Frachon fut aux côtés de Georges Séguy durant toute la durée des évènements. Il participa à la délégation de la CGT qui, composée de lui-même, Georges Séguy, André Berteloot, René Buhl, Henri Krasucki et Jean-Louis Moynot, s’assit à la table des négociations au ministère du Travail, rue de Grenelle le 25 mai ; Benoît Frachon tint d’ailleurs à déclarer, en préambule, sa fierté à être le seul syndicaliste à avoir participé à la rencontre de Matignon en 1936. Selon le témoignage de Georges Séguy, ce fut lui-même qui détermina les grandes lignes de l’ordre du jour sur les négociations de Grenelle. Elles s’organisèrent sur les quatre points suivants : les salaires et leurs conséquences sur les retraites ; les conditions de travail et notamment la réduction de la durée du travail ; les Ordonnances Jeannenney qui, prises en août 1967, bouleversaient l’organisation de la Sécurité sociale et sa gestion, en particulier au détriment de la CGT. La question des droits syndicaux, des libertés syndicales constituait le quatrième point de l’ordre du jour.

La négociation dura jusqu’au 27 mai en s’accélérant dans les dernières heures puis Georges Séguy et Benoît Frachon se rendirent aux usines Renault à Billancourt (Seine) pour rendre compte des résultats des négociations. Cet épisode suscita sur le moment et ensuite de nombreuses polémiques : les deux dirigeants syndicaux qui auraient essayé de faire accepter par les ouvriers de Billancourt les résultats obtenus à Grenelle se seraient vu essuyer un refus de la « base », désireuse de poursuivre la lutte. Cette vision des choses a été remise en cause par Antoine Prost (op. cit.) pour qui des militants aussi chevronnés que Georges Séguy et Benoît Frachon ne pouvaient à ce point ignorer les réactions de leur base : jamais ils ne se seraient ainsi exposés à des critiques émanant d’elle. Georges Séguy avait toujours dit que les résultats seraient soumis à la base, ce qui ne signifiait nullement qu’il pensait que les ouvriers de Renault allaient reprendre le travail. Enfin, la CGT avait appelé le matin même à la poursuite de la grève. Quoi qu’il en soit, ce meeting de Renault marqua un tournant dans les grèves de 1968 ; il fut perçu dans l’opinion comme un échec gouvernemental sur le constat de Grenelle. Dès lors, les grèves continuèrent et les négociations se poursuivirent durant plusieurs jours. On ne reviendra pas ici sur les résultats obtenus durant ces semaines cruciales, toutefois de l’aveu même de Georges Séguy, les grèves ne purent faire revenir le gouvernement sur les Ordonnances Jeannenney : cet élément, trop souvent occulté, constitua pour le secrétaire général de la CGT « un des mauvais souvenirs de la négociation de Grenelle ».

A l’issue de Mai 1968 et jusqu’en 1972, la CGT bénéficia de 300 000 adhésions nouvelles. L’arrivée de cette génération militante contribua au rajeunissement des cadres et au remplacement progressif des responsables issus de 1936. De ce point de vue, l’accession à la direction de la CGT de Georges Séguy, dont l’autorité sortit renforcée de Mai 1968, symbolisa bien ce changement même si, formellement, il s’était produit un an plus tôt.

Un rapport de Gaston Plissonnier non daté, mais rédigé au moment de l’« Affaire Marchais » en 1978, apporte des précisions sur les positions prises par Georges Séguy quand se posa, à la tête du Parti communiste en 1970, la question de la succession de Waldeck Rochet. Ce dernier, on le sait, était malade. « Lors de conversations privées à son domicile, Waldeck évoquait ce souci de la succession, d’autant qu’il se sentait faiblir. Commentant les diverses éventualités, il aboutissait toujours à l’idée que Georges Marchais pourrait être élu Secrétaire général adjoint lors du XIXe congrès.. .Évidemment, il était difficile à Georges de se proposer lui-même. C’est alors que j’ai eu des conversations personnelles avec la plupart des membres du Bureau politique de l’époque, en exposant aux camarades l’opinion de Waldeck Rochet concernant sa succession. Jacques Duclos et Benoît Frachon avec lesquels j’ai parlé en premier - ils y avaient réfléchi étaient favorables à l’élection de Georges, de même de François Billoux, Raymond Guyot, Étienne Fajon, Georges Frischmann, Gustave Ansart, Paul Laurent. André Vieuguet et Georges Séguy ont hésité un peu, mais ont finalement admis que c’était une bonne solution. Par la suite, en cours de discussion au Bureau politique, Benoît a proposé qu’Étienne Fajon, directeur de l’Humanité, encore relativement jeune, soit élu au secrétariat où il apporterait les acquis de son expérience et de celle du Parti. » Le peu d’enthousiasme de Georges Séguy et André Vieuguet mentionné dans ce rapport ne manqua pas de laisser des traces au sein de la direction communiste.

Durant les années qui suivirent Georges Séguy défendit l’orientation du Programme commun de gouvernement, signé en juin 1972 entre le PC, le PS et les Radicaux de gauche, jusqu’à ce que sa rupture, survenue en septembre 1977, n’ouvre, pour lui comme pour la CGT, une nouvelle période. La Confédération défendit le Programme commun dans les termes suivants : « Il offre l’issue démocratique qui a tant fait défaut dans le passé et ouvre la perspective du changement réel pour les travailleurs... La CGT (qui) a contribué à son élaboration, fera tout ce qui dépend d’elle pour que se constitue le front syndical commun ... et souhaite que l’ensemble des organisations syndicales s’entendent pour soutenir le programme de la gauche sur la base de leurs préoccupations syndicales communes ». Si l’unité d’action signée entre la CGT et la CFDT en 1966 avait été quelque peu malmenée durant Mai 1968 et ensuite, en particulier en raison des divergences des deux confédérations à l’égard de l’extrême gauche, l’orientation découlant du Programme commun donnait un nouvel élan à l’unité avec la CFDT et le syndicalisme enseignant. Cette orientation fut effectivement suivie par la CGT de Georges Séguy durant les années qui suivirent. Ce contexte unitaire eut des effets limités sur les adhésions puisque de 1972 à 1975 ou 1976, la CGT n’aurait recruté que 70 000 adhérents supplémentaires ; toutefois les perspectives politiques ouvertes par le Programme commun auxquelles adhérait pleinement la CGT semblaient prometteuses à court terme.

Le programme commun de la gauche, source de discordes

En septembre 1977, la rupture des négociations relatives à la réactualisation du Programme commun prit complètement la CGT à contre-pied. Si la CGT défendit alors des positions analogues à celles du PC sur le nombre d’entreprises à nationaliser, plusieurs responsables socialistes de la CGT se distancièrent de l’orientation confédérale. Par ailleurs, les convergences entre les positions communistes et cégétistes ne se résumèrent pas en des relations marquées en seuls termes d’alignement. Plusieurs mois après septembre 1977, le secrétaire général de la CGT fit tous ses efforts pour maintenir l’unité avec la CFDT afin de parer, sur le plan syndical, au contexte général provoqué par la rupture de l’Union de la gauche. Mais le recentrage opéré par la CFDT à partir de janvier 1978 - la CFDT se démarqua alors de tout ce qui pouvait apparaître comme un soutien au PC, tout en prenant également ses distances à l’égard de la CGT - mit cette orientation en échec. Le 7 février 1978 Georges Séguy, membre du bureau politique, était tenu au vote communiste aux élections législatives, ce qui provoqua diverses contestations au sein de la CGT : cette dernière ne pouvait, en tant que telle, avoir la même position. La défaite de la gauche à ces élections, le recentrage opéré par la CFDT placèrent la CGT en position difficile. Georges Séguy se fit alors l’artisan d’une volonté d’ouverture de la Confédération et rechercha une plus grande autonomie vis-à-vis du Parti communiste et de la Fédération syndicale mondiale. La CGT multiplia les critiques à l’égard de cette dernière, dénonça son volontarisme et se retira de son secrétariat.

Ces problèmes - démocratie, autonomie et dynamisation de l’action - furent au cœur des débats du XLe congrès de la CGT qui se tint du 25 novembre au 1er décembre 1978 à Grenoble. Dans le but de renforcer la Confédération et de lutter contre l’isolement qui la menaçait, un recrutement plus large fut fait en direction des chrétiens et des socialistes à qui furent confiés davantage de responsabilités : leur nombre passa de trois à sept au sein de la Commission exécutive. La discussion fut également ouverte sur la question, fort ancienne, de l’indépendance syndicale. Georges Séguy fit alors ce qui pouvait apparaître comme une autocritique : « Le fait que nous ayons nous-même, dans cette période, fait de plus en plus référence au Programme commun et de moins en moins à celui de la CGT a pu contribuer, même si ce fut à notre corps défendant, à entretenir la confusion (entre le PC et la CGT). Que cela ait eu des conséquences négatives au niveau de l’action revendicative, c’est incontestable... (Les luttes) qui se rattachaient à la perspective du changement (...) ont pu donner l’impression d’une action revendicative très globalisée et politisée, s’éloignant des préoccupations quotidiennes et immédiates des travailleurs qui relèvent de la responsabilité première du syndicat. Nos réactions à cette propension n’ont pas réussi à la rectifier complètement ».

Au sein de la CGT se produisit un clivage entre les responsables qui, comme Georges Séguy, étaient partisans d’une plus grande ouverture et ceux qui, comme Henri Krasucki, campaient sur une « ligne de forteresse » ; selon le témoignage ultérieur d’Étienne Deiss, non communiste et trésorier de la CGT de 1977 à 1985, Georges Séguy avait alors espéré que le congrès de la CGT contribuerait à modifier l’orientation du PC. Le témoignage ultérieur de Georges Séguy confirme cette version des choses : il s’efforça alors de « soustraire » la CGT à l’influence du Parti communiste ou du moins des aspects de son orientation les plus outranciers. Rappelons que le PC recueillait alors autour de 20 % des voix aux élections : tout ceci se passait avant son décrochement qui, survenu à partir de mai 1981, ne cessa de s’aggraver durant les deux décennies qui suivirent.

Cette tentative d’influer sur l’orientation du PC par le biais syndical et d’ouvrir plus largement la Confédération fut un échec et ce fut l’inverse qui se produisit : le poids du PC se fit sentir encore davantage au sein de la Confédération. En dépit d’un nouvel accord signé entre la CGT et la CFDT le 17 septembre 1979, l’unité d’action piétina puis régressa. Les tentatives d’autonomisation de la CGT à l’égard du PC furent peu à peu reléguées à l’arrière-plan, en particulier à partir de la fin 1979 : l’URSS qui avait alors envahi l’Afghanistan fut soutenue en ce sens par Georges Marchais, secrétaire du PC, dans une intervention, retentissante faite à Moscou le 11 janvier 1980. Au sein de la CGT, cette déclaration suscita l’opposition des dirigeants socialistes ainsi que de certains responsables communistes, parmi lesquels Jean-Louis Moynot et Christiane Gilles, soit la moitié du bureau confédéral. Georges Séguy proposa que le bureau confédéral s’abstienne de prendre position et la décision fut finalement prise d’envoyer une délégation en Afghanistan pour information. Cette position fut sévèrement condamnée par la CFDT ; dès lors, tout ce qui pouvait encore rapprocher les deux confédérations tendit à disparaître.

Cette accumulation de problèmes rendit particulièrement difficile la position de Georges Séguy et l’amena à annoncer son départ en octobre 1981. Il aura engagé la Confédération dans une profonde démocratisation interne, qui permet entre autres l'émergence de nouveaux moyens d'expression directe des travailleurs. L'exemple le plus significatif de cette évolution est le soutien apporté par la CGT à la radio libre (donc illégale) "Lorraine Cœur d'acier" pendant et après la lutte des sidérurgistes de Longwy (première émission le 17 mars 1979, dernière émission le 5 juillet 1980). Confronté à l'opposition du groupe refusant cette démocratisation du syndicat, il doit se retirer en juin 1982 et laisser la place à Henri Krasucki, après quinze ans à la direction de la principale confédération syndicale française.

Une "retraite" précoce mais un homme engagé jusqu'à la dernière seconde

Faut-il voir dans la tradition du départ en retraite des cheminots à cinquante-cinq ans la vraie raison du départ de Georges Séguy ? Sa fatigue fut également évoquée. Toutefois, si les orientations approuvées lors du congrès de Grenoble s’étaient concrétisées, la concordance entre ses idées et les possibilités d’agir aurait sans doute été la plus forte. Dans quelle mesure Georges Séguy ne paya-t-il pas les conséquences de ses efforts et d’abord de son échec à mettre en œuvre la politique d’ouverture qu’il défendait depuis trois ans ? Lors du Comité confédéral national tenu en octobre 1981, il affirma son parfait accord avec l’orientation confédérale. Ultérieurement, Étienne Deiss contesta cette affirmation : le secrétaire général s’était efforcé d’infléchir la politique sectaire menée par le PC depuis septembre 1977 mais « le Parti n’a pas changé sa ligne. Et quand Séguy a vu qu’il était battu, il en a tiré les conséquences ». Son départ s’accompagna d’une marginalisation systématique, au sein de la CGT, de « tous ceux qui étaient sur une ligne d’ouverture ». Il semble bien que l’arrivée aux commandes d’Henri Krasucki s’explique par la volonté d’une reprise en main de la CGT par le Parti communiste même si cette hypothèse reste à confirmer ; le successeur de Georges Séguy se refusa toujours de témoigner sur cet épisode.

Après son départ du secrétariat général de la CGT, Georges Séguy continua de militer : il resta à la Commission exécutive de la CGT de 1982 à 1992 et fut le principal animateur de l’Appel des Cent pour la paix et le désarmement, rassemblement de personnalités issues de divers horizons. Par ailleurs, il s’impliqua profondément dans la démarche qu’entreprit alors la CGT pour rechercher son histoire. Ce fut en effet en 1982 que la CGT constitua un Service confédéral d’archives : une première tentative de ce type, qui avait eu lieu en 1937, cassée nette par la Seconde Guerre mondiale, était restée sans lendemain. C’est également en 1982 que fut mis sur pied l’Institut CGT d’histoire sociale, sous la présidence de Georges Séguy, ainsi que plusieurs Instituts régionaux : toutes ces structures organisèrent et impulsèrent de nombreuses recherches sur l’histoire de la Confédération. Georges Séguy participa activement à cette démarche et contribua à ce que la CGT prenne en charge son histoire.

En juin 2016, georges Séguy est arborait dans sa maison de retraite un T-shirt Info'Com-CGT sur lequel figurait un dessin de Babouse et ce slogan : "Pas de retrait, pas de trêve !" en soutien aux manifestants qui exigeaient le retrait de la ‪Loi El Khomri "... on imagine alors ce qu'il aurait pensé du tweet de Manuel Valls qui déplore cyniquement "la disparition d'une grande figure du syndicalisme et des luttes sociales dans notre pays"

Georges Séguy s’était marié le 30 avril 1949 avec Cécile Sedeillan ; ils eurent trois enfants. Sa fille Danielle travaille dans l’encadrement d’art, ses fils Claude et Michel sont respectivement photograveur et ingénieur EDF.

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14 août 2016 7 14 /08 /août /2016 19:00
Decès de Georges Séguy, ancien secrétaire général de la CGT de 1967 à 1982 (Ouest-France, 14 août)

Décès de Georges Séguy, ancien secrétaire général de la CGT
http://www.ouest-france.fr/economie/syndicats/cgt/deces-de-georges-seguy-ancien-secretaire-general-de-la-cgt-4418222

Georges Séguy, qui a dirigé la CGT de 1967 à 1982, est décédé samedi à l'âge de 89 ans à l'hôpital de Montargis (Loiret), a-t-on appris dimanche auprès de l'Institut d'histoire sociale (IHS) de la CGT, dont M. Séguy était président d'honneur.

« Il est décédé hier en début d'après-midi », a déclaré à l'AFP Elyane Bressol, présidente de l'IHS, qui a précisé que l'ancien secrétaire général de la CGT « était hospitalisé depuis quelques jours à l'hôpital de Montargis, dans le Loiret ».

« Il a résisté à la maladie jusqu'au bout de ses forces mais il s'est éteint de faiblesse », a-t-elle ajouté.

« Ces deux dernières années, la maladie ne l'a pas épargné, mais il est resté, jusqu'à ces dernières semaines, un résistant qui s'intéressait à la vie sociale du pays et qui avait un avis », selon Mme Bressol.

Ancien résistant et déporté, M. Séguy avait succédé en 1967 à Benoît Frachon à la tête de la CGT. C'est lui qui avait mené pour son syndicat les négociations de Grenelle en mai 1968, avant de devenir l'adversaire principal sur le terrain syndical des gouvernements de la Ve République.

Le PCF salue « un combattant du genre humain »

En 1982, il avait cédé sa place à Henri Krasucki et quitté le bureau politique du PCF, parti dont il était membre depuis 1947.

Officier de la Légion d'honneur, il avait publié « Le Mai de la CGT » (1972), « Lutter » (1975), et« Résister, de Mauthausen à Mai 68 » (2008).

Le secrétaire national du Parti communiste, Pierre Laurent, a salué en Georges Séguy « un combattant du genre humain », après l'annonce de son décès.

Lire aussi. Georges Séguy. Hollande salue un "homme attaché à la justice sociale"

« Les communistes perdent un camarade, un homme rempli d'humanité, de dignité, un combattant du genre humain. Je perds un ami », écrit Pierre Laurent dans un communiqué.

L'engagement de Georges Séguy à la fois à la CGT et au PCF était « une nécessité pour marcher sur ses deux jambes : défendre les droits des travailleurs et changer la société », souligne-t-il.

Pierre Laurent rappelle les nombreux combats de l'ancien responsable syndical, « pour le droit des salariés (y compris dernièrement contre la loi El Khomri) », pour le désarmement nucléaire, l'égalité homme-femme, « pour une société du commun, du partage des richesses et des savoirs ».

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14 août 2016 7 14 /08 /août /2016 18:30
photo d'archive de Georges Séguy défilant avec sa femme pour les 40 ans du Front Populaire (1976)

photo d'archive de Georges Séguy défilant avec sa femme pour les 40 ans du Front Populaire (1976)

Georges Séguy : "En 1936, la France montra l'exemple"

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR LUCY BATEMAN

MARDI, 20 JUIN, 2006

L'HUMANITÉ

Georges Séguy, ancien secrétaire général de la CGT, rappelle les conditions d'unité politique et syndicale qui ont permis à l'utopie de devenir réalité.

Vous étiez tout jeune en 1936. Est-ce que vous vous souvenez de ces premiers congés pour les salariés du privé ?

Georges Séguy. J'avais neuf ans, j'étais à l'école à Toulouse. Mon père, cheminot, avait déjà des congés payés. Mais cette année-là, pour la première fois, à la rentrée, tout le monde s'est raconté les vacances qu'on avait passées avec nos parents. Tout le monde était parti quelque part, beaucoup vers la mer, qu'ils voyaient pour la première fois. Je me souviens d'avoir passé des vacances en 1938 sur la côte basque, d'où l'on entendait les canons de la guerre d'Espagne gronder de l'autre côté des Pyrénées, les Républicains allaient bientôt devoir se réfugier en France.

Les salariés du privé pouvaient enfin partir en vacances, jusque-là réservées à une minorité, en particulier bourgeoise et riche. Était-ce perçu à l'époque comme une sorte d'abolition des privilèges ?

Georges Séguy. C'était surtout perçu comme un rêve qui se concrétisait, la découverte d'une vie nouvelle. Les travailleurs constataient que ce qui était vu comme une utopie pouvait devenir réel dans des conditions de basculement complet du rapport de forces politique. Ce qui s'est passé alors n'est pas venu spontanément, mais a donné lieu à des luttes formidables, non seulement pour les revendications, mais, aussi contre le fascisme. Cela a produit une telle volonté d'union que la CGT s'est réunifiée, que les partis communiste et socialiste, avec les radicaux, se sont unis pour un objectif commun, le Front populaire, avec un pacte énumérant leurs objectifs précis. C'est sur cette base-là qu'au mois de mai, la gauche unie a obtenu la majorité à l'Assemblée nationale.

Au moment où se mettait en place le gouvernement de Front populaire, les travailleurs, souhaitant que les objectifs revendicatifs pour lesquels ils avaient lutté, soient atteints, se sont mis en grève. Dans le secteur privé, à l'ouverture de la négociation, il y avait deux millions de grévistes. C'est le chef de l'organisation patronale de l'époque qui est allé trouver Léon Blum, président du Conseil, pour lui dire qu'il était urgent de réunir, avec le gouvernement, les représentants du patronat et ceux du salariat pour négocier, dans un conflit qui devenait dangereux. C'est ainsi qu'en quarante-huit heures sont nés les accords de Matignon, qui comportaient les congés payés, mais aussi les conventions collectives avec les augmentations de salaires, et les 40 heures, qui réduisaient la durée hebdomadaire du travail de huit heures d'un seul coup.

Quelle conception le mouvement ouvrier de l'époque avait-il du temps libre ?

Georges Séguy. Le mouvement syndical portait depuis un siècle et demi l'idée que la réduction du temps de travail est un élément d'amélioration des conditions de vie comme facteur de progrès social. À la fin des années trente, on revendiquait le droit à plus de repos, mais aussi aux loisirs et à la culture. C'est dans cet esprit que la CGT avait déposé de longue date à l'Assemblée nationale un projet de loi sur les congés payés, et saisi l'Organisation internationale du travail pour que cette question soit débattue. Cependant, les congés payés ou la semaine de 40 heures ne figuraient pas explicitement dans le pacte d'unité d'action communiste-socialiste. Deux millions de grévistes, le rapport de forces modifié, c'est dans les négociations que la question est venue en débat et a été tranchée.

C'était une revendication extrêmement moderne !

Georges Séguy. C'était impossible d'imaginer qu'un jour les patrons puissent accepter de vous payer pour aller vous reposer ! C'était ça l'utopie. Même si les congés payés n'ont pas été inventés à ce moment-là : ils existaient dans la fonction publique et chez les cheminots, qui avaient 15 jours de congés payés et qui en ont eu 21 avec le Front populaire. Mais dans le privé, si l'on considérait qu'il était légitime de revendiquer cela, autant on pensait que la réticence des patrons à tout progrès social rendait cette perspective illusoire. Et c'est arrivé ! Les congés payés restent un exemple significatif du fait que l'utopie, ce n'est pas quelque chose d'impossible, mais quelque chose qui n'a pas encore été réalisé.

Quelle leçon peut-on tirer de 1936 sur cette question du temps libre, alors qu'on parle aujourd'hui de reconquérir un droit aux vacances pour ceux qui n'ont plus les moyens de partir ?

Georges Séguy. Tous les salariés ont droit à cinq semaines de congés payés, mais de plus en plus nombreux sont ceux pour qui ce droit est inaccessible, parce qu'ils n'ont pas les moyens d'en profiter : les chômeurs, les précaires, de plus en plus nombreux. À l'époque du Front populaire, ce qui a fait le bonheur des travailleurs, ce n'est pas seulement deux semaines de congés payés, mais c'est d'avoir obtenu des augmentations de salaires de 15 % qui leur ont permis de se payer des vacances au bord de la mer, de s'acheter un tandem ou une tente pour camper quelque part.

Les arguments qu'on entend aujourd'hui contre la réduction du temps de travail sont les mêmes que ceux que l'on entendait à l'époque contre les congés payés. Voyez-vous d'autres similitudes avec cette période, sur la question sociale?

Georges Séguy. Cadeau à la concurrence étrangère, de catastrophe économique, chômage, licenciements, coût du travail trop élevé... On trouve les mêmes arguments aujourd'hui pour commenter les 35 heures que dans la presse de droite il y a soixante-dix ans, et qu'en 1918 lorsqu'on est passé à la journée de 8 heures, en réduisant la semaine de travail de 12 heures ! Pour mettre un terme à la politique antisociale de la droite, et faire progresser les revendications, il faut un rapport de force différent. La seule solution, aujourd'hui comme alors, c'est le rassemblement et la lutte. Cela dépend de l'union des travailleurs, de leurs organisations syndicales, et ça dépend de l'union de la gauche sur la base d'un objectif répondant à l'aspiration du monde du travail. Le Front populaire était un exemple unique en Europe contre le fascisme, et sur le progrès social. Le modèle social français n'existe pas que depuis la Libération. Il existe depuis le Front populaire. Aucun autre pays n'avait la semaine de 40 heures et deux semaines de congés payés. Pourquoi ne pas imaginer que soixante-dix ans après, la France puisse donner un exemple semblable ?

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14 août 2016 7 14 /08 /août /2016 18:06

Ajoutée le 14 août 2016 Re-découvrez les images de Georges Seguy, responsable de la puissante CGT de 1967 à 1982 et qui a marqué en particulier l'actualité sociale lors des négociations de Grenelle en 1968. Archives Ina.fr et TéléToulouse.

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14 août 2016 7 14 /08 /août /2016 05:23
A la une de "l'Humanité" le 16 janvier 1953: La guerre froide et le stalinisme, par Fréderick Genevée, historien (L'Humanité, 11 août 2016)

La guerre froide et le stalinisme

les séries d'été de l'Humanité 18/33

FRÉDÉRICK GENEVÉE HISTORIEN

JEUDI, 11 AOÛT, 2016

L'HUMANITÉ

Dans les années 1950, le monde apparaît binaire. À la force du communisme à l’Est s’oppose un Ouest en crise. C’est la période du stalinisme, mais aussi de la répression maccarthyste.

Le 16 janvier 1953, la une de l’Humanité, organe central du Parti communiste français, nous plonge dans le communisme de guerre froide et le stalinisme. Tout y est et tout s’articule. On y apprend ainsi que Staline est présenté aux élections du soviet de Moscou, que dans le même pays des médecins ont été arrêtés pour avoir attenté à la vie de dirigeants soviétiques, c’est le début du fameux complot dit « des blouses blanches ». Plusieurs dizaines de médecins soviétiques dont le médecin personnel de Staline sont arrêtés. La répression s’abat sur eux en mêlant critique du sionisme et campagne antisémite. Ils ne devront leur survie qu’à la mort du dictateur peu de temps après, en mars de la même année.

En ce début 1953, la vision communiste du monde semble binaire. À la force du communisme qui se construit à l’Est s’oppose un Ouest en crise. La première page du journal met ainsi en exergue une grande photographie de Mao entouré de jeunes pionniers. Le dirigeant chinois est célébré parce qu’il vient d’annoncer la tenue d’élections générales. La seconde photographie est celle d’une délégation de ménagères conduite par le maire de Bagnolet pour protester contre l’impéritie des services préfectoraux du département de la Seine. Le journal annonce aussi que des licenciements sont prévus aux usines Renault.

L’affaire Ethel et Julius Rosenberg atteint son paroxysme

Démocratie d’un côté, crise de l’autre mais aussi répression. Nous sommes au temps où des dirigeants communistes et syndicaux sont envoyés en prison en France car accusés de complot. C’est ainsi le cas d’Alain Le Léap, dirigeant de la CGT : une pétition demandant sa libération a rassemblé 50 000 signatures de mineurs du Nord et du Pas-de-Calais. Plus grave encore, l’affaire Ethel et Julius Rosenberg atteint son paroxysme. Le couple d’Américains, accusé d’espionnage et condamné à mort, doit bientôt être exécuté – ils le seront effectivement en juin de la même année. Les manifestations pour les sauver se multiplient, et l’Humanité rend compte de celle qui vient de se tenir à New York. On s’interroge souvent sur les raisons de l’aveuglement des communistes sur les réalités de l’Union soviétique stalinienne et sur leur solidarité sans faille. Se poser cette unique question ne permet pourtant pas d’y répondre.

Le monde de la guerre froide est un jeu de miroirs qui plonge les militants dans plusieurs « réalités » simultanées. Des informations filtrées leur proviennent de l’Est, mais ils vivent aussi dans un monde où la répression contre leur parti pour fait d’opinion est fréquente. Il est ainsi question dans cette livraison du journal des poursuites contre Jacques Duclos à la suite du célèbre complot des pigeons. Les difficultés de la vie quotidienne ne sont pas non plus pure invention, comme ne l’est pas non plus le retour de la droite aux affaires – René Mayer vient d’être investi avec le soutien des élus du RPF de De Gaulle. Jacques Duclos tente d’ailleurs une critique générale de la politique économique du nouveau gouvernement qu’il accuse d’être inféodé aux États-Unis. Une véritable relance serait d’ailleurs impossible sans l’affirmation de l’indépendance de la France prisonnière jusque-là du plan Marshall et des dépenses militaires. Il affirme alors qu’un gouvernement français parce que français, c’est-à-dire indépendant, conduirait une tout autre politique et une véritable relance au service du peuple. Cette orientation ne peut qu’avoir l’oreille des militants, huit années seulement après la fin de la Seconde Guerre mondiale où s’est joué le sort de la France. Pour comprendre la force du stalinisme, il ne faut jamais omettre cette mémoire de la guerre, ni oublier le rôle joué par l’URSS dans la victoire contre le nazisme.

L’orientation stalinienne et ouvriériste du PCF

Tous ces éléments font système et expliquent le stalinisme à la française, d’autant que la direction du PCF est déstabilisée : Maurice Thorez, malade, est en convalescence en URSS, la direction du PCF est entre les mains de Duclos et d’Auguste Lecœur qui exacerbe l’orientation stalinienne et ouvriériste. Faut-il en déduire que cette conception du monde et de la politique communiste n’était pas empreinte de contradictions ? Le principal titre en ce 16 janvier 1953 porte sur la découverte par les services secrets britanniques d’un complot nazi en Allemagne. Cela ne cadre pourtant pas avec la vision manichéenne qui se dégage des analyses que l’on peut faire de cette époque, celle d’un affrontement entre l’Ouest et l’Est. En effet, si les services britanniques luttent avec efficacité contre des résurgences du nazisme, cela signifie qu’ils ne sont pas que du mauvais côté de la barrière et que la grande alliance antinazie pourrait se reconstituer. Le PCF n’est pas une secte stalinienne, c’est un grand parti implanté qui a joué un rôle majeur dans la Résistance et dans l’obtention des acquis sociaux qui font l’identité de la France. Il a été moteur dans le rassemblement du Front populaire, de la Résistance, et des luttes anticoloniales ; cela le marque définitivement. Dans les années 1950, malgré la guerre froide, il ne s’agit pas de revenir à l’isolement de la fin des années 1920. Le PCF aurait sombré s’il n’avait été qu’un simple soutien à l’URSS sans lien avec la société française. Bien sûr, cette solidarité sans faille – et son identification totale au camp socialiste – d’un atout est devenue par la suite un obstacle à son développement.

Sa critique globale du stalinisme a été effectivement tardive alors même que des voix se faisaient entendre à l’extérieur et en son sein, surtout après 1956, pour le dégager de ce soutien. Il aurait pu s’y engager plus tôt, mais n’ayons pas non plus à notre tour une vision manichéenne de cette époque.

Dans l’Humanité du 16 janvier 1953 « (…) En même temps que l’indignation contre les médecins terroristes et leurs maîtres américains étreint le cœur des Soviétiques, la nouvelle annonçant que le groupe assassin avait été démasqué est interprétée comme un coup terrible porté aux fauteurs de guerre. Leurs agents qui avaient pour tâche d’amoindrir la capacité de défense de l’URSS en assassinant les chefs militaires soviétiques ont été mis hors d’état de nuire. Leur plan a été détruit. (...) »

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13 août 2016 6 13 /08 /août /2016 20:01
L'Humanité du 5 octobre 1944 annonce: Picasso adhère au PCF

L'Humanité du 5 octobre 1944 annonce: Picasso adhère au PCF

Picasso a apporté son adhésion au PCF

les séries d'été de l'Humanité 17/33

MAURICE ULRICH

MERCREDI, 10 AOÛT, 2016

Alors que la guerre n’est pas terminée, le 5 octobre 1944, l’Humanité consacre la moitié de sa une à l’adhésion du grand peintre au Parti communiste français.

« Je suis venu au communisme comme on va à la fontaine. » La phrase est célèbre. On voit Picasso sur une grande photo s’entretenant avec Jacques Duclos, alors l’un des principaux dirigeants du Parti, et Marcel Cachin, le directeur historique du journal. L’événement est considérable, Picasso, alors âgé de soixante-trois ans mais alerte comme jamais, est déjà un géant. Il a derrière lui une œuvre immense comme un compagnonnage de dizaines d’années avec toutes les avant-gardes intellectuelles et esthétiques, ses amis s’appellent Aragon, Éluard, Cocteau, Léger…

Lorsqu’en 1944 il représente dans son atelier sa pièce de théâtre Le désir attrapé par la queue, les acteurs et les spectateurs sont comme un Bottin de la culture : Simone de Beauvoir, Sartre, Michel Leiris, Dora Maar, Raymond Queneau dans une mise en scène d’Albert Camus et, dans l’assistance, Jacques Lacan, Cécile Éluard, Jean-Louis Barrault, Georges et Sylvia Bataille, Braque, Maria Casarès, Henri Michaux, Pierre Reverdy, Claude Simon…

Des révolutions dans l’art et dans la vie

Depuis 1937, Picasso est aussi l’auteur d’une des toiles les plus célèbres et les plus emblématiques du XXe siècle, Guernica, après le bombardement de la petite ville espagnole par les aviateurs allemands de la légion Condor. On peut une nouvelle fois relater sa réponse à un officier allemand venu le voir dans son atelier. « C’est vous qui avez fait ça ? » aurait-il questionné en montrant l’immense toile. « Non, c’est vous. » On sait aussi qu’il distribuait aux Allemands qui venaient le voir des cartes postales représentant la toile : « Souvenir, souvenir. » Les visites des Allemands dans son atelier ne sont pas toujours de courtoisie. En janvier 1943, la Gestapo y est. « Ils m’ont traité de communiste, de dégénéré, de juif, ils ont donné des coups de pied dans mes toiles. » En juillet de la même année, les Allemands brûlent aux Tuileries des toiles de lui-même, d’André Masson, Miro, Klee, Léger, Ernst… Il est régulièrement attaqué par la presse pétainiste, surveillé de très près par la Gestapo, dénoncé pour ce qu’on suppose déjà de ses sympathies communistes, attaqué par certains peintres comme Vlaminck…

On a souvent tenté de réduire son adhésion au PCF à un geste opportuniste ou sans vrais lendemains dans l’enthousiasme de la Libération dont le PCF apparaît à juste titre comme l’un des principaux acteurs. C’est faire bon marché de ce qu’aime à souligner, parfois contre les clichés, l’ancienne directrice du musée Picasso, Anne Baldassari, qui entretenait le projet de réaliser une exposition sur le thème « Picasso politique ». Dès sa jeunesse il baigne dans le milieu des jeunes anarchistes de Barcelone, où l’on débat avec autant de flamme des révolutions dans l’art et dans la vie. Il sera toujours un lecteur très attentif de la presse et choisira même dans ses collages des articles à portée politique comme ceux qui alertent avant la grande boucherie sur les risques pour la paix de la guerre des Balkans.

Pour Picasso, il n’a jamais été question de déposer les armes

La guerre d’Espagne, pour lui qui n’a toujours pas la nationalité française en raison précisément des sympathies anarchistes qu’on lui prête, va être un choc. C’est aussi à cette époque qu’il rencontre Dora Maar, photographe et femme très engagée à gauche. Nombre d’intellectuels et d’artistes parmi les plus prestigieux prennent le parti de la République espagnole dans ce qui apparaît à nombre d’entre eux, aux communistes, comme le premier grand affrontement contre le fascisme. Picasso dessine la série Songes et mensonges de Franco dans la suite de Guernica : « Comme je voulais frapper plus fort que les intellectuels discoureurs, j’ai décidé de la graver, pour qu’elle puisse être tirée en cartes postales vendues au profit des républicains. »

Dans un entretien publié dans les Lettres françaises, il dira : « la peinture n’est pas faite pour décorer les appartements. C’est une arme de guerre offensive et défensive contre l’ennemi ». C’est à la fois politique et esthétique quand bien même ce n’est sans doute pas vrai de toutes ses périodes mais le fait est que pour Picasso il n’a jamais été question de déposer les armes. Quelques jours après son adhésion, un magazine américain sollicite du PCF qu’il lui arrange un entretien avec Picasso. Le 29 octobre, à la suite du magazine en question, l’Humanité publie le célèbre texte du peintre : « Mon adhésion au Parti communiste est la suite logique de toute ma vie, de toute mon œuvre. Car, je suis fier de le dire, je n’ai jamais considéré la peinture comme un art de simple agrément, de distraction ; j’ai voulu, par le dessin et la couleur, puisque c’étaient là mes armes, pénétrer toujours plus avant dans la connaissance des hommes et du monde afin que cette connaissance nous libère tous chaque jour davantage ; j’ai essayé de dire, à ma façon, ce que je considérais comme le plus vrai, le plus juste, le meilleur, et c’était naturellement toujours le plus beau, les plus grands artistes le savent bien. Oui, j’ai conscience d’avoir toujours lutté par ma peinture en véritable révolutionnaire. Mais j’ai compris maintenant que cela même ne suffit pas ; ces années d’oppression terrible m’ont démontré que je devais non seulement combattre par mon art, mais de tout moi-même. (…) En attendant que l’Espagne puisse enfin m’accueillir, le Parti communiste français m’a ouvert les bras, j’y ai trouvé tous ceux que j’estime le plus, les plus grands savants, les plus grands poètes et tous ces visages d’insurgés parisiens si beaux, que j’ai vus pendant les journées d’août. Je suis de nouveau parmi mes frères. »

Tel quel. Dans l’Humanité du 5 octobre 1944 « Nous vivons un temps blanc et noir où, lorsque l’horreur s’écarte un peu, des promesses inouïes partout se font jour, éclairant l’avenir. Contre les misères que notre pays a subies, les meilleurs d’entre les hommes ont combattu, Joliot-Curie, Langevin, Francis Jourdain, Picasso ont toute leur vie été au service de l’homme. Ils se rangent résolument aux côtés des travailleurs et des paysans. J’ai vu aujourd’hui Pablo Picasso et Marcel Cachin s’embrasser. Et j’ai vérifié la noblesse de l’intelligence et du cœur en entendant Picasso remercier le peuple de France en adhérant à son plus grand Parti : celui des fusillés. »

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12 août 2016 5 12 /08 /août /2016 07:48
Fernand Grenier, ce communiste qui a défendu le droit de vote des femmes à l'assemblée constituante provisoire de la France libre à Alger

Fernand Grenier est décédé le 12 août 1992

Voici un article paru dans l’Humanité en avril 2014 (lu sur la page Facebook de Pascal Bavencove, Histoire Populaire).


Fernand Grenier, ce communiste qui a permis le droit de vote des femmes !

"Si l’ordonnance donnant le droit de vote aux femmes a été prise il y a 70 ans jour pour jour par le Général de Gaulle, cette avancée, on la doit à un Tourquennois.

Fernand Grenier rédigera l’amendement, un mois plus tôt, lors de l’assemblée constituante provisoire, installée à Alger : « Les femmes seront électrices et éligibles dans les mêmes conditions que les hommes ». Un texte sans ambiguïté mais qui suscita le débat. Un amendement adopté par 51 voix sur 67 votants.

En janvier 1943 pourtant, lorsque se constitue l’assemblée consultative provisoire, « les débats sur l’organisation des pouvoirs publics ne prévoyaient pas le vote des femmes », relate Fernand Grenier dans un article de L’Humanité (18/04/1991). En 1943, le Tourquennois, au nom du parti communiste rejoint à Londres le Général de Gaulle. « C’est ainsi que je fus amené à poser la question du vote des femmes pour la première fois quand le Général de Gaulle me proposa de faire partie d’une commission de réforme de l’État, écrit-il encore. Je pensais qu’il serait injuste de continuer à considérer les femmes comme incapables de se servir du bulletin de vote ».


Mais comment ce Tourquennois a-t-il gravi les échelons ?

Pour le comprendre, il faut remonter à la jeunesse de Fernand Grenier. Et cette figure du père qui va le marquer profondément. Édouard Grenier, marié à Léontine Ghesquière, tous deux belges, va donner naissance à Fernand le 9 juillet 1901. « Mon père arrivé illettré de sa Wallonie, va apprendre à lire et écrire par les cours du soir », raconte Fernand Grenier dans Ce Bonheur là.* Un père livreur, militant socialiste, organisateur du syndicat des transports de Tourcoing. En raison de son action syndicale, il sera licencié plusieurs fois.

C’est durant cette période que Fernand découvre l’univers socialiste : les lectures du père, l’achat du pain à la coopérative La solidarité ouvrière, les dimanches à la maison du peuple, siège du parti ouvrier, alors qu’il n’a que 11 ans. Cette figure paternelle va disparaître en 1917. Arrêté par les Allemands, il décédera dans une compagnie disciplinaire des travailleurs. « C’est une épreuve qui devait marquer ma jeunesse, j’avais 16 ans ». Et il était orphelin. Fernand Grenier avait perdu sa mère alors qu’il n’avait que 9 ans. « J’étais fier de mon père. À chaque événement marquant de ma propre vie de militant, le souvenir de mon père s’imposera », écrit Fernand Grenier.

Apprenti mouleur à la fonderie, apprenti boulanger où il sera licencié car syndiqué, Fernand est ensuite embauché comme aide comptable à l’école des Mutilés de Tourcoing. Il habite alors Neuville – où il épousera en 1926 Andréa Beulque – et, en février 1922, adhère à la section communiste. « J’avais sans m’en rendre compte découvert le chemin de la vie : la joie de servir le peuple auquel on appartient ».

Après le service militaire, Fernand Grenier intégrera l’école centrale du Parti et en sortira instructeur pour le Roubaisis et le Valenciennois. Élu au comité exécutif régional en 1925, Fernand sera dépêché à Halluin, comme employé de mairie pour « aider la municipalité communiste contre laquelle le puissant patronat de Roubaix Tourcoing concentrait tous ses moyens ».

Au début des années 30, Fernand Grenier est appelé à Paris, non sans hésitation. « À Neuville, en adhérant au parti, j’avais commencé à ouvrir les yeux aux réalités sociales. L’âpreté de la lutte sociale contre la bourgeoisie, Halluin me l’avait apporté », raconte-t-il.

Président des amis de l’URSS, Fernand Grenier bataillera à Saint-Denis où il sera élu conseiller municipal en 1937, puis en deviendra le député jusqu’en 1968. « C’était quelqu’un de très attaché à sa région, raconte Claudie Gillot-Dumoutier, fille d’Auguste Gillot, ancien maire de Saint-Denis. Il chantait tout le temps Le P’tit Quinquin ».

Arrêté en 1940, il s’évadera de Châteaubriant. En1943, il partira à Londres représenter le parti communiste clandestin auprès du Général de Gaulle. Il décédera en 1992 à Saint-Denis".

Ce bonheur Là, de l’horizon d’un homme à l’horizon de tous », Fernand Grenier, Éditions sociales, 1974

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12 août 2016 5 12 /08 /août /2016 07:33
L'Humanité clandestine pendant la seconde guerre mondiale, commentaire d'un numéro de juillet 1942 par Roger Bourderon, historien (les séries de l'Humanité)

L’Humanité clandestine

les séries d'été de l'Humanité 16/33

ROGER BOURDERON HISTORIEN

MARDI, 9 AOÛT, 2016

L'HUMANITÉ

Ce numéro du 24 juillet 1942 est très représentatif des orientations de la résistance communiste, qu’illustrent deux articles : un bref éditorial et l’annonce de l’exécution de Georges Politzer et de Jacques Solomon. Par Roger Bourderon, Historien

« Du pain et des armes » : Le titre de l’éditorial résume en ce printemps 1942 deux fondements majeurs de la résistance communiste, qu’un article, « L’appel au combat », développe.

Le pain : évoquant l’ampleur des manifestations du 14 Juillet, l’article insiste sur la lutte contre la pénurie alimentaire et le pillage des richesses par les nazis. Il appelle les ouvriers à revendiquer jusqu’à la grève, les ménagères à s’unir et à manifester, les paysans à ne pas donner leurs récoltes « aux boches ». Ces consignes sont en concordance avec la montée du mécontentement (Pétain a parlé en août 1941 du « vent mauvais » qui souffle sur la France) qu’atteste entre autres la manifestation de ménagères rue de Buci le 31 mai 1942 – une autre est en cours d’organisation, rue Daguerre, pour le 1er août.

Les armes : l’article en élargit le sens, qualifiant d’« arme terrible » les sabotages (machines, moteurs, matériel ferroviaires) et la lutte pour empêcher les départs d’ouvriers en Allemagne : en mai, l’occupant exige le transfert dans le Reich d’ouvriers qualifiés, et en juin Vichy accepte le principe de la « Relève », envoi de main d’œuvre contre libération de prisonniers – de fait un marché de dupes. En juin et juillet, l’Humanité dénonce la manœuvre. Dans notre numéro, un autre article, « N’allez pas en Allemagne », exhorte les ouvriers à refuser ce transfert, soulignant que « Mieux vaut lutter en France en hommes libres que travailler en esclaves au pays de la croix gammée ».

Recruter les militants communistes les plus actifs, rôle essentiel de la lutte armée

Une place essentielle est donnée aux francs-tireurs et partisans (le sigle FTP n’apparaît pas encore), structurés en avril 1942 dans la logique de la lutte armée lancée l’été 1941 : prendre des armes à l’ennemi, tuer les « boches » et les traîtres, être ouvert à tous les patriotes, recruter les militants communistes les plus actifs, rôle essentiel de la lutte armée pour que s’ouvre un second front et pour préparer le soulèvement armé de la nation.

Clin d’œil aux gaullistes : l’Humanité du 17 juillet cite parmi les manifestations du 14 Juillet la revue à Londres des « troupes de la France combattante », terme utilisé ce jour-là pour la première fois (au lieu de « France libre ») par de Gaulle attentif aux contacts en cours avec la Résistance intérieure. L’éditorial de notre numéro fait des francs-tireurs « l’avant-garde de la France combattante ». Autre signe : dans l’hommage aux fusillés figure d’Estienne d’Orves (Honoré et non Jean), premier gaulliste exécuté par les Allemands le 29 août 1941. De premiers contacts existent au printemps 1942 entre France libre et PCF, via le colonel Rémy, agissant il est vrai sans mandat. Ils conduiront en janvier 1943 à l’envoi à Londres de Fernand Grenier comme représentant du PCF auprès du général de Gaulle.

Voici des extraits de cet article signé « Le Parti communiste français (SFIC) » : « Jacques Solomon, docteur ès sciences, (…) a été fusillé sans jugement, après avoir été maintenu au secret depuis la date de son arrestation. (…) Georges Politzer, agrégé de philosophie, (…) a été maintenu au secret comme J. Solomon et fusillé aussi sans jugement. (…) Nous saluons avec émotion (leur) mémoire, (…) leurs noms seront inscrits à jamais parmi les noms des héros morts pour la France et le progrès humain, aux côtés des noms de Jean d’Estienne d’Orves, Pierre Semard, Gabriel Péri, Jean Catelas, etc. (…) Nous nous vengerons. »

Arrêtés par la police française le 15 février (Politzer) et le 2 mars 1942 (Solomon), livrés aux Allemands, fusillés le 23 mai, ces deux militants communistes ont lancé la première revue clandestine pour les intellectuels, l’Université libre (novembre 1940), et en février 1941 la Pensée libre, avec Jacques Decour, professeur d’allemand, arrêté le 17 février 1942 et fusillé le 30 mai. Ces revues dénoncent la politique vichyste, fustigent l’idéologie raciste nazie et marquent la naissance de la résistance intellectuelle communiste dans une période où subsistent des contradictions dans la ligne politique (dénonciation de la « guerre impérialiste », libération sociale comme condition de la libération nationale).

La création du Front national de lutte pour l’indépendance par le PCF en mai 1941 et l’agression contre l’URSS en juin clarifient la situation et favorisent l’union des intellectuels refusant l’oppression. En juillet 1941, Aragon lance l’idée d’unir les écrivains autour d’un journal, les Lettres françaises, dont l’élaboration commence avec des non-communistes. Sa sortie, prévue en février 1942 mais stoppée par l’arrestation de son directeur, Jacques Decour, aura lieu en septembre. L’année 1942 est celle de la mise en place du Comité national des écrivains (CNE), dont les Lettres françaises deviennent l’organe en 1943, avec des auteurs de toutes tendances, communistes, comme Paul Eluard ou Elsa Triolet, ou non, comme Jean Paulhan, Jean Guéhenno, François Mauriac, Jean-Paul Sartre, Jean Bruller (Vercors), souvent issus du réseau des éditions Gallimard. Dans le même temps se structurent les résistants d’autres professions intellectuelles, musiciens, artistes, juristes, etc.

Dans l’Humanité du 24 juillet 1942 « Du pain et des armes. Tel est le cri qu’ont fait retentir les manifestants du 14 Juillet. (…) La résistance ouvrière aux départs en Allemagne s’accentue. Le devoir des ouvriers français est de lutter par tous les moyens afin de ne pas aller travailler pour l’ennemi. Les patriotes français ont pour devoir de renforcer les détachements de francs-tireurs et partisans qui sont, sur le sol de la patrie, l’avant-garde en armes de la France combattante. »

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11 août 2016 4 11 /08 /août /2016 05:57
Jean et Marcelle Sanitas (photo L'Humanité)

Jean et Marcelle Sanitas (photo L'Humanité)

Jean et Marcelle Sanitas, la mitraillette et la ronéo au service de la liberté

La Libération par ceux qui l'ont vécue

STÉPHANE AUBOUARD

MARDI, 5 AOÛT, 2014

L'HUMANITÉ

Lui dans les monts d’Auvergne, elle dans la banlieue parisienne, deux profils de la résistance intérieure. Ils se rencontrèrent au lendemain de la Libération, dans les bureaux du journal la Terre.

Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme), envoyé spécial. « La Libération, quand vous luttez au quotidien, vous ne la voyez pas venir plus que ça ! Vous savez, ma famille, les oncles, les tantes, les cousins… tous étaient plus ou moins proches des FTPF (Francs-tireurs et partisans français). » Un délicieux accent auvergnat dans la bouche, Jean Sanitas, écrivain, colosse de quatre-vingt-six ans, résume son pedigree. « Résistant et révolutionnaire dans toute l’acception du terme », précise-t-il derrière une moustache blanche encore bien garnie. Dans leur maison de Vanauze, à La Goutelle, près de Clermont-Ferrand, à l’entrée de laquelle une déclaration des droits de l’homme et du citoyen côtoie un brassard des Francs-tireurs et partisans français, Jean Sanitas et Marcelle, son épouse, égrènent les souvenirs de cette période aussi cruciale que cruelle. « Je suis entré en résistance dès l’âge de treize ans, se souvient l’octogénaire au regard noir. Mon père me faisait passer des valises d’armes dans Clermont-Ferrand… et puis un jour nous avons été dénoncés. » Jean a alors seize ans, nous sommes en 1944. Il est emprisonné avec son père Marcel et son frère André au 92e régiment d’infanterie, rue Pélissier, à Clermont. « Après quelques semaines, on nous demande de sortir devant la prison. Il y avait des camions qui attendaient. Probablement des camions pour l’Allemagne. Il y a une bousculade devant moi. Des soldats allemands se rapprochent. Je me retrouve hors du cercle de sécurité. Je tourne les talons et lentement me dirige à l’opposé de la rixe. Je fais attention de ne pas me presser pour ne pas éveiller les soupçons. Puis je disparais au coin d’une rue où des tramways passent. Je prends le premier et me rends chez mon oncle. » Pendant de longues journées, Jean se demandera s’il a bien fait ou non de partir à la dérobée. « Je craignais que mon père et mon frère ne se fassent fusiller à cause de moi. Ils furent déportés. » Ni l’un ni l’autre ne reviendront vivant d’Allemagne. « Mon frère a pris le dernier convoi de Compiègne pour Dachau en juillet 1944 en pleine chaleur estivale et mourut avec 900 autres personnes étouffées dans ces convois de la mort. Mon père a été interné dans le camp de Neuengamme. Il mourut le 2 mai 1945 à quelques jours de la Libération, dans les cales d’un bateau qui le menait dans un autre camp, sur la Baltique… »

Attentats, distributions de tracts, sabotages, et coups de feu...

Tout cela, Jean ne l’apprend qu’après la guerre. Les douze derniers mois du conflit, il les passe au sein d’une sixaine (groupe de six résistants en milieu urbain) à empoisonner la vie de l’occupant. Attentats, distributions de tracts, sabotages, et parfois aussi coups de feu : « J’ai tué deux Allemands, deux sentinelles. Nous étions dans une voiture pleine d’armes destinées à la résistance locale. Les deux gars étaient en train de pisser. L’un d’eux a pourtant décidé de faire du zèle. Il nous a interpellés. Mon camarade s’est mis alors à me gueuler dessus : “Qu’est-ce que tu fous bordel ? Tire !” J’avais une mitraillette sur les genoux. J’ai tiré… ils auraient mieux fait de continuer de pisser. » À quelques centaines de kilomètres plus au nord, dans la banlieue parisienne, Marcelle, de sept ans l’aînée de Jean, fait elle aussi partie de la résistance intérieure. Du côté de Saint-Denis. « Je passais des journées enfermée dans la cabane du jardin de mes parents à écrire des tracts du Parti communiste clandestin ou simplement des brûlots anti allemands sur une ronéo… », se rappelle celle qui allait bientôt collaborer avec deux grandes figures du Parti communiste français, Waldeck Rochet et, plus tard, Georges Marchais. « Il fallait souvent déménager de cabane en cabane dans les jardins de Saint-Denis pour ne pas se faire prendre », précise cette femme aujourd’hui âgée de quatre-vingt-treize ans. Un état d’âme qui, par le truchement du Parti communiste, allait unir ces deux esprits bien trempés à la fin de la guerre. L’engagement politique et le journalisme devenant le terreau idéal de leur rencontre. « C’était dans les locaux du journal la Terre, je travaillais comme secrétaire de Waldeck Rochet et je vis apparaître un jeune homme qui débutait comme rédacteur. » Arrivé de province, Jean Sanitas croise dès le premier jour Louis Aragon au pied de l’ascenseur. La plume et le fusain deviennent les nouvelles armes de Jean Sanitas. « Enfant, je rêvais déjà à des voyages lointains », écrit le poète clermontois en préambule de son dernier livre édité il y a quelques mois et intitulé le Roman de l’homme à la valise (*). Rêve exaucé. Engagement politique et journalisme se conjuguent en paysages et noms évocateurs : Macao, New York, Moscou, mer Noire, Abou Dhabi, Pékin, Rio… Mais le poète ne garde pas pour lui seul ses impressions de voyage et fait partager ses rêves d’enfant à ceux d’autres générations. Il devient scénariste chez Vaillant pour Pif. Auteur de bandes dessinées chez Dargaud à l’époque où les éditeurs avaient encore le courage de parler du véritable versant de l’histoire : celui du peuple. Lénine en octobre, la bataille de Neretva ou encore les Pâques sanglantes racontent les histoires d’hommes et de femmes, connus ou moins connus, qui ont tous eu l’humanisme chevillé au corps.

(*) Aux Éditions L’Harmattan, 27 euros.

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