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5 août 2019 1 05 /08 /août /2019 05:58

Rappelant les écrits et les combats de Jaurès, qui ont traversé les âges, Patrick Le Hyaric, directeur de l'Humanité, a commémoré le 105e anniversaire de la disparition de Jean Jaurès au café du Croissant à Paris, ce 31 juillet 2019

Hommage à Jean Jaurès

Café du croissant

31 juillet 2019.

Patrick le Hyaric

Mesdames, Messieurs les élus,

Chers amis,

Chers camarades,

Merci à chacune et chacun d’entre vous d’honorer par votre présence, comme chaque année, ce rendez-vous d’hommage à Jean Jaurès, à l’endroit même où son assassin fanatisé par la propagande chauvine l’exécuta d’une balle en pleine tête il y a tout juste 105 ans, précipitant ainsi le carnage de la Grande Guerre.

Rassemblés ici, nous tissons les liens d’une histoire longue, celle des révoltes et des révolutions en France, celle de la classe ouvrière et des noces qu’elle célébra avec la République pour fortifier chacune de ses conquêtes et celle du combat pour la paix et le désarmement.

Nous cultivons la mémoire des combats menés par le mouvement ouvrier dans le sillon de la Grande révolution française et pour élargir la démocratie jusqu’aux chasses gardées de la propriété privée et lucrative.

Nous le faisons en entretenant le souvenir de la vie et de la pensée de Jean Jaurès, cette admirable figure dont les écrits et les combats ont traversé les âges et les modes, léguant à la France entière et bien au-delà l’héritage flamboyant et fertile des luttes pour la grande paix humaine, pour la liberté de conscience, l’égalité sociale et politique.

Ce rassemblement permet également à chacune et chacun d’entre nous de consolider la digue posée par le mouvement ouvrier et Jaurès lui-même entre le nationalisme purulent, qui aura finalement eu raison de sa vie, et la solidarité internationaliste ; entre la réaction et le progrès social et humain ; entre l’obscurantisme et la pensée rationnelle et émancipatrice.

Si Jaurès a pu faire l’objet de toutes les récupérations, jusqu’aux plus absurdes et cyniques, c’est qu’il aura laissé une trace indélébile dans les consciences et la mémoire populaires. Une trace aussi forte que problématique pour le parti de l’ordre et ses affidés des puissances d’argent, mais une trace aussi profonde que féconde pour tous les militants de l’émancipation humaine.

Aujourd’hui, plus d’un siècle après son assassinat, les analyses de Jaurès résonnent au cœur d’une actualité brulante et troublante, de fer et de feux.

La guerre aujourd’hui menace sur chacun des continents. Les forces nationalistes attisent les rancœurs, enveniment les querelles historiques, géographiques, culturelles. « Misérables patriotes, lançait Jaurès aux nationalistes de son temps, qui, pour aimer et servir la France, ont besoin de la préférer ».

Ces forces apparaissent désormais comme des forces de cogestion du capital, garantissant son déploiement tout en flattant les instincts les plus archaïques.

Les coalitions des droites extrêmes et des extrême-droites gagnent partout des positions décisives accentuant les guerres commerciales, affaiblissant partout les protections collectives conquises par le mouvement social et ouvrier, intensifiant comme le font Etats-Unis, Brésil, Autriche ou encore Hongrie l’exploitation des deux sources de toute richesse : le travail humain et la nature au point aujourd’hui de menacer notre humanité commune.

Les guerres de proie comme les nommait Jaurès menacent aujourd’hui au Moyen Orient, où le détroit d’Ormuz, chemin stratégique de l’approvisionnement mondial en hydrocarbures, fait l’objet de toutes les convoitises.

Le conflit historique et civilisationel entre l’Iran et ses voisins sunnites des monarchies théocratiques du Golfe a bon dos quand se joue, dans les faits, la recomposition politique sous l’égide des Etats-Unis et de ses alliés régionaux d’un Moyen Orient laissé en ruine après trente longues années de guerres et de déstabilisations.

Les incidents s’accumulent et se répètent dans le Golfe persique. Avant-hier des troupes iraniennes étaient accusées de monter à l’abordage d’un tanker pétrolier japonais, hier le Président nord-américain envoyait ses avions de chasse dans l’espace aérien iranien pour y jeter des bombes avant de se raviser. Aujourd’hui un navire anglais et son équipage sont saisis par les autorités iraniennes.

« Aucune des parties n’a intérêt à la guerre » nous dit-on. Mais qui sait pourquoi et comment l’étincelle viendra allumer le braiser et nourrir le feu régional ? Qui peut prédire quand et comment s’arrêtera la volonté des faucons nord-américains de s’adonner au fameux « changements de régime » dont tant de peuples ont eu à subir les conséquences ? Comment garantir que les franges les plus fanatisées du régime iranien ne profiteront pas de l’occasion pour affirmer leurs positions politiques dans la société iranienne et alentours ?

Nul doute que ce conflit autour de la rente pétrolière s’insère dans un dispositif global de guerre économique au moment où la Chine s’affirme comme l’une des principales puissances d’un monde multipolaire et réclame pour son développement des ressources énergétiques absentes de son sol.

« Dans ce siècle de concurrence sans limite et de surproduction, avertissait Jaurès, prémonitoire, dès 1895, il y a aussi concurrence entre les armées et surproduction militaire : l’industrie elle-même étant un combat, la guerre devient la première, la plus excitée, la plus fiévreuse des industries ».

Cette phrase percute de plein fouet notre époque.

Une époque de tensions où le capital, dans l’incapacité de régler ses propres contradictions, sape d’une main la demande intérieure par des mesures drastiques d’austérité imposées à des Etats dociles et complices, nourrissant pauvreté et précarité, et multiplie de l’autre les traités de libre-échange pour dégager de nouveaux terrains de profitabilité et offrir de nouveaux débouchés à l’océan de marchandises produites dans des conditions qui heurtent les besoins sociaux et écologiques.

Cette dynamique morbide du capital financiarisé a pour exact corolaire une croissance phénoménale des budgets militaires sur l’ensemble de la planète.

4,9 % de hausse générale des budgets consacrés à l’armement militaire ont été constatés en 2018, essentiellement porté par l’OTAN et en son sein la puissance états-unienne.

La dépense globale de défense suit cette courbe folle depuis 20 ans, dépassant largement la proportion de dépenses militaires lors de la guerre froide.

L’intensification de la guerre économique produit bel et bien, comme le pressentait Jaurès, l’excitation de la plus « fiévreuse » des industries : l’industrie militaire.

Le monde a aujourd’hui sur ses bras fragiles le poids lourd d’un arsenal militaire d’une incroyable puissance, et au cœur de celui-ci, un arsenal nucléaire aux capacités dévastatrices à peine concevables.

Les deux principales puissances nucléaires se désengagent petit à petit des traités encadrant la production d’armes. Les traités bilatéraux signés entre les Etats-Unis et la Russie dit START, censés freiner la prolifération nucléaire vont arriver à échéance en 2021 et rien ne permet aujourd’hui de prédire leur reconduction. D’autant que la Russie vient de suspendre sa participation au traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire après que M. Trump l’ait brutalement déchiré il y a plusieurs mois.

Comment comprendre que les armes chimiques et bactériologiques aient été interdites et que perdure cette tolérance à l’armement nucléaire, lui aussi, et plus encore, de destruction massive.

Il y a deux ans, 122 Etats ont courageusement adopté aux Nations-Unies le Traité sur l’interdiction des armes nucléaires. Le chemin est encore long mais la volonté progresse pour que l’humanité renonce à ces engins d’apocalypse.

Les sommes colossales englouties par l’armement nucléaire pourraient être dégagées vers les besoins humains et répondre à cet enjeu fondamental de notre temps : la lutte contre le réchauffement climatique dont, nous aurons encore plus que les jours derniers à subir les terribles conséquences.

Les centaines de milliards alloués à l’entretien et la modernisation du parc nucléaire pourraient abonder des fonds pour une urgente transition écologique des modèles productifs industriels ou agricoles.

L’humanité se hisserait ainsi à hauteur des terribles enjeux auxquels elle doit faire face en conjurant les deux principaux périls qui la guettent, nourris l’un et l’autre par la guerre économique et l’exploitation capitaliste : l’affrontement nucléaire et la destruction de notre environnement.

« Nous disons qu’aujourd’hui l’affirmation de la paix est le plus grand des combats : combat pour refouler dans les autres et en soi-même les aspirations brutales et les conseils grossiers de l’orgueil convoité ; combat pour braver l’ignominie des forces inférieures de barbarie qui prétendent, par une insolence inouïe, être les gardiennes de la civilisation française » disait Jaurès dans une adresse à la jeunesse, quelques mois avant que le fracas des armes ne vienne engloutir la civilisation européenne.

Oui, la paix est le plus grand des combats : un combat politique qui ne se satisfait pas des formules creuses ou abstraites mais appelle à l’action, à l’unité populaire, au dépassement du système de prédation qui porte en lui, telle la nuée, l’orage meurtrier des guerres. Elle est la condition première du développement social et démocratique des sociétés sans laquelle ne peut advenir « l’évolution révolutionnaire » chère à Marx repris par J Jaurès.

Jaurès prévenait en effet lucide que : « La guerre rendrait impossible la régulière évolution sociale. Les hommes qui poussent la volonté de paix sont les serviteurs du progrès social. »

Propos prémonitoires quand aujourd’hui est proposé aux populations du continent, comme seul projet d’avenir, celui d’une militarisation de l’Europe, elles qui attendent plutôt de l’Union européenne, progrès démocratique, progrès social, progrès environnemental.

Chers amis,

Jaurès avait à cœur de montrer par ses actes et ses écrits la cohérence des combats pour l’émancipation humaine.

Il aura mené de front le combat pour fortifier la République et faire advenir le socialisme ; pour l’unité du prolétariat et la défense du capitaine Dreyfus ; pour la séparation des Eglises et de l’Etat et la paix civile ; pour sa patrie et pour la solidarité internationaliste.

De cette intransigeance à lier les engagements, Jaurès eut à pâtir sa vie durant, nourrissant inimitiés, rancunes, jusqu’à la haine de ses adversaires les plus résolus : « Il y a, dans le voyage de l’esprit à travers la réalité, une part d’aventure dont il faut d’emblée accepter le risque » se plaisait-il à dire.

Jaurès tient cette cohérence de l’enseignement du grand événement qui fit bifurquer l’histoire universelle : cette Révolution française, fille des Lumières et mère du socialisme dont la France célèbre cette année le 230ème anniversaire malgré le silence assourdissant  de son chef de l’Etat.

Alors que les gouvernements successifs cherchent à effacer les enseignements de cette grande rupture politique et philosophique dont le souvenir s’évanouit dans un défilé militaire rituel où l’on exhibe son armement comme dans une vente aux enchères, souvenons-nous de l’intérêt que portait Jaurès à, je le cite, la « flamme tourmentée, mais immortelle, que despotisme et contre-révolution s’acharneront à éteindre, et qui, toujours ranimée, s’élargira en une ardente espérance socialiste. »

Lorsqu’il s’attèle à la rédaction de ce qui restera l’une de ses plus grandes œuvres, son « Histoire socialiste de la Révolution française », Jaurès se trouve à un moment charnière de son parcours politique et intellectuel. La France vit également des moments critiques.

L’Affaire Dreyfus affleure dans un climat d’antisémitisme fétide et alors que les conquêtes républicaines vacillent sous les coups de boutoir d’une réaction qui refuse de dire son dernier mot.

Tout un courant politique et idéologique s’échine à dénier aux classes populaires toute légitimité à faire l’Histoire. Fleurissent alors les pamphlets hostiles aux mouvements populaires, définis par les Barrès, Maurras, et autres Gustave le Bon, autant d’intellectuels réactionnaires alors lus et commentés, comme des névroses sociales par essence chaotiques, vecteurs de désordre et de chaos.

Jaurès ne singe pas l’historien perché sur son Aventin, contemplant l’histoire en refusant d’en tirer parti. Il effectue au contraire ce geste éditorial comme un geste politique qu’il place, selon ses mots, sous le triple patronage de « Plutarque, de Michelet, et de Marx », autrement dit d’une histoire des hommes appelés aux commandes des événements, du peuple en mouvement, qui ne peut faire l’économie d’une analyse des conditions économiques et sociales qui fondent le réel.

Cette Histoire est l’occasion pour Jaurès d’user des outils conceptuels puisés dans la lecture des œuvres de Marx qu’il dévore dans la décennie précédente, notamment d’une théorie matérialiste de l’histoire encore balbutiante mais qui trouvera au cours du 20ème siècle un puissant retentissement.

Bourgeoise, la Révolution française l’est assurément constate-t-il. Mais elle a fait naître des contradictions exprimées dès l’instauration de la République en 1792 que seul le socialisme pourra surmonter en redéfinissant le rôle de la propriété. « Je n’ai jamais négligé l’œuvre de réforme, et toujours je m’efforçais de donner à nos projets de réforme une orientation socialiste. Je n’y voyais pas seulement des palliatifs aux misères présentes, mais un commencement d’organisation socialiste, des germes de communisme semés en terre capitaliste. » disait Jaurès en 1901, au moment même de la rédaction de son histoire socialiste.

Pour Jaurès, si la Révolution aura signé ce qu’il appelle l’avènement de la pleine démocratie politique », elle aura tout autant révélé dans son développement, précise-t-il, « l’incapacité de la bourgeoisie française à gouverner seule, parce qu’elle ne peut se défendre contre les forces subsistantes du passé sans faire appel aux forces de l’avenir ». La Révolution est ainsi mère du socialisme et du mouvement ouvrier, d’une part parce que « la grande lumière de l’Encyclopédie », a nourri « la pensée socialiste héritière des audaces extrêmes du 18ème siècle qui commence à pénétrer les instituteurs de la Nation », et, d’autre part, parce qu’elle aura concouru à « subordonner théoriquement le droit de propriété au droit supérieur de la nation » par l’effort des classes populaires représentées par les fractions jacobines.

Le mouvement ouvrier est ainsi appelé à défendre la République en prolongeant la démocratie, à fortifier les libertés conquises en y puisant les ressources pour gagner de nouveaux combats.

Créer la démocratie en la dépassant a été, durant un grand siècle tourmenté et fécond, l’œuvre de la classe ouvrière. Diriger la démocratie en la dépassant et l’obliger enfin à se hausser au socialisme ; ce sera sa grande œuvre de demain» concluait magistralement Jaurès dans son Histoire socialiste de la Révolution française

Chers amis,

Comment ne pas penser à ce retour d’une mémoire révolutionnaire enfouie, quand le mouvement des gilets jaunes s’est élargi au pays entier lors de cette irruption des colères qui a irrigué la France, quand se sont déployés des dizaines de mouvements sociaux dans les hôpitaux, les écoles, les EHPAD, dans ces sites industriels sacrifiés à l’autel du grand Monopoly mondial et dont les noms, Alsthom, Ascoval, Ford, Argowiggins, Conforama sonnent à l’oreille comme autant de trahisons.

« Ceux qui regardent au fond des esprits, au fond des âmes, s’aperçoivent que dans la conscience ouvrière l’idéal révolutionnaire survit secrètement, et à la moindre ouverture des évènements, la lumière jaillit de nouveau. Grande leçon pour tous les gouvernements de répression, quels qu’ils soient, et de quelque nom qu’ils s’appellent » écrivait Jaurès.

Oui les privilèges de la noblesse furent abattus en 1789 et 1793 par la mise en mouvement de la société française.

Ce sont désormais ceux du capital, de la finance, maintenus grâce au sacro-saint droit de propriété sur les moyens de production et d’échange, qu’il convient de faire choir afin que la République renoue enfin avec sa promesse de liberté, d’égalité, de fraternité, et prolonge ainsi le combat révolutionnaire pour, comme le disait Jaurès, que les citoyens cessent d’être « serfs dans l’entreprise ».

Notre gouvernement s’affirme aujourd’hui comme un « gouvernement de répression », liguant autour de lui l’ensemble des classes possédantes pour conjurer le sceptre de l’égalité sociale et politique. Les moyens déployés pour brider les mouvements sociaux, le dévoiement des doctrines de maintien de l’ordre républicaines à des fins coercitives dans les banlieues populaires allant jusqu’à mettre un groupe d’enfants à genoux dans la cour de leur école, comme sur les ronds-points tenus par des citoyens en gilet jaune, ou tuant une dame qui vient à sa fenêtre ou encore l’innommable tragédie du  jeune Steve qui vient danser le soir de la fête de la musique et qu’on retrouve 38jours plus tard dans les eaux saumâtres de La Loire ;  devraient inquiéter beaucoup plus. Il ne faut jamais s’habituer à l’intolérable !

M. Macron ajoute à sa politique de défense exclusive des plus riches et à la répression policière une attitude résolument monarchique, sacrifiant le Parlement et contournant la souveraineté populaire par la grâce d’une élection présidentielle au mode de scrutin désuet conférant des pouvoirs exorbitants.

Les lois de restriction des libertés qui se multiplient avec le développent du capital financier  ne sont pas sans rappeler celles qui accablèrent la France à la fin du 19ème siècle sous le nom de « lois scélérates ».

« Votre loi, s’insurgeait Jaurès, voudra, d’un regard aigu, continu, profond, surveiller constamment toutes les consciences, et alors, sous prétexte d’hygiène morale, vous aurez installé dans ce pays la plus étrange tyrannie qu’on ait jamais pu rêver ! ».

Face à ce retour sans équivoque du parti de l’ordre sous de nouveaux oripeaux, l’on comprend aisément le soin pris à taire le 230ème anniversaire du soulèvement révolutionnaire qui fonda la Nation française et auquel Jaurès travailla à en faire vivre l’écho dans la classe ouvrière.

Chers amis,

Des combats que mena Jaurès celui pour que vive et se développe  l’Humanité lui aura coûté heures et années de travail acharné et épuisant. « Faire vivre un grand journal sans qu’il soit à la merci d’autre groupe d’affaires est un problème difficile» prévenait-il dans son premier éditorial.

115 ans plus tard, le journal qu’il fonda est toujours là, vivant, à l’affut de l’actualité, des luttes pour la justice sociale et le progrès humain, offrant son regard sur les événements du monde à toutes les intelligences libres. Il le fait dans des conditions rendues extrêmement difficiles qui dépendent de multiples facteurs.

Informer en toute indépendance, en assumant le regard communiste sur l’évolution du monde est devenu chose ardue.

Mais, c’est, nous en sommes persuadés, chose au combien essentielle, pour nous, mais pour la société toute-entière qui a besoin du point de vue communiste pour contrer la double offensive du capital et des extrême-droites.

A l’heure où les impasses du système capitaliste apparaissent comme autant de menaces pour la survie de l’humanité, comment concevoir que puisse disparaitre les journaux qui, avec rigueur, sans tronquer les faits ni abaisser le débat public, cherche dans le mouvement même du monde les voies de l’alternative ?

L’Humanité traverse à l’heure actuelle une zone de turbulence qui n’est pas sans rappeler celle qu’il traversa dans les années qui suivirent sa naissance, avant qu’il ne soit adossé à la grande et belle espérance communiste.

C’est avec douleur que nous avons été contraints de concéder au tribunal de commerce à une réduction du nombre de salariés, tout en procédant à des économies drastiques sur notre fonctionnement.

Pour autant, nous perpétuons chaque jour et chaque semaine l’œuvre d’informer que Jaurès considérait avec sagacité comme essentielle au mouvement transformateur.

« C’est parfois de l’extrémité du péril que vient le salut » écrivait Jaurès en 1906, alors que le journal était au bord du gouffre. Cette phrase d’un optimisme lucide est la nôtre. Faire advenir le salut est l’affaire de chacune et chacun d’entre nous, en s’abonnant à nos titres, en relayant nos contenus, en participant aux campagnes de souscriptions populaires qui supplées à l’argent des grands capitalistes dont profitent l’ensemble de nos confrères. Nous avons un besoin vital de votre engament pour que vive l’Humanité.

C’est une des conditions pour que « se réalise enfin l’Humanité »

Je vous remercie de votre attention.

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5 août 2019 1 05 /08 /août /2019 05:31

 

Les lanceurs d'alerte en 1939

À Majorque, l’écrivain monarchiste et catholique est le témoin révolté des massacres franquistes et annonce le dessein fasciste et nazi.

«Ne réveillez pas les gosses, à quoi bon ? Vous me menez en prison n’est-ce pas, señor ? – Perfectamente, répond le tueur, qui parfois n’a pas 20 ans. Puis c’est l’escalade du camion, où l’on retrouve deux ou trois camarades. (…) “Descendez !” Ils descendent, s’alignent, baisent une médaille ou seulement l’ongle du pouce. Pan ! Pan ! Pan – les cadavres sont rangés au bord du talus, où le fossoyeur les trouvera le lendemain, la tête éclatée, la nuque reposant sur un hideux coussin de sang coagulé »… Georges Bernanos habite à Majorque. Les Grands Cimetières sous la lune vont paraître en 1937. Il a déjà écrit Sous le soleil de Satan, en 1926, le Journal d’un curé de campagne, publié en 1936 et qui sera couronné par le grand prix du roman de l’Académie française, mais aussi, en 1931, la Grande Peur des bien-pensants. Commençant par un réquisitoire contre la répression de la Commune, c’est un brûlot dirigé contre la bourgeoisie et l’argent.

Ce pourrait être un premier paradoxe de l’écrivain. Bernanos est monarchiste, catholique et de droite. Il a été proche de Drumont, l’auteur de la France juive, de Charles Maurras, avec qui il rompt en 1932, de l’Action française. Il a été membre des activistes camelots du roi. À Majorque, alors que la guerre civile a éclaté en 1936, son propre fils s’est même engagé dans la Phalange, fondée par Primo de Rivera et qui fera du sinistre « Viva la muerte » son cri de ralliement, avant de déserter après quelques semaines. Est-ce de lui qu’il parle ?

Sa tête est mise à prix par Franco

« Je connais, je connais très intimement un jeune Français qui, au début de la croisade épiscopale espagnole, ayant dû prendre part à une expédition punitive, revint hors de lui, déchira sa chemise bleue de phalangiste, répétant d’une voix entrecoupée de sanglots contenus, de son ancienne voix, de sa voix retrouvée de petit garçon : “Les salauds ! Ils ont tué deux pauvres types, deux vieux paysans”… »

Bernanos est témoin. Et révolté. Contre les assassinats de masse perpétrés jour après jour par les franquistes, contre la complicité de l’Église espagnole, qui bénit les tueurs, contre le curé, « géniteur spirituel d’une paroisse d’assassins et de sacrilèges ». Il stigmatise « le fanatisme religieux qui survit à la foi, la furie religieuse consubstantielle à la part la plus obscure, la plus vénéneuse de l’âme humaine ». Une furie portée par les plus hautes autorités ecclésiastiques de l’Espagne, qu’il dénonce avec force. Il devra quitter Majorque, sa tête est mise à prix par Franco. La rupture devient totale avec l’Action française. Son catholicisme est moral, exigeant. « Excellences, vos seigneuries ont parfaitement défini les conditions de l’ordre chrétien. Et même, à vous lire, on comprend très bien que les pauvres gens deviennent communistes. »

Mais, dès cette période, il voit plus loin encore que ce qui se passe avec ce qu’il appelle le charnier de la tragédie espagnole. Il voit à la fois ceux qui « mettraient le feu aux hommes pour un coup de bourse ». Il comprend que, au nom d’un certain « réalisme », on va décimer, après avoir exterminé les misérables, « les incurables, les infirmes, les tarés, ou présumés tels – dans l’intérêt de la race ».

Et ce qui vient avec les croisés fascistes, avec Mussolini, avec une bourgeoisie pour qui la religion est le masque de l’égoïsme et de l’injustice, c’est Hitler. « Tandis que nous voyons surgir du sol ces monstres encore vacillants sur leurs jambes, au frémissement de l’immense forêt de baïonnettes qui est en train de recouvrir la terre, les imbéciles furieux délibèrent d’apprivoiser l’éléphant fasciste pour qu’à l’issue du dressage, ayant mis à la raison le monstre hitlérien, ils aillent ensemble soumettre le troisième éléphant, le solitaire enragé qui galope et barrit de Moscou à Vladivostok. »

Dans cette période, la gauche, les communistes parlent de ceux qui pensent que « mieux vaut Hitler que le Front populaire ». Georges Bernanos, venu d’un autre monde d’idées, écrit : « Ils sentent le sol qui tremble et rassemblent leurs dernières forces pour protester contre la semaine de quarante heures, cause de tout le mal. » « Si M. Hitler et M. Mussolini ne sont pas bien-pensants comme nous, ne le dites pas ! Le Front populaire serait trop content. » Et, dit-il : « Il n’y aura plus vraiment en Europe qu’un seul peuple et un seul maître. »

Maurice Ulrich

 

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3 août 2019 6 03 /08 /août /2019 08:36
Le prince président Louis Napoléon Bonaparte

Le prince président Louis Napoléon Bonaparte

Karl Marx (1818-1883)

Les luttes de classe en France (1848-1850), II. De juin 1848 au 13 juin 1849

éditions sociales

" Le 10 décembre 1848 fut le jour de l'insurrection des paysans. C'est de ce jour seulement que data le Février des paysans français. Le symbole qui exprimait leur entrée dans le mouvement révolutionnaire, maladroit et rusé, gredin et naïf, lourdaud et sublime, superstition calculée, burlesque pathétique, anachronisme génial et stupide, espièglerie de l'histoire mondiale, hiéroglyphe indéchiffrable pour la raison des gens civilisés - ce symbole marquait sans qu'on puisse s'y méprendre la physionomie de la classe qui représente la barbarie au sein de la civilisation. La République s'était annoncée auprès d'elle par l'huissier; elle s'annonça auprès de la République par l'empereur. Napoléon était le seul homme représentant jusqu'au bout les intérêts et l'imagination de la nouvelle classe paysanne que 1789 avait créée... Napoléon, ce n'était pas un homme pour les paysans, mais un programme. C'est avec des drapeaux et aux sons de la musique qu'ils allèrent aux urnes, aux cris de: Plus d'impôts, à bas les riches, à bas la République, vive l'Empereur! * Derrière l'empereur se cachait la jacquerie. La République qu'ils abattaient de leurs votes, c'était la République des riches

Le 10 décembre fut le coup d'Etat des paysans qui renversait le gouvernement existant. Et à partir de ce jour où ils eurent enlevé et donné un gouvernement à la France, leurs yeux furent obstinément fixés sur Paris. Un moment héros actifs du drame révolutionnaire, ils ne pouvaient plus être relégués au rôle passif et servile du chœur.  

Les autres classes contribuèrent à parfaire la victoire électorale des paysans. L'élection de Napoléon, c'était pour le prolétariat la destitution de Cavaignac, le renversement de la Constituante, le renvoi des républicains bourgeois, l'annulation de la victoire de Juin. Pour la petite bourgeoisie, Napoléon était la suprématie du débiteur sur le créancier. Pour la majorité de la grande bourgeoisie, l'élection de Napoléon, c'était la rupture ouverte avec la fraction dont il lui avait fallu se servir un instant contre la révolution, mais qui lui était devenue insupportable dès qu'elle chercha à faire de sa position d'un moment une position constitutionnelle. Napoléon à la place de Cavaignac, c'était pour elle la monarchie à place de la République, le début de la restauration royaliste, les d'Orléans auxquels on faisait des allusions timides, le lys caché sous la violette. L'armée enfin vota pour Napoléon contre la garde mobile, contre l'idylle de la paix, pour la guerre.

C'est ainsi qu'il arriva, comme le disait la Neue Rheinische Zeitung, que l'homme le plus simple de France acquit l'importance la plus complexe. Précisément parce qu'il n'était rien, il pouvait tout signifier, sauf lui-même. Cependant, aussi différent que pouvait être le sens du nom de Napoléon dans la bouche des différentes classes, chacune d'elles écrivit avec ce nom sur son bulletin: A bas le parti du National, à bas Cavaignac, à bas la Constituante, à bas la République bourgeoise. Le ministre Dufaure le déclara publiquement à l'Assemblée Constituante: le 10 décembre est un second 24 février".

Les grands textes de Karl Marx - 1 : la critique des libertés formelles de la déclaration des droits de l'homme et du citoyen, dont le pivot est le droit de propriété - une critique des déterminants bourgeois de la Révolution Française

Les grands textes de Karl Marx - 2 - La religion comme opium du peuple

Les grands textes de Karl Marx - 3: l'aliénation produite par la propriété privée et le capitalisme dans les Manuscrits de 1844

Les grands textes de Marx - 4: Les pouvoirs de l'argent (Ebauche d'une critique de l'économie politique, 1844)

Les grands textes de Karl Marx - 5: le matérialisme historique théorisé dans l'Idéologie allemande (1845)

Les grands textes de Karl Marx - 6 - L'idéologie, antagonismes de classes sociales et idées dominantes

Les grands textes de Karl Marx - 7 - Le Manifeste du Parti communiste - Les conditions du communisme se développent dans le développement du capitalisme et de la domination de la bourgeoisie

Les grands textes de Karl Marx - 8 - Qu'est-ce qu'être communiste? - Manifeste du Parti communiste (1848)

Les grands textes de Karl Marx - 9 - Sur le socialisme et le communisme utopique, Manifeste du Parti communiste

Les grands textes de Karl Marx - 10 - La lutte des classes en France - Les raisons de l'échec de la révolution de Février 1848

Les grands textes de Karl Marx - 11 - Les luttes de classe en France - les leçons de la répression du soulèvement ouvrier de juin 1848

Marx et Engels: les vies extravagantes et chagrines des deux théoriciens du communisme!

 

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3 août 2019 6 03 /08 /août /2019 05:23

À propos de « Cause commune »

La revue « Cause Commune » est la revue d'action politique du PCF.

Aller au-delà des apparences pour mieux comprendre et agir plus efficacement ; suivre les élaborations et les décisions du Parti communiste ; préparer des initiatives militantes efficaces : Cause commune, c'est tout cela et plus encore.

La revue donne la parole aux communistes mais aussi aux chercheurs et artistes de tous horizons. Ils font le point des débats et nous emmènent au-delà des sentiers battus de l'idéologie dominante.

Cette revue paraît tous les deux mois.

Au cours de ce mois d’août notre Blog vous propose quelques articles de « Cause Commune » parus entre novembre 2018 et août 2019.

 

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Le temps a passé depuis la naissance de Karl Marx : deux cents ans ! Et il est tentant – gardons-nous toutefois de la grandiloquence que ce genre d’exercice appelle – de dire que sa pensée n’a pas pris une ride. Pourtant, le communisme n’a-t-il pas été déclaré à maintes reprises mort et enterré ? Comment ce mouvement, présenté avec obstination comme la relique recroquevillée d’un mouvement précipité du côté des vaincus de l’histoire, pourrait-il contribuer aux aspirations humaines du présent et éclairer les enjeux du futur ?

Affiche de Jean Solé

Ceux qui veulent réduire Marx au rang de penseur du passé disposent d’un argument massue : son héritage politique et les « réalisations du communisme », autrement dit le bilan politique, social, économique et environnemental des régimes qui se sont revendiqués de Marx. Il est indéniable que cet argument porte, surtout à propos d’un homme qui revendiquait la primauté de l’action consciente sur la stérilité des discours sans visée transformatrice. « Marx est mort car les régimes qui se sont revendiqués du marxisme ont échoué », disent-ils en substance. Mais le bilan du communisme (et, à travers lui, des idées politiques de Marx) ne se réduit pas à ce verre d’eau à moitié vide : le communisme au XXe siècle, c’est aussi les grandes conquêtes sociales et démocratiques obtenues au prix des luttes, et dont la remise en question par la bourgeoisie est ardue ; et la démonstration qu’il est possible de « régler la production nationale selon un plan commun [...] mettant fin à l’anarchie constante et aux convulsions périodiques qui sont le destin inéluctable de la production capitaliste » (Karl Marx, La Guerre Civile en France, 1871). Cette démonstration a même fait école dans les pays capitalistes, qui se sont presque tous dotés – avec plus ou moins de succès – d’outils destinés à mieux encadrer les phénomènes économiques afin de les stabiliser. Si l’idée d’un capitalisme moralisé, parfaitement encadré et stabilisé grâce à de nouvelles institutions apparaît comme de plus en plus chimérique au fur et à mesure que s’aggrave la crise du capitalisme, ne peut-on pas imaginer que ces efforts de régulation posent involontairement les bases de nouvelles régulations post-capitalistes, éloignées de la logique du profit ?

« La perspective politique de Marx, l’émancipation du genre humain, reste l’horizon que nous nous fixons. »

Un autre argument, symétrique, consiste à minimiser la portée du marxisme. Marx serait un homme du XIXe siècle et sa pensée serait, par conséquent, datée. Or qu’observe-t-on ? Sur le plan politique, les analyses de Marx, ses critiques de l’exploitation, de l’aliénation, des multiples formes d’oppression, sont plus que jamais d’actualité. Les luttes féministes et écologiques ont trouvé, et trouvent toujours, dans les écrits de Marx et d’Engels, des armes théoriques puissantes et permettant de dessiner des chemins pour l’action. Leur dénonciation de la domination masculine, qui s’appuie sur une critique matérialiste de la famille – maillon essentiel des modes de production précapitalistes – permettait de fixer à l’émancipation féministe des perspectives concrètes. La critique des ravages de l’écosystème dus au capitalisme dans les villes industrielles d’Angleterre, ainsi que la critique de la surexploitation de la terre (appuyée sur les travaux du chimiste et agronome Liebig) ouvrent chez Marx la voie à une critique écologiste du capitalisme. Marx reste également une référence incontournable sur le plan scientifique. Les sciences sociales restent tributaires des apports de Marx, qui a su conjuguer les dimensions économique, sociale, historique, voire écologique, dans le cadre d’une étude totalisante des sociétés humaines – cette dette est souvent ignorée des chercheurs eux-mêmes. C’est notamment le cas en économie où, souvent par ignorance ou par autocensure, des chercheurs « redécouvrent » des concepts ou des résultats de Marx, les développent et se les approprient.

Si le communisme du XXe siècle est mort, écrions-nous donc : « Vive le communisme du XXIe siècle ! » Car, une fois n’est pas coutume, l’histoire semble avoir progressé de façon contradictoire. Les sociétés humaines portent toujours en elles les germes disséminés par le communisme défunt – ou plutôt, endormi. Le spectre du communisme qui hantait déjà l’Europe façonnée par le congrès de Vienne (1815) avant le Printemps des peuples (1848) a donné naissance à un génie, auteur de transformations politiques et sociales majeures à l’échelle mondiale. Il est aujourd’hui retourné dans la lampe, mais pour combien de temps ? La société française de la Restauration portait en elle des tendances qui devaient l’amener à se muer en république – ou du moins, en régime bourgeois débarrassé définitivement des oripeaux surannés de l’Ancien Régime. La Révolution française a duré un siècle. Ne pourrait-il pas en être de même de la révolution communiste ?

 

Pour tuer Marx, il faudra d’abord tuer le capitalisme

Enterrons Marx : chiche ! Mais donnons-nous les moyens pour que cette entreprise soit couronnée de succès. Pour tuer Marx, il faudra d’abord tuer le capitalisme. Et ce dernier est coriace. Car, à chaque nouvelle crise, on constate que les experts et autres commentateurs médiatiques peinent à rendre raison des tenants et des aboutissants des difficultés dont ils doivent rendre compte. Le constat, limpide, qui se dessine, est toujours le même : les peuples paient la crise, les puissants y font des affaires. Difficile également d’expliquer la persistance de difficultés économiques non résolues depuis les années 1970. Un demi-siècle de crise structurelle du capitalisme : ça se fête ! Et quiconque considère un peu sérieusement les problématiques sociales, économiques et environnementales actuelles, dans une perspective historique longue, ne peut qu’être frappé par l’actualité des analyses marxistes : suraccumulation de capital, fluctuations du taux de profit et tendances à la baisse de plus en plus difficiles à contrer dans les activités productives, aliénation, lutte des classes, armée de réserve… Les catégories marxistes, les théories de Marx ne peuvent être éludées qu’au prix d’un énorme effort de refoulement tant elles semblent puissamment explicatives des difficultés du système capitaliste à se maintenir aujourd’hui. En ce sens, le marxisme est, comme l’a dit Jean-Paul Sartre, une philosophie indépassable de notre temps.

« Les sciences sociales restent tributaires des apports de Marx, qui a su conjuguer les dimensions économique, sociale, historique, voire écologique, dans le cadre d’une étude totalisante des sociétés humaines. »

Faut-il pour autant prôner le « retour à Marx » ? Certainement, pour se réapproprier ses théories, ses concepts et surtout ses méthodes ; et construire à partir de lui des analyses valables dans le contexte actuel. Certainement pas, s’il s’agit de sacrifier « l’analyse concrète des situations concrètes » à l’exégèse de textes sacrés de la marxologie. De l’analyse de Marx subsistent deux impressions contradictoires : l’idée que nous sommes des nains, assis sur les épaules d’un géant. Mais aussi que certaines de ses analyses sont dépassées. Par exemple, l’idée que la socialisation des moyens de production permettrait de produire directement des valeurs d’usage non marchandes, directement et exactement conformes aux besoins des con­som­mateurs, a fait long feu. Quand la production et la consommation sont séparées, il faut nécessairement une « médiation sociale des valeurs d’échange », telle la monnaie, même en régime socialiste. Les expériences soviétique, cubaine, chinoise, vietnamienne… montrent aussi que la suppression totale du marché ne semble pas non plus possible (ni souhaitable) : la planification socialiste n’a pu, là où elle a été mise en place, remplacer totalement les mécanismes marchands décentralisés par des chaînes de commandement administratif, ce qui a conduit dans les pays concernés à l’apparition de nouvelles façons d’appréhender la planification et son rapport au marché.

Marx n’est pas seulement un théoricien pour universitaires subversifs, il est un acteur politique situé historiquement. Comment Marx vit-il toujours politiquement aujourd’hui, dans le champ politique, celui dans lequel lui-même s’inscrivait ? C’est le questionnement dans lequel s’inscrit ce numéro de Cause commune. La perspective politique de Marx, l’émancipation du genre humain, reste l’horizon que nous nous fixons. Faire vivre la pensée de Marx, c’est permettre l’action politique populaire, internationaliste, universelle, que celui-ci appelait de ses vœux. La crise structurelle du capitalisme ne trouve pas de réponses à l’intérieur du système, dont les contradictions paraissent au contraire s’aiguiser de façon alarmante. Les rapports sociaux capitalistes doivent être brisés pour répondre aux exigences d’émancipation de l’humanité. Alors que la crise écologique, économique, sociale et anthropologique du capitalisme met au jour l’exigence fondamentale de nouvelles perspectives pour l’avenir de nos sociétés, il est grand temps de mettre à profit les potentialités de notre époque pour organiser les solidarités qui nous font tant défaut. À l’heure de l’Internet, des biotechnologies et de l’automation, il est extravagant de prétendre que les solutions techniques aux problèmes de l’humanité n’existent pas : c’est au niveau des rapports sociaux, et notamment des rapports de propriété et de production, que se situent les blocages qui interdisent aux forces productives de prendre un nouvel essor favorable à l’émancipation du plus grand nombre. Les luttes sociales et politiques joueront un rôle déterminant pour faire en sorte que ce qui n’est que potentiel en germe devienne élément constitutif de notre réalité.

 

Florian Gulli et Constantin Lopez sont membres de la rédaction de Cause commune. Ils ont coordonné ce dossier.

Cause commune n°8 • novembre/décembre 2018

 

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2 août 2019 5 02 /08 /août /2019 06:00
Les grands textes de Karl Marx - 11 - Les luttes de classe en France - les leçons de la répression du soulèvement ouvrier de juin 1848

Karl Marx, Les luttes de classes en France (1848-1850) - éditions sociales

" Nous avons vu que la République de Février n'était, en réalité et ne pouvait être qu'une République bourgeoise, que, d'autre part, le Gouvernement provisoire, sous la pression directe du prolétariat, fut obligé de la proclamer une République pourvue d'institutions sociales, que le prolétariat parisien était encore incapable d'aller au-delà de la République bourgeoise autrement qu'en idée, en imagination, que partout où il passait réellement à l'action, c'était au service de cette dernière qu'il agissait; que les promesses qui lui avaient été faites devenaient un danger insupportable pour la nouvelle République et que toute l'existence du Gouvernement provisoire se réduisait à une lutte continuelle contre les revendications du prolétariat.

Dans l'Assemblée nationale, c'était la France tout entière qui s'érigeait en juge du prolétariat parisien. Elle rompit aussitôt avec les illusions sociales de la révolution de Février, elle proclama carrément la République bourgeoise et rien que la République bourgeoise. Elle exclut aussitôt de la commission exécutive qu'elle nomma les représentants du prolétariat: Louis Blanc et Albert; elle rejeta la proposition d'un ministère spécial du Travail, elle accueillit par une tempête d'applaudissements la déclaration du ministre Trélat: "Il ne s'agit plus que de ramener le travail à ses anciennes conditions". 

Mais tout cela ne suffisait pas. La République de Février fut conquise par les ouvriers avec l'aide passive de la bourgeoisie. Les prolétaires se considéraient à bon droit comme les vainqueurs de Février et ils avaient les prétentions arrogantes du vainqueur. Il fallait qu'ils fussent vaincus dans la rue, il fallait leur montrer qu'ils succombaient dès qu'ils luttaient non avec la bourgeoisie, mais contre elle. De même que la République de Février avec ses concessions socialistes nécessita une bataille du prolétariat uni à la bourgeoisie contre la royauté, de même une seconde bataille était nécessaire pour détacher la République de ces concessions socialistes, pour mettre en relief la République bourgeoise, détenant officiellement le pouvoir. C'est les armes à la main qu'il fallait que la bourgeoisie réfutât les revendications du prolétariat. Et le véritable lieu de naissance de la République bourgeoise n'est pas la victoire de Février, c'est la défaite de Juin.

Le prolétariat précipita la décision lorsque, le 15 mai, il envahit l'Assemblée nationale, tentant vainement de reconquérir son influence révolutionnaire sans autre résultat que de livrer ses chefs énergiques aux geôliers de la bourgeoisie. Il faut en finir! Par ce cri, l'Assemblée nationale donnait libre cours à sa résolution de contraindre le prolétariat au combat décisif. La Commission exécutive promulgua une série de décrets provocants, comme l'interdiction des attroupements, etc. Du haut de la tribune de l'Assemblée nationale constituante, les ouvriers furent directement provoqués, injuriés, persiflés. Mais, comme nous l'avons vu, les ateliers nationaux offraient un but à l'attaque proprement dite.  Ce sont eux que l'Assemblée constituante désigna d'un geste impérieux à la Commission exécutive qui n'attendait que le moment d'entendre son propre projet devenir un ordre de l'Assemblée nationale.

La Commission exécutive commença par rendre plus difficile l'entrée dans les ateliers nationaux, par remplacer le salaire à la journée par le salaire aux pièces, par bannir en Sologne les ouvriers qui n'étaient pas natifs de Paris, sous prétexte de leur faire faire des travaux de terrassement. Ces travaux de terrassement n'étaient en réalité qu'une formule de rhétorique dont on parait leur expulsion, comme l'apprirent à leurs camarades les ouvriers revenus désillusionnés. Enfin, le 21 juin, parut un décret au Moniteur, ordonnant le renvoi brutal des ouvriers célibataires des ateliers nationaux ou leur enrôlement dans l'armée. 

Les ouvriers n'avaient plus le choix: il leur fallait ou mourir de faim ou engager la lutte. Ils répondirent, le 22 juin, par la formidable insurrection où fut livrée la première grande bataille entre les deux classes qui divisent la société moderne. C'était une lutte pour le maintien ou l'anéantissement de l'ordre bourgeois. Le voile qui cachait la République se déchirait.

On sait que les ouvriers, avec un courage et un génie sans exemple, sans chefs, sans plan commun, sans ressources, pour la plupart manquant d'armes, tinrent en échec cinq jours durant l'armée, la garde mobile, la garde nationale de Paris ainsi que la garde nationale qui afflua de la province. On sait que la bourgeoisie se dédommagea de ses transes mortelles par une brutalité inouïe et massacra 3.000 prisonniers.

Les représentants officiels de la démocratie française étaient tellement prisonniers de l'idéologie républicaine qu'il leur fallut plusieurs semaines pour commencer à soupçonner le sens du combat de Juin. Ils furent comme hébétés par la fumée de la poudre dans laquelle s'évanouissait leur République imaginaire.

Quand à l'impression directe que la nouvelle de la défaite de Juin produisit sur nous, le lecteur nous permettra de la décrire selon les termes de la Neue Rheinische Zeitung (Nouvelle Gazette Rhénane):  

"Le dernier vestige officiel de la révolution de Février, la Commission exécutive, s'est évanoui comme une fantasmagorie devant la gravité des évènements. Les fusées lumineuses de Lamartine sont devenues les fumées incendiaires de Cavaignac. La fraternité des classes antagonistes dont l'une exploite l'autre, cette fraternité proclamée en Février, inscrite en grandes lettres au front de Paris, sur chaque prison, sur chaque caserne, - son expression véritable, authentique, prosaïque, c'est la guerre civile, la guerre civile sous sa forme la plus effroyable, la guerre entre le Travail et le Capital. Cette fraternité flamboyait à toutes les fenêtres de Paris, dans la soirée du 25 juin, quand le Paris de la bourgeoisie illuminait, alors que le Paris du prolétariat brûlait, saignait, râlait. La fraternité dura juste le temps où l'intérêt de la bourgeoisie était frère de l'intérêt du prolétariat. Pédants de la vieille tradition révolutionnaire de 1793, méthodistes socialistes, mendiant pour le peuple auprès de la bourgeoisie, et auxquels on permit de faire de longues homélies et de se compromettre aussi longtemps qu'il fut nécessaire d'endormir le lion prolétarien; républicains qui réclamaient tout l'ancien ordre bourgeois, moins la tête couronnée; gens de l'opposition dynastique auxquels le hasard substituait le renversement d'une dynastie au changement d'un ministère; légitimistes qui voulaient non pas se débarrasser de leur livrée, mais en modifier la coupe, tels étaient les alliés avec lesquels le peuple fit son Février. La révolution de Février fut la belle révolution, la révolution de la sympathie générale, parce que les antagonismes qui y éclatèrent contre la royauté sommeillaient, embryonnaires, paisiblement côte à côte, parce que la lutte sociale qui formait l'arrière-plan n'avait acquis qu'une existence vaporeuse, l'existence de la phrase, du verbe. La révolution de Juin est la révolution haïssable, la révolution répugnante, parce que la chose a pris la place de la phrase, parce que la République a mis à nu la tête du monstre, en abattant la couronne qui le protégeait et le dissimulait. Ordre!  Tel était le cri de guerre de Guizot. Ordre! cria Sébastiani, ce Guizot au petit pied, quand Varsovie devint russe. Ordre! crie Cavaignac, écho brutal de l'Assemblée nationale française et de la bourgeoisie républicaine. Ordre!  tonnaient ses coups de mitraille en déchiquetant le corps du prolétariat. Aucune des nombreuses révolutions de la bourgeoisie française depuis 1789 ne fut un attentat contre l'ordre, car chacune laissait subsister la domination de classe, laissait subsister l'esclavage des ouvriers, laissait subsister l'ordre bourgeois, aussi souvent que fut modifiée la forme politique de cette domination et de cet esclavage. Juin a porté atteinte à cet ordre. Et malheur à Juin.

( Neue Rheinische Zeitung, 29 juin 1848)        

Malheur à Juin! répète l'écho de l'Europe.

Ce fut la bourgeoisie qui contraignit le prolétariat de Paris à l'insurrection de Juin. De là son arrêt de condamnation. Ni ses besoins immédiats avoués ne le poussaient à vouloir obtenir par la violence le renversement de la bourgeoisie, il n'était pas encore de taille à accomplir cette tâche... seule la défaite le convainquit de cette vérité que la plus infime amélioration de sa situation reste une utopie au sein de la République bourgeoise, utopie qui se change en crime dès qu'elle veut se réaliser. A ses revendications, outrées par la forme, puériles par le contenu et par là même encore bourgeoises dont il voulait arracher la concession à la révolution de Février, se substitua l'audacieux mot d'ordre de lutte révolutionnaire: Renversement de la bourgeoisie! Dictature de la classe ouvrière!

En faisant de son lieu funéraire le berceau de la République bourgeoise, le prolétariat força celle-ci à apparaître aussitôt sous sa forme pure comme l’État dont le but avoué est de perpétuer la domination du Capital, l'esclavage du Travail. Les yeux toujours fixés sur l'ennemi couvert de cicatrices, implacable et invincible, - invincible parce que son existence à lui est la condition de sa propre vie à elle - force était à la domination de la bourgeoisie libérée de toute entrave de se muer aussitôt en terrorisme bourgeois

(...) Ce n'est que trempé dans le sang des insurgés de Juin que le drapeau tricolore est devenu lz drapeau de la révolution européenne, le drapeau rouge. Et nous crions: 

"La révolution est morte! Vive la révolution!"

lire aussi:

Les grands textes de Karl Marx - 1 : la critique des libertés formelles de la déclaration des droits de l'homme et du citoyen, dont le pivot est le droit de propriété - une critique des déterminants bourgeois de la Révolution Française

Les grands textes de Karl Marx - 2 - La religion comme opium du peuple

Les grands textes de Karl Marx - 3: l'aliénation produite par la propriété privée et le capitalisme dans les Manuscrits de 1844

Les grands textes de Marx - 4: Les pouvoirs de l'argent (Ebauche d'une critique de l'économie politique, 1844)

Les grands textes de Karl Marx - 5: le matérialisme historique théorisé dans l'Idéologie allemande (1845)

Les grands textes de Karl Marx - 6 - L'idéologie, antagonismes de classes sociales et idées dominantes

Les grands textes de Karl Marx - 7 - Le Manifeste du Parti communiste - Les conditions du communisme se développent dans le développement du capitalisme et de la domination de la bourgeoisie

Les grands textes de Karl Marx - 8 - Qu'est-ce qu'être communiste? - Manifeste du Parti communiste (1848)

Marx et Engels: les vies extravagantes et chagrines des deux théoriciens du communisme!

Les grands textes de Karl Marx - 11 - Les luttes de classe en France - les leçons de la répression du soulèvement ouvrier de juin 1848
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1 août 2019 4 01 /08 /août /2019 13:00

 

Les chroniques Latines de Jean Ortiz portent un regard loin des clichés sur les luttes de libération du continent sud-américains... Toujours un œil vif sur l'Espagne et les enjeux sous-jacents du quotidien...

Nous avons souvent écrit ici que le franquisme ne fut pas une « simple dictature » « comme les autres », mais un système de terreur, concentrationnaire. « L’holocauste espagnol » fut même théorisé, programmé, afin de terroriser l’adversaire. Pour lui, « l’anti-Espagne », le nombre élevé d’irrécupérables » (d’anticléricaux) tenait à la présence dans leur corps, d’un « gène rouge » qu’il fallait identifier, localiser, éradiquer. Folie fasciste !

Pour le chef des services psychiatriques militaires, le fasciste Vallejo Nájera, comme tous ses acolytes, La République, le communisme, les anarchistes, etc. incarnaient le mal absolu. La revanche des prolétaires sur la monarchie d’Alphonse XIII, et la dictature militaire de Primo de Rivera. Il fallait donc, au nom de Dieu, de l’Eglise, de la patrie, « nettoyer », et même trier la population des progressistes et des révolutionnaires, « purifier » ces millions de sauvages espagnols « qui s’étaient égarés », un programme appliqué à la lettre, systématiquement, méthodiquement. Et à grande échelle. Tout fut systématiquement, froidement appliqué, planifié, méthodiquement mis en place. Un système de 300 « camps » de concentration » fut aménagé à la hâte pour y entasser des centaines de milliers de « rouges », de « desafectos » (des indifférents) relevaient de l’enfer : manque de nourriture, d’hygiène, de respect des prisonniers, viols, tortures... Le journaliste-historien Carlos Hernández de Miguel, dans son ouvrage : « Les camps de concentration de Franco », (éditions B, Groupe éditorial Penguin Random House, Barcelone, 2019) en a dressé une liste quasi exhaustive. Il indique qu’au camp d’Albatera (Alicante), pour le seul mois d’avril 1939, on compte 138 décès par mort et maladies.

827 exécutions au total dans les premiers jours de fonctionnement des « camps de concentration » ouverts à Santander, dont un au stade du « Sardinero ». Des arènes comme celles de Teruel, de Badajoz , devinrentse en véritables abattoirs pour républicains. Le stade de foot où jouait le Real Madrid (Chamartín), devinrent des centres de détention où des milliers de prisonniers mourraient de tuberculose, de typhus, de faim, de froid... Des citoyens ordinaires affamés, en proie aux parasites, s’effondraient en quelques jours d’internement.

 

Le camp « Los Almendros » faisait partie des plus redoutables. En effet, les camps étaient classés en fonction du rôle qu’ils jouaient, et des difficultés de survie. Les Espagnols, affectés par le « gène rouge », jugés irrécupérables, étaient soit liquidés, soit maltraités jusqu’à ce que mort s’en suive. Cette découverte de l’Espagne des camps, qui n’a rien à envier à l’Allemagne de Himmler, a été pendant longtemps sous-estimée. Les historiens commencent à peine, depuis quelques années, à étudier les archives de ces horribles lieux. Ils semblent s’accorder pour chiffrer entre 700 000 et un million de personnes, le nombre de détenus qui passèrent dans ces « camps de la mort ». 15% de ces derniers furent ouverts dans des couvents, des monastères, ou des édifices de valeur historique. Chaque jour, dans le cadre de la campagne de « rééducation », les détenus, considérés comme des sous êtres humains, devaient assister à la messe, chanter l’hymne franquiste, et faire le salut franquiste... Sans parler du travail esclave. Aucun des camps officiels ne fut destiné à recevoir des femmes.

 

Les groupes de phalangistes s’y approvisionnaient en « chair humaine » : ils amenaient des groupes de prisonniers dans la nature, et les tuaient dans le dos (c’est ce que l’on appelait les « paseos »).

 

Mis à part les fours crématoires, Franco et les fascistes espagnols utilisèrent toute la panoplie de l’horreur nazie.

 

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1 août 2019 4 01 /08 /août /2019 06:00
Les grands textes de Karl Marx - 10 - La lutte des classes en France - Les raisons de l'échec de la révolution de Février 1848

Karl Marx (1818-1883)

Les luttes de classes en France (1848-1850) 1 - de février à juin 1848

(éditions sociales)

" La pénurie financière mit, dès le début, la monarchie de Juillet sous la dépendance de la haute bourgeoisie et cette dépendance devint la source inépuisable d'une gêne financière croissante. L'endettement de l’État était d'un intérêt direct pour la fraction de la bourgeoise qui gouvernait et légiférait au moyen des Chambres. C'était précisément le déficit de l'Etat, qui était l'objet même de ses spéculations et le poste principal de son enrichissement.  A la fin de chaque année, nouveau déficit. Au bout de quatre ou cinq ans, nouvel emprunt. Or chaque nouvel emprunt fournissait à l'aristocratie financière une nouvelle occasion de rançonner l’État, qui, maintenu artificiellement au bord de la banqueroute, était obligé de traiter avec les banquiers dans les conditions  les plus défavorables. Chaque nouvel emprunt était une nouvelle occasion de dévaliser le public qui place ses capitaux en rentes sur l’État, au moyen d'opérations de Bourse, au secret desquelles gouvernement et majorité de la Chambre étaient initiées. En général, l'instabilité du crédit public et la connaissance des secrets d’État permettaient aux banquiers, ainsi qu'à leurs affiliés dans les Chambres et sur le trône, de provoquer dans le cours des valeurs publiques des fluctuations insolites et brusques dont le résultat constant ne pouvait être que la ruine d'une masse de petits capitalistes et l'enrichissement fabuleusement rapide des grands spéculateurs... En outre, les sommes énormes passant ... entre les mains de l'Etat laissaient place à des contrats de livraison frauduleux, à des corruptions, à des malversations et à des escroqueries de toute espèce. Le pillage de l’État en grand, tel qu'il se pratiquait au moyen des emprunts, se renouvelait en détail dans les travaux publics.  

(...) La monarchie de Juillet n'était qu'une société par actions fondée pour l'exploitation de la richesse nationale française dont les dividendes étaient partagés entre les ministres, les Chambres, 240.000 électeurs et leur séquelle... Le commerce, l'agriculture, la navigation, les intérêts de la bourgeoisie industrielle ne pouvaient être que menacés et lésés sans cesse par ce système. Aussi, celle-ci avait-elle inscrit sur son drapeau, pendant les journées de Juillet: Gouvernement à bon marché

Pendant que l'aristocratie financière dictait ses lois, dirigeait la gestion de l'Etat, disposait de tous les pouvoirs publics constitués, dominait l'opinion publique par la force des faits et par la presse, dans toutes les sphères, depuis la cour jusqu'au café borgne, se reproduisait la même prostitution, la même tromperie éhontée, la même soif de s'enrichir, non point par la production, mais par l'escamotage de la richesse d'autrui déjà existante. C'est notamment aux sommets de la société bourgeoise que l'assouvissement des convoitises les plus malsaines et les plus déréglées se déchaînait et entrait à chaque instant en conflit avec les lois bourgeoises elles-mêmes, car c'est là où la jouissance devient crapuleuse, là où l'or, la boue, le sang s'entremêlent que tout naturellement la richesse provenant du jeu recherche sa satisfaction.

La bourgeoisie industrielle voyait ses intérêts menacés, la petite bourgeoisie était moralement indignée, l'imagination populaire s'insurgeait, Paris était inondé de pamphlets... Enfin deux évènements économiques mondiaux précipitèrent l'explosion du malaise général et mûrirent le mécontentement jusqu'à la révolte. (...)

La maladie de la pomme de terre et les mauvaises récoltes de 1845 et 1846 accentuèrent l'effervescence générale dans le peuple. Le renchérissement de la vie en 1847 provoqua en France comme sur tout le reste du contient des conflits sanglants. Face aux orgies scandaleuses de l'aristocratie financière, c'était la lutte du peuple pour les moyens d'existence les plus élémentaires! A Buzançais, on executa des émeutiers de la faim, à Paris des escrocs repus étaient soustraits aux tribunaux par la famille royale!

Le second grand évènement économique qui hâta l'explosion de la révolution fut une crise générale du commerce et de l'industrie en Angleterre... Les ravages causés dans le commerce et l'industrie par la crise économique rendaient encore plus insupportable l'omnipotence de l'aristocratie financière. L'opposition bourgeoise souleva dans toute la France l'agitation des banquets en faveur d'une réforme électorale qui devait lui conquérir la majorité dans les Chambres et renverser le ministère de la bourse.

Le Gouvernement provisoire qui surgit des barricades de Février reflétait nécessairement dans sa composition les divers partis qui se partageaient la victoire. Il ne pouvait être qu'un compromis entre les différentes classes qui avaient renversé ensemble le trône de Juillet, mais dont les intérêts s'opposaient avec hostilité. Il était composé en majorité de représentants de la bourgeoisie. La petite bourgeoisie républicaine était représentée par Ledru-Rollin et Flocon; la bourgeoisie républicaine par les gens du National , l'opposition dynastique par Crémieux, Dupont de l'Eure, etc. La classe ouvrière ne possédait que deux représentants, Louis Blanc et Albert. Lamartine, enfin, dans le Gouvernement provisoire, n'était là, au premier abord, pour aucun intérêt réel, pour aucune classe déterminée; c'était la révolution de Février elle-même, le soulèvement commun avec ses illusions, sa poésie, son contenu imaginaire et ses phrases. Mais au fond le porte-parole de la révolution de Février, par sa position comme par ses opinions, appartenait à la bourgeoisie.  

Si Paris, par suite de la centralisation politique, domine la France, les ouvriers dominent Paris dans les moments de séismes révolutionnaires. La première manifestation d'existence du Gouvernement provisoire fut la tentative de se soustraire à cette influence prédominante en en appelant de Paris enivré au sang-froid de la France. Lamartine contesta aux combattants des barricades le droit de proclamer la République, disant que seule la majorité des Français avait qualité pour le faire, qu'il fallait attendre leur vote, que le prolétariat parisien ne devait pas souiller sa victoire par une usurpation..

Le 25 février, vers midi, la République n'était pas encore proclamée, mais, par contre, tous les ministères étaient déjà répartis entre les éléments bourgeois du Gouvernement provisoire et entre les généraux, banquiers et avocats du National.  Mais cette fois, les ouvriers étaient résolus à ne plus tolérer un escamotage semblable à celui de juillet 1830. Ils étaient prêts à engager à nouveau le combat et à imposer la République par la force des armes. C'est avec cette mission que Raspail se rendit à l'Hôtel de Ville. Au nom du prolétariat parisien, il ordonna au Gouvernement provisoire de proclamer la République, déclarant que si cet ordre du peuple n'était pas exécuté dans les deux heures, il reviendrait à la tête de 200.000 hommes. Les cadavres des combattants étaient encore à peine refroidis, les barricades n'étaient pas enlevées, les ouvriers n'étaient pas désarmés et la seule force qu'on pût leur opposer était la garde nationale. Dans ces circonstances, les considérations politiques et les scrupules juridiques du Gouvernement provisoire s'évanouirent brusquement. Le délai de deux heures n'était pas encore écoulé que déjà sur tous les murs de Paris s'étalaient en caractères gigantesques: 

République française! Liberté, Égalité, Fraternité!    

(...) Le mot qui répondait à cette suppression imaginaire des rapports de classe, c'était la Fraternité, la fraternisation et la fraternité universelles. Cette abstraction débonnaire des antagonismes de classes, cet équilibre sentimental des intérêts de classe contradictoires, cette exaltation enthousiaste au-dessus de la lutte de classes, la Fraternité fut vraiment la devise de la révolution de Février. C'était un simple malentendu qui séparait les classes et le 24 février, Lamartine baptisa le Gouvernement provisoire: "Un gouvernement qui suspend ce malentendu terrible entre les différentes classes" . Le prolétariat de Paris se laissa aller à cette généreuse ivresse de fraternité.

De son côté, le Gouvernement provisoire, une fois contraint de proclamer la République, fit tout pour la rendre acceptable à la bourgeoisie et aux provinces... La jeune République chercha comme son principal mérite, à n'effaroucher personne, à s'effrayer plutôt elle-même continuellement et, par sa mansuétude, sa vie passive, à acquérir le droit à la vie et désarmer les résistances. (...) Le Gouvernement provisoire voulait dépouiller la République de son apparence antibourgeoise. Il lui fallut donc, avant tout, chercher à assurer la valeur d'échange de cette nouvelle forme d’État, son cours en Bourse. 

Pour écarter jusqu'au soupçon qu'il ne voulait ou ne pouvait satisfaire aux obligations que lui légua la monarchie, pour redonner confiance en la moralité bourgeoise et en la solvabilité de la République, le Gouvernement provisoire eut recours à une fanfaronnade aussi puérile qu'indigne. Avant le ternie de l'échéance légale, il paya aux créanciers de l'État les intérêts des 5 %, 4 1/2 % et 4 %. L'aplomb bourgeois, l'assurance des capitalistes se réveillèrent brusquement, quand ils virent la hâte anxieuse avec laquelle on cherchait à acheter leur confiance.

Bien entendu, l'embarras financier du Gouvernement provisoire ne fut pas atténué par ce coup de théâtre qui le privait de l'argent comptant disponible. Il n'était pas possible de dissimuler plus longtemps la gêne financière, et ce fut aux petits bourgeois, employés et ouvriers à payer l'agréable surprise ménagée aux créanciers de l'État.Les livrets de caisse d'épargne dont le montant dépassait 100 francs furent déclarés non remboursables en argent. Les sommes déposées dans les caisses d'épargne     furent confisquées et converties, par voie de décret, en dette d'État non remboursable.Le petit bourgeois, déjà bien assez réduit à la misère, en fut irrité contre la République. Ayant reçu à la place de son livret de caisse d'épargne, des bons du Trésor, il fut contraint d'aller les vendre à la Bourse et de se livrer ainsi directement aux mains des Juifs de la Bourse contre lesquels il avait fait la révolution de Février.L'aristocratie financière qui régnait sous la monarchie de Juillet avait dans la Banque son Église épiscopale. De même que la Bourse régit le crédit public, la Ban-que gouverne le crédit commercial.Directement menacée par la révolution de Février, non seulement dans sa domination, mais dans son existence, la Banque s'appliqua, dès le début, à discréditer la République en généralisant la fermeture du crédit. Brusquement, elle dénonça tout crédit aux banquiers, aux fabricants, aux commerçants. Comme cette manœuvre ne provoqua pas de contre-révolution immédiate, elle eut nécessairement son contrecoup sur la Banque elle-même. Les capitalistes retirèrent l'argent qu'ils avaient déposé dans ses caves. Les possesseurs de billets de banque se précipitèrent à sa caisse pour les échanger contre de l'or et de l'argent.Le Gouvernement provisoire pouvait, sans recourir à la violence de façon légale,acculer la Banque à la banqueroute; il n'avait qu'à observer une attitude passive et à abandonner la Banque à son propre sort. La banqueroute de la Banque, c'était le déluge balayant en un clin d'œil du sol français l'aristocratie financière, le plus puissant et le plus dangereux ennemi de la République, le piédestal d'or de la monarchie de Juillet. Une fois la Banque en faillite, la bourgeoisie était obligée de considérer elle-même comme une dernière tentative de sauvetage désespérée la création parle gouvernement d'une banque nationale et la subordination du crédit national au contrôle de la nation.

Le Gouvernement provisoire, au contraire, donna cours forcé aux billets de ban-que. Il fit mieux. Il transforma toutes les banques de province en succursales de la Banque de France, lui permettant de jeter son réseau sur le pays tout entier. Plus tard,il engagea auprès d'elle les forêts domaniales en garantie de l'emprunt qu'il contracta envers elle. C'est ainsi que la révolution de Février consolida et élargit directement la bancocratie qu'elle devait renverser. Entre-temps, le Gouvernement provisoire se tordait sous le cauchemar d'un déficit croissant. C'est en vain qu'il mendiait des sacrifices patriotiques. Seuls, les ouvriers lui jetèrent leur aumône. Il fallut recourir à un moyen héroïque, à la promulgation d'un nouvel impôt. Mais qui imposer? Les loups-cerviers de la Bourse, les rois de la Banque, les créanciers de l'État, les rentiers, les industriels? Ce n'était point là un moyen de faire accepter en douceur la République par la bourgeoisie. C'était, d'un côté, mettre en péril le crédit de l'État et celui du commerce, que l'on cherchait,d'autre part, à acheter au prix de si grands sacrifices, de si grandes humiliations. Mais il fallait que quelqu'un casquât.

Qui fut sacrifié au crédit bourgeois ? Jacques Bonhomme, le paysan.

Le Gouvernement provisoire établit un impôt additionnel de 45 centimes par franc sur les quatre impôts directs. La presse gouvernementale essaya de faire accroire au prolétariat de Paris que cet impôt affecterait de préférence la grosse propriété foncière, les possesseurs du milliard octroyé par la Restauration. Mais, en réalité, l'impôt atteignit avant tout la classe paysanne, c'est-à-dire la grande majorité du peuple français. Ce sont les paysans qui durent payer les frais de la révolution de Février,c'est chez eux que la contre-révolution puisa son principal contingent. L'impôt de 45 centimes, c'était une question de vie ou de mort pour le paysan français, il en fit une question de vie ou de mort pour la République. La République, pour le paysan français, ce fut désormais l'impôt des 45 centimes, et dans le prolétariat de Paris, il vit le dissipateur qui prenait du bon temps à ses frais.Alors que la Révolution de 1789 avait commencé par délivrer les paysans des charges féodales, la révolution de 1848 s'annonçait par un nouvel impôt sur la population rurale, afin de ne pas mettre en péril le capital et d'assurer le fonctionne-ment du mécanisme d'État.Le seul moyen par lequel le Gouvernement provisoire pouvait écarter tous ces inconvénients et tirer l'État de son ancienne voie - c'était de déclarer la banqueroute de l'État. On se souvient comment à l'Assemblée nationale Ledru-Rollin fut pris après coup d'une vertueuse indignation en déclarant qu'il répudiait cette suggestion du boursier juif Fould, devenu ministre des Finances français. Fould lui avait tendu la pomme de l'arbre de la science.En reconnaissant les traites que la vieille société bourgeoise avait tirées sur l'État,le Gouvernement provisoire s'était mis à sa discrétion. Il était devenu le débiteur gêné de la société bourgeoise au lieu de se poser en créancier menaçant qui avait àrecouvrer des créances révolutionnaires remontant à de nombreuses années. Il lui fallut consolider les rapports bourgeois vacillants pour s'acquitter d'obligations qui ne sont à remplir que dans le cadre de ces rapports. Le crédit devint une condition de son existence et les concessions, les promesses faites au prolétariat autant de chaînes qu'il fallait briser. L'émancipation des travailleurs, même comme simple phrase, devenait un danger intolérable pour la nouvelle République, car elle était une protestation permanente contre le rétablissement du crédit qui repose sur la reconnaissance ininterrompue et inaltérable des rapports économiques de, classes existants. Il fallait donc en finir avec les ouvriers. La révolution de Février avait rejeté l'armée hors de Paris. La garde nationale,c'est-à-dire la bourgeoisie dans ses nuances variées, constituait la seule force. Cependant, elle se sentait à elle seule inférieure au prolétariat. Au surplus, elle était obligée,non sans y faire la résistance la plus acharnée, non sans susciter cent obstacles divers,d'ouvrir peu à peu ses rangs et, partiellement, d'y laisser entrer des prolétaires armés.Il ne restait donc qu'une seule issue : opposer une partie des prolétaires à l'autre partie.

Dans ce but, le Gouvernement provisoire forma 24 bataillons de gardes mobiles, de 1000 hommes chacun, composés de jeunes gens de 15 à 20 ans. Ils appartenaient pour la plupart au lumpen-prolétariat qui, dans toutes les grandes villes, constitue une masse nettement distincte du prolétariat industriel, pépinière de voleurs et de criminels de toute espèce, vivant des déchets de la société, individus sans métier avoué, rôdeurs, gens sans aveu et sans feu, différents selon le degré de culture de la nation à laquelle ils appartiennent, ne démentant jamais le caractère de lazzaroni. (...)" 

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Les grands textes de Karl Marx - 3: l'aliénation produite par la propriété privée et le capitalisme dans les Manuscrits de 1844

Les grands textes de Marx - 4: Les pouvoirs de l'argent (Ebauche d'une critique de l'économie politique, 1844)

Les grands textes de Karl Marx - 5: le matérialisme historique théorisé dans l'Idéologie allemande (1845)

Les grands textes de Karl Marx - 6 - L'idéologie, antagonismes de classes sociales et idées dominantes

Les grands textes de Karl Marx - 7 - Le Manifeste du Parti communiste - Les conditions du communisme se développent dans le développement du capitalisme et de la domination de la bourgeoisie

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Marx et Engels: les vies extravagantes et chagrines des deux théoriciens du communisme!

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31 juillet 2019 3 31 /07 /juillet /2019 06:00

Il y a 105 ans exactement, Jean Jaurès, le grand leader du mouvement ouvrier et socialiste français, était assassiné par un militant d'extrême-droite nationaliste, assassinat qui ouvrait un cycle de violences sans précédent. L'occasion de rappeler quelle fut l’œuvre de ce dirigeant politique extraordinaire.    

"Le socialisme de Jean Jaurès: humaniste, internationaliste, républicain, révolutionnaire! - par Ismaël Dupont

3 septembre 1859 : naissance de Jean Jaurès à Castres

1878 Reçu premier à l'Ecole normale supérieure

1881 Reçu troisième à l'agrégation de philosophie. Professeur à Albi, puis à la Faculté de Lettres de Toulouse (1883)

4 octobre 1885 élu député du Tarn sur la liste d'Union Républicaine

1887 (21 janvier) : premier article dans la Dépêche de Toulouse à laquelle il collaborera jusqu'à sa mort. Il y tient aussi de 1893 à 1898 une chronique littéraire qu'il signe « Le liseur ».

22 septembre 1889 : échec aux élections législatives dans la première circonscription de Castres face à Abrial, le candidat du marquis de Solages

1890 élu conseiller municipal de Toulouse, puis adjoint au maire

1891 Août : rédige un long manuscrit « La question religieuse et le socialisme » qui restera inédit jusqu'en 1959

1892 : Février et mars : soutient en Sorbonne ses deux thèses de philosophie : « De la réalité du monde sensible » (thèse principale) et « Les origines du socialisme allemand » (thèse latine)

15 août: début de la grande grève des mineurs de Carmaux (qui va durer 10 semaines et que va soutenir ardemment Jaurès) pour protester contre le licenciement du maire ouvrier et syndicaliste Calvignac

1893 22 janvier : élu député socialiste de Carmaux sur le programme du Parti ouvrier français 8 février : entre à la Petite République, journal auquel il collaborera jusqu 'à la fin 1903 20 août : élections générales, réélu au premier tour à Carmaux

1895  Avril-Mai : voyage en Algérie

Août-octobre : lock-out des verriers de Carmaux

1896 : 25 octobre : inauguration de la Verrerie ouvrière d'Albi

1898 : 22 janvier : interpelle à la Chambre sur l'affaire Dreyfus

12 février : dépose au procès Zola

19 février : réclame la citoyenneté et le droit de vote pour les arabes algériens et le respect de leur haute civilisation.

8 mai : battu aux élections législatives par le marquis de Solages

Octobre : publie Les Preuves, recueil d'articles sur l'affaire Dreyfus, parus dans la Petite République, le quotidien socialiste de Paris de Gérault-Richard.

 

1899 : 24 juin : approuve sous sa responsabilité personnelle l'entrée de Millerand dans le cabinet Waldeck-Rousseau de « Défense républicaine » (au côté du général Galiffet, le massacreur de la commune, ministre de l'Armée)

3 décembre 1899, salle Japy : Congrès des Socialistes. 700 délégués représentent 1500 groupes socialistes. Jaurès et ses alliés indépendants, allemanistes et possibilistes, sont mis en nette minorité devant le bloc des guesdistes et des blanquistes (Edouard Vaillant). La participation gouvernementale est décrétée incompatible avec la lutte des classes mais admissible à titre exceptionnel.

1900 : 23 septembre : 5ème congrès de la IIe Internationale qui n'exclue pas la participation gouvernementale à titre exceptionnel (adoption de la motion Kautsky-Vandervelde). Jaurès critique le révisionnisme de Berstein. 30 septembre : rupture entre les blanquistes et les guesdistes d'un côté qui vont créer le Parti socialiste de France (en nov 1901) et Jaurès et Brousse qui créent le Parti socialiste français (mars 1902).

26 novembre à l'hippodrome de Lille devant plusieurs milliers de militants, Jaurès et Guesde tiennent conférence et affrontent leurs Arguments. « Le discours des Deux méthodes ».

1902 : élu député de Carmaux contre le marquis de Solages. Fin de la rédaction des 5 volumes de L'histoire socialiste de la Révolution française.

1903 : soutien au gouvernement de « Bloc Républicain » d'Emile Combes et à ses lois contre l'enseignement des congrégations religieuses. Élu vice-président de la Chambre

1904 : 18 avril : premier numéro de l'Humanité, journal socialiste dirigé par Jaurès, financé par des compagnons du combat pour Dreyfus. 14-20 août : Congrès de l'Internationale à Amsterdam : il appelle les socialistes français à l'unité. L'Internationale condamne les déviations réformistes et « social-démocrates » avant l'heure des socialismes européens, la participation des socialistes et leur solidarité avec des gouvernements bourgeois au profit du rappel des objectifs collectivistes et révolutionnaires et de la stratégie incontournable de renforcement de la lutte des classes.

1905 23-26 avril : fondation de la SFIO au Congrès socialiste du Globe 11 décembre : loi de séparation de l'Eglise et de l'Etat dont Jaurès et Briand sont les artisans

1906 : 6 mai : réélu député de Carmaux 12 juin : débat à la Chambre avec Clémenceau (président du conseil en octobre) : radicalisme et socialisme La Chambre comporte désormais 400 républicains de gauche sur 580 députés, dont 54 parlementaires soutenus par la SFIO et 18 « socialistes indépendants » ayant rompu avec les objectifs de l'Internationale. 11 août : ouvre dans l'Humanité une tribune libre pour les syndicats 1er-4 novembre : fait accepter les conséquences de la Chartre d'Amiens au Congrès socialiste de Limoges.

1908 : La CGT compte 800 000 adhérents . Entre 1906 et 1908, les conflits sociaux se multiplient, réprimés violemment par les radicaux.

1910 : février : au Congrès socialiste de Nîmes il défend le projet de retraites ouvrières critiqué par la CGT, les guesdistes et les amis d'Hervé 24 avril : réélu à Carmaux Automne : Grève des cheminots : Jaurès n'a pas de mots assez durs pour dénoncer le choix de Briand, son ancien ami, de mater durement, par des licenciements, des arrestations arbitraires, des emprisonnements et des réquisitions contre les 60000 cheminots courageusement engagés dans un mouvement de grève générale

14 novembre : dépose à la Chambre le texte de l'Armée nouvelle, commentaire à une proposition de loi pour une armée républicaine.

1911 : 16 juin 1911 : réclame le respect de l'indépendance du Maroc, dénonce la guerre coloniale et s'oppose au régime de protectorat. Août-septembre : tournée de conférences au Brésil, en Uruguay, en Argentine.

1912 : 18-21 février : au Congrès socialiste de Lyon, il s'oppose aux guesdistes qui voulaient condamner les méthodes de lutte de la CGT 24-25 novembre : Congrès de l'Internationale à Bâle : « Guerre à la Guerre »

 

1913 : Mars-Juin : dirige la campagne de masse contre la loi qui porte à 3 ans la durée du service militaire

1914 : 26 avril : rééelu à Carmaux. La SFIO gagne 35 sièges de députés (103 sièges au total). La SFIO compte 72000 adhérents. 14-16 juillet : congrès socialiste de Paris. Jaurès fait approuver la grève générale ouvrière internationalement organisée comme moyen de prévenir la guerre.

31 juillet : assassinat de Jean Jaurès par Raoul Villain au café du Croissant.

 

Le contexte: un socialisme français à reconstruire après la commune  

A la différence des grandes social-démocraties la renaissance socialiste après la Tragédie de la Commune de Paris s'était faite sous le signe de l'émiettement.

A la suite de l'échec sanglant de la Commune en mai 1871, beaucoup de militants vont être déportés, contraints à l'exil, et dans les premières années de la décennie 1870, le combat qui primera, y compris pour les militants d'extrême gauche, sera celui de la consolidation de la République face au cléricalisme et au danger de restauration monarchique.

Le drame de 1871 interroge sur la stratégie insurrectionnelle: l'option légaliste sera confirmée par les solides garanties apportées en 1881 aux libertés de réunion et de presse, en 1884 à la liberté syndicale.

Dans les congrès ouvriers de Paris et de Lyon en 1876 et 1878, la constatation du droit de propriété et de l'inégalité sociale prend des formes plutôt proudhoniennes mettant l'accent moins sur la conquête du pouvoir politique pour imposer verticalement la transformation sociale que sur l'auto-organisation spontanée des travailleurs en chambres syndicales et coopératives de production.

Mais en octobre 1879 est créé à Marseille un parti ouvrier d'inspiration collectiviste et marxisante, d'abord dirigé par Jules Guesde (1845-1922), ancien anarchiste récemment converti au marxisme et qui cherche depuis 1877 à propager ses idées dans le journal qu'il crée avec Gabriel Deville (1854-1940) et où collabore Paul Lafargue, L'Egalité.

 Rappelons que l'autorité intellectuelle de Marx commence seulement depuis peu à se faire sentir en France. En 1873, Pierre Larousse lui consacre un article plutôt favorable dans son Grand dictionnaire universel du XIXème siècle et en 1872 est publié le premier livre du Capital. En revanche, il faudra attendre 1885 pour voir la première version intégrale du Manifeste du parti communiste publiée en français, traduite par Laura Lafargue, fille de Marx et compagne de Lafargue.

Au congrès de Saint Etienne en septembre 1882, Guesde est mis en minorité, ce qui entraîne son départ de son parti, sa création du POF (Parti Ouvrier Français) et la formation en opposition par Paul Brousse et Gaston Allemane de la Fédération des travailleurs socialistes de France.

« Celle-ci, écrit Pierre Lévêque, maintient un objectif maximaliste (la libération du prolétariat par la collectivisation des moyens de production et d'échange), mais entend abandonner le tout à la fois qui aboutit au rien du tout » et parvenir au but par une série d'étapes successives: il faut conquérir les municipalités qui confieront les services publics (eau, gaz, transports en commun...) à des associations ouvrières, éduquer ainsi les travailleurs à la gestion, établir enfin, par la voie du suffrage universel, la République sociale qui prendra en main les grandes industries, les chemins de fer et les banques ».

 Paul Brousse lui-même est l'auteur du néologisme « marxisme » à consonance péjorative qui apparaît dans un pamphlet paru en 1882, Le Marxisme dans l'Internationale, dans lequel il dénonce la social-démocratie allemande et son « appendice » en France, le guesdisme, qui, en mettant l'accent sur le déterminisme économique dans lequel prend sens le combat politique, en dépréciant la démocratie parlementaire et en cherchant à imposer la prééminence d'un parti pensé comme le cerveau de la classe ouvrière sur le mouvement syndical, s'oppose aussi bien à la tradition française de valorisation proudhonienne de l'organisation spontanée des travailleurs qu'à l'adhésion aux valeurs républicaines à titre d'héritage révolutionnaire à conserver.

Si cette fédération « possibiliste » s'affaiblit par la suite, elle sera relayée dans les années 1890 par une partie des socialistes indépendants, dont Alexandre Millerand, député de la Seine et directeur du quotidien La Petite République.

L'évolution de Jean Jaurès vers le socialisme

Le milieu familial

Jean Jaurès naît en 1859 à Castres.

Il est issu d'une famille de la moyenne bourgeoisie, des négociants en laine et en textile qui fourniront plusieurs officiers à l'armée. Deux frères de son père seront officiers, un cousin de son père fut amiral, sénateur et même ministre de la marine. Le prestige de son grand oncle facilitera d'ailleurs son élection en 1885.

Son père, Jules Jaurès est plutôt conservateur, et ne semble pas avoir exercé une grande influence sur Jean Jaurès.

Sa mère Adelaïde Barbaza appartenait à une famille de petits industriels et de notables municipaux du Tarn. Famille éduquée, où l'on trouvait plusieurs professeurs. Adelaïde est aimante, catholique mais sans bigoterie. Sa curiosité, sa bonté, sa tolérance et sa rigueur morale inspireront Jean Jaurès qui aimait beaucoup sa mère et vécut avec elle à Albi pendant quelques années après la mort de son père et suite à son mariage.

Sans être à proprement parler un fils du peuple, Jaurès n'a pas non plus grandi dans l'opulence et se révèle être comme beaucoup d'intellectuels de cette génération un produit de la méritocratie et des bourses d’État, même si l'école républicaine n'est pas encore organisée. Des revers de fortune ont en effet amené son père à vivre simplement des revenus petite ferme de 6 hectares à La Fédial près de Castres où Jean Jaurès s'initiera à l'Occitan et aux mœurs de la vie paysanne. Les Jaurès vivent entre Castres et leur ferme à la campagne.

Remarqué par l'abbé Séjal de Castres qui dirige les cours de la pension Saint Louis, Jaurès rentre au Collège, remporte de nombreux prix, puis, sous l'influence d'un inspecteur général Félix Deltour qui perçoit son potentiel et le détourne de passer le concours des Postes, auquel le destinait l'abbé Séjal, il obtient en 1877 une bourse d'internat au collège Sainte-Barbe à Paris, puis prépare à Louis-le-Grand l'Ecole Normale supérieure.

 

1876-1881 : Jaurès à la conquête de l'excellence scolaire à Paris.

Jaurès à la passion des Humanités : littérature grecque et latine, histoire, philosophie. Mais il excelle en tout.

Il y est reçu premier au concours d'entrée de Normale Sup, devant Bergson. En juillet 1881, à 22 ans, il est reçu troisième à l'agrégation de philosophie, derrière Bergson. C'est pour lui un échec.

Pendant ses années parisiennes, Jaurès se détache de la religion catholique même s'il restera toute sa vie passionné et tourmenté par la question religieuse, persuadé que le matérialisme n'épuise pas l'explication du monde.

 

1881-1885 : Professeur de philosophie à Albi puis à Toulouse

De 1881 à 1885, Jaurès enseigne la philosophie d'abord à Albi en lycée et à l'école Normale, puis à partir de 1883 à Toulouse à l'université et au lycée des jeunes filles.

Vers 1882-1883, il réfléchit au sujet de ses thèses de philosophie : sa thèse principale, soutenue en Sorbonne en 1892, « De la réalité du monde sensible » sera une approche métaphysique des phénomènes de la perception où il affirmera à la fois une rupture avec l'idéalisme et le subjectivisme de certaines philosophies de l'esprit et du moi comme celle de Bergson et une tendance à insérer l'esprit et l'idéalité à l'état latent dans la matière sensible elle-même.

Pour lui, les qualités sensibles du monde ont une réalité objective en dehors de notre esprit, comme le temps et l'espace. Elles sont aussi l'indice de l'idéalité et de la spiritualité du monde, caractérisé par son unité profonde et la participation de toute chose et de toute être à un même élan de vie et une tendance à l'organisation. Pour lui, il y a une union constante, depuis la cellule, entre la matière et la conscience. La conscience habite le monde matériel : Dieu ou l'esprit n'est pas au-dessus du monde, extérieur à la nature.

Sa métaphysique panthéiste perçoit dans la nature un élan vers l'idéal qui se traduira dans l'histoire.

Sa deuxième thèse, écrite en latin, qui prendra forme sous l'influence de préoccupations plus tardives, porte sur « Les origines du socialisme allemand ». Elle sera achevée en 1891. Nous en parlerons un peu plus tard.

L'important est de souligner que la vocation de Jaurès n'était pas exclusivement la pratique politique, la philosophie n'étant dans son parcours qu'un accident. C'est la pensée philosophique qui le mène à la politique, qui fonde son attachement profond à la République et à la justice sociale, qui continue à innerver son rapport à l'actualité sociale et politique.

 

Jaurès « ambitionne de fonder la politique dont il rêve sur l'exercice exigeant de la pensée. Ainsi pourrait-il continuer la philosophie avec la politique, sachant aussi que la politique oblige la philosophie à se repenser ». Jaurès mesure « le fossé entre ses rêves et les républicains du Midi. Mais Jaurès a mis au point une méthode, qui deviendra une constante de son action publique et qui lui permet d'assumer la réalité, de batailler avec elle, tout en conservant intact son horizon mental. Il s'agit pour lui de ne jamais se séparer de sa propre pensée et de l'ancrage philosophique qui est le sien. Ce dispositif confère à l'action de Jaurès une force réelle, une possibilité d'indépendance, et en même temps qu'il redéfinit la politique en l'attachant à la critique intellectuelle. Le lien de la politique avec la pensée apporte le supplément qui manque trop souvent à la première, comme il s'en plaint. La réciprocité fonctionne aussi, comme le montrera amplement le travail politique de Jaurès. Celui-ci est souvent sans concession, radical dans sa critique des institutions, des pratiques, des ambitions. En brutalisant les certitudes républicaines par l'expression des faits d'injustice, d'inégalité, de violence, en confrontant la politique au prolétariat, à la guerre, Jaurès fait éclater les cadres intellectuels de l'action publique. Et il s'oblige également à repenser ses propres certitudes, à faire progresser son savoir intellectuel et philosophique à l'aune de l'expérience politique ».

Jean Jaurès – Gilles Candar et Vincent Duclert (Fayard, 2014)

 

Octobre 1885 : Jaurès, plus jeune député de France, un républicain aux idées sociales avancées

En 1885, incité à s'engager en politique par son ancrage philosophique, la conscience de ses qualités, son ambition et les encouragements d'anciens professeurs de Castres, Jaurès est élu sur une liste d'Union républicaine dès le premier tour des législatives d'octobre dans le Tarn, face au camp conservateur.

Dès sa première campagne électorale, il parle retraites et sociétés de secours mutuel aux ouvriers de Carmaux, il se prononce en faveur de l'impôt progressif sur le revenu, réclamé par les radicaux, mais il appartient encore au courant des républicains modérés, admirant Gambetta mais suivant les votes des partisans de Jules Ferry. Pourquoi ? Il est attaché à la « concentration républicaine » pour défendre la République contre la réaction.

Il admire l’œuvre d'instruction publique et soutient l'ambition colonisatrice de Ferry.

A la chambre, qui ne compte que 6 députés socialistes, Jaurès vote comme le centre gauche, il condamne la violence lors de la grève de Décazeville en janvier 1886. Le 26 janvier 1886, les grévistes de Décazeville précipitent l'ingénieur Watrin sur une grille aux pointes acérées. Jaurès estime que la violence des militants de Décazeville « a supprimé le vrai débat et fermé la porte aux revendications de la pensée socialiste ».

Les socialistes à la Chambre le rebutent par leur apologie de la violence et du conflit de classe et il vote le 10 mars 1886 contre la motion de censure du gouvernement déposé par Emile Basly, ancien mineur d'Auzun, pendant la grève de Decazeville.

Néanmoins, la même année, il présente un texte de loi pour les retraites ouvrières basées sur des principes coopératifs. Dans l'exposé des motifs de la loi, il écrit : « Ainsi nous travaillerons à réaliser l'idée socialiste, vers laquelle tout nous achemine ». Il perçoit la nécessité de changer l'ordre social qui ne permet pas aux virtualités de toute une partie des hommes de s'exprimer pleinement et qui déçoit les promesses de liberté, d'égalité et de fraternité contenues dans l'idée républicaine.

En avril 1886, « républicain indépendant », Jaurès déclare à la Chambre des députés :

« Nous devons réaliser par la République l'abolition du salariat, l'affranchissement des cœurs et des bras, la remise graduelle des moyens de production aux mains des travailleurs pour la constitution d'un patrimoine collectif... Si vous n'avez pas un but élevé, si vous ne poursuivez pas une haute pensée de justice sociale, d'égalité sociale, vos petites réformes iront grossir le poids de vos lois stériles ».

Démocrate avancé, Jaurès pratique les compte rendus de mandat dans sa circonscription du Tarn.

S'il est partisan de l'union des républicains pour défendre les acquis de la République (Clémenceau a mis pour lui en péril la République en provoquant la démission de Ferry en 1885), Jaurès considère que la République, ce doit être à la fois la démocratie politique et sociale. Méfiant face à l'agressivité parlementaire des radicaux emmenés par Clémenceau et des socialistes, il ne partage pas la vision individualiste et bourgeoise du monde des républicains modérés proches de Ferry. Il supporte mal le climat de corruption qui règne dans la société bourgeoise et parlementaire – lequel conduira au boulangisme- et manifeste un vrai intérêt pour la question sociale.

Jaurès dira dans une préface en 1904 - « j'ai toujours été un républicain, et toujours un socialiste ».

Il manifeste d'ailleurs un intérêt remarquable dès cette époque pour l'analyse du capitalisme, les phénomènes économiques et sociaux, l'émergence du nouveau dans l'organisation des travailleurs et des paysans, le rapprochement de leur lutte pour la dignité et le droit au bonheur. Pour lui, la République est encore inachevée tant qu'elle n'est pas encore démocratie sociale, affirmation de la solidarité contre le pur jeu du capitalisme égoïste et de l'égalité effective d'accès aux droits et aux protections pour les travailleurs qui rendent la liberté réelle.

 

Jaurès collabore avec La Dépêche de Toulouse à partir de 1887.

Parmi les premiers articles de Jaurès, une bonne moitié sont consacrés clairement à la question sociale.

En février 1887, pour des prix rémunérateurs pour les fermiers, des revenus garantis pour les métayers.

En février 1887 toujours, Jaurès défend une nationalisation des chemins de fer et des grandes activités d'intérêt général, dénonce la main mise des financiers et spéculateurs sur l'économie et leur pouvoir corrupteur.

En mars 1887, après une catastrophe qui a tué 100 mineurs à Saint Étienne, Jaurès défend l'idée que la sécurité des mineurs doit être assurée et garantie par des nouveaux pouvoirs donnés à leurs délégués élus.

Il se montre déjà très confiant dans les capacités d'auto-formation et d'auto-organisation des travailleurs, contre ceux qui prétendent assurer leurs intérêts et leur sécurité d'en haut et de l'extérieur.

Il voit aussi déjà le caractère inexorable du processus d'affirmation politique et social du prolétariat: « Il est évident, pour tous ceux qui regardent et qui écoutent, pour ceux qui sont attentifs à l'éclair qui traverse l'horizon, que de vastes rénovations se préparent. Plus de lumière ! Demandait Goethe avant de mourir. Plus de justice ! Demande notre siècle avant de finir ».

Il craint encore en 1887 toutefois les révoltes ou révolutions violentes du monde ouvrier, le gouffre de ressentiment qui se creuse entre les classes, et espère que des réformes sociales profondes, touchant l'organisation du système, pacifiques et rapides sauront garantir plus d'harmonie entre les hommes par une nouvelle forme de collaboration de classe, voire par leur abolition.

A l'époque, sa critique du capitalisme, qui est réelle, se fonde à la fois sur l'idée que celui-ci aliène les hommes, les dépossède de leur contrôle sur leur vie et de leurs capacités à saisir le monde dans sa complexité et son idéalité, et accroît la désunion entre les hommes en créant des fossés entre les conditions d'existence.

Le 3 mars 1889, dans La Dépêche, il s'alarme du fait que les lois du capitalisme deviennent de plus en plus écrasantes et soustraites au contrôle des hommes :

« Cette société ressemblerait à une société où une centaine de mécaniciens ayant mis la main, même légitimement, sur de monstrueuses machines automatiques capables et seules capables de tout produire, le pain tout cuit, les vêtements tout confectionnés, les maisons toutes bâties, s'approprieraient la totalité du pain, des vêtements et des maisons, sous prétexte qu'ils tiennent la manivelle de la machine. Or ce n'est pas là tout à fait une fiction : le mouvement des sociétés européennes, depuis bientôt un siècle, peut se résumer ainsi : abaissement continu du prolétariat, écrasement continu de la classe moyenne par la classe capitaliste » (article ayant pour titre « Les classes sociales »).

En août 1887, il écrit un très vibrant hommage à la « Fédération Ouvrière », à l'organisation syndicale des travailleurs dont il perçoit toute la portée, tout en disant ses inquiétudes par rapport à la violence des conflits de classe et son souhait d'une démocratie sociale apaisée grâce à l'égalité et aux nouveaux droits conquis par les ouvriers. L'idéal reste celui de la paix sociale car il croit que la République peut être intégratrice.

On peut lire quelques extraits de ce beau texte : Fédération ouvrière, 20 août 1887

« S'il est souverain dans l'ordre politique, le peuple est bientôt esclave dans l'ordre social ; ainsi les travailleurs, non seulement restent attachés à la République, mais ils veulent l'organiser de telle sorte que la souveraineté nationale s'exerce désormais sans entrave. Ils comprennent qu'un gouvernement républicain appuyé sur la droite ne leur donnera jamais satisfaction ; ils ne se désintéressent donc pas de la politique, mais ils voient clairement qu'elle n'est qu'un moyen, un instrument nécessaire de réforme sociale, et ils ne veulent pas que cet instrument devienne un jouet. Le but qu'ils se proposent, c'est l'égalité du bonheur entre les hommes, en tant que ce bonheur dépend de l'organisation des sociétés ; et c'est pour atteindre ce but, trop souvent oublié par les partis politiques, que les travailleurs, depuis quelques temps, s'appliquent un peu partout à recueillir, à grouper leurs forces éparses... Les syndicats ouvriers se multiplient et se développent... Quelques esprits libéraux voient avec chagrin le développement des syndicats, ils craignent que l'ouvrier, comme embrigadé, n'y laisse une part de son indépendance. Ils redoutent que, sans le vouloir, nous ne ressuscitions les corporations de l'ancien régime. Non, les corporations étaient organisées au profit de quelques-uns, et reposaient sur l'idée de hiérarchie. Les syndicats s'organisent au profit de tous, ils reposent sur l'idée d'égalité. Le bien le plus grand que la Révolution ait donné aux hommes, c'est assurément la liberté. Mais qu'est la liberté sans l'union, dans une société comme la nôtre, livrée aux hasards de la concurrence, aux jeux subtils de la force, aux rencontres incessantes et douloureuses de la pauvreté et de la richesse ? La liberté sans la solidarité n'est qu'un mot, et la solidarité elle-même n'est rien, si elle reste un sentiment du cœur, si elle ne devient pas une institution. Le syndicat, c'est la fraternité des travailleurs organisée, c'est l'âme du peuple, orageuse encore, mais vaillante et aimante qui prend un corps... ».

Le mandat de Jaurès s'achève sur la crise du boulangisme et si Jaurès combat avec fermeté les idées boulangistes, il y voit aussi le signe qu'il est temps de faire une révision profonde des idées et des pratiques de la République, pour la rendre moins bourgeoise, plus sociale.

Le socialisme lui apparaît comme une issue à la crise profonde que la République traverse – politique des petits intérêts sans vision, indifférence à la question sociale – crise dont le succès rapide et éphémère (suite au suicide de Boulanger à Bruxelles sur la tombe de sa maîtresse le 30 septembre 1891) du boulangisme est le symptôme.

Pour Jaurès, le boulangisme est l'indice et l'effet d'une crise de régime : il faut le combattre frontalement comme césarisme menaçant les libertés républicaines et aussi, plus en profondeur, par un authentique programme de démocratie sociale.

Car pour Jaurès, le boulangisme traduit aussi bien « une aspiration confuse vers un ordre meilleur qu'un acte de désespoir ». Mais il faut combattre les boulangistes à la loyale, dans l'affrontement des idées et des arguments, non en changeant le mode de scrutin pour élire l'Assemblée Nationale : le scrutin d'arrondissement succédant au scrutin de liste départemental pour minimiser leurs chances d'obtenir des députés.

Le 3 novembre 1889, Jaurès écrit dans La Dépêche : « Le boulangisme a retardé, en l'égarant, le mouvement socialiste. Il est certain qu'il y a eu, au début, dans le mouvement boulangiste, un grand mélange de socialisme dévoyé... L'équivoque boulangiste nous gênait, nous, républicains démocrates. Sur la révision, où nous cherchions l'avènement du peuple, où le boulangisme cherchait l'avènement d'un homme équivoque. Sur le socialisme, qui était pour nous la réalisation de la justice par la science et la liberté, qui n'était pour le boulangisme qu'un vague sourire de prétendant aux foules amorcées, équivoque encore ».

En lisant ces mots, on peut penser à la signification des progrès électoraux du FN de Marine Le Pen et à l'antidote pour les contrer.

 

1889-1892 : le ralliement progressif au socialisme.

Les raisons :

D'abord, la prise de recul après la défaite électorale et l'expérience du pouvoir corrupteur de l'argent et de l'influence capitaliste.

Républicain très avancé en 1889, ayant évolué vers la gauche (après 1887, il vote de plus en plus avec les radicaux), Jaurès s'intéresse de très près à l'histoire et aux théories socialistes, dans leur diversité, après sa défaite électorale dans un scrutin législatif d'arrondissement face à Abrial, l'homme lige du marquis de Solages, le patron réactionnaire et monarchiste de Carmaux, lui-même protégé du baron Reille, l'un des fondateurs du Comité des Forges, bonapartiste et conservateur.

Jaurès a constaté à son désavantage avec dépit et dégoût le pouvoir de l'argent et du pouvoir social capitaliste sur l'issue les élections, il a perçu combien les élus républicains bourgeois étaient prompts à s'allier avec la droite conservatrice pour faire échec aux revendications ouvrières lors des conflits sociaux qui se multiplient dans sa région. La démocratie version troisième République lui apparaît de plus en plus formelle, recouvrant une oligarchie de fait contre laquelle le courant contestataire des partisans du boulangisme apparaît comme une voie sans issue et dangereuse même si c'est l'indice d'un problème : l'ordre social inégalitaire doit être remis en cause, transformé, si on veut que la liberté politique, la souveraineté du peuple, la démocratie elle-même aient un sens.

cf. Article de La Dépêche « A Carmaux », 29 octobre 1890

« J'ai dit ici bien souvent que, si l'on ne mettait pas obstacle aux élections d'argent, les capitalistes, les financiers saisiraient une à une la plupart des circonscriptions de France par l'oppression et la corruption. J'ai dit aussi que, si le gouvernement ne se mettait pas résolument à la tête de la démocratie laborieuse, si, sous prétexte d'apaisement ou d'esprit pratique, il laissait tomber toutes les grandes questions, peu à peu les capitalistes républicains et les capitalistes réactionnaires, n'étant plus divisés par rien, se coaliseraient pour l'écrasement définitif des humbles. Il se passe, en ce moment même, à Carmaux, centre minier considérable de notre région, des faits saisissants et tristes qui ne me donnent que trop raison. Carmaux était, depuis vingt ans, une ville républicaine. Il y a un an, le marquis de Solages, aidé par le baron Reille, lancé par lui, a voulu s'emparer de Carmaux. Il y a réussi, au moins, pour quelques temps. Il est aujourd'hui député réactionnaire de Carmaux. Administrateur des mines, il a convoqué au château quelques porions, quelques ouvriers, et il leur a donné mandat de travailler pour lui les ouvriers de la mine, de les surveiller, de paralyser par un espionnage incessant les plus libres et de mener les autres au scrutin. Il a répandu l'or, les promesses, les menaces. Les ouvriers mineurs, comme les ouvriers de presque toutes les industries, venaient de traverser une longue crise : il y avait eu bien des jours de chômage, ils avaient souffert. Or, en septembre 1889, après le prodigieux succès de l'Exposition Universelle, contre laquelle toute la réaction avait voté, il y avait en France une reprise des affaires, un réveil de l'activité industrielle. Partout, dans les mines de France, les prix de la houille s'élevaient et les commandes affluaient. Le marquis de Solages dit aux ouvriers : « Vous voyez, c'est nous qui ranimons le travail ; si vous n'êtes pas avec nous, il y aura encore des chômages ; si vous êtes avec nous, vous aurez du travail ». Et beaucoup d'ouvriers républicains cédèrent. Ils désiraient avant tout assurer du pain à leurs familles... ».

Jaurès dénonce ensuite l'alliance du principal actionnaire de la Verrerie de Carmaux, Rességuier, un politicien républicain, avec le marquis de Solages, qui lui a livré un millier de voix ouvrières : « si notre ordre social reste ce qu'il est, toutes les affaires industrielles seront en même temps des affaires politiques. Ceux qui auront la puissance de la fortune voudront avoir, en même temps, le pouvoir politique ; et tout le travail sera organisé en vue de l'exploitation politique et sociale des travailleurs... Le jour est proche où l'oligarchie réactionnaire et l'oligarchie prétendument républicaine ne feront qu'un pour l'exploitation plus commode de la foule à jamais misérable et asservie. Alors la démocratie française sera livrée à une espèce nouvelle de boulangisme plus ignoble encore peut-être que l'autre – le boulangisme étant en dehors de toute croyance, c'est à dire de toute honnêteté, la coalition des mécontents, - l'oligarchie nouvelle sera, en dehors de toute croyance, c'est à dire de toute honnêteté, la coalition des satisfaits... Pourquoi nous traiter de déclamateurs et de démagogues quand nous disons que ceux qui n'ont rien, rien que leur travail du jour, sont à la merci des puissants, et que, sans l'égalité sociale, la liberté politique est la cruelle des ironies ? Votre seule excuse à vous qui livrez des ouvriers libres, et qui veulent rester libres, pour qu'on en fasse des esclaves, c'est que l'ordre social actuel ne soit qu'un lamentable ricochet de servitudes ».

Ici Jaurès rejoint Rousseau – pas de véritable République, de véritable démocratie, sans un minimum d'égalité. C'est un fondement civique, républicain, de la revendication de l'égalité sociale, de la limitation de l'empire du droit de propriété. La servitude liée au partage inégale de la propriété, aux inégalités et à l'exploitation, est ruineuse pour la citoyenneté.

D'ailleurs, Jean Jaurès lui-même fait de Rousseau un précurseur du socialisme moderne dans une conférence du 19 décembre 1889 sur les idées politiques et sociales de Jean-Jacques Rousseau.

 

Ensuite, l'approfondissement intellectuel des fondements théoriques du socialisme

Dans les années 1889-1891, en même temps qu'il exerce un mandat de conseil municipal, puis d'adjoint à Toulouse dans une municipalité d'union de la gauche républicaine progressiste, Jaurès travaille les auteurs socialistes ou jugés par lui pré-socialistes avec l'aide de Lucien Herr, son ami, bibliothécaire de Normale Supérieure depuis 1888, qui sera décisif dans son engagement en faveur de Dreyfus.

Lucien Herr, qui a également inspiré la vocation socialiste de Péguy, Mathiez, Blum, Albert Thomas est un socialiste allemaniste, l'allemanisme qui ébauche les bases d'un réformisme social-démocrate à la française.

C'est en même temps un érudit qui peut orienter les lectures de Jaurès et en discuter avec lui.

En 1889-1890, il lit en allemand Le Capital (au moins le livre I) et Le Manifeste du Parti Communiste.Dans Les Origines du socialisme allemand, il ne limite toutefois pas le socialisme à la théorie de Marx, envisageant aussi longuement celle de Lassale, de Proudhon, les écrits de Louis Blanc, et, en dépit des présupposés matérialistes de Marx, il pense une relation de parenté et de continuité entre les philosophies religieuses et idéalistes de la liberté de Luther, Kant, Fichte, Hegel, et le socialisme allemand du 19e siècle.

Pour Jaurès, le socialisme est un messianisme qui satisfait son exigence d'absolu et de sens de l'histoire. Fondements du socialisme dans une idée « religieuse » de la politique, du monde et de la destination humaine et dans une philosophie de l'histoire.

Le socialisme - « idéal lumineux » qui ne s'épuise pas dans les pratiques et les combats des partis socialistes, jugés encore trop dogmatiques et rivés sur l'action classe contre classe (La Dépêche, 22 octobre 1889 : « Le Parti socialiste »)– est chez Jaurès est dans son achèvement possible le fondement d'une interprétation religieuse du monde, c'est l'espérance du XXe siècle, en même temps qu'une voie de sortie de la religion, fondé qu'il est sur la raison et l'autonomie individuelle.

En mars 1891, Jaurès utilise pour la première fois une expression inclusive : « Nous, socialistes » : « Nous socialistes, nous ne craignons pas d'avouer que nous sommes des métaphysiciens » (La Dépêche, 25 mars 1891). Le socialisme élève la politique à une autre dimension que celle des affaires et de la conquête ou de la conservation du pouvoir : il un fait un moyen de salut, de réalisation des potentialités humaines, d'élévation de l'homme conformément à sa nature. Il brise la chaîne de l'aliénation – celle de la société capitaliste et de la religion traditionnelle.

Pour Jaurès, le socialisme n'est pas un fanatisme d'irreligion, un Antéchrist, ce serait plutôt une nouvelle religion, fondée sur la raison, la justice et l'autonomie humaine.

A l'été 1891, Jaurès écrit un essai de 130 pages sur la « Question religieuse et le socialisme », qu'il ne publiera jamais. Le socialisme, conditionné et préparé par la sortie du religieux et la sécularisation de la pensée, lui apparaît en même temps dialectiquement comme la réalisation potentielle, conforme à la raison et à la liberté humaine, des potentialités idéales de l'humanité, une voie d'ennoblissement et le fondement d'un retour d'une vision spirituelle de la vie. Par là, la réalisation du socialisme serait également le signe de l'idéalité du monde et de l'histoire humaine.

Les articles de Jaurès dans La Dépêche portent des traces de cette « arrière-pensée » religieuse du socialisme de Jaurès :

cf. Article « Le réveil religieux » - 7 janvier 1892

« Il y a quelques jours, M. Sarcey signalait ici même comme un réveil de la religiosité. On se plaît à parler de renouveau des choses religieuses. Il ne voit guère là qu'une mode, une passagère défaillance du bon sens français. J'accorde sans peine qu'il y a dans cette sorte de renouveau mystique beaucoup de frivolité, et l'ennui d'esprits blasés. Mais je crois fermement qu'il y a autre chose.

D'abord, il est difficile aux hommes de pas se poser certains problèmes ; les petits incidents de la politique parlementaire ne suffisent pas tout à fait à la curiosité humaine, et en face de l'immense et éternel univers on ne peut pas s'intéresser seulement à l'avenir de la droite constitutionnelle. Puis, la génération actuelle est triste et plate : elle est absorbée par les luttes pour la vie, et dans sa besogne morne elle n'a guère d'autre régal que les polissonneries littéraires qui lui servent d'aimables entrepreneurs. Elle a donc besoin de joie, et les joies religieuses sont les plus profondes tout ensemble et les plus enivrantes de toutes.

Enfin, les conceptions scientifiques, comme l'idée de l'évolution et du mécanisme universel, qui avaient été interprétées tout d'abord avec une extrême légèreté comme la négation du divin, permettent tout au contraire de renouveler et de préciser la religion éternelle avec ses deux affirmations essentielles : la réalité de Dieu et l'immortalité de la personne humaine.

(…) On ne peut méconnaître en tout cas qu'il y ait au fond de la Société présente, des germes de renouvelement religieux. Deux choses pourront développer ces germes et les développeront certainement.

C'est la séparation définitive de l’Église et de l’État et l'avènement du socialisme.

Quand l'Eglise ne sera plus liée à l'Etat par des attaches officielles, quand la religion cessera d'apparaître aux masses routinières comme une institution politique, quand le culte ne sera entretenu que par le zèle de véritables croyants, chacun se dira forcément dans sa conscience : Où en suis-je et quelle est ma foi ? Cette cohue d'indifférents et de sceptiques, qui pratique encore à demi sans croire, sera obligée de s'interroger enfin, et peut-être prendra t-elle au sérieux ces hauts problèmes religieux sur l'univers, l'homme et la vie, qui ne sont pour elle aujourd'hui que des problèmes morts qu'on se pose par habitude et qu'on résout non selon la vérité, mais selon la bienséance. La séparation de l'Eglise et de l'Etat amènera, pour les consciences molles et presque hypocrites par paresse, une crise de sincérité ; il faudra bien enfin qu'elles fassent un effort vers le vrai et qu'elles mêmes cherchent leur voie.

Quand au socialisme, s'il triomphe, comme j'en ai la ferme espérance, son principal effet sera d'arracher les hommes aux luttes horribles et ignobles où ils usent leur vie et leur conscience. Il donnera à tous quelque loisir et en même temps quelque sécurité pour penser, pour rêver, pour s'élever aux régions mystérieuses. L'âme humaine redevenue libre, et, si j'ose dire, disponible, cherchera un aliment de vie et, par là, le socialisme sera comme le prélude d'une vaste rénovation religieuse. 

 

Le socialisme de Jaurès, comme celui de Marx en son fondement (basé dans la période de jeunesse de prolongement critique de la philosophie hégélienne sur la notion d'aliénation) a clairement une dimension morale : c'est une voie de dépassement de l'aliénation de l'homme, de sa mise à distance par rapport à sa propre nature. L'homme pris dans les rapports sociaux capitalistes n'épuise pas ses possibilités et se coupe de l'idéalité du monde et de la beauté de la vie.

En 1911, dans une page émouvante de L'Armée Nouvelle, Jaurès se souvient ainsi de l'étonnement et l'accès de désespoir, cette sorte d' « épouvante sociale », dans lesquels l'a plongé la découverte de la foule parisienne trente ans plus tôt, à son arrivée à Normale Supérieure: « Je me demandai...comment tous ces êtres acceptaient l'inégale répartition des biens et des maux.(...). Je ne leur voyais pas de chaînes aux mains et aux pieds, et je me disais: par quel prodige subissent-ils tout ce qui est? Je ne voyais pas bien: la chaîne était au cœur, mais une chaîne dont le cœur lui-même ne sentait pas le fardeau. La pensée était liée, mais d'un lien qu'elle ne connaissait pas ». Le but et de l'œuvre des socialistes et de Jaurès a donc été de tenter de libérer les hommes de leurs chaînes intellectuelles morales, de leurs aliénations, en leur donnant le sentiment de leur dignité, en expliquant ce qui les dressait les uns contre les autres et contre les autres nations ou minorités. « Les vrais croyants, disait Jaurès, sont ceux qui veulent abolir l'exploitation de l'homme par l'homme, les haines aussi, de race à race, de nation à nation ».

 

    1892 : Carmaux : l'expérience de la lutte des classes

    C'est aussi la perception de la montée du mouvement ouvrier et de la réaction répressive de la République bourgeoise, ainsi que l'expérience personnelle du conflit social, qui amènent Jaurès au socialisme.

    Le 1er mai 1890, 150 villes ouvrières célèbrent par la grève et la manifestation la fête des travailleurs, réclamant la journée de 8 heures, fête des travailleurs inaugurée par les syndicats américains en 1886.

    Le 1er mai 1891, à Fourmies, cité industrielle du textile dans le Nord, la troupe tue 9 manifestants et fait 33 blessés. Pour Jaurès, Fourmies enlève tout espoir à un progrès social acquis par la négociation et la réforme dûe à la bonne volonté des élites dirigeantes bourgeoises.

     7 mai 1891, La Dépêche : « Les Parlements seront obligés, ou de s'abandonner à la politique de répression qui devient si aisément la politique de provocation, ou de diriger sans peur le mouvement socialiste ».

    Dans son analyse des conséquences politiques de Fourmies en mai 1891, Jaurès se déclare « socialiste » en un sens révolutionnaire et non plus réformiste et met là-dedans la nécessité de réorganiser le travail, la propriété du capital et la production, ce qui ne pourra se faire que par la classe ouvrière, qui travaille pour l'émancipation de tous.

    « C'est là ce qui donne de la grandeur à la mission historique de la classe ouvrière ; elle travaille à un but qui la dépasse, à une œuvre qui est plus vaste qu'elle, car c'est le glorieux réveil de l'humanité tout entière, avec toutes ses forces, avec toutes ses âmes, dans la fraternité ».

    A l'issue d'une conférence de Jules Guesde à Toulouse le 27 mars 1892, Albert Bedouce, jeune militant guesdiste et auditeur libre du cours de Jaurès à la faculté, l'emmène rencontrer l'orateur à son hôtel, rue Peyrolières. Toute la nuit, dit la légende, il discute socialisme. Jaurès est également présent à la conférence de Guesde à Toulouse le 2 avril suivant.

    Entre août et novembre 1892, Jaurès mène une campagne systématique en faveur des mineurs de Carmaux, qui conduisent une grève de trois mois contre le marquis de Solages, qui a fait licencié Jean-Baptiste Calvignac, ouvrier et responsable syndical socialiste, qui avait eu le mauvais goût d'être élu contre lui. Calvignac est réintégré, le marquis de Solages désavoué, démissionne de son mandat de député.

    Le 1er novembre 1892, dans un article intitulé « La République sociale », Jaurès commente l'évènement : « Il faut que les privilèges du passé soient pris et écrasés un à un par une fraction militante luttant dans le Parlement et la démocratie ouvrière et paysanne organisée dans le pays. La grève de Carmaux a commencé ou renouvelé cette union nécessaire entre ceux qui luttent dans les assemblées et ceux qui travaillent et espèrent à l'atelier ou à la mine. Par là, elle marque, dans l'évolution de la République oligarchique à la République sociale, une date décisive ».

    Après la démission de Solages, un scrutin partiel a lieu en janvier 1893 : le syndicat des ouvriers mineurs et Calvignac veulent, en dépit de l'opposition d'une minorité de blanquistes, attachés à l'idée d'un candidat ouvrier et non bourgeois, que Jaurès, le journaliste de La Dépêche qui les a défendu infatigablement, soit leur candidat. Ce dernier accepte de se présenter avec le programme du Parti Ouvrier Français de Jules Guesde conçu à Marseille. Après avoir fait 46% au 1er tour, contre 10% au candidat ouvrier et socialiste dissident, et 44% au candidat de droite, il est élu au second tour, avant d'être réélu avec une majorité beaucoup plus confortable (59%) en août 1893.

    La Chambre d'août 1893 compte 37 députés socialistes (contre 12 dans la précédente législature). Jaurès demeure un non-inscrit, ne s'affiliant à aucun courant socialiste hors de la Chambre. Un groupe d'Union Socialiste se crée néanmoins, rassemblant sous l'étendard du collectivisme marxistes, possibilistes (Paul Brousse), blanquistes, socialistes indépendants. Jaurès devient le porte-parole du groupe.

    A la Chambre en novembre 1893, Jaurès continue à présenter les socialistes comme les continuateurs et ceux qui vont approfondir l'idée républicaine, ne pouvant accepter que le peuple, souverain dans l'ordre politique, soit serf dans l'ordre économique, au champ ou à l'atelier :

    « C'est parce que le socialisme proclame que la République politique doit aboutir à la République sociale, c'est parce qu'il veut que la République soit affirmée dans l'atelier comme elle est affirmée ici, c'est parce qu'il veut que la nation soit souveraine dans l'ordre économique pour briser les privilèges du capitalisme oisif, comme elle est souveraine dans l'ordre politique, c'est pour cela que le socialisme sort du mouvement républicain. C'est la République qui est le grand excitateur, c'est la République qui est le grand meneur : traduisez-la devant vos gendarmes (Nouveaux applaudissements) (…) Ainsi, il se trouve, Messieurs, que le mouvement socialiste est sorti tout droit de l'institution républicaine, de l'éducation laïque que vous avez décrétée, et des lois syndicales que vous avez faites ; et en même temps il résulte de plus en plus des conditions économiques qui se développent dans ce pays depuis 50 ans ».

     

    Jaurès en 1898

     

      
      
     
     Les caractères distinctifs du socialisme jauressien

    L'originalité du socialisme de Jaurès vient surtout de sa capacité à faire la synthèse entre des options apparemment et vectoriellement contradictoires : internationalisme et patriotisme, refus du militarisme et choix d'une armée vraiment nationale, réforme et révolution, engagement parlementaire passant par l'union de classe et le compromis et organisation sociale spontanée du prolétariat, laïcité et lutte contre l'influence sociale de l'Eglise et mystique de l'action politique, de l'histoire et du monde, idéalisme et matérialisme de la conception du mouvement historique, réalisme tacticien en politique et vision morale et philosophique de la politique.

    Le socialisme de Jaurès est un et constant dans son inspiration et ses grandes tendances, il a nénmoins pu évoluer dans ses affirmations dominantes entre 1892 et 1914 du fait du contexte politique, des expériences sociales, politiques et partisanes de Jaurès.

    Pour résumer en grossissant un peu le trait afin de définir différents moments, on peut dire :

    De 1892 à 1897 – Jaurès défend une conception marxiste plutôt orthodoxe. Sa critique de la République bourgeoise est radicale. Il est porté par une conviction forte de la réalisation prochaine des promesses socialistes, de la construction d'une société débarrassée de l'exploitation capitaliste.

    De 1898 à 1905 – Jaurès défend une conception plutôt politique et parlementaire du socialisme, plaidant pour l'alliance avec les éléments bourgeois et républicains progressistes pour défendre les libertés démocratiques et tenter de faire avancer des réformes sociales. Il ne devient pas officiellement réformiste pour autant, mais il en prend le chemin. C'est le temps du débat avec le POF et Jules Guesde sur le rapport entre socialisme et république, combat de classe et combat pour une justice universelle supposant l'alliance de classe, révolution et réformisme.

    De 1905 à 1910 – Tout en étant de plus en plus préoccupé par l'imminence de la guerre et les questions internationales, Jaurès contribue à réaliser l'unité des socialistes sur des bases de gauche, révolutionnaire et oppositionnelle par rapport aux gouvernements bourgeois définies par l'Internationale. Il constate la montée du mouvement ouvrier sur le plan syndical et politique et la violence de la répression des anciens alliés radicaux. Il s'oppose au sein de l'Internationale aux dérives révisionnistes et sociale-démocrates d'un Bernstein. Il justifie jusqu'à un certain point les tentatives d'auto-organisation décentralisée du mouvement syndical et ouvrier et l'activisme du syndicalisme révolutionnaire, son condamner la tactique de grève générale rejetée par les guesdistes. Son discours est plus révolutionnaire que dans la période de concentration républicaine et de participation gouvernementale. Il essaie d'articuler la dimension sociale et la dimension politique (et pas seulement parlementaire) du combat socialiste.

    De 1910 à 1914 – le combat contre la guerre imminente prend l'essentiel de l'énergie de Jaurès. Il mise sur l'internationalisme du mouvement ouvrier, dénonce les effets impérialistes et colonialistes du capitalisme, s'appuie sur les tendances du syndicalisme révolutionnaire contre le militarisme tout en théorisant les bases d'un patriotisme fondée sur la République et les valeurs révolutionnaires. 

    Quelles sont les particularités du socialisme de Jaurès? 

     

    - Une philosophie de l'histoire idéaliste qui intègre l'explication économique matérialiste à une réaffirmation de l'unité de l'homme et de la continuité des combats humains pour la justice et de la responsabilité humaine.

    Jaurès s'appuie d'abord sur une philosophie de l'histoire qui intègre « le matérialisme historique » de Marx en le dépassant. Jaurès s'en explique dans une conférence devant les Étudiants collectivistes parisiens en décembre 1894 où il donne la réplique à Paul Lafargue, le compagnon de Jules Guesde, autre dirigeant du POF et le gendre de Karl Marx, gardien de l'orthodoxie de la pensée du maître, notamment dans sa dimension matérialiste et déterministe.

    Le titre de cette conférence est « Idéalisme et Matérialisme dans la conception de l'histoire ».

    Jaurès y résume la conception des causes du mouvement historique chez Marx (L'idéologie allemande, Critique de l'économie politique) : la transformation des forces productives (techniques, matières premières à transformer) conduit à une évolution des rapports de production et des rapports de classe qui se traduit dans une transformation des idées scientifiques, philosophiques, morales, politiques, celles-ci étant un reflet des rapports sociaux et des intérêts des classes dominantes. Les actions des acteurs de l'histoire ne sont que déterminées superficiellement et en apparence par de nouvelles idées du droit, de la justice, de la société : en réalité ces idées ne sont que l'expression de rapports sociaux préexistant. Ce sont les phénomènes de transformation économique des rapports de production qui impliquent nécessairement telle ou telle réforme ou bouleversement politique, moral ou religieux. L'humanité n'a pas d'aspiration innée à la justice et au droit qui prendrait plusieurs formes et serait le moteur du changement social : il n'y a pas de nature humaine en dehors du biologique, l'esprit humain est un reflet des rapports sociaux à un moment donné et nul n'échappe à son époque. Comme l'histoire de l'humanité est la succession de régimes de production caractérisés par l'exploitation de classes opprimées par des classes possédantes, et que les droits et institutions politiques nouvelles sont toujours l'expression des intérêts de l'exploitation (ex. le droit bourgeois de la révolution française et l'idée de droit naturel), on ne peut parler de progrès.

    Jaurès s'accorde avec Marx pour considérer que les évolutions économiques du système de production et du rapport entre les classes sociales sont déterminantes pour expliquer les évolutions historiques, politiques, morales, religieuses. Le mouvement de l'histoire est donc bien en partie déterminé par des transformations techniques et économiques des rapports de production et du mode de propriété. Il n'y a pas d'indépendance de l'esprit au regard des lois qui régissent le monde matériel économique.

    En même temps, Jaurès refuse d'abolir l'idée de nature humaine : l'esprit humain est lui-même, et Jaurès reprend ici l'inspiration de Darwin et de la  théorie de l'évolution, le produit d'une évolution biologique qui le rend capable de sensations désintéressées et tendances altruistes ou généreuses, de réflexion sur le général au delà de sa situation particulière, de sens de l'unité au-delà de la diversité. Ces tendances innées de l'esprit humain développent des aspirations à la fraternité, à la justice, à la solidarité, qui sont la cause de la remise en cause au nom du droit et de la justice des systèmes de valeur et légaux dans l'histoire de l'humanité, même si ces évolutions politiques, morales, idéologiques sont limitées par les conditions économiques de l'époque qui définissent à chaque fois le champ des possibles. L'autonomie des acteurs de l'histoire par rapport aux classes sociales et aux rapports de production n'existe pas : ce qui n'empêche pas qu'ils puissent innover.

    « Marx dit : « Le cerveau humain ne crée pas de lui-même une idée du droit qui serait vaine et creuse, il n'y a dans toute la vie, même intellectuelle et morale de l'humanité qu'un reflet des phénomènes économiques dans le cerveau humain ». Eh bien ! Je l'accepte. Oui, il n'y a dans tout développement de la vie intellectuelle, morale, religieuse de l'humanité que le reflet des phénomènes économiques dans le cerveau humain ; oui, mais il y a en même temps le cerveau humain, il y a par conséquent, la préformation cérébrale de l'humanité.

    L'humanité est le produit d'une longue évolution physiologique qui a précédé l'évolution historique, et lorsque l'homme, selon cette évolution physiologique, a émergé de l'animalité, immédiatement inférieure, il y avait déjà dans le premier cerveau de l'humanité naissante des prédispositions, des tendances.

    Quelles étaient-elles ?

    Il y avait d'abord l'aptitude à ce que j'appellerai les sensations désintéressées. A mesure que l'on s'élève dans l'échelle de la vie animale, on constate que les sens purement égoïstes se subordonnent peu à peu aux sens esthétiques et désintéressés.

    … Outre cette prédisposition première que l'homme animal apportait au début de la longue évolution économique, il y avait de plus la faculté, déjà éveillée chez les animaux eux-mêmes, de saisir le général dans le particulier, le type de l'espèce dans l'individu, de démêler la ressemblance générique à travers les différences individuelles. Dans les autres individus qui vont passer devant lui avec lesquels les lois du développement économique le mettront en contact, l'individu homme, et l'animal homme ne verra pas simplement des forces associées ou ennemies, il verra des forces semblables et alors il y en lui un premier instinct de sympathie imaginative qui, par la ressemblance saisie et constatée, lui permettra de deviner et de sentir les joies des autres, de deviner et d'éprouver leurs douleurs. Dès le début de la vie, à côté de l'égoïsme brutal, on trouve ce sentiment préparant la réconciliation fraternelle de tous les hommes après les séculaires combats.

    Enfin dès le début de la vie, avant même la première manifestation de la pensée, l'homme a ce que l'on peut appeler le sens de l'unité, la première manifestation de son mouvement intellectuel c'est la réduction de tous les êtres, de toutes les formes et de toutes les forces à une unité vaguement entrevue ; voilà comment on peut dire que l'homme est dès la première heure un animal métaphysicien, puisque l'essence même de la métaphysique, c'est la recherche de l'unité totale dans laquelle seraient compris tous les phénomènes et enveloppées toutes les lois. (…).

    En résumé, j'accorde à Marx que tout le développement ultérieur ne sera que le réfléchissement des phénomènes économiques dans le cerveau, par le sens esthétique, par la sympathie imaginative et par le besoin d'unité, des forces fondamentales qui interviennent dans la vie économique » (« Idéalisme et Matérialisme dans la conception de l'histoire », décembre 1894).

    En d'autres termes, l'homme est biologiquement, physiologiquement un être capable de rationalité, d'imagination d'une meilleure forme d'organisation sociale et de dépassement de l'égoïsme. C'est aussi ces potentialités de la nature humaine qui s'affirment dans l'histoire, qui lui donnent une unité profonde par-delà les différences de régimes de production économique, et qui permettent d'y affirmer la responsabilité humaine et l'existence d'un progrès.

    Jaurès refuse d'accepter toute la rigueur du fonctionnalisme et du relativisme et le réductionnisme de l'approche marxienne de l'histoire.

    Fonctionnalisme : une institution, une réforme religieuse ou morale, est là parce qu'elle justifie et sert une classe sociale dominante, fusse en maquillant de manière idéologique les raisons de sa domination. Le droit, les idées sont là pour remplir une fonction déterminée. La conséquence explique la cause.

    Relativisme : toutes les phases historiques d'apparent progrès sont liées à l'affirmation de nouvelles formes d'exploitation de classe. Tout se vaut dans l'histoire humaine.

    Réductionnisme : le sens de la révolution française, la démocratie, le parlementarisme, la déclaration des droits de l'homme et du citoyen, s'épuise dans les intérêts de classe qu'ils servent. La démocratie ou la république ne sont que des instruments de domination bourgeoise. L'effet principal résume le sens de ces institutions.

    Jaurès voit dans le passage d'une forme de société à une autre – même si l'exploitation de l'homme par l'homme - un réel progrès, contrairement à Marx.

    Il considère que, par exemple, les réalisations démocratiques de la Révolution Française, motivées par des idéaux altruites et non des motifs mesquins de défense de la liberté bourgeoise, donnent des armes aux prolétaires du 19e siècle pour construire les moyens de changer la société dans un sens plus égalitaire. Par là, l’œuvre des révolutionnaires n'était pas simplement relative aux intérêts de leur classe, mais de dimension universelle, prolongeant les combats pour la justice et l'universalité des siècles passées et anticipant ceux des siècles futurs.

    Néanmoins, Jaurès s'accorde avec Marx sur le rôle primordial du déterminisme économique pour expliquer le mouvement des sociétés humaines. Il le redit par exemple dans un discours à la Chambre du 27 novembre 1903 :

    « Le fond de l'histoire ne consiste pas dans le développement extérieur des formes politiques. Il est bien certain que c'est le jeu des forces économiques, des forces sociales qui détermine le mouvement de l'histoire et qui lui donne un sens ».

    Jaurès met à l’œuvre cette conception matérialiste et marxiste de l'histoire dans son Histoire socialiste de la révolution française : cette histoire est « socialiste » dans la mesure où elle porte son regard sur ce qui peut servir à l'émancipation du peuple, sur les modèles d'engagement que la Grande Révolution peut lui proposer.

    Car la révolution ne se fera pas toute seule, par seule nécessité économique, quand son temps sera venue, que les forces productives auront développer des contradictions suffisamment mortelles pour la société capitaliste. Jaurès défend un déterminisme d'explication mais non de prévision et de fatalité : les hommes restent maîtres de leur histoire, libres et responsables.

    Dans la réflexion de leur histoire passée, ils peuvent trouver matière à agir efficacement et trouver la flamme pour le faire en vibrant devant les actions d'éclat des héros de l'histoire passée.

    « C'est du point de vue socialiste, écrit Jaurès dans sa préface à son Histoire socialiste de la révolution française, que nous venons raconter au peuple, aux ouvriers, aux paysans, les événements qui se développent de 1789 à la fin du XIX e siècle. C'est bien la vie économique qui a été le fond et le ressort de l'histoire humaine... Nous ne dédaignerons pas non plus, malgré notre interprétation économique des grands phénomènes humains, la valeur morale de l'histoire... Ce n'est pas seulement par la force des choses que s'accomplira la révolution sociale, c'est par la force des hommes, par l'énergie des consciences et des volontés . C'est en poussant à bout le mouvement économique que le prolétariat s'affranchira et deviendra l'humanité. Il faut donc qu'il prenne une conscience nette de l'histoire, et du mouvement économique et de la grandeur humaine».

    Ainsi, Jaurès place son Histoire socialiste de la révolution française (5 volumes, 5000 pages, 4 ans de travail sur les sources et d'écriture, à partir de sa défaite aux Législatives en 1898 jusqu'en 1902), sous le triple patronage de Marx, de Michelet (pour la conception mystique de la nation et lyrique de l'histoire nationale), de Plutarque (pour les vies exemplaires des acteurs de la Révolution, occasions de méditation sur l'homme et modèles pour l'action future).

    De fait, Mathiez, Albert Soboul, et bien d'autres historiens encore reconnaîtront la contribution exemplaire et inédite de Jaurès à l'histoire sociale de la Révolution Française.

    Cette histoire est socialiste dans la mesure aussi où elle met en valeur l’œuvre des démocrates avancées de la révolution et la contribution du peuple des villes et des campagnes. Mais surtout au sens où Jaurès construit le premier tableau économique et social de la France pour expliquer la nécessité et la forme prise par la révolution. « Ce qui a manqué jusqu'ici aux historiens de la Révolution, même aux plus grands, c'est le souci et le sens de l'évolution économique, de la profonde et mouvante vie sociale ».

     

    - L'action socialiste ne doit pas se déployer simplement pour Jaurès sur le terrain de la lutte des classes mais aussi sur tous les combats émancipateurs : combats pour la laïcité, la justice, les libertés

    La gauche que construit Jaurès est à la fois sociale et morale. Elle est basée en son principe sur la volonté de lutter contre tout ce qui abaisse la personne humaine et de promouvoir tout ce qui la libère, des conditions d'organisation de la vie économique aux droits et garanties démocratiques.

    Questions qui se sont posées lors de la condamnation des massacres d'arméniens par l'empire Turc, de l'affaire Dreyfus.

    Puis sous le gouvernement de « défense républicaine » (1899-1902) de Waldeck-Rousseau puis de « Bloc des gauches » (1902-1904) du ministère Combes avec sa politique anti-cléricale et de surveillance de l'armée et des milieux nationalistes et antisémites.

    Conférence de Jaurès à l'hippodrome de Lille 26 novembre 1900 face à Guesde, devant des militants : discours dit des « Deux méthodes ».

    Adhésion sans réserve au principe de la lutte des classes qui « suppose d'abord la division de la société en deux grandes catégories contraires les possédants et les non possédants ; qui suppose ensuite que les prolétaires ont pris conscience de la société de demain et de l'expérience collectiviste » et que le prolétariat ait compris « qu'il devait s'émanciper lui-même et pouvait seul s'émanciper » (contre l'idée d'une libération par des bourgeois bien intentionnés et visionnaires, propre au socialisme utopique de Fourier, Robert Owen, Louis Blanc : le prolétariat n'a pas besoin de tuteurs extérieurs à lui). La lutte des classes, moyen d'émancipation sociale, doit être alimentée et dirigée par le socialisme politique et syndical : « le principe de la lutte des classes vous oblige à faire sentir aux prolétaires leur dépendance dans la société d'aujourd'hui... il vous oblige à leur expliquer l'ordre nouveau de la propriété collectiviste... Il vous oblige à organiser en syndicats ouvriers, en groupes politiques, en coopératives ouvrières, à multiplier les organismes de classes ».

    Mais pour Jaurès le principe de la « lutte des classes » est trop général pour servir de critère de jugement pour les interrogations et les choix politiques de chaque jour : participation ou non au combat pour la défense d'un bourgeois attaqué injustement pour des raisons militaristes et antisémites, participation ou non à un gouvernement bourgeois pour défendre la République. Ces questions doivent être résolues sur le plan d'une réflexion tactique sur l'intérêt du moment du prolétariat.

    Tactiquement, dénoncer dans l'Affaire Dreyfus les dévoiements du militarisme, du nationalisme, de l'antisémitisme n'était pas une mauvaise affaire par rapport au maintien d'une orientation efficace du combat de classe. Jaurès n'oublie pas que beaucoup d'ouvriers et de socialistes ont été séduits par l'antisémitisme anti-dreyfusard ou par le boulangisme 10 ans avant.

    « Ce n'était pas du temps perdu, car pendant que s'étalaient ses crimes, pendant que vous appreniez à connaître toutes ses hontes, tous ses mensonges, toutes ses machinations, le prestige du militarisme descendait tous les jours dans l'esprit des hommes et sachez-le, le militarisme n'est pas dangereux seulement parce qu'il est le bras armé du capital, il est dangereux parce qu'il séduit le peuple par une fausse image de grandeur, par je ne sais quel mensonge de dévouement et de sacrifices. Lorsqu'on a vu cette idole si glorieusement peinte et superbe ; que cette idole qui exigeait pour le service de ses appétits monstrueux, des sacrifices de générations, lorsqu'on a vu qu'elle était pourrie, qu'elle ne contenait que déshonneur, trahison, intrigues, mensonges, alors le militarisme a reçu un coup mortel, et la Révolution sociale n'y a rien perdu . Je dis qu'ainsi le prolétariat a doublement rempli son devoir envers lui-même Et c'est parce que dans cette bataille le prolétariat a rempli son devoir envers lui-même, envers la civilisation et l'humanité ; c'est parce qu'il a poussé si haut son action de classe, qu'au lieu d'avoir, comme le disait Louis Blanc, la bourgeoisie pour tutrice, c'est lui qui est devenu dans cette crise le tuteur des libertés bourgeoises que la bourgeoisie était incapable de défendre ; c'est parce que le prolétariat a joué un rôle décisif dans ce grand drame social que la participation directe d'un socialiste à un ministère bourgeois a été rendue possible ».

    Pour justifier la participation au combat dreyfusard et au gouvernement de "Défense républicaine", Jaurès esquisse une théorie des stades et des préférables : le prolétariat socialiste subit l'exploitation bourgeoise mais bénéficie aussi des acquis de la révolution bourgeoise (libertés, égalité devant la loi, suffrage universel) : il ne peut vouloir régresser en deçà de cette révolution bourgeoise, sauf à perdre ses meilleures armes.

    «Ah oui ! La société d'aujourd'hui est divisée entre capitalistes et prolétaires ; mais en même temps, elle est menacée par le retour offensif de toutes les forces du passé, par le retour offensif de la barbarie féodale, de la toute puissance de l'Eglise et c'est le devoir des socialistes, quand la liberté républicaine est en jeu, quand la liberté de conscience est menacée, quand les vieux préjugés qui ressuscitent les haines de races et les atroces querelles religieuses des siècles passés paraissent renaître, c'est le devoir du prolétariat socialiste de marcher avec celle des fractions bourgeoises qui ne veut pas revenir en arrière. Je suis étonné, vraiment, d'avoir à rappeler ces vérités élémentaires qui devraient être le patrimoine et la règle de tous les socialistes. C'est Marx lui-même qui a écrit cette parole admirable de netteté : « Nous, socialistes révolutionnaires, nous sommes avec le prolétariat contre la bourgeoisie et avec la bourgeoisie contre les hobereaux et les prêtres ».

    Au fond, le Parti Socialiste, et le prolétariat socialiste doivent travailler pour l'émancipation de l'humanité toute entière, émancipation qui ne doit pas s'entendre dans un sens social et économique restrictif, mais qui doit inclure tous les aspects des rapports humains qui peuvent abaisser l'humanité en l'homme : le racisme, le fanatisme religieux, l'autoritarisme...

    Le positionnement de Jaurès est donc celui-ci: garder des objectifs de transformation radicale des structures économiques sans dédaigner les conquêtes sociales et démocratiques partielles obtenues par la lutte sociale ou parlementaire.

    Jaurès est marxiste au sens où il partage l'objectif d'une révolution sociale caractérisée par l'appropriation collective des moyens de production pour émanciper l'homme et rompre avec les exploitations, et aussi au sens où il fait, lui aussi, de la lutte des classes le moteur essentiel de l'histoire tout en considérant que la classe ouvrière a un rôle messianique dans l'émancipation de l'humanité toute entière.

    Néanmoins, contrairement au courant de l'anarcho-syndicalisme assez fort chez les anciens de la Commune et les militants syndicaux, Jaurès considère que la grève générale insurrectionnelle et l'auto-organisation ouvrière ne sont pas des voies d'émancipation suffisantes. Le suffrage universel et l'action dans les institutions (Parlement, municipalités) peuvent permettre aux prolétaires d'améliorer leurs conditions de vie, de conquérir progressivement dignité, autonomie et capacité d'auto-organisation, ce qui leur permettra d'acquérir les capacités de transformer à moyen terme radicalement les structures de la société capitaliste.

    A cet égard, Jaurès est aussi plus enthousiaste que les guesdistes pour célébrer comme porteuses d'espoirs les créations de coopératives ouvrières ou agricoles qui créent ici et maintenant des expériences locales alternatives par rapport à la loi de la compétition capitaliste. 

     Pour lui, contrairement aux guesdistes et aux blanquistes, la société capitaliste ne peut être abattue par un coup de force politique ou même une victoire électorale grâce à l'action décidée d'une avant-garde du mouvement ouvrier: son dépassement exige l'apprentissage de l'auto-gestion par les travailleurs à travers l'administration de caisses de retraites et de protection sociale, de coopératives de travail et de consommation.

    Au Congrès de Toulouse de 1908, il dira ainsi: « Non, ce n'est ni par un coup de main, ni même par un coup de majorité que nous ferons surgir l'ordre nouveau. (…). (Le prolétariat)...n'a pas l'enfantillage de penser qu'un coup d'insurrection suffira à constituer, à organiser un régime nouveau. Au lendemain de l'insurrection, l'ordre capitaliste subsisterait et le prolétariat, victorieux en apparence, serait impuissant à utiliser et à organiser sa victoire, s'il ne s'était préparé à la prendre en main par le développement d'institutions de tout ordre, syndicales ou coopératives, conformes à son idée, conformes à son esprit, et s'il n'avait graduellement réalisé, par une série d'efforts et d'institutions, sa marche collectiviste et commencé l'apprentissage de la question sociale ».

    Pour Jaurès, il est ridicule comme le font une partie des socialistes et des membres de la CGT accrochés à une posture révolutionnaire misant sur l'exaspération des tensions de classe et le refus du compromis, de dédaigner les réformes sociales partielles obtenues grâce à des accords parlementaires avec des républicains non socialistes, telles les lois sur les accidents de travail, les retraites ouvrières, ou l'impôt sur le revenu: en émancipant concrètement mais partiellement les ouvriers, elles ne les feront pas accepter l'ordre inégalitaire dominant mais elles les rendront au contraire plus conscients de leurs pouvoirs et plus combatifs.

     « Je n'ai jamais dit, poursuit Jaurès dans son Discours de Toulouse du 17 octobre 1908, nous n'avons jamais dit que chacune de ces réformes suffise à abolir, à détruire l'exploitation capitaliste. Nous disons, nous maintenons qu'elles ajoutent à la force de sécurité et de bien-être, d'organisation, de combat, de revendication de la classe ouvrière... ».

    Un autre sujet d'opposition entre Jaurès et Guesde était la place qu'ils entendaient chacun assigner à la défense des valeurs démocratiques et républicaines (droits de l'homme, libertés individuelles, combat pour la laïcité de l'Etat et de l'école) dans le combat des socialistes. 

     Pour Jaurès, le socialisme était un universalisme et le garant non seulement d'un combat social mais aussi d'un projet moral.

    Guesde, tout en abhorrant l'antisémitisme et en croyant Dreyfus innocent, pensait qu'il ne fallait pas disperser l'énergie des socialistes en se battant au côté de la grande bourgeoisie radicale et dreyfusarde pour faire reconnaître l'innocence de Dreyfus, lutter contre l'arbitraire de l'armée ou le pouvoir de l'Eglise. Jaurès considérait lui que la classe ouvrière, ayant « charge de civilisation », n'avait pas seulement pour mission de préparer son propre avènement dans un combat strictement ouvriériste orienté seulement vers des questions économiques et sociales mais de défendre ce qu'il y a de bon dans la civilisation léguée par la bourgeoisie (règles et libertés démocratiques, règles de justice et droits du justiciable, tradition laïque) afin d'émanciper tous les hommes et de construire une société de liberté, de justice et de raison. Voilà comment Jaurès justifiait dans un article de La Petite République sa volonté d'impliquer les socialistes dans le combat pour Dreyfus en décembre 1897:

    « Il semblerait que le prolétariat dût se désintéresser des événements qui se développent. Mais il n'en est rien. Car d'abord, la classe ouvrière n'a pas seulement pour mission de préparer son propre avènement et un ordre social plus juste. Elle doit encore, en attendant l'heure inévitable de la Révolution sociale, sauvegarder tout ce qu'il y a de bon et de noble dans le patrimoine humain. Or, le plus bel effort de la civilisation humaine a été d'assurer à tous les accusés quels qu'ils soient, si vils, si méprisables qu'on les suppose, les garanties nécessaires. Quand l'arbitraire du juge monte, l'humanité baisse...C'est la classe ouvrière maintenant qui a charge de civilisation ».

    En juin 1898, alors qu'il est battu aux élections législatives sans doute du fait de ses positions pro-dreyfusardes non partagées par une parti de l'électorat de gauche influencé par les positions anti-dreyfusardes du rédacteur en chef de La Dépêche, radical, Jaurès tente de s'investir davantage dans l'organisation interne des socialistes et d'imposer aux leaders historiques des différentes sectes socialistes l'unité. C'est le fameux meeting de Tivoli-Vaux-Hall qui se solde par un échec. Les « vieilles » organisations acceptent de coordonner leurs actions devant le péril anti-républicain, mais non de fusionner. Selon l'historienne communiste et spécialiste de Jaurès disparue il y a quelques années, Madeleine Rebérioux, Jaurès aurait voulu créer « un parti mixte sur le modèle belge, un parti ou les syndicats et les coopératives seraient admis comme des groupes politiques: ainsi serait assurée la présence de la chaleur ouvrière et déjoué le risque politicien ». Mais à la veille de 1900, la CGT s'est déjà détourné des sectes socialistes et du socialisme parlementaire dont la sociologie est déjà peu ouvrière et s'apprête « à explorer une autre voie, celle du syndicalisme révolutionnaire » (M. Rebérioux, Jaurès, la parole et l'acte. Découvertes Gallimard, p.73).

    - L'évolutionnisme révolutionnaire de Jean Jaurès

    Aujourd'hui, il est est de coutume de classer Jaurès comme réformiste parce qu'il s'est situé, particulièrement dans la période 1898-1904, en opposition à la stratégie classe contre classe et strictement ouvrièriste de Paul Lafargue et de Jules Guesde qui préconisaient d'intégrer le parlement en ennemis de la république bourgeoise sans se préoccuper des questions morales ou sociétales internes à la société bourgeoise. Mais cette qualification qui ferait de Jaurès est des premiers théoriciens et défenseurs d'une social-démocratie à la française méconnaît son attachement constant à l'idée collectiviste et d'une transformation radicale de la propriété pour sortir du capitalisme.

    Jaurès est socialiste au sens où il considère que la classe ouvrière a la clef du changement historique décisif pour construire une société débarrassée de l'exploitation de classe, par l'avènement de la propriété collective, du communisme.

    Jaurès est collectiviste, contrairement aux sociaux-démocrates, il entend maintenir l'horizon d'une transformation sociale radicale basée sur l'appropriation sociale des moyens de production, l'expropriation des capitalistes, une économie de coopération et non plus de concurrence. Pour lui, le socialisme vise bien « l'expropriation totale du capitalisme, la socialisation totale du capital » (L'Humanité, 7 décembre 1911)

    Contrairement à ce que peuvent prétendre Vincent Peillon (Jean Jaurès où la religion du socialisme) ou Vincent Duclert (dans les chapitres très « idéalistes » qu'il consacre à Jaurès dans la biographie publiée avec Gilles Candar cette année), Jean Jaurès n'est pas qu'un républicain avancé, largement critique vis à vis du marxisme, partisan de la voie de la réforme démocratique, de la laïcité, de l'égalité des chances, de la réduction de la pauvreté, d'un meilleur partage des richesses, mais passionné surtout par la cause morale et la cause de la justice.

    Jean Jaurès à partir de 1892 considère bien que le but de l'action politique et sociale des socialistes doit être la suppression de la propriété capitaliste (des grands moyens de production, de la rente actionnariale et bancaire), l'expropriation des expropriateurs et des exploitateurs : cela ne veut pas dire suppression complète de la propriété privée, de l'épargne individuelle, du secteur indépendant.

    Référons-nous aux textes écrits par Jaurès dans La Dépêche en 1893 :

    Le socialisme ne peut se contenter de vouloir assurer l'égalité des chances ou l'amélioration de la condition matérielle du peuple et des travailleurs. Le capitalisme ne doit pas simplement être aménagé et compensé par un système de redistribution et de protections parce qu'il crée trop de misère et d'inégalités mais il doit être abattu parce qu'il est profondément injuste et anarchique, basé sur l'expropriation du Travail. C'est ce qui différencie Jaurès des radicaux-socialistes comme René Goblet ou Pelletan, des « socialistes chrétiens » comme Albert de Mun, des « solidaristes » comme Léon Bourgeois. Admettre que la « société doit intervenir énergiquement pour défendre le faible contre le fort », c'est le premier degré du socialisme, mais cela ne suffit pas. La solution collectiviste est seule authentiquement socialiste et c'est vers elle d'ailleurs que conduit le développement même du capitalisme et des échanges : ici Jaurès rejoint Marx, du moins dans les années 1890.

    18 septembre 1893 (La Dépêche, « De la condition des ouvriers »): « Nous voulons remanier de fond en comble l'ordre social actuel... La bourgeoisie cite toujours l'exemple de travailleurs qui, partis de très bas, sont arrivés très haut. Cela ne prouve rien : parce que quelques hommes passent de la classe des salariés à celle des capitalistes, cela ne prouve point que la condition générale des salariés soit bonne, ni que le régime capitaliste soit juste.

    Quand bien même, dans l'immense développement de richesse créé par l'industrie moderne, la part brute des salariés aurait augmenté, il n'en résulterait pas qu'ils ont leur juste part, ou même que les principes selon lesquels se fait la répartition soient équitables. Et cela n'empêcherait rien. Il y a eu sous Louis XV et Louis XVI un grand progrès de bien-être et de la richesse dans le Tiers-Etat. Ses revendications n'ont pas été désarmées, elles en ont été fortifiées au contraire. De même le léger supplément de bien-être extérieur qui s'est ajouté depuis cinquante ans à la vie du peuple... ne lui ôte pas le sentiment de ses souffrances et des inégalités qui subsistent, il donne au contraire une animation plus fière à ses revendications ».

    Le collectivisme de Jaurès ne supprime ni la propriété individuelle issue du travail, ni l'épargne, ni même l'héritage familial, mais les formes capitalistes de la propriété, celles qui permettent de spéculer et de faire des profits en exploitant le travail des autres. Le collectiviste est si peu hostile à la propriété individuelle qu'il peut justifier un système d'acquisition de la propriété d'un logement par location (La Dépêche. 3 octobre 1893), et à l'identique pour la terre exploitée par les paysans (10 octobre). Jaurès propose par contre la nationalisation des terres agricoles.

     Jaurès soumet néanmoins le modèle de la révolution socialiste et de la dictature du prolétariat qu'elle installerait à titre transitoire à une révision critique : son socialisme n'est pas que parlementaire et politique, mais il est fondamentalement démocratique.

    1°) parce qu'il réprouve l'usage de la violence politique. Jaurès est avant tout un humaniste : c'est cet humanisme qui le conduit au socialisme. C'est cet humanisme qu'il admire chez Babeuf, un des fondateurs du communisme, qui condamne la terreur et s'afflige de la joie provoquée par les décapitations des profiteurs de l'Ancien Régime. « Prolétaires, souvenez-vous que la cruauté est un reste de servitude, que la barbarie du régime oppresseur est encore présente en nous. Souvenez-vous qu'en 1789, quand la foule ouvrière et bourgeoise se livrait un moment à une cruelle ivresse de meurtre, c'est le premier des communistes, le premier des grands émancipateurs du prolétariat qui a senti son cœur se serrer ».

    2°) parce qu'il ne croit pas à la politique du pire – prétendre construire la société communiste sur la ruine brutale de la société capitaliste sous l'effet du déchaînement des forces réactionnaires, de la guerre, ou des mécanismes internes producteurs de crise du capitalisme.

    Texte "Question de méthode", 1901: Marx, dans la continuité de Hegel et d'un christianisme refoulé, a voulu transformer le Prolétariat en sauveur christique qui devait être dépouillé de toute son humanité, de toute sa force, pour pouvoir sauver et libérer l'humanié toute entière. En réalité, l'évolution naturelle du capitalisme et le combat de classe ne doivent pas conduire à un appauvrissement généralisé du prolétariat mais au contraire à un renforcement de ses capacités d'action et de mobilisation par une aisance plus grande et des victoires sociales. 

    3°) parce qu'il ne croit pas au modèle du grand soir, du coup de force d'une minorité décidée qui arracherait le pouvoir à une bourgeoisie divisée.

    Texte "Question de méthode" - article pour la revue de Charles Peguy, 1901

    « Il y a un fait incontestable et qui domine tout. C'est que le prolétariat grandit en nombre, en cohésion et en conscience. Les ouvriers, les salariés, plus nombreux, plus groupés, ont maintenant un idéal. Ils ne veulent pas seulement obvier aux pires défauts de la société présente : ils veulent réaliser un ordre social fondé sur un autre principe. A la propriété individuelle et capitaliste, qui assure la domination d'une partie des hommes sur les autres hommes, ils veulent substituer le communisme de la production, un système d'universelle coopération sociale qui, de tout homme, fasse, de droit, un associé. (…)

    C'est le mérite décisif de Marx, le seul peut-être qui résiste pleinement à l'épreuve de la critique et aux atteintes profondes du temps, d'avoir rapproché et confondu l'idée socialiste et le mouvement ouvrier. (…). A la question toujours plus impérieuse : comment se réalisera le socialisme ? Il convient donc de répondre : par la croissance même du prolétariat qui se confond avec lui. C'est la réponse première, essentielle : et quiconque ne l'accepte point dans son vrai sens et dans tout son sens, se met nécessairement hors de la vie et de la pensée socialistes. Cette réponse, si générale qu'elle soit, n'est pas vaine, car elle implique l'obligation pour chacun de nous d'ajouter sans cesse à la puissance de pensée, d'organisation, d'action et de vie du prolétariat. Elle est de plus, en un sens, la seule certaine. Il nous est impossible de savoir avec certitude par quel moyen précis, sous quel mode déterminé, et à quel moment, l'évolution politique et sociale s'achèvera en communisme. Mais ce qui est sûr, c'est que tout ce qui accroît la puissance intellectuelle, économique et politique de la classe prolétarienne accélère cette évolution, élargit et approfondit le mouvement. (…).

    Marx et Blanqui croyaient tous deux à une prise de possession révolutionnaire du pouvoir par le prolétariat. Mais la pensée de Marx était beaucoup plus complexe. Sa méthode de Révolution avait des aspects multiples. C'est donc chez Marx que je veux la discuter. Or, toute entière et en quelque sens qu'on la prenne, elle est surannée. Elle procède ou d'hypothèses historiques épuisées, ou d'hypothèses économiques inexactes.

    D'abord, les souvenirs de la Révolution française et des révolutions successives qui en furent, en France et en Europe, le prolongement, dominaient l'esprit de Marx. Le trait commun de tous les mouvements révolutionnaires, de 1789 à 1796, de 1830 à 1848, c'est qu'ils furent des mouvements révolutionnaires bourgeois auxquels la classe ouvrière se mêla pour les dépasser. Dans cette longue période, la classe ouvrière n'était pas assez forte pour tenter une révolution à son profit : elle n'était pas assez forte non plus pour prendre peu à peu, et selon la légalité nouvelle, la direction de la révolution. Mais elle pouvait faire et elle faisait deux choses. D'abord, elle se mêlait à tous les mouvements révolutionnaires bourgeois pour y exercer et y accroître sa force, elle profitait des périls que courait l'ordre nouveau menacé par toutes les forces de contre-révolution pour devenir une puissance nécessaire. Et en second lieu, quand sa force s'était ainsi accrue, quand l'espérance et l'ambition s'étaient élevés au cœur des prolétaires, quand les diverses fractions révolutionnaires de la bourgeoisie s'étaient discréditées par leurs luttes réciproques, la classe ouvrière tentait, par une sorte de coup de surprise, de s'emparer de la Révolution et de la faire sienne. C'est ainsi que sous la Révolution française de 1793, le prolétariat pesa, par la Commune, sur la Convention et exerça parfois une sorte de dictature. C'est ainsi qu'un peu plus tard Babeuf et ses amis tentaient de saisir, par un coup de main et au profit de la classe ouvrière, le pouvoir révolutionnaire... C'est le rythme de la révolution qui s'impose d'abord à la pensée de Marx... Ainsi, c'est sur une Révolution bourgeoise victorieuse que se greffera la Révolution prolétarienne. L'esprit de Marx, en sa haute ironie un peu sarcastique, se complaisait à ces jeux de la pensée. Que l'histoire mystifiât la bourgeoisie en lui arrachant des mains sa victoire toute chaude, c'était pour lui une âpre joie. Mais c'était un plan de révolution prolétarienne trop compliqué et contradictoire. D'abord, si le prolétariat n'a pas la force de donner lui-même le signal de la Révolution, s'il est obligé de compter sur les surprises heureuses de la Révolution bourgeoise, comment peut-on être assuré qu'il aura contre la bourgeoisie victorieuse la force qu'il n'avait pas avant le mouvement bourgeois ?"

    4°) parce qu'il considère que démocratie et république ont une valeur autre que transitoire – que la liberté doit servir de cadre à l'émancipation ouvrière et à la mise en place de la société capitaliste.

    L'Internationale a condamné clairement en 1904 les déviations réformistes et « social-démocrates » avant l'heure des socialismes européens, la participation des socialistes et leur solidarité avec des gouvernements bourgeois au profit du rappel des objectifs collectivistes et révolutionnaires et de la stratégie incontournable de renforcement de la lutte des classes.

    De ce fait, la SFIO créée au printemps 1905, renoncera à la participation gouvernementale, à la stratégie de Bloc républicain et au vote du budget général de gouvernements bourgeois (cela lui sera d'autant plus facile que les radicaux n'auront pas besoin des voix des parlementaires socialistes pour rester en place) 2) Les radicaux constituent une mouvance politique divisée mais beaucoup cherchent à promouvoir des objectifs de paix sociale, nient l'existence de classes sociales aux intérêts séparés et contradictoires au profit d'une attention prioritaire à la liberté individuelle, sont des adversaires d'un impôt trop rigoureux et des solutions collectivistes, défendent l'ordre social pour la tranquillité des petits propriétaires et des milieux d'affaire dont ils sont très proches, ce qui se traduit aussi par un rejet violent des critiques du système de prédation coloniale par les socialistes 3) Les conflits sociaux dans l'industrie et la fonction publique se multiplient dans les années 1904-1909 et les radicaux au pouvoir réagissent souvent par la fermeté intransigeante et la répression tandis que la petite bourgeoisie qui représente leur clientèle électorale prend peur. 4) Malgré des programmes électoraux de réformes sociales assez audacieux soutenus par les socialistes, les radicaux, la faute en incombe en partie aux institutions de la IIIème République et au mode de scrutin, ne sont pas unifiés en un parti au cadre idéologique cohérent et contraignant et beaucoup d'entre eux, opportunistes pratiquant le clientélisme, sont très sensibles aux intérêts des milieux d'affaire et pratiquent l'obstruction parlementaire avec la droite.

    En mai 1906, Jaurès affirme dans La Dépêche que « c'est la démocratie républicaine toute entière qui a triomphé » lors des législatives. La Chambre comporte désormais 400 républicains de gauche sur 580 députés, dont 54 parlementaires soutenus par la SFIO et 18 socialistes indépendants ayant rompu avec les objectifs de l'Internationale. Avec les socialistes, les radicaux-socialistes et les radicaux de gauche partagent un programme de réformes immédiates ambitieux: « cet ensemble de 250 députés ont comme programme l'impôt général et progressif sur le revenu déclaré et l'accentuation de l'impôt successoral afin de dégrever la démocratie des petits propriétaires paysans (affectés par les taxes sur le foncier), des petits commerçants et des ouvriers, et de créer un surcroît de ressources pour les œuvres de solidarité sociale: l'assurance sociale étendue à tous les risques; la limitation progressive de la journée de travail et la nationalisation des grands monopoles capitalistes, tout d'abord des chemins de fer et des mines » (article de Jaurès au lendemain de la victoire électorale de la gauche, dans La Dépêche du Midi du 31 mai 1906).

    On le voit, même si beaucoup de radicaux sont contre une progressivité de l'impôt au nom d'une égalité formelle et de la reconnaissance du mérite des entrepreneurs et s'ils cherchent à présenter l'obligation de déclarer ces sources de revenus comme une mesure d'inquisition contraire au respect de la vie privée et au secret nécessaire au monde des affaires, il y a déjà dans ce programme une forme de démocratisation significative de la vie sociale et économique, avec notamment un projet de sécurité sociale (incluant tous les naissance en 1906 d'un Ministère du Travail et de la Prévoyance et à la loi rendant obligatoire le repos hebdomadaire votée le 13 juillet 1906. Mais, de manière générale, Clemenceau, élu pour la première fois à 65 ans président du conseil en octobre 1906 après avoir été un ministre de l'intérieur inflexible et prompt à déplacer la troupe et organiser des complots pour les grévistes lors des conflits du printemps, ne va pas démériter son titre de « premier flic de France », organisant la répression et l'intransigeance face aux grèves de l'industrie, de la fonction publique, des viticulteurs du Midi. En mars 1907, il remet en cause le droit de grève au nom d'un prétendu « droit de vie de la société »  en mobilisant des soldats du génie pour remplacer des ouvriers électriciens grévistes de Paris.« risques »: accident, vieillesse, maladie) basé sur la solidarité et financé par la cotisation patronale et l'impôt redistributif.

    Jaurès ne prétend pourtant pas que la mise en œuvre de ce programme pourrait contenter pleinement les socialistes, ni que ceux-ci entendent s'inscrire dans un cadre purement réformiste, renonçant à la révolution sociale, au dépassement du capitalisme.

    « Nous démontrerons aussi sans cesse au prolétariat ouvrier et paysan, écrit-il dans La Dépêche le 6 novembre 1906, que le programme radical et socialiste, excellent pour accroître la liberté et la force de la classe ouvrière, ne peut cependant l'affranchir; que même appliqué intégralement et à moins de s'élargir enfin au collectivisme, il laissera subsister le privilège de la propriété capitaliste d'où dérivent tous les désordres de la société, les incohérences de la production, l'oppression et l'exploitation des travailleurs ».

    Ce programme de réformes sociales visant à améliorer le bien être du peuple et le niveau d'égalité n'est qu'une étape vers l'émancipation véritable des travailleurs, mais il est susceptible d'augmenter leur bien-être et leur capacité d'organisation et de revendication. Jaurès s'oppose à Marx qui voit dans l'aggravation du niveau d'agressivité du capitalisme et la paupérisation universelle des salariés le facteur révolutionnaire privilégié porté par le mouvement naturel et inéluctable du capitalisme. Tirant des conclusions de son analyse de la grande Révolution française, Jaurès écrit ainsi: « Pour qu'une révolution éclate, il faut que les classes inférieures souffrent d'un terrible malaise ou d'une grande oppression. Mais il faut aussi qu'elles aient un commencement de force et par conséquent d'espoir » (Histoire socialiste de la Révolution Française, tome 1). Rien de ce qui dans le réformisme social porté par le parlementarisme renforce le niveau d'organisation et de bien-être du prolétariat ne saurait donc contredire l'objectif d'une transformation radicale du mode de production et de propriété capitaliste.

    Sa forte capacité de mobilisation (850 000 syndiqués en 1906), associée aux manques de débouchés en termes d'avancées sociales des grèves qu'elle organise, radicalise la CGT. Même si sa Charte d'Amiens d'octobre 1906 impliquait son indépendance vis à vis des mouvements politiques, y compris du mouvement libertaire, elle tend à se raidir dans une « bonne conscience minoritaire » (M. Rebérioux) et sur un mot d'ordre de grève général révolutionnaire et d'action directe indifférente aux petites avancées sociales obtenues par voie parlementaire. Aux yeux de beaucoup de ses membres influents proches de la tradition du syndicalisme-révolutionnaire, ce sont les militants conscients qui font l'histoire et non les masses moutonnières bonnes à voter. Son organisation interne privilégie les petites fédérations professionnelles les plus révolutionnaires et partisanes de l'agitation permanente (dockers, ouvriers des arsenaux, bâtiment, métallurgie) au détriment des plus grosses fédérations de l'industrie, du livre, du textile, des chemins de fer. Un fort mouvement anti-étatiste (l'État est présenté comme essentiellement répressif, patron de choc, et voleur, tortionnaire dans les colonies et son armée) s'y généralise, ce qui rend compliqués les rapports avec une SFIO qui est bien forcée de pratiquer des accords de compromis avec les radicaux tout en gardant son indépendance pour faire avancer des réformes politiques qui améliorent concrètement la vie des classes populaires.

     

     

     

    Ce maximalisme de la CGT et cette méfiance fondamentale vis à vis d'un État qui sait trop bien défendre les intérêts industriels et réprimer les mouvements sociaux se traduit dans la campagne que mène une partie des cadres de la CGT contre la loi de compromis sur les retraites ouvrières et paysannes, issue pourtant de 20 années de travail législatif et qui sera votée le 31 mars 1910 (avec le soutien de Jaurès et de 25 députés socialistes tandis que 27 s'y opposent avec Guesde et que Vaillant et ses amis s'abstiennent). Cette loi qui était au programme des socialistes et des radicaux en 1906 définit un minimum-vieillesse garanti pour tous et l'inscription obligatoire des ouvriers à des caisses de retraite par répartition financées aussi par l'impôt et la cotisation patronale. Elle garantit, dans sa première version soutenue par les socialistes, une pension équivalent à 40% du salaire pour les ouvriers qui utilisent leur droit à partir en retraite à 60 ans, tandis que les travailleurs qui ont des emplois pénibles ou usants peuvent partir à 55 ans. Pour Jaurès, cette réforme est certes imparfaite (dans la mesure où la part contributive de l'État financée par l'impôt redistributif est faible, et donc également les pensions garanties) parce qu'elle résulte d'un compromis avec la bourgeoisie mais il est faux de propager l'idée, comme certains à la CGT, que l'État cherche à avoir un bas de laine où aller puiser en cas de besoin pour voler les travailleurs. La CGT assimile aussi les prélèvements assurantiels liés à la loi sur les retraites ouvrières et paysannes (ROP) à une baisse pure et simple des salaires et à une menace de bureaucratisation à l'allemande des syndicats qui seraient charger de gérer ces caisses de retraite, ce qui menacerait de les embourgeoiser et de tarir le niveau de lutte et de revendication sociale.

    Cette réforme est surtout une victoire de principe qui permettra aux salariés d'expérimenter à petite échelle une société de solidarité et de créer des outils pour la réaliser. Dès février 1906, Jaurès écrit ainsi dans La Dépêche:

    « L'entrée du principe de l'assurance sociale dans nos lois aura de vastes répercussions. Pour faire face aux dépenses nécessaires de solidarité sociale, à l'assurance contre la maladie, contre l'invalidité partielle et contre le décès aussi bien que la vieillesse, il faudra réformer tout notre système fiscal...L'assurance sociale, en débarrassant le prolétariat des angoisses de l'extrême misère, lui donnera plus de forces, plus d'élan, plus de sérénité aussi pour la revendication réglée et hardie d'un nouvel ordre de société, d'une forme nouvelle de société et de travail ».

    En 1910, Jaurès n'a pas de mots assez durs pour dénoncer le choix de Briand, son ancien ami, de mater durement, par des licenciements, des arrestations arbitraires, des emprisonnements et des réquisitions contre les 60000 cheminots courageusement engagés dans un mouvement de grève générale surprise à l'automne 1910... Répression invoquée en invoquant des actes de sabotage et autres complots anarchistes pour discréditer l'action collective en écartant l'idée d'imposer toute solution négociée aux deux Compagnies privées du rail, que les radicaux se refusent à nationaliser!

    « Que l'homme (Aristide Briand, dans une autre vie) qui a fait la théorie et précisé la pratique de la grève générale révolutionnaire conduise maintenant la répression, c'est un des spectacles que peuvent seuls donner les régimes en décadence, et ce sera pour la bourgeoisie française, ce sera pour la bourgeoisie européenne, épanouie d'admirations devant l'audace des reniements, une honte ineffaçable... » (Jaurès, le 26 octobre 1910 dans La dépêche). Briand, que Jaurès qualifie franchement de traître opportuniste, et sa majorité radicale, dans le sillage de cette criminalisation des cheminots grévistes (certains sont même passés devant le conseil de guerre), veulent systématiser la réquisition sous peine de condamnation à 6 mois d'emprisonnement des mineurs et des cheminots et remettre en question le droit de grève lui-même au nom de l'intérêt des usagers et de la nation: on transforme ainsi ces travailleurs en « esclaves publics » de compagnie privée que l'on se refuse à nationaliser par complaisance avec les milieux d'affaires, remarque Jaurès quelques jours plus tard: « la République devient une geôle et une sorte de servage est rétablie au profit des compagnies... » (le 6 décembre 1910).

    Jaurès avait pourtant voulu croire à la bonne foi réformatrice d'une partie des radicaux en 1906 et, en 1908, il s'était battu à la Chambre pour défendre le projet d'impôt progressif sur le revenu, socialement modéré, que Joseph Caillaux, nouveau radical venant du monde financier, était en train de construire. Ce projet répartissait les revenus imposables en 7 catégories et prévoyait un impôt complémentaire, dont le taux était progressif, et qui pouvait frapper des classes moyennes supérieures tels que des enseignants agrégés, des médecins, des rentiers. Finalement, de 1908 à 1913, ce projet d'impôt sur le revenu sera bloqué par le Sénat et il n'entrera en vigueur qu'en juin 1914 pour faire avaler la pilule de la loi des trois ans de service militaire et peut-être aussi financer la guerre qui se prépare, alors que Caillaux est depuis des semaines au centre du scandale du meurtre de Calmette, le directeur du Figaro, assassiné par sa femme, Henriette Caillaux, indignée par la violente campagne de presse faisant feu de tout bois (accusation d'intelligence avec l'ennemi, de corruption, d'infidélités conjugales, de pacifisme anti-patriotique justifié par l'égoïsme des banquiers) pour abattre son « traître » de mari.

     

     

     
    Internationalisme, patriotisme et combat pour la paix

    « Tant que, dans chaque nation, une classe restreinte d'hommes possédera les grands moyens de production et d'échange, tant qu'elle possédera ainsi et gouvernera les autres hommes...tant que cette classe pourra imposer aux sociétés qu'elle domine sa propre loi, qui est la concurrence illimitée...; tant que cette classe privilégiée, pour se préserver contre tous les sursauts de la masse s'appuiera ou sur les grandes dynasties militaires ou sur certaines armées de métier...; tant que cela sera, toujours cette guerre politique économique, et sociale des classes entre elles, des individus entre eux, dans chaque nation, suscitera les guerres armées entre les peuples ».

    Jaurès ne sera pas toujours aussi tranché pour faire du système capitaliste une force de guerre puisqu'à l'été 1914, il veut croire, comme Kautsky et beaucoup d'économistes libéraux, que l'intrication des capitalismes européens, l'internationalisation du capital et l'enchevêtrement des intérêts liés aux échanges marchands peuvent donner quelques chances à une paix fondée sur les intérêts économiques des bourgeoisies européennes. Ainsi, il écrit dans L'Humanité le 20 juillet 1914 comme pour se donner des motifs rationnels d'espérer: «le capitalisme, en ce qu'il a de plus sain, de plus fécond, de plus universel, a intérêt à apaiser et prévenir les conflits ».  

    Mais si le capitalisme met en danger la paix internationale, c'est aussi et surtout parce que les capitalistes doivent choyer l'institution militaire pour qu'elle les préserve contre les révoltes populaires, c'est encore parce que les milieux d'affaires, dans un certain sens, ont tout intérêt à entretenir la fièvre nationaliste qui crée l'illusion d'une communauté idéale transcendant les contradictions d'intérêts entre classes, qui nourrit de rêve et remplit d'orgueil les petits et les humbles à l'énoncé des faits de gloire de l'armée de la nation, qui détourne l'attention des problèmes sociaux...Le patriotisme peut ainsi être considéré comme une autre forme d'opium du peuple, une religion de sortie de la religion adaptée à l'âge de la démocratie qui entretient d'illusions unanimistes un peuple exploité et constitue un instrument idéologique d'exploitation au service d'une bourgeoisie qui est parallèlement de plus en plus prompte à s'allier financièrement avec ses consœurs étrangères.

    C'est le point de vue de Marx et Engels dans le Manifeste du parti communiste: « Les ouvriers n'ont pas de patrie ». Cette formule radicale que Jaurès qualifie de « boutade » dans L'Armée Nouvelle (1910) estjustifiée théoriquement et pratiquement: comme le capital n'a pas de patrie et que sa domination est mondiale, comme il n'y a aucun sens à sacraliser un territoire et l'État qui le garantit, qui n'est rien d'autre qu'un instrument de domination de classe, la stratégie révolutionnaire des représentants du monde du travail doit être coordonnée internationalement et soumettre à la critique les lubies patriotiques qui désamorcent une lutte des classes qu'il faut au contraire pousser à l'exaspération en faisant en sorte que les prolétaires se reconnaissent subjectivement comme unis par des intérêts communs de prolétaires et non de français, d'anglais ou d'allemands...

    Cette négation comme illusion et simple instrument d'exploitation de l'idée de patrie au nom d'un internationalisme prolétarien rejoint aussi le point de vue de Gustave Hervé, futur rallié à l'union sacrée et pétainiste (à qui l'on doit le « notre patrie, c'est notre classe »), le directeur de la Guerre sociale (revue d'extrême-gauche lancée en 1906 et bientôt tirée à 50000 exemplaires, autant que L'Humanité)et de son courant, très influent à la CGT qui a ratifié une ligne anti-patriotique au congrès d'Amiens en 1906, davantage inspiré toutefois par l'idéologie libertaire et l'anti-militarisme. La CGT, minoritaire sur cette ligne dans le syndicalisme européen, prônera ainsi jusqu'en 1914 avant que Jouhaux ne se rallie à l'Union Sacrée après l'assassinat de Jaurès, non la défense de la nation menaçant d'être démantelée, mais la grève générale révolutionnaire en cas de guerre.

    A l'inverse de la ligne majoritaire à la CGT, comme la majorité sans doute des dirigeants socialistes, Jaurès se montre partisan d'un patriotisme civiquehéritier de la Révolution française et de l'idée républicaine: bénéficier de droits politiques, être éduqué et pris en charge par une nation qui met au cœur de son projet émancipateur la liberté, l'égalité, la fraternité, nous donne le devoir de la défendre quand elle est menacée. Jaurès est pour une armée nationale, une armée citoyenne, une armée de milices, avec un service militaire universel et continu, comme en Suisse.

    Ce que Jaurès ce supporte pas, c'est le militarisme, la suppression de l'état de droit et de l'esprit démocratique dans l'armée, son noyautage par une aristocratie d'argent et de tradition réactionnaire. Son but, inspiré de la révolution française et des soldats de l'an II, est de réintégrer l'armée dans la nation, de transformer le recrutement des officiers et de les placer sous le contrôle du vote des soldats, de rapprocher l'armée de la société civile en créant, sur les ruines d'une armée de métier figée dans ses habitudes hautaines et sa différence, des milices civiles effectuant régulièrement des périodes d'entraînements et de service militaire, et encore de casser les tribunaux d'exception militaires.

    Jaurès est un homme des conciliations inaccoutumées qui entend concilier « le patriotisme le plus fervent et l'internationalisme le plus généreux », ce dernier consistant surtout en son sens en l'idéal d'une fédération de nations autonomes vivant en paix sous l'arbitrage d'un droit international (Jaurès a été un des promoteurs de l'idéal qui a donné naissance à la SDN en 1919 grâce au président américain Wilson notamment) et dans le refus de la realpolitik et de la politique de puissance (Jaurès réclame ainsi que le gouvernement français intervienne pour dénoncer les exactions contre les Arméniens en Turquie, malgré les intérêts du capitalisme français dans l'Empire Ottoman).

    Son patriotisme est basé sur plusieurs traditions. La patrie à laquelle nous appartenons, ce n'est pas seulement la terre des ancêtres, mais la nation républicaine en rupture avec une histoire faite de servitudes et d'inégalités sanctifiées par la tradition et la religion. La défense de la patrie de la Révolution et des droits de l'homme est présentée, dans L'Histoire socialiste de la révolution française notamment (que Jaurès rédige en 1898-1899 après sa défaite aux législatives à Carmaux), comme une cause à valeur universelle, un moyen de défense de la liberté. Pour Jaurès, la seule guerre que les socialistes puissent envisager de soutenir est donc une guerre défensive de sauvegarde de la République. Jaurès se démarque de l'outrance de la formule de Marx et Engels « les ouvriers n'ont pas de patrie » en affirmant qu' « on ne peut donner un sens à la formule qu'en disant qu'elle a été écrite à une époque où partout en Europe, en Angleterre et en France comme en Allemagne, la classe ouvrière était exclue du droit de suffrage, frappée d'incapacité politique et rejetée par la bourgeoisie elle-même hors de la cité » (L'armée nouvelle, chapitre 10).

    Toutefois, pour Jaurès, Marx et Engels ont eu tort de séparer l'émancipation sociale et l'idée nationale: ce que revendiquent les prolétaires au milieu des années 1850, c'est l'accès à la dignité pleine de citoyens, la reconnaissance de leur appartenance de plein droit à la nation qui ne va pas sans l'attribution de droits sociaux et un minimum d'égalité sociale sans laquelle le corps civique n'a plus aucune forme d'unité et qui est induite dans l'accès des masses laborieuses au suffrage universel. « L'indifférence prétendue du prolétariat pour la patrie, poursuit Jaurès au chapitre 10 de L'Armée nouvelle, était le pire des contresens à une époque où partout les peuples aspiraient à la fois à l'indépendance nationale et à la liberté politique, condition de l'évolution prolétarienne ». Il n'y a donc pas à opposer revendication civique et lutte des classes puisque le combat du peuple pour l'appartenance pleine et entière à la nation a été pour le prolétariat un moment de la prise de conscience d'intérêts de classe communs et d'une force autonome, ce que démontre notamment l'épisode sans-culotte de la Révolution française.

    Jaurès considère que l'attachement à la patrie est un sentiment parfaitement légitime, quasi universel, y compris et même surtout dans les classes populaires (Jaurès reprendrait volontiers à son compte la formule d'historien Michelet: « En nationalité, c'est tout comme en géologie, la chaleur est en bas »), qui a des effets politiques puissants que Marx et Engels ont eu le tort de sous-estimer: l'ignorance ou la sous-estimation du fait identitaire ou national s'avère d'ailleurs, à l'aune des expériences historiques d'échec ou de dénaturation des projets de révolution marxiste, comme une des principales faiblesses de la pensée marxienne...

    Le patriotisme est également un sentiment qui s'appuie sur une détermination réelle des habitudes de sentiment, de pensée et d'action individuelles et collectives, par l'histoire et la culture des différents peuples, lesquels continuent à vivre en chacun de nous et à créer des comportements communs et des solidarités spontanées au-delà des différences de classes. Ainsi, Jaurès écrit dans L'Armée nouvelleque la patrie tient pour ainsi dire à la « physiologie de l'homme »:

    « A l'intérieur d'un même groupement régi par les mêmes institutions, exerçant contre les gouvernements voisins une action commune, il y a forcément chez les individus, même des classes les plus opposées ou des castes les plus distantes, un fonds indivisible d'impressions, d'images, de souvenirs, d'émotions. L'âme individuelle soupçonne à peine tout ce qui entre en elle de vie sociale, par les oreilles et par les yeux, par les habitudes collectives, par la communauté du langage, du travail et des fêtes, par les tours de pensée et ces passions communs à tous les individus d'un même groupe que les influences multiples de la nature et de l'histoire, du climat, de la religion, de la guerre et de l'art ont façonné ».

    Cette adhésion affective à la patrie prend d'ailleurs racine dans un terroir bien particulier, une culture locale spécifique, et Jaurès, malgré son admiration pour la Convention, n'a jamais été de ces jacobins qui au nom de la sécheresse d'un idéal d'unification rationnelle sous la bannière d'une langue et de principes administratifs et idéologiques communs, méprisaient les identités régionales comme des archaïsmes: il a eu le goût du terroir et lisait d'ailleurs avec passion de la littérature occitane, langue qu'il parlait avec les paysans de la région de Carmaux. La force de l'adhésion patriotique puise d'abord, et Jaurès n'a jamais contredit Barrès qu'il estimait sur ce point, dans un amour charnel et irrationnel de la terre de l'enfance et de la culture des « anciens » qui a bercé cette enfance. C'est le patriotisme tranquille, nullement guerrier et xénophobe par nature, du paysan et de l'homme du peuple auquel se rattache aussi Jaurès, l'opposant de manière caricaturale (non sans peut-être reprendre sans le vouloir un préjugé antisémite) à l'absence de patriotisme ou au cosmopolitisme structurel du financier:

    « La propriété du paysan est un morceau de sa vie: elle a porté son berceau, elle est voisine du cimetière où dorment ses aïeux, où il dormira à son tour; et du figuier qui ombrage sa porte, il aperçoit le cyprès qui abritera son dernier sommeil. Sa propriété est un fragment de la patrie immédiate, de la patrie locale, un raccourci de la grande patrie. De l'actionnaire à sa propriété inconnue, tous ces liens sont brisés. Il ne sait pas en quel point de la patrie jaillit pour lui la source des dividendes, et c'est souvent de la terre étrangère que cette source jaillit. Que de valeurs étrangères sont mêlées dans le portefeuille capitaliste aux valeurs nationales, sans qu'aucun goût du terroir permette de les discerner » (Jaurès, 1901: Étudessocialistes. Cahiers de la Quinzaine).

    Toutes ces considérations amènent Jaurès à s'opposer à toute attitude de défaitisme révolutionnaire, attitude qui, avant d'avoir été théorisée par Lénine, était la réponse à une guerre des États impérialistes et capitalistes que semblait aussi préconiser la mouvance anti-militariste de la CGT et Gustave Hervé: refuser de défendre la patrie en cas de déclaration de guerre et chercher à profiter de cette situation confuse fragilisant les institutions pour mener une révolution afin de subvertir les bases de la société. « La vérité est, écrit Jaurès, que partout où il y a des patries, c'est à dire des groupes historiques ayant conscience de leur continuité et de leur unité, toute atteinte à la liberté et à l'intégrité de ces patries est un attentat contre la civilisation, une rechute en barbarie ».

    Cependant, en 1904, la défaite des troupes russes face aux japonais avait montré que la guerre et la défaite militaire pouvaient entraîner des bouleversements sociaux considérables (révolution russe de 1905) et accélérer le mouvement de destruction des bases inégalitaires de la société. Toutefois, dans un discours à la Chambre datant de juin 1905, Jaurès écrit que même si la guerre contient des potentialités révolutionnaires dont le prolétariat ne s'interdira pas de se saisir si la bourgeoisie l'envoie au feu pour servir ses intérêts, elle est plus probablement encore une remise cause durable de la civilisation et les socialistes doivent tout faire pour empêcher qu'elle advienne dans des conditions de développement technique et d'ententes internationales qui la rendraient infiniment destructrice et non la considérer comme un mal nécessaire à exploiter:

    « Nous n'avons pas, nous socialistes, la peur de la guerre. Si elle éclate, nous saurons regarder les événements en face, pour les faire tourner de notre mieux à l'indépendance des nations, à la liberté des peuples, à l'affranchissement des prolétaires. Le révolutionnaire se résigne aux souffrances des hommes quand elles sont la condition nécessaire d'un grand progrès humain, quand, par là, les opprimés et les exploités se relèvent et se libèrent. Mais maintenant, mais dans l'Europe d'aujourd'hui, ce n'est pas par les voies de la guerre internationale que l'œuvre de liberté et de justice s'accomplira et que les griefs de peuple à peuple seront redressés ».

    Et Jaurès poursuit son discours en devinant avec un curieux sens de la prémonition, neuf ans avant le déclenchement de la grande Guerre, douze ans avant la révolution bolchevik russe, quatorze ans avant la répression de la révolution spartakiste et une vingtaine d'années avant la montée du fascisme en Italie et en Allemagne annonçant les carnages plus effroyables encore de la seconde guerre mondiale, ce que pourraient être les suites d'une guerre européenne prochaine:

    « D'une guerre européenne peut jaillir la révolution, et les classes dirigeantes feront bien d'y songer; mais il peut en sortir aussi, pour une longue période, des crises de contre-révolution, de réaction furieuse, de nationalisme exaspéré, de dictature étouffante, de militarisme monstrueux, une longue chaîne de violences rétrogrades et de haines basses, de représailles et de servitudes. Et nous, nous ne voulons pas jouer à ce jeu de hasard barbare, nous ne voulons pas exposer, sur ce coup de dé sanglant, la certitude d'émancipation progressive des prolétaires, la certitude de juste autonomie que réserve à tous les peuples, à tous les fragments de peuple, au-dessus des partages et des démembrements, la pleine victoire de la démocratie socialiste européenne...Car cette guerre irait contre la démocratie, elle irait contre le prolétariat, elle irait contre le droit des nations...».

    Si l'on analyse ce discours de Jaurès, on s'aperçoit qu'il met trois finalités au centre du combat des socialistes, au regard desquels le combat pour la paix apparaît comme une condition essentielle: l'émancipation sociale des prolétaires, l'universalisation de la démocratie et le droit à l'auto-détermination et à l'autonomie politique des peuples.

    Au-delà même de ces considérations, la Paix reste pour Jaurès une valeur primordiale, un impératif moral absolu, une condition de l'humanité préservée et développée de l'homme, qui n'a pas besoin d'être justifiée par autre chose qu'elle-même. Autant qu'un patriote républicain, Jaurès se situe sur un plan idéaliste inspiré par le christianisme et par le tolstoïsme ou du kantisme envisageant ces pis-allers que sont la paix armée nécessitant une défense nationale, un rapport de force construit, et des litiges réglés par des arbitrages internationaux, comme une simple étape transitoire qui doit conduire au règne des fins(pour reprendre une expression du grand philosophe et moraliste allemand du XVIIIème siècle, Emmanuel Kant, dont Jaurès était familier) de la paix définitive, qu'il faut croire possible pour ne pas désespérer de l'homme. Cette paix véritable sous l'égide d'un droit international accepté universellement exigerait une révolution culturelle et un perfectionnement moral qui peuvent paraître relever des doux rêves d'un utopiste mais Jaurès ne craint pas dire, échappant une nouvelle fois à une réduction des enjeux politiques à un prisme économique: « la race humaine ne sera sauvée que par une immense révolution morale » (l'Humanité, 11 mai 1913).

    Comment Jaurès combat concrètement pour la paix ?

    a) Il y a d'abord dans ses rapports aux hommes politiques, ses discours à la Chambre et dans ses articles de l'Humanité un décryptage critique permanent des actes de la diplomatie française, une dénonciation publique des entreprises qui pourraient nuire à la précaire paix franco-allemande et une interpellation régulière des ministres avec cette même finalité, ainsi que tout un travail pour se rapprocher des radicaux influents qui, comme Joseph Caillaux, veulent sincèrement la paix. Ainsi, Jaurès s'oppose vivement à l'alliance de la France avec la Russie tsariste qui est perçue comme une intention belliqueuse par les Allemands et sera finalement responsable de la contagion du contentieux entre les russes et l'Autriche au sujet de l'assassinat de l'archiduc François Ferdinand par un nationaliste serbe. Jaurès soutient d'ailleurs la légitimité de l'influence turque dans les Balkans, lieu de rencontre des civilisations, contre la politique pro-slave belliqueuse des russes. Il condamne comme un facteur de déstabilisation la concurrence forcenée que se livre en Afrique du Nord et dans l'Empire Ottoman pour pénétrer les marchés et conquérir les marchés de modernisation des infrastructures les capitalismes français et allemands servis par des gouvernements mandatés par les milieux financiers. Le prolétariat est la vraie force nationale qui doit contraindre tout gouvernement belliqueux à renoncer à ses desseins guerriers au nom de la défense de la stabilité des institutions de la République et de la liberté comme au nom de l'humanité. On peut donc envisager pour Jaurès un droit d'insurrection contre les gouvernements qui voudraient mobiliser suite à une politique aventureuse et impérialiste sans avoir donné toutes ses chances à la paix, et Jaurès rappelle publiquement ce droit à l'insurrection des prolétaires contre la forfaiture d'une guerre évitable pour intimider les gouvernements qui se succèdent au début des années 1900.

    Cela vaut au leader socialiste de faire l'objet d'une véritable haine dans les milieux nationalistes, dont son assassinat le 31 juillet 1914 par un nationaliste de l'ultra-droite détraqué, Raoul Villain, sera la conséquence. Lisons, parmi des centaines d'autres accusations de trahison et appels au meurtre contre Jaurès, ces tristes mots de Charles Péguy, le poète et pamphlétaire de talent, l'ancien protégé de Jaurès et dirigeant des étudiants socialistes dreyfusards converti récemment au patriotisme catholique: « Dès la déclaration de guerre, la première chose que nous ferons sera de fusiller Jaurès. Nous ne laisserons pas derrière nous ces traîtres nous poignarder dans le dos ». Dès le 23 juillet 1914, en point d'orgue, l'écrivain et journaliste d'extrême-droite Léon Daudet a signé noir sur blanc un « Tuer Jaurès! » dans L'Action française tandis que Maurras donne du « Herr Jaurès » quand il parle du tribun socialiste. Raoul Villain (qui sera acquitté le 29 mars 1919 sous la majorité de droite nationaliste de « la chambre bleu horizon ») écrit à son frère le 10 août 1914, emprisonné à la prison de la santé suite au meurtre de Jaurès: « J'ai abattu le porte-drapeau, le grand traître de l'époque de la loi de Trois ans, la grande gueule qui couvrait tous les appels de l'Alsace-Lorraine. Je l'ai puni » (Jean Jaurès, Jean-Pierre Rioux, Perrin, p. 254).

    b) Il y a l'action au sein des congrès de la seconde Internationale ouvrière, à Stuttgart en août 1907 et à Copenhague en septembre 1910, pour mobiliser les socialistes européens sur le principe du refus du vote des crédits de guerre et de l'organisation d'une grève générale transnationale et concertée en cas de déclenchement de la guerre. Depuis 1905, Jaurès est la voix de la SFIO avec Vaillant, le vieux communard, au Bureau de l'Internationale Socialiste (BSI). Le caractère simultané et concerté de l'action internationale contre la guerre est présenté par lui comme une nécessité pour contraindre les gouvernements à la négociation et les faire abandonner leurs projets belliqueux. Le Parti Socialiste se refusera donc à prendre des engagements unilatéraux, si le socialisme allemand choisit d'accepter la conscription et de voter les crédits de guerre... En septembre 1910, à Copenhague, est votée la motion Keir-Hardie-Vaillant qui prévoit la possibilité de grèves générales coordonnées dans les pays s'apprêtant à rentrer en guerre les uns contre les autres. En 1912, dans une atmosphère d'émotion collective contagieuse et de solennité dramatique qu'Aragon a magnifié dans son magnifique roman Les cloches de Bâle, six mille militants de l'Internationale vibrent avec Jaurès lorsqu'il présente aux délégués la résolution qui « déclare la guerre à la guerre »dont il est un des auteurs et qu'il les appelle à empêcher l'extension de la guerre des Balkans par le mécanisme diabolique des alliances européennes et qu'il invoque l'inscription en latin qui ornait la cloche de l'écrivain romantique allemand Schiller: « Vicos voco, j'appelle les vivants; Mortuos plango, je pleure les morts; Fulgura frango, je briserai les foudres de la guerre... ».

    A l'intérieur des rangs socialistes, on observe beaucoup de scepticisme sur la volonté réelle dont pourrait faire preuve, le moment venu, la social-démocratie allemande pour s'opposer à la guerre. Ainsi, l'historien Romain Ducoulombier rapporte qu' « à la fin de 1912, alors même que les socialistes français et allemands s'apprêtent à s'accorder sur un manifeste de désarmement, le socialiste Charles Andler, brillant universitaire germanophone et fin connaisseur de Marx, publie dans L'Action nationaleun article sur les progrès du socialisme impérialiste en Allemagne dont la teneur provoque bientôt une violente polémique. « Je crois les socialistes allemands très patriotes, écrit-il...La philosophie industrialiste les domine. Or, il n'y a pas de défaite salutaire pour un État industriel ». Dans une réplique d'une agressivité inaccoutumée, publiée par L'Humanité le 4 mars 1913, Jaurès l'accuse d'être un « faussaire »... Si Jaurès assène de si fortes critiques à Andler, c'est qu'en effet son attitude disqualifie par avance toute action internationale contre la guerre ». De fait, l'évènement allait confirmer les craintes d'une partie des socialistes français puisque, début août 1914, à la grande indignation de Rosa Luxemburg qui avait été emprisonnée en février 1914 pour incitation de militaires à la désobéissance, tous les députés du SPD au Reichstag votent les crédits de guerre.

    c) Il y a enfin la bataille contre la loi des Trois ans. Le 6 mars 1913, Briand présente à la Chambre le projet de loi faisant passer la durée du service militaire de 2 à 3 ans, alors que les radicaux étaient parvenus avec l'appui des socialistes à la faire passer de 3 à 2 ans en 1905. Jaurès présente ce projet de loi comme « un crime contre la République et contre la France » qui menace la paix en donnant des signes de volonté belliqueuse aux Allemands et au peuple français et et qui affaiblit la défense nationale. Jaurès présente un contre-projet à la Chambre les 17-18 juin où il reprend les propositions de création d'une armée populaire démocratique développées dans L'Armée nouvelle. La SFIO et la CGT, y compris sa tendance syndicaliste-révolutionnaire, décident de taire leurs différences d'appréciation sur les principes de la défense nationale et de la grève révolutionnaire en cas de guerre pour lutter ensemble contre la loi des 3 ans en organisant une campagne de sensibilisation et des meetings dans toute la France: Jouhaux, le secrétaire national de la CGT, vient au grand meeting du Pré-Saint-Gervais le 25 mai 1913 où Jaurès parle devant 150000 personnes. Les radicaux, de leur côté, se dotent d'un nouveau leader, Caillaux, hostile comme les socialistes à la loi des 3 ans. La loi est néanmoins votée grâce à une coalition du centre-gauche nationaliste conduit par Briand et Clémenceau, du centre-droit dirigé par Poincaré et de la droite et l'extrême droite.

    Là où les opposants à cette loi sur les retraites ouvrières avaient sans doute raison, c'est quand ils estimaient que beaucoup de ses partisans, dans la mouvance radicale, avaient à l'idée de pacifier à bon compte les rapports entre les classes. Aristide Briand, venue des rangs socialistes, et les groupes d'intellectuels qui s'inspirent de lui à la droite de la CGT ou dans la revue « La démocratie sociale » peuvent ainsi rêver un temps d'une forme de travaillisme à la française substituant au conflit social l'entente entre le capital et le travail grâce à des pratiques patronales accordant plus de droits aux salariés. Une des idées avancées par cette mouvance politique avant-gardiste re mettant en cause l'idée d'une contradiction structurelle entre les intérêts des classes sociales à l'intérieur du capitalisme est celle de l'actionnariat ouvrier censé donné dans l'entreprise pouvoir de contrôle égal au travail et au capital. Toutefois, le patronat ne s'est nullement intéressé à ces velléités de réformes social-démocrates portées par des techniciens du social proches de Briand et le choix systématique fait par ce dernier de la répression des mouvements sociaux a achevé de discréditer cette orientation vers le rééquilibrage technicien et pacificateur des rapports entre classe à l'intérieur du capitalisme. Jaurès trouvait en particulier que la participation des salariés à l'intérieur des entreprises était un gadget dérisoire.

     

    Article écrit pour une conférence en 2014 pour les Jeunesses Communistes - l'oeuvre de Jean Jaurès était mon sujet de mémoire de maîtrise de philosophie et un sujet d'étude et de réflexion régulier. 

    Ismaël Dupont. 

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    30 juillet 2019 2 30 /07 /juillet /2019 06:07
    Les grands textes de Karl Marx - 9 - Sur le socialisme et le communisme utopique, Manifeste du Parti communiste

    Karl Marx (1818-1883)

    Manifeste du Parti communiste (1848) - 3: le socialisme et le communisme utopique et critiques 

    "Les systèmes socialistes et communistes proprement dits, les systèmes de Saint-Simon, de Fourier, d'Owen, etc., font leur apparition dans la première période de la lutte entre le prolétariat et la bourgeoisie, période décrite ci-dessus.

    Les inventeurs de ces systèmes se rendent bien compte de l'antagonisme des classes, ainsi que de l'action d'éléments dissolvants dans la société dominante elle-même. Mais ils n'aperçoivent du côté du prolétariat aucune initiative historique, aucun mouvement politique qui lui soit propre.

    Comme le développement de l'antagonisme des classes marche de pair avec le développement de l'industrie, ils n'aperçoivent pas davantage les conditions matérielles de l'émancipation du prolétariat et se mettent en quête d'une science sociale, de lois sociales, dans le but de créer ces conditions.

    A l'activité sociale, ils substituent leur propre ingéniosité; aux conditions historiques de l'émancipation, des conditions fantaisistes; à l'organisation graduelle et spontanée du prolétariat en classe, une organisation de la société fabriquée de toutes pièces par eux-mêmes. Pour eux, l'avenir du monde se résout dans la propagande et la mise en pratique de leurs plans de société.

    Dans la confection de ces plans, toutefois, ils ont conscience de défendre avant tout les intérêts de la classe ouvrière, parce qu'elle est la classe la plus souffrante. Pour eux le prolétariat n'existe que sous cet aspect de la classe la plus souffrante.

    Mais la forme rudimentaire de la lutte des classes, ainsi que leur propre position sociale les portent à se considérer comme bien au-dessus de tout antagonisme de classes. Ils désirent améliorer les conditions matérielles de la vie pour tous les membres de la société, même les plus privilégiés. Par conséquent, ils ne cessent de faire appel à la société tout entière sans distinction, et même ils s'adressent de préférence à la classe régnante. Car, en vérité, il suffit de comprendre leur système pour reconnaître que c'est le meilleur de tous les plans possibles de la meilleure des sociétés possibles.

    Ils repoussent donc toute action politique et surtout toute action révolutionnaire; ils cherchent à atteindre leur but par des moyens pacifiques et essayent de frayer un chemin au nouvel évangile social par la force de l'exemple, par des expériences en petit qui échouent naturellement toujours.

    La peinture fantaisiste de la société future, à une époque où le prolétariat, peu développé encore, envisage sa propre situation d'une manière elle-même fantaisiste, correspond aux premières aspirations instinctives des ouvriers vers une transformation complète de la société.

    Mais les écrits socialistes et communistes renferment aussi des éléments critiques. Ils attaquent la société existante dans ses bases. Ils ont fourni, par conséquent, en leur temps, des matériaux d'une grande valeur pour éclairer les ouvriers. Leurs propositions positives en vue de la société future - suppression de l'antagonisme entre la ville et la campagne, abolition de la famille, du gain privé et du travail salarié, proclamation de l'harmonie sociale et transformation de l’État en une simple administration de la production - , toutes ces propositions ne font qu'annoncer la disparition de l'antagonisme de classe, antagonisme qui commence seulement à se dessiner et dont les faiseurs de systèmes ne connaissent encore que les premières formes indistinctes et confuses. Aussi, ces propositions n'ont-elles encore qu'un sens purement utopique.

    L'importance du socialisme et du communisme critico-utopiques est en raison inverse du développement historique. A mesure que la lutte des classes s'accentue et prend forme, cette façon de s'élever au-dessus d'elle par l'imagination, cette opposition imaginaire qu'on lui fait, perdent toute valeur pratique, toute justification théorique. C'est pourquoi, si, à beaucoup d'égards, les auteurs de ces systèmes étaient des révolutionnaires, les sectes que forment leurs disciples sont toujours réactionnaires, car ces disciples s'obstinent à maintenir les vieilles conceptions de leurs maîtres en face de l'évolution historique du prolétariat. Ils cherchent donc, et en cela ils sont logiques, à émousser la lutte des classes et à concilier les antagonismes. Ils continuent à rêver la réalisation expérimentale de leurs utopies sociales - établissement de phalanstères isolés, création de home-colonies, fondation d'une petite Icarie, édition in-douze de la Nouvelle Jérusalem, - et, pour la construction de tous ces châteaux en Espagne, ils se voient forcés de faire appel au cœur et à la caisse des philanthropes bourgeois. Petit à petit, ils tombent dans la catégorie des socialistes réactionnaires ou conservateurs dépeints plus haut et ne s'en distinguent plus que par un pédantisme plus systématique et une foi superstitieuse et fanatique dans l'efficacité miraculeuse de leur science sociale.

    Ils s'opposent donc avec acharnement à toute action politique de la classe ouvrière, une pareille action ne pouvant provenir, à leur avis, que d'un manque de foi aveugle dans le nouvel évangile".

    lire aussi:

    Les grands textes de Karl Marx - 1 : la critique des libertés formelles de la déclaration des droits de l'homme et du citoyen, dont le pivot est le droit de propriété - une critique des déterminants bourgeois de la Révolution Française

    Les grands textes de Karl Marx - 2 - La religion comme opium du peuple

    Les grands textes de Karl Marx - 3: l'aliénation produite par la propriété privée et le capitalisme dans les Manuscrits de 1844

    Les grands textes de Marx - 4: Les pouvoirs de l'argent (Ebauche d'une critique de l'économie politique, 1844)

    Les grands textes de Karl Marx - 5: le matérialisme historique théorisé dans l'Idéologie allemande (1845)

    Les grands textes de Karl Marx - 6 - L'idéologie, antagonismes de classes sociales et idées dominantes

    Les grands textes de Karl Marx - 7 - Le Manifeste du Parti communiste - Les conditions du communisme se développent dans le développement du capitalisme et de la domination de la bourgeoisie

    Les grands textes de Karl Marx - 8 - Qu'est-ce qu'être communiste? - Manifeste du Parti communiste (1848)

    Marx et Engels: les vies extravagantes et chagrines des deux théoriciens du communisme!

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    29 juillet 2019 1 29 /07 /juillet /2019 06:00
    Les grands textes de Karl Marx - 8 - Qu'est-ce qu'être communiste? - Manifeste du Parti communiste (1848)

    Karl Marx 1818-1883

    Théorie révolutionnaire

    Manifeste du Parti communiste (1848) - II. Prolétaires et communistes

    Qu'est-ce qu'être communiste?

    " Quelle est la position des communistes par rapport à l'ensemble des prolétaires ?

    Les communistes ne forment pas un parti distinct opposé aux autres partis ouvriers.

    Ils n'ont point d'intérêts qui les séparent de l'ensemble du prolétariat.

    Ils n'établissent pas de principes particuliers sur lesquels ils voudraient modeler le mouvement ouvrier.

    Les communistes ne se distinguent des autres partis ouvriers que sur deux points : 1. Dans les différentes luttes nationales des prolétaires, ils mettent en avant et font valoir les intérêts indépendants de la nationalité et communs à tout le prolétariat. 2. Dans les différentes phases que traverse la lutte entre prolétaires et bourgeois, ils représentent toujours les intérêts du mouvement dans sa totalité.

    Pratiquement, les communistes sont donc la fraction la plus résolue des partis ouvriers de tous les pays, la fraction qui stimule toutes les autres; théoriquement, ils ont sur le reste du prolétariat l'avantage d'une intelligence claire des conditions, de la marche et des fins générales du mouvement prolétarien.

    Le but immédiat des communistes est le même que celui de tous les partis ouvriers : constitution des prolétaires en classe, renversement de la domination bourgeoise, conquête du pouvoir politique par le prolétariat.

    Les conceptions théoriques des communistes ne reposent nullement sur des idées, des principes inventés ou découverts par tel ou tel réformateur du monde.

    Elles ne sont que l'expression générale des conditions réelles d'une lutte de classes existante, d'un mouvement historique qui s'opère sous nos yeux. L'abolition des rapports de propriété qui ont existé jusqu'ici n'est pas le caractère distinctif du communisme.

    Le régime de la propriété a subi de continuels changements, de continuelles transformations historiques.

    La Révolution française, par exemple, a aboli la propriété féodale au profit de la propriété bourgeoise

    Ce qui caractérise le communisme, ce n'est pas l'abolition de la propriété en général, mais l'abolition de la propriété bourgeoise.

    Or, la propriété privée d'aujourd'hui, la propriété bourgeoise, est la dernière et la plus parfaite expression du mode production et d'appropriation basé sur des antagonismes de classes, sur l'exploitation des uns par les autres.

    En ce sens, les communistes peuvent résumer leur théorie dans cette formule unique : abolition de la propriété privée.

    On nous a reproché, à nous autres communistes, de vouloir abolir la propriété personnellement acquise, fruit du travail de l'individu, propriété que l'on déclare être la base de toute liberté, de toute activité, de toute indépendance individuelle.

    La propriété personnelle, fruit du travail et du mérite ! Veut-on parler de cette forme de propriété antérieure à la propriété bourgeoise qu'est la propriété du petit bourgeois du petit paysan ? Nous n'avons que faire de l'abolir, le progrès de l'industrie l'a abolie et continue à l'abolir chaque jour.

    Ou bien veut-on parler de la propriété privée d'aujourd'hui, de la propriété bourgeoise ?

    Mais est-ce que le travail salarié, le travail du prolétaire crée pour lui de la propriété ? Nullement. Il crée le capital, c'est-à-dire la propriété qui exploite le travail salarié, et qui ne peut s'accroître qu'à la condition de produire encore et encore du travail salarié, afin de l'exploiter de nouveau. Dans sa forme présente, la propriété se meut entre ces deux termes antinomiques; le Capital et le Travail. Examinons les deux termes de cette antinomie.

    Etre capitaliste, c'est occuper non seulement une position purement personnelle, mais encore une position sociale dans la production. Le capital est un produit collectif : il ne peut être mis en mouvement que par l'activité en commun de beaucoup d'individu, et même, en dernière analyse, que par l'activité en commun de tous les individus, de toute la société.

    Le capital n'est donc pas une puissance personnelle; c'est une puissance sociale.

    Dès lors, si le capital est transformé en propriété commune appartenant à tous les membres de la société, ce n'est pas une propriété personnelle qui se change en propriété commune. Seul le caractère social de la propriété change. Il perd son caractère de classe.

    Arrivons au travail salarié.

    Le prix moyen du travail salarié, c'est le minimum du salaire, c'est-à-dire la somme des moyens de subsistance nécessaires pour maintenir en vie l'ouvrier en tant qu'ouvrier. Par conséquent, ce que l'ouvrier s'approprie par son labeur est tout juste suffisant pour reproduire sa vie ramenée à sa plus simple expression. Nous ne voulons en aucune façon abolir cette appropriation personnelle des produits du travail, indispensable à la reproduction de la vie du lendemain, cette appropriation ne laissant aucun profit net qui confère un pouvoir sur le travail d'autrui. Ce que nous voulons, c'est supprimer ce triste mode d'appropriation qui fait que l'ouvrier ne vit que pour accroître le capital, et ne vit qu'autant que l'exigent les intérêts de la classe dominante. Dans la société bourgeoise, le travail vivant n'est qu'un moyen d'accroître le travail accumulé. Dans la société communiste le travail accumulé n'est qu'un moyen d'élargir, d'enrichir et d'embellir l'existence des travailleurs.

    (...)

    En outre, on a accusé les communistes de vouloir abolir la patrie, la nationalité.

    Les ouvriers n'ont pas de patrie. On ne peut leur ravir ce qu'ils n'ont pas. Comme le prolétariat de chaque pays doit en premier lieu conquérir le pouvoir politique, s'ériger en classe dirigeante de la nation, devenir lui-même la nation, il est encore par là national, quoique nullement au sens bourgeois du mot.

    Déjà les démarcations nationales et les antagonismes entre les peuples disparaissent de plus en plus avec le développement de la bourgeoisie, la liberté du commerce, le marché mondial, l'uniformité de la production industrielle et les conditions d'existence qu'ils entraînent.

    Le prolétariat au pouvoir les fera disparaître plus encore. Son action commune, dans les pays civilisés tout au moins, est une des premières conditions de son émancipation.

    Abolissez l'exploitation de l'homme par l'homme, et vous abolirez l'exploitation d'une nation par une autre nation.

    Du jour où tombe l'antagonisme des classes à l'intérieur de la nation, tombe également l'hostilité des nations entre elles".

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    Les grands textes de Marx - 4: Les pouvoirs de l'argent (Ebauche d'une critique de l'économie politique, 1844)

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