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3 septembre 2019 2 03 /09 /septembre /2019 05:13

 

À la fin des années 1920 et au début des années 1930, l’écrivain parcourt l’Europe et s’engage dans la lutte antifasciste.

Dans la bibliothèque, où s’entassaient les livres, on rencontrait ici et là, mêlés avec des photos souvent inattendues, des toiles de dimensions différentes, toutes signées de grands maîtres : Falk, Altman, Chagall, Léger, Picasso, Matisse, Modigliani… Irina avait reconstitué, dans son petit logement, le bureau-bibliothèque de son père, Ilya Ehrenbourg. Autour d’un verre de thé, elle évoquait ses souvenirs, nous montrait des portraits, nous contait l’histoire de chaque tableau, ou, plus exactement, la façon dont il avait atterri là. La vie d’Ilya défilait devant nous comme un long fil d’or et de sang dont on eût cru que sa fille déroulait la pelote entre ses longues mains. L’appartement d’Irina en portait témoignage et nous transportait dans le Paris des premières années du siècle, ou dans celui des trop paradoxales années 1930, mais aussi à Madrid l’insurgée, la glorieuse, la blessée…

Ehrenbourg avait longtemps vécu en France. À deux reprises. D’abord dans les années qui précédèrent la Première Guerre mondiale, entre 1908 et 1917, puis entre 1921 et 1940, moins quelques années où il dut se réfugier à Berlin, la France l’ayant expulsé pour « propagande bolchevique ».

En 1938, il dénonce les accords de Munich. Pour lui, la France est en train de capituler

Son premier long séjour parisien est un exil. Engagé dans le mouvement révolutionnaire de 1905, jeune adhérent à la fraction bolchevique, emprisonné par la police tsariste, son père l’envoie en France. Il y restera jusqu’en 1917. Ce sont, comme il le dira, ses années d’université. Mais son université se nomme la Rotonde ou la Closerie des lilas, à Montparnasse, où se réunissent les émigrés russes. Deux jours après son arrivée, Ilya rencontre Lénine dans l’un de ces bistrots. Il découvre la poésie, la littérature, la peinture contemporaine et leurs maîtres. Paris est alors un foyer international de la création sous toutes ses formes. Ilya tisse des liens avec Apollinaire, Max Jacob, Blaise Cendrars, Jean Cocteau, ­Fernand Léger, Vlaminck, Picasso, Juan Gris, Modigliani, Chagall, Diego Rivera, Soutine, Zadkine. Tous ces artistes sont pauvres. Ilya l’est aussi. En février 1917, l’annonce du renversement du tsar le laisse d’abord incrédule, puis, avec des dizaines d’immigrés russes, il se presse à l’ambassade pour obtenir l’autorisation de rentrer à Petrograd. Il y arrive le 5 juillet. Le 3, le gouvernement provisoire a fait tirer sur une manifestation ouvrière ; les locaux de la Pravda sont saccagés ; Lénine est contraint de fuir en Finlande. L’attitude du jeune intellectuel, marqué par son séjour de neuf ans à Paris, sera très ambiguë, tant face à une révolution qu’il ne comprend pas toujours qu’à l’égard des mouvements littéraires emportés par la volonté de « faire du passé table rase ».

En 1921, pris par la nostalgie de Paris, il prétexte l’écriture d’un roman pour demander son passeport pour la France. Boukharine, son ami depuis le lycée, l’appuie. Ilya retrouve un Paris changé. Et lui-même n’est plus le jeune homme qu’il était avant-guerre. Sa nouvelle épouse, Liouba, l’accompagne. Ils descendent à l’Hôtel de Nice, boulevard du Montparnasse. Il retrouve ses plus proches amis, Picasso, Diego Rivera, Fernand Léger, Zadkine. Mais le bonheur des retrouvailles ne dure pas : les Ehrenbourg sont expulsés de France un mois après leur arrivée. Destination Bruxelles, puis Berlin. À la clef, un premier grand roman : Julio Jurenito, sorte de prémonition de l’arrivée du fascisme.

Le couple se réinstalle à Paris à l’automne 1924. Les temps ont changé. C’est maintenant au Dôme qu’on se rencontre. Ilya fait de nouvelles connaissances, parmi lesquelles Henri Barbusse, qui dirige la revue Clarté à laquelle Ilya donnera quelques articles. Il alerte : « Je regagnais la France plein d’impressions mélancoliques : fascistes ou semi-fascistes avaient rapidement transformé l’Europe en une jungle inextricable. » Il se trouve à Paris le 6 février 1934, lors des émeutes fascistes. Il est catastrophé. Mais l’espoir renaît le 12, quand des centaines de milliers de personnes défilent à l’appel de la CGTU et de la CGT. Ehrenbourg joue un rôle prédominant dans l’organisation du congrès international des écrivains pour la défense de la culture qui se réunit du 21 au 25 juin 1935 à la Mutualité, sous la présidence d’André Gide et avec le concours d’André Malraux. On trouve dans ce congrès toutes les mouvances de la gauche internationale et tous les courants des arts et de la littérature. Grand moment dans la constitution d’un front mondial contre le fascisme, le congrès a un énorme retentissement. Cependant, en juillet 1936, alors qu’Ehrenbourg ne dissimule pas sa joie devant le Front populaire en France, la guerre civile éclate en Espagne. Ehrenbourg, qui est devenu depuis quelque temps correspondant officiel des Izvestia en France, rejoint l’Espagne, où il visitera tous les fronts jusqu’à la fin, en journaliste comme en militant antifasciste.

En 1938, il dénonce avec férocité les accords de Munich. Pour lui, la France est en train de capituler. De nouveau, une menace d’expulsion pèse sur lui et c’est grâce à Georges Mandel qu’Ehrenbourg peut demeurer en France. Et c’est encore grâce à lui qu’il ne sera pas expulsé en mai 1940.

Avec la signature du pacte de non-agression entre Staline et Hitler, Ilya est vu comme le citoyen, si ce n’est l’agent, d’une puissance ennemie.

Bernard Frédérick

 

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2 septembre 2019 1 02 /09 /septembre /2019 10:05
Marie Salou, résistante communiste brestoise - De Brest à Mathausen, itinéraire d'une déportée (1942-1945) - Témoignage recueilli par Jean Nédélec

Avertissement

Nous cherchons à renseigner depuis des années ce que furent les acteurs, les actes de bravoure et d'héroïsme, mais aussi les conditions d'arrestation, d'exécution ou de déportation, des résistants communistes du Finistère, nous appuyant sur le témoignage d'anciens résistants, qui ont essayé de reconstituer les faits à la lumière des témoignages de leurs camarades. Par exemple:

Résistance et répression des communistes brestois de 1939 à 1943 (à partir des souvenirs et des enquêtes d'Eugène Kerbaul, résistant communiste)

Albert Rannou: Lettres de prison d'un résistant communiste brestois né à Guimiliau fusillé le 17 septembre 1943 au Mont-Valérien

Dernière lettre de Paul Monot, résistant brestois fusillé au Mont-Valérien le 17 septembre 1943 avec Albert Rannou et 17 autres résistants brestois dont André Berger et Henri Moreau

Dernière lettre à sa femme de Jules Lesven, dirigeant de la résistance communiste brestoise, ouvrier et syndicaliste à l'Arsenal, fusillé le 1er juin 1943,

Lettre de Joseph Ropars, résistant communiste brestois, écrite à sa mère et à sa soeur le jour de son exécution le 17 septembre 1943 au Mont-Valérien

Lettre à ses parents de la prison de Rennes du résistant communiste brestois Albert Abalain, fusillé au Mont-Valérien le 17 septembre 1943 (fonds d'archives ANACR 29)

Communistes de Bretagne (1921-1945)      

La Résistance et les communistes à Concarneau (à partir des notes et archives de Pierre Le Rose)  

Les déportés morlaisiens dans les camps nazis pendant la seconde guerre mondiale

L'audience du Parti Communiste à la libération dans le Finistère

Grâce à Bérénice Manac'h, qui avait entretenu une correspondance soutenue avec lui suite à la publication du Journal intime d'Etienne Manac'h, nous avons pu accéder la semaine dernière à un certain nombre d'écrits mis en forme et tapés sous forme de brochures par notre camarade Jean Nédelec, ancien instituteur communiste, militant laïc, décédé à 97 ans en 2017. Voir sa biographie complète dans le Maitron en ligne:

http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article147014&id_mot=

La lecture du témoignage consigné par Jean Nédélec d'après les archives de Marie sur le terrible destin de guerre de Marie Salou nous a vraiment passionné. 

Un récit jusqu'au bout de la nuit concentrationnaire. Une résistante dont la capacité à survivre aux tortures des nazis n'a pas été le moindre acte de résistance.

Nous avons voulu qu'un  maximum de lecteurs puisse accéder au témoignage de déportation de cette femme admirable, militante communiste, témoignage qui a d'autant plus de valeurs que souvent on lit essentiellement les récits de déportation de déportés survivants très instruits ou appartenant plutôt à la bourgeoisie. Fille d'un père travaillant à l'arsenal de Brest et d'une mère employée à la Poudrerie du Relecq-Kerhuon, Marie Salou, née Cam, adhéra au Parti Communiste en 1939 après avoir déjà milité à ses côtés pour les républicains espagnols et leurs réfugiés et pour la Paix et le Front Populaire. Avec Jeanne Goasguen, elle dirigea l'Union départementale clandestine des femmes patriotes au début de l'occupation. 

http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article130357, notice SALOU Marie [CAM Marie] par Gilles Pichavant, version mise en ligne le 30 novembre 2010, dernière modification le 17 mai 2015.

Nous reproduisons ici le témoignage recueilli par Jean Nédélec en 2006 sur la déportation de Marie Salou.

Celui-ci a été mis en ligne auparavant par le site les Amis de la résistance du Finistère (ANACR) et le site pôle Jean Moulin.

http://www.lesamisdelaresistancedufinistere.com

 

Photo Marie Salou (deuxième en partant de la gauche) provenant des Archives de Brest et vue sur la page Facebook Brest 44 - Journée internationale de lutte des femmes, pour l'égalité des droits]  Le 27 avril 1975, au château de Brest, une plaque est inaugurée en mémoire des résistants et otages arrêtés et incarcérés en ce lieu avant d'être déportés ou fusillés.  Sur la photo, trois résistantes que nous avons décidé de mettre à l'honneur en cette journée.  De gauche à droite: ----- Yvette Castel-Richard, née en 1913 à Brest, membre du P.C.F clandestin, intègre les F.T.P en 1942 comme agente de liaison. Organise la manifestation des brestois du 28 avril 1942 pour demander plus de nourritures aux autorités civiles. Arrêtée en octobre 1942, internée à Brest, Vitré et Rennes. Sera libérée en Novembre 1943. Mais la prison ne l'a pas démoralisé, elle reprend ses activités de résistante jusqu'à la libération. ----- Marie Le Cam-Salou, née en 1914 à Saint-Marc. Membre du P.C.F clandestin, elle héberge les résistants recherchés par la police ou les allemands. Début 1942 elle aide plusieurs prisonniers républicains espagnols à fuir la ville. Elle participe à la manifestation du 28 avril 1942. En Août 1942 elle saccage avec une amie la vitrine de la L.V.F rue de Siam. Arrêtée en octobre 1942 par des policiers français, elle est brutalisée. Internée, elle est finalement remise aux allemands qui la juge à Fresnes en 1943. Déportée, elle revient en 1945 très affaiblie. ----- Angèle Kerlirzin-Le Nédelec, née en 1910 à Scrignac. Membre du P.C.F clandestin. A la débâcle elle cache des armes récupérés par son mari. Participe à la diffusion des tracts du P.C.F et F.N. Elle participe à la manifestation du 28 avril 1942 et à la tentative de manifestation patriotique du 14 juillet 1942. Arrêtée en octobre, elle est également internée à Brest, Vitré et Rennes. Libérée en Novembre 1943, elle gagne les Côtes-du-Nord et intègre les F.T.P. A la fin de la guerre elle revient à Brest. ----- Hommage à ces résistantes de "L'Union des Femmes Patriotiques" pour leurs luttes et courage à celles d'aujourd'hui dans leur combat du quotidien.  Respectueusement, Brest44 ---- Crédit photo: Archives de Brest - 1NUM1515

Photo Marie Salou (deuxième en partant de la gauche) provenant des Archives de Brest et vue sur la page Facebook Brest 44 - Journée internationale de lutte des femmes, pour l'égalité des droits] Le 27 avril 1975, au château de Brest, une plaque est inaugurée en mémoire des résistants et otages arrêtés et incarcérés en ce lieu avant d'être déportés ou fusillés. Sur la photo, trois résistantes que nous avons décidé de mettre à l'honneur en cette journée. De gauche à droite: ----- Yvette Castel-Richard, née en 1913 à Brest, membre du P.C.F clandestin, intègre les F.T.P en 1942 comme agente de liaison. Organise la manifestation des brestois du 28 avril 1942 pour demander plus de nourritures aux autorités civiles. Arrêtée en octobre 1942, internée à Brest, Vitré et Rennes. Sera libérée en Novembre 1943. Mais la prison ne l'a pas démoralisé, elle reprend ses activités de résistante jusqu'à la libération. ----- Marie Le Cam-Salou, née en 1914 à Saint-Marc. Membre du P.C.F clandestin, elle héberge les résistants recherchés par la police ou les allemands. Début 1942 elle aide plusieurs prisonniers républicains espagnols à fuir la ville. Elle participe à la manifestation du 28 avril 1942. En Août 1942 elle saccage avec une amie la vitrine de la L.V.F rue de Siam. Arrêtée en octobre 1942 par des policiers français, elle est brutalisée. Internée, elle est finalement remise aux allemands qui la juge à Fresnes en 1943. Déportée, elle revient en 1945 très affaiblie. ----- Angèle Kerlirzin-Le Nédelec, née en 1910 à Scrignac. Membre du P.C.F clandestin. A la débâcle elle cache des armes récupérés par son mari. Participe à la diffusion des tracts du P.C.F et F.N. Elle participe à la manifestation du 28 avril 1942 et à la tentative de manifestation patriotique du 14 juillet 1942. Arrêtée en octobre, elle est également internée à Brest, Vitré et Rennes. Libérée en Novembre 1943, elle gagne les Côtes-du-Nord et intègre les F.T.P. A la fin de la guerre elle revient à Brest. ----- Hommage à ces résistantes de "L'Union des Femmes Patriotiques" pour leurs luttes et courage à celles d'aujourd'hui dans leur combat du quotidien. Respectueusement, Brest44 ---- Crédit photo: Archives de Brest - 1NUM1515

Itinéraire d'une Déportée
De Brest a Mauthausen

Marie SALOU
1942-1945

 

par Jean Nédélec d'après les archives de Marie Salou

01.10.1942- arrestation
Fin novembre, prisons: Château de Brest, Centrale de Rennes
11.12.1942 : jugement à Rennes
13.04.1943 : départ de la centrale de Rennes pour la prison Jacques Cartier
Juillet 1943 : départ pour la prison de Fresnes
Aout 1943 : jugement allemand
23.12.1943 : départ de Fresnes pour I'Allemagne. Arrivée à Karlsruhe
8 jours a Francfort sur Ie Main 4 jours a Guenmiz
07.01.1944: arrivée à Walheim
14.02.1944: depart pour Lubeck en passant par Berlin et Hambourg
Mai 1944 : départ pour Cottbus
07.11.1944: départ pour Ravensbruck
07.11.1945: départ de Ravensbruck pour Mathausen
20.03.1945: bombardement d' Amsteten
24.05.1945: libération par la Croix Rouge Internationale 11.06.1945: arrivée à Brest

 1

Marie Salou, née Cam, a vu le jour le 30.11.1914 à St Marc. Dès l'âge de 16 ans elle apprend le métier de couturière, trois ans d'apprentissage auprès d'ouvrières très expertes, avant de devenir elle-même ouvrière. Très vite elle va connaître la vie militante, notamment au moment de la guerre civile en Espagne.

En 1936, elle faisait partie de l'Association Nationale du soutien de l'enfance malheureuse avec Jeanne Cariou, Alice de Bortoli, Mmes Bernard, Riou et Duchêne.

Ces femmes avaient pris en charge les réfugiés républicains espagnols qui avaient fui la guerre civile de leur pays. Ils étaient hébergés dans des baraquements à Berthaume qui servaient de lieux de vacances pour la commune de Lambezellec dont le responsable était M. Le Berre et son épouse, instituteurs a l'école de Kerraloche. Le Secours Populaire était aussi partie prenante dans cette action. Marie Salou, en juin 1939, va faire un nouveau pas dans sa vie en adhérant au Parti Communiste Français.
Dès 1940 va commencer sa vie de résistante. Tout d'abord avec des distributions de tracts et des journaux clandestins du Parti Communiste. En aout 1941, elle ajoute à ses activités celles d'hébergement de résistants du P.C et du F.N. en mission (il s'agit bien entendu du Front National de la Résistance) Goulven Salou son mari, prisonnier évadé, avait du partir en zone libre en janvier 1941. En février, restant seule avec sa fille, il lui a fallu travailler cinq mois au Fort de Penfeld où était cantonnée l'organisation Todt qui s'occupait de la construction du Mur de l'Atlantique.

Elle réussissait dans cet endroit à lâcher quelques tracts rédigés en allemand qui lui étaient fournis par Charles Cadiou. En avril 41, elle héberge Venise Gosnat*, responsable national et son épouse, en attendant qu'on leur trouve une planque dont devait se charger Jean Le Nedellec.

* Venise Gosnat, alias Georges, inter-régional responsable de la résistance communiste en Bretagne (décembre 1940- décembre 1942)

 

En juin 41, Marie a voulu rejoindre Goulven à Dakar. Hélas, elle ne faisait qu'un aller-retour a Paris n'ayant qu'un laisser passer pour la ligne de démarcation. Revenue a Brest, elle se remettait au travail, il fallait bien vivre. Cette fois ce fut au Fort Montbarrey ou étaient détenus prisonniers les républicains espagnols. Avec Jeanne Goasguen qui leur procurait de fausses cartes d'identité, elles réussirent à faire sortir certains qui retournèrent en Espagne combattre Franco. Marie arrête de travailler en février 42, l'argent circulant entre les deux zones. Elle apprend à ce moment que les espagnols ont été envoyés aux lies d'Aurigny-Guernesey ou plusieurs sont morts et la plupart déportes en Allemagne.
Marie Salou va prendre une part active à la préparation et au déroulement de la manifestation des femmes, organisée par le P.C.F. mais signée "Union des femmes patriotiques", devant l'annexe de la mairie, rue Danton, le 28.01.1942.

A l'issue de cette manifestation, elle est interpellée, mais relâchee faute de preuves et d'aveu. Au mois d'aout, avec Raymonde Valaine, protégées par un groupe de F.T.P. elles saccagent la vitrine de la L.V.F. (Ligue des volontaires français contre le bolchevisme, qui recrute pour la Werhrmacht).

Cela se passait rue de Siam, à quelques mètres d'une sentinelle allemande postée a l'entrée de la Préfecture Maritime occupée par la Kriegsmarine. Avant que les allemands du poste de garde avaient été en mesure d'intervenir, les deux patriotes réussissent à se perdre dans la foule sous la sauvegarde des F.T.P. qui eux-mêmes se replient sans anicroche. Marie Salou possède a son actif de résistante bien d'autres actes de bravoure comme cette prise de parole à la porte de l'Arsenal contre le depart des ouvriers pour le S.T.O. (service du travail obligatoire pour I' Allemagne) et sa responsabilité comme agent de liaison avec le Finistère Sud .....
Le 1er octobre 1942, à la veille de la rentrée scolaire, au retour d'une promenade avec sa fille Andrée, elle est arrêtée par la police de Vichy. Andrée sera recueillie, pendant la durée de la déportation de Marie, par la sœur de son mari, Goulven.

2
 Arrestation et Déportation

C'est le début pour Marie Salou d'un long calvaire qui va la mener de Brest a Mauthausen, jusqu'à sa libération, le 24 avril 1945, par la Croix Rouge Internationale. Le 1er octobre 1942, des messieurs en chapeaux mous nous attendaient raconte Marie. Après une fouille en règle, ils n'ont rien trouvé, mais ils m'ont quand même embarquée. Le plus gros des arrestations eut lieu ce jour-là. Toute la police était sur les dents, même les agents de ville. Nous avons été répartis dans les différents commissariats de la ville de Brest, les hommes un moment à la prison de Pontaniou où j'ai vu les gendarmes, gantés de blanc, les y enfermer. Je n'y suis pas restée parce qu'on n'y gardait pas les femmes. Par la suite, nous avons été regroupés au Château d'où les hommes sont partis pour Rennes afin d'être interroges par la SPAC (Section de Protection Anticommuniste) lis en sont revenus bien amochés : Albert Abalain, son bridge cassé, Paul Le Guen les pieds écrasés etc. .. Conduites également à la Centrale de Rennes avec trois compagnes : Yvette Richard, Angele Le Nedellec et Raymonde Vadaine, nous avons été nous aussi jugées par la SPAC et condamnées à cinq ans de prison. Le 18 avril 1943, nous avons été remises aux allemands et emprisonnées a la prison Jacques Cartier de Rennes où se trouvaient déjà des camarades hommes. Le 23 juillet, c'est le départ pour Fresnes avec une de mes compagnes. Là, dans une baraque qui servait de tribunal, nous avons été rejugées le 28 août et condamnées à mort, ainsi que 19 hommes qui seront fusilles le 17 septembre 1943 au Mont Valerien.*

* Dans le Chiffon Rouge:

Albert Rannou: Lettres de prison d'un résistant communiste brestois né à Guimiliau fusillé le 17 septembre 1943 au Mont-Valérien

Dernière lettre de Paul Monot, résistant brestois fusillé au Mont-Valérien le 17 septembre 1943 avec Albert Rannou et 17 autres résistants brestois dont André Berger et Henri Moreau

Lettre de Joseph Ropars, résistant communiste brestois, écrite à sa mère et à sa soeur le jour de son exécution le 17 septembre 1943 au Mont-Valérien

Lettre à ses parents de la prison de Rennes du résistant communiste brestois Albert Abalain, fusillé au Mont-Valérien le 17 septembre 1943 (fonds d'archives ANACR 29)


Après six mois passes à Fresnes, j'ai quitté mes compagnes de cellule. Le 23 décembre je partais pour l'Allemagne, Raymonde Valaine m'avait devancée d'un mois. Le lendemain, 24 décembre, j'étais dans la prison de Karlsruhe, après avoir fait le voyage avec Capelle, une autre française, arrêtée pour avoir hébergé un déserteur allemand. II y avait aussi deux allemandes: Anne Roth, arrêtée pour avoir aide son fiancé à déserter (il faisait partie de la DCA de Guilers) II ne voulait pas servir Hitler. II s'est évadé, fut repris et fusillé, Anne condamnée à deux ans de prison. II y avait aussi Alma qui avait volé dans les colis destinés aux soldats partant pour le front russe.
Huit jours avant un convoi de françaises, était parti pour Lubeck. Le voyage avait duré trois mois. Je passais la nuit de Noël a Karlsruhe. Anne et Capelle sont allées à la Messe de Minuit et je suis restée avec Alma qui en a profité pour voler les provisions des autres. lci c'était le régime pois chiches bourrés de charançons. Nous sommes restées quatre jours à Karlsruhe qui était la plaque tournante vers les différentes destinations. Nous avons été transférées à Heildelberg ou je retrouvais plusieurs résistantes françaises qui étaient en Allemagne depuis déjà un bout de temps. On les baladait de prison en prison. II y avait Margot qui en état à sa 24ème prison et qui est morte depuis son retour. II y avait aussi Yvonne Muller, vendeuse aux Halles de Paris et une vieille dame de Bayonne.
Le 1er janvier 1944, j'étais à Francfort-sur-Main. Nous avons atterri dans une énorme pièce qu'ils appelaient Presidium. La vivaient depuis un certain temps quelques femmes russes dont deux étaient malades. Les autres allaient au travail dans la journée et rentraient le soir. Nous avons séjourné huit jours dans cette pièce ou les châlits étaient infectés par les poux, les punaises et les puces. Des que les SS arrivaient, iI fallait se ranger pour que la chambrière dise combien nous étions. Le matin nous avions un ersatz de café dans des gamelles toutes grasses puisque nous les lavions a l'eau froide. L'ersatz de café était accompagné d'une tranche de pain que nous frottions a l'ail.

3

A la suite de mille ruses nous avions réussi à ramasser une tête d'ail sur Ie quai de la gare d'Heildelberg. A midi nous avions une soupe de choux rouges, bien grasse elle aussi. Pour la nuit de la Saint-Sylvestre nous avons demandé de coucher sur les bancs et les tables, à cause des parasites. On nous avait répondu affirmativement, mais au milieu de la nuit les SS sont arrivés comme des fous, criant "Schnell in bet" (Vite au lit) en nous envoyant des coups de bottes. Avant de quitter ce fameux Présidium, avec quel soulagement, nous avons assisté à une scène affreuse. Une couverture avant disparu, une russe avait été soupçonnée de I'avoir volée pour s'en faire une jupe. Un matin arrivent les SS qui appellent la femme, la frappent tant et plus. Pour en finir lui jettent un seau d'eau en pleine figure et lui ordonnent de laver Ie parquet de la pièce qui faisait bien dix metres de long sur six mètres de large. De là, nous avons passé une nuit à Kassel dans la prison qui avait été bombardée. Ensuite, un train nous a conduites à Magdebourg. lci nous avons été séparées et je suis partie seule de mon bordo J'ai passé une nuit dans une baraque à Leipzig avec des hommes de plusieurs nationalites.
Ce fut ensuite Gueimenitz ou j'ai passé trois jours avec quatre allemandes, dont I'une avait été arrêtée, avec toute sa famille, parce que son frère, qui était sur Ie front russe, avait critique I'état-major du grand Reich dans son courrier Une russe était venue nous rejoindre. Elle venait soi-disant d'un camp de travail. Elle avait un de ces pochons à I'oeil. Elle portait une grosse veste matelassée, mais rien dessous. Comme j'avais des vêtements je lui ai passé des tricots et Ie soir, lorsque j'ai exprimé de coucher près d'elle, les allemandes m'en ont dissuadé en me disant que Ie lendemain cette femme serait tuée. Effectivement, elle est partie seule Ie lendemain. Je suis arrivée à Waldheim Ie 7 janvier 1944. Là, comme mes trois compagnes, j'ai été tondue. J'avais de longs cheveux, et pas de poux. La forteresse gardait les cheveux pour en faire de la bure. Lorsque la première est passée à la toise, nous I'avons entendue. Nous nous demandions ce qu'on lui faisait. Quand nous I'avons vue, Ie crane complètement rasée, les autres se sont mises à pleurer, et moi de les consoler en leur disant que ça ne faisait rien puisque nous serions bientôt Iibres. L'une d'elles avait plus de cinquante ans et n'était condamnée qu'à un an. Elle a tout de même passé à la toise. Je suis passée la dernière. lis me demandaient s'iI fallait Ie faire aussi a la "Frantzose" En me demandant ma peine, j'ai répondu ' A mort'. « Allez, vite aussi » fut la réponse. J'ai été mise en cellule toute seule, il faisait plusieurs degrés en dessous de zéro. Je pensais rester dans cette prison jusqu'à la fin puisque ma condamnation à mort avait été commuée en réclusion. La discipline était très dure. C'était une vieille prison, mais propre. N'empêche qu'il n'y avait pas mal de punaises. Toutes les semaines, je devais laver mon parquet à I'eau de lessive. Le linge aussi était changé chaque semaine. La nourriture était mangeable, mais pas suffisante. Nuit et jour, j'entendais les colonnes qui partaient au travail. De temps en temps, on me donnait des peaux de lapins qu'il fallait découper en tout petits morceaux afin de récupérer les poils ou j'enlevais l’arête des plumes de poulets.
Le 13 février, on est venu me chercher pour aller au bureau, puis au grenier, afin de récupérer mes vêtements. Au retour on me change de cellule. La gardienne me prévient de me tenir prête pour 6 heures Ie lendemain. Je me demande ce qui va se passer. Le lendemain en effet on me conduit au bureau. On me remet un pain et un peu de margarine. Après maintes discussions, un homme d'un certain age est arrive, un policier d'une soixantaine d'années. II m'ordonne de le suivre. Dehors il fait froid, on gelait, les enfants allaient à l'école en luge. Après quelques pas, nous sommes entrés dans un commissariat ou on m'a passé les menottes, et en route pour la gare ou il a fallu attendre Ie train. Avec mon gardien, nous avons voyagé dans les compartiments réservés au personnel des chemins de fer. Je ne comprenais pas grand-chose de ce que me disait mon gardien. II ne parlait qu'allemand, bien qu'il prétendait être natif de Metz. Les employés qui voyageaient avec nous lui ont demandé qui j'étais, ce que je faisais là. J'avais I'air bien, avec mon crane rasé et les menottes. Mon gardien leur disait que j'étais française et précisait pourquoi j'étais dans ce train. C'était de grosses et grandes exclamations "Oh,scheinerie" (cochonne) Les femmes enviaient mes bas, elles demandaient au gardien si j'en avais dans mon balluchon . Elles auraient bien voulu en prendre mais Ie gardien Ie leur refusa. A midi nous étions à Berlin. Pour traverser cette ville, nous avons pris Ie métro, dans Ie compartiment des ballots. Mon gardien s'y est d'ailleurs fait disputer pour y être entre.

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Je regardais partout si je ne distinguais pas de visage connu, quelqu'un qui aurait pu m'aider à me lâcher de mon garde du corps. J'entendais parler français, peut-être des ouvriers de I'arsenal ,requis pour Ie S.T.O., mais hélas ! Nous avons repris un train pour Hambourg, ou après un nouveau changement, nous étions Ie soir même, vers 19 h à Lubeck. Nous avons pris un tramway pour se rapprocher du gasthaus (centre d'hébergement) qui était retiré de la ville et c'est la que mon 'cavalier' m'a laissée. Je retrouvais à nouveau une cellule glaciale, seule, avec seulement une couverture. Étant arrivée trop tard Ie soir , je n'ai pas eu de pain, mais Ie lendemain on m'a donné ce qui allait avec Ie pain, Ie "zulag" (repas) qui était un jour une cuillerée de confiture, un morceau de margarine ou un peu de petit sale que j'ai dû manger comme cela. Heureusement qu'il y avait de I'eau dans la cellule, car je crevais de soif. La soupe se composait surtout de rutabagas et pois cassés. Souvent des asticots surnageaient. Le lendemain après-midi, j'ai entendu les françaises qui allaient à la promenade. Au retour quelqu'un a frappé doucement à ma porte en me disant que des camarades que je connaissais étaient là, et que Ie soir, après la seconde cloche, il me faudrait vider I'eau de ma cuvette de water avec un chiffon et qu'a ce moment quelqu'un me parlerait. Ce que je fis et j'entendis des conversations dans tous les sens. J'appris ainsi que les françaises et les belges étaient nombreuses et travaillaient en atelier. Moi, dans ma cellule, je découpais des uniformes verts de gris, tout macule de sang et qui sentaient Ie "macchabée" à plein nez. Malgré cela, la nuit j'avais tellement froid que je m'en servais comme couverture Un jour, a la suite d'une dispute dans une cellule, on me transporta ailleurs afin de mettre à ma place une camarade qui, je crois avait perdu la tête. Je me retrouvais ainsi, avec trois campagnes qui, dans la journée, allaient aux ateliers et je restais seule. Un jour qu'ils nous avaient prêté un livre Assimil, j'ai appris la phrase" Je voudrais aller à I'atelier" Ce qui fut fait et là je confectionnais des sacs à provision, Ie moins possible évidemment. Les gardiennes, en général, n'étaient pas terribles, à part le chef nommée Jansen, qui était pendue au judas.
Le 9 mai, je suis partie en train, pour Cottbus. II faisait un temps splendide. Nous étions au moins 150, dans ce train. Nous avions presque I'impression d'être Iibres. Hélas! Nous avons passe une nuit dans la gare de Stettin qui avait été bombardée. Arrivées a Cottbus, nous avons retrouvé des camarades du convoi qui nous avait precédées lei, la nourriture était mangeable, mais peu copieuse. Dans la prison, nous travaillions en atelier à la confection de chemises d'hommes. Le pensum était de 7 chemises par jour, nous en faisions 7 par semaine. Nos gardiens étaient fous de rage. lis nous ont transférées à I'atelier de tissage ou avec des brins de jonc ou des feuilles de mars nous devions faire des boules. La encore, il nous était demandé une boule par jour. Nous la faisions dans la semaine, ce qui fait que nous étions privées de nourriture. Lors des promenades, nous devions ramasser des glands sous Ie chêne de la cour, ou les épluchures lorsque nous passions devant les cuisines. Pour finir, nous avons été gardées en cellule et nous n'avions plus droit aux promenades que de temps en temps, parce que nous étions au moins 300 françaises et que ça faisait un tel chahut ces sorties!
Nous étions cinq par cellule de trois Iits. Deux avaient Ie droit de coucher par terre, avec une couverture. C'etait des cellules à tinettes, nous avions un unique broc d'eau pour notre toilette. Nous devions nous laver toutes les cinq dans la meme eau et après la toilette c'etait Ie Iinge. Sur les six mois nous n'avons pas eu de Iinge de rechange. En juin 44, j'ai fait une otite carabinée qui a duré plus d'un mois. Un jour j'ai ete conduite au spécialiste, en ville, avec 39° degré de fièvre menottes aux mains. Le docteur avait décidé de me mettre à I'infirmerie, mais comme il n'y avait plus de place je n'y suis pas allée.
Nous avons quitté Cottbus début novembre, avec une gardienne que nous surnommions Villette.
Elle nous donnait souvent des nouvelles et nous souhaita bon courage en nous quittant. Nous allions dans un camp très dur. Des le depart nous en avons eu un aperçu. Nous étions rangées par cinq, sous la garde de la Wermacht. Pour ma part, mal rangée, j'ai reçu une bonne paire de claques. Le long du parcours nous avons chanté tout ce que nous avons pu : la Marseillaise, l'lnternationale, et tous les chants patriotiques de chez nous. Nos gardiens nous disaient: « Chantez, ce soir vous déchanterez. » En effet, dans la nuit, nous avons débarqué en pleine campagne.

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RAVENSBRÜCK

Le 9 mars 1944, nous étions à Ravensbruck. C'est là que me fut attribué Ie numéro 85225 de ma déportation. Aussitôt rangées par cinq et en colonnes nous sommes entrées dans ce camp, dont nous apercevions au loin les lumières. A cette heure tardive, des colonnes de prisonnières partaient au travail. Nous avons fait une pause devant les douches, puis nous y avons été enfermées, entassées. Dans la nuit il y a eu des bombardements. Avant Ie jour les "kubels" (récipients) débordaient. Nous étouffions et étions malades avec les odeurs. Aussi, au petit jour, les portes s'étant ouvertes, quel soupir de soulagement. Hélas ! C’était pour voir des choses de plus en plus horribles. Comme ils n'avaient pas Ie temps de s'occuper de nous, ils nous ont plaquées dans une tente immense, d'au moins 400 mètres carrés où se trouvaient plusieurs centaines de hongroises dont plusieurs avaient déjà perdu la tête. Puis nous avons fait des kilomètres à pied et ensuite sur des wagons découverts. Vers 11 heures, ils se sont décidés à nous donner une soupe. Ensuite de fut une nouvelle pose devant les douches, à I'entrée du camp. Nous étions près du cabanon ou étaient enfermées les folies. De là, nous avions vue sur la morgue ou nous voyions arriver des cadavres entravés, sur des charrettes a bras .. Nous sommes restées là, jusqu'à la nuit, sans que personne, s'occupe de nous, puis ramenées à la tente ou deux femmes se promenaient avec un bâton, pour mettre de "I'ordre" si besoin était. Nous étions épuisées et il nous fallait dormir à même Ie sol. II y régnait une odeur infecte. Le lendemain nous avons été reconduites devant les douches, toute la journée, avec seulement une soupe dans Ie ventre. Cette fois, dans la soirée, nous sommes passées à la douche, par groupes. On nous mettait nues afin de nous enlever nos affaires personnelles et on nous donnait de vielles frusques à la place. En plein mois de novembre, je recevais une chemise à fleurs en crêpe de chine artificiel, une jupe de coton bayadère et un manteau avec une croix blanche dans le dos, car c'était une régie pour toutes. Ensuite nous avons été dirigées vers Ie bloc 32 et réparties en colonnes de travail pour Ie lendemain. Le lever avait lieu à quatre heures du matin, souvent par 25° ou 30° degrés au-dessous de zéro, et après avoir bu une espèce de lavasse appelée café, il nous fallait monter sur Ie "lager strass" (Ia grande rue) pour I'appel qui durait jusqu'au petit jour. Nous devions nous ranger, la "blockova" (Ia surveillante) nous comptait et nous devions attendre que les SS viennent contrôler. Pendant ce temps nous essayions de nous réchauffer en tapant du pied. Après cet appel il fallait rejoindre sa colonne en nous cachant Ie visage afin d'apparaitre plus vieilles pour éviter la corvée. Ces fameux wagons arrives, à I'extérieur du camp, nous avions bien 800 mètres de marche a pied pour nous y rendre. Certains allaient au sable, d'autres au 'betrieb' (atelier de couture) Moi je faisais partie des 'wagons'. Le travail consistait à tirer les produits des rapines qui venaient des pays de l'Est. Nous y trouvions les objets les plus hétéroclites: des équipements militaires, capotes, bidons, chaussures, machines à écrire, machines à tricoter, vêtements, literie, porcelaine, cristaux. II y avait un hangar pour ranger chaque catégorie d'objets. Par exemple, pour la literie, il y en avait sur une longueur de 500 mètres au moins. Parfois nous trouvions, enfoui dans un tapis de table noué aux quatre coins, un tricot commencé. C’était du linge que I'on sentait, entassé à la hâte par quelques réfugies.

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 Je me rappelle, un jour nous avons trouvé des gamelles militaires, presque toutes neuves. Je m'étais promis d'en prendre une, à la place de ma vieille. J'attendais la soupe, quant tout à coup je sens qu'on me l'arrache des mains et aussitôt je reçois un violent coup sur la tête. L'instant d'après, je me tourne vers une camarade qui portait des lunettes, qui lui étaient indispensables. Je m’inquiète de savoir s'il lui était arrivé le même coup. Or, elle aussi avait change sa gamelle et le SS qu'on appelait "Ie fou" lui avait assené un coup également et cassé ses lunettes. Le soir, tard, nous rentrions au camp ou il fallait passer à la fouille. Souvent nous ne pouvions pas nous défaire tellement nous avions les mains engourdies par le froid. Après la fouille, nous avions quelquefois une tranche de pain et un rond de saucisson, en rentrant au block une soupe et un nouveau morceau de pain. Notre réconfort, c'était quand Marie-Claude ou Danielle venaient nous donner des nouvelles. Avant de se coucher, il fallait faire la grande toilette, à I'eau glacée, car le matin c'était impossible. II ne fallait pas se laisser gagner par la vermine.
Vers février 45, les russes approchant, nos gardiens étaient sur les dents. II y avait de l’énervement dans I'air. Pendant plusieurs jours, ils nous ont fait passer sur le "lager strass" des journées entières, avec notre balluchon, prêtes a partir. Nous étions un peu inquiètes. Le soir on rentrait au block. Un jour, dans I'après-midi, nous en avions marre et nous sommes rentrées au block par les fenêtres. Mal nous en a pris. Aussitôt entrées, la "stoupova" nous en faisait sortir, avec son baton et dehors le SS que l'on appelait 'le marchand de vaches' parce que c'était lui qui préparait les colonnes de transport, nous attendait pour nous taper dessus à coups de planches et nous faisait remonter à la pose. Un après-midi, nous passions devant le block quand nous vîmes un SS s'en prendre à une grand-mère bretonne, la tabasser tant et plus. Notre camarade lui tenait tête en lui disant : « Vous en faites pas, bientôt ce sera votre tour»

 

MATHAUSEN

Début mars, c'est un nouveau départ. Je me réjouissais, bien que nous que nous sachions que ce serait de plus en plus dur. Je disais aux camarades: « Ne vous tracassez pas, c'est un nouveau pas vers la Iiberté.» Malheureusement, combien ne I'ont pas connue cette Iiberté? Après avoir été parquées dans un block pour la nuit, nous avons rejoint la voie ferrée pour monter dans des wagons à bestiaux, 70 par wagon. Nous avons reçu pour le voyage: un pain, un morceau de margarine et du saucisson. Ce voyage dura cinq jours et cinq nuits. Aussi, il y avait longtemps que le pain était dans les talons avant I'arrivée. Ce fut un voyage infernal. Nous devions uriner dans nos gamelles, les dysentériques de même. Nous avons été bombardés de nuit. Pour ma part, j'ai réussi a dormir une seule nuit, pendant ces cinq nuits. J'ai cru devenir folle. Aussi, quand j'ai entendu les beuglements annonçant l'arrivée, quel ouf! Hélas, dans plusieurs wagons, il y avait des morts. Nous apprenions, en arrivant, que nous étions a Mathausen. Le sol était recouvert de neige. Nous avions une bonne marche à faire et Ie tout dans une montée. II a été proposé que les malades montent en camion. Les plus fatiguées se sont armées de courage et ont pris la route. Nous n'avions pas fait 200 mètres que certaines commençaient à tomber. Des que I'une tombait un SS approchait. D'une balle silencieuse, il I'abattait et repartait. Enfin nous avons aperçu sur les collines les lueurs du camp. II était peut-être minuit et nous avons attendu jusqu'à I'après-midi devant les cuisines.

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Heureusement, je ne sais par quel subterfuge, les cuisiniers qui étaient espagnols pour la plupart, avaient réussi a nous donner un peu de café chaud. Nous sommes ensuite passées aux douches, entre une haie de SS et de capots qui nous mettaient un grand K dans Ie dos, de celles qui leur paraissaient mal en point, puis badigeonnaient les endroits pileux d'un produit désinfectant. Je ne vous raconte pas la scène, d'autres I'ont fait avant moi. Nous sommes sorties de la, habillées d'un caleçon long et d'une chemise d'homme. Nous avons été placées en quarantaine, sous la garde de tziganes. Pendant la soupe, elles organisaient une certaine pagaille, ce qui amenait une trentaine de françaises à ne pas en avoir. Quand les vêtements arrivaient de I'étuve, elles les resquillaient si bien qu'i1 y avait plusieurs camarades qui sont restées en caleçon un certain temps. Des fois, au milieu de la nuit, on nous appelait encore pour la douche.
Dès notre arrivée, ils ont formé un transport pour malades. Gardées dans un block, parquées comme des betes, elles y sont restées quelque temps et réexpédies à Bergen- Belsen. Sur 300, 3 seulement sont rentrées en France. Dans Ie block où nous étions, les premières ont réussi a avoir un lit, les dernières, couchant à même Ie sol. Pour ma part, j'étais entre deux camarades, têtes bêche. Le 19 mars, nous avons été appelées pour former soi-disant un commando des champs. Bien que plutôt méfiantes, nous envisagions la possibilité de pouvoir manger des légumes. Le lendemain 20 mars, nous avons été réveillées à quatre heures du matin, et au sortir du block installées sur un "lager strass". Quelle ne fut pas notre surprise de nous voir encadrées par des civils, les fusils braqués sur nous. On se demandait si c’était des prisonniers. II y en avait un tous les deux mètres, des vieux et des jeunes, nous avons su que c’était la "volkstum". Nous sommes descendues, cinq par cinq, à pied, jusqu'à la gare de Mauthausen. II y avait aussi une colonne d'hommes. Nous étions environ 200 femmes et 80 hommes. Puis nous avons pris Ie train, debout tout Ie long. Celles qui savaient I'allemand essayaient de deviner ou nous allions, mais motus. Nous avons traversé Ie Danube, et des kilomètres après nous nous disions que I'on ne retournerait sans doute pas au camp. Mais à la gare d' Amsteten, nous sommes descendues et la nous ont remises une pelle et une pioche à chacune d'entre nous. II s'agissait de déblayer les voies de chemin de fer bombardées la veille et recouvertes de glaise. Moins d'une heure apres avoir commencé à déblayer, c'était une alerte. Le bombardement a duré quatre heures. Nous avons du nous réfugier dans un bois. Les bombes tombaient sur la gare et hélas! Les deux dernières étaient pour nous. Le petit bois a été complètement retourné. Nous entendions crier les camarades "Adieu, adieu". Quand nous avons pu relever la tête, c'était un triste spectacle. Certaines étaient en charpie à la cime des arbres, dont une Olga, rescapée d' Auschwitz. Yvonne, de Bordeaux, avait Ie bassin fracture. La petite Rosette (Therese Rigaut) et moi nous nous sommes dépêchées de gratter la terre avec nos mains pour déterrer les compagnes qui étaient ensevelies, dont une petite roumaine, Berthe, ancienne elle aussi d' Auschwitz Elle avait des côtes fracturées et elle s' en est tirée. II y avait aussi deux soeurs belges qui étaient déjà toutes violacées ainsi que Yvonne Kieffer. Nous avons eu 90 tués. L'alerte terminée, les habitants de I'orée du bois sont venus et ils ont fait boire du schnaps à certaines. Ce jour la, nous sommes rentrées tard au camp, après un voyage très pénible. Les mortes ou mourantes étaient arrivées avant nous. Nous avons vu descendre les corps au crématoire. Quelques jours après, il y eut un moment d'affolement. C'était appel sur appel, ils ne savaient pas au juste combien il y avait de manquants. Pendant ce temps, au camp, ils ont voulu une colonne pour nous remplacer Ie lendemain, mais ayant su que nous avions été bombardées, elles ont protesté. Elles ont été menacées d'être enfermées dans la salle de douches et fusillées. Ce fut une grande panique parce qu'elles ont cru qu'on allait les gazer, mais tout s'est passé sans anicroches.
Quand tout a été remis en ordre, une partie des camarades a été gardée au camp, et le plus grand nombre descendu dans une horrible carrière ou nous nous couchions à même le sol, sauf les blessées du bombardement qui avaient droit à une paillasse. Nous logions dans une grande baraque, entourée d'un ruisseau, à I'orée d'un petit bois, ou nous avions des biches comme voisines. Dans I'obscurité, à la moindre alerte, lorsqu'il fallait se lever pour aller faire ses besoins, on marchait sur des blessées. Les dernières nuits, on ne pouvait même pas s'allonger. Le matin, avant de commencer Ie travail, il fallait sortir de cette carrière, marcher et rentrer au camp pour défiler, en rang, devant ces messieurs.

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CROIX ROUGE INTERNATIONALE


Nous sommes revenues sur les lieux du travail qui consistait à ramasser des pommes de terre pour les mettre dans des caves. Nous les transportions à deux à I'aide de ' draguers' ( petites caisses a brancard). C'était un travail éreintant, surtout que le soir il fallait monter au camp pour la fouille. Heureusement, sur Ie travail nous pouvions manger des pommes de terre ou du pissenlit. Un jour, nous avons même découvert un silo de betteraves pour vaches, mais elles n'étaient pas faciles a manger.
A la mi-avril Nous avons appris par les groupes résistants clandestins du camp que la croix internationale était sur les Iieux. Nous avons eu un espoir lorsque les norvégiennes et les hollandaises sont parties. Cependant, la vie devenait de plus en plus pénible. La nourriture diminuait toujours et Ie crématoire marchait à plein. Lorsqu'il nous arrivait de sortir la nuit, nous voyions de longues flammes s'élancer dans le noir et cette odeur de viande grillée qui nous remplissait les narines. Le 22 avril, nous étions descendues au sillon, comme d'habitude. Dans I'après-midi, nous avons vu une voiture s'arrêter près de nous, un homme en descendre et annoncer à une camarade qui se trouvait sur la route que le lendemain nous serions rapatriées. Aussitôt, plusieurs laissèrent éclater leur joie, à la grande colère des SS bien entendu. Un d'entre eux assena une bonne paire de claques à celle qui se trouvait la plus près de lui. Les plus sages continrent leur joie, car il fallait toujours se méfier. Au retour du travail, nous avons vu monter les malades au camp. Nos gardiennes SS avaient disparu, elles devaient se cacher. Nous sommes partis à la douche. Pendant que nous attendions notre tour, nous avons vu passer devant nous, un groupe d'hommes nus, plutôt des squelettes qui montaient du petit camp. lis étaient recouverts d'une simple couverture et allaient sûrement à la chambre a gaz.
Plus près de nous quelques prisonniers étaient là Ie visage tourné vers le mur et bien surveillés.
Nous avons réussi à savoir qu'ils y étaient depuis plusieurs jours, sans manger. C’était des Alsaciens et de Lorrains qui avaient refusé de porter I'uniforme allemand. Après la douche, retour à la carrière. Le lendemain matin, nous sommes montées au camp ou nous avons attendu à nouveau dans la salle de douche. Enfin, nous avons été conduites au terrain de sport (qui servait évidemment aux SS) De là nous avons vu arriver toute une colonne de camions de la Croix Rouge Internationale dans lesquels sont montées les plus pressées. Faute de places, plusieurs d'entre nous n'ont pu y grimper. Désespérées, nous sommes retournées à la salle de douche et I'après-midi d'autres camions sont arrivés pour nos prendre. II nous a été distribué du pain à la sciure de bois et du pâté confectionné avec les vieux chevaux malades, couverts de plaques, que nous avions vu revenir du front russe. Nous avons protesté et nous avons obtenu qu'il nous soit distribué du pain des SS et du saucisson mangeable. Nous avons traversé une grande partie de I' Autriche en car, de jour et de nuit. Le 24 avril au matin, les cars sont montés sur Ie bac qui traverse le lac de Constance.

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Aussi, c'est avec un Ouf ! de soulagement que nous avons posé nos pieds sur le sol Suisse, car jusque la nous n'étions sures de rien. Dans ce pays d'accueil, nous avons été bien reçues sur Ie quai. II y avait presque une infirmière pour chacune. Nous avons passé une visite médicale.
Celles jugées incapables de continuer le voyage sont restées en Suisse ou plusieurs, hélas, sont mortes.
Voila un résumé de mon parcours à travers I'univers concentrationnaire. J'aurais beaucoup aà ajouter. Je voudrais pouvoir oublier, mais c'est impossible quand nous voyons tant de camarades laissées derrière nous. Pour que ceci ne se renouvelle pas, noud devons crier bien fort ce qui s'est passé. Nous n'avons pas lutté contre le nazisme, contre la mort, pour voir ce qui se passe aujourd'hui.

 

Rédigé d'après les notes remises par Marie Salou à Jean Nédélec
    Brest     Mai 2006

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1 septembre 2019 7 01 /09 /septembre /2019 05:00

 

Dans les colonnes de l’Humanité et à la tribune de la Chambre des députés, le journaliste et député communiste s’est imposé comme le principal pourfendeur de la politique veule de Londres et de Paris vis-à-vis d’Hitler, de la non-intervention en Espagne aux accords de Munich.

«Non, le nazisme n’est pas le socialisme ». Tel est le titre de la dernière brochure écrite par Gabriel Péri, fusillé comme otage au Mont-Valérien par les nazis le 15 décembre 1941. Ce texte est publié clandestinement par la direction du Parti communiste, en mars 1942. Cette contribution politique de l’ancien responsable de la rubrique internationale de l’Humanité (octobre 1924-août 1939) – interdit à la suite de la signature du pacte germano-soviétique – s’inscrit dans la droite ligne de l’engagement antifasciste des communistes français, à l’opposé de la politique anticapitaliste, pacifiste et légaliste de l’été 1940, symbolisée par les négociations engagées auprès des autorités allemandes pour obtenir l’autorisation de faire paraître l’Humanité en zone occupée ou en zone dite libre.

Gabriel Péri s’est régulièrement employé à dénoncer les monstruosités du fascisme, du nazisme ou du franquisme dans les colonnes de l’Humanité, dont il a dirigé pendant quinze ans le service de politique étrangère, et à la Chambre des députés, après avoir été élu député d’Argenteuil-Bezons en mai 1932 et réélu en mai 1936.

La non-intervention en Espagne, « l’une des plus lourdes erreurs diplomatiques »

Cette nouvelle fonction lui permet d’utiliser le journal communiste de sa circonscription pour diffuser des déclarations officielles des organisations communistes, avant même leur publication dans l’Humanité, comme l’appel du Comité central du Parti communiste d’Italie qui souligne, après l’accession d’Hitler au pouvoir en Allemagne en janvier 1933, la nécessité « de la lutte pour le pain, pour la paix, contre la guerre ». Ce qui sous-entend la nécessité de dépasser les divergences existantes entre socialistes et communistes qui empêchent jusqu’alors toute alliance.

Ses prises de position lui assurent une popularité de plus en plus importante. Par exemple, à son retour d’Espagne en août 1936, il dénonce la politique de non-intervention, rappelant qu’elle est « ouvertement niée par l’Allemagne (hitlérienne), l’Italie (mussolinienne) et le Portugal (salazariste) ». Quelques mois plus tard, il expose clairement à la Chambre devant le président du Conseil Léon Blum tous les aspects d’une autre orientation politique possible en matière de politique étrangère, à la fois pour servir la paix et garantir les intérêts de la France.

En août 1937, il séjourne pendant trois semaines pour le quotidien communiste en Algérie, en Tunisie et au Maroc. Son enquête est d’abord publiée en feuilleton dans l’Humanité, avant de l’être en brochure.

Au début de l’année 1938, Gabriel Péri est invariablement convaincu qu’une autre politique étrangère est absolument nécessaire pour éviter que « le rapport de forces » ne soit modifié de façon décisive entre « les forces de la démocratie et celles du fascisme international ». Il s’inquiète de plus en plus du « destin de la paix ». Il invite sans relâche à tirer le plus rapidement possible « les conclusions d’une expérience malheureuse » – la politique de non-intervention en Espagne –, qu’il considère comme « l’une des plus lourdes erreurs diplomatiques » par laquelle le gouvernement de Front populaire « s’est signalé au monde ». Fin février 1938, il s’alarme à nouveau des conséquences de cette politique, qualifiée pour l’occasion de « licence accordée à l’esprit d’agression », et pose cette question lancinante : « Quelle (nation) sera la prochaine Espagne ? » Quinze jours plus tard, l’Allemagne annexe l’Autriche, sans aucune réelle réaction de la part de la France ou de l’Angleterre.

Au printemps 1938, l’actualité internationale connaît un nouveau rebondissement après les déclarations comminatoires du leader du Parti allemand des Sudètes (Tchécoslovaquie) qui revendique l’autonomie de cette région, dans la perspective d’un rattachement ultérieur au Reich. Contre toute attente, Prague refuse de céder à ces exigences téléguidées depuis Berlin et mobilise une partie de l’armée tchécoslovaque, le 21 mai 1938. Envoyé spécial à Prague, Péri défend « la Tchécoslovaquie (qui) veut vivre libre », fustigeant « les prétendus amis de la Tchécoslovaquie » qui dans les couloirs de la Société des Nations ou bien dans quelques salles de rédaction parisienne prétendent que le gouvernement tchécoslovaque ne pourra faire autrement que de céder aux revendications territoriales allemandes : « De Prague, je vous crie de toutes mes forces que ces prophètes de malheur se trompent. Les peuples de la Tchécoslovaquie ne veulent pas connaître le sort de la malheureuse Autriche. Ils sont résolus à défendre leur indépendance et leur liberté. Ils ne céderont pas. » Et de conclure l’ensemble de son reportage en Tchécoslovaquie par cette formule de Bismarck : « Qui tient la Bohême tient l’Europe. »

« La paix n’a rien à voir avec ce triomphe de l’égoïsme de classe »

Quatre mois plus tard, la Tchécoslovaquie est contrainte de céder à l’Allemagne une partie de son territoire. Gabriel Péri prononce à la Chambre des députés un impitoyable réquisitoire contre la politique étrangère du gouvernement Daladier :

« Ne baptisez pas cela du nom de la paix. La paix n’a rien à voir avec ce triomphe de l’égoïsme de classe. La paix, cela veut dire faire oublier la page sombre que vous venez d’écrire, arrêter le glissement, desserrer l’étreinte sur l’Europe centrale et sur les Pyrénées, rendre aux peuples qui l’ont perdue la confiance dans la signature de la France. C’est à cet effort, quant à nous, que nous allons nous consacrer. »

Gabriel Péri est alors l’un des chefs de file des antimunichois. Sa renommée est considérable mais le PCF est rapidement en porte-à-faux avec une grande partie de la société française, favorable à la paix à tout prix. Pour autant, Gabriel Péri ne change pas de point de vue. Au début de 1939, il considère que « tout peut être sauvé », à condition de revenir au programme du Rassemblement populaire et de mettre en œuvre une politique conforme aux intérêts de la France.

Alexandre Courban Hist

 

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30 août 2019 5 30 /08 /août /2019 05:23

 

À l’exception de quelques photos célèbres qui montrent des femmes fusil en bandoulière dans les rues de Paris, quand on imagine les bataillons qui viennent libérer la ville en août 1944, on visualise des soldats masculins. Les raisons de cet « oubli » sont multiples.

Si vous vous rendez au 6, place Petit-Pont, dans le 5e arrondissement de Paris, vous y trouverez la plaque que Béatrice Briant, boulangère et cheffe de groupe des FFI, a dédiée aux hommes qui ont défendu le fortin de la Huchette avec elle. Et pourtant, ce n’est pas son nom à elle qui est entré dans l’imaginaire collectif. On connaît le nom des héros de la Libération de Paris, moins celui des héroïnes. Les plaques commémoratives qui jalonnent les avenues de la capitale les évoquent, qu’elles soient tombées au combat ou qu’elles aient offert ces plaques pour leurs camarades tombés à leurs côtés.

Un exemple de rôle assuré par les femmes dans la Résistance et le combat pour la Libération est celui d’agente de liaison. Dans l’Humanité du 25 août 2014, Cécile Rol-Tanguy, aujourd’hui âgée de 100 ans, raconte le mois d’août 1944 semblable au reste de son engagement, une évidence pour elle : elle accompagne son mari, l’épaule dans la préparation de l’insurrection. Le 15 août, il lui « demande de venir à Montrouge avec la machine à écrire et sa mitraillette ». Quatre jours plus tard, il lui envoie une voiture pour qu’elle le rejoigne à l’établissement de l’état-major à Denfert-Rochereau. Elle y part sans hésiter, avec tout son matériel de secrétariat, et y restera jusqu’à la fin de la déroute allemande.

Les femmes qui prennent les armes sont souvent mal considérées

Rita Thalmann, pionnière de l’histoire du genre et spécialiste des femmes durant la Seconde Guerre mondiale, a mis en évidence l’oubli de ces dernières dans l’historiographie de la Résistance. Dans la revue Clio (1), elle expose les raisons de cette absence de représentation, qui touche toutes les périodes historiques, mais particulièrement celles de conflits. Il faut dire que, hors d’une romance et d’une sexualisation peu réalistes de l’image de la combattante, les femmes qui prennent les armes sont souvent mal considérées. Thalmann dresse dans son article le portrait de la combattante : elle doit réussir à accéder à une formation au maniement des armes, ce qui est beaucoup plus difficile que pour un homme, qui bénéficie de la formation du service militaire. Elle doit également ne pas avoir de famille à charge pour ne pas déroger au carcan patriarcal qui la maintient dans son rôle de mère et d’épouse, « développant, par voie de conséquence, un plus grand besoin de sécurité et un sens souvent profond de culpabilité chez celles que leur action de résistance obligeait à s’éloigner des leurs pour les protéger de la répression ou privait (…) d’être ou de devenir mères ».

Enfin, son statut juridique, qui la place sous l’autorité quasi inéluctable d’un homme, père, frère ou mari – et « en faisait des marginales de la vie publique » –, est souvent un frein conséquent à sa mobilité, donc à sa capacité d’engagement. C’est pourquoi la plupart des femmes ne sont pas directement au front durant les combats d’août, mais construisent des barricades, assurent le ravitaillement, l’exfiltration et le soin des blessés, ou encore des rôles de messagères, et que la plupart de celles qui combattent sont très jeunes, des veuves ou des étrangères qui ont fui la marche allemande sur l’Europe de l’Est, le franquisme espagnol ou le fascisme italien.

L’historienne Rita Thalmann déplore le manque de recherches universitaires sur le sujet

Certaines figures de combattantes se détachent tout de même des photographies de la Libération. L’une d’entre elles, Simone Segouin, dite Nicole, qui s’est déjà illustrée durant la libération de Chartres quelques jours plus tôt, suit le général de Gaulle dans sa route vers Paris et prend part à l’insurrection, ce qui lui vaut le grade de sous-lieutenante, mais rien de plus à la sortie de la guerre. Une autre, Anne Marie Dalmaso, dite Annita, est l’une des femmes décorées à l’issue des combats. Durant ceux qui eurent lieu place de l’Hôtel-de-Ville, cette jeune femme d’origine italienne, membre des Équipes nationales, groupe de jeunes dédié originellement au secours des victimes de bombardements, s’illustre avec ses compagnons dans les combats du centre de Paris.

Enfin, la plus connue est sans doute la communiste Madeleine Riffaud. Adolescente au début de la guerre, elle s’engage dans la Résistance et mène, à seulement 20 ans, des assauts sur des contingents ennemis durant l’insurrection parisienne. Elle survit à la fin de la guerre, devient grand reporter et passe le reste de sa vie là où elle l’a commencée : au milieu de conflits à travers le monde. Mémoire vivante des femmes combattantes et résistantes, au même titre que Cécile Rol-Tanguy, l’ancienne journaliste de l’Humanité défend toujours les mêmes positions à 94 ans qu’à 20 ans sur les barricades parisiennes.

L’historienne Rita Thalmann déplore encore, dans son article, le manque de recherches menées par des universitaires, mais surtout espère « que les historiennes des nouvelles générations auront à cœur de rendre un nom, un visage, à celles qui se sont engagées au péril de leur vie pour défendre la liberté et la démocratie dont elles bénéficient aujourd’hui ». Ses attentes sont peut-être trop hautes pour l’histoire à la française d’un point de vue ministériel : le chapitre « Femmes dans la Résistance » vient d’être supprimé des programmes d’histoire-géographie au lycée, alors qu’il était déjà réservé à feu les sections littéraires.

(1) Lire « L’oubli des femmes dans l’historiographie de la Résistance », revue Clio, 1995.

Daphné Deschamps

 

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29 août 2019 4 29 /08 /août /2019 14:09
Maria Teresa Leon en meeting antifasciste - photo L'Humanité

Maria Teresa Leon en meeting antifasciste - photo L'Humanité

Maria Teresa Leon Les mots brûlent
Mercredi, 28 Août, 2019

Lanceurs d'alerte en 1939 27/29. Secrétaire de l’Alliance des écrivains antifascistes espagnols, responsable de la protection du trésor artistique, créatrice de deux revues, auteure de vingt ouvrages (romans, nouvelles, poésie, pièces de théâtre), de centaines d’articles, de scénarios, Maria Teresa Léon reste méconnue. Comme Tina Modotti, sa pareille, son talent, son courage et sa beauté enflammaient les cœurs et les esprits.

 

«Jour glacé. En novembre, arrivèrent au siège de l’Alliance des intellectuels les camions chargés d’expédier en lieu sûr les œuvres du Prado, les Ménines de Velasquez, le Charles Quint du Titien. Leur escorte, les soldats du cinquième régiment et des bataillons motorisés, les attendait. » Dans Memoria de la Melancolia, Maria Teresa Leon raconte le sauvetage des trésors artistiques sous le bombardement. Scène hallucinante : d’un mur du Prado à l’autre, Alberti décrit les Goya, les Greco, les Zurbaran, les Velasquez, comme s’ils étaient là.

« Elle a surgi devant moi, blonde, belle, forte et haute telle la vague qu’une mer imprévue projetait sur ma poitrine », écrit Rafael Alberti. Elle l’épousera « pour devenir la queue de la comète », mais ceux qui l’ont connue ne l’ont jamais oubliée. Ni Ehrenbourg, qui l’avait vue s’adresser à de jeunes miliciens en débandade pour les convaincre de repartir au front, ni Octavio Paz, qu’elle engagea dans l’armée républicaine. Il a fallu quarante ans pour redécouvrir Tina. Combien de temps encore Maria Teresa sera-t-elle ignorée ? Thème récurrent de son œuvre, l’écriture contre l’oubli, car vivre et se souvenir étaient pour elle la même chose.

La jeune femme fait évacuer les tableaux du Greco à Tolède, ceux d’Illescas, de l’Escurial

Fille de militaire, de la grande bourgeoisie de Burgos, elle est aussi la nièce du savant Ramon Menende Pidal et de Maria Goyri, première diplômée de l’université, amis de Machado. À 16 ans, sa fugue amoureuse fait scandale. S’ensuit le mariage, un désastre. Mœurs implacables : quand Maria Teresa part, elle est déchue de ses droits sur ses deux fils. Elle ne les reverra pas avant des années.

À Madrid, elle vend des voitures, fréquente le Lyceum Club, qui réunit progressistes et féministes. Amie intime de Lorca, elle édite la Belle du mal amour, qui dénonce l’injustice, le sort des femmes : « Réveillons-nous madame. C’est douloureux. Les lèvres me cuisent. Les mots brûlent. Qu’il est dur d’utiliser sa liberté pour dénoncer l’absence de liberté. »

Après leur rencontre, Maria Teresa et Alberti adhèrent au Parti communiste, voyagent, sont les intimes de Picasso, Neruda, Alejo Carpentier, Chagall, Aragon et Elsa Triolet, rencontrés à Moscou chez Lili Brick. De retour à Madrid, Maria Teresa crée la revue Octobre, « pour la défense de l’URSS, contre le fascisme ». Quand éclate la révolte des mineurs des Asturies, en 1934, le couple est à Moscou, au premier congrès des écrivains. En Espagne, leur maison est fouillée. Le Parti communiste les envoie aux États-Unis, puis au Mexique et à Cuba, où Maria Teresa multiplie conférences et articles pour alerter sur le danger fasciste.

Le coup d’état les surprend à Ibiza. Retour précipité à Madrid où Maria Teresa supplie Garcia Lorca de ne pas retourner à Grenade. Alors que l’épouvante s’étend, dès fin juillet 1936, sous les bombes, la jeune femme fait évacuer les tableaux du Greco à Tolède, ceux d’Illescas, de l’Escurial. À la fin de la guerre, les franquistes récupéreront 20 000  œuvres acheminées à Genève.

Secrétaire de l’Alliance des écrivains antifascistes, Marie Teresa organise les réunions de 1937 (Paris, Valence), qui culminent avec le congrès de Madrid pour la défense de la culture. Il réunit la fine fleur des arts et des lettres d’Europe et d’Amérique latine.

La jeune femme fonde et anime la revue El Mono Azul, crée les Guérillas du théâtre. Si la Barraca de Lorca avait sillonné toute l’Espagne et ses hameaux de paysans analphabètes, les Guérillas amènent au front Calderon de La Barca, Cervantès, Lorca, Molière, Tchekhov. Dernière représentation à Valence au départ des Brigades internationales. Elles sont là les grandes, Maria Teresa et Tina, entourant la Passionaria, une armée tout-terrain à elles seules. Sur scène, Maria Teresa incarne l’Espagne de la cantate : « Sur mon habit doré de blé et de soleil, s’étend un manteau de sang et d’horreurs. »

Après la guerre, le couple est hébergé à Paris chez Picasso et Neruda, puis chassé par Pétain. Une junte militaire les chassera d’Argentine bien plus tard. À Rome, dès 1974, Maria Teresa écrit et lutte contre la maladie d’Alzheimer. Elle n’aura conscience ni de la mort du « funéralissime » ni de son retour en Espagne, après trente-huit ans d’exil. En 1988, on l’enterre à Majadahonda, le village où le Cubain Pablo de la Torriente Brau donna sa vie à l’Espagne. Aïtana Alberti, sa fille, qui vit à Cuba, dispute à l’oubli sa mémoire douloureuse.

Maïté Pinero
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29 août 2019 4 29 /08 /août /2019 05:15

 

Brillant intellectuel italien, il fut l’un des premiers à s’insurger contre la dictature de Mussolini. Il s’engagera aussi contre le franquisme et le régime de Vichy.

«Le fascisme ne fut pas seulement un ardent frémissement de jeunesse. Il fut le révélateur et le lien des intérêts de classe et fut le défenseur de la richesse avide de gain et de domination. Le fascisme réduisit la question nationale à une restauration de l’ordre économique et social. La pensée de la patrie fut assombrie par les puissants soutiens apportés aux riches, aux enrichis et aux hommes de la finance. » Ces lignes publiées dès le 7 mars 1921 dans le journal Il Popolo, alors que les Faisceaux italiens de combat, créés deux ans plus tôt par Mussolini dans l’Italie du Nord, sont en pleine ascension, appartiennent à Silvio Trentin, l’un des premiers à s’insurger contre la dictature qui gangrène la Péninsule.

Issu d’une famille de propriétaires fonciers de San Dona di Piave, où il naît le 11 novembre 1885, il est élu député en novembre 1919 en Vénétie, sur la liste Démocratie sociale. Il se mobilise alors en faveur de la bonification des terres dans une région marquée par la misère et les injustices.

En 1935, il ouvre une petite librairie

Éminent juriste et philosophe, Silvio Trentin est nommé en novembre 1923 à la chaire de droit administratif et international à l’Institut supérieur des sciences économiques de Venise. En mai 1925, il signe le Manifeste des intellectuels antifascistes. Confronté au décret mussolinien du 24 décembre 1925 qui impose aux fonctionnaires l’allégeance au régime, Silvio Trentin ne peut plus mener à visage découvert son combat contre la dictature et ses dérives totalitaires. Son opposition irréductible au fascisme le contraint à la démission de son poste d’universitaire et à l’exil. « Je ne peux plus continuer à enseigner le droit public, justement dans cette matière qui se rattache à l’État, quand nous sommes sous le talon d’une dictature qui dénature et déracine les principes mêmes sur lesquels se fonde la vie de l’État », écrit-il à des amis.

Quelques jours plus tard, le 7 janvier 1926, il quitte avec sa famille l’Italie, après avoir vendu tous ses biens, pour se réfugier en France. Il prend pied dans une ferme à Pavie, près d’Auch dans le Gers, avec son épouse et deux de ses enfants. Le troisième, Bruno, naît quelques mois plus tard. Futur dirigeant syndicaliste et communiste, Bruno Trentin sera élu en 1988 secrétaire national de la centrale syndicale italienne, la CGIL.

L’activité agricole ne réussit guère à la famille Trentin. Silvio travaille quelque temps comme ouvrier typographe à Auch, puis en 1935 et grâce au soutien d’amis, il ouvre une petite librairie rue du Languedoc à Toulouse. Celle-ci devient très vite un haut lieu de rencontres et de débats entre intellectuels, journalistes, syndicalistes… Selon le souvenir de l’écrivain et grand résistant Jean Cassou, elle constitue un centre principal de l’intelligentsia antifasciste de Toulouse. Lorsque, en juillet 1936, Franco lance son offensive contre la République espagnole, Silvio Trentin organise et participe à de multiples manifestations de soutien en faveur des républicains et exilés espagnols.

Le premier réseau de résistance toulousain

Tout au long de ces années, Silvio Trentin poursuit son important travail théorique. Il publie en français de nombreux ouvrages de philosophie politique sur lesquels se fonde la pensée antifasciste. Il cerne, souligne l’historienne Laure Teulières, les dérives totalitaires de l’État libéral et la faillite des classes dirigeantes. « Ceci l’amène logiquement à évoluer vers la gauche radicale, considérant que le courant réformiste auquel il appartenait se révèle incapable de répondre aux enjeux de son temps. Formé à l’humanisme démocrate et sans renier cet héritage, il se radicalise, adhérant dès le début des années 1930 au mouvement socialiste Giustizia e Libertà et se rapprochant des communistes. »

Dès la défaite de mai 1940, l’antifasciste italien exilé en France s’engage sans hésiter contre Pétain et le nazisme. L’arrière-salle de la librairie toulousaine fait office de lieu de réunion des opposants. S’y constitue le premier réseau de résistance toulousain autour de Pierre Bertaux, Jean Cassou, Francesco Nitti, autre exilé transalpin, et Silvio Trentin… En juillet 1942, le mouvement de résistance Libérer et Fédérer voit le jour à Toulouse, avec pour objectif de « gagner la guerre et préserver la paix par la fédération politique et culturelle des États-Unis d’Europe ». Silvio Trentin en est l’inspirateur idéologique, avant d’être contraint à la clandestinité.

À la chute de Mussolini, Trentin choisit en septembre 1943 de rentrer en Italie du Nord pour participer au combat contre l’occupant nazi et ses alliés fascistes. Arrêté puis emprisonné, gravement malade il meurt à l’hôpital le 12 mars 1944, sans avoir connu la libération de son pays.

Dans l’ouvrage Aux sources du fascisme, il écrivait en 1931 : « Vivre en démocratie, c’est vivre dangereusement : c’est toujours se défendre, toujours lutter, toujours reconquérir ses droits, toujours se surpasser ; toujours jouir enfin de sa propre autonomie (…). Il n’y a pas, en effet, de tâches plus périlleuses que celle de garantir la liberté. »

Sources : Silvio Trentin. Un Européen en résistance. 1919-1943, par Paul Arrighi, éditions Loubatières. « Silvio Trentin, un intellectuel en résistance », intervention de Laure Teulières. Le Maitron.

Alain Raynal

 

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28 août 2019 3 28 /08 /août /2019 05:33
TINA MODOTTI LA CLANDESTINE (L’HUMANITE - Mardi 20 Août 2019 - Maité Pinero)

 

Photographe reconnue, elle devint cadre clandestine du Secours rouge international, la Maria de la guerre d’Espagne, « l’ange de ma maison », pour le poète Antonio Machado. Femme libre de son corps, de ses amours, elle fut dénigrée puis oubliée pendant quarante ans.

Le 1er avril 1930, à Rotterdam, le consul italien attend l’arrivée de l’Edam, à bord duquel se trouve Tina Modotti, présidente de la ligue antifasciste du Mexique, expulsée du pays. La police de Mussolini, l’Ovra, suit sa piste depuis 1927. Comme la suivront la Gestapo et le FBI. Les avocats du Secours rouge international (SRI) empêchent l’arrestation.

Singulier destin que celui de cette fille d’ouvriers du Frioul. À 12 ans, elle travaille douze heures par jour, dans une fabrique de soie, pour payer le voyage de la famille à San Francisco. Dès 1913, Tina, 17 ans, y est ouvrière et participe aux conflits ouvriers, aux campagnes pour libérer Sacco et Vanzetti. Épouse d’un peintre franco-canadien, Roubaix de l’Abrie Richey, qui meurt deux ans plus tard, elle s’installe à Hollywood où elle est remarquée pour son exceptionnelle beauté et joue dans quelques films. Elle devient le modèle de nu, l’élève et l’amante du photo­graphe Edward Weston.

Le couple s’installe à Mexico en 1923 et Tina devient une photographe reconnue. Elle privilégie la photo de rue, d’ouvriers, d’enfants pauvres, dénonce l’injustice sociale. Dès 1927, elle est publiée par des revues d’art états-uniennes, allemandes, dans El Machete, journal du Parti communiste mexicain.

Tina donne tout : son art, sa célébrité, sa beauté

Tina traduit les articles qui arrivent d’Italie, « devenue une immense prison et un cimetière ». Elle est l’intime des muralistes Siqueiros, Orozco, Diego Rivera. Déléguée du SRI, elle est l’amie d’Alexandra Kollontaï, consul d’URSS. Elle accompagne les visiteurs : Maïakovski, Dos Passos et Upton Sinclair, Hemingway, le Salvadorien Farabundo Marti, le Nicaraguayen Augusto César Sandino. Artistes et intellectuels luttent contre l’impérialisme et contre le danger fasciste.

Séparée de Weston, Tina est la compagne d’un exilé, Julio Antonio Mella, fondateur du Parti communiste de Cuba. Il est assassiné après une réunion et meurt dans ses bras. La presse crie au crime passionnel, fouille et expose sa vie. Elle écrit à Weston : « Ce n’est pas un temps pour les larmes. Tout nous est demandé. » Et Tina va tout donner : son art, sa célébrité et sa beauté.

Rentrée en Europe, Tina séjourne clandestinement à Berlin puis est exfiltrée à Moscou. Elle est envoyée en Pologne, en Roumanie, en Hongrie, pour aider les démocrates pourchassés, à Vienne, en février 1934, où le soulèvement contre la dictature de Dollfuss se soldera par 1 800 morts, des milliers de blessés, en Espagne où 30 000 mineurs asturiens sont arrêtés fin 1934.

En novembre 1935, avec son compagnon Vidali, elle organise le SRI à Paris, écrit pour le journal la Défense. Le couple est hébergé clandestinement chez les Le Bihan, la famille de Cécile Rol-Tanguy. Quand Christiane Barckhausen-Canale, qui écrivit une biographie de Tina, recueillit son témoignage, Cécile avait toujours dans son salon le portrait de Tina peint par Renato Guttuso (1).

« Si nous perdons ici, nous perdons tout »

D’Espagne, Tina, devenue « Maria », écrit à sa famille : « Si nous perdons ici, nous perdrons partout. » Après le coup d’État du 17 juillet 1936, Vidali crée le cinquième régiment tandis que Tina organise le Secours rouge, qui doit remplacer la Croix-Rouge, passée aux franquistes. Il faut créer hôpitaux et banques de sang, acheminer au front le matériel médical. Tout en écrivant pour Ayuda, le journal du SRI, Tina sera sur tous les fronts : à Almeria le 6 février 1937, le premier grand exode, où après 25 ki­lomètres sous les bombes arrivent 150 000 habitants de Malaga. Elle organise le départ des enfants au Mexique et en URSS.

Tina est à Pozoblanco quand l’envahisseur menace l’Andalousie, à Valence dans la ville presque occupée, à Caspe après le désastre du front d’Aragon, à Lérida et Barbastro quand Barcelone est assiégée, en Estrémadure quand les franquistes percent les lignes républicaines. Proche de la Passionaria, elle salue en quatre langues le départ des Brigades internationales puis accompagne la Retirada.

Rentrée clandestinement au Mexique, en avril 1939, elle se cache les premiers mois. À 45 ans, c’est une femme vieillie, pleine de tristesse. Dernier Noël dans la maison de Neruda. Elle meurt d’une crise cardiaque, dans un taxi, le 6 janvier 1942. La presse se déchaîne à nouveau. Neruda lui cloue le bec en publiant les vers qui figurent sur sa tombe au Panthéon de Dolores à Mexico : « Tina Modotti, ma sœur, tu ne dors pas, non. »

(1) Verdad y leyenda de Tina Modotti, de Christiane Barckhausen-Canale, éditions Casa de las Americas.

Maïté Pinero

 

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28 août 2019 3 28 /08 /août /2019 05:31

 

17 août 1893 : une dizaines d’italiens sont massacrés par des ouvriers français à Aigues-Mortes lors de violents affrontements. A la fin du XIXe siècle, de plus en plus d’immigrants de tout pays (Belgique, Espagne, Italie…) arrivent en France pour du travail, souvent journalier. Ceux-ci sont mis en concurrence avec les travailleurs locaux par le patronat. Les travailleurs français accusent alors les italiens de faire baisser les salaires et de « voler leur travail », ce qui crée de fortes tensions. Dans ce contexte tendu, de nombreuses rixes éclatent provoquant plusieurs blessés et mettant le feu aux poudres. Des ouvriers et des villageois se liguent en milice et pourchassent des italiens pour les punir. Bien que certains italiens purent se cacher et que les forces de l’ordre finissent par arriver, des dizaines d’italiens innocents sont massacrés par une foule en colère (lynchage, noyade, coup de fusil…). Il y aurait probablement 17 morts et 150 blessés. Ce massacre honteux fut l’une des graves manifestations du racisme en France, surtout que les coupables seront tous acquittés.

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28 août 2019 3 28 /08 /août /2019 05:29

Lorsque Luis Royo-Ibanez entre dans Paris, le 24 août 1944, à bord de son half-track baptisé « Madrid », il laisse éclater sa joie devant l’Hôtel de Ville : « Aujourd’hui Paris, demain les Pyrénées ! » Ce républicain espagnol de la division Leclerc, membre de la compagnie surnommée la « Nueve » (160 hommes dont 146 Espagnols pour la plupart anarchistes et communistes) avec à leur tête le colonel Raymond Dronne, a tout donné pour la libération de l’Afrique du Nord puis celle de la France.

 

Luis et ses camarades ont débarqué à Omaha Beach. Puis, sous la conduite de combattants de la Résistance, ils ont foncé sur Alençon avant d’entrer dans Paris – déjà largement contrôlé par les FFI du colonel Henri Rol-Tanguy – à bord des half-tracks portant les noms de batailles de la guerre d’Espagne, « Teruel », « Guadalajara », « Brunete » soigneusement rebaptisés pour les cérémonies du lendemain 25 août, « Montmirail », « Champaubert » ou « Romilly ». 

 

Luis et ses copains ne fonceront pas sur Madrid pour combattre la dictature. On leur donnera l’ordre de poursuivre vers l’est. Surtout pas au sud, vers l’Espagne sous le joug du général fasciste Franco passé sous protection des États-Unis. Dans son HLM de Cachan, Luis nous dira au crépuscule de sa vie : « La libération de Paris, de la France devait être une étape avant la libération de l’Espagne. Nous nous sommes battus puis nous avons été oubliés. » 

 

Manuel Rodriguez était un parmi les 500 000  Espagnols qui ont cherché refuge en France, en 1939. Passé les Pyrénées, il a été enfermé dans un camp de concentration, à Argelès. Première image d’une partie de la France, celle qui passait son temps à enchaîner autour du maître berlinois plus de génuflexions que la liturgie collaboratrice n’en exigeait. Manuel s’échappera puis rejoindra les premiers groupes armés de la Résistance. Plus tard, il participera à la libération de Toulouse. La Ville rose et la France libérées, il s’engage dans les groupes armés qui tentent de reprendre la lutte en terre espagnole. Blessé, il rentre à Toulouse et finit sa vie délaissé et traité comme un pestiféré, presque comme un « terroriste ».

 

Maurice, ancien des Brigades internationales, a eu la mauvaise idée de perdre une jambe lors de la bataille de l’Ebre. Jeune et très beau garçon, fils d’une « bonne  famille » de «  gauche » bourgeoise et socialo-radicale, il avait compris avec plusieurs milliers d’ autres Français que la guerre imposée à la République espagnole par les sbires d’Hitler et de Mussolini était un test grandeur nature avant le déferlement nazi sur l’Europe. Jusqu’en 1971, abandonné par sa famille, ignoré par les autorités, il a survécu en dessinant des caricatures sur la place du Tertre à Paris. Maurice et nombre de ses camarades survivants de la guerre d’Espagne nous ont quittés dans l’indifférence qui aurait été générale sans la solidarité jamais démentie du Parti communiste français.

 

Il aura fallu, en 1996, l’action combinée de Philippe Séguin et de Jacques Chirac, sous les hurlements de plusieurs députés de droite, pour que les brigadistes soient enfin reconnus comme « anciens combattants ».

 

Le colonel Henri Rol-Tanguy – qui nous disait : « Vous évoquez mon rôle pour la libération de Paris mais c’est l’Espagne qui reste mon premier combat antifasciste et qui a marqué la suite de mon engagement pour la liberté et la démocratie » – a, lui aussi, subi la discrimination en étant marginalisé dans sa carrière militaire. Compagnon de la Libération, grand officier de la Légion d’honneur, Rol fut heureusement reconnu des années plus tard comme un Français d’exception dans la lutte contre l’occupant nazi. Mais combien d’autres de ses camarades ont été maintenus dans l’oubli ?

 

Après des dizaines d’années de silence sur la guerre d’Espagne, la chape de plomb se fissure : films, livres, études, avec notamment le prix Rol-Tanguy délivré à des étudiants par l’association les Amis des combattants en Espagne républicaine (Acer) ainsi que documentaires et ouvrages, ont permis de donner à voir et comprendre la guerre d’Espagne, le courage des républicains espagnols et des brigadistes venus du monde entier. C’est aussi en se rappelant leur rôle qu’il convient, en 2019, de célébrer la libération de Paris.

 

José Fort

 

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27 août 2019 2 27 /08 /août /2019 05:15

 

Il y a 83 ans, le 19 août 1936, le poète et dramaturge espagnol Frédérico Garcia Lorca était assassiné par les milices fascistes de Franco. Né dans la région de Grenade, il s’installe dans la capitale espagnole après des études de lettres. Il y rencontre ses premiers succès mais est déjà repéré par les services de police pour ses prises de position politiques. La chute de la dictature de Miguel Primo de Rivera et la proclamation de la République lui ouvrent de nouvelles possibilités. En 1931 Lorca est nommé directeur « La Barraca » visant à faire connaître les œuvres de l’art classique dans les campagnes. Il écrit à cette occasion une trilogie rurale qui aura un grand succès : Bodas de sangre (« Noces de sang »), Yerma et La casa de Bernarda Alba (La Maison de Bernarda Alba).

Lors du coup d’Etat fasciste de Franco en 1936, Lorca soutient le Front Populaire. Arrêté par des membres de la milice fasciste « l’escadron noir », il est immédiatement fusillé et son corps est jeté dans une fosse commune. Ses œuvres sont interdites jusqu’en 1953 puis publié dans une version censurée. Il faudra attendre la fin du fascisme pour que ce poète de renommée mondiale soit enfin accessible au public espagnol. L’assassinat du poète est devenu le symbole de l’obscurantisme fascisme.

Voici quelques citations du poète que nous aimons :

- « Se taire et brûler de l'intérieur est la pire des punitions qu'on puisse s'infliger. »

- « Moi, si j’avais faim et me trouvais dans la rue, je ne demanderais pas un pain mais un demi-pain et un livre. »

- « Dans ce monde, moi je suis et serai toujours du côté des pauvres. Je serai toujours du côté de ceux qui n’ont rien et à qui on refuse jusqu’à la tranquillité de ce rien. »

Repose en paix frère et camarade

 

 

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