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29 septembre 2019 7 29 /09 /septembre /2019 09:33
Morlaisiens dans l'histoire - 1 : Alexandre Expilly, recteur de Saint Martin, évêque révolutionnaire

Sur la base de nos lectures et travaux des années passées et des semaines à venir, et pour rafraîchir les mémoires et rappeler les destinées dans leurs siècles de personnalités marquantes du passé de notre ville, le "Chiffon Rouge" ouvre une nouvelle rubrique hebdomadaire, le dimanche, sur les Morlaisiens qui ont joué un rôle, plus ou moins important, dans l'histoire de France et de Bretagne.

Notre première personnage morlaisien célèbre sera Alexandre Expilly, un prêtre des lumières (et oui!), recteur de l'église Saint-Martin, député de gauche de la Constituante, à qui l'on doit la Constitution civile du clergé et un projet de réforme religieuse accordant l’Église aux idées de la Révolution, rien que ça... Alexandre Expilly fut aussi le premier évêque constitutionnel élu par les citoyens actifs sur la base d'une adhésion à la Constitution révolutionnaire.

Les Morlaisiens dans l'histoire - 1 : Alexandre Expilly, recteur de Saint Martin, évêque révolutionnaire

Louis-Alexandre Expilly est né à Brest le 24 février 1743. Sa famille est originaire du Dauphiné. Après des études secondaires à Quimper, il effectue des études supérieures à Paris et devient à la Sorbonne licencié de théologie. Il entre en contact avec les idées nouvelles de la philosophie des Lumières à cette époque. Expilly sera en particulier un lecteur de Voltaire.  En 1767, il est ordonné prêtre à Paris, puis il est nommé deux ans plus tard recteur à la cure de Saint-Martin des Morlaix. Il a alors 26 ans.  Peu de temps après son arrivée à Saint-Martin, en 1774, dans une réponse à l'évêque du Léon Monseigneur de la Marche qui mène une enquête sur la mendicité dans son diocèse, Expilly expose les difficultés de sa paroisse, qui compte à ce moment 4000 habitants, regroupant Saint-Martin-Ville, Saint-Martin-des-Champs, Sainte-Sève. Saint-Martin-Ville (2500 habitants) compte alors aux dires d'Expilly un quart de "pauvres et de gens dans le besoin".  La manufacture de tabacs aux salaires médiocres à l'époque est qualifiée par "Louis-Alexandre Expilly", le recteur de Saint-Martin, de "pépinière à pauvres à Morlaix". Expilly témoigne ainsi dans sa réponse au questionnaire de Monseigneur de la Marche dans le cadre d'une enquête nationale ordonnée par le ministre des Finances Turgot d'une vraie sensibilité à la question sociale.

A la veille de la révolution, Morlaix est une ville ouverte aux idées nouvelles, aux Lumières. Elle possède divers lieux de réunion.

"En 1788, trois loges maçonniques coexistent dans la ville: La Noble amitié fondée en 1746, de recrutement, de caractère et d'état d'esprit résolument aristocratiques, La Fidèle Union et L'école des mœurs, fondée en 1777, d'origine et de préoccupations plus roturières où se distingue l'éloquent médecin de l'hôpital, Bouëstard de la Touche. Là, on lit et relit les grandes classiques, des œuvres d'esprit nouveau, on discute et on commente les évènements politiques. Bien que les prises de position soient souvent discordantes - leur recrutement et leurs objectifs diffèrent - des relations s'établissent entre les trois loges. D'autres lieux de rencontre existent également: les esprits éclairés de l'époque ont pris l'habitude de s'entretenir avec les religieux dans de nombreux couvents, en particulier celui des Jacobins, où parviennent des journaux tels que le Journal des Savants, le Mercure galant, et qui peuvent s'enorgueillir de posséder de belles bibliothèques".

(Jeanne L'HERRON, L.A Expilly. Recteur de Saint-Martin. Un Morlaisien dans la Révolution - éditions du Dossen, Morlaix, 1989)

En 1772, les États de Bretagne se tiennent au couvent des Jacobins, lieu de l'actuel musée de Morlaix, et l'opposition est forte entre la noblesse, le clergé, d'une part, et la riche bourgeoisie d'autre part. C'est à ce moment qu'on décide de créer la Chambre de Littérature et de Politique, existant déjà dans d'autres villes bretonnes, dont l'abbé Expilly est membre fondateur et commissaire élu. Cette Chambre de Littérature et de Politique sera inaugurée en 1779 dans la grande salle de l'hôtel de ville. C'est dans ce cénacle qu'Expilly, par ses contacts avec les "Voltairiens" et les incrédules, deviendra suspect à un certain nombre de ses confrères, d'autant qu'il soutiendra l'achat par la Chambre de Littérature et de Politique de l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert. 

Le 3 avril 1789, Morlaix apprend par une missive de ses députés que l'Assemblée du Tiers-Etat breton, réunie à l'hôtel de ville de Rennes, a prononcé l'exclusion des nobles, des anoblis, des sénéchaux. Quelques assemblées de corporations et de quartiers organisèrent l'assemblée générale du Tiers-Etat et de la Sénéchaussée à l'hôtel de ville de Morlaix, qui rédigea le 9 avril 1789 ses cahiers de doléances, et désigna les grands électeurs qui allaient avec ceux de Lannion participer à l'élection de quatre députés aux États Généraux; trois en fait car c'est sur ordre du roi qui fut désigné un armateur morlaisien, Pierre-Louis Mazurié de Pennanech. Le Lay de Grantugen représente aussi Morlaix aux États généraux. Le député le plus célèbre de Morlaix sera néanmoins Alexandre Expilly, représentant du clergé, puis de la Nation dans la Constituante. Pour le comprendre, il faut faire un petit pas de côté.

Le 16 avril, les nobles bretons et le haut clergé décident de boycotter les États Généraux à Versailles, au motif que selon eux, les députés de Bretagne devraient être mandatés par les Etats de Bretagne selon les coutumes anciennes reconnaissant les droits traditionnels de la province et non élus dans les sénéchaussées.

Dans le diocèse du Léon, Monseigneur Jean-François de La Marche, né en 1729 dans une grande famille d'Ergué-Gabéric en Cornouaille, ancien militaire et évêque dévoué, proche du peuple (on lui attribue l'introduction de la pomme de terre dans le Léon et on l'appelle volontiers « Eskop ar patates », l'évêque aux patates) mais conservateur, réussit à obtenir du bas clergé du Léon qu'aucun membre du clergé séculier ou régulier ne siège aux États Généraux, malgré la volonté opposée d'Alexandre Expilly, proche des idées de réforme du Tiers. A l'inverse, à Rennes, Nantes, Vannes, Tréguier, Saint Brieuc, Dol, Saint-Malo, le bas clergé envoie des députés aux États Généraux. Le 5 mai, lors de la première réunion des États Généraux à Versailles, il n'y a donc pas de représentant du clergé léonard, mais début août, devant l'évolution des événements, les représentants du clergé réunis à nouveau par Monseigneur de la Marche se ravisent et mandatent Alexandre Expilly et Dom Verguet, prieur de l'abbaye royale du Relecq, à l'Assemblée Constituante. A cette date, celle-ci a déjà aboli la monarchie absolue (juin 1789) et les droits seigneuriaux (4 août 1789) au nombre desquels figure la dîme due au clergé.

Dans leurs cahiers de doléance, les Morlaisiens, représentant bien sûr le plus souvent des bourgeois et commerçants ou hommes de loi instruits, ne vont pas jusqu'à imaginer ces possibilités mais réclament plusieurs réformes fondamentales:

  • la votation par tête aux États Généraux

  • le retour périodique des États Généraux (pour aller vers un système parlementaire)

  • la liberté de la presse, de l'expression

  • l'égalité devant les peines de justice

  • la réduction des taxes sur les actes de justice et les contrats

  • l'égalité d'accès des roturiers et des nobles aux compagnies ou offices prestigieux (publics, militaires).

  • La réforme des finances publiques et du train de vie de l'État préalable à toute augmentation d'impôt

  • La suppression des privilèges fiscaux des nobles et du clergé

  • La fin de la vente des titres de noblesse et la création d'une véritable aristocratie des talents et des services rendus.

Élu député à l'Assemblée constituante, Louis-Alexandre Expilly soutient Talleyrand le 2 novembre 1789 lorsque l'évêque d'Autun demande de mettre à disposition les biens de l’Église. Le 18 janvier 1790, il devient secrétaire de l'Assemblée constituante. Et en février membre du "Comité Ecclésiastique" chargé d'envisager les réformes à accomplir dans l’Église. Expilly soutient ancien la dissolution des ordres religieux, des congrégations. Le Comité ecclésiastique présidé par Louis-Alexandre Expilly depuis le 18 juin 1790 propose également la "Constitution Civile du clergé", combattue ardemment par la droite de l'Assemblée constituante. 

En février, le « Comité écclésiastique » de l'Assemblée Constituante, commission de 15 membres, que présidera bientôt Alexandre Expilly et où siège le professeur de droit ecclésiastique rennais Jean-Louis Lanjuinais, propose la suppression des ordres religieux. Les vœux monastiques solennels ne sont plus reconnus et les ordres et congrégations sont interdits. Le clergé représentait en 1789 165 000 personnes dans une France de 26 millions d'habitants. Le clergé régulier – 82000 moines, religieux, et religieuses – était le mal aimé de l'ordre. On jugeait ce clergé vivant à l'écart du monde, sans toujours travailler, comme improductif, coûteux pour la société, lui qui possédait une grande partie des 10% de terres du royaume dont le clergé assumait la propriété. Les vœux de chasteté et de pauvreté apparaissaient contre nature, de même que l'absence de liberté régnant dans les couvents et les monastères. En revanche, la population était bien plus attachée à ses curés ou recteurs (en Bretagne) s'acquittant de leurs missions spirituelles pour et avec les gens ordinaires, étant le plus souvent originaires de la paroisse ou du pays, parlant la langue du peuple tout en étant plus instruit que lui. A la suite de cette décision qui n'émeut guère l'opinion, Monsieur de La Marche qui sent la menace fait publier un avertissement : « L'esprit d'insubordination et de révolte viole dans plusieurs provinces les droits les plus sacrés de la Religion et de la Société, brise les liens de l'obéissance, se livre à des excès aussi criminels dans leurs motifs que funestes dans leurs suites ». Monseigneur Le Mintier, évêque de Tréguier, plus violemment contre-révolutionnaire encore, évoque lui avec nostalgie « le temps où les riches jouissaient sans crainte de leur opulence et où le plébéien satisfait de son sort vivait content de son état ». Sa diatribe se termine par cet avertissement qui sent bon la défense du privilège ; « Si aujourd'hui on envahit le patrimoine et les propriétés des deux premiers ordres de l'état qui vous garantira les vôtres pour l'avenir ? ».

Pourtant, note Jeanne L'Herron, à qui nous devons ces citations, « ces réactions restent ponctuelles et, en février 1790, nombre de clercs participent à la mise en place des nouvelles administrations. Plus d'un curé, à la faveur de la nouvelle loi, est élu maire de sa commune. A Crozon par exemple, le curé Meillard recueille 642 voix sur 651 ; à Locronan, c'est également le curé qui est nommé premier officier municipal... Et dans son ensemble, jusqu'en juillet 1790, le bas clergé proteste de son dévouement au nouvel état de choses, montrant véritablement un accord entre l'Eglise et la Révolution » (Un morlaisien dans la Révolution L.A Expilly Recteur de Saint-Martin, p.25).  

Cette "Constitution civile du clergé en France" est votée en totalité le 12 septembre 1790 et fait partie de la Constitution générale dont l'Assemblée Nationale de la première phase de la Révolution cherche à doter le Royaume.

La "Constitution civile du clergé" diminue le nombre de diocèses, faisant coïncider l'organisation religieuse avec la nouvelle organisation du royaume en départements. La Bretagne perd ainsi quatre diocèses épiscopaux: Dol, Saint-Malo, Tréguier et Saint-Pol-de-Léon, l'évêché étant désormais situé à Quimper simplement. Une nouvelle organisation des paroisses s'établit également. Mais surtout les structures de l’Église ne relèvent plus désormais de Rome et du Pape mais de la Nation et il est prévu que les prêtres et évêques soient élus par les citoyens actifs payant suffisamment d'impôts (contribution directe d'une valeur de trois journées de travail, et âgés de plus de 25 ans), et que les biens du clergé soient confisqués, les ecclésiastiques devenant des fonctionnaires à la solde de l’État.

Le clergé relève maintenant de la Nation à la constitution et à la loi de laquelle il doit se soumettre, dans sa discipline extérieure, les prêtres étant d'ailleurs élus par les citoyens actifs, catholiques pratiquants et croyants ou non et étant payés par la Nation (10000 livres pour les évêques, dont Alexandre Expilly, d'accord avec Robespierre, est parvenu à réduire le traitement par rapport à ce que demandaient des députés, se basant sur leurs revenus avant la révolution, 1200 livres pour les curés de campagne), sachant que celle-ci est désormais propriétaire des anciens biens ecclésiastiques.

L'Assemblée est divisée sur ce projet radical par son gallicanisme. Le pape Pie VI, interpellé par Monseigneur de La Marche et l'évêque de Quimper, ne dit rien, conseille la prudence. Mais dans les diocèses, les paroisses, beaucoup de prêtres s'inquiètent. Alexandre Expilly publie un texte d'explication des nouvelles dispositions religieuses qu'il a portées : « Ils vous trompent d'une manière bien criminelle lorsque, pour alarmer vos consciences, ils vous insinuent que les décrets de l'Assemblée Nationale préparent la chute de la religion. Loin que ces décrets lui portent atteinte, elle n'en sera que plus vénérée et ses ministres n'en deviendront que plus respectables. Le dogme n'a point été attaqué par la Constitution civile du clergé, elle n'embrasse que des objets de discipline extérieure sur lesquels l'autorité laïque est essentiellement compétente ».

Avec Robespierre et la gauche de l'Assemblée, Expilly plaide donc pour un salaire modéré pour les évêques et la récupération par la nation des biens du clergé: "Il est temps de faire cesser ce contraste scandaleux entre l'esprit d'une religion fondée sur l'humilité et le détachement des richesses et l'opulence orgueilleuse dans laquelle vit une partie des ministres à l'ombre du respect qu'inspire ce caractère". Mais bientôt la Constitution civile du clergé va se heurter à une fronde du clergé. Dans le Finistère, 325 prêtres du Léon et la municipalité de Saint-Pol-de-Léon dénoncent la disparition du diocèse de Saint-Pol-de-Léon. 

Le 27 novembre 1790, un décret oblige les clercs, comme tous les fonctionnaires, à prêter serment de fidélité à la Constitution. Les prêtres doivent prêter serment singulièrement à la Constitution civile du clergé, et donc à la Révolution et sa nouvelle Église gallicane, devant les fidèles.  Le roi sanctionne le décret le 16 décembre 1790 mais Expilly, avec sept autres députés bretons dont Dom Verguet, Guinot, curé d'Elliant, Lancelot d'Ille-et-Vilaine et Delaunay, évêque de Treguier, vient en tribune de l'Assemblée prêter serment.

Après la mort de l'évêque de Quimper, en novembre 1790, le brestois Alexandre Expilly, fils d'un petit officier de marine, recteur de Saint-Martin-des-Champs, est élu évêque de Quimper, c'est en France le premier évêque constitutionnel, un évêque-citoyen revendiqué "patriote" et "défenseur" des nouvelles lois de la Nation et de la Révolution.

C'est un des premiers évêques roturiers aussi, élu par les citoyens, dont une grande majorité de clercs, par 233 voix contre 105 voix à Monseigneur de La Marche, qui n'était pas candidat et appelait au boycott du scrutin (une indemnité de 50 livres était offerte aux électeurs qui se déplaçaient pour contrer l'influence des opposants à la Constitution civile du clergé). Pendant des mois, Alexandre Expilly sera ostracisé par les autres évêques, grands seigneurs hostiles aux idées révolutionnaires pour la plupart, et le pape ne daignera pas le reconnaître. Après son sacre fêté par les patriotes de Quimper et de Landerneau, Expilly est accueilli à Morlaix le 7 avril 1791, entouré et suivi de la garde nationale, à cheval et à pied : Morlaix le reçoit bien mais son ancien subordonné, l'abbé Guerlesquin, réprouve publiquement son choix d'accepter l'église de la Révolution.

Monseigneur de la Marche de son côté se refuse de prêter serment et mène une campagne active pour dissuader le clergé finistérien et breton de prêter serment à la Constitution révolutionnaire. De fait, 80% environ du clergé en Bretagne et dans le Finistère refusera de prêter serment, ne voulant mettre la religion sous la dépendance de la République. Le pape condamne officiellement la Constitution civile du clergé le 10 mars 1791.

 L'élection d'Expilly est condamnée comme schismatique par le Pape Pie VI à qui Expilly avait écrit pour se justifier. Expilly est présenté comme un usurpateur par le pape le 13 avril 1791. 

Malgré tout, le 12 mars 1791, le nouveau prélat fait son entrée solennelle dans la ville de Quimper, avec les patriotes massés en foule tout au long du parcours. Devant Saint Corentin, Expilly remercie ses diocésains en français et dit quelques phrases en breton. Il est ovationné par la foule. Mais les opposants à la nouvelle église ne sont pas là.  

Dans le Finistère, en mai 1791, seulement 140 prêtres fonctionnaires publics sur 593 ont accepté de prêter le serment de fidélité à la Constitution tel que l'exige le décret du 27 novembre 1790. Dans le Léon, dont Monseigneur de La Marche continue à influencer le clergé depuis l'Angleterre où il est exilé en publiant lettres et mandements hostiles et virulents, 90% des prêtres refusent : 27 sur 272 prêtent serment.

Jusque là, l'église avait été plutôt favorable à la révolution: le bas-clergé avait participé activement à la rédaction des cahiers de doléance, réclamant l'amélioration de sa condition, parfois l'élection des évêques par leurs recteurs comme dans le Trégor, la réduction des privilèges.

L'assemblée Nationale prévoyait qu'après l'expiration du délai prévu par le décret du 27 novembre 1790 sur la Constitution civile du Clergé, les prêtres réfractaires seraient remplacés. A Morlaix, à la date fixée, seuls les curés de Saint-Melaine jurèrent d'être « fidèles à la Nation, à la Loi et au Roi et de maintenir de tout leur pouvoir la Constitution décrétée par l'Assemblée Nationale et acceptée par le roi ». Les autres membres de la population ecclésiastique sont considérés comme réfractaires et on suspend leur traitement. Maurice Derrien, proposé par Louis-Alexandre Expilly pour s'installer à l'église du Mur, devient le premier curé élu de Morlaix, ce qui provoque la colère du recteur de Saint-Mathieu, l'abbé Pitot. Cette époque est celle d'une profonde dissension entre religieux « assermentés » et « réfractaires ». On voit même une double procession pour fêter un même saint!

A Plabennec, il faut 400 hommes de troupes pour installer un prêtre assermenté que voulait déloger les paysans. A Plougoulm, le sacristain refuse de servir le prêtre F. Le Coarant, installé par la municipalité. A Saint-Pol, le jour de la Fête-Dieu, le curé assermenté Dumay se fait humilier puisque, sur le parcours de la maigre procession qui se rend de la cathédrale au Kreisker, composée essentiellement de représentants de la municipalité et de notables, il n'y a pas de fleurs, de tentures comme à l'accoutumée, et la tour du Kreisker reste silencieuse, les cordes des cloches ayant été subtilisées.

Voyant que les incidents se multiplient, Expilly durcit sa position. Mettant en avant les difficultés de cohabitation de plus en plus fréquentes entre réfractaires et assermentés, l'évêque obtient du Directoire du département le 21 avril 1791 un arrêté au terme duquel « les prêtres non assermentés devront désormais se tenir à 4 lieues de leur ancienne paroisse ».

A Morlaix, la « Société des Amis de la Constitution » dénonce des Dominicains, des prêtres, accusés de tenir des propos séditieux, anti-patriotiques, et elle réclame la fermeture des églises, jugées prêtes à soutenir un coup de force contre-révolutionnaire, après l'annonce de la nouvelle de « l'enlèvement du Roi et de sa famille » fin juin 1791. Les administrateurs du District de Morlaix sont jugés trop modérés vis à vis des réfractaires par les administrateurs du département.

Le 2 juillet 1791 , le Directoire du Finistère décide d'autoriser et d'encourager l'arrestation des réfractaires. Plusieurs seront détenus au couvent-prison des Carmes puis au château de Brest.

En juillet 1791, le chapelain des Carmélites de Morlaix, l'abbé Morvan, et d'autres prêtres réfractaires commencent à être chassés de leurs fonctions tandis que leurs biens sont confisqués. Le Conseil Général finistérien décide de réduire l'influence du clergé en exigeant qu'une seule messe journalière soit dite à Morlaix. Dès la fin de l'année 1791 commence la « chasse aux réfractaires ». Le 3 décembre, le Conseil Municipal reçoit l'ordre du Directoire du district d'arrêter certains religieux. Le maire de l'époque, Jean Diot, est modéré, refuse de recourir à la force publique et se rend lui-même dans les églises et les couvents où il trouve porte close: prêtres et aumôniers ont pris la fuite. Sur ordre de l'administration centrale, six cloches appartenant à des églises destituées sont enlevées. En janvier 1792 est établi un inventaire dans les divers couvents de la ville: Carmel, Bénédictines du Calvaire, Ursulines.

En août 1792, le Directoire du département décide de faire enfermer des prêtres réfractaires au Château du Taureau, de remettre une prime de 60 livres à qui les fera arrêter. Le district de Morlaix réclame la déportation de la quinzaine de prêtres réfractaires qualifiés « d'ennemis de la chose publique » enfermés au château du Taureau. En mars 1793, vingt neuf prêtres enfermés au château seront effectivement déportés à Brême.

L'installation de l'ordre nouveau et la laïcisation de la société prennent forme aussi dans les symboles: le 31 juillet 1793, la mairie de Morlaix récupère les registres des églises contenant mariages, naissances, décès. Les noms de rues et de places qui rappellent la religion ou l'Ancien Régime sont modifiés: la rue des Nobles (haut de l'actuelle place Allende, aujourd'hui rue du Mur) est rebaptisée « rue de l'Egalité », la venelle aux prêtres « rue de la rampe », la section Saint-Mathieu devient « section des Halles », la section Saint-Martin, « section de la Roche », la section Saint Melaine, « section de la Maison Commune ».

Face à toutes ces nouveautés, et en particulier face à la domination tatillonne de l'administration et des villes, à la misère qui s'installe et aux mesures prises contre les prêtres réfractaires qui vident les paroisses de leurs recteurs, les paysans du Léon prennent les armes, menés par d'anciens nobles. Alertée, l'administration du district garnit les abords de la ville de canons et envoie une délégation aux communes rebelles. Finalement, la Garde Nationale marche le 7 octobre sur la rébellion, dont les acteurs se dispersent sans combattre.

A la convention, les relations entre Girondins et Montagnards sont au conflit ouvert. Le Directoire du Finistère soutient le camp des Girondins, voyant d'un mauvais œil les interventions de plus en plus fréquentes des sans-culottes à la Convention. Dès septembre 1792, le Directoire arrête le représentant en mission de la montagne, Royou, dit « Guermeur », un ami de Marat. Celui-ci est enfermé au château du Taureau, mais sous pression des Montagnards, la Convention ne tarde pas à l'en faire sortir. La Montagne se souviendra de cette attitude des représentants du Finistère, qui le 15 décembre 1792 attaquent directement les chefs de la Montagne : «... Marat, Robespierre, Danton et leurs collègues... Ces hommes ont le titre de vos collègues, mais ils sont indignes de l'être. Vous n'avez rien de commun avec ces scélérats... Chassez-les donc. Éloignez-les au plus tôt, repoussez-les lors des délibérations... ». Le Finistère propose à la Convention une garde bretonne pour la « protéger » des sans-culottes des faubourgs : des centaines de « fédérés » brestois arrivent ainsi à Paris en janvier 1793.

Le 21 janvier 1793, la décapitation de Louis XVI change le rapport de force : 3 députés du Finistère sur 9 seulement ont voté la mort de Louis XVI (Gomaire, député de la convention et vicaire d'Expilly qui a pris sa place à l'Assemblée, vote le bannissement), les Girondins ont été mis en minorité. Le déclenchement de l'insurrection de Vendée en mars 1793 pousse à la radicalisation, dénonce comme traîtres à la Révolution en danger les tièdes et les modérés...

Jeanne L'herron raconte cet épisode tragique de la révolution dans notre département : «  L'élimination des Girondins de l'Assemblée et l'arrestation de 27 d'entre eux le 2 juin 1793 amènent les représentants du Finistère à se révolter ouvertement. A l'initiative du Finistère, les représentants des cinq départements bretons réunis à Rennes décident de fédérer autour d'eux treize autres départements de l'Ouest «afin de former une représentation nationale provisoire si la dissolution de la Convention était rendue inévitable ». Le pas est franchi. La guerre est ouverte. Un comité central est formé qui a pour but de lever des troupes contre la « répression des anarchistes »... Les fédérés des départements de l'Ouest doivent rejoindre la troupe des fédérés de Caen afin de marcher sur la capitale « non pour combattre les Parisiens mais les délivrer de l'oppression de leurs tyrans ». En fait, la la grande aventure des fédérés se termine à Pacy-sur-Eure, que l'on peut à peine qualifier de bataille, où les Bretons se laissent surprendre par les maigres troupes de la Convention le 13 juillet 1793. La répression va suivre et s'exercer d'une manière impitoyable contre les administrateurs du Finistère soupçonnés d'avoir été le moteur du fédéralisme ».

A la Convention, les montagnards décident de transférer de Quimper à Landerneau le chef lieu de département et le 19 juillet, 18 administrateurs finistériens sont décrétés avoir «tenté d'usurper l'autorité du souverain en se rendant coupables d'entreprises contre-révolutionnaires ». L'évêque constitutionnel et ex-député Expilly est du nombre.    

Le département du Finistère est majoritairement hostile à l'influence des sans-culottes parisiens sur la Révolution et se range du côté des Girondins contre les Montagnards. Expilly s'oppose lui aussi à Marat, Robespierre, Danton et au camp de la Montagne, dont le représentant en mission dans le Finistère, Royou, dit Guermeur, ami de Marat, est enfermé au château du Taureau tandis que les gardes nationaux finistériens sont nombreux à Paris à contenir les velléités des sans-culottes. 

Le 12 octobre 1793, Alexandre Expilly est arrêté avec Yves-Joseph Denmat de Kervern, notable morlaisien. Ils sont enfermés à Saint-Pol-de-Léon. Une autre série d'arrestations est déclenchée le 17 brumaire an II (7 novembre 1793) et frappe plusieurs notabilités morlaisiennes, dont Pierre-Louis Mazurie de Penannech, le député des États Généraux, et François Barazer-Lannurien, le procureur de la commune.

Emprisonné, Expilly est incarcéré dans les prisons de Quimper, Carhaix et Landerneau. Sur le chemin de Paris où il doit être jugé, il est contraint de s'arrêter quelques jours à Morlaix pour y être soigné en raison d'une "maladie goutteuse chronique".  Bloqué quatre mois à Rennes à cause de l'insurrection vendéenne, Expilly est finalement renvoyé à Brest avec ses co-détenus où il est écroué au Château le 23 février 1794. Cela fait 8 mois qu'il est en prison. Le 26 mai 1794, Expilly est condamné à mort et cet homme d'église très favorable aux idées révolutionnaires est décapité avec 25 autres révolutionnaires.

Ismaël Dupont

Lire aussi:

Morlaix: de la fondation de la ville au 17e siècle. Une histoire de Morlaix, première partie

Morlaix au XVIIIe siècle: Une histoire de Morlaix, deuxième partie

Morlaix pendant la Révolution (I), Une histoire de Morlaix, troisième partie

Morlaix pendant la Révolution (II), Une histoire de Morlaix, troisième partie

Bibliographie:

Un morlaisien dans la Révolution. L.A Expilly. Recteur de Saint-Martin. Jeanne L'HERRON, éditions du Dossen, 1989

Morlaix sous la Révolution. Bruno Baron. éditions du Dossen, 1988

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28 septembre 2019 6 28 /09 /septembre /2019 06:47
Tribut à Tristan 5 - Frère et soeur jumeaux (Les Amours Jaunes, 1873)
Tribut à Tristan 5 - Frère et soeur jumeaux (Les Amours Jaunes, 1873)

Tristan Corbière est un immense poète, d'une grande modernité, qui a su nourrir la poésie d'un refus du beau style et du formalisme éthéré, d'un réalisme cru et d'un souci d'expression intime et sociale, un poète d'une grande inventivité verbale mêlant une culture littéraire certaine nourrie à la mamelle de Villon, Baudelaire et consorts, un sens de l'irrévérence et le souci de faire rentrer la langue de la rue dans le poème. Un homme de la bohème d'une sensibilité maladive, mélancolique, goguenarde, et cynique, portée sur l'auto-dérision et le sens du paradoxe, le refus de l'esprit de sérieux, manifestant aussi de vrais sentiments, un intérêt pour la vie populaire, les marginaux, les chansons et coutumes du peuple, notamment de Basse-Bretagne.  Son unique recueil, "Les Amours Jaunes" n'est paru, de manière très confidentielle, qu'en 1873, deux ans avant sa mort. C'est Verlaine qui l'a fait connaître après sa mort en lui consacrant notamment une de ses études sur "Les Poètes maudits" en 1884.   Il sera ensuite un des poètes favoris du mouvement Dada (Tristan Tzara préfacera une édition des "Amours Jaunes" en 1947) et surréaliste.

Tristan est né à Morlaix, au manoir de Coat Congar, en Ploujean, le long de l'avenue de Launay. 

Il est né Édouard (Édouard-Joachim), comme son père, homme d'affaires self-made-man, ancien mousse, patron d'une compagnie de navigation transportant marchandise et voyageurs entre Morlaix et Le Havre, et grand écrivain maritime à succès, auteur du "Négrier", roman édité quatre fois de son vivant. Sa mère Marie-Angélique était une Puyo, d'une famille de notable morlaisiens.

Le nom de plume de notre poète, Triste-en-Corps-Bière, Tristan Corbière, dit sa conscience de la mort qui progresse en lui, son humour noir, et son goût du macabre et du spectacle, son rire jaune de dandy malheureux et maladif.

Tristan est mort à Morlaix et est enterré au cimetière Saint-Martin. Il a vécu à Morlaix de 1845 à 1859, date où il rejoint le Lycée Impérial de Saint-Brieuc. Il sera très malheureux, puis poursuivra le lycée à Nantes, avant de revenir en Bretagne, sans pouvoir passer son bac, tentant de se soigner de ses terribles rhumatismes et sa tuberculose à Roscoff, dans la maison de vacances de ses parents.

Il a vécu plusieurs années à Roscoff, multipliant les canulars et les scandales, comme entre 1864 et 1868, puis à Morlaix à nouveau en 1869 après un voyage à Italie. Il s'est installé à Montmartre après la Commune, en 1872, avant de mourir dans sa trentième année à Morlaix en 1875. Tristan Corbière est enterré au cimetière Saint-Martin, non loin de la gare de Morlaix.

Nous avons voulu dans le Chiffon Rouge rendre hommage à ce génie précoce trop peu connu du grand public, poète universel et plus grand des Morlaisiens dans le domaine de l'art sans doute.

De la sorte, nous publierons régulièrement pendant un mois des poèmes de Tristan pour le partager avec les lecteurs du "Chiffon Rouge" la modernité, la beauté mendiante et l'émotion, de cette poésie.

 

Lire aussi:

Tribut à Tristan - 4. Le poète contumace

Tribut à Tristan - 3. Bohème de chic

Tribut à Tristan: 2- A la mémoire de Zulma, vierge-folle hors barrière et d'un LOUIS - Colonelle à la Commune

Tribut à Tristan - 1. Epitaphe

Tribut à Tristan 5 - Frère et soeur jumeaux (Les Amours Jaunes, 1873)

Frère et sœur jumeaux (1873)

Ils étaient tous deux seuls, oubliés là par l'âge...
Ils promenaient toujours tous les deux, à longs pas,
Obliquant de travers, l'air piteux et sauvage...
Et deux pauvres regards qui ne regardaient pas.

Ils allaient devant eux essuyant les risées,
– Leur parapluie aussi, vert, avec un grand bec –
Serrés l'un contre l'autre et roides, sans pensées...
Eh bien, je les aimais – leur parapluie avec ! –

Ils avaient tous les deux servi dans les gendarmes :
La Sœur à la popotte, et l'Autre sous les armes ;
Ils gardaient l'uniforme encor – veuf de galon :
Elle avait la barbiche, et lui le pantalon.

Un Dimanche de Mai que tout avait une âme,
Depuis le champignon jusqu'au paradis bleu,
Je flânais aux bois, seul – à deux aussi : la femme
Que j'aimais comme l'air... m'en doutant assez peu.

– Soudain, au coin d'un champ, sous l'ombre verdoyante
Du parapluie éclos, nichés dans un fossé,
Mes Vieux Jumeaux, tous deux, à l'aube souriante,
Souriaient rayonnants... quand nous avons passé.

Contre un arbre, le vieux jouait de la musette,
Comme un sourd aveugle, et sa sœur dans un sillon,
Grelottant au soleil, écoutait un grillon
Et remerciait Dieu de son beau jour de fête.

– Avez-vous remarqué l'humaine créature
Qui végète loin du vulgaire intelligent,
Et dont l'âme d'instinct, au trait de la figure,
Se lit... – N'avez-vous pas aimé de chien couchant ?...

Ils avaient de cela – De retour dans l'enfance,
Tenant chaud l'un à l'autre, ils attendaient le jour
Ensemble pour la mort comme pour la naissance...
– Et je les regardais en pensant à l'amour...

Mais l'Amour que j'avais près de moi voulut rire ;
Et moi, pauvre honteux de mon émotion,
J'eus le cœur de crier au vieux duo : Tityre ! –
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Et j'ai fait ces vieux vers en expiation.

Tristan Corbière

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27 septembre 2019 5 27 /09 /septembre /2019 05:17
Jacques Chirac: 60 ans de carrière politique (L'Humanité, 27 septembre 2019)
JACQUES CHIRAC. DE « SERRE-LA-LOUCHE » À « SUPER MENTEUR », 60 ANS DE VIE POLITIQUE
Vendredi, 27 Septembre, 2019

L’ancien président de la République Jacques Chirac est décédé jeudi. Homme de parti et d’État, il a durablement laissé son empreinte. Malgré quelques coups d’éclat républicains, il est celui qui a modelé la droite gaulliste pour la mettre à son service.

 

Le « Bulldozer », comme l’appelait Georges Pompidou, a calé. « Homme simple et politique tordu », selon l’historien Michel Winock (1), Jacques Chirac s’est éteint hier « au milieu des siens », à Paris, à l’âge de 86 ans, a-t-on appris par son gendre, l’ancien secrétaire général de l’Élysée Frédéric Salat-Baroux. Le parcours de l’ancien premier ministre (1974-1976 et 1986-1988) et président de la République (1995-2007) a fortement marqué la vie politique française de ces soixante dernières années. Son camp lui a, bien sûr, rendu hommage, Alain Juppé au premier rang évoquant « une relation exceptionnelle de fidélité, de confiance, d’amitié réciproques ». Chirac aura marqué jusqu’aux ennemis qu’il a tenté d’écarter et qui, pour certains, lui ont retourné la faveur : si Valéry Giscard d’Estaing et Édouard Balladur ont fait le service minimum, Nicolas Sarkozy a regretté « une part de (sa) vie qui disparaît ». Mais, même au-delà de la droite, sans souligner les aspects les plus durs de sa politique intérieure, on a salué la mémoire d’un président intransigeant en matière internationale. « Nous avons veillé tous deux à ce que notre pays parle d’une seule voix », a ainsi rappelé son premier ministre socialiste de cohabitation, Lionel Jospin. Alors ministre, Jean-Luc Mélenchon se remémore un président « qui aimait la France mieux que d’autres depuis ». Pour le secrétaire national du PCF Fabien Roussel, c’est un « homme du peuple » qui a « refusé la guerre en Irak en 2003 » : il laisse également, rappellent les députés communistes, « le souvenir de celui qui a permis à la France de porter une voix singulière dans le conflit israélo-palestinien ». De Berlin à Beyrouth, en passant par Moscou, les dirigeants du monde ont évoqué un « partenaire formidable », « sage et visionnaire », un des « plus grands hommes » que la France ait connu…

Son parcours mouvementé débute en 1951, sur les bancs de l’Institut d’études politiques (IEP), où il rencontre Michel Rocard et Robert Pandraud. Il déçoit le premier, ne voulant pas rejoindre la SFIO malgré son insistance, et irrite le second : signataire de l’appel de Stockholm contre la prolifération des armes nucléaires, il vend l’Humanité-Dimanche « devant l’église Saint-Sulpice, durant quelques semaines », explique-t-il dans le premier volume de ses mémoires, Chaque pas doit être un but (2009). Il y restera attaché, n’hésitant jamais, même au plus haut sommet de l’État, à saluer un journaliste de nos titres d’un « Tiens, l’Huma, tenez bon » ! Dans ses années d’étudiant, il aurait aussi participé à « au moins une réunion de cellule » du PCF, racontera-t-il à France 3 en novembre 1993, mais sans qu’aucun militant communiste n’ait jamais corroboré l’information. Un détour qui construira la légende d’un Chirac homme de gauche, quand la lecture de ses discours, de ses décisions et de ses actes le place clairement à droite de l’échiquier politique.

Le petit commis de la Ve République

Sa formation, d’abord à l’IEP puis à l’École nationale d’administration (ENA), comme son mariage en 1956 avec Bernadette Chodron de Courcel, issue d’une vieille famille où se côtoient banquiers, prêtres et industriels, assureront ses entrées dans les coulisses du pouvoir gaullien. Jacques Chirac expliquera n’être devenu gaulliste qu’en 1958, de retour à l’ENA après le service militaire, convaincu que le général saurait « garder l’Algérie ». Mais, jeune élu de Corrèze, à partir de 1967, il fera « porter des colis à Challe, Salan, Jouhaud et Zeller, les quatre généraux putschistes enfermés à la prison de Tulle » (2). Le paradoxe Chirac dans toute sa splendeur, qui ne l’empêchera pas de grimper les échelons dans l’administration de la France gaulliste.

Jacques Chirac a mené une longue carrière ministérielle qui se confond avec l’histoire de la Ve République. Remarqué par Georges Pompidou, il entre en 1962 au secrétariat général du gouvernement, puis au cabinet du premier ministre, avant que Pompidou l’appelle, en mai 1967, au secrétariat d’État à l’Emploi auprès du ministre des Affaires sociales Jean-Marcel Jeanneney. Il y crée l’Agence nationale pour l’emploi, censée reclasser les 430 000 chômeurs que comptait alors le pays. On connaît la suite… En Mai 68, Pompidou l’envoie négocier les accords de Grenelle, signés par le secrétaire général de la CGT Georges Séguy, après, dit-on, de multiples rencontres secrètes avec Henri Krasucki. Secrétaire d’État à l’Économie, sous l’autorité du ministre des Finances Valéry Giscard d’Estaing (VGE) – de cette période naîtra l’inimitié entre les deux hommes –, il connaît ensuite une ascension fulgurante : ministre délégué aux Relations avec le Parlement en 1971, ministre de l’Agriculture en 1972 – poste qui vaudra à « Serre-la-louche », grâce à son travail de terrain en circonscription corrézienne notamment, le soutien durable des agriculteurs français –, avant d’accéder à Matignon en 1974.

À 41 ans, il est nommé premier ministre de Giscard. Mais il comprend vite qu’il ne pourra pas gouverner avec le nouveau président, qui lui impose son entourage pour mieux le circonscrire. Après deux années de désaccords entre « deux sensibilités politiques », note Michel Winock, celle la « droite libérale » de VGE et celle du « républicanisme autoritaire » de Chirac, ce dernier quitte Matignon avec fracas, estimant qu’il « ne dispose pas des moyens (…) aujourd’hui nécessaires pour assurer efficacement (ses) fonctions de premier ministre ». Retranché à la mairie de Paris, où il sera élu en 1977, il attendra 1986 pour retrouver Matignon.

Candidat un jour…

Jacques Chirac n’a pas eu qu’un seul terrain d’élection. Certes, il a réussi l’exploit de s’implanter en Corrèze (en temps cumulé) durant 17 ans, 8 mois et 19 jours entre 1967 et 1995, et avant de porter ses appétits vers l’Élysée, c’est à Paris qu’il établira son quartier général, pris en main par deux conseillers élyséens dès 1970. Pierre Juillet et Marie-France Garaud l’accompagneront jusqu’au soir du 25 mars 1977. Au nouveau maire qui le remercie, dans les salons de l’Hôtel de Ville, la réponse de Pierre Juillet (3) – « C’est la première fois qu’un cheval remercie son jockey » –, sonne comme un camouflet. Elle soulignait pourtant une évidence : le potentiel de Chirac, compétiteur hors pair, se révélera dans la conquête du pouvoir plus que dans sa gestion. Récupérant son siège de député après sa démission de Matignon en 1986, il avait alors réinvesti le parti, le transformant en Rassemblement pour la République (RPR), une machine électorale dont le premier objectif sera les élections municipales de 1977. Mais une fois celles-ci passées, la gauche en sortant largement gagnante, même si lui se réjouit de sa victoire à Paris, Chirac oriente tous ses efforts, et ceux du parti, vers la présidentielle de 1981. Sa défaite, comme celle qui suivra en 1988, le forcera à se replier à l’Hôtel de Ville parisien, d’où il peaufinera sa reprise en main du RPR par l’élimination systématique de ses rivaux. Mais aussi, dans ce qui est devenu sa base arrière, la campagne présidentielle de 1995.

Le RPR, rempart au « socialo-communisme »

Entre-temps, grâce aux élections législatives de 1986 très favorables à la droite, le chef de l’opposition est redevenu chef du gouvernement. Aujourd’hui, Chirac jouit d’une image populaire d’anti-héros sympathique, travaillée par les Guignols de Canal Plus entre 1993 et la fin de son premier mandat présidentiel en 2002 (après, il apparaîtra sous les traits de « Super Menteur »). Mais à l’époque, depuis la Mairie de Paris (qu’il n’a d’ailleurs pas quittée), il dirigeait le RPR comme un rempart au « socialo-communisme » des gouvernements Mauroy, puis Fabius. Et dans un exercice inédit dans l’histoire de la Ve République, la cohabitation, il se retrouve en position d’appliquer son programme. Comme une répétition de 1995, avec le plan pour la Sécu et les régimes de retraite de son premier ministre Alain Juppé, qui ignore la « fracture sociale » et jette deux millions de Français dans la rue. Avant le printemps 2006 et le contrat première embauche, qui mobilisera victorieusement toute une génération de lycéens, étudiants et jeunes actifs. En 1986, le premier ministre Chirac, contre le président de gauche, mobilise son gouvernement pour « libérer l’économie » et privatise en chaîne. « Avant la fin de l’année, la France aura un autre système de valeurs que celui sur lequel elle vivait précédemment », fanfaronne le premier ministre. Sous la houlette de Charles Pasqua, les lois concernant la criminalité, la délinquance, le terrorisme sont durcies après qu’une vague d’attentats a touché Paris à l’été 1986. De même, les conditions d’entrée sur le territoire, d’obtention des cartes de séjour, d’accès à la nationalité française sont compliquées. Le « Bulldozer » veut aller vite, mais sera stoppé en novembre sur sa réforme des universités : le projet Devaquet pour l’autonomie des universités (finalement abouti sous Sarkozy) générera un mouvement étudiant d’ampleur. Surtout, le 5 décembre, la mort de Malik Oussekine, frappé par les « voltigeurs », brigades motocyclistes armées de matraques, provoquera la crainte durable qu’un mouvement de jeunesse ne s’envenime, souvenir qui suivra Jacques Chirac jusqu’au CPE, en 2006. Le premier ministre « le plus antisocial » qu’il ait vu, dixit le secrétaire général du PCF, Georges Marchais, a raté son pari : deux ans de libéralisation de l’économie à outrance n’ont pas inversé la tendance du chômage, sa « priorité absolue », qui affiche 200 000 demandeurs d’emploi de plus au printemps 1988. Le leader de la droite en est pourtant persuadé : malgré le douloureux souvenir du massacre de la grotte d’Ouvéa, le 4 mai, à quatre jours du second tour où il affronte le président sortant François Mitterrand, 1988 est son année. Mais il termine encore sur un échec. Espère-t-il prendre sa revanche en 1993, quand à l’occasion de la deuxième cohabitation, il envoie son éminence grise à Matignon ? Édouard Balladur est censé préparer l’accession de Chirac à l’Élysée en 1995, mais rompra le pacte, annonçant sa propre candidature, aiguillonné par son ministre du Budget et directeur de campagne, Nicolas Sarkozy, et le ministre de l’Intérieur Charles Pasqua. Jacques Chirac, lancé depuis novembre 1994, remportera la bataille à droite, avec son dernier carré de fidèles, Alain Juppé et Alain Madelin, rejoints par l’hésitant Philippe Séguin. Mais la séquence a dû remuer de douloureux souvenirs…

« Gardez-moi de mes amis, mes ennemis je m’en charge »

De l’appel de Cochin à l’intégration européenne

L’entente, fût-elle stratégique, avec l’UDF sur les questions européennes n’a pas toujours été de soi. Pour les premières élections prévues en 1979, les démocrates-chrétiens de l’UDF rêvent de fédéralisme, les gaullistes chiraquiens de souveraineté nationale. Le patron du RPR, aiguillonné par Garaud et Juillet, lance le 6 décembre 1978, depuis l’hôpital Cochin où il récupère d’un grave accident de voiture, son « appel de Cochin » : « Quand il s’agit de l’abaissement de la France, le parti de l’étranger est à l’œuvre, avec sa voix paisible et rassurante. Français, ne l’écoutez pas. » Il crée un schisme durable avec une partie des gaullistes historiques, férocement européens : le garde des Sceaux Alain Peyrefitte, biographe de De Gaulle, écrit à tous les parlementaires RPR de ne pas suivre Chirac ; d’autres cadres démissionnent du conseil national du parti… L’UDF et sa tête de liste Simone Veil le devanceront largement (27,6 %, contre 16,2 % des suffrages), comme celles du PS (23,53 %) et du PCF (20,52 %). Est-ce cet échec qui le fait changer de pied ? Aux élections européennes de 1984, il accepte une liste RPR-UDF, qui, menée par Simone Veil et Bernard Pons, obtiendra la majorité des sièges français à Strasbourg. Il poursuit son aggiornamento lors de la campagne pour le référendum sur le traité de Maastricht en 1992. Certes, il se déclare « hostile au plan Delors (pour) l’instauration d’une monnaie unique », mais soutient le oui, qui l’emporte, de peu, avec 51,05 % de votes favorables. La leçon portera : chez les héritiers du gaullisme, historique, version Pompidou ou modifiée Giscard, l’intégration européenne est un horizon que Chirac va s’efforcer d’atteindre. Depuis l’Élysée, il approuvera successivement les traités d’Amsterdam – qui met en place le pacte de stabilité – en 1997, puis celui de Nice en 1999. Et signe en 2002, avec son premier ministre de cohabitation Lionel Jospin, l’allongement de l’âge de la retraite lors du sommet de Barcelone. Le début de la longue histoire de la soumission aux diktats de Bruxelles, qui passera par le référendum de 2005 et le non large au traité constitutionnel européen, avec 54,9 % des voix. Un échec politique majeur, même si, au-delà de la question posée, les Français (plutôt les classes populaires et moyennes, selon un sondage Ipsos réalisé à l’époque) sanctionnent, le 29 mai 2005, la politique menée…

De « Facho Chirac » au « dernier rempart » contre le FN

La présidentielle de 1995 et le malentendu qui lui a valu la victoire sont l’occasion d’une autre transformation. Chirac a toujours gouverné très à droite, ce qui lui a valu le surnom de « Facho Chirac » décerné par le Canard enchaîné en 1977, malgré l’affirmation de quelques valeurs ancrées – refus de la peine de mort, défense du monde paysan… Il a même à son actif quelques scandales politiques, de la mort de Malik Oussekine au massacre de la grotte d’Ouvéa, sans évoquer son « ombre » sur l’affaire Boulin… Mais, en 1995, il est élu en récupérant à son compte la « fracture sociale ». Un constat signé Emmanuel Todd et utilisé à son corps défendant. Car, l’image du Chirac bon enfant sera rapidement écornée par la reprise, en 1995, des essais nucléaires dans le Pacifique ou l’évacuation musclée de l’église Saint-Bernard, où se sont réfugiés 200 sans-papiers, en 1996. La dissolution de 1997, coup de poker pour s’octroyer une majorité confortable à l’heure de mener la politique induite par les critères de Maastricht, s’avère une opération ratée et le contraint à se retrancher au domaine international durant les cinq années de cohabitation. Le bilan de la gauche plurielle, à l’aube des élections présidentielles de 2002, lui laisse une ouverture. Devant au premier tour, en dépit du pire score d’un président sortant (19,88 %), Jacques Chirac se retrouve à endosser le costume de « père de la Nation » face à Jean-Marie Le Pen. Réélu avec 82,21 % des voix, le plus haut score jamais enregistré dans une présidentielle, Jacques Chirac se sent pourtant aussitôt délié des conditions de son bail renouvelé à l’Élysée.

La légende du roi fainéant

Les Français ont la mémoire courte, qui ne se rappellent Chirac que bringuebalé par les événements comme les rois mérovingiens dans leurs chars à bœufs – qu’il aimait à flatter au Salon de l’agriculture, dont il ne ratait pas une édition. Durant ses mandats, le second notamment, il a porté sinon une vision, du moins une série de réformes dont la droite se réclame encore. Comme la réforme Fillon des retraites en 2003, qui, en prônant l’allongement de la durée de cotisation, trace un chemin que la droite suit encore aujourd’hui.

Incapable de résorber un chômage aux niveaux comparables à la période de crise 2009-2010, c’est sur le plan sociétal que se rabat Chirac, lançant en 2002 trois « grands chantiers » : sécurité routière, plan cancer et plan handicap. Pour le reste, le divorce d’avec les Français est consommé. Pourtant, début 2007, au moment de ses vœux, il laisse encore planer le doute, esquisse un sourire quand on lui demande s’il se représentera pour un troisième mandat. Personne n’est vraiment dupe, tant un héritier aux mêmes méthodes de voyou politique, Nicolas Sarkozy, qu’il a fait ministre d’État, lui mord les mollets. Officiellement candidat, il mélange déjà les genres, faisant campagne sans démissionner de sa fonction. Il est loin, le temps où Chirac pouvait dire de son ministre, comme en 2004, « je décide, il exécute ».

Élu président, Sarkozy ménagera toujours publiquement Chirac. L’inverse n’est pas vrai et, bien que diminué, l’ancien député de Corrèze suggère sa préférence en 2012 pour Hollande. Tandis que Bernadette Chirac manifeste en 2014 son allégeance à Sarkozy pour la présidence de l’UMP, Jacques, lui, déclare au Figaro sa fidélité à Alain Juppé, qui avait endossé la responsabilité, jusqu’à la prison avec sursis et l’inéligibilité, des affaires judiciaires de la Mairie de Paris. Un dernier croche-patte à Sarkozy, celui qui s’est toujours vu en « fils préféré »… comme tous ceux qui, à droite, et ils sont nombreux, revendiquent ce drôle d’héritage.

En 1974, Chirac prend la tête de l’Union pour la défense de la République (UDR), le grand parti gaulliste, malgré la réticence de quelques grands barons. Jacques Chaban-Delmas, qu’il a trahi en lui préférant Giscard comme candidat à la présidentielle, dira que « Jacques Chirac a découvert le gaullisme en comptant les bancs de l’Assemblée nationale ». Une manière de signifier que dans ce monde « moderne », déjà, l’arithmétique avait pris le pas sur la politique. Mais Chirac sait manier les deux. Démonstration à la fin des années 80. Depuis l’été 1988, les trentenaires et quadragénaires partisans d’un gaullisme « social » (Philippe Séguin, Michel Noir, Alain Carignon, François Fillon pour le RPR ; Philippe de Villiers, Charles Millon, Dominique Baudis, François Bayrou pour l’UDF) réclament du changement à la tête des deux partis. Ils visent spécialement Chirac, dans un « manifeste de la rénovation » écrit en 1989, et envisagent même des listes autonomes aux élections européennes qui s’approchent, avant de rentrer dans le rang. Certains, dirigés par Pasqua et Séguin, iront jusqu’à monter un courant souverainiste, qui totalisera 31,68% aux assises du RPR début 1990. Mais on en retrouvera dans les gouvernements sous présidence Chirac, entre 1995 et 2007 (Millon à la Défense, Bayrou à l’Education nationale, Fillon aux Affaires sociales). Mais il avait aussi su composer auparavant avec l’UDF. Car bien que considérant la libéralisation des mœurs prônée par l’UDF entre 1974 et 1981 comme un « socialisme rampant », le discours s’est adouci une fois assimilée l’autre famille de droite dans l’opposition. En fait, analyse l’historien René Rémond (4), Chirac a «conduit les funérailles du gaullisme en se prêtant à la dissolution dans un conglomérat de droite».

(1) Dans le magazine Histoire d’octobre 2006. (2) Chirac d’Arabie, d’Éric Aeschimann et Christophe Boltanski. (3) Rapporté dans la revue Pouvoirs en 2004. (4) Histoire, octobre 2006.
Grégory Marin et Lionel Venturini
De la Françafrique à la crise irakienne, une diplomatie sur les traces de De Gaulle
Vendredi, 27 Septembre, 2019

Le président défunt avait une conception gaulliste de l’indépendance de la France tout en étant conscient des rapports de forces internationaux et des relations nouvelles dans le monde de l’après-guerre froide.

 

Avec Jacques Chirac, disparaît une certaine idée de la politique étrangère de la France. L’homme s’est toujours situé dans une continuité gaulliste, voire gaullienne. Celle d’une certaine idée de l’indépendance de la France : de Gaulle et la Résistance, de Gaulle et l’ONU, de Gaulle et l’Otan, de Gaulle et Israël, et… de Gaulle et l’Afrique ! Une sorte de tradition donc, mais adaptée aux réalités géopolitiques du moment. « J’ai esquissé les contours d’une politique étrangère prolongeant l’héritage du général de Gaulle, tout en cherchant à répondre, avec pragmatisme, aux exigences de notre temps », soulignait-il ainsi lors de la réception des ambassadeurs à Paris, le 29 août 1996.

Ce n’est sans doute pas un hasard si sa première grande décision internationale en tant que président de la République, en juin 1995, a été de reprendre les essais nucléaires, abandonnés par François Mitterrand. Comme une bravade vis-à-vis de son prédécesseur et dans un geste d’imperator puisque après six essais, il annonçait leur abandon et, sur sa lancée, signait le traité de non-prolifération nucléaire et celui portant interdiction complète des essais nucléaires. Comme le dit l’intitulé de ses Mémoires, « chaque pas doit être un but ».

Dans le livre de Pierre Péan l’Inconnu de l’Élysée, Jacques Chirac interroge : « Que seraient l’architecture, la poésie ou les mathématiques sans la culture arabe, qui recueillit aussi les savoirs antiques, qui s’aventura bien loin de ses frontières quand l’Europe s’enfermait sur elle-même ? » Une question qui donne une autre image du personnage politique à l’origine du musée des Arts et Civilisations d’Afrique, d’Asie, d’Océanie et des Amériques, aujourd’hui musée du Quai Branly-Jacques Chirac.

Ce qu’on appelle communément la « politique arabe de la France » a représenté sans conteste l’une des préoccupations majeures de Jacques Chirac. « J’aurai toujours une grande facilité de contact avec les chefs d’État arabes », écrit-il dans ses Mémoires. Alors qu’il était premier ministre, il noue des liens ténus au Moyen-Orient. Une fois président, il tente de donner une nouvelle impulsion à cette politique arabe sans réellement y parvenir : la France n’a pas les moyens de ses ambitions sur la scène internationale.

Le « coup de gueule » de Chirac avec la sécurité israélienne

Évidemment, personne n’a oublié, en 1996, l’incident entre Jacques Chirac et les services de sécurité israéliens, qui tentaient de l’empêcher de serrer la main de vieilles personnalités palestiniennes dans la vieille ville de Jérusalem. Un « coup de gueule » bienvenu qui n’empêchera pas par la suite un rapprochement avec Tel-Aviv à la suite de l’assassinat de son ami, le premier ministre libanais Rafiq Hariri. On se souvient également du refus de Paris de participer à l’aventure américaine en Irak en 2003, qui a fait de Chirac le héros du monde arabe. Une décision prise, en réalité, après de multiples tentatives françaises pour obtenir une stratégie légèrement différente, mais jamais en opposition directe. Chirac, jusqu’au dernier moment, a donné des gages aux Américains. Sans succès. En revanche, lors de la guerre du Kosovo, en 1999, le même Chirac a placé les avions militaires français aux côtés des appareils de l’Otan pour bombarder la Serbie : une première brèche vers un retour de la France au sein du commandement intégré de l’Alliance atlantique. Pour faire ce pas, Chirac avait un but : obtenir le commandement militaire en Méditerranée. Il a essuyé un refus de la part des États-Unis.

Enfin, s’il est un dossier où Jacques Chirac est resté fidèle au général, c’est bien celui de la Françafrique. Signal donné aux chefs d’État africains d’alors, dès son arrivée à l’Élysée, il prend Jacques Foccart (justement concepteur de cette « Françafrique ») comme conseiller jusqu’à sa mort en 1997. Une politique faite de paternalisme, de réseaux en tout genre, fière du « pré carré français » qui s’est disloquée avec la chute du mur de Berlin, amenant une nouvelle génération de dirigeants africains moins enclins à se faire tirer l’oreille par la France, forçant celle-ci à changer de pas tout en gardant le même but, comme aurait pu le dire Jacques Chirac.

Pierre Barbancey
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25 septembre 2019 3 25 /09 /septembre /2019 06:02
Tribut à Tristan - 4. Le poète contumace

Tristan Corbière est un immense poète, d'une grande modernité, qui a su nourrir la poésie d'un refus du beau style et du formalisme éthéré, d'un réalisme cru et d'un souci d'expression intime et sociale, un poète d'une grande inventivité verbale mêlant une culture littéraire certaine nourrie à la mamelle de Villon, Baudelaire et consorts, un sens de l'irrévérence et le souci de faire rentrer la langue de la rue dans le poème. Un homme de la bohème d'une sensibilité maladive, mélancolique, goguenarde, et cynique, portée sur l'auto-dérision et le sens du paradoxe, le refus de l'esprit de sérieux, manifestant aussi de vrais sentiments, un intérêt pour la vie populaire, les marginaux, les chansons et coutumes du peuple, notamment de Basse-Bretagne.  Son unique recueil, "Les Amours Jaunes" n'est paru, de manière très confidentielle, qu'en 1873, deux ans avant sa mort. C'est Verlaine qui l'a fait connaître après sa mort en lui consacrant notamment une de ses études sur "Les Poètes maudits" en 1884.   Il sera ensuite un des poètes favoris du mouvement Dada (Tristan Tzara préfacera une édition des "Amours Jaunes" en 1947) et surréaliste.

Tristan est né à Morlaix, au manoir de Coat Congar, en Ploujean, le long de l'avenue de Launay. 

Il est né Édouard (Édouard-Joachim), comme son père, homme d'affaires self-made-man, ancien mousse, patron d'une compagnie de navigation transportant marchandise et voyageurs entre Morlaix et Le Havre, et grand écrivain maritime à succès, auteur du "Négrier", roman édité quatre fois de son vivant. Sa mère Marie-Angélique était une Puyo, d'une famille de notable morlaisiens.

Le nom de plume de notre poète, Triste-en-Corps-Bière, Tristan Corbière, dit sa conscience de la mort qui progresse en lui, son humour noir, et son goût du macabre et du spectacle, son rire jaune de dandy malheureux et maladif.

Tristan est mort à Morlaix et est enterré au cimetière Saint-Martin. Il a vécu à Morlaix de 1845 à 1859, date où il rejoint le Lycée Impérial de Saint-Brieuc. Il sera très malheureux, puis poursuivra le lycée à Nantes, avant de revenir en Bretagne, sans pouvoir passer son bac, tentant de se soigner de ses terribles rhumatismes et sa tuberculose à Roscoff, dans la maison de vacances de ses parents.

Il a vécu plusieurs années à Roscoff, multipliant les canulars et les scandales, comme entre 1864 et 1868, puis à Morlaix à nouveau en 1869 après un voyage à Italie. Il s'est installé à Montmartre après la Commune, en 1872, avant de mourir dans sa trentième année à Morlaix en 1875. Tristan Corbière est enterré au cimetière Saint-Martin, non loin de la gare de Morlaix.

Nous avons voulu dans le Chiffon Rouge rendre hommage à ce génie précoce trop peu connu du grand public, poète universel et plus grand des Morlaisiens dans le domaine de l'art sans doute.

De la sorte, nous publierons régulièrement pendant un mois des poèmes de Tristan pour le partager avec les lecteurs du "Chiffon Rouge" la modernité, la beauté mendiante et l'émotion, de cette poésie.

Le Poète Contumace, Les Amours Jaunes (1873) -

Extraits:
"Sur la côte d'ARMOR. – Un ancien vieux couvent,
Les vents se croyaient là dans un moulin-à-vent,
Et les ânes de la contrée,
Au lierre râpé, venaient râper leurs dents
Contre un mur si troué que, pour entrer dedans,
On n'aurait pu trouver l'entrée.

– Seul – mais toujours debout avec un rare aplomb,
Crénelé comme la mâchoire d'une vieille,
Son toit à coups-de-poing sur le coin de l'oreille,
Aux corneilles bayant, se tenait le donjon,

Fier toujours d'avoir eu, dans le temps, sa légende...
Ce n'était plus qu'un nid à gens de contrebande,
Vagabonds de nuit, amoureux buissonniers,
Chiens errants, vieux rats, fraudeurs et douaniers.

– Aujourd'hui l'hôte était de la borgne tourelle,
Un Poète sauvage, avec un plomb dans l'aile,
Et tombé là parmi les antiques hiboux
Qui l'estimaient d'en haut. – Il respectait leurs trous, –
Lui, seul hibou payant, comme son bail le porte :
Pour vingt-cinq écus l'an, dont : remettre une porte. –

Pour les gens du pays, il ne les voyait pas :
Seulement, en passant, eux regardaient d'en bas,
Se montrant du nez sa fenêtre ;
Le curé se doutait que c'était un lépreux ;
Et le maire disait : – Moi, qu'est-ce que j'y peux,
C'est plutôt un Anglais... un Être.

Les femmes avaient su – sans doute par les buses –
Qu'il vivait en concubinage avec des Muses !...
Un hérétique enfin... Quelque Parisien
De Paris ou d'ailleurs. – Hélas ! on n'en sait rien. –
Il était invisible ; et, comme ses Donzelles
Ne s'affichaient pas trop, on ne parla plus d'elles.

– Lui, c'était simplement un long flâneur, sec, pâle ;
Un ermite-amateur, chassé par la rafale...
Il avait trop aimé les beaux pays malsains.
Condamné des huissiers, comme des médecins,
Il avait posé là, soûl et cherchant sa place
Pour mourir seul ou pour vivre par contumace...

Faisant, d'un à-peu-près d'artiste,
Un philosophe d'à peu près,
Râleur de soleil ou de frais,
En dehors de l'humaine piste.

Il lui restait encore un hamac, une vielle,
Un barbet qui dormait sous le nom de Fidèle ;
Non moins fidèle était, triste et doux comme lui,
Un autre compagnon qui s'appelait l'Ennui.

Se mourant en sommeil, il se vivait en rêve.
Son rêve était le flot qui montait sur la grève,
Le flot qui descendait ;
Quelquefois, vaguement, il se prenait attendre...
Attendre quoi... le flot monter – le flot descendre –
Ou l'Absente... Qui sait ?

Le sait-il bien lui-même ?... Au vent de sa guérite,
A-t-il donc oublié comme les morts vont vite,
Lui, ce viveur vécu, revenant égaré,
Cherche-t-il son follet, à lui, mal enterré ?

(...)
– Est-ce qu'il pouvait, Lui !... n'était-il pas poète...
Immortel comme un autre ?... Et dans sa pauvre tête
Déménagée, encor il sentait que les vers
Hexamètres faisaient les cent pas de travers.
– Manque de savoir-vivre extrême – il survivait –
Et – manque de savoir-mourir – il écrivait :

(...)

Penmarc'h – jour de Noël.

Tristan Corbière (1845-1875)

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24 septembre 2019 2 24 /09 /septembre /2019 07:23
Tribut à Tristan - 3. Bohème de chic

Tristan Corbière est un immense poète, d'une grande modernité, qui a su nourrir la poésie d'un refus du beau style et du formalisme éthéré, d'un réalisme cru et d'un souci d'expression intime et sociale, un poète d'une grande inventivité verbale mêlant une culture littéraire certaine nourrie à la mamelle de Villon, Baudelaire et consorts, un sens de l'irrévérence et le souci de faire rentrer la langue de la rue dans le poème. Un homme de la bohème d'une sensibilité maladive, mélancolique, goguenarde, et cynique, portée sur l'auto-dérision et le sens du paradoxe, le refus de l'esprit de sérieux, manifestant aussi de vrais sentiments, un intérêt pour la vie populaire, les marginaux, les chansons et coutumes du peuple, notamment de Basse-Bretagne.  Son unique recueil, "Les Amours Jaunes" n'est paru, de manière très confidentielle, qu'en 1873, deux ans avant sa mort. C'est Verlaine qui l'a fait connaître après sa mort en lui consacrant notamment une de ses études sur "Les Poètes maudits" en 1884.   Il sera ensuite un des poètes favoris du mouvement Dada (Tristan Tzara préfacera une édition des "Amours Jaunes" en 1947) et surréaliste.

Tristan est né à Morlaix, au manoir de Coat Congar, en Ploujean, le long de l'avenue de Launay. 

Il est né Édouard (Édouard-Joachim), comme son père, homme d'affaires self-made-man, ancien mousse, patron d'une compagnie de navigation transportant marchandise et voyageurs entre Morlaix et Le Havre, et grand écrivain maritime à succès, auteur du "Négrier", roman édité quatre fois de son vivant. Sa mère Marie-Angélique était une Puyo, d'une famille de notable morlaisiens.

Le nom de plume de notre poète, Triste-en-Corps-Bière, Tristan Corbière, dit sa conscience de la mort qui progresse en lui, son humour noir, et son goût du macabre et du spectacle, son rire jaune de dandy malheureux et maladif.

Tristan est mort à Morlaix et est enterré au cimetière Saint-Martin. Il a vécu à Morlaix de 1845 à 1859, date où il rejoint le Lycée Impérial de Saint-Brieuc. Il sera très malheureux, puis poursuivra le lycée à Nantes, avant de revenir en Bretagne, sans pouvoir passer son bac, tentant de se soigner de ses terribles rhumatismes et sa tuberculose à Roscoff, dans la maison de vacances de ses parents.

Il a vécu plusieurs années à Roscoff, multipliant les canulars et les scandales, comme entre 1864 et 1868, puis à Morlaix à nouveau en 1869 après un voyage à Italie. Il s'est installé à Montmartre après la Commune, en 1872, avant de mourir dans sa trentième année à Morlaix en 1875. Tristan Corbière est enterré au cimetière Saint-Martin, non loin de la gare de Morlaix.

Nous avons voulu dans le Chiffon Rouge rendre hommage à ce génie précoce trop peu connu du grand public, poète universel et plus grand des Morlaisiens dans le domaine de l'art sans doute.

De la sorte, nous publierons régulièrement pendant un mois des poèmes de Tristan pour le partager avec les lecteurs du "Chiffon Rouge" la modernité, la beauté mendiante et l'émotion, de cette poésie.

Bohème de chic
Ne m'offrez pas un trône !
A moi tout seul je fris,
Drôle, en ma sauce jaune
De chic et de mépris.

Que les bottes vernies
Pleuvent du paradis,
Avec des parapluies...
Moi, va-nu-pieds, j'en ris !

- Plate époque râpée,
Où chacun a du bien ;
Où, cuistre sans épée ,
Le vaurien ne vaut rien !

Papa, - pou, mais honnête, -
M'a laissé quelques sous,
Dont j'ai fait quelque dette,
Pour me payer des poux !

Son habit, mis en perce,
M'a fait de beaux haillons
Que le soleil traverse ;
Mes trous sont des rayons.

Dans mon chapeau, la lune
Brille à travers les trous,
Bête et vierge comme une
Pièce de cent sous !

- Gentilhomme !... à trois queues :
Mon nom mal ramassé
Se perd à bien des lieues
Au diable du passé !

Mon blason, - pas bégueule,
Est, comme moi, faquin :
- Nous bandons à la gueule,
Fond troué d'arlequin. -

Je pose aux devantures
Où je lis ; - DÉFENDU
DE POSER DES ORDURES -
Roide comme un pendu !

Et me plante sans gène
Dans le plat du hasard,
Comme un couteau sans gaine
Dans un plat d'èpinard.

Je lève haut la cuisse
Au bornes que je voi :
Potence, pavé, suisse,
Fille, priape ou roi !

Quand, sans tambour ni flûte,
Un servile estafier
Au violon me culbute,
Je me sens libre et fier !...

Et je laisse la vie
Pleuvoir sans me mouiller,
En attendant l'envie
De me faire empailler.

- Je dors sous ma calotte,
La calotte des cieux ;
Et l'étoile pâlotte
Clignote entre mes yeux,

Ma Muse est grise ou blonde...
Je l'aime et ne sais pas ;
Elle est à tout le monde...
Mais - moi seul - je la bats !

A moi ma Chair.de.poule !
A toi ! Suis-je pas beau,
Quand mon baiser te roule
A cru dans mon manteau !

Je ris comme une folle
Et sens mal aux cheveux,
Quant ta chair fraîche colle
Contre mon cuir lépreux !
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23 septembre 2019 1 23 /09 /septembre /2019 06:07
Tribut à Tristan: 2- A la mémoire de Zulma, vierge-folle hors barrière et d'un LOUIS - Colonelle à la Commune

Tristan Corbière est un immense poète, d'une grande modernité, qui a su nourrir la poésie d'un refus du beau style et du formalisme éthéré, d'un réalisme cru et d'un souci d'expression intime et sociale, un poète d'une grande inventivité verbale mêlant une culture littéraire certaine nourrie à la mamelle de Villon, Baudelaire et consorts, un sens de l'irrévérence et le souci de faire rentrer la langue de la rue dans le poème. Un homme de la bohème d'une sensibilité maladive, mélancolique, goguenarde, et cynique, portée sur l'auto-dérision et le sens du paradoxe, le refus de l'esprit de sérieux, manifestant aussi de vrais sentiments, un intérêt pour la vie populaire, les marginaux, les chansons et coutumes du peuple, notamment de Basse-Bretagne.  Son unique recueil, "Les Amours Jaunes" n'est paru, de manière très confidentielle, qu'en 1873, deux ans avant sa mort. C'est Verlaine qui l'a fait connaître après sa mort en lui consacrant notamment une de ses études sur "Les Poètes maudits" en 1884.   Il sera ensuite un des poètes favoris du mouvement Dada (Tristan Tzara préfacera une édition des "Amours Jaunes" en 1947) et surréaliste.

Tristan est né à Morlaix, au manoir de Coat Congar, en Ploujean, le long de l'avenue de Launay. 

Il est né Édouard (Édouard-Joachim), comme son père, homme d'affaires self-made-man, ancien mousse, patron d'une compagnie de navigation transportant marchandise et voyageurs entre Morlaix et Le Havre, et grand écrivain maritime à succès, auteur du "Négrier", roman édité quatre fois de son vivant. Sa mère Marie-Angélique était une Puyo, d'une famille de notable morlaisiens.

Le nom de plume de notre poète, Triste-en-Corps-Bière, Tristan Corbière, dit sa conscience de la mort qui progresse en lui, son humour noir, et son goût du macabre et du spectacle, son rire jaune de dandy malheureux et maladif.

Tristan est mort à Morlaix et est enterré au cimetière Saint-Martin. Il a vécu à Morlaix de 1845 à 1859, date où il rejoint le Lycée Impérial de Saint-Brieuc. Il sera très malheureux, puis poursuivra le lycée à Nantes, avant de revenir en Bretagne, sans pouvoir passer son bac, tentant de se soigner de ses terribles rhumatismes et sa tuberculose à Roscoff, dans la maison de vacances de ses parents.

Il a vécu plusieurs années à Roscoff, multipliant les canulars et les scandales, comme entre 1864 et 1868, puis à Morlaix à nouveau en 1869 après un voyage à Italie. Il s'est installé à Montmartre après la Commune, en 1872, avant de mourir dans sa trentième année à Morlaix en 1875. Tristan Corbière est enterré au cimetière Saint-Martin, non loin de la gare de Morlaix.

Nous avons voulu dans le Chiffon Rouge rendre hommage à ce génie précoce trop peu connu du grand public, poète universel et plus grand des Morlaisiens dans le domaine de l'art sans doute.

De la sorte, nous publierons régulièrement pendant un mois des poèmes de Tristan pour le partager avec les lecteurs du "Chiffon Rouge" la modernité, la beauté mendiante et l'émotion, de cette poésie.

Triste-en-Corps-Bière le facétieux poète maudit, triste, drôle, nihiliste à la manière d'un fou du roi de Shakespeare, marin et dessinateur, polisseur de mots ,de formules et d'images à la trajectoire si éphémère.

 
Tristan Corbière, Les Amours Jaunes

Bougival 8 mai

À la mémoire de Zulma
vierge folle hors barrière
et d'un Louis
Elle était riche de vingt ans,
Moi j'étais jeune de vingt francs,
Et nous fîmes bourse commune,
Placée, à fond-perdu, dans une
Infidèle nuit de printemps...

La lune a fait un trou dedans,
Rond comme un écu de cinq francs,
Par où passa notre fortune :
Vingt ans ! vingt francs !... et puis la lune
En monnaie - hélas - les vingt francs
En monnaie aussi les vingt ans !
Toujours de trous en trous de lune,
Et de bourse en bourse commune...
- C'est à peu près même fortune !

- Je la trouvai - bien des printemps,
Bien des vingt ans, bien des vingt francs,
Bien des trous et bien de la lune
Après - Toujours vierge et vingt ans,
Et... colonelle à la Commune !

- Puis après : la chasse aux passants,
Aux vingt sols, et plus aux vingt francs...
Puis après : la fosse commune,
Nuit gratuite sans trou de lune.
 
Saint-Cloud. Novembre
Tribut à Tristan: 2- A la mémoire de Zulma, vierge-folle hors barrière et d'un LOUIS - Colonelle à la Commune
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22 septembre 2019 7 22 /09 /septembre /2019 11:52
Tribut à Tristan - 1. Epitaphe
Tribut à Tristan - 1. Epitaphe
Tribut à Tristan - 1. Epitaphe

Lire Tristan Corbière (juillet 1845-mars 1875), le Rimbaud breton à la destinée pathétique, est une expérience unique, parfois difficile car certains poèmes font une grande place à la langue populaire et argotique oubliée de l'époque, ou sont au contraire savants et précieux, mais une expérience magique souvent, quand on tombe sur les pépites au milieu du pot-pourri, car Tristan a une vraie modernité dans son goût du paradoxe et de l'auto-portrait, dans l'observation et le sens du concret, le refus du lyrisme facile, et un sens de la formule remarquable. 

Fils d'Edouard Corbière, notable morlaisien, écrivain d'aventure maritime à succès, patron de la compagnie de navigation Morlaix-Le Havre, Tristan a grandi entre les manoirs de son père à Morlaix et Roscoff. Atteint de rhumatisme articulaire ou de tuberculose, sa maladie le marque physiquement à l'adolescence et lui empoisonne l'existence. 
Adepte de l'auto-dérision, de l'humour noir, de l'intrusion du trivial, du parler populaire, dans la poésie, c'est un peu le Gainsbourg tragique et malheureux, et inconnu du grand public, de l'époque. 

 

Le poète d'un recueil unique "Les Amours Jaunes", éclectique et sombre, entre auto-portrait désabusé, satire sociale, célébration de la mer, des coutumes et parlers de la Bretagne bretonnante, eut des amours malheureux, mais une capacité de transcender la tristesse en rire et grotesque. Il s'abîma à Paris et n'y connut pas la gloire littéraire courtisée, écrivant et dessinant des caricatures pour une presse satirique de droite anti-communarde. 
Apollinaire et les surréalistes firent justice à son talent et sa poésie chercheuse et novatrice, et Jean Moulin, sous-préfet de Châteaulin, fut fasciné par cette figure tragique et ses poèmes, particulièrement ceux sur les Bretons du peuple, pleins de tendresse, lui qui réalisa des gravures magnifiques inspirées par la poésie de Tristan Corbière au milieu des années 30.

Tristan Corbière est un immense poète, d'une grande modernité, qui a su nourrir la poésie d'un refus du beau style et du formalisme éthéré, d'un réalisme cru et d'un souci d'expression intime et sociale, un poète d'une grande inventivité verbale mêlant une culture littéraire certaine nourrie à la mamelle de Villon, Baudelaire et consorts, un sens de l'irrévérence et le souci de faire rentrer la langue de la rue dans le poème. Un homme de la bohème d'une sensibilité maladive, mélancolique, goguenarde, et cynique, portée sur l'auto-dérision et le sens du paradoxe, le refus de l'esprit de sérieux, manifestant aussi de vrais sentiments, un intérêt pour la vie populaire, les marginaux, les chansons et coutumes du peuple, notamment de Basse-Bretagne.  Son unique recueil, "Les Amours Jaunes" n'est paru, de manière très confidentielle, qu'en 1873, deux ans avant sa mort. C'est Verlaine qui l'a fait connaître après sa mort en lui consacrant notamment une de ses études sur "Les Poètes maudits" en 1884.   Il sera ensuite un des poètes favoris du mouvement Dada (Tristan Tzara préfacera une édition des "Amours Jaunes" en 1947) et surréaliste.

Tristan est né à Morlaix, au manoir de Coat Congar, en Ploujean, le long de l'avenue de Launay. 

Il est né Édouard (Édouard-Joachim), comme son père, homme d'affaires self-made-man, ancien mousse, patron d'une compagnie de navigation transportant marchandise et voyageurs entre Morlaix et Le Havre, et grand écrivain maritime à succès, auteur du "Négrier", roman édité quatre fois de son vivant. Sa mère Marie-Angélique était une Puyo, d'une famille de notable morlaisiens.

Le nom de plume de notre poète, Triste-en-Corps-Bière, Tristan Corbière, dit sa conscience de la mort qui progresse en lui, son humour noir, et son goût du macabre et du spectacle, son rire jaune de dandy malheureux et maladif.

Tristan est mort à Morlaix et est enterré au cimetière Saint-Augustin. Il a vécu à Morlaix de 1845 à 1859, date où il rejoint le Lycée Impérial de Saint-Brieuc. Il sera très malheureux, puis poursuivra le lycée à Nantes, avant de revenir en Bretagne, sans pouvoir passer son bac, tentant de se soigner de ses terribles rhumatismes et sa tuberculose à Roscoff, dans la maison de vacances de ses parents.

Il a vécu plusieurs années à Roscoff, multipliant les canulars et les scandales, comme entre 1864 et 1868, puis à Morlaix à nouveau en 1869 après un voyage à Italie. Il s'est installé à Montmartre après la Commune, en 1872, avant de mourir dans sa trentième année à Morlaix en 1875. Tristan Corbière est enterré au cimetière Saint-Martin, non loin de la gare de Morlaix.

Nous avons voulu dans le Chiffon Rouge rendre hommage à ce génie précoce trop peu connu du grand public, poète universel et plus grand des Morlaisiens dans le domaine de l'art sans doute.

De la sorte, nous publierons régulièrement pendant un mois des poèmes de Tristan pour le partager avec les lecteurs du "Chiffon Rouge" la modernité, la beauté mendiante et l'émotion, de cette poésie.

Triste-en-Corps-Bière le facétieux poète maudit, triste, drôle, nihiliste à la manière d'un fou du roi de Shakespeare, marin et dessinateur, polisseur de mots ,de formules et d'images à la trajectoire si éphémère.

 

Lire aussi:

La Pastorale de Conlie - Tristan Corbière dénonce dans un poème de facture novatrice et populaire le martyre des soldats Bretons de novembre à décembre 1870 sur le plateau de Conlie

 

Cimetière Saint Augustin à Morlaix: la tombe de Tristan Corbière, Édouard pour l'état civil.

Cimetière Saint Augustin à Morlaix: la tombe de Tristan Corbière, Édouard pour l'état civil.

Cimetière Saint Augustin à Morlaix: la tombe de Tristan Corbière, Édouard pour l'état civil.

Cimetière Saint Augustin à Morlaix: la tombe de Tristan Corbière, Édouard pour l'état civil.

Épitaphe

Tristan CORBIERE
"Les Amours jaunes"

Sauf les amoureux commençons ou finis
qui veulent commencer par la fin il y
a tant de choses qui finissent par le
commencement que le commencement
commence à finir par être la fin la fin
en sera que les amoureux et autres
finiront par commencer à recommencer par
ce commencement qui aura fini par n’être
que la fin retournée ce qui commencera
par être égal à l’éternité qui n’a ni
fin ni commencement et finira par être
aussi finalement égal à la rotation de
la terre où l’on aura fini par ne
distinguer plus où commence la fin d’où
finit le commencement ce qui est toute
fin de tout commencement égale à tout
commencement de toute fin ce qui est le
commencement final de l’infini défini
par l’indéfini—Égale une épitaphe égale
une préface et réciproquement

(SAGESSE DES NATIONS)

Il se tua d’ardeur, ou mourut de paresse.
S’il vit, c’est par oubli ; voici ce qu’il se laisse :

— Son seul regret fut de n’être pas sa maîtresse. —

Il ne naquit par aucun bout,
Fut toujours poussé vent-de-bout,
Et fut un arlequin-ragoût,
Mélange adultère de tout.

Du je-ne-sais-quoi. — Mais ne sachant où ;
De l’or, — mais avec pas le sou ;
Des nerfs, — sans nerf. Vigueur sans force ;
De l’élan, — avec une entorse ;
De l’âme, — et pas de violon ;
De l’amour, — mais pire étalon.
— Trop de noms pour avoir un nom. —

Coureur d’idéal, — sans idée ;
Rime riche, — et jamais rimée ;
Sans avoir été, — revenu ;
Se retrouvant partout perdu.

Poète, en dépit de ses vers ;
Artiste sans art, — à l’envers,
Philosophe, — à tort à travers.

Un drôle sérieux, — pas drôle.
Acteur, il ne sut pas son rôle ;

Peintre : il jouait de la musette ;
Et musicien : de la palette.

Une tête ! — mais pas de tête ;
Trop fou pour savoir être bête ;
Prenant pour un trait le mot très.
— Ses vers faux furent ses seuls vrais.

Oiseau rare — et de pacotille ;
Très mâle … et quelquefois très fille ;
Capable de tout, — bon à rien ;
Gâchant bien le mal, mal le bien.
Prodigue comme était l’enfant
Du Testament, — sans testament.
Brave, et souvent, par peur du plat,
Mettant ses deux pieds dans le plat.

Coloriste enragé, — mais blême ;
Incompris… — surtout de lui-même ;
Il pleura, chanta juste faux ;
— Et fut un défaut sans défauts.

Ne fut quelqu’un, ni quelque chose
Son naturel était la pose.

Pas poseur, — posant pour l’unique ;
Trop naïf, étant trop cynique ;
Ne croyant à rien, croyant tout.
— Son goût était dans le dégoût.

Trop crû, — parce qu’il fut trop cuit,
Ressemblant à rien moins qu’à lui,
Il s’amusa de son ennui,
Jusqu’à s’en réveiller la nuit.
Flâneur au large, — à la dérive,
Épave qui jamais n’arrive….

Trop Soi pour se pouvoir souffrir,
L’esprit à sec et la tête ivre,
Fini, mais ne sachant finir,
Il mourut en s’attendant vivre
Et vécut, s’attendant mourir.

Ci-gît, — cœur sans cœur, mal planté,
Trop réussi — comme raté.

 

Tribut à Tristan - 1. Epitaphe
Tribut à Tristan - 1. Epitaphe
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8 septembre 2019 7 08 /09 /septembre /2019 07:40
Jean Jaurès arrive à la Chambre des députés, en 1910. Maurice-Louis Branger/Roger Viollet

Jean Jaurès arrive à la Chambre des députés, en 1910. Maurice-Louis Branger/Roger Viollet

Portrait. Jean Jaurès, naissance d’une tradition politique
Vendredi, 6 Septembre, 2019

Issu de la petite bourgeoisie paysanne du Tarn, le dirigeant socialiste est né à Castres il y a 160 ans. Agrégé de philosophie, il sera élu député et fondera l’Humanité. Sa trajectoire a marqué de son empreinte la gauche française.

 

Né le 2 septembre 1859 à Castres, au domicile de ses grands-parents maternels, Jaurès est prénommé Auguste Marie ­Joseph Jean. Le prénom usuel est le dernier, Marie et Joseph sont des signes de la foi catholique des parents et Auguste rend hommage à un aïeul.

Un frère, Louis, devait suivre, en 1860, et, en 1862, une sœur, Adèle, qui ne vécut pas longtemps. Le père, Jules Jaurès, fait valoir une petite ferme de 6 hectares, la Fédial, après s’être essayé à divers métiers, alors que la parentèle présente divers niveaux de réussite sociale ou supposée telle : deux cousins germains du père amiraux, des entrepreneurs et commerçants, un oncle percepteur, beaucoup d’officiers ou de sous-officiers… c’est la sociabilité changeante d’une famille du tiers état de la petite ville de province telle que décrite par Balzac.

La Révolution de 1789 oriente le mouvement ouvrier français

Les deux frères sont poussés par une mère attentive, affectueuse et exigeante. Après l’École navale, Louis connaît une longue et brillante carrière de marin, jusqu’à devenir à son tour amiral. Professeur de philosophie, normalien et agrégé, Jean est vite en mesure de prétendre à une brillante carrière au sein de l’université ou dans la politique. Il suit une voie originale en se vouant au socialisme à un point tel qu’aujourd’hui encore l’ensemble de la gauche française ne peut se comprendre en dehors de son empreinte.

Certes, Jaurès n’est pas le premier socialiste de l’histoire nationale. Il ne serait pas judicieux non plus de le mettre trop en majesté, surplombant ses amis et camarades comme ses adversaires ou contradicteurs, même si la tentation se comprend. Ce n’est pas par fausse modestie que Jaurès définit la bêtise comme fondée sur ­l’exagération de soi-même. Lui-même ne cesse jamais de réfléchir, de s’interroger et de chercher. Il a le sens du mouvement, de la nécessité des luttes, des oppositions, bref de l’histoire. On peut toujours discuter après coup de ses choix et les confronter à ceux de Jules Guesde, d’Édouard Vaillant ou d’autres. Il reste qu’il a largement contribué à façonner la gauche française dans ses principes, ses orientations et ses thématiques privilégiées et jusque dans son langage et ses réflexes. Cela ne résout pas tout. Communistes, socialistes, radicaux, syndicalistes, militants de tous bords ne l’ont pas toujours interprété de la même façon et se sont souvent affrontés. Mais le plus souvent leurs combats ont eu lieu sur un terrain commun, identifiable et accepté comme tel.

« Le socialisme français est un socialisme républicain », martelait un grand historien, qui fut aussi rédacteur à l’Humanité et fondateur de la Société d’études jaurésiennes, Ernest Labrousse, en écrivant une préface à l’ Histoire socialiste de la Révolution française (Éditions sociales, 1968). La Révolution de 1789 précède et oriente l’organisation du mouvement ouvrier. Quelles que soient ses volontés de construire un monde radicalement différent, celui-ci naît, vit et se développe en se fondant sur ce socle républicain et laïque, legs principal de la « Grande Révolution », mais aussi des révolutions du XIXe siècle, jusqu’à la Commune de 1871. Le combat politique s’organise en complémentarité, mais aussi en indépendance avec le syndicalisme et le mouvement coopératif auxquels nous ajouterions aujourd’hui l’ensemble divers du monde associatif et des organisations non gouvernementales. L’unité socialiste se construit sur cette base.

Lutte des classes, oui, mais aussi aspiration à une justice universelle

C’est l’essentiel de l’empreinte jaurésienne, différente de la tradition sociale-démocrate, qui, sous ses différents avatars, « réformiste » ou « bolchevique », peinera toujours à s’imposer dans son intégralité dans notre pays. Très tôt, le socialisme en France s’élargit : lutte des classes, oui, mais aussi aspiration à une justice universelle, d’où l’engagement pour Dreyfus, officier bourgeois pourtant, d’où à terme la remise en cause de l’ordre colonial, pourtant longtemps vécu comme substantiel à la République. Nous ne pouvons pas développer ici, mais nous pouvons renvoyer aux Œuvres de Jaurès en cours d’édition chez Fayard (le 14e tome, sur 1917, paraît cet automne).

En tout cas, le socialisme jaurésien fonde une tradition politique, avec ses échecs et ses erreurs comme ses succès, qui va du Bloc des gauches au Front populaire, puis au programme commun et à la gauche plurielle. Les formes évoluent et elles continueront à le faire, comme le vocabulaire employé ou les modalités, mais le substrat de ces rassemblements revient toujours à rejoindre la célèbre et si jaurésienne proclamation de notre Constitution, adoptée après la Libération : « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. » Pour réaliser ce qui reste bien sûr largement encore un objectif, la méthode jaurésienne est celle de « l’évolution révolutionnaire », qui associe l’action parlementaire et électorale aux luttes sociales pour « aller vers l’idéal » en comprenant le réel, non en se résignant à lui bien évidemment.

Gilles Candar Historien, président de la société d’études jaurésiennes

Un inédit capital de Jaurès

Jaurès a donné un cours de philosophie sur le socialisme à la faculté de Toulouse en 1890-1891. Récemment retrouvée dans les archives Renaudel confiées à la Fondation Jean-Jaurès, sa leçon inaugurale définit le socialisme comme une doctrine justifiant l’intervention de la société dans le cœur de la vie humaine, les « relations de travail », au nom de la vie et de la liberté individuelle et au nom de l’humanité. On peut retrouver ce texte inédit, Qu’est-ce que le socialisme ?, qui vient de paraître chez Fayard (95 pages, 6 euros), préfacé par Frédéric Worms et présenté par Gilles Candar.

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7 septembre 2019 6 07 /09 /septembre /2019 07:34
Les Fantômes de l’Internationale Élise Thiébaut et Edmond Baudoin La Ville brûle, 128 pages, 19 euros

Les Fantômes de l’Internationale Élise Thiébaut et Edmond Baudoin La Ville brûle, 128 pages, 19 euros

À qui appartient l’Internationale ?
Jeudi, 5 Septembre, 2019
L'Humanité

Les Fantômes de l’Internationale Élise Thiébaut et Edmond Baudoin La Ville brûle, 128 pages, 19 euros

 

«Debout, les damnés de la terre, debout, les forçats de la faim… » Quelques vers maintes et maintes fois entonnés dans une manifestation, un meeting… l’Internationale. Mais que sait-on de cet hymne planétaire, traduit en 122 langues, chant de ralliement des révolutionnaires du monde entier depuis la fin du XIXe siècle ? Si tout le monde, ou presque, connaît l’Internationale, peu de gens connaissent son histoire. Une histoire riche en rebondissements ! Avec les Fantômes de l’Internationale, ouvrage inclassable, Élise Thiébaut et Edmond Baudoin racontent l’incroyable histoire de l’hymne du mouvement ouvrier de la Commune de Paris à nos jours, en passant par les États-Unis et l’URSS. Un récit illustré mêlant intrigues et révolution, des personnages mythiques et moins connus et… quelques fantômes. Car l’Internationale, c’est l’histoire d’un auteur méconnu qui meurt dans la misère, d’un compositeur spolié de ses droits d’auteur, de deux révolutionnaires… Et, bien sûr, de Louise Michel, Rosa Luxemburg ou encore Jean Jaurès. Dans une première partie d’une trentaine de pages, Edmond Baudoin met en images les paroles, donnant vie aux « damnés de la terre », aux « forçats de la faim ». En noir et blanc, bien sûr, soulignant avec beauté la brutalité de la réalité sociale dépeinte par ce chant révolutionnaire, sans pour autant oublier le message de solidarité et d’espoir. Dans la seconde partie, Élise Thiébaut livre un récit, entre essai historique, enquête, récit graphique et témoignage engagé, à la fois personnel et documenté de l’histoire de ce chant. Pour elle, tout est parti d’une déconvenue.

En 2017, l’Internationale est chantée lors de l’enterrement d’Henri Malberg. Élise Thiébaut filme la scène et la poste sur Facebook. Qu’elle ne fut pas sa surprise de recevoir un message du modérateur du réseau social refusant sa vidéo, arguant que la musique n’est pas libre de droits. Sidérée, l’autrice – pour qui l’Internationale « est à tout le monde » –, décide d’en savoir plus : « Qui sont les ayants droit de l’Internationale aujourd’hui ? Qui s’enrichit avec l’œuvre d’Eugène Pottier et la musique de Pierre Degeyter, tous deux morts depuis longtemps ? » Une enquête s’impose pour savoir qui détient ces droits… On apprend ainsi que l’auteur du poème, tout comme le compositeur de l’air, sont morts dans la pauvreté, sans jamais s’être rencontrés. Eugène Pottier, artisan et socialiste, aurait écrit le texte en 1871, lors de la Commune. Publiées dans un recueil de chants révolutionnaires en 1887, les paroles de l’Internationale sont d’abord chantées sur l’air de la Marseillaise. En 1888, Pierre Degeyter se voit commander par un militant guesdiste lillois, Gustave Delory, de créer une musique originale, celle que tout le monde connaît aujourd’hui. Le chant prolétaire, antimilitariste et athée est chanté lors de la proclamation de la IIe Internationale, à Bruxelles, en 1889. Gros succès, jamais démenti.

Alexandra Chaignon
 
PS: Elise Thiébaut était présente à l'université d'été du PCF à Aix-en-Provence et sa conférence passionnante sur le devenir de l'Internationale a été remarquée. Edmond Baudouin était candidat sur la liste européennes du PCF conduite par Ian Brossat.
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4 septembre 2019 3 04 /09 /septembre /2019 05:09

 

Éveilleur de consciences passionné, l’écrivain avait percé à jour le nazisme et l’ampleur démesurée de la catastrophe à venir. Il n’a cessé d’appeler à l’endiguer et le détruire.

Qui peut dire que personne n’a prévenu ? Qui peut dire qu’Hitler a pris l’Europe par surprise ? Personne. Beaucoup ont crié. Klaus Mann en particulier. Infatigable ­adversaire des nazis, l’écrivain allemand court le monde, dès 1933, pour signaler le danger. Un jour à Amsterdam, l’autre à Paris, quand il n’est pas à Zürich, New York ou Barcelone, l’auteur s’époumone lors de conférences et signe dans les revues des intellectuels en exil. Dès le premier numéro de Die Sammlung, qu’il fonde lui-même, le message envoyé ne laisse aucune place au doute : « Nous rassemblons ceux qui aspirent à un avenir humain, et non à l’apocalypse », ceux qui « veulent servir la pensée » plutôt que le « pas cadencé des parades militaires qui mènent à la mort par asphyxie ».

Les écrivains allemands qui se sont mis au service d’Hitler, par calcul ou lâcheté, constituent ses cibles favorites. L’époque n’est pas à la nuance : qu’il le veuille ou non, l’artiste ­représente son pays et doit agir en conséquence. Aucune tour d’ivoire ne lui permettra de se soustraire à la politique. Aux Allemands qui défendent l’art pour l’art, il répond que l’art lui-même est attaqué. Mann vomit les tièdes, et encore plus les 88 écrivains qui signent un « serment de fidélité inconditionnelle » au Führer. Chacun d’eux se « prostitue » quand il « collabore », accuse-t-il. Son roman Mephisto, publié en 1936, dresse le portrait féroce d’un comédien fidèle aux « assassins en frac », qui « ne voit rien, n’entend rien, ne remarque rien » de l’avilissement de son pays tant que sa soumission sert son ascension. Mais Mann voit très vite au-delà de son milieu artistique. Il appelle tous ses concitoyens qui respectent un minimum la vie, la culture allemande et le christianisme à faire barrage.

« Chaque heure voit se préparer l’abomination des abominations »

Partout où il en a l’occasion, il lance que « le fascisme n’abandonnera pas la partie avant d’avoir joué sa dernière carte, et sa dernière carte, c’est toujours le sang ». Lisez Mein Kampf, répète-t-il, « bible de haine » distribuée à des centaines de milliers d’exemplaires, qui taxe le juif et le Français d’ennemis mortels. Déchu de sa nationalité allemande en 1934 par les nazis, Mann multiplie les textes, les discours et les tournées à l’étranger. « Tout un peuple se transforme en énorme armée », « chaque heure voit se préparer l’abomination des abominations », prévient-il, lucide. Visionnaire, il annonce que Paris, Londres, Berlin et Moscou seront bombardées si rien n’est fait. L’écrivain rêve d’un « boycott économique et moral du Troisième Reich ». Il voudrait voir la France et l’URSS « se donner la main par-dessus l’Allemagne », puis construire avec elle – une fois le mal vaincu – une « Europe de l’humanisme social ».

Mais les grandes nations laissent Hitler monter toujours plus en puissance. Mann se désespère de voir attribuer les jeux Olympiques de 1936 à Berlin. « Quand on aime la paix, on ne doit pas pratiquer la politique de l’autruche, car c’est elle qui mène à la guerre (…). Quand on aime la paix, on ne va pas assister à des festivités sportives de propagande dans un pays où tous ceux qui ne pensent pas comme la clique au pouvoir sont réduits au silence, proscrits ou assassinés. » La guerre « européenne » d’Espagne tout juste déclenchée lui donne raison. Il s’y rend en reportage avec sa sœur Erika. Qui peut douter de la détermination d’Hitler désormais ? « Que chacun veille à ne pas regretter le choix qu’il fait aujourd’hui ! » assène l’écrivain après le massacre de Guernica. Mais les gouvernements français et anglais tergiversent.

Le pire est à venir. Les accords de Munich sont signés en 1938, puis le pacte germano-soviétique. Mann avait pourtant appelé « le monde » à ne pas répéter les « fautes » commises chez lui avant 1933. « Un nazi ne sera jamais accessible aux arguments de la raison et du droit », « celui qui arrive avec des propositions de conciliation se ridiculise » à ses yeux et embrasse le diable, alertait-il. En vain. La chute d’Hitler sera beaucoup plus meurtrière qu’elle aurait pu l’être. Klaus Mann, engagé dans l’armée ­américaine, y participera, avant de signer des reportages dans les camps de concentration et d’interviewer un Goering prisonnier.

Dévasté par le retour au pays après douze ans d’attente, il sombre de nouveau dans la drogue et meurt en 1949, à Cannes. Fils du célèbre Thomas Mann, il avait signé la Danse pieuse en 1934, premier roman allemand ouvertement homosexuel, et la nouvelle Ludwig, qui a inspiré le film de Visconti. Il laisse de formidables écrits sur la montée du nazisme, la fanatisation de la jeunesse et la douleur de l’exil, dont un roman magistral : le Volcan 

Aurélien Soucheyre

 

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