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25 mai 2015 1 25 /05 /mai /2015 06:55

L'Humanité, vendredi 22 mai, entretien réalisé par Pierre Chaillan:

Les militants du PCF ont joué un rôle important au sein de la Résistance. Jeune cheminot engagé dans la lutte clandestine, Roland Leroy revient sur ce combat libérateur qui a vu de nombreux résistants internés, tués.

Le président de la République a décidé d’honorer la Résistance au travers de Pierre Brossolette, Geneviève de Gaulle-Anthonioz, Germaine Tillion et Jean Zay. N’y a-t-il pas une forme d’injustice de ne pas avoir fait entrer toute la Résistance au Panthéon ?

ROLAND LEROY Il est impossible d’évoquer convenablement la Résistance en omettant le rôle des communistes. Aucun d’entre eux n’a été choisi pour figurer au Panthéon. Le choix aurait pourtant été facile parmi Guy Môquet, Henri Rol-Tanguy, Marie-Claude Vaillant-Couturier, Gabriel Péri, Missak Manouchian et tant d’autres… Ce n’est pas seulement une grave injustice. C’est une falsification profonde de l’histoire nationale.

Pourquoi les communistes ont-ils été les moteurs du combat clandestin en de nombreux endroits ?

ROLAND LEROY Le PCF avait combattu la venue du fascisme en Italie, puis en Allemagne, sa poussée en Espagne. Il avait été à l’initiative de la création du Front populaire en France dès 1934-1935 pour faire barrage au fascisme ; il avait dénoncé et combattu vigoureusement la politique de non-intervention en Espagne et l’odieuse capitulation de Munich. Il avait enfin préconisé la conclusion d’une véritable alliance de la France et de la Grande-Bretagne avec l’Union soviétique, contre Hitler et Mussolini, ce qui aurait rendu impossible le traité de non-agression germano-soviétique. C’est donc tout naturellement que ses membres ont été parmi les premiers et les plus actifs combattants de la résistance anti-hitlérienne.

Vous avez participé à cette lutte dans l’ombre. Quelle forme a pris cet engagement ?

ROLAND LEROY Ma famille était engagée dans la lutte antifasciste avant la guerre. Elle a, dans la région d’Elbeuf, participé à l’organisation du soutien aux républicains espagnols, de la condamnation de l’accord de Munich. Jeune cheminot, j’ai d’abord été, dès le début 1940, un des premiers organisateurs de la jeunesse communiste clandestine dans la région. À cette époque, j’ai participé à la réalisation de déraillements de trains et d’attentats contre des soldats allemands. Un de mes cousins germains, Maurice Boulet, a été fusillé comme sanction à un des attentats auxquels j’avais pris part. Le responsable interrégional, qu’on appelait Guillou et dont le vrai nom était Jean Collet (devenu après-guerre adjoint au maire à Vitry-sur-Seine), me demanda de devenir un des dirigeants illégaux de la Jeunesse communiste. Je quittai donc mon activité cheminote et devins secrétaire régional d’organisation de la Jeunesse communiste pour la Seine-Inférieure, puis premier secrétaire de la Jeunesse communiste clandestine dans le département de l’Oise, ensuite premier secrétaire pour la Seine-Inférieure, puis, enfin, peu de temps avant le débarquement allié, responsable interrégional adjoint. Avec Jean Collet, nous assumions la direction de la Jeunesse communiste pour huit départements (la Normandie, plus l’Oise, la Somme et l’Eure-et-Loir). La densité énorme de l’occupation hitlérienne dans la région rendait impossible l’organisation de maquis. Nous fîmes cependant deux tentatives (l’une près de La Bouille, l’autre à côté de Fleury-sur-Andelle). Nous n’avions pour armes que celles que nous prenions aux ennemis hitlériens et vichyssois, souvent grâce à des attentats car les parachutages étaient réservés aux organisations gaullistes. Il nous fallut, dans la Somme, faire pénétrer une organisation par une camarade afin de « bénéficier » ainsi d’un parachutage.

Quelle place originale les communistes tenaient-ils au sein de la Résistance ?

ROLAND LEROY Il n’est pas sans importance de signaler que les troupes américaines étaient munies d’une monnaie de guerre destinée à la population française après le débarquement. Le général de Gaulle réagissait avec rapidité et fermeté, patriotiquement, pour empêcher les Américains de déposséder les Français de leur pouvoir national. Ce fut le sens de son discours de Bayeux. Il faisait installer les commissaires régionaux de la République et les préfets, et la valeur de la monnaie française. On peut rapprocher de cela la percée du détachement français sous les ordres du général Leclercq qui contribua, avec les Forces françaises de l’intérieur (FFI) de la capitale, à la libération de Paris. Les communistes tenaient leur place dans les FFI. Le PCF associé à de nombreuses organisations (le Front national de lutte pour la libération et l’indépendance de la France, les FTP, l’UFF…) participaient, dans le Conseil national de la Résistance (CNR) et les comités départementaux de la libération, à l’union de la Résistance. Avançant lentement, détruisant par bombardements aériens les villes de Normandie (Le Havre, Rouen et sa banlieue, Caen, Argentan, etc.), les troupes anglo-américaines piétinaient et ainsi ne soulageaient pas le front de l’est tenu par les Soviétiques. Le général de Gaulle ne participa jamais dans les années suivantes aux commémorations anglo-américaines du débarquement. Il avait – dès décembre 1944 – fait le voyage de Moscou pour y conclure le pacte d’alliance franco-soviétique. Ce qui eut pour conséquence, parmi d’autres, l’insistance mise par les Soviétiques pour que le gouvernement français participe aux négociations du traité de paix à Berlin.

Les artisans du dictionnaire les Fusillés, 1940-1944 (Éditions de l’Atelier) parlent de 20 000 fusillés, exécutés et morts au combat, et jusqu’à 30 000 hors du territoire national. À la Libération, le PCF, « parti des fusillés », donne un chiffre que les manuels d’histoire réfutent. Quel est votre sentiment ?

ROLAND LEROY Un chiffre de 75 000 fut avancé par la direction communiste dès la Libération. Certes, il était supérieur à la réalité. La vérité s’établit, selon moi, entre les deux chiffres que vous citez. Il n’en reste pas moins que le peuple français a payé lourd sa libération et que les communistes ont donné leur part importante. Il demeure aussi que – dès la Libération et grâce à la clairvoyance et à la fermeté du général de Gaulle – un gouvernement d’union patriotique fut constitué, les ministres communistes y tenaient une place décisive pour de grandes questions (par exemple, le statut des fonctionnaires réalisé par Maurice Thorez ; la Sécurité sociale et la retraite, grâce à Ambroise Croizat ; EDF-GDF, due à Marcel Paul…). Ils s’appuyèrent sur le programme du CNR. Les leçons de cette histoire sont toujours d’actualité.

La « résistance unie » au Panthéon et place du Colonel-Fabien. Le 27 mai, Journée nationale de la Résistance, date anniversaire de la création du CNR unifiant la Résistance, quatre héros de la Résistance feront leur entrée au Panthéon. François Hollande, qui a fait le choix de quatre noms, a pris soin de rassembler toutes les familles politiques (gaulliste, socialiste, radicale et sans parti) sauf une : les communistes. Ce choix partial a suscité une vive émotion. Des campagnes pour soutenir la candidature de figures majeures de résistants communistes, étrangers de la MOI, issus de la classe ouvrière, se sont développées dans plusieurs régions. Le 27 mai, le PCF organisera partout en France des hommages sur le thème : « Célébrons la Résistance unie ». Une soirée est prévue au siège national 2, place du Colonel-Fabien à Paris à partir de 19 h 30.

Georges Guingouin libérateur de Limoges, chef de la résistance FTP dans le Limousin

Georges Guingouin libérateur de Limoges, chef de la résistance FTP dans le Limousin

Groupe FTP en dordogne. Les francs-tireurs et partisans étaient l’organisation de résistance armée créée par le PCF. Photo : Lapi/Roger-Viollet

Groupe FTP en dordogne. Les francs-tireurs et partisans étaient l’organisation de résistance armée créée par le PCF. Photo : Lapi/Roger-Viollet

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13 mai 2015 3 13 /05 /mai /2015 16:11

Auréolé par son rôle dans la Résistance, le PCF atteint des sommets inégalés tant en nombre d'adhérents qu'en influence électorale. Aux élections municipales du printemps 1945, le "parti des fusillés" enlève deux mille communes, alors qu'il en dirigeait 317 en 1937.

Quand Paris est libéré, à la fin août 1944, le PCF sort d'une clandestinité qui a commencé pour lui avec son interdiction, le 26 septembre 1939. Il est un des premiers partis politiques à reprendre sa place et à s'exprimer au grand jour.

Il bénéficie très vite de son aura résistante. A l'été de 1939, quand éclate la Seconde Guerre mondiale, on compte environ 270 000 adhérents communistes. Ils ne sont plus que 5000 à la fin de cette même année 1939. En août 1944, ils sont déjà 60 000. Dès lors, le flot des adhésions va gonfler. A la fin de 1944, le "parti des fusillés" - comme il aime lui-même à se dénommer - atteint sans doute les 240 000 adhérents. Un an plus tard, le chiffre a encore doublé. Les demandes d'adhésion sont si nombreuses que la direction communiste ne parvient plus à les comptabiliser. En septembre 1945, les demandes de cartes venant des fédérations font rêver d'un parti "millionnaire". A la Fête de l'Humanité 1945, Maurice Thorez remet donc solennellement sa carte au millionième adhérent... un mineur du Pas-de-Calais. Très vite, les responsables doivent bien constater que l'écart est grand entre les cartes réclamées par les fédérations et celles qui sont effectivement remises aux adhérents. Combien de communistes en réalité? Vraisemblablement pas au-delà de 550 000. Mais ce chiffre fait du PCF un des partis communistes les plus puissants du monde et, en tout cas, le parti politique français aux effectifs les plus fournis.

Où se situent les adhérents communistes? Leur nombre triple en Bretagne, dans le Sud-Ouest et dans les Alpes. Dans l'ensemble, la période qui suit la Libération relève d'une double évolution. D'un côté, la Résistance a renforcé l'ancrage militant dans la France rurale marquée en longue durée par la tradition plébéienne révolutionnaire. En revanche, les départements les plus ouvriers sont ceux où la progression est la plus faible par rapport à l'avant-guerre. La part de la région parisienne se situe désormais entre 18% et 20%, contre un bon tiers à la fin de la guerre.

Au printemps 1945, les élections municipales font exploser la représentation territoriale du PC

Au printemps de 1945, les communistes ne constituent pas seulement un parti de masse. Ils sont en train de devenir, tout simplement, le premier parti de France. L'implication massive dans la Résistance a parachevé la lente imprégnation, à la fois dans les périphéries urbaines - la "banlieue rouge" - et dans les terres plus ruralisées, d'un vieux républicanisme coloré par la passion de la "sociale". Au printemps de 1945, les élections municipales font exploser la représentation territoriale du PC. Combien de maires communistes? Entre les 1462 dénombrés par le ministère de l'Intérieur et les 1999 comptabilisés par la direction du PC; dans tous les cas, bien au-delà des 317 municipalités de 1937. A l'automne, l'élection de l'Assemblée constituante viendra confirmer la percée électorale.

Le 21 octobre 1945, le PC dépasse les 5 millions de voix et obtient 26,2% des suffrages exprimés, contre 23,5% pour les socialistes et 23,9% pour le MRP. Le scrutin départemental à la proportionnelle lui assure 159 députés, deux fois plus qu'en 1936.

La carte électorale garde sa silhouette générale, mais elle se densifie. Les zones de force restent au nombre de trois: celle de la France du Nord, de la frontière belge à la région parisienne; celle du Centre, du Berry à l'Agenais, celle du Midi, surtout méditerranéen et rhodanien. Les zones de faiblesse n'ont pas changé elles non plus, départements réfractaires de l'ouest intérieur, du sud du Massif Central, de l'Est alsacien et, dans une moindre mesure, d'une large partie du Sud-Ouest. Mais cette faiblesse n'est plus que relative: en 1945, aucun département français ne met le PCF au-dessous de la barre des 5% et l’Île-de-France ne représente désormais qu'un peu moins de 20% du vote communiste.

Son expansion est-elle irréversible? Le parti, en tout cas, a des ministres depuis le printemps de 1944 et il se croit aux portes du pouvoir, comme ses équivalents de l'Europe centrale et orientale. En avril 1946, des sondages laissent espérer un score de 32% pour les législatives à venir. En fait, le maximum de l'influence sera atteint en nombre 1946: 28,6% des suffrages exprimés. Plus d'un électeur sur cinq s'est porté sur une liste présentée par les communistes et le PC compte 183 députés. En une décennie, de 1934 à la Libération, les communistes ont réussi à faire basculer le rapport des forces interne à la gauche.

L'impact de la Résistance aidant, la tradition révolutionnaire française, l'antifascisme et le communisme politique apparaissent comme des réalités superposables aux yeux de millions d'électeurs français, la garantie d'une mémoire qui ne s'efface pas. Le PCF de la Libération a conquis à la fois son image de représentant par excellence des classes subalternes ("le parti de la classe ouvrière") et le statut d'un parti national, devenu même un parti de gouvernement.

Roger Martelli

"1945, l'apogée du Parti communiste français" - Par Roger Martelli (L'humanité, "8 mai 1945 L'espoir")
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9 mai 2015 6 09 /05 /mai /2015 12:23
Missak Manouchian, résistant mort pour la France (Guy Konopnicki, Marianne - avril 2015)

Missak Manouchian

Résistant mort pour la France

Orphelin du génocide arménien, ouvrier et poète, cofondateur de revues littéraires, le futur symbole de la lutte armée contre l'occupant n'avait aucun goût pour les armes.

Figure emblématique de la résistance française, Missak Manouchian était un rescapé du génocide de 1915. Ce fils de paysans né en 1906 à Adiyaman, dans l'Empire ottoman, a 9 ans quand son père est assassiné par les soldats turcs. Sa mère échappe au massacre et parvient à cacher ses deux fils, mais les villages arméniens sont isolés par l'armée. Elle meurt de la famine provoquée par l'armée turque.

Missak et son frère Karabet sont recueillis par des paysans kurdes qui les abritent jusqu'à la fin de la guerre. En 1918, la communauté arménienne organise la récupération des enfants rescapés depuis la Syrie, placée sous contrôle français. Les frères Manouchian sont accueillis dans un orphelinat de Jounieh, au Liban, où Missak apprend le métier de menuisier tout en étudiant la littérature arménienne.

Les deux frères débarquent à Marseille en 1925. Ils vivent d'abord à la Seyne-sur-Mer, près de Toulon, où Missak gagne péniblement sa vie comme menuisier. Karabet tombe malade, en un temps où il n'existe aucune forme de protection sociale. Ils décident alors de monter à Paris, où Missak trouve un emploi d'ouvrier tourneur chez Citröen. Mais la maladie emporte Karabet en 1927. Seul à Paris, Missak Manouchian fréquente la communauté arménienne, s'intéressant plus à l'activité culturelle qu'à la politique. Il s'inscrit à la Sorbonne en auditeur libre et se passionne pour la poésie française, en cette époque d'effervescence poétique marquée par le surréalisme. Il écrit articles et poèmes et participe à la fondation de deux revues littéraires arméniennes.

Les conséquences de la crise de 1929 provoquent une vague de licenciements chez Citröen, et Manouchian se retrouve au chômage au début des années 1930. Il vit de petits métiers dont celui de modèle pour un sculpteur. Hitler s'empare du pouvoir en Allemagne et Missak ne peut être indifférent à la violence qui s'exprime tant dans les discours du Fürher que dans les manifestations des foules fanatisées. Quand cette violence gagne Paris, quand les ligues fascistes marchent sur le Palais Bourbon, le 6 février 1934, il veut agir.

Il adhère au Parti Communiste, répondant à l'appel à l'unité d'action contre le fascisme. Cette date d'adhésion n'est pas sans signification. Manouchian ne semblait jusque-là guère porté sur le mode d'organisation quasi militaire et moins encore sur le sectarisme bolchevik.

Mais en 1934, le PCF tire les leçons de la tragédie allemande : il veut rompre l'isolement et construire un front unique contre le fascisme. Missak Manouchian devient communiste pour conjurer la répétition du génocide, sur d'autres, clairement désignés par les discours exterminateurs d'Adolf Hitler. Pour le PCF, ce n'est pas une recrue ordinaire. Sa participation aux revues arméniennes lui vaut une certaine notoriété dans la communauté. Il est donc tout désigné pour animer le Comité de secours des Arméniens (HOC, suivant la formulation arménienne) qui collecte des fonds pour aider la République soviétique d'Arménie.

Un révolutionnaire professionnel

Au HOC, Missak rencontre une militante du comité de Belleville, Mélinée Assadourian, qui devient sa compagne en 1937. Manouchian devient ce que que l'on nomme, dans le langage du parti, un révolutionnaire professionnel, rédacteur en chef de Zangou , organe du HOC, membre actif du comité de soutien à l'Espagne républicaine. Comme tous ceux qui ont rejoint le PCF pour combattre le nazisme, il vivra douloureusement la période du pacte germano-soviétique. Comble d'horreur, il est arrêté en 1939 pour son rôle d'animateur d'une organisation liée à l'URSS ou, plus exactement, à l'Arménie soviétique. Il ne tarde pas à prouver qu'il ne se trompe pas d'ennemi.

Libéré, il s'engage dans l'armée française ; son régiment, cantonné en Bretagne, ne participera jamais aux combats de 1940. Revenu à Paris, il reprend contact avec le parti, ce qui lui vaut d'être de nouveau arrêté, en juin 1941, lorsque l'Allemagne lance son offensive contre l'URSS. Le PC demande à Mélinée de lui transmettre en prison l'ordre de signer un engagement à n'entreprendre aucune action contre les troupes d'occupation allemandes. Il signe, en sachant que ce reniement sera de pure forme.

Libéré, il passe cependant par une période d'observation. Il survit grâce à l'aide d'un couple d'amis de la famille de Mélinée, Micha et Knar Aznavourian, les parents de Charles Aznavour. Lorsqu'ils sont convaincus de sa droiture, les dirigeants du Groupe de Main-d'Oeuvre immigrée (MOI) du PC confient à Missak Manouchian la direction de la section arménienne.

De la fin 1941 au début 1943, l'objectif est de rallier la communauté arménienne à la cause de l'URSS, alors que la Wermacht avance dans le Caucase et menace la République soviétique d'Arménie.

Le PC a engagé la lutte armée dans Paris, mais les premiers groupes tombent rapidement. Vingt-cinq militants communistes sont condamnés à mort et fusillés en avril 1942. Le PC décide alors d'armer des groupes d'étrangers et la MOI demande à Missak Manouchian de participer à l'action armée en février 1943. Le voici responsable militaire de combattants Francs-tireurs et partisans (FTP), lui qui n'avait aucun goût pour les armes. Ses compagnons sont très jeunes : Marcel Rayman, 20 ans, Thomas Elek, 19 ans...

A 37 ans, il ferait figure de doyen s'il n'avait à ses côtés Imre Glasz, 42 ans, et Armenak Manoukian, 44 ans. Le plus jeune, Wolf Wajsbrot, n'a pas 18 ans. Les jeunesses communistes, menées par Henri Krazucki, 15 ans, apportent un soutien logistique. Ce détachement FTP parvient à terroriser les Allemands pendant plusieurs mois. Des bombes explosent dans les cinémas et les cafés réservés aux soldats allemands. Le groupe abat Julius Richter, général nazi chargé, en France, du recrutement des ouvriers pour les usines allemandes, le fameux STO.

Mais la police française prouve son efficacité à ses maîtres allemands. Missak Manouchian tombe en novembre 1943, alors qu'il se rend à Evry-Petit-Bourg pour rencontrer Joseph Epstein, chef des FTP d'Ile-de-France. L'occupant nazi fera un symbole de son groupe, placardant partout la fameuse Affiche rouge, dénonçant la Résistance comme une « armée du crime » composée d'étrangers. Cette affiche fera entrer Manouchian et ses compagnons dans l'histoire, onze ans plus tard, lorsque Mélinée apportera à Aragon la dernière lettre écrite par Missak, avant d'être fusillé, le 21 février 1944 au mont Valérien.

Guy Konopnicki

(Marianne, Hors série d'avril 2015 : Les Arméniens, une histoire française)

La dernière lettre de Missak Manouchian à sa femme Mélinée

21 février 1944, Fresnes

Ma chère Mélinée, ma petite-orpheline bien-aimée,

Dans quelques heures, je ne serai plus de ce monde. On va être fusillé cet après-midi à 15 heures. Cela m'arrive comme un accident dans ma vie, je n'y crois pas mais, pourtant, je sais que je ne te verrai plus jamais. Que puis-je t'écrire ? Tout est confus en moi et bien clair en même temps. Je m'étais engagé dans l'armée de la Libération en soldat volontaire et je meurs à deux doigts de la victoire et du but. Bonheur à ceux qui vont nous survivre et goûter la douceur de la liberté et de la paix de demain. Je suis sûr que le peuple français et tous les combattants de la liberté sauront honorer notre mémoire dignement. Au moment de mourir, je proclame que je n'ai aucune haine contre le peuple allemand et contre qui que ce soit, chacun aura ce qu'il méritera comme châtiment et comme récompense. Le peuple allemand et tous les autres peuples vivront en paix et en fraternité après la guerre qui ne durera plus longtemps. Bonheur à tous ! J'ai un regret profond de ne pas t'avoir rendue heureuse, j'aurais bien voulu avoir un enfant de toi comme tu le voulais toujours. Je te prie donc de te marier après la guerre, sans faute, et d'avoir un enfant pour mon bonheur, et pour accomplir ma dernière volonté. Marie-toi avec quelqu'un qui puisse te rendre heureuse. Tous mes biens et toutes mes affaires je les lègue à toi et à ta sœur et à mes neveux. Après la guerre, tu pourras faire valoir ton droit de pension de guerre en tant que ma femme, car je meurs en soldat régulier de l'armée française de la libération. Avec l'aide des amis qui voudront bien m'honorer, tu feras éditer mes poèmes et mes écrits qui valent d'être lus. Tu apporteras mes souvenirs si possible à mes parents en Arménie. Je mourrai avec mes 23 camarades tout à l'heure avec le courage et la sérénité d'un homme qui a la conscience bien tranquille, car personnellement, je n'ai fait de mal à personne et si je l'ai fait, je l'ai fait sans haine. Aujourd'hui, il y a du soleil. C'est en regardant le soleil et la belle nature que j'ai tant aimée que je dirai adieu à la vie et à vous tous, ma bien chère femme et mes biens chers amis. Je pardonne à tous ceux qui m'ont fait du mal sauf à celui qui nous a trahis pour racheter sa peau et ceux qui nous ont vendus. Je t'embrasse bien fort ainsi que ta sœur et tous les amis qui me connaissent de loin ou de près, je vous serre tous sur mon cœur. Adieu.

Ton ami, ton camarade, ton mari.

Manouchian Michel.

Affiche de propagande nazie datant de février 1944 dénonçant la Résistance comme infestée par "des communistes métèques", de vrais bandits avec leur mine patibulaire...

Affiche de propagande nazie datant de février 1944 dénonçant la Résistance comme infestée par "des communistes métèques", de vrais bandits avec leur mine patibulaire...

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9 mai 2015 6 09 /05 /mai /2015 11:41
Il y a 72 ans, en ce 9 mai 1943, grande figure de la Résistance nationale féminine, Danielle Casanova, s’est éteinte à Auschwitz-Birkenau. Elle avait contracté le typhus.

Chaque soir elle allait au bloc 26 soigner et soutenir ses camarades, « ses sœurs » comme elle les appelait. Toutes croyaient que c’est elle qui reviendrait, qu’elle raconterait ce que fut l’enfer qu’elles vécurent, ce qu’était la barbarie nazie. Mais non, elle est partie, pas la première, tant d’autres étaient déjà parties avant elle, pas la dernière non plus... Mais elle, Danielle, n’a jamais cessé de les consoler, les réconforter, les soutenir, leur donner la force… La force de vivre, de survivre. Certaines d’entre elles ont survécu, et ce sont elles qui ont témoigné, qui ont raconté au monde entier ce que fut l’horreur des camps.

« Je suis heureuse de cette joie que donne la haute conscience de n’avoir jamais failli et de sentir dans mes veines un sang impétueux et jeune » c’est la toute dernière phrase qu’elle a écrite à sa mère le 23 janvier 1943, veille de son départ pour Auschwitz-Birkenau.

Danielle Casanova faisait partie du convoi du 24 janvier 1943 qui quittait Compiègne pour Auschwitz. Elles étaient 230 femmes. 49 seulement devaient revenir, « plus mortes que vives », témoigna Charlotte Delbo.

Elle a consacré toute sa vie à son engagement politique, à la lutte contre les inégalités, l’injustice, le fascisme et le nazisme.

Fille d'instituteurs, lycéenne à Ajaccio, puis poursuivant ses études à la faculté dentaire à Paris, elle adhère aux Jeunesses Communistes en 1928 puis au PCF depuis 1930. Elle crée l'Union des Jeunes Filles de France après 1936 et milite dans ce cadre pour le soutien humanitaire aux républicains espagnols. Son mari, Laurent Casanova, devient le secrétaire de Maurice Thorez. A partir de juillet 1941, elle participe à l'engagement des Jeunesses Communistes, entrées dans la clandestinité du fait des persécutions d'abord de la République finissante, puis du régime de Vichy, dans la lutte armée. Elle est arrêtée le 15 février 1942 alors qu'elle ravitaillait le philosophe communiste et résistant George Politzer, et sa femme.

Dimanche à 18 heures, à Ajaccio, un hommage lui sera rendu boulevard Danielle Casanova devant la plaque dédiée à sa mémoire sur la façade de la maison où elle vécut.

A travers elle hommage sera aussi rendu à toutes les Résistantes, connues et inconnues, qui ont fait le sacrifice de leur vie contre le fascisme pour la liberté de la Patrie, pour la démocratie. Et parmi elles, Maria De Peretti morte à Ravensbrück le 15 mars 1945. Que leur mémoire reste vivante afin que les jeunes générations restent fidèles à ces idéaux.

Aujourd’hui, plus que jamais, face aux résurgences des idéologies fascistes et nazies et de la xénophobie, il est important que nul n’oublie la barbarie engendrée par ces mêmes idéologies dont Danielle Casanova et Maria De PerettiI furent les victimes.
C'était la guerre la plus meurtrière de tous les temps.

Le Comité de la Corse-du-Sud de l’Association Nationale Des Anciens Combattants et Amis de la Résistance (A.N.A.C.R 2A), présidé par Jacqueline Wroblewski-Arrii, appelle les Ajacciens, toutes générations confondues, à participer à cette commémoration et à rendre hommage aux héros et martyrs de la Résistance afin de ne pas les oublier.
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Une cérémonie aura lieu aussi le samedi 9 Mai à 10 heures à Vistale Piana

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Danielle Casanova et Maria de Peretti

Danielle Casanova et Maria de Peretti

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13 avril 2015 1 13 /04 /avril /2015 18:37

Triste journée pour la culture et l'intelligence

Trois décès ternissent singulièrement cette journée du 13 avril et viennent endeuiller le monde des lettres, les lectrices et les lecteurs. La mort du grand écrivain allemand Günter Grass, prix Nobel de littérature qui, avec un sens aiguisé de la controverse soutenu par une plume hors norme, a mêlé sa voix aux douloureux débats qui secouèrent l’Allemagne lors de sa reconstruction sur les ruines et les horreurs du nazisme.
Celle de l’éditeur et écrivain François Maspero, figure emblématique d’une gauche anticoloniale et résolument engagée, qui mena de front avec sa maison d’édition le combat contre la censure et la torture pendant la guerre d’Algérie, puis fut l’hôte dans la quartier latin à Paris de nombreux intellectuels marxistes dans les années 60 et 70. On se souviendra également de son rôle dans la création du tribunal Russel pour la justice envers La Palestine et son peuple.
Enfin, nous pleurons l’écrivain uruguayen Eduardo Galeano, conscience des peuples latino-américains, emprisonné puis contraint à l’exil à la suite du coup d’état organisé dans son pays par la junte militaire en 1973, et dont le livre Les Veines ouvertes de l’Amérique latine, qui relate plusieurs siècles de dominations impérialistes et de pillages sur le continent sud-américain, avait été offert par Hugo Chavez à Barack Obama.
Triste journée pour la culture, la création littéraire et l’intelligence. Appelons à les lire et relire. Leurs œuvres vivront !

Patrick Le Hyaric

Günter Grass (photo L'Humanité.fr)

Günter Grass (photo L'Humanité.fr)

François Maspéro (photo Alternatives Economiques)

François Maspéro (photo Alternatives Economiques)

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22 février 2015 7 22 /02 /février /2015 18:21

http://pcbigouden.over-blog.com/

20 Février 2015  Vingt-trois étrangers , et pourtant nos frères... Ces héros de l'affiche rouge

20 Février 2015

Publié par glazik-plomeur

Vingt-trois étrangers , et pourtant nos frères... Ces héros de l'affiche rouge
Ce 21 février, cela fait 71 ans qu'ils furent fusillés ces héros de l'Affiche Rouge, voici tout juste un an sortait un numéro spécial de l'Humanité, il reste toujours d'actualité.
La haine de l'autre pour sa religion, sa couleur de peau, son origine, son orientation sexuelle, sa différence...sont à l'ordre du jour, certains en font leur fond de commerce... « La France aux Français », il faut donner la priorité nationale et bien d'autres thèmes sont portés par des partis politique comme autant de slogans de haine et de rejet, masquant ainsi les véritables responsabilités et ceux qui les prennent !

Patrick Apel Muller, rédacteur en chef de l'Humanité, voici un an, écrivait «Ils n’avaient «réclamé ni la gloire ni les larmes». Le Panthéon non plus. L’entrée pourtant de Missak Manouchian parmi les grands hommes qui ont fait le destin de notre pays, « amoureux de vivre à en mourir », aurait eu de l’allure. Elle aurait proclamé que la nation n’est pas réductible aux discours vert-de-gris qui la corrompent.

Cependant, soixante-dix ans, jour pour jour, après leur exécution au Mont-Valérien – la seule femme du groupe FTP-Moi, Olga Bancic, fut décapitée en Allemagne – et l’Affiche rouge placardée comme une infamie, les vers d’Aragon et les notes de Léo Ferré font à ces résistants étrangers, à ces communistes, un cortège plus durable, un hommage plus vibrant, un souvenir vivant. « Étrangers et nos frères pourtant », ces résistants « criaient la France en s’abattant » parce qu’ils en avaient la plus haute idée, celle qui s’incarne dans la liberté, l’égalité et la fraternité.

Le rappel des noms d’Epstein, Boczov, Della Negra, Alfonso, Fontano, Grzywacz, Rayman, Wajsbrot, Elek… fait resurgir une grande histoire, celle de ces antifascistes de tous les pays qui se donnèrent la main face au franquisme avec les Brigades internationales, face au nazisme dans la Résistance.

C’est dans le creuset du Parti communiste français qu’ils puisèrent leurs forces, leur organisation, et entamèrent avec de maigres armes une véritable guérilla urbaine. La MOI, la Main-d’Œuvre immigrée, était un secteur d’activité du PCF ; elle devint le fer de lance des FTP. L’Affiche rouge dénonce ainsi Manouchian : « Arménien, chef de bande, 56 attentats, 150 morts, 600 blessés. » C’est une citation au plus haut grade d’une Légion d’honneur idéale.

La dette à leur égard est immense. Leur combat et leur sacrifice ranimèrent l’espérance de la population de la région parisienne et firent monter l’angoisse parmi les troupes allemandes et les collaborateurs. La Libération leur doit tant. Et dans leur legs aussi, ces phrases d’amour : « Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand », « Et je te dis de vivre et d’avoir un enfant. »

Que rajouter aujourd'hui, si ce n'est de ne pas oublier, que notre vigilance doit être de tous les instants car en Europe les groupes fascistes sont encore actifs, des Nazi opèrent et tuent en Ukraine en toute impunité comme ce fut le cas à Odessa voici quelques mois ou 46 communistes furent brûlés vifs, sans qu'aucune enquête sérieuse ni condamnation n'interviennent, alors oui rejetons ceux qui brandissent la haine et le rejet de l'autre comme étendard.

R.D.

Vous aviez vos portraits sur les murs de nos villes
Noirs de barbe et de nuit hirsutes menaçants
L'affiche qui semblait une tache de 
sang…

Tout avait la couleur uniforme du givre
À la fin février pour vos derniers moments
Et c'est alors que l'un de vous dit calmement
Bonheur à tous Bonheur à ceux qui vont survivre
Je meurs sans haine en moi pour le peup
le allemand

Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent
Vingt et trois qui donnaient leur cœur avant le temps
Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant
Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir
Vingt et trois qui criaient la France en 
s'abattant.
Aragon
Vingt-trois étrangers , et pourtant nos frères... Ces héros de l'affiche rouge
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18 février 2015 3 18 /02 /février /2015 10:53
Henri Martin avait l’internationalisme au cœur
henri martin 2 

C’est avec une immense tristesse que j’apprends le décès d’Henri Martin. Figure universelle de la lutte anticoloniale, personne n’aura incarné en France avec tant de panache la lutte contre la « sale guerre » d’Indochine. Henri était un homme modeste, humble parmi les humbles, généreux, bon, érudit. Il portait en lui les valeurs du communisme et de l’internationalisme.

 

Ouvrier métallurgiste, il s’engage très jeune dans la Résistance au sein du Parti communiste clandestin et des Francs Tireurs et Partisans. A la Libération, il rejoint la marine française avant d’être envoyé en Indochine où il découvre les horreurs de du colonialisme. Très vite, fidèle à ses idéaux  et aux combats menés par les mutins de la mer noire pendant la première guerre mondiale, il tente de mobiliser ses camarades contre la « sale guerre ».

Arrêté en 1950 pour « participation à une entreprise de démoralisation de l’armée ayant pour but  de nuire à la défense nationale » et pour le sabotage d’un navire de guerre, il est condamné à 5 ans de prison.

 

Son arrestation déclenche un vaste mouvement de soutien. Fleurissent alors partout en France des « comités Henri Martin » pour exiger sa libération, des pièces de théâtres se montent pour l’ériger en symbole de la lutte contre la domination coloniale. Les slogans « libérez Henri Martin » et « Paix au Vietnam » incrustent encore les murs des villes ouvrières.

 

Ce qui fut vite nommé « l’affaire Henri Martin » constitua le point d’orgue du combat contre la guerre d’Indochine. La mobilisation extraordinaire et unique sous la quatrième République de l’opinion publique et des intellectuels de tous bords, finit par provoquer, après quarante et un mois d’emprisonnement, sa libération tant attendue.

 

C’est au sein de l’Union de la jeunesse républicaine de France  et de la Fédération Mondiale de la Jeunesse Démocratique où il croisa de nombreux combattants anticoloniaux, qu’il poursuivit son combat contre toutes les dominations et les guerres impérialistes. Il y acquit très vite une grande épaisseur intellectuelle. J’ai personnellement eu la chance de passer quatre mois, passionnants et formateurs,  à l’Ecole nationale du Parti Communiste Français lorsqu’il en assurait la direction.

 

Membre du Comité central du PCF durant de longues années, il continuait partout où il le pouvait, à témoigner de l’importance du combat anticolonial et de la liberté des peuples à disposer d’eux mêmes.

 

J’avais toujours plaisir à discuter avec lui dans les multiples initiatives auxquelles il ne manquait pas de participer, avec ce regard toujours vif et critique sur l’actualité. Il me témoignait régulièrement de son attachement à l’Humanité, toujours avec un regard critique pour son amélioration.

 

Nous pleurons aujourd’hui, la disparition d’une conscience internationaliste et d’un infatigable militant communiste J’adresse à sa famille et à ses proches mes condoléances les plus attristées.

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15 février 2015 7 15 /02 /février /2015 15:08

Paul Lafargue et le droit à la paresse

 lafargue.jpg

En ce jour où les députés PS et UMP ont voté la généralisation du travail du dimanche, il est intéressant de retrouver la belle plume et pensée tranchantes de Paul Lafargue, avec son « Droit à la paresse » qui n'a pas pris une ride.

Ce n'est pas un hasard si la Ministre de l’Économie et des Finances de Sarkozy, Christine Lagarde, faisait le 10 juillet 2007 devant l'Assemblée Nationale de Paul Lafargue un des premiers responsables du « vice » français de la déconsidération du travail exploité, rallongé, aliénant : « Reconsidérer le travail, c'est rompre avec une tradition de mépris qui trouve sa source dans l'Ancien Régime, quand les nobles avaient défense de s'adonner au commerce. La Révolution Française n'a pas mis fin à cette attitude. On la retrouve au XIXe siècle chez de nombreux auteurs : Paul Lafargue, dans son livre Le Droit à la paresse, recommande à l'homme de ne travailler que trois heures par jour et de passer le reste du temps à « fainéanter et bombancer » ».

Quel plus hommage à l'intérêt émancipateur et révolutionnaire de cet essai de Paul Lafargue, dans la continuité de la pensée marxienne du travail mais en rupture totale avec l'esprit stakhanoviste et productiviste du stalinisme et du communisme de la reconstruction et de la guerre froide que cette attaque cultivée de la future patronne du FMI et représentante des intérêts de l'oligarchie mondiale ! Celle qui permet à Tapie de gagner 400 millions d'euros en se tournant les pouces et en laissant faire les magistrats bien sélectionnés du tribunal arbitral conçu pour régler le différend Crédit Lyonnais dans un sens favorable à l'aventurier qui soutenait Sarkozy en 2007. Dure vie que celle de Bernard Tapie sur son Yacht de 70 mètres de long loué 600 000 euros la semaine... C'est ce genre de bandits à col blanc dont Mme Lagarde voudrait faire un modèle de réussite professionnelle par le travail et l'esprit d'entreprise, manquant tellement aux salariés qui fainéantent 35h par semaine et ont le culot de réclamer encore des augmentations.

 

Avant de citer quelques extraits savoureux du Droit à la Paresse de ce compagnon indispensable qu'est Paul Lafargue, il nous faut dire quelques mots de sa vie extraordinaire.

Paul Lafargue est né à Santiago-de-Cuba en 1842, issu d'une famille française installée sur l'île depuis le XVIIIe siècle. Il a du sang mulâtre et caraïbe dans les veines, un grand-père juif. Il fait ses études de médecine à Paris, s'engagent dans l'opposition au seconf Empire, participe au congrès internationale de la jeunesse étudiante en 1865. Avec Charles Longuet, lui aussi futur gendre de Marx, il collabore à la revue La rive gauche, journal littéraire, philosophique et politique en 1864. Le Conseil de l'Université de Paris l'exclut de l'université pour ses activités subversives. En 1866, il part à Londres où il se lie d'amitié avec Karl Marx. Il prend des responsabilités dans l'Association Internationale des Travailleurs dont le siège est à Londres. Sa maîtrise de l'espagnol aidant, il est nommé secrétaire de l'Internationale pour l'Espagne, poste qu'il va occuper jusqu'en 1870. En 1868, il épouse Laura, une des filles de Marx, avec qui il se suicidera pour s'épargner la douleur d'avoir à vieillir en 1911. Il est reçu docteur en médecine. A la fin des années 1860, il s'installe à Paris, polémique avec les anarchistes, fréquente Paris. Il travaille à Bordeaux comme journaliste républicain radical quand la Commune survient à Paris et, de Bordeaux, il défend l'insurrection socialiste et patriotique parisienne, dénonçant une « Saint Barthélémy de la classe ouvrière » après les massacres commandés par Tiers suite à la victoire des républicains de droite et du centre partisans de la reddition face à la Prusse, qui ont fait au moins 20 000 morts. En 1872, Lafargue a la douleur de perdre son troixième enfant, âgé de 3 ans et demi. Il rénonce à exercer la médecine, s'installe à Londres où vivent d'autres proscrits et exilés du mouvement révolutionnaire -Vallès, Vaillant, Lissagaray- est entretenu avec Laura par Engels, qui vient d'hériter de l'usine familiale de Manchester... A partir de 1880 il collabore au journal de Jules Guesde, L'Egalité. C'est là qu'il publie en feuilleton le Droit à la Paresse, 9 ans après la reprise en main sanglante de Paris par les classes possédantes et leurs médiocres serviteurs du marigot politique républicain. Avec Laura Marx, il traduit le Manifeste du parti communiste en 1885 en langue française. Entre-temps, en 1882, il est revenu en France, pour travailler pour une société d'assurance. Il fait parti des créateurs du premier parti socialiste marxiste, le Parti Ouvrier Français, en 1882 au Congrès de Rouanne, parti dirigé par Jules Guesde. Il vulgarise la pensée de Marx avec un vrai talent de pédagogue et de publiciste, mais en la simplifiant et la déformant souvent. Il collabore au journal Le Cri du Peuple de Vallès. En 1883, il est emprisonné 6 mois pour propagande socialiste subversive. En prison, il reprend Le Droit à la Paresse, rassemble des matériaux pour une histoire de la révolution française. Lors d'un second séjour en prison en 1885, il écrit un essai blasphématoire et très drôle contre Victor Hugo. A partir de 1883, il collabore à la revue socialiste allemande de Kautsky. La presse conservatrice dénonce le « nègre » des Caraïbes qui défend le parti allemand. En 1887-1889, il ne se montre pas très tranché pour résister à l'ascension du national-populisme du général Boulanger, à la grande colère d'Engels. En 1889, il devient le grand orateur du POF, opposé aux socialistes de droite ou possibilistes du docteur Paul Brousse : on le compare pour ses talents d'orateur au socialiste allemand Lassale. En 1891, il est élu député de Lille malgré une campagne aux relents racistes pour faire barrage au « prussien » et « cubain » Lafargue. Pendant l'Affaire Dreyfus, il refuse l'union sacrée républicaine mettant au second plan le conflit de classe, d'accord en cela avec Guesde contre Jaurès, et condamne l'alliance avec la bourgeoisie républicaine des socialistes « gouvernementaux ». A partir de 1906, il écrit des éditoriaux dans le journal de Jaurès, L'Humanité, tout en restant fidèle à un marxisme intransigeant contre les tendances « réformistes » de Jaurès. Le 25 novembre 1911, Lafargue et son épouse, qui ne souhaitent pas connaître la vieillesse qui enlève « un à un les plaisirs et les joies de l'existence » comme il l'écrit dans son testament, se suicident ensemble en choisissant l'empoisonnement par le cyanure de potassium. « Leur mort spectaculaire fait sensation et les funérailles au Père-Lachaise le 3 décembre sont l'occasion d'une grande cérémonie du socialisme international, attestant le prestige conservé par Lafargue : Jaurès, Vaillant, Dubreuilh, Bracke (suppléant Guesde, malade) pour la France, Anseele pour la Belgique, Kautsky pour l'Allemagne, et pour la Russie, Roubanovich, Alexandra Kolantaï .. et un certain Lénine qui prononce pour la l'occasion son premier et unique discours en français. Lénine avait rencontré régulièrement Lafargue lors de son séjour parisien et banlieusard (à Longjumea) » - préface « Lisez Lafargue » de Gilles Gandar et Jean-Numa Ducange à Paresse et Révolution. Ecrits de Paul Lafargue 1880-1911 (Texto).

 

Le Droit à la Paresse.

 

Avant-propos

« M.Thiers, dans le sein de la Commission sur l'Instruction primaire de 1849, disait : « Je veux rendre toute-puissante l'influence du clergé, parce que je compte sur lui pour propager cette bonne philosophie qui apprend à l'homme qu'il est ici-bas pour souffrir et non cette autre philosophie qui dit au contraire à l'homme : « Jouis ». M. Thiers formulait la morale de la classe bourgeoise dont il incarna l'égoïsme féroce et l'intelligence étroite.

La bourgeoisie, alors qu'elle luttait contre la noblesse soutenue par le clergé, arbora le libre-examen et l'athéisme ; mais, triomphante, elle changea de ton et d'allure et aujourd'hui, elle entend égayer de la religion sa suprématie économique et politique. Aux XVe et XVIe siècles, elle avait allégrement repris la tradition païenne et glorifiait la chair et ses passions, reprouvées par le christianisme ; de nos jours, gorgée de biens et de jouissances, elle renie les enseignements de ses penseurs, les Rabelais, les Diderot, et prêche l'abstinence aux salariés. La morale capitaliste, piteuse parodie de la morale chrétienne, frappe d'anathème la chair du travailleur ; elle prend pour idéal de réduire le producteur au plus petit minimum de besoins, de supprimer ses joies et ses passions et de le condamner au rôle de machine délivrant du travail sans trêve ni merci. (...)»

 

« Paressons en toutes choses, hormis en aimant et en buvant, hormis en paressant » (Lessing)

 

I. Un dogme désastreux

 

Une étrange folie possède les classes ouvrières des nations où règne la civilisation capitaliste. Cette folie traîne à sa suite des misères individuelles et sociales qui, depuis deux siècles, torturent la triste humanité. Cette folie est l'amour du travail, la passion moribonde du travail, poussée jusqu'à l'épuisement des forces vitales de l'individu et de sa progéniture. Au lieu de réagir contre cette aberration mentale, les prêtres, les économistes, les moralistes ont sacro-sanctifié le travail...

 

II. Bénédictions du travail

 

(…) Introduisez le travail de fabrique et adieu joie, santé, liberté, adieu tout ce qui fait la vie belle et digne d'être vécue. Et les économistes s'en vont répétant aux ouvriers : travaillez pour augmenter la fortune sociale ! Et cependant un économiste, Destutt de Tracy, leur répond :

« Les nations pauvres, c'est là où le peuple est à son aise ; les nations riches, c'est là où il est ordinairement pauvre ».

Et son disciple Cherbuliez de continuer : « Les travailleurs eux-mêmes, en coopérant à l'accumulation des capitaux productifs, contribuent à l'événement qui tôt ou tard, doit les priver d'une partie de leur salaire ».

Travaillez, travaillez, prolétaires, pour agrandir la fortune sociale et vos misères individuelles, travaillez, travaillez pour que, devenant plus pauvres, vous ayez plus de raisons de travailler et d'être misérables. Telle est la loi inexorable de la production capitaliste.

Parce que prêtant l'oreille aux fallacieuses paroles des économistes, les prolétaires se sont livrés corps et âme au vice du travail, ils précipitent la société tout entière dans ces crises industrielles de surproduction qui convulsent l'organisme social... Les marchés s'encombrent, les produits sont tout aussi abondants qu'invendables, la monnaie se cache, le crédit s'évanouit, les fabriques se ferment, les masses ouvrières manquent de moyens d'existence parce qu'elles ont produit trop de moyens d'existence...

Mais avant d'aboutir à cette conclusion, les fabricants parcourent le monde en quête de débouchés pour les marchandises qui s'entassent ; ils forcent leur gouvernement à s'annexer des Congo, à s'emparer des Tonkin, à démolir à coups de canon les murailles de la Chine, pour y écouler leurs cotonnades... Les capitaux abondent comme les marchandises. Les financiers ne savent plus où les placer ; ils vont alors chez les nations heureuses qui lézardent au soleil en fumant des cigarettes, poser des chemins de fer, ériger des fabriques et importer la malédiction du travail ».

 

III. Ce qui suit la surproduction

 

«  Sous l'Ancien Régime, les lois de l’Église garantissaient au travailleur 90 jours de repos (52 dimanches et 38 jours fériés) pendant lesquels il était strictement défendu de travailler. C'était le grand crime du catholicisme, la cause principale de l'irreligion de la bourgeoisie industrielle et commerçante. Sous la Révolution, dès qu'elle fut maîtresse, elle abolit les jours fériés et remplaça la semaine de sept jours par celle de dix. Elle affranchit les ouvriers du joug de l'Eglise pour mieux les soumettre au joug du travail ».

 

« Le grand problème de la production capitaliste n'est plus de trouver des producteurs et de décupler leurs forces mais de découvrir des consommateurs, d'exciter leurs appétîts et de leur créer des besoins factices » … mais « rien ne peut arriver à écouler les montagnes de produits qui s'entassent plus hautes et plus énormes que les pyramides d'Egypte : la productivité des ouvriers européens défie toute consommation, tout gaspillage... Tous nos produits sont adultérés pour en faciliter l'écoulement et en abréger l'existence. Notre époque sera appelée l'âge de la falsification comme les premières époques de l'humanité ont reçu les noms d'âge de pierre, d'âge de bronze, du caractère de leur production. Des ignorants accusent de fraude nos pieux industriels alors qu'en réalité la pensée qui les anime est de fournir du travail aux ouvriers, qui ne peuvent se résigner à vivre les bras croisés. Ces falsifications, qui ont pour unique mobile un sentiment humanitaire, mais qui rapportent de superbes profits aux fabricants qui les pratiquent, si elles sont désastreuses pour la qualité des marchandises, prouvent la philanthropique ingéniosité des bourgeois... »

 

Appendice

 

 

«  Le rêve d'Aristote est notre réalité. Nos machines au souffle de feu, aux membres d'acier, infatigables, à la fécondité merveilleuse, inépuisable, accomplissent docilement d'elles-mêmes leur travail sacré ; et cependant le génie des grands philosophes du Capitalisme reste dominé par le préjugé du salariat, le pire des esclavages. Ils ne comprennent pas encore que la machine est le rédempteur de l'humanité, le Dieu qui rachètera l'homme des sordidae artes et du travail salarié, le Dieu qui lui donnera des loisirs et la liberté ».   

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10 février 2015 2 10 /02 /février /2015 09:06

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Wolinski, 80 ans lorsqu'il a été tué le 7 janvier, dessinait depuis des décennies. Son trait, féroce et incisif, se faisait tendre pour croquer la classe ouvrière. Wolinski a oeuvré dans "l'Humanité" de 1977 à 1984.

José Fort le raconte: "Wolinski vient de loin. Fils de juif tunisien. Rapatrié vers le Nord froid et gris au moment de la décolonisation. Service militaire à Reggane, le centre d'essai de la bombe atomique française. Il aurait pu succéder à son beau-père et à sa boutique, lui que son instituteur notait "d'intelligence moyenne mais d'un esprit vid" et qui rêvait de devenir "architecte ou médecin de marine". Il a suivi - heureusement - un autre chemin..." (L'Humanité, numéro spécial du 15 janvier 2015). 

Ces dessins de Wolinski dans l'Huma, couvrant particulièrement la période 1977-1978, il y a 36-37 ans déjà, nous montrent que si les enjeux n'ont pas changé fondamentalement, il y a plus que jamais besoin d'héritiers à Wolinski, Charb, Cabu et compagnie, pour dénoncer avec humour et sens du résumé les injustices et indécences du temps. 

 

Wolinski ce que ça m'a fait de dessiner pour les cocos

Wolinski dessin frigo l'huma du 15 janvier

 

Wolinski L'huma 1977

 

Wolinski L'huma 1977 b

 

Wolinski L'Huma 1977 c

 

wolinski l'huma 1977 d

 

Wolinski l'huma 1977 e

 

Wolinski L'Huma 1977 f

Wolinski L'Huma 1978 a

Wolinski L'Huma 1978 b

 

Wolinski L'Huma 1978 c

Wolinski L'huma 1978 d

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5 janvier 2015 1 05 /01 /janvier /2015 18:03

René Vautier laisse une empreinte indéfectible parce qu'il a su marquer les esprits (Pierre Laurent)

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René Vautier, cinéaste militant du film indépendant et anticolonialiste, vient de disparaître.

Homme de légende, de convictions, cinéaste baroudeur- il nous manque déjà. René Vautier était membre du Parti communiste depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Individualiste généreux, enragé, charmeur, René Vautier était toujours un marginal, tant en politique que dans les milieux du cinéma. Homme de la fidélité dans ses convictions et amitiés, René Vautier avait épousé les causes de son époque : anticolonialiste, régionaliste frôlant l'indépendantisme, écologiste, anticapitaliste… Nous perdons un combattant de la liberté, qui a payé chèrement son engagement.

 

Son premier film, « Afrique 50 », est un violent et efficace réquisitoire contre le colonialisme français en Afrique noire, contre le travail forcé. Le film lui valu une interdiction totale, 13 inculpations. L'armée, se rappelant qu'il n'avait pas fait son service militaire (ses faits de Résistance auraient pu pourtant l'en exempter), l'envoya en Allemagne, où il passa quasiment un an en prison militaire.

Avec « Avoir 20 ans dans les Aurès » Il avait fait un choix, celui de montrer, dénoncer cette guerre d'Algérie qui n'en avait pas le nom. La distribution dans le circuit indépendant, les salles municipales d'art et d'essais, il y a quelques années, de ce film marquant. avait fait redécouvrir son œuvre, son génie cinématographique.

Il laisse une empreinte indéfectible parce qu'il a su marquer les esprits. Il a su montrer la vérité telle qu'elle est. C'est grâce aux témoignages qu'il avait récoltés, qu'avait été prouvé que Jean-Marie Le Pen avait pratiqué la torture en Algérie (produit lors du procès du Canard enchaîne en 1985). Pacifiste, antimilitariste, passionné de la Bretagne, il était un bel anarcho-communiste et la légende raconte que les CRS, dans les années 60, le confondaient avec Léo Ferré.

Fier de l'avoir compté parmi les siens, son Parti lui rend hommage.

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